Les soirées de Montlhéry

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Théophile DESDOUITS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION

 

 

Dans la matinée du 27 mars 1834, un officier d’état-major frappait à la porte d’une jolie maison bourgeoise située à l’extrémité du bourg de Montlhéry, et s’enquérait si ce n’était pas la demeure de M. Bulmont.

Sur la réponse affirmative, on annonça au salon M. le capitaine Vernaux.

Dans la pièce où l’officier fut introduit se trouvait réunie la famille du maître de la maison, dont l’absence contraria vivement le capitaine. Il se trouvait face à face avec quatre personnes, deux dames et deux enfants auxquels sa figure et son nom étaient complètement inconnus : point de départ fort incommode pour une visite de la nature de celle qui amenait l’étranger. Le capitaine exposa qu’appelé momentanément à Étampes par une affaire contentieuse, il avait profité de l’occasion pour vérifier le soupçon qu’il avait conçu, d’après des indices récents, sur sa parenté avec un M. Bulmont qu’il avait perdu de vue depuis son enfance, et qu’il avait appris demeurer dans cette petite ville, qui se rencontrait sur sa route. L’absence de M. Bulmont se trouvait alors une circonstance d’autant plus fâcheuse qu’il ne devait être de retour que le lendemain. Cependant quelques mots du capitaine réveillèrent de vieux souvenirs dans l’esprit de l’une des dames, qui était la sœur de M. Bulmont ; on se reconnut au nom de la ville de Montélimar, à quelques circonstances de la localité, à quelques noms surtout qui formaient les anneaux d’une famille commune, sur laquelle les Bulmont et les Vernaux s’échelonnaient à quatre ou cinq degrés de distance. Sur quoi des félicitations réciproques s’échangèrent entre l’officier et ses hôtes, c’est-à-dire madame Bulmont, madame Desnoyers sa belle-sœur, le jeune Théophile Bulmont, adolescent de douze ans, et la petite Virginie Bulmont, personnage de deux lustres presque accomplis, qui tous deux s’empressèrent d’embrasser leur nouveau cousin au quatrième degré. Comme chacun sait ce qui se dit en pareille circonstance, on me saura gré de ne pas m’étendre davantage sur ce sujet.

Quelque peu intéressant que soit pour mes lecteurs un fait aussi vulgaire qu’une reconnaissance entre parents éloignés, ils voudront bien l’accepter comme début indispensable, et croire qu’il en était tout autrement pour les personnes que rapprochait alors cette rencontre imprévue. Car, sans parler de l’amabilité et du mérite de sa nouvelle famille, je dois dire, au risque de blesser la modestie de mon ami intime, que le capitaine Vernaux était un de ces hommes qu’il est flatteur d’avoir pour ami, et même pour cousin, quand on le peut. Une physionomie noble et ouverte était le reflet d’une âme pleine d’honneur, de droiture et de franchise ; un esprit réfléchi, observateur, que j’ai rarement vu sortir de ce calme philosophique si nécessaire à l’homme qui n’a jamais en vue que la vérité, et qu’on prenait souvent pour de la froideur d’âme ; joignez à cela une grande pureté de mœurs, et néanmoins une vive tendance aux épanchements de l’amitié : tel était M. Vernaux, que ses qualités rendaient aimable, sans aucune de ces formes d’emprunt qui composent ce masque frivole que le monde appelle l’amabilité. Tel le connut bientôt M. Bulmont, dont l’esprit scrutateur à un degré plus haut encore eut bientôt fait le tour de cette âme et formé cette chaîne de sympathie qui unit deux hommes quand ils se reconnaissent et se comprennent au milieu de ce vide qu’on appelle le monde. Mais j’oublie que M. Bulmont ne sera de retour que dans vingt-quatre heures, et que le capitaine est encore au salon.

Comme le temps dont il pouvait disposer pour ses affaires lui était strictement mesuré, et qu’il ne pouvait se résoudre cependant à ne pas attendre le retour de M. Bulmont, notre ami Vernaux était dans un grand embarras. Cependant il ne se fit pas beaucoup prier lorsqu’on le retint pour le reste de la journée ; puis il se rappela qu’il y avait à Montlhéry deux antiquités qui pouvaient l’aider à passer le temps : une tour en ruine, imposant débris d’une forteresse renommée, et une bataille livrée sous ses murs, alors qu’elle était encore debout et menaçante. De la bataille il ne se rappelait guère que l’époque et les principaux personnages : c’étaient l’astucieux Louis XI et le duc de Charolais, qui fut Charles le Téméraire ; mais les détails de l’action et l’histoire de la célèbre forteresse lui étaient à peu près inconnus ; et, en venant à Montlhéry, il avait oublié d’interroger les légendaires et les chroniqueurs. Un mot qu’il adressa aux dames à ce propos leur fournit l’occasion de le servir à souhait ; introduit dans le cabinet de M. Bulmont, il trouva sous sa main les Mémoires de Commynes, art milieu d’une riche collection d’ouvrages de tout genre qui formaient une de ces bibliothèques qu’on ne rencontre guère hors des grandes villes, même au sein des châteaux. Aussi s’empressa-t-il, après son excursion, de revenir à cette officine de science, aussi charmé de l’avoir à sa disposition qu’étonné de la trouver fournie de tant de richesses.

C’était, en effet, une bibliothèque bien montée que celle de M. Bulmont. Là, notre ami le capitaine put se récréer pendant deux heures à la lecture des titres de trois à quatre mille volumes ; assemblage parfaitement coordonné, d’ailleurs, des produits en tout genre de la pensée humaine. Les sciences, la littérature, l’histoire, la philosophie, la théologie, avaient chacune leur quartier. Archimède, Euclide, Aristote, Ptolémée, et Pline l’ancien, y siégeaient à côté de Descartes, Newton, Huygens, Leibnitz, Euler, et des savants modernes ; Platon et Cicéron, Sénèque et Démosthène y donnaient la main à Montaigne, à Fénelon, à Bacon, à d’Aguesseau ; tous les historiens grecs, Hérodote, Thucydide, Xénophon, Diodore, Polybe, Arrien, Denys d’Halicarnasse, s’appuyaient contre Quinte-Curce, Tite-Live et Suétone : je ne parle pas des historiens modernes, pour ne pas prolonger démesurément cette litanie ; et je citerai seulement les collections complètes des mémoires de nos deux Académies des sciences et des belles-lettres, les œuvres des littérateurs des deux derniers siècles, la grande Encyclopédie, la collection des Voyages, et celle du Moniteur, depuis 1789. Mais ce qui frappa le plus le capitaine, ce fut la réunion des œuvres de tous les Pères de l’Église, accompagnées de plusieurs histoires ecclésiastiques, de divers exemplaires de la Bible, tous richement reliés, de plusieurs ouvrages de théologie et de controverse, et même d’un missel noté dont la position particulière semblait indiquer des volumes qu’on veut avoir sous la main. Parbleu, se disait en lui-même M. Vernaux, le cousin Bulmont ne lit pas sans doute tout cela ; mais quelle singulière idée de rassembler aux champs, et d’enrégimenter entre deux planches ces auteurs que je révère du plus profond de mon âme, assurément, mais enfin qui ne sont pas à leur place dans un village, à ce qu’il me semble. Le cousin serait-il membre de l’Académie des inscriptions ou de celle des sciences ? nullement que je sache. Serait-ce la monomanie des livres, ou la vanité ? mais la vanité ne s’enterre pas ainsi, et le sort n’amène pas tous les jours à Montlhéry des cousins de Montélimar pour admirer un magasin de libraire qui n’est même pas sur la route.

Et ce missel, reprit-il en ouvrant un des volumes, serait-ce là le manuel hebdomadaire de M. Bulmont ? car un pareil livre d’heures pour des dames, ce n’est pas la mode. Iriez-vous à la messe, mon très honoré cousin ? En prononçant ces paroles le capitaine devint pensif pendant quelques instants ; puis, se répondant à lui-même : Peut-être, dit-il avec lenteur..., et peut-être a-t-il raison... Mais quel homme est-ce donc ? un savant ?... un philosophe ?... un sage ?... serait-ce le dernier mot de ce que je vois ?... Car que peut faire ici un homme à l’écart de la société, dans une jolie habitation, sur ma foi, avec une petite famille fort intéressante, au milieu de ces bataillons de livres de toutes les couleurs ? Je conçois qu’il ait avec cela de quoi passer le temps ; mais est-ce bien là sa vie ? et puis, est-il probable que cet homme réunisse à la fois toutes les connaissances et toutes les sympathies qui semblent avoir présidé à la composition de cette bibliothèque ? Alors il s’approche d’un grand bureau de travail, et ses yeux tombent sur quatre ou cinq volumes ouverts, cernés de toutes parts par une épaisse muraille de brochures, de journaux de science, d’industrie, d’agriculture, de cartes et de plans, dont quelques-uns manuscrits ; livres, journaux et cartes étaient couverts de notes que leur ressemblance avec l’écriture du bureau indiquait comme le produit d’une même main ; et cette main ne pouvait appartenir qu’à l’habitué du fauteuil de maroquin vert. Le capitaine crut pouvoir se permettre sans indiscrétion de feuilleter ces volumes, de faire l’inspection des nombreuses notes marginales dont les feuillets étaient couverts. C’était d’abord une Bible dont les notes brèves étaient tracées au crayon ; elle était en ce moment ouverte, et marquée à l’un des versets du psaume 78 ; puis c’était un mémoire de Fréret, semé de notes plus étendues ; puis un volume de Diodore, puis la Cité de Dieu de saint Augustin ; puis enfin un volume du Traité des Lois de Platon, qui paraissait être la matière de la dernière lecture. La plupart des notes étaient inintelligibles, comme bien l’on pense ; mais il y en avait quelques-unes d’assez nettes, qui portaient dans leur rédaction l’empreinte de la disposition d’esprit de l’annotateur au moment du travail. Tantôt graves, tantôt plaisantes, elles avaient le plus souvent une tournure originale dans leur laconisme ; et cette promenade à travers les ingénieuses saillies de son hôte captiva à tel point l’intérêt du capitaine, qu’il fit je ne sais quel mauvais compliment à la cloche du dîner qui vint y mettre un terme.

Pour me débarrasser de détails plus ennuyeux encore pour le narrateur que pour le lecteur, je dirai que le capitaine dîna, causa agréablement, fit un tour de jardin, salua les dames et se retira à son auberge à l’Écu de France ; et que le lendemain, vers midi, il était de retour à la maison de M. Bulmont, où il fut reçu par le propriétaire en personne avec une cordialité qui le mit d’abord à son aise, et qui, donnant cours à son caractère expansif, établit en peu de temps entre ces deux hommes une connaissance intime. M. Bulmont, homme à l’esprit grave, à l’œil observateur, à l’âme tantôt misanthrope et tantôt affectueuse, suivant la nature des impressions, d’ailleurs profondes, que lui laissaient les personnes dont il faisait l’étude, vit avec plaisir son nouveau parent, dont il eût bientôt reconnu les qualités et l’esprit judicieux. Je passe sous silence les premiers dialogues, qui n’eurent pour objet que la famille, le pays, les anciennes connaissances, les relations du jeune âge ; et je dirai seulement qu’il fut reconnu que chacun retrouvait un parent et un ancien ami, autant qu’avaient pu l’être à une certaine époque M. Vernaux, encore enfant, et M. Bulmont, plus âgé que lui d’une dizaine d’années, et qui depuis avait atteint son neuvième lustre. Une causerie plus intéressante et animée s’établit bientôt entre eux et leur fit passer agréablement le reste de cette journée ; l’extrait suivant va en donner un résumé fidèle.

