Noël rouge

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Paul CAZIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LE 24 décembre 1793, la nuit de Noël tombait sur un petit village de France, tout blanc de neige.

Un village d’une trentaine de feux, groupés au long d’une route et près d’une rivière, les autres maisons de la paroisse étant éparpillées à travers la campagne. Il y avait une auberge à l’entrée, une forge à l’autre bout ; tout le reste n’était que chaumines paysannes, entourées de jardins. Mais à gauche de la route, au fond d’une allée de tilleuls, s’élevait une gentilhommière au grand toit rapide, d’aspect délabré et rustique, dont on avait décoiffé les tourelles et démoli le pigeonnier en signe de protestation contre la tyrannie féodale. Muette, abandonnée, la façade aveuglée par ses lourds volets de bois, elle attendait acquéreur.

L’église, un peu à l’écart des maisons, restait intacte, au milieu du cimetière qu’entourait un mur bas.

C’était une humble construction romane, à une seule nef, avec une tour carrée sur la croisée du transept et une abside en cul-de-four. Le portail de cette église, ainsi que la grille du cimetière, faisaient face à la grande route. Derrière l’abside, le mur d’enceinte offrait une autre sortie sur un chemin qui se perdait dans les champs.

Après une journée humide et brumeuse, l’atmosphère se clarifiait, le froid redoublant pinçait la neige. Sur le ciel qui semblait remonter lentement, les boules de gui, accrochées aux peupliers de la plaine, devenaient noires comme des blocs de charbon. Entre les branches nues des aunes qui bordaient l’eau, on apercevait sur les collines lointaines, comme un pétillement de pâles étincelles, les premières lumières du chef-lieu de district.

À cette heure triste où toute clarté ne peut ni vivre ni mourir, où la lampe naissante lutte en vain contre l’entêtement du crépuscule, à cette heure suspecte où les chats traversent vite la rue avec des airs coupables, un homme était dehors, au chevet de l’église, sur le chemin.

Il longeait le cimetière, les épaules courbées sous une caisse de bois, attachée par des bretelles ; tout un attirail de l’étameur ambulant lui pendait sur les hanches. Ce devait être un de ces magnins de campagne qui travaillent le fer-blanc, l’étain, et raccommodent les pots cassés. Un vieillard, si l’on en jugeait à sa démarche fléchissante, à sa barbe grise, broussailleuse ; et très pauvre, – « Misère et Compagnie », comme dit le peuple, – à voir son accoutrement.

Par-dessus le bonnet de coton qui lui couvrait les oreilles, il était coiffé d’un ancien tricorne au ton délavé. Son habit à larges basques où restaient encore des fragments de broderies et qui accompagnait jadis, dans la garde-robe d’un propriétaire plus fortuné, une culotte de soie et des souliers à boucles, tombait ridiculement sur un pantalon en loques. Ses pieds emmaillotés de hardes, en guise de bas, traînaient des sabots grossiers. Il avançait lentement, tête basse, rasant le mur, et, comme il arrivait devant la petite porte du cimetière, il se trouva soudain en face d’un autre homme.

Tous deux s’arrêtèrent nez à nez. Tous deux avaient eu le même mouvement de surprise et de recul. Le chemin était cependant assez large et il ne manquait pas de motifs plausibles de passer par là... Ils se regardaient... Le nouvel arrivant, haut de taille, enveloppé dans un vaste manteau à collet, portait un chapeau en tronc de cône, des bottes à revers et un solide gourdin, retenu à son poing par une lanière de cuir.

– Bonsoir, dit le vieux, avec un accent de douceur et de timidité.

– Bonsoir, répondit l’autre, d’un toit sec.

Ils auraient dû s’en tenir là et passer. Ils n’avaient rien à se dire. Et ils demeuraient fichés sur place, dans l’ombre grandissante qui effaçait leurs traits, cherchant à se deviner.

– Il ne fait pas trop mauvais temps, reprit enfin le rétameur.

– Pas trop beau non plus, répliqua l’autre.

Et en effet, un souffle glacé de vent du Nord passa, frisa la neige à la crête du mur et fit grincer la girouette de l’église.

