Aventure du pèlerin

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Jacques CAZOTTE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UN roi de Naples, il s’appelait Roger, étant à la chasse, s’écarta de sa suite et s’égara dans une forêt. Il y fit rencontre d’un pèlerin, homme d’assez bonne mine, qui, ne le connaissant point pour ce qu’il était, l’aborde avec liberté, et lui demande le chemin de Naples.

« Compagnon, lui répond le roi, il faut que vous veniez de loin, car vous avez le pied bien poudreux.

– Il n’est cependant pas, répondit le pèlerin, couvert de toute la poussière qu’il a fait voler.

– Vous avez-dû voir, poursuivit Roger, et apprendre bien des choses dans vos voyages ?

– J’ai vu, repartit le pèlerin, beaucoup de gens qui s’inquiétaient de peu. J’ai appris à ne me pas rebuter d’un premier refus. Je vous prie donc encore de vouloir m’enseigner la route qu’il faut que je prenne ; car la nuit vient, et je dois penser à mon gîte.

– Connaissez-vous quelqu’un à Naples ? demanda le roi.

– Non, répondit le pèlerin.

– Vous n’êtes donc pas sûr, poursuivit le roi, d’y être bien reçu ?

– Au moins suis-je sûr, dit le pèlerin, de pardonner le mauvais accueil à ceux qui me l’auront fait sans me connaître ; mais la nuit vient : où est le chemin de Naples ?

– Si je suis égaré comme vous, dit Roger, comment pourrais-je vous l’indiquer ? Le mieux est que nous le cherchions de compagnie.

– Cela serait à merveille, dit le pèlerin, si vous n’étiez pas à cheval ; mais je retarderais trop votre marche, ou vous presseriez trop la mienne.

– Vous avez raison, dit Roger, il faut que tout soit égal entre nous, puisque nous courons même fortune. »

Sur ce propos, il descend de cheval, et le voilà côte à côte avec le pèlerin.

« Devineriez-vous avec qui vous êtes ? dit-il à son compagnon.

– À peu près, répondit celui-ci ; je vois bien que je suis avec un homme.

– Mais, insista Roger, pensez-vous être en sûreté dans ma compagnie ?

– J’attends tout des honnêtes gens, reprit le pèlerin, et suis sans appréhension des voleurs.

– Croiriez-vous, ajouta Roger, que vous êtes avec le roi de Naples ?

– J’en ai de la joie, reprit le pèlerin, je ne crains pas les rois ; ce ne sont pas eux qui nous font du mal ; mais puisque vous l’êtes, je vous félicite de m’avoir rencontré. Je suis, peut-être, le premier homme qui se soit montré devant vous à visage découvert.

– Eh bien, dit le roi, il ne faut pas que je sois le seul qui tire avantage de notre entrevue : suivez-moi, je ferai quelque chose pour votre fortune.

– Elle est faite, sire, répondit le pèlerin. Je la porte avec moi. J’ai là, dit-il en montrant son bourdon et sa besace, deux bons amis qui ne me laisseront manquer de rien. Je souhaite que vous trouviez dans la possession de votre couronne toute la satisfaction que je goûte avec eux.

– Vous êtes donc heureux ? dit Roger.

– Si l’homme peut l’être, répondit le pèlerin : en tout cas, j’ai fait un vœu, c’est de m’aller pendre, si j’en trouve un plus heureux que moi.

– Mais, dit le roi, comment se peut-il que vous viviez content de votre sort, ayant besoin de tout le monde ?

– Serais-je plus heureux, dit le pèlerin, si tout le monde avait besoin de moi ?

– Allez vous pendre, reprit Roger ; car je pense être plus heureux que vous.

– Si ce mal devait m’arriver, répliqua le pèlerin, je croirais que quelque faquin plus désœuvré que moi dût me porter le coup. Je ne l’attendais pas de la part dont il me vient, mais comme le pas est dur à franchir, je pense qu’avant tout il seroit bon que nous comptassions ensemble.

– Cela sera bientôt fait, dit Roger. J’ai en abondance les commodités de la vie. Quand je voyage, je le fais à mon aise, comme vous le pouvez voir ; car je suis bien monté, et j’ai dans mes écuries trois cents chevaux qui valent au moins celui-ci ; retourné-je à Naples, je suis sûr d’être parfaitement reçu.

– Je ne ferai qu’une question, dit le pèlerin. Jouissez-vous de tous ces biens avec une sorte de vivacité ? Seriez-vous sans affaires, sans ambition, sans inquiétude ?

– Vous en demandez trop, pèlerin, reprit Roger.

– Votre Majesté me pardonnera, dit le pèlerin ; mais comme l’affaire doit avoir des suites très sérieuses pour moi, je dois tout faire entrer en ligne de compte. Voici le mien.

« J’ai fait un honnête exercice. J’ai grand appétit, et souperai fort bien de tout ce qui se trouvera : ensuite je dormirai d’un très bon sommeil jusqu’au matin. Je me lèverai frais et dispos, j’irai partout où me porteront ma curiosité, la dévotion ou la fantaisie. Après-demain, si Naples m’ennuie, le reste du monde est à moi. Convenez, sire, que si je perds contre vous, je perds à beau jeu.

– Pèlerin, dit le monarque, je m’aperçois que vous n’êtes pas las de vivre, et vous avez raison. Je me tiens pour vaincu ; mais, pour prix de l’aveu que je fais, j’exige que vous soyez mon hôte pendant le séjour que vous ferez à Naples.