Je pourrai me vanter désormais, disait le capitaine, d’avoir enfin rencontré la maison de Socrate. Avec quelque différence pourtant, répondit M. Bulmont ; car, si je ne suis pas d’ailleurs précisément Socrate, madame Bulmont est encore moins une Xanthippe, et notre ménage est un peu plus paisible que celui de cet estimable Athénien. Mais ma maison est, du reste, celle que doit aimer un sage. D’une étendue proportionnée à celle de ma famille et de ma fortune, elle est encore en état de recevoir de temps en temps mes amis, et presque de les loger tous. Oh ! oh ! repartit le capitaine, mais je dois croire qu’ils y seraient singulièrement serrés. Je crois le contraire, reprit M. Bulmont, et vous qui avez passé trente ans, vous devez savoir que, parmi nos connaissances, les vrais amis font le petit lot. Je vous suppose fort aimable, capitaine (prenez ce terme à la lettre), et néanmoins si vous permettiez de vous demander le compte de ceux que j’appelle vos amis, c’est-à-dire de ces hommes à qui vous avez besoin de dire tout ce que vous avez dans l’âme, dont la présence ne vous est jamais importune, dont vous ne craignez de blesser ni la susceptibilité, ni les opinions, ni les goûts, en donnant les vôtres comme ils viennent, sans en calculer d’avance l’effet, sans en mesurer l’expression ; de ces hommes dont le bien-être ou le malheur ont un véritable retentissement dans votre âme, et qui font écho à vos accents de tristesse et de prospérité ; de ces hommes enfin que vous aimez à sentir près de vous, qui vous semblent vous compléter ; il s’en trouverait peut-être bien ?... Jusqu’à trois que je pourrais nommer, reprit M. Vernaux. Oh ! sans doute, et il n’est peut-être aucun homme au monde qui soit plus favorisé, sous ce rapport, si vous envisagez l’ami complet tel que vous venez de le peindre : mais je ne doute pas qu’il ne se trouve beaucoup d’hommes à qui l’estime ait fait nouer avec vous de ces relations que le monde appelle amitié et qui ont pour base un véritable intérêt. Je serais bien surpris, ou vous seriez bien sévère, si ces liens, qui, sans être fort étroits, répandent de la variété et même du charme sur la vie, ne vous rattachaient par un certain nombre de points à une société de choix. Je saisis d’un coup d’œil les douceurs de cet asile campagnard, objet des désirs des sages et des idylles de plus d’un poète ; mais j’aurais de la peine à croire que votre jolie maison fût rigoureusement un ermitage, et que vous fussiez tout à fait sensible à la séduction des beautés du désert.

Et pourtant vous vous tromperiez peu, reprit M. Bulmont, car, croyez-moi, ma résidence presque non interrompue dans ce petit coin du monde est moins le fait de l’amour des champs et de l’instinct casanier que le résultat positif d’un calcul qui ne m’a pas encore offert de mécompte. Le premier besoin de l’homme, après la santé, c’est, du moins pour moi, l’indépendance ; or cette indépendance est une chimère à la ville. Possesseur d’une petite fortune qui suffit à mes désirs parce qu’elle suffit à mes besoins, je suis avec elle, et mes enfants seraient après moi, dans cet état qu’un sage appelait aurea mediocritas ; or cette sorte d’aisance serait pour moi à Paris la source d’une foule d’obligations et de besoins factices à la tyrannie desquels je me soustrais facilement ici. Ce qui ne serait d’ailleurs pour moi qu’un principe d’ennui et une nécessité d’un ordre secondaire deviendrait pour mes enfants, qui y seraient façonnés dès leur jeune âge, un besoin invincible, et un de ces besoins qui, outre les charges qu’ils imposent, n’apportent jamais à l’homme une satisfaction réelle. On se règle sur les usages du monde, sur ce qu’on appelle les convenances et les nécessités sociales, c’est-à-dire qu’on s’asservit bénévolement à des formes convenues, où l’homme qui réfléchit et qui les sonde n’aperçoit d’abord que le vide, et souvent, très souvent, le plus souvent, qu’un masque trompeur, sans lequel on serait consigné en dehors de la société, comme on l’est à la porte d’un bal masqué où l’on se présente avec ses traits naturels. Et, tenez... sans vouloir faire ici une philippique contre le genre humain, que je suis loin de maudire, comme vous pourriez le croire, je vous demanderai quel est, à votre avis, le produit net de ces relations qu’on appelle les habitudes de la société ! Des phrases stéréotypées et des sourires mécaniques, des conversations frivoles, des discussions légères, irréfléchies, des jugements tranchés sur les affaires du jour ; souvent des disputes, si de deux personnes l’une n’a pas assez de raison, ou, en d’autres termes, n’est pas assez esclave de sa position et des nécessités qu’impose le besoin de la bonne harmonie pour taire sa pensée et enchaîner sa langue ; en résumé, des riens, des sottises, de l’aigreur ou de la contrainte, voilà ce que j’appelle le produit net des habitudes du monde. Et je ne parle pas du temps perdu, valeur qu’apprécie tant l’homme qui n’a pas besoin de se fuir lui-même pour s’évaporer dans cette atmosphère. Je ne parle pas non plus d’autres frais plus matériels, et je ne suppute que l’ennui ; sous ce titre, je range cette foule de relations importunes avec lesquelles il faut se composer un visage à point nommé ; ces connaissances, ou, comme on dit, ces amis, pour qui il faut trouver des paroles quand on n’a rien à leur dire ; et des sourires gracieux quand on aimerait les voir ailleurs. Il me semble, monsieur Vernaux, que l’homme qui cherche à se soustraire à de pareilles chaînes fait un usage fort louable de sa raison, et qu’à tout prendre la vie d’ermite et le séjour des champs ont leur bon côté.

C’est ce que je ne contesterai pas, reprit le capitaine ; j’accorderai même que votre manière de voir ce que nous appelons le monde est marquée au coin de la véritable sagesse. Aussi n’ai je pas d’objections à vous faire ; seulement, comme les esprits de la trempe du vôtre ne sont pas communs, j’ai hésité à prendre à la rigueur ces premiers symptômes d’un caractère aussi éminemment philosophique et qui fait exception à la règle. Quelque sages d’ailleurs que soient les principes, il n’arrive que trop souvent à l’homme de les perdre de vue au milieu de ce tourbillon de la vie, où les affaires et les habitudes acquises occupent à peu près tout l’espace et la réflexion si peu de place. Moi-même, dont la raison adhère pleinement à votre théorie d’ermite, je serais peut-être, si je jouissais de ma liberté, plus faible que les liens qui nous attachent à ce je ne sais quoi que nous appelons la société et le monde ; et je vérifierais comme tant d’autres le video meliora proboque, deteriora sequor... ce qui ne m’empêchera pas de féliciter de toute mon âme l’homme plus courageux et plus raisonnable que moi, que je n’aurais pas la force d’imiter. Au surplus, votre ermitage ne me paraît rien moins qu’une solitude ; avec votre charmante famille, qui pourrait faire oublier le reste, je vois ici autour de nous une collection de livres et d’auteurs dont la compagnie et la conversation en valent, je crois, bien d’autres. Je persiste seulement à croire que les relations agréables que vous conservez avec le monde sont plus nombreuses que vos paroles ne m’autoriseraient à le supposer.

Remarquez bien, capitaine, repartit M. Bulmont, que le besoin de fuir le monde n’est pas celui de fuir les hommes ; qu’il ne s’agit que de faire un choix et de le circonscrire dans des limites qui ne soient pas trop larges ; car, encore une fois, la nature est avare des phénomènes tels que celui d’une harmonie parfaite entre les esprits, les caractères, les goûts d’un certain nombre d’hommes ; mais peut-être mes paroles sont-elles propres à vous donner une idée fausse ou du moins exagérée de ce qu’on appellerait ma misanthropie. Je passe à Paris trois mois de l’année, et ce ne sont pas pour moi les plus agréables, j’en conviens ; mais enfin mes relations sont telles, qu’elles ne justifient pas l’hypothèse de l’identité de mon naturel avec celui de l’ours. Je passe une partie de ce temps à faire mes affaires, une autre partie à faire la cour à ceux de mes amis que je ne puis espérer voir hors de Paris, une troisième enfin à sommer les autres de se trouver aux rendez-vous que je leur assigne ici le plus souvent qu’il m’est possible. Alors nos jours de société sont ici des jours de fête, et vous y verriez plus d’une fois l’ermite en belle humeur. C’est même ce que vous verrez assez souvent, je l’espère, si vous me permettez de vous inscrire sur la liste de ceux que j’appelle mes amis ; ce qui équivaudrait pour vous à un engagement de venir me donner ici quelques journées, et me fera marquer celle-ci, où j’aurai eu le plaisir de vous connaître, albo lapillo, comme dirait Horace.

Ici le capitaine s’inclina.

Quant à l’emploi de mon temps, continua M. Bulmont, il est tel qu’il ne m’en reste pas pour m’ennuyer, croyez-le bien, encore qu’une partie soit tout à fait bénévole. L’éducation de mes enfants en absorbe une bonne moitié ; c’est là tout à la fois un travail, un devoir et un plaisir. Et puis j’ai la compagnie, comme vous le disiez fort bien, de tous ces volumes avec lesquels je dépense l’autre partie de mon temps. Assez familier avec les diverses parties des sciences, de la littérature et de l’histoire, je puis causer avec tous ces auteurs, auxquels je donne à porter parfois le poids de mes réflexions, comme vous avez pu le remarquer sur les marges. L’étude, fût-elle d’ailleurs sans but spécial, est une occupation aussi nécessaire à certains esprits que le sont pour la plupart des hommes les distractions et les frivoles plaisirs après lesquels ils courent dans le monde. Haec enim studio adolescentiam alunt, senectutem oblectant... nobiscum rusticantur... et le reste de la célèbre phrase de Cicéron, que vous connaissez, et que je me hâte de laisser là, de peur de passer auprès de vous pour un citateur, sorte de personnage fort ennuyeux, et c’est là un peu mon défaut.