L’homme au manteau piétina en frissonnant, mais il s’arrêta court avec une grimace douloureuse, resta incliné sur une jambe et dit brusquement, en indiquant l’entrée du bout de son bâton.

– Nous serions mieux à l’abri dans ce cimetière.

Il y entra, marchant avec peine. Le rétameur le suivit et, se plaçant à ses côtés, entre une haute tombe et le mur de l’abside, dit à son tour :

– Nous serions encore mieux, au chaud, dans quelque maison, à l’auberge...

– Voulez-vous que nous y allions ? demanda l’autre, sur un ton de hauteur où perçait à la fois de l’agacement et du sarcasme.

– Non, non ! fit le vieux, en ployant le dos, d’un air d’effroi et d’accablement.

– Eh bien, moi non plus, je n’y tiens guère. Mais vous vous en doutez bien. Vous êtes d’ici ?

– Oui et non... Je passe par ici quelquefois.

– Moi aussi, j’y passe... aujourd’hui.

– Vous voyagez ? demanda le vieillard, d’un ton qui appelait la confiance. Vous voyagez peut-être pour votre commerce ?

– Oui, je colporte, je suis vendeur à la balle. J’ai là des lacets, des aiguilles, des dentelles tout ce qu’il faut pour le bonheur des dames.

Et, entrouvrant son manteau, il montrait une mallette, pendue à son épaule par une grosse courroie.

– Vous boitez, j’ai vu... continua le rétameur, avec compassion.

– Peuh ! ce n’est rien... La marche, la fatigue...

Ils se turent un bon moment. Rien ne bougeait autour d’eux. Les champs, les arbres, les tombes, les toits neigeux, tout semblait mort de froid. Le ciel nocturne se tendait d’une belle tapisserie gris-bleue. De longues traînées blanchâtres, refoulées par le vent, y couraient encore çà et là. Mais les étoiles envahissaient la place, innombrables, voilées, discrètes, trotte-menu, comme des nonnes qui viennent prendre leur stalle au chœur, pour chanter Matines, avec leurs petites lanternes. Aucun bruit n’arrivait du village endormi.

Les deux hommes se serraient l’un près de l’autre, immobiles. Adossé au mur de l’église, le colporteur paraissait ne se tenir qu’avec peine. Il avait rejeté son feutre en arrière, découvrant un visage encore jeune, aux traits délicats, entièrement rasé. Malgré cette nuit glaciale, il suait de fièvre et d’épuisement, à grosses gouttes.

– Pourrions-nous entrer à l’église ? demanda-t-il, d’une voix changée, adoucie. C’est décidément là que nous serions le mieux. Le portail doit être de l’autre côté.

– Je doute qu’il soit ouvert en ce moment, répondit le rétameur. L’église sert de grange et même d’étable, si je ne me trompe. Mais je sais une petite porte, là, tout près. Venez, nous essaierons.

Il prit les devants et le conduisit devant une arcade basse, percée dans le transept, au-dessous du niveau du sol, dissimulée à l’extérieur par un rideau de lierre foisonnant et un bouquet d’arbustes. Il fallait se baisser, descendre deux marches. La porte n’avait plus ni loquet, ni serrure. Elle cédait sous la poussée, mais, retenue par un obstacle intérieur, n’offrait qu’un étroit passage.

– Je m’en doutais, dit le vieux, il y a du foin... non, de la paille, de la paille de blé noir, tant mieux. La couche ne doit pas être très épaisse ni très serrée en cet endroit. Que je puisse faire seulement mon trou, vous me suivrez.

Il posa sa caisse à l’abri du lierre, se glissa dans l’entrebâillement et disparut. Un instant après, les bras étendus comme des nageurs, les yeux aveuglés de poussière, les deux fugitifs émergeaient au milieu des ténèbres de la maison de Dieu.

La maison de Dieu !... Une âcre odeur de salpêtre et de fumier les saisit aux narines. Quand leur pas sonna sur les dalles, il y eut un remuement confus, au bout de la nef, près de l’entrée ; des animaux, inquiets, heurtaient leur mangeoire ; une chèvre poussa un bêlement de frayeur.

