Les madriers de saint Basile

 

(Éloge de la condescendance)

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

H. CARTON DE WIART

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À MES CADETS DE « LA RELÈVE. »      

 

Les vérités nouvelles, auxquelles leur conformité avec les aspirations et les intérêts des générations montantes assurent un succès plus ou moins proche, ont tout à gagner à ne point investir les opinions mourantes du prestige de la persécution. L’intransigeance à l’égard des doctrines fausses ou périmées doit se doubler d’une large tolérance envers le doctrinaire.

 

Une telle méthode n’est pas seulement recommandée par la charité ; elle se réclame d’un principe de sage tactique. L’emploi de la violence ou de la brutalité, le recours à l’injure et à l’outrage, bien loin de rallier l’adversaire, le détournent sans rémission d’une vérité qui aurait pu, à la longue, lui imposer sa séduction. On ne prend point les vieilles idées, non plus que les mouches, avec du vinaigre. Sans pactiser avec l’erreur, il est permis d’être courtois pour celui qui la professe. C’est ainsi qu’en usa un illustre docteur de l’Église dont il sied, en notre temps de hargne et de muflerie, de rappeler l’exemple.

 

Au IVe siècle de notre ère, il existait à Athènes un corps de rhéteurs et de philosophes qui se désignaient entre eux sous le nom d’hellénistes, mais auxquels la postérité judicieuse a donné le nom de sophistes. Cette école enseignait à des élèves, venus des diverses contrées de la Grèce et même des pays de l’Orient, les fables de la mythologie antique. C’est une chose curieuse, à une époque où le christianisme avait enfin cause gagnée, que la résurgence d’un pareil courant de mensonges païens – que chacun avait pu croire définitivement disparu sous terre ! Tandis que les temples de Jupiter, de Minerve et des autres divinités de l’Olympe ont été détruits ou convertis en sanctuaires chrétiens, pendant que les controverses entre les arianistes et les Pères de Nicée, tout en agitant le monde des théologiens, reconnaissent une foi commune en la vérité révélée, sortie triomphante des catacombes, on voit d’étranges réactionnaires s’efforcer à remettre en honneur les vétustes fictions du paganisme et jusqu’au culte des vieilles idoles. Au prix d’un paradoxal anachronisme, ils entendent ressusciter le cadavre du dieu Pan. En vain le monde civilisé tout entier s’est chargé de convaincre d’erreur ces apôtres attardés. En vain la foi révélée s’est traduite dans les institutions publiques. En vain règne-t-elle sur le trône... Au rivage d’Éleusis, des hiérophantes ont réapparu. Au pied de l’Acropole, dans leurs chaires de pestilence, des docteurs du paganisme ont ouvert leurs cours et renouent leurs leçons à la chaîne d’Hermès.

 

Le plus fameux de ces sophistes ou de ces doctrinaires impénitents était exécré du peuple pieux sous le nom de Prohérésius. Un de ses lieutenants favoris, Libanius, enchérissait encore sur l’audace de son maître. Il s’adonnait au paganisme pratique, notamment au sacrifice des boucs et des volailles et à la consultation des auspices. Animé d’un zèle inlassable de prosélytisme, il parcourait les provinces, cherchant à établir dans toutes les cités de quelque importance soit des sociétés secrètes, soit même des temples qui devenaient bientôt des foyers de corruption spirituelle. Libanius s’en vint ainsi dans le diocèse de Césarée, auquel présidait le célèbre évêque Basile. Celui-ci figurait au premier rang, avec Grégoire de Naziance et Jean Chrysostome, dans la phalange d’élite qui veillait au magistère de l’Église et à l’intégrité du Credo. Confié dans sa jeunesse à son aïeule sainte Macrine, qui résidait dans le Pont, il avait, après de brillantes études à Athènes et à Constantinople, décidé de vivre en solitaire dans les montagnes de Cappadoce. Mais le peuple l’avait bientôt contraint à sortir de sa retraite. Ce fut le suffrage de la foule, non moins que le choix du Vicaire de Saint Pierre, qui fit de lui l’évêque de Césarée.

On sut un jour que Libanius, ayant groupé un certain nombre d’adeptes à Césarée même, se proposait d’y élever un bâtiment pour s’y loger, lui et ses disciples, et pour y célébrer ses rites néfastes. Une telle nouvelle émut, autant qu’elle les surprit, les chrétiens de la ville qui étaient ardents dans la fidélité à leurs croyances ; mais leur émotion tourna à l’indignation lorsqu’ils apprirent que Libanius s’était adressé à l’évêque Basile afin d’obtenir les bois destinés à la construction de son édifice. Certes, l’évêque était seul dans la région à posséder des forêts de haute futaie où se trouvaient des arbres assez grands pour la charpente du temple projeté. Mais une telle requête semblait en elle-même monstrueuse et scandaleuse. Nul doute, au jugement de l’homme de la rue, que Basile la repousserait du pied et refuserait de se faire en quelque sorte le complice d’un dangereux ennemi de la Foi.