C’est le défaut des savants, repartit le capitaine ; mais permettez-moi de vous demander si, dans ces larges études qui vous font mettre à contribution les anciens et les modernes, vous n’auriez d’autre but que la satisfaction actuelle et passagère de l’intelligence, ou bien si quelque vue spéciale ne serait pas le principe qui dirigerait vos travaux. Pardonnez mon indiscrétion si je vous soumets une hypothèse que je forme en ce moment d’après certains indices ; vos études, vos recherches, ne seraient-elles pas réglées et coordonnées d’après une idée dominante ? Car je ne puis croire qu’elles se réduisent à la recherche de quelques faits, de quelques vérités décousues, et qu’il ne sorte pas de là quelque système, quelque théorie, quelque découverte dont vous devriez à votre conscience de faire part au public. Garder pour vous, étouffer dans votre cabinet quelque vérité utile, ce serait-là, c’est bien le cas de le dire, un acte de véritable misanthropie.

Peut-être..., répondit M. Bulmont après quelques instants de silence. Mais, quel que doive être plus tard le résultat de mes travaux, je puis, sur le fait de mon occupation principale, satisfaire facilement votre curiosité. Il y a pour chaque homme une chose qui l’intéresse plus que toutes les autres, à part bien entendu des intérêts matériels, une fortune à faire, soit pour lui, soit pour les siens, et, dans quelques cas même, les intérêts matériels ne tiennent et ne doivent tenir que le second rang. Aussi voyez-vous dans l’antiquité quelques hommes tout sacrifier à la philosophie, que leur raison ou leur imagination leur montrait comme le bien suprême ; d’autres, aujourd’hui comme alors, se sacrifient à des idées politiques : à chacun sa théorie, à chacun son idée fixe. Moi, j’étudie la religion... Comprenez-vous ce mot, capitaine ?

Parfaitement, répondit M. Vernaux.

J’étudie la religion, reprit son interlocuteur, et je l’ai étudiée d’abord comme un fait, une idée, un système tout à fait humain, mais digne de l’attention du sage, à la façon de Démocrite, de Platon, de Cicéron ; puis j’ai étudié le fait divin dans ses rapports avec nos facultés, nos tendances, notre organisation sociale. Je l’ai étudiée et je l’étudie encore dans ses rapports avec les sciences et l’histoire ; et, prévention de chrétien tout à fait à part, il me semble qu’il n’y a pas une réflexion sérieuse devant laquelle ma religion ne grandisse, pas une place possible entre le sceptique et le chrétien. Voilà la philosophe de l’Ermite ; la comprenez-vous ?

Le capitaine hésita quelques instants.

Ne croyez pas, monsieur Bulmont, reprit-il enfin, que j’hésite à reconnaître ici la raison, la sagesse, le bonheur même ; car je crois que tel doit être pour vous le résultat de ce platonisme chrétien. J’hésite seulement à décider si je ne fais qu’y applaudir, ou bien si je ne partage pas moi-même..., jusqu’à un certain point..., cette sage philosophie ; et voici l’explication de ma singulière incertitude. J’ai été, mais je ne suis plus aujourd’hui du nombre des croyants. À ce mélange de raison et de foi que nous donne une éducation sage a succédé pour moi, comme pour tant d’autres, la dissipation du monde, et ce qu’on appelle sa philosophie : puis les préoccupations de la carrière que j’ai prise, le travail, les distractions de tout genre, qui usent le temps sans remplir l’âme, il est vrai ; tout cela m’a détourné, ou, pour parler plus exactement, désoccupé des idées religieuses, et rendu oublieux plutôt qu’indifférent, et plutôt surtout qu’ennemi. Car ne croyez pas que j’aie partagé, même dans la partie la moins sérieuse de ma jeunesse, cette antipathie religieuse puisée par les uns dans la philosophie frivole et menteuse du dernier siècle, par les autres dans des préventions politiques, et par tous plus ou moins dans cette répulsion naturelle que les passions éprouvent contre une religion qui condamne leur empire. Le temps et la raison ont fait justice des accusations d’absurdité et de barbarie élevées contre le christianisme par l’école voltairienne ; et, d’un autre côté, ce que nos passions naturelles repoussent dans la doctrine évangélique ne prouve absolument rien contre sa vérité. Je ne suis pas de ces hommes, de ces adeptes du système à la mode, qui se sont attachés au christianisme par une de ses faces, et qui s’évertuent à y voir un grand principe organisateur, civilisateur, humanitaire, quoique enterré, à ce qu’ils disent, à moins qu’il ne consente à se laisser métamorphoser en drame du progrès ; car je suis un homme positif, et entre folies sérieuses et folies bouffonnes je ne ferais pas un choix. Mais j’admire le christianisme aussi bien dans son histoire que dans son organisation morale. Je comprends qu’une doctrine aussi incomparablement élevée au-dessus de toute philosophie humaine, une doctrine dans laquelle seule il peut y avoir vérité absolue..., pour celui-là du moins qui a le bonheur d’y croire ; je comprends fort bien, dis-je, qu’elle puisse faire l’objet de l’étude et des méditations de l’homme éclairé... Mais... mais... Et le capitaine s’arrêta quelques instants.

Mais enfin, reprit-il, j’ai des doutes..., des doutes assez nombreux ; des doutes qui me pèsent d’autant plus qu’il me paraît impossible d’en sortir jamais complètement, et en voici la raison. Dans le christianisme tout se lie, comme dans les sciences mathématiques ; un principe ne peut succomber que tout l’édifice ne croule. Quelque bien établi que soit donc en général le système chrétien, si quelque anneau de la chaîne vient à se briser sous le souffle du doute, ou, pour parler comme le vulgaire, contre quelque objection insoluble, ma foi s’ébranle ; et si le principe vient à triompher de l’objection cette fois, il se heurtera le lendemain contre une autre qui triomphera de lui et de ma croyance. Me voilà donc indéfiniment ballotté entre un principe qui a résisté assez bravement, j’en conviens, à bien des assauts, mais qui est vulnérable par trop de points pour que sa victoire d’aujourd’hui le mette à l’abri pour demain d’une attaque et d’une défaite. Prenons, par exemple, la Bible, qui est le fondement du christianisme. Vous la considérez comme un livre inspiré, comme une narration qui a Dieu même pour auteur. « Il dictait, Moïse écrivait. » Eh bien, pour peu qu’un seul fait soit démenti par le témoignage de nos sciences, par quelque révélation soudaine d’un monument nouveau ou d’une page mieux étudiée dans l’histoire, me voilà forcé de douter du fait, et, dès ce moment, je ne suis plus chrétien. Je vous parle de la Bible d’abord comme de toute autre chose, et, de plus, parce que c’est à peu près là le seul point qui, dans le moment actuel, jette beaucoup d’incertitude dans mon esprit. Vous n’ignorez pas les progrès qu’a faits dans les dernières années la science des origines. Or le système biblique n’est pas, à beaucoup près, en harmonie avec nos connaissances acquises sur ce chapitre. Mais je me hâte de vous le répéter, il n’y a pas en moi prévention, il n’y a que doute ; c’est l’équilibre de l’esprit entre deux forces qui se balancent, le principe chrétien, dont la puissance est suffisamment établie d’ailleurs ; et les attaques de la science, qui me paraît avoir des droits qu’il est difficile de contester. Au reste, j’en conviens, mon doute ne repose guère que sur un premier aperçu : je n’ai pas encore fait sur le sujet que je vous signalé l’étude plus profonde que je me propose d’en faire quand j’en aurai l’occasion ou le loisir.

Et c’est précisément pour cela, reprit M. Bulmont, que les doutes dont vous me parlez assiègent encore votre esprit ; et j’ai tout lieu de croire qu’un peu d’étude, et de réflexion surtout, feraient bientôt évanouir ces fantômes si peu dignes d’occuper un esprit juste et sans prévention comme le vôtre. Permettez-moi seulement une observation sur votre manière d’envisager les droits d’un principe bien établi, mais qui chaque jour peut se trouver en  butte à des attaques qui, malgré ses triomphes successifs, doivent ou peuvent se succéder indéfiniment. Je puis d’abord vous rappeler l’adage : Non sunt neganda clara, propter quaedam obscura ; d’autant plus que les difficultés auxquelles vous faites allusion n’ont jamais pu produire quelque chose de mieux ou de plus fort que l’obscurité et le doute. En second lieu, vous devez comprendre que si un esprit sage doit tenir porte ouverte à la discussion et à la critique, les difficultés vaincues doivent toujours être une présomption puissante en faveur du principe qui en triomphe, et contre les difficultés possibles que peuvent amener encore et le temps et cette forme mobile de l’esprit humain que vous appelez la science. Je vous rappellerai encore ce fait que vous n’ignorez pas. Cette sublime théorie de la nature que ravit au ciel le génie de Newton, elle était démontrée déjà autant et plus qu’il n’était nécessaire pour satisfaire les esprits raisonnables, et les esprits doutaient encore. Des objections furent faites, tirées de sa nature même, qui la rendait incompatible en apparence avec certains phénomènes irréguliers de la mécanique céleste. La théorie de Newton surmonta et expliqua ces difficultés ; elle fit plus, puisqu’elle montra que ces phénomènes étaient la conséquence nécessaire des lois qu’elle avait établies. Tous les esprits cédèrent ; ils avaient résisté aux preuves directes ; la foi leur vint devant les difficultés surmontées : et cependant, au présent qui réunit tous les savants dans une même et inébranlable croyance, peut succéder un avenir qui entassera contre la théorie de la gravitation universelle plus d’objections qu’elle n’en a encore rencontré. Cela vous empêchera-t-il d’y croire ?

Non assurément, répondit le capitaine, et je sens toute la force de la comparaison. Pour ce qui est de mes doutes du moment, il est possible, probable même, qu’ils tomberaient devant la réflexion et l’étude comme ils l’ont fait pour vous, je le suppose. Il ne me reste qu’à regretter de ne pouvoir profiter actuellement de l’heureuse occasion que j’aurais de les éclaircir avec vous, si j’avais pour cela un loisir qui, pour le moment, m’est refusé. Je pars en me félicitant d’avoir fait ou renouvelé avec vous une connaissance qui m’est précieuse ; elle me le serait plus encore si elle pouvait contribuer à me rendre ce que vous êtes vous-même, un croyant éclairé et sincère. Je ne le serais qu’à bon escient..., mais je me féliciterais de l’être ; et vous êtes tellement l’homme avec qui il me serait utile et agréable à la fois de faire de la philosophie et de la science, que vous me faites désirer quelque temps de loisir avec toute l’ardeur d’un écolier qui soupire après les vacances. Mais ce loisir viendra-t-il de sitôt ?

Peut-être, répondit M. Bulmont.

À trois semaines de là il reçut du capitaine la lettre suivante :

 

 

 

Paris, 21 avril 1834.

 

Monsieur,

 

Vous avez appris depuis longtemps les événements qui ont ensanglanté la capitale les 13 et 14 de ce mois, mais vous n’en savez sans doute pas tous les détails. L’un de ces détails, infiniment chétif il est vrai, est que votre cousin Vernaux a reçu deux blessures dans cette affaire ; l’une est d’une balle qui a traversé le bras sans y faire grand ravage ; quant à la seconde, elle ne vaut pas la peine d’en parler. Depuis ce temps, je me fais traiter avec le plus grand sérieux, ce qui ne veut pas dire que je garde le lit. Mais ce qu’il y a de particulièrement agréable pour moi dans ce résultat, c’est qu’il me vaut un mois de congé, payable dans une huitaine ; car il ne me faut pas plus de huit jours pour être complètement rétabli. Je vous fais part de ces petites nouvelles, d’abord pour vous distraire, et, en second lieu, pour profiler d’une heureuse occasion de vous offrir mes respects et amitiés.