La maison de Dieu !... Leurs yeux, habitués à la nuit, pouvaient en deviner l’affreuse désolation.

Des six verrières de la nef, quatre étaient remplacées par des barrages de planches ou des bouchons de paille, mais deux grisailles, criblées de trous, près du chœur, laissaient filtrer une lumière spectrale. D’un côté, on avait parqué du bétail ; de l’autre, étaient rangés des chariots et des instruments. Du foin amoncelé jusqu’aux voûtes bloquait tout le transept gauche, où donnait la sacristie, et tout le pourtour du sanctuaire. L’autel était encore visible. On avait détruit le tabernacle et les gradins supérieurs. Il restait la table de pierre, écornée aux angles, comme à coups de pic.

Le vieillard, tête nue, s’était approché de cet autel. Il en avait gravi les degrés, il en palpait le bord, de ses mains frissonnantes, il y posait ses lèvres, tandis que des gémissements sortaient de sa poitrine. Puis, il redescendit et voulut s’agenouiller par devant pour prier. Mais l’émotion le terrassa, l’étendit raide. Et comme nous voyons le prêtre, à l’office du Vendredi-Saint, prostré sur les marches de l’autel, devant le tabernacle vide, cet homme gisait là, en cette nuit de Noël, tout de son long, secoué de sanglots.

L’autre, pendant ce temps, avec la promptitude et la circonspection que donne une longue expérience du danger, avait visité tous les recoins. Il avait compté les animaux : une demi-douzaine de bœufs ou de vaches, deux ânes, et une chèvre, attachée par sa longe à la colonne d’un bénitier de granit. Il avait constaté que le portail, fermé à clef du dehors, était muni d’un verrou intérieur. Il avait poussé ce verrou et encloué la serrure avec un morceau de ferraille. Revenant vers l’autel et trouvant son compagnon étendu, inanimé, il se pencha et lui touchant l’épaule :

– Ne restez pas là, dit-il, à voix basse. Venez, vous prendriez du mal. Venez avec moi au chaud, près des bêtes.

Ils se blottirent de leur mieux au creux d’un tas de foin. Le colporteur déploya son manteau pour former une couverture commune. En étendant sa jambe gauche, il ne put retenir une plainte.

– Vous souffrez ? demanda le vieux. Vous avez reçu, je parie, un mauvais coup.

– Non, non... une éraflure. Cela cuit un peu seulement. Bah ! au point où j’en suis...

– Vous avez faim, peut-être ?

– J’ai du pain sur moi, mais je ne le mangerai pas. Le voulez-vous ?

– Non, je vous remercie, je ne pourrais pas manger. Moi aussi, j’ai une miche, là-bas, dans ma caisse, à la porte... Mais je sens une poignée de noix au fond de mes poches. Prenez-les, vous êtes jeune, l’appétit vous viendra.

Il ne reçut pas de réponse.

Tout près d’eux, les bêtes soufflaient et mâchonnaient sourdement. Une buée tiède flottait à travers la pénombre que les chauves-souris tournoyantes sillonnaient d’éclairs plus noirs.

Renversé sur le dos, le blessé haletait, la bouche entrouverte.

– Vous n’avez rie, entendu, demanda-t-il brusquement, étouffant sa voix.

– C’est la chèvre qui bouge toujours.

– Mais dehors ? dans le cimetière ?

– Non, rien. Je ne pense pas qu’on vienne. Jusqu’à l’aube, nous sommes tranquilles. Ne savez-vous pas que nos paysans ont peur d’entrer, cette nuit, dans les étables ? C’est Noël. Ils croient que les animaux parlent entre eux et pourraient leur jeter un sort !

– Ah ! ah ! ricana l’autre, Noël ne fait plus peur dans ce pays où tout meurt de peur. Et puis, ce n’est plus Noël, demain, ce n’est plus dimanche 25 décembre 1793, c’est quintidi 5 nivôse an II de la République des Assassins !

Il redressa le buste, porta les mains à sa ceinture et en retira deux pistolets qu’il essaya d’examiner en les levant vers ses yeux.