– Je m’en garderai bien, sire, répliqua le pèlerin, non que je me croie indigne de l’honneur que vous voulez me faire : vous nous exposeriez tous deux aux discours malins de vos courtisans. Pendant qu’ils applaudiraient, en apparence, à votre charité, qu’ils affecteraient de me faire un accueil obligeant, on demanderait tout bas où vous avez ramassé cet étranger, ce vagabond ; ce que vous en prétendez faire ; quels talents, quel mérite vous lui supposez. On vous taxerait de trop de confiance, de légèreté, même de quelque chose de pis.

– Et où le pèlerin, repartit Roger, a-t-il appris à connaître la cour ?

– Je suis né, repartit le pèlerin, commensal d’un palais, et quoique j’y pusse vivre fort à mon aise, je me lassai bientôt d’y entendre parler fort mal d’un très bon maître, qu’on ne cessait de flatter en public, de voir qu’on ne cherchait qu’à le tromper, et de vivre enfin avec des gens qui n’avaient rien de haut que l’extérieur : je m’éloignai bien vite pour aller chercher ailleurs du naturel, des sentiments, de la franchise, de la liberté. Depuis ce temps, je cours le monde.

– Et vous pensez, dit le monarque, que toutes les cours se ressemblent ?

– C’est, reprit le pèlerin, le même esprit qui les gouverne.

– Vous avez donc, poursuivit le roi, bien mauvaise opinion des gens qui nous approchent ?.....

– Vous seriez de mon avis, sire, s’ils se montraient à vous au naturel. Mais ils sont sur leurs gardes à cet égard, et auraient de belles craintes, s’ils pensaient que vous pussiez lire dans leur âme. Je veux, à ce sujet, vous fournir un moyen de vous divertir à leurs dépens. Ce moyen n’est pas bien étrange, et ne demande qu’un peu de mystère. »

Là-dessus le pèlerin développe son projet. Cependant le bruit des cors et des chiens annonçant que les équipages de Roger allaient bientôt le rejoindre, l’étranger se sépare de lui pour n’être pas aperçu, tandis que le prince monte à cheval et pique des deux pour aller au-devant de la chasse.

Le lendemain le pèlerin se présente devant le monarque avec un placet ; le roi reçoit le placet sans affectation, et, comme s’il eût méconnu l’homme, témoigne d’abord quelque surprise, puis ordonne que l’on amène cet étranger au palais, lui donne une audience de deux heures dans son cabinet, et sort de cette audience d’un air rêveur, embarrassé, capable d’intriguer tous les spéculatifs de la cour.

Les gens qui n’étaient là que pour le cortège, ou pour grossir la foule, n’osaient témoigner leur curiosité ; mais le ministre, la maîtresse, le favori, ceux enfin qui avaient part à la confiance, hasardèrent bientôt des questions.

« Cet homme, dit le prince à son ministre, qui lui en parla le premier, est bien extraordinaire, et possède des secrets surnaturels. Il m’a dit et m’a fait voir des choses étranges. Voyez le présent qu’il m’a fait. Ce miroir, qui semble très commun, représente d’abord les objets au naturel ; mais, par le secours de deux mots chaldéens, l’homme qui s’y regarde s’y voit tel qu’il aurait fantaisie d’être. En un mot, ces souhaits, ces imaginations, ces rêves que les passions nous font faire en veillant viennent s’y réaliser. J’en ai fait l’expérience, et croiriez-vous que je me suis vu sur le trône de Constantinople, ayant mes rivaux pour courtisans, et mes ennemis à mes pieds ? Mais le récit ne donne qu’une idée imparfaite de la chose : il faut que vous la voyiez vous-même, et vous ne pourrez revenir de votre surprise.

– Dispensez-m’en, sire, reprit le ministre d’un ton froid et grave, qui déguisait assez bien son embarras. Ce pèlerin ne peut être qu’un dangereux magicien : je regarde son miroir comme une invention diabolique, et les paroles qu’on a enseignées à Votre Majesté sont sûrement sacrilèges. Je m’étonne que, pieuse comme elle est, elle n’ait pas conçu d’horreur pour une aussi damnable invention. »

Roger ne crut pas devoir insister davantage auprès de son ministre, et essaya de présenter le miroir à la maîtresse et au favori ; la première feignit de s’évanouir de frayeur ; l’autre répondit :

« Ayant les bonnes grâces de Votre Majesté, je suis tel que je désire d’être et ne veux rien voir au-delà. »

Roger tenta vainement de faire ailleurs l’essai de son miroir ; il éprouva partout les mêmes refus. Les consciences s’étaient révoltées ; il faut, disait-on, brûler le pèlerin et son miroir.

Le roi, voyant que la chose prenait un tour assez sérieux pour qu’on lui en fît parler par les personnes autorisées, fit appeler le pèlerin à son audience publique.

« Vous n’êtes pas sorcier, lui dit-il, pèlerin ; mais vous connaissez le monde. Vous avez parié que je ne trouverais personne à la cour qui voulût se montrer à moi tel qu’il est, et vous avez gagné votre gageure. Reprenez votre miroir : vous l’aviez acheté dans une boutique de Naples, et il nous a très bien servi pour les deux carolus qu’il vous a coûté. »

 

 

 

Jacques CAZOTTE, Contes, 1880.

 

 

 

 

 

 

 

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