 

Agréez, etc.

 

 

 

À ce billet M. Bulmont répondit sur-le-champ par le suivant :

 

 

Monsieur,

 

Quoique l’intérêt que vous m’avez inspiré, depuis que j’ai eu le plaisir de vous connaître, redouble dans la fâcheuse circonstance dont je viens de recevoir la nouvelle, et qui heureusement paraît ne pas vous inquiéter beaucoup, je ne puis résister au besoin de vous adresser un reproche que votre conscience vous fera sans doute un devoir d’accepter. Je vous félicite du congé que vous avez obtenu : mais votre silence sur l’emploi que vous comptez en faire me porterait à croire que vous êtes homme à oublier certaines dettes, par exemple quelques jours que vous devez à votre cousin de Montlhéry. Je n’ose pas prétendre à la totalité de ce loisir dont vous aurez sans doute à disposer de plusieurs manières, mais je ne vous tiendrai quitte envers moi que si j’obtiens de vous une quinzaine. Tout en nous efforçant de vous ennuyer le moins possible, nous trouverons, si vous avez bonne mémoire, un emploi de notre temps qui pourra s’accorder avec vos intentions passées et peut-être présentes. Au surplus, je serai à Paris dans trois ou quatre jours, et j’aurai l’honneur de vous y voir.

 

Agréez, en attendant, etc.

 

 

 

En effet, le capitaine reçut au bout de quelques jours la visite de M. Bulmont, et il convint qu’un excès de discrétion l’avait seul empêché de s’expliquer sur le séjour d’une quinzaine qu’il comptait faire à Montlhéry, conformément au désir qu’il en avait témoigné à son départ, et qui, depuis cette époque, n’avait fait que s’accroître. Ces quinze jours, M. Vernaux les passa chez son parent au milieu de toutes les distractions que M. Bulmont s’efforça de rassembler pour rendre les journées moins longues. Quant aux soirées, elles furent trouvées trop courtes ; car c’est alors qu’eurent lieu tous les entretiens intéressants qui font le sujet de cet opuscule.

Les origines, suivant la science moderne et suivant la Bible, comparées entre elles, firent la principale matière de ces causeries philosophiques. Le capitaine avait soin de prendre des notes qu’il rédigeait et développait ensuite avec soin, de manière à n’omettre rien d’essentiel dans ce qui avait fait le sujet de l’entretien de la veille. C’est sur son manuscrit et sur un supplément d’explications orales qu’ont été rédigées les conférences que présente au public l’humble éditeur de cet ouvrage.

Mais ici je dois mettre mes lecteurs dans la confidence de quelques reproches qui ont été adressés à mon travail, lorsque, encore en manuscrit, il a passé sous les yeux de certaines personnes dont je sollicitais la critique et les conseils. On m’a représenté d’abord que le capitaine se montrait homme de trop bonne composition, ou du moins qu’il avait trop peu de chemin à faire pour se trouver d’accord avec son interlocuteur. Je réponds que je ne suis qu’historien, et que je raconte les choses et les hommes comme ils sont. M. Vernaux n’était pas un de ces incrédules qui ont à passer par tous les degrés du doute avant d’arriver à un symbole ; c’est un homme sage, dont l’esprit déjà éclairé par la foi passée, mais distrait par les mille préoccupations qui nous assiègent, s’agite et chancelle en se heurtant aux incertitudes que la science semble semer sur le chemin de la foi, mais qui sent instinctivement la vérité et qui la désire. De pareils hommes sont rares, j’en conviens, mais il s’en rencontre parfois, et il s’en est rencontré un en l’an 1834 : c’est précisément parce que ce phénomène s’est rencontré que je me trouve éditeur de cet opuscule. Car des philosophes qui disputent pour disputer, avec une intention bien décidée de ne pas changer d’avis, c’est chose qu’on rencontre fort communément ; et, si telle eût été la nature de mes interlocuteurs, au lieu d’une discussion sincère et se terminant à quelque chose, je n’aurais trouvé qu’un échange fort ennuyeux de propos contradictoires ne se terminant à rien, ce que je ne me serais pas donné la peine de ramasser.

Je n’ai pas besoin de justifier autrement certaines expressions, certaines formes de style qui seraient déplacées dans tout autre ouvrage, mais qui ne sont que la représentation fidèle des faits, c’est-à-dire l’écho de paroles dites avec toute la familiarité de la conversation. Mon devoir d’historien véridique me met également à couvert d’un autre reproche qui paraît très grave. M. Bulmont, m’a-t-on dit, se montre assez prodigue de réflexions fort sévères, pour ne rien dire de plus, à l’égard des savants en général et de plusieurs d’entre eux en particulier. Les savants et la science même sont traités çà et là avec une sorte de dédain qui tend à ravaler les produits et les efforts de l’intelligence humaine. Je réponds à cela que je ne suis pas responsable des idées de M. Bulmont. Il est vrai que son aversion pour les savants est bien décidée, et ses discours en font foi ; mais, simple narrateur, je ne me suis pas cru autorisé à supprimer ce trait de son caractère et à donner ainsi au dialogue une couleur infidèle. J’ai souvent adouci les nuances, mais j’ai dû conserver la teinte générale de sa pensée. J’accorderai qu’il y a peut-être exagération dans sa manière de sentir les choses. La science et les savants sont accoutumés à rencontrer des préventions d’un autre genre. Pour la foule, toute parole de savant est un symbole autour duquel pleuvent les actes de foi. Mais il est quelques esprits auxquels les continuelles métamorphoses de la science, l’incertitude de ses systèmes et les nuages qu’elle jette si souvent sur les vérités les plus claires, inspirent des sentiments, ou, si l’on veut, des préventions tout opposées. Ces sentiments sont excusables après tout, parce qu’ils sont le produit de la réflexion et de l’examen, et cette considération seule m’empêcherait de porter sur les boutades antiscientifiques de M. Bulmont un jugement aussi sévère qu’on le fera communément. Mais, après tout, le lecteur ne me les imputera pas ; ma profession et mes habitudes suffiront, je le pense, pour me mettre à l’abri de tout soupçon à cet égard.

Il ne m’appartient pas, du reste, de donner mon avis sur le mérite de l’ouvrage. Mon rôle se borne maintenant à celui d’observateur attentif à recueillir toutes les remarques qui seront faites tant sur le fond que sur les détails des questions qui y sont traitées. Mes relations avec les personnes que je mets en scène m’autorisent à promettre que ces remarques seront prises en considération, et que tous les éclaircissements et les développements reconnus nécessaires ou utiles prendront place dans l’ouvrage, s’il s’en fait une édition nouvelle.

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE SOIRÉE

 

Les six jours de la Création.

 

 

C’était le 30 avril 1834. La famille tout entière était réunie sous un beau tilleul du jardin de M. Bulmont, et se livrait à une conversation vague que le chef de la famille interrompit pour proposer l’ordre du jour. Alors, au milieu d’un profond silence et de l’attention générale, le capitaine ouvrit la séance et s’exprima en ces termes.

Je vous l’ai déjà dit, monsieur Bulmont, et je vous le répète : les attaques que je vais livrer à la croyance biblique ne procèdent nullement soit de l’antipathie, soit de la prévention contre la foi chrétienne. Elles sont le fruit d’une conviction calme, du moins jusqu’à plus ample informé ; et, quoique dans la discussion que nous allons ouvrir je désire sincèrement être le battu, je jouerai ma partie loyalement et tout à fait en conscience. N’ayant d’autre but que de trouver la vérité, je serai ergoteur et obstiné jusqu’à l’extrême plutôt que de m’exposer à laisser un seul doute en arrière. J’espère donc que vous excuserez le fond et la forme ; et tout ce qui échappera à ma franchise et à mon sincère besoin de m’éclairer. Dans l’intérêt de la vérité, il me paraît indispensable de nous mettre l’un et l’autre tout à fait à l’aise.

C’est une permission que vous n’aviez pas besoin de demander, repartit M. Bulmont ; et, bien loin d’être un obstacle de nature à embarrasser la route qui mène à notre but, cette disposition de votre esprit est une circonstance que je vois avec un véritable plaisir. Car il y a, pour tout homme qui cherche une conviction, un double écueil à éviter. Il n’y a ni conviction ni lumière possibles pour l’homme prévenu pour ou contre un principe ; nos préjugés sont comme des verres colorés au travers desquels nous voyons les objets sous des teintes qui leur sont étrangères, ou comme des verres taillés qui les déplacent, les grossissent, ou les atténuent ; généralement les font voir tout autres qu’ils ne sont. Pour un homme léger, évaporé, esprit fort à la façon du monde, la religion est une théorie de bas étage qu’il n’aperçoit que sous un point de vue répulsif et ridicule. L’homme à passions est aussi homme à préjugés : celui-là ne verra non plus la religion qui le gêne qu’à travers un prisme qui la lui défigure. En un mot, la vérité du christianisme, quelque éclatante qu’elle puisse être, ne le sera certainement pas pour qui ferme les yeux. Mais je n’aime pas non plus l’homme qui, sans raison suffisante, sans conviction fondée sur des bases solides, se fait le complaisant d’un principe, auquel il adhère non par l’essor de l’intelligence, mais par sympathie d’âme, par besoin, par entraînement ; car tout cela est une autre sorte de préjugés. Ce n’est pas qu’il n’y ait là un côté respectable ; mais la sympathie, l’entraînement sont des météores d’un jour, qui, en s’évanouissant, laissent l’esprit dans l’incrédulité ou le doute. Je veux à la croyance religieuse d’autres fondements que le sable ; je veux que la religion de l’âme soit précédée ou soutenue du moins par la religion de l’esprit.

J’ai de plus une observation à vous faire sur votre manière trop modeste d’envisager ce que vous appelez notre débat. Il ne faut pas voir en moi un docteur, ni en vous un prosélyte qu’il s’agisse de catéchiser ou de combattre. Vous signalez quelques points obscurs où vous voudriez sincèrement voir tomber quelques reflets de lumière ; je les ai peut-être examinés, mais votre examen est encore à faire ; l’occasion s’en présente, et je suis persuadé que nos réflexions marcheront plus souvent de concert qu’en lignes de bataille. Je proteste, en un mot, contre toute qualification de vainqueur et de vaincu, dont il vous plaît de choisir la plus modeste ; nous serons deux amis cherchant consciencieusement la vérité et la trouvant ensemble, je le crois, parce que nous sommes, moi convaincu, vous judicieux et sincère.