– Jésus est né, Jésus est né... quand même ! balbutiait le vieux rétameur, en joignant ses mains tremblantes. Il est né, il va naître encore, le petit Enfant dont l’amour sauvera le monde... Ô Dieu, notre Dieu, ne l’avez-vous pas dit par votre saint Prophète : « Je te sauverai, ne crains plus rien, je suis le Seigneur ton Dieu, le Saint d’Israël, ton Rédempteur ?... »

L’autre, ayant remis en place ses pistolets, s’accouda, le poing sur la tempe.

– Vous croyez que c’est l’amour qui sauvera les hommes, vous ? demanda-t-il d’un ton âpre. Quelle pitié ! Mais, dites-moi d’abord. Que veut dire salut, rédemption ? Nous sommes sur terre, n’est-ce pas ? C’est la terre qu’il faut organiser. C’est par la raison que nous...

– La raison ! interrompit le vieux, avec un sursaut d’horreur. Est-ce qu’elle ne règne pas en France, aujourd’hui, la raison ? Dites-moi ce qu’elle fait pour le bonheur des hommes ? « Déesse Raison, flamme pure, douce lumière », comme chantent leurs hymnes civiques. Voyez où en est le pays pour la pureté et la douceur. On divinise des filles d’opéra, et vous êtes là, nous sommes là, traqués comme des bêtes sauvages. Voyez donc où en vient la raison de l’homme, quand elle ne suit pas la vraie sagesse, quand elle méprise Dieu et son Évangile.

L’inconnu demeura un instant silencieux, puis dit d’un air moqueur :

– Vous savez bien des choses pour un magnin de campagne.

– J’en pensais juste autant du marchand de lacets que vous êtes... Dites-moi sincèrement, monsieur, votre mère ne vous a-t-elle pas appris à prier ? N’êtes-vous pas chrétien ?

– Je respecte les prêtres... répondit l’autre évasivement. Vous, vous êtes un réfractaire qui se cache. Je rai compris, quand nous sommes entrés. Que veniez-vous donc faire ici ?

– Ah ! je suis venu... Je n’aurais pas dû venir, gémit le malheureux d’une voix entrecoupée et comme se parlant plutôt à lui-même. Je manque à mon devoir, je m’expose inutilement, j’ai tenté Dieu... Je me moque bien de la prison, de la mort, elle me serait plus douce que la vie que je mène. Mais je passais par là pour visiter un mourant. J’ai voulu revoir l’église, mon église. Je savais pourtant ce que je souffrirais... C’est donc une nuit de Noël, dans un pays chrétien ! C’est donc là la maison du Seigneur, le lieu de sa sainteté et de sa gloire !... Et que puis-je faire, monsieur ? Je n’aurai même pas la consolation de célébrer ma pauvre messe. Je ne peux même pas pleurer sur cette profanation, aller baigner de mes larmes cette pierre sacrée, pour en effacer les souillures. Je me sens les yeux secs et le cœur comme un roc... Moi aussi, je devine qui vous pouvez être. Vous êtes décrété de prise de corps. Nous sommes deux misérables. Notre vie tient à un fil... Enfin, je vous remercie de la bonté que vous me témoignez, de ce manteau qui chauffe mes vieilles jambes. Que n’ai-je trouvé aussi une âme qui réchauffe la mienne, qui m’aide à prier ici !

– Je respecte les prêtres, monsieur, répéta l’autre, avec un accent où vibrait de la pitié. Mais ne parlons pas de Christianisme ou d’Évangile... Je respecte l’Église catholique romaine, qui est dans les États un élément d’ordre, d’autorité, de discipline politique. Tout le reste, c’est le règne du sentiment, l’émancipation de la canaille... Tout cela s’apparente aux billevesées du sieur Rousseau, et si l’Église...