 

À cette nouvelle, les propos allaient leur train tant au seuil et au parvis de la cathédrale que sur la place du marché et dans les carrefours où s’assemblait la foule. Même dans le palais où logeait Basile, les remous de la protestation populaire provoquée par l’inconcevable indiscrétion de Libanius ne s’apaisaient point. Ce palais, de style composite et modeste, formait une suite de pavillons sans étage reliés entre eux par des couloirs ou des galeries tortueuses. Les couloirs étaient eux-mêmes de simples passages dallés que des toitures inclinées protégeaient tant bien que mal contre le soleil et le vent. Deux cours s’ouvraient entre ces pavillons : l’une égayée et rafraîchie par un petit vivier en forme de vasque qu’alimentait jour et nuit l’eau d’une fontaine naturelle. L’autre, plus spacieuse, était plantée de quelques lauriers et de quelques cyprès qui lui donnaient plutôt l’aspect d’un cimetière que celui d’un jardin. Cette seconde cour était, de longue date, le quartier personnel d’une vénérable matrone qui avait la haute main sur toutes les activités domestiques du petit domaine épiscopal. On l’appelait « Vertu même » et l’habitude qu’elle avait prise de régenter souverainement les problèmes de l’office et de la cuisine lui avait conféré une grande autorité dont elle étendait volontiers l’influence sur les affaires de l’ordre politique et même de l’ordre ecclésiastique.

 

Dans la cour aux cyprès, assise sur un large banc de marbre aux formes massives, mutilé en maints endroits, et qui, à en juger par son dessin démodé et ses sculptures bizarres, devait être une lointaine survivance de quelque hypogée assyrienne, « Vertu même » donnait volontiers audience à ses voisins et voisines. C’était là qu’à la tombée du jour, se réunissait autour d’elle le petit concile officieux des dévots et dévotes de la stricte observance, attentifs à se communiquer les dernières informations venues de la ville et de la province, pour les interpréter et les commenter, chacun suivant le biais de son esprit et de son tempérament.

Le vieux sacristain Valerius, à la tête chauve et au triple menton, connaissait le détail des pièces de charpente que Libanius avait osé demander à l’évêque. – Il s’agit, figurez-vous, d’une centaine de poutres et d’autant de madriers en forme de colonnes, de quoi occuper pendant deux mois au moins une équipe de bûcherons et de quoi remplir Dieu sait combien de convois de chars !

Survint à ce moment un autre interlocuteur, attaché en qualité de scribe aux services administratifs de Basile. Sa mine était bouleversée, et il provoqua un choc de sensation générale en révélant, sous le sceau de la confidence, que la requête des païens venait, le matin même, d’être officiellement agréée. Bien plus, pour stupéfiante que fut une telle largesse, l’évêque consentait, en souvenir de l’époque où il avait rencontré Libanius sur les bancs d’une même école, à lui abandonner gratis tous ces bois de charpente !

 

« Vertu même », quelque respect qu’elle eût pour la dignité de son maître, ne dissimula pas sa nette réprobation. De ses paroles, on pouvait tout au plus conclure à l’octroi de certaines circonstances atténuantes... Basile prenait de l’âge. La fatigue même qu’entraînaient pour lui l’excès de ses labeurs et la rigueur de ses austérités avait affaibli ses énergies. Plutôt que d’engager le fer, il préférait esquiver les polémiques et conjurer les querelles. Déjà, cette tendance à la facilité et à la condescendance s’était fâcheusement manifestée vis-à-vis de l’empereur Valens, lorsque celui-ci s’était montré enclin à favoriser les Ariens.

 

À la place de Basile, nul doute que « Vertu même » n’eût eu recours à la manière forte. Non seulement Libanius aurait vu sa demande jetée à la voirie, mais lui-même aurait été mis aux fers ou tout au moins reconduit, sous solide escorte, aux frontières d’un diocèse dont il venait troubler le bon ordre et compromettre le pieux renom.

 

Cependant, en dépit des critiques de plus en plus vives et dont l’écho lui parvenait sous mille formes, Basile, impassible dans sa sérénité, maintint sa réponse favorable. Les arbres furent sacrifiés, et peu à peu les poutres et les solives ayant été mises en place, à peine abattues et équarries, l’échafaudage prit forme et l’outrageante construction dessina son ossature sur le ciel.

 

Pressé d’utiliser son nouveau temple, Libanius, n’attendant même point que les derniers agencements en fussent terminés, convoqua dans ce local improvisé les sectateurs de sa doctrine. Une fête rituelle, que suivrait une leçon du maître, solenniserait l’inauguration du baraquement élevé si rapidement et à si peu de frais.

Mais la cérémonie dont s’offusquaient les amis de l’orthodoxie devait se changer en catastrophe... Soit par l’effet d’un vice inapparent, assurément ignoré du donateur, soit en raison de la précipitation avec laquelle des artisans peu experts avaient assemblé les matériaux, soit pour toute autre cause, la charpente du temple vint à céder au moment même où les invités achevaient d’y prendre place. En s’écroulant tout d’un coup, l’édifice écrasa, en la personne de Libanius, la dernière fleur du paganisme grec. Et les fidèles de Césarée ne connurent pas la honte et le dommage qu’ils avaient redoutés.

 

Cet épisode n’est-il pas d’un heureux enseignement ?... Il démontre que les adversaires se doivent de mutuels égards. Défenseur des idées chrétiennes, en un temps où leur vérité avait déjà conquis les sentiments et les mœurs de la masse, Basile se montra respectueux de la bonne foi probable des protagonistes d’un système révolu. Il ménagea avec bonne grâce les tenants et les formes d’un ordre passé. Combattant le sophisme partout où il se rencontrait, il ne refusa pas à ses prosélytes sa courtoisie ni ses madriers. Et si cette méthode qui consiste à réprouver l’empoisonnement et à ménager l’empoisonneur paraît illogique aux esprits un peu courts, tels que « Vertu même » et ses amis, que leurs scrupules se rassurent !... La Providence se charge de concilier toutes les antinomies.

 

 

H. CARTON DE WIART, Nouveaux contes hétéroclites, 1947.

 

 

 

 

 

 

 

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