M. VERNAUX. – Je le crois aussi, et je le désire autant que je l’espère ; mais, pour abréger ce préambule et commencer par le commencement, je vous demanderai si vous avez des solutions bien satisfaisantes des difficultés qu’offre la narration biblique sur la naissance du monde. Le chapitre de la création est incontestablement une belle page ; le célèbre Fiat lux, que le païen Longin, je crois, déclarait sublime, n’a rien perdu de sa majesté en traversant les siècles. Mais laissons de côté la forme qui donnerait pourtant sur plus d’un point prise à la critique ; examinons l’ordre et le fond de cette narration, et comparons-le aux inductions irréfragables que la science moderne a tirées de ses découvertes relativement aux révolutions et aux phases diverses qui ont passé sur notre planète. L’univers, s’il a été créé, l’a-t-il été, a-t-il pu même l’être dans l’ordre et de la façon assignés par Moïse ? Nous y voyons en particulier la création, successive, réglée et même datée de tous les corps sublunaires, et nous lisons que quatre ou cinq jours après le règne du néant l’humanité commence, se déroule, et arrive sans accident, pour ainsi dire, jusqu’à l’accident fort grave, il est vrai, du déluge. Or, si la terre a répondu aux savants qui ont interrogé ses entrailles pour y reconnaître, non l’avenir à la façon des aruspices, mais le passé, mais ses époques, mais son âge, mais sa naissance ; si la terre, dis-je, a répondu par des révélations incompatibles avec la vérité du système mosaïque, il me paraît difficile de donner raison à celui-ci sans arguer de faux témoignage des faits trop avérés. Or en est-il ainsi ? C’est ce que vous savez fort bien, et mieux que moi sans doute. Vous connaissez la structure de l’écorce du globe, ses stratifications diverses et les nombreux produits végétaux et animaux qu’elle renferme. Or ces fossiles des deux règnes, produits si nombreux, si variés, si hétérogènes, si singulièrement incrustés dans les cendres minérales nombreuses, tantôt régulières, tantôt amorphes (et je ne m’étends pas sur ces faits parce qu’il s’agit, non de faire un tableau, mais de les signaler), tout cela, dis-je, dépose en faveur et de nombreuses révolutions dont le drame s’est étendu à travers bien des centaines de siècles, et d’un ordre naturel antérieur à celui qui existe maintenant et dont Moïse prétend nous révéler l’origine.

Laisserai-je de côté ces œuvres secondaires de la nature, c’est-à-dire les créations plus jeunes que la terre qui ont peuplé sa surface d’êtres vivants, pour remonter à l’origine même du globe ? Ici des faits se présentent, bien constatés également, qui démentent son acte de naissance tel qu’il est rédigé par l’écrivain biblique. Car, à l’entendre (ce qui, il est vrai, n’est pas en général très facile), la terre serait sortie du néant en bloc et dans l’instant d’une pensée divine, exactement dans l’état où elle se trouve maintenant ; sauf les accidents minimes de sa surface, et cela sans l’intermédiaire d’un agent contre l’action duquel il n’est pas possible de s’inscrire en faux. En un mot, la terre a éprouvé incontestablement la fusion ignée ; le feu l’a saisie, l’a possédée et la possède encore ; elle n’est qu’une masse incandescente recouverte d’une croûte solide de quelques lieues, sur quelques points même de laquelle ces ouvertures qu’on nomme volcans donnent une issue au feu central. Cette existence du feu intérieur, qui supposerait à notre planète une origine ignée, analogue, par exemple, au célèbre système de Buffon, repose, comme vous le savez, sur deux sortes de preuves dont personne ne conteste plus l’existence. L’élévation croissante de la température, à mesure qu’on s’enfonce au sein de la terre, ne peut provenir que d’une cause intérieure dont l’action augmente avec la proximité. D’un autre côté, l’aplatissement de la terre aux pôles et la stratification de ses couches superficielles s’accordent parfaitement avec l’hypothèse d’une masse sphérique primitivement fluide et incandescente, dont la rotation aurait produit le renflement de l’équateur et dont le rayonnement dans l’espace aurait refroidi et figé la surface. Notre globe a donc dû subir primitivement et en entier l’action du feu : or Moïse n’en dit rien et suppose par conséquent le contraire ; ce qui se conçoit de reste, car il n’avait ni fouillé la terre en géologue, ni mesuré le méridien.

Il vous faudrait rendre raison de tout cela. Mais, de plus, je vais, afin de vous interrompre le moins possible, prendre l’avance contre une réponse peu sérieuse dont certaines gens se montrent néanmoins fort satisfaits, et que peut-être vous croirez pouvoir opposer à mes objections. Je sais que depuis les découvertes nombreuses et décisives que la géologie a faites dans le sein du globe, et par conséquent dans le domaine du passé, les défenseurs de la Bible ont adopté pour les jours de la création le système des périodes indéterminées, qui leur paraît laisser toute la latitude possible à cette action lente et mystérieuse de la nature qui s’est résolue en d’immenses et nombreuses révolutions, dont tant d’indices non équivoques nous révèlent aujourd’hui l’existence. Mais il me semble, à part la valeur intrinsèque de ce système, qu’une supposition qui froisse aussi vivement la lettre de la narration de Moïse, et qui n’a été imaginée que pour se tirer d’affaire, est très légitimement suspecte, et que l’invention en est trop tardive pour qu’on puisse la considérer comme une explication naturelle et tant soit peu vraisemblable.

Je n’incidenterai pas sur quelques difficultés et invraisemblances d’ordre secondaire, telles que la formation du soleil, de la lune et des étoiles, après les végétaux, et entre ceux-ci et les animaux ; c’est-à-dire qu’entre deux actions ou deux créations qui sont en comparaison infiniment petites, Dieu aurait formé un système infiniment grand ; ce qui est contre l’ordre logique et suppose évidemment que le narrateur considérait les corps célestes comme créés pour la terre ; supposition insoutenable pour qui connaît tant soit peu l’immensité du monde des étoiles, ou plutôt de tous ces mondes stellaires, de cette infinité de mondes immenses, auprès desquels le nôtre n’est qu’un atome perdu dans l’univers. Or ce point faible, très faible dans l’histoire de la création biblique, s’explique très naturellement dans cette hypothèse, que l’importance du système sidéral aurait été complètement inconnue à Moïse ; caractère manifestement défavorable pour un écrivain que l’on suppose inspiré. Il me semble qu’il n’est pas très facile de rendre raison de tout cela.

M. BULMONT. – Cela est facile ou difficile, selon le point de vue où vous vous placerez relativement à l’interprétation de la narration de Moïse. Si l’on prétend y trouver tous les secrets de la création ; si on lui demande l’explication de tous ses mystères dans leurs détails les plus intimes ; si l’on veut, en un mot, que toute la création, que tout l’univers soit dans le premier chapitre de la Genèse, comme dans la pensée divine dont ce chapitre paraît être une expression sommaire, la curiosité de l’esprit humain n’y trouvera pas son compte ; et il n’est pas impossible que l’historien ait eu un tout autre but que de donner cette petite satisfaction aux hommes qui viendraient trente siècles après lui. S’il ne s’agit, au contraire, que de constater l’accord ou l’opposition des faits connus avec l’histoire de la création selon la Bile ; ou plutôt, s’il ne faut que prouver que l’opposition ou l’incompatibilité n’ont pas lieu, j’affirme que rien n’est plus facile : or là est la question et là seulement ; mais, pour développer par ordre les moyens de défense que la Bible peut opposer à votre brillante attaque, il est nécessaire de poser préalablement quelques principes simples, qui dominent et gouvernent la question et dont je suppose que nous tomberons aisément d’accord.

Je ferai observer en premier lieu que, lorsque notre intelligence se heurte à un récit, à un témoignage historique, à un document quelconque enfoncé profondément dans le passé, il y a en général trois manières de se rendre raison du désaccord entre le monument et la raison de l’homme. La première donne tort au monument dont on supposera le témoignage menteur, n’importe par quelle cause. Dans la seconde hypothèse, le monument aurait raison ; mais l’esprit du critique aurait tort ; c’est-à-dire qu’il ne réunirait ni les facultés ni les conditions nécessaires à l’intelligence du témoignage ; en un mot, ce serait de sa part incapacité pour comprendre. Dans la troisième manière de voir, ce ne serait ni au monument ni à l’esprit du critique qu’il faudrait s’en prendre ; mais à l’intervention de circonstances qui auraient brisé le fil au moyen duquel le monument pourrait être suivi, compris et vérifié. Or ces circonstances, qui peuvent être de nature infiniment variée, ne sont que trop nombreuses dans l’espèce. Relativement au tableau biblique de la création, nous sommes complètement déroutés par la distance immense qui nous sépare de l’époque, des mœurs, du langage, des formes de style au milieu desquels vivait Moïse ; ce qui était plus ou moins intelligible pour les Hébreux peut ne l’être plus pour nous, parce que nous ne comprenons ni beaucoup de mots importants, ni les allusions, ni les figures, et que nous n’avons pas, pour suppléer à ce qui manque, la ressource des commentaires que le narrateur sacré tenait sans doute à la disposition de ses auditeurs. Pour conclure, je vous prierai de convenir, si vous le trouvez bon, qu’avant d’arguer contre un monument de cette importance, ou du moins pour le juger sans appel, il faudrait être tout à fait sûr de le bien comprendre.

M. V. – Cela est juste, et je l’accorde volontiers.

M. B. – Je vous dirai en second lieu que, lorsqu’il s’agit d’apprécier quelqu’une des œuvres de Dieu, soit dans le monde physique, soit dans l’ordre moral, nous jugerons mal, très mal, en prenant pour caractère de ces œuvres leur convenance ou leur désaccord avec les formes microscopiques de cet atome que nous appelons notre raison ; nos idées ne me paraissent pas devoir être la base d’un jugement régulier et compétent sur les produits quelconques de la raison divine. Affirmer qu’une chose est convenable, sage et logique, ou au contraire qu’elle ne possède pas ces qualités, c’est attester (ce que nous avons le droit de faire) qu’elle se présente sous ce point de vue à notre chétive perception ; mais supposer que Dieu se fait l’écho des jugements que jettent sur le monde notre esprit myope, notre intelligence avortée, voilà, à coup sûr, une fort impertinente prétention, quoi qu’en puissent penser certaines têtes réputées philosophiques. Tous les jours, cependant, nous voyons le contraire arriver, et tous les jours aussi, en entendant tant d’hommes placer les œuvres et les paroles du Créateur dans la balance boiteuse de leur raison, il me semble entendre ce petit insecte que vous voyez courir sur le tronc de cet arbre, cette petite fourmi... devisant et donnant son avis sur des questions de mathématiques, de médecine, sur les affaires de l’État, que sais-je ! sur tant de choses qui sont un peu hautes pour son intelligence d’insecte rampant, mais beaucoup moins hautes que ne le sont pour nous les vues du Créateur. Ne trouvez-vous pas que décider ainsi sur ce qu’il peut convenir à Dieu de faire ou de ne pas faire, en soumettant à notre mesure son incommensurable pensée, c’est se mettre à la place de ce petit insecte, s’il sortait de sa sphère, comme je le supposais tout à l’heure ; c’est faire, en un mot, ce que j’appelle jugement de fourmi ?