– Si l’Église ne corrigeait la malfaisance de l’Évangile, voulez-vous dire ? Écoutez, monsieur, je n’ai jamais été qu’un pauvre curé de campagne, vous êtes plus instruit que moi, et vous ignorez l’essentiel. Vous avez fréquenté les clubs des philosophes, on y parle très haut de raison, de doctrine, de cœur humain, et on ne sait pas que c’est le cœur soumis à l’amour de Dieu qui éclaire l’esprit... Écoutez-moi, c’est parce que j’ai l’Évangile dans le cœur que, non seulement je respecte l’Église catholique, mais que je me résigne à mourir pour elle. Nous sommes plus de quarante mille comme cela, aujourd’hui, qui errons, en exil, dans les bois, comme des feuilles emportées par le vent. M’écoutez-vous ?... Il y a trois ans, après les décrets de décembre, j’ai prêté le serment constitutionnel, ici, dans cette église même, devant l’officier municipal. Nous étions en majorité, dans le diocèse. C’étaient les Jansénistes et les Gallicans de l’Assemblée qui menaient tout cela. Mais quand j’eus compris, comme bien d’autres, après le bref du pape, où était le devoir, que l’unité de la foi était menacée, le catholicisme perdu chez nous, je me suis rétracté. J’ai dû m’enfuir, l’année dernière, quand les nouvelles autorités du district ont commencé à faire du zèle. On a mis à ma place un assermenté qui s’est marié et a quitté le pays. Et maintenant... Mais m’écoutez-vous ?

– Oui, oui, et à propos de la constitution, je voulais vous demander si vous ne pensez pas que la cour de Rome, en allant contre le roi, ait sacrifié les intérêts de la France et fait le jeu de ses ennemis.

– Monsieur, dit le prêtre, vous qui rentrez sans doute de l’étranger, vous êtes plus savant que moi en ces choses de politique. Il faut une grande assurance pour se faire juge absolu des intérêts d’un État. Je ne sais qu’une chose, c’est qu’il n’est pas d’intérêt au monde, et pas de loi civile, qui puisse prévaloir contre les lois de la conscience...

– Hé ! moi aussi, monsieur, j’ai une conscience. Je suis Gallican, puisque je suis Français. Où allons-nous si le roi ne reste pas souverain sur le domaine religieux ? Croyez-vous qu’il puisse y avoir deux souverainetés dans un État ?

– Monsieur, vous qui n’aviez pas l’air d’aimer les idées de Rousseau, vous en voilà tout près. Mais écoutez...

– Écoutez vous-même plutôt ce bruit là-bas, à la grande porte... N’entendez-vous rien ?

– C’est un rat qui ronge quelque chose.

– Il a de bonnes dents s’il ronge du fer !...

Ils s’étaient redressés d’un même sursaut, l’oreille aux aguets du côté de l’entrée. Un crissement aigre, têtu, tracassait le portail, comme si l’on essayait d’introduire une clef à grand peine dans la serrure. Puis, il y eut au dehors une rumeur confuse, qui sembla s’éloigner, se perdre dans la nuit. Une angoisse indicible pesait sur l’église enténébrée. Le vieillard, à genoux, tremblait.

– C’est un rat qui mange les chats... lui souffla à l’oreille le jeune homme. Il va revenir. Partez, monsieur...

– Comment ? partir... et vous ?

– Moi, ma tâche est remplie. J’avais une petite commission à faire. Je n’ai pas... Mais entendez-vous encore ? Loin, loin... Un galop sur la route. La neige est dure... Partent-ils ? Arrivent-ils ? Non, ce n’était rien.

– Je ne vous laisserai pas là, seul, blessé...

– Oh ! je ne serai pas longtemps seul et ils ne me laisseront pas là. Ma blessure, je ne la sens plus. Ils me donneront du reste un moyen de la guérir...

– Ah ! ne dites pas cela de ce ton. Vous me navrez le cœur. Mais que faire ? Que faire ?

– Partez, vous dis-je. Regagnez la petite porte qu’ils n’auront pas l’idée de surveiller. Ils seront tous sur le devant. Ils croient qu’il n’y a plus d’autre issue. On vous connaît dans la campagne, vous serez vite en sûreté. Croyez-moi, c’est votre devoir, vous l’avez dit vous-même. Et vous allez me rendre, à moi, un grand service. Cachez ces papiers et détruisez-les vite. Vous sauverez des têtes... Tenez, prenez aussi cela, cet anneau, ce médaillon, ma montre, mon argent. Prenez tout. Je n’ai plus besoin de rien, moi, et je n’aurai pas enrichi cette canaille.