M. V. – Encore accordé sans difficulté... Cependant je ne suppose pas que vous donniez à l’homme le conseil d’enterrer sa raison, dès qu’il s’agit de reconnaître et d’apprécier ce qui pourrait être l’œuvre et le dessein de Dieu ; car ce serait détruire toutes les causes finales, toute l’intelligence de l’univers ; ce serait méconnaître la Providence dans l’ordre physique et moral. Assurément cet ordre de l’univers, où nous reconnaissons à chaque instant ce que nous appelons la Sagesse suprême, ce n’est pas une illusion, un préjugé, et nous ne prononçons pas alors des mots vides de sens.

M. B. – Non, sans doute ; et cette induction ne peut se tirer, ce me semble, de mes paroles. Si je crois que le Créateur avait un but, savoir l’univers, savoir l’homme, je reconnaîtrai, dans les moyens que je trouve appropriés au but, une intention providentielle ; et je crois sage ma raison, qui me fait voir cette action divine s’exerçant à chaque atome du temps sur chaque atome de l’univers. Mais, parce que je sens l’intention et la pensée divine dans quelques-uns de ses rapports avec moi, est-ce une raison suffisante pour que je sois autorisé à décider sur la nature, l’étendue, la convenance, les motifs de toutes les idées du souverain Être ? Parce que j’ai la conscience de quelques-unes de ses vues, dois-je me croire initié à tous les mystères que son intelligence embrasse ? Oui, nous comprendrons quelque chose ; mais ce quelque chose est un infiniment petit par rapport à ce que nous ne comprenons pas. Ce que nous comprenons, le voici : Regardez cette tour, dont les ruines font pour ce banc qui nous réunit un point de vue qui a son mérite. Sans doute, le sire de Montlhéry, qui la fit bâtir, dut avoir quelque cheval, quelque chien de chasse favori. Prenons le chien de chasse. L’animal jugeait bien, raisonnait juste, si l’on veut, lorsque, son maître lui présentant quelque morceau de pain ou de gibier, il prenait cela pour une faveur qu’il distinguait fort bien du fouet ou du bâton. Au son du cor, il comprenait le but, la volonté, l’action prochaine de son maître et de tous ses gens. Voilà deux idées parfaitement justes dans l’intelligence de cet animal. Mais comptez bien, en voilà deux : or voici sur quoi il n’en avait pas une troisième. Que faisait, que voulait son maître en bâtissant cette tour ?... Figurez-vous cette intelligence canine s’exerçant sur cet assemblage de pierres !... Eh bien ! nous voilà, nous, petite humanité ; voilà comme nous nous trouvons le plus souvent aux prises avec les vues divines ; et si nous ne les comprenons pas, nous prenons le parti de les nier, en niant les faits qui en sont la représentation. Vous n’ignorez pas, du reste, combien la réflexion et l’étude de la nature, de concert avec l’expérience, nous font découvrir parfois des causes providentielles à des faits qui nous choquaient d’abord, ou se dessinaient mal dans notre esprit à travers nos préjugés. C’est l’histoire du gland et de la citrouille... Or supposez que Garo n’eût pas reçu la singulière leçon que vous savez, il eût continué à débiter ses sottises... mais la Providence aurait-elle eu tort pour cela ?

M. V. – Je tombe d’accord et sans restriction que souvent, le plus souvent même, les vues divines sont placées dans une sphère à laquelle l’intelligence humaine ne saurait atteindre, et qu’en général, du moins, notre manière d’envisager un principe est une mauvaise base pour juger du poids que ce principe peut avoir dans sa haute pensée. Mais je ne vois encore que bien vaguement à quoi cela nous mène.

M. B. – Patience.... Ces principes sont trop féconds, trop souvent applicables, ils ont trop d’influence sur les questions que nous aurons à traiter, pour qu’il ne soit pas nécessaire de les passer solennellement en revue. J’ajoute immédiatement, comme corollaire à ce qui précède, que, si au lieu de vingt relations que Dieu pourrait nous faire sur un sujet quelconque, sur la création par exemple, il lui plaisait de n’en faire qu’une, ou même moins encore, il faudrait se résoudre à ignorer le reste, et que l’homme serait fort mal venu de lui en demander le pourquoi.

M. V. – Assurément !... d’autant que ce serait assez inutile !

M. B. – Et pourtant je vous y prendrai vous-même... mais voici que je passe à mon troisième principe.

Puisque Dieu est parfaitement libre de ne nous révéler qu’une partie de ses œuvres, il en résulte qu’un écrivain inspiré qui nous parlerait en son nom, n’est pas tenu de nous donner la révélation de beaucoup de choses dont notre expérience et nos études peuvent amener plus tard la découverte. Cela doit se supposer d’ailleurs d’autant plus aisément qu’une révélation plus large des secrets de la nature, par exemple, pourrait être fort inutile au but que Dieu se proposerait en guidant la plume d’un écrivain comme était Moïse. Personne n’a encore eu la prétention de demander compte à la Bible de son silence sur le système de Copernic, ou sur le principe de la gravitation universelle. La Genèse dit que Dieu créa la lune pour présider à la nuit ; a-t-on jamais reproché à la Genèse de n’avoir pas mis, parmi les attributions de la lune, ce flux et ce reflux que produit son action sur l’Océan ? D’où je conclus que personne n’est en droit de demander à l’écrivain biblique compte de son silence sur un grand nombre de faits de la création. Il n’est tenu qu’à une seule chose, et je vous prie de le bien remarquer... c’est que les faits avérés de la science ne soient pas en contradiction avec son récit... ce qui n’est pas précisément la même chose que d’être parfaitement d’accord. En d’autres termes, et c’est ma principale formule, il suffit que les deux systèmes ne se donnent pas un démenti mutuel, et que sur les faits de la science on puisse construire des hypothèses qu’elle avoue, et qui puissent se placer sans froissement dans les vides de la narration mosaïque. Vous voyez maintenant assez nettement mon système. Dire, raconter, expliquer la création, c’est ce qu’il n’est guère possible de faire, parce qu’il a plu à Dieu de ne nous montrer qu’une pâle esquisse du tableau. Mais si la Genèse ne calque pas son récit sur nos résumés synoptiques, ce que je ne regrette guère, en voyant chaque jour les métamorphoses de la science, je répète que celle-ci n’offre jusqu’à présent aucun fait avéré qui soit un démenti formel à quelque partie du récit de la Bible. Voilà le terrain sur lequel je me place.

M. V. – Moi, je n’en désire pas d’autre, et je le reconnais encore, c’est là toute la question.

M. B. – Eh bien donc, voici que j’entre directement en matière.

Vous supposez que la terre a éprouvé la fusion ignée, et qu’elle est maintenant encore incandescente dans son intérieur. Cette seconde partie de votre hypothèse n’est rien moins que prouvée, permettez-moi de vous le dire. Elle ne l’est pas, parce qu’elle est susceptible de plusieurs objections graves ; et elle ne l’est pas, parce qu’on peut rendre raison des phénomènes de toute autre manière. La théorie du feu central est mal à l’aise devant le principe de la densité croissante des couches de notre globe, en allant de la surface vers le centre ; et, d’un autre côté, cette lave intérieure serait nécessairement soumise à une marée régulière, par la double action du soleil et de la lune ; d’où il semble résulter que la croûte supérieure éprouverait régulièrement des chocs et des pressions énormes, capables de la disloquer : or, de ces chocs et de ces pressions, il n’existe pas la moindre trace. Il y a plus, cette marée aurait nécessairement empêché la croûte de se former ; la première, la moindre pellicule solide créée par le refroidissement, aurait été immédiatement déchirée par le flux, et aucune autre par la même raison n’aurait pu se superposer à celle-là. Cependant je n’insiste pas sur ces difficultés et sur quelques autres, et je vous accorde votre théorie de l’incandescence intérieure du globe, comme chose tout à fait possible. Mais il faut que, de votre côté, vous fassiez la même concession au système qui fait actuellement concurrence à celui-là.

Que prouvent, en effet, les observations faites sur l’accroissement des températures au-dessous de la couche invariable ? Qu’il y a une source de chaleur interne, dont nous approchons de plus en plus à mesure que nous nous enfonçons au-dessous de la surface. Mais rien ne prouve que cette source soit éloignée ; elle peut n’être pas à plus de deux ou trois lieues ; et remarquez en passant la témérité de ces logiciens qui ont fouillé la terre sur un huit-millième de son rayon à peine, qui n’ont fait autre chose, pour ainsi dire, qu’égratigner son épiderme, et qui de leurs observations concluent à l’état de ses profondeurs intimes ! Encore une fois, rien ne prouve que la source de chaleur qui se révèle à nos expériences soit à plus de trois lieues, par exemple : à partir de là et en descendant au-dessous, les températures pourraient décroître progressivement, de telle sorte qu’à moins de six lieues nous rencontrerions une couche dont la température fût égale à celle de la couche invariable qui existe auprès de la surface de notre sol. Au delà de cette nouvelle couche, les suivantes, jusqu’au centre de la terre, pourraient présenter une série de températures décroissantes ; la masse du globe, au lieu d’être à l’état de lave, pourrait être profondément gelée, sauf à s’échauffer lentement par l’influence de la source de chaleur que nous admettons dans le voisinage de sa surface.

Or vous n’ignorez pas sans doute que les savants qui rejettent l’hypothèse du feu central ne sont pas embarrassés pour rendre raison de cette source superficielle de chaleur. La croûte du globe terrestre, dans toute l’étendue de notre échelle d’explorations, se compose de métaux oxydés, et il est permis de croire qu’il existe à l’intérieur une masse de métaux natifs sur laquelle s’exerce d’une manière incessante ce travail d’oxydation au moyen duquel de nouveaux feuillets s’ajoutent tous les jours aux couches déjà formées. Or les actions chimiques sont une source de chaleur douée d’une grande puissance et d’une grande activité ; la formation continue des oxydes terreux est donc très suffisante pour rendre raison de le chaleur interne du globe, comme la combinaison de l’oxygène de l’air avec un des éléments du sang dans nos poumons rend raison de cette chaleur animale dont la constance est si remarquable.

Mais non seulement il est permis d’adopter cette manière d’envisager l’origine de la chaleur terrestre, au moins comme hypothèse ; mais encore elle seule rendrait raison d’un fait qui tient une place si importante dans la physique du globe : savoir, l’existence d’un grand courant électromagnétique qui règne autour de la terre dans la zone équatoriale, et que l’on considère aujourd’hui comme le principe directeur de l’aiguille aimantée. C’est à l’oxydation interne que ce courant devrait son origine, de sorte que l’action chimique qui s’exerce au sein de la terre y dégagerait à la fois de la chaleur et de l’électricité, comme elle le fait dans les expériences que nous exécutons en petit au sein de nos laboratoires. Cela étant, pensez-vous que le système du feu central soit la solution exclusive du problème de la chaleur interne du globe ?

M. V. – Je ne puis pas contester que cette chaleur interne ne trouve aussi son explication dans le système que vous opposez au feu central ; mais je vous ferai remarquer que cette chaleur n’importe ici qu’en tant qu’elle se rattache au principe de la fluidité primitive du globe. Or ce principe cite encore en sa faveur les éruptions volcaniques ; il cite surtout la forme sphéroïdale de la terre, qui serait une conséquence forcée d’une fluidité initiale, et dont votre action chimique interne ne rend certes pas raison.

M. B. – Des deux faits que vous signalez, le premier est, de l’aveu de tout le monde, d’une importance minime. Même plusieurs partisans du feu central rapportent les éruptions volcaniques à un principe tout à fait différent. Et il suffit, pour concevoir leur réserve à cet égard, de considérer l’irrégularité de l’action volcanique, l’extinction d’un grand nombre de volcans, la différence de nature qui existe entre les roches inférieures de la croûte du globe, et les produits d’origine ignée ; enfin le centre de l’action volcanique paraît, en général, situé à une très petite profondeur : aussi existe-t-il sur la cause des volcans des systèmes très divers ; beaucoup de physiciens les attribuent à l’action réciproque de l’eau et des métaux non oxydés dont il était question tout à l’heure, ou même à celle des chlorures et des sulfures. Quoi qu’il en soit, les savants sont trop loin d’être unanimes à considérer les volcans comme un résultat probable du prétendu feu central, pour que nous devions attacher quelque importance à une discussion placée sur ce terrain.

Mais il en est autrement, peut-être, de l’argument tiré de la forme sphéroïdale de la terre, et je pense que celui-là surtout vous paraît d’un grand poids.

M. V. – Je n’en disconviens pas ; et vous semblez reconnaître vous-même que cette considération a quelque force.

M. B. – Cela dépend du point de vue où l’on voudra se placer. Mais je vous demanderai, au préalable, si par hasard la terre n’aurait pas été faite d’un seul jet dans son état actuel, sauf les effets du déluge. C’est une hypothèse...

M. V. – Insoutenable !...

M. B. – Insoutenable, dites-cous ! et qui cependant n’a pas paru telle à Newton. Remarquez préalablement que je n’y tiens pas pour mon compte ; mais je dois la signaler comme entrant dans une division logique de notre sujet, et comme n’étant peut-être pas dépourvue de probabilités. Mais laissons cela pour le moment ; admettons et disons que la terre a été liquide à une certaine époque, autant qu’il est nécessaire pour qu’elle ait pu subir d’une manière notable les effets d’une force centrifuge résultant d’une rotation sur son axe. Il s’agit de savoir si cet état de choses ne peut être le produit d’un autre principe que celui du feu : or c’est ce qui n’est pas douteux, puisque, entre autres hypothèses, en voici une que je puis faire, hypothèse sur laquelle la contradiction n’a pas de prise, et que certaines circonstances du récit de la Genèse rendent assez vraisemblable.

Si Dieu a créé la matière in principio, rien ne prouve qu’il ait d’abord doué de cohésion tous les atomes auxquels il donnait l’existence. Car, remarquez-le bien, il y a deux actions distinctes et indépendantes dans la formation d’un tout cohérent : celle des molécules, dont chacune a une existence et une forme indépendantes de celles des autres, et la liaison établie subséquemment entre ces êtres distincts pour en former un être collectif, comme sont la terre, le soleil et les plus petits objets sur lesquels votre main s’exerce. Or, non seulement les molécules terrestres ont pu demeurer pendant un temps indéfini libres de la cohésion qui donne naissance aux solides, mais elles ont pu être douées de pesanteur, comme le sont les molécules incohérentes de l’eau, et former en cet état un globe tournant sur son axe, comme vous supposez vous-même qu’aurait dû faire votre globe à l’état de lave incandescente. Dans cet état de choses, les phénomènes d’affaissement et de renflement auront dû se produire ; et vous voyez qu’il n’est pas besoin de supposer l’intervention d’une cause dissolvante pour déterminer une forme qui résulte immédiatement de ce qu’on pourrait appeler la plus simple action de la nature ; forme que la solidification subséquente, mais indéterminée quant à l’époque des couches superficielles, aura définitivement fixée dans son état d’équilibre.

Telle est l’explication possible et naturelle de la forme actuelle et primitive de la terre. Comme hypothèse, elle est incontestablement hors des atteintes de toute critique savante, par la raison que la matière a pu rester indéfiniment incohérente, et subir dans cet état les phases que vous lui attribuez lorsque vous supposez sa cohésion détruite par un dissolvant quelconque. Cette hypothèse est-elle l’histoire de la nature ? Je l’ignore ; et moi, très froid par caractère pour tout ce qui est du système, je n’attacherai guère à celui-ci d’autre importance, si ce n’est que nous pouvons l’opposer en cette qualité à tous ceux qui donnent des démentis à la Bible. Je dois avouer cependant qu’il me semble posséder des caractères qui l’élèvent à mes yeux au rang d’une forte probabilité : sa simplicité d’abord, qui est supérieure à celle de toute autre théorie sur ce sujet ; en second lieu, la facilité avec laquelle il se prête à l’explication d’importants phénomènes qui déjouent les efforts de tout ce qu’on appelle les hautes intelligences de l’époque ; troisièmement, enfin, certaines circonstances du récit de la Bible, duquel il semblerait être une conséquence forcée. Personne n’est plus discret que moi sur le chapitre des interprétations ; j’ai une défiance exagérée peut-être à l’égard de ce qui me paraît le sens de l’Écriture, et cela pour plusieurs bonnes raisons qui ne seraient pas à leur place ici. Mais il me paraît difficile de ne pas conclure de la partie du récit de la Genèse qui concerne le troisième jour de la création, qu’il y avait mélange des eaux et des parties de la terre, de telle sorte que cela formait un tout qui ne devait pas offrir de solidité. Car, suivant le texte, Dieu ordonna à toutes les eaux de se rassembler en un seul lieu, et par conséquent en une seule masse distincte, et à la terre de paraître ; métamorphose qui me semble devoir s’interpréter naturellement par la division d’une masse limoneuse en deux parties distinctes, dont l’une purement liquide, et l’autre dès ce moment solide. Or on était au troisième jour ; ce qui, quel que soit le sens ou plutôt l’extension qu’on donne à ce mot, suppose des révolutions déjà faites par la terre autour de son axe, et les phénomènes de figure qui en dérivent. Ainsi voilà une hypothèse ; peut-être y en a-t-il d’autres plus ou moins plausibles ; mais, pour m’en tenir à celle-là, trouvez-vous qu’en face de ce système les adeptes du système vulcanien aient la partie si belle ?

M. V. – Je ne voudrais plus, je l’avoue, la tenir pour eux ; car sur une hypothèse de cette nature, la contradiction n’a pas de prise, et elle est d’une simplicité qui, système pour système, doit lui donner le pas sur bien d’autres. Ainsi, dans le procès à Moïse, je veux bien abandonner la question du feu, qu’on peut bien soutenir comme système, mais qui est trop loin d’être démontrée pour qu’on en fasse un sujet d’accusation contre le récit de la Bible. Mais vous avez commencé par la moindre difficulté, ce me semble ; je crois pouvoir dire qu’elle n’est rien en comparaison du témoignage accablant que portent contre la Genèse la composition des couches superficielles de la terre, et surtout cette immense quantité de fossiles des divers règnes de la nature, des diverses espèces de plantes et d’animaux tout à fait étrangers à notre système actuel. La distinction et l’horizontalité des couches minérales n’indiquent-elles pas d’une manière évidente la dissolution des matières pierreuses et leur lente précipitation au fond du dissolvant ? Or cette précipitation si lente et si graduée ne suppose-t-elle pas, d’après les calculs des géologues, ou même d’après la simple inspection, un immense intervalle de temps ? Mais ce n’est rien encore. Les fossiles incrustés dans cette pâte pierreuse, ces vestiges si nombreux de plantes et d’animaux, soit marins, soit terrestres, dont nous ne retrouvons plus les analogues, ne sont-ce pas là des monuments de grandes et de nombreuses révolutions dont l’idée ne se présente certainement pas à la lecture de la Bible ? Je pourrais ajouter à ces faits, comme preuves de révolutions gigantesques, l’existence et le relèvement des couches granitiques qui forment nos grands pics ; tous les flancs de nos montagnes ne sont-ils pas formés de bancs redressés dont l’horizontalité primitive a été détruite par d’effroyables secousses ? Or il n’y a pas la moindre trace de ces révolutions dans la Genèse, car il est de toute impossibilité de les confondre avec le déluge ; mais j’insiste surtout sur la formation des couches pierreuses et l’enfouissement des fossiles qui supposent une création, ou plutôt un grand nombre de créations diverses et successives qui se seront éteintes dans des bouleversements multipliés. La mer a dû envahir plus d’une fois et laisser ensuite à sec des continents sur lesquels vivaient des races animales dont nous ne retrouvons plus que d’étonnants débris. Or, je vous le demande, tout cela est-il compatible avec la narration de Moïse ?

M. B. – Tout cela est compatible avec le récit de la Genèse, si vous voulez le considérer comme l’exposé rapide et sommaire de certains faits principaux et à partir d’une certaine époque, et non comme positivement exclusif de beaucoup d’autres faits qu’il peut taire pour telles ou telles raisons dont la convenance n’est pas de notre ressort. On nous accordera sans doute que la narration de Moïse avait un but, et que ce but était l’homme. D’où il résulte que le récit pourrait se restreindre à la partie de la création générale, ou, si vous le voulez, à celle des créations qui avait l’homme pour fin, et qui prépara l’empire où le souffle de la Divinité allait placer un maître. Depuis ce moment, que Moïse appelle in principio..., où Dieu créa la matière qui devait composer peut-être bien plus tard tous les corps de la nature, jusqu’à celui où il façonna la terre pour en faire le domaine de l’homme, cette matière ne fut-elle pas le sujet de bien des formes, de bien des vicissitudes, de bien des créations minérales, végétales, animales, séparées par bien des alternatives de vie et de mort, d’ordre et de chaos ? Ces jours de la création que Moïse nous raconte un à un, sont-ce de véritables jours, ou des époques de durée indéterminée, pendant lesquelles ont pu se succéder longuement les révolutions dont nous retrouvons les vestiges ? Et si ce sont de simples jours, la volonté divine n’a-t-elle pas pu y hâter l’accomplissement des phénomènes dont la production exigerait, dans des circonstances ordinaires, le concours d’un nombre immense de siècles ? Voilà bien des faits possibles sur lesquels la Bible ne s’explique pas, et sur lesquels l’imagination de chacun peut se donner carrière. Tant que vous n’aurez pas prouvé qu’aucun de ces moyens n’est applicable aux théories géologiques, vous n’aurez guère avancé vos batteries contre la Bible. Or, puisque je viens de mettre en avant trois hypothèses, je vais vous en présenter les développements dans ce qui me paraît l’ordre inverse de leur importance.