– Mais monsieur, monsieur... un petit moment encore, suppliait le prêtre en s’accrochant à lui. Oui, je ferai tout cela, je vous le promets, mais qui sait ? Attendons. C’est peut-être une fausse alerte. Attendons.

Ils étaient debout, près de l’autel, à demi enfouis dans la paille, les yeux dilatés devant l’ombre sinistre. Les minutes coulaient, muettes et lourdes.

Soudain, à l’interstice des planches qui barraient une fenêtre, une lueur zigzagua, s’éteignit, reparut encore. Le vitrail voisin, de grisâtre qu’il était, devint tout rose. Il monta de l’extérieur un écho étouffé de piétinements et de murmures.

Le jeune homme se jeta par terre, rampa silencieusement sur les mains et les genoux, puis, se dressant derrière le portail, cria de tous ses poumons :

– Vive le roi, bande d’assassins !

Des clameurs enragées lui répondirent ; le portail crépita sous des heurts furieux.

– À mort le traître ! Ici, ici, nous le tenons... À la guillotine, le ci-devant, le conspirateur, l’ennemi du peuple ! On l’empêchera de boire le sang des patriotes...

Au milieu de l’horrible vacarme et de la panique des bêtes affolées, il rejoignit le prêtre :

– Allez, dit-il, tout est fini. Je vais les amuser là-bas un bon moment. Vous avez le temps. Partez, bonne chance, monsieur.

– Oh ! que Dieu !... que Dieu !... voulut dire le vieillard, en levant les deux mains. Mais l’autre tomba dans ses bras, l’étreignit d’une muette étreinte, et, le repoussant violemment, courut de nouveau vers le portail sur lequel s’acharnaient les vrilles et les pinces.

– Travaillez bien, cria-t-il en ricanant, mais prenez votre temps, ne vous fatiguez pas trop. J’ai besoin d’un peu de repos, je me lèverai pour vous recevoir.

Il s’assit à quelque distance sur un cuveau renversé, et tandis que le fer et le bois de la lourde porte criait et grondait sous les coups, tandis que les bêtes poussaient des mugissements déchirants, lui, une flamme de défi dans les yeux et battant la mesure avec le talon, se mit à chanter d’une voix charmante :

 

Apprenez, ma belle,

Qu’à minuit sonnant,

Une main fidèle

Ira doucement

Se glissant dans l’ombre,

Tirer le verrou

Qui, dès la...

 

Un craquement l’arrêta net, un bruit de tonnerre le jeta sur ses pieds. Les vantaux volaient en éclats, les pentures arrachées bondissaient en sonnant sur les dalles, et, dans le flamboiement rougeâtre des falots, la troupe hurlante, hérissée de baïonnettes, de sabres levés, de haches, de gourdins, forçait l’église profanée. Un commissaire à bicorne esquissait, dans ce tourbillon, des gestes de commandement. Des paysans en sabots, des femmes, des enfants se pressaient par derrière.

Devant les poings tendus et les armes menaçantes, le fugitif se dressait, tête haute, serré dans son manteau, un sourire de mépris aux lèvres. Un homme fit mine de mettre la main sur lui. Il le bouscula d’un rude coup d’épaule.

– Bas les pattes ! maraud. Je sais marcher tout seul. Je suis le marquis de Saint-Erlange.

Il avança, comme s’il voulait se rendre, entrouvrit son manteau et dit encore :

– Voici mon certificat de civisme.

Il avait les deux bras dehors, un pistolet à chaque poing. D’un même mouvement, rapide comme la foudre, de la main droite, à bout portant, il abattit le commissaire, tandis qu’il levait l’autre à sa tempe gauche, et s’effondrait, la tête inondée de sang.

 

 

 

 

Paul CAZIN, Histoires plaisantes,

J. de Gigord Éditeur, 1933.

 

 

 

 

 

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