La terre a-t-elle été faite d’un seul jet, avec tous ces accidents trompeurs peut-être qui nous semblent dénoter d’immenses révolutions dans le passé ? Je sais bien que l’énoncé d’un seul doute sur une question semblable est un paradoxe qui révolte, non pas le jugement sans doute, mais l’imagination, mais les habitudes routinières des esprits du commun. Cependant cette thèse pourrait trouver place dans un débat sérieux, et néanmoins je n’entends pas la discuter ici, parce que je n’y ai absolument aucun intérêt ; mais je la mentionne, parce qu’elle forme une division naturelle du sujet qui nous occupe. Admettrons-nous, au contraire, ces immenses intervalles de temps que supposent les révolutions apparentes du globe, et ces longues périodes de durée inconnue seront-elles pour nous ce que Moïse appelle les jours de la création ? C’est une opinion qu’il est permis d’adopter ; et sur ce point, les théologiens catholiques et les protestants sont d’une égale tolérance. Le système des périodes indéterminées vous semble, il est vrai, une hypothèse désespérée et tout à fait factice, adoptée par les partisans de la Bible pour échapper aux conséquences des découvertes modernes. Il en serait ainsi que cela ne prouverait rien ni contre l’hypothèse, ni contre le texte, par la raison que des opinions fondées sur des monuments inconnus et incomplets doivent se modifier sur l’extension que prennent les uns ou les autres, en reconnaissant leur authenticité commune, pourvu qu’il n’y ait pas de contradiction véritable. Je vous ferai observer à ce sujet que saint Augustin, dans son livre de la Cité de Dieu, va jusqu’à considérer les six jours comme purement allégoriques ; ce qui est donner à la lettre du texte une atteinte bien autrement grave que celle qui suppose aux jours de la création des durées quelconques. En faveur du système des périodes indéterminées, on a fait valoir l’élasticité du mot hébreu iom, traduit habituellement par jour, mais qui signifie parfois une simple période quelconque. On a fait remarquer aussi que les fossiles que contiennent les diverses couches du globe suivent dans leur échelonnement l’ordre de création assigné par Moïse. Je dois dire néanmoins que ces deux considérations laissent beaucoup à désirer sous le rapport de l’exactitude, et que l’ensemble du système fait au texte génésiaque une violence qui me semble dépasser toute mesure. Aussi, pour ma part, je rejette bien loin le système des périodes indéterminées.

Mais i1 y a une troisième hypothèse qui me paraît très vraisemblable, et qui, tout en se plaçant facilement dans un coin de la narration biblique, se plie parfaitement aux exigences des idées modernes, et cadre avec les prétentions de nos géologues. Ne peut-on pas supposer que la création dont la Genèse nous retrace l’histoire n’est que la création qui avait l’homme pour objet, et la dernière après beaucoup d’autres perdues dans l’intervalle indéfini qui sépare la création de la matière de l’organisation de la nature, telle que Dieu l’a faite en dernier lieu pour l’homme ? Entre le moment où cette matière sortit du néant, époque désignée par l’expression vague et mystérieuse in principio, jusqu’à celui où Dieu voulut organiser pour son œuvre la plus parfaite cette boue peut-être plus d’une fois repétrie, un temps quelconque a pu s’écouler, dont l’écrivain ne rend pas compte à l’homme, parce que ce temps n’est pas de son domaine. Dans ce temps perdu, la terre, comme d’autres grands corps, a pu changer bien des fois de forme et d’habitants ; et, douées d’une cohésion moins parfaite, parce que leur destination n’était pas durable, les molécules ont pu céder bien des fois à des bouleversements intérieurs, qui auront enseveli dans les couches pâteuses du globe toutes les espèces vivantes, en même temps que donné par là accès aux eaux sur les continents. Mais lorsque, pour la dernière fois, Dieu jeta en moule cette terre sous sa forme définitive, il en doua les molécules d’une cohésion plus forte pour qu’elle fût durable ; de là la solidification de ces couches pierreuses qui furent autrefois liquides ; de là l’ensevelissement permanent des dépouilles végétales et animales au sein de roches maintenant insolubles. Voilà comment nous trouvons dans la nature actuelle des traces de créations antérieures à la nôtre, et qui nous étonnent ; traces que nous distinguons fort bien de celles que nous a laissées le déluge, car celles-ci ne se montrent qu’à la surface ou dans les terrains meubles. Ainsi, Dieu aura créé, puis organisé et détruit successivement ses ouvrages, comme un ouvrier mécontent, jusqu’à ce qu’il eût fait l’homme ; puis enfin sa dernière création, ou plutôt sa dernière organisation, aurait été le résumé fidèle, mais plus parfait, de tous ses ouvrages antérieurs. Dans cette hypothèse, les jours de la création pourraient être de véritables jours, ou plutôt, ils seront encore des périodes quelconques dont la durée sera aussi indifférente qu’elle est certaine.

Vous ferai-je maintenant l’histoire des six jours ? Elle n’offre plus, ce me semble, sinon des obscurités qui y sont toujours très grandes, j’en conviens, du moins ces difficultés que vous nous donniez comme inextricables. Voilà la matière qui fut le globe terrestre retombée dans le chaos. Voilà le désordre, voilà les ténèbres. Dieu ordonne et la lumière paraît. La lumière ! et pourtant le soleil, les étoiles, les feux célestes n’existent pas encore. Vous savez les cris de triomphe que ce fait si singulier faisait pousser à la coterie encyclopédique. Newton n’avait-il pas démontré que la lumière était une émanation du soleil, qui réparait ses pertes en absorbant de temps en temps quelque malheureuse comète qui ne se tenait pas sur ses gardes ? Aujourd’hui vous savez où en est la science ; les partisans du système de l’émission sont ce qu’on appelle... des arriérés. Et le système de l’éther on d’une lumière indépendante du soleil, qui n’est pour elle qu’un instrument vibratoire, règne maintenant dans les académies et les écoles, sans contradiction sérieuse. Quel était, dites-le-moi, cet Hébreu qui, parlant à un peuple grossier, il y a trente-trois siècles, vient lui dire que la lumière parut quand le soleil et les étoiles étaient encore dans le néant ?

M. V. – Oui... il y a là quelque chose... quelque chose de très frappant. Cependant j’ai toujours sur le cœur la création du soleil et des étoiles le quatrième jour, je vous ai dit pourquoi. Ce que vous m’avez exposé sur le système des créations successives me semble satisfaisant, tout au moins comme hypothèse, et je ne dissimule pas que je ne suis pas fâché que celle-ci puisse s’accommoder à nos données scientifiques.

M. B. – Elle s’y accommode, en effet, aussi complètement que possible. Car revenons, si vous le voulez, sur la question du feu central, que j’ai étouffée très logiquement au moyen d’une autre hypothèse. Tenez-vous à l’existence actuelle et primitive de cette lave immense que nos géologues appellent le principe fondamental de leurs systèmes ? Je vous accorderai votre lave, votre fusion ignée, votre refroidissement dans l’espace, votre encroûtement de la surface, et je signerai sans difficulté jusqu’aux trois cent millions d’années demandés par quelques-uns de ces messieurs pour la production de ces très incontestables phénomènes. Faut-il admettre, comme l’affirment encore ces infaillibles savants, que les races fossiles, successivement créées pendant cet immense période, ont été successivement anéanties, parce que la surface terrestre, se refroidissant, leur refusait une température jusque-là en harmonie avec leurs besoins physiologiques ? Je l’accorderai, et cela sans préjudice d’une pareille complaisance pour ceux qui voudront anéantir ces races par l’invasion des eaux, ou par des éruptions volcaniques. En un mot, remuez la terre à votre guise, pétrissez-la sous mille formes diverses, peuplez-la de tant de créations qu’il vous plaira, puis détruisez ; bouleversez, et recréez encore ; faites cela jusqu’à l’époque où, laissant à Dieu le champ des expériences, vous lui permettrez de créer l’homme et d’organiser pour lui le système du monde humain. Eh bien ! un historien inspiré par lui, pour dire à l’homme son origine et sa première histoire, commencera cette histoire à la naissance de l’espèce humaine ; il taira tout ce qui précède, savoir : ces mille révolutions, ces créations diverses ; il ne dira rien du ptérodactyle ou du mégalosaurus, ces anciens hôtes d’un monde que l’homme ne connut pas. Et pourquoi serait-il tenu d’en faire mention ? N’est-ce pas comme si vous attaquiez un écrivain quelconque de notre histoire de France sur le fait d’avoir passé sous silence l’état de la Gaule à l’époque d’Inachos ou de l’expédition des Argonautes ? Encore une fois, la science géologique a le champ libre dans l’exploration de l’intérieur de la terre, et la Genèse est un témoin tout à fait muet dès que nous descendons au-dessous des terrains meubles qui furent à l’époque de la création de l’homme le réceptacle de toute la création contemporaine qui lui fut donnée pour empire.

Il est donc bien vrai, comme vous le remarquiez vous-même, que l’explication que je vous donne s’accorde parfaitement avec ce que vous appelez les données scientifiques ; et vous verrez bientôt, je l’espère, combien, à moins de s’appuyer sur cette base, la science elle-même est impuissante à nous donner le secret de ses découvertes. Voyons maintenant si cette place que la Genèse semble attribuer à notre planète au milieu de l’univers est nullement usurpée. Quoi ! nous dites-vous, le soleil, les étoiles, c’est-à-dire une innombrable quantité de mondes au milieu desquels notre petit globe est perdu, comme l’est au sein de notre atmosphère un de ces petits atomes que nous voyons voltiger dans un rayon du soleil, tout cela aurait été fait pour cet infiniment petit ! Encore, si la terre occupait dans l’univers une place distinguée, spéciale, comme celle dont elle était en possession avant l’audacieuse entreprise de Copernic, sa relation de centre à circonférence pourrait, dira-t-on, lui donner des prétentions passablement fondées à la souveraineté universelle. Or il n’en est rien ; petite planète errante avec d’autres autour du soleil, n’étant ni la plus petite, ni la plus grosse, ni la plus voisine, ni la plus éloignée, ni dans une position tout à fait moyenne, elle n’a rien, absolument rien, qui la distingue du reste. Comment croire que pour elle aient été faits, non seulement les astres immenses qu’elle voit, mais ceux non moins immenses qui échappent à notre vue ?

Je ne crois pas avoir atténué la difficulté. Eh bien, je dis que cette difficulté n’est qu’une ombre sans corps pour qui sait apprécier les choses à leur juste valeur. D’abord est-il dit que tous les corps célestes sans exception ont été créés pour la terre ? Nullement. Il n’est question véritablement que du soleil et de la lune, ces deux grands luminaires, qui sont envisagés en effet comme destinés à présider aux jours et aux nuits, et à former par leurs révolutions les mois et les années. Puis le narrateur ajoute incidemment ce mot : Et Dieu fit aussi les étoiles. Or, que la lune et le soleil aient été créés principalement en vue de la terre, c’est une hypothèse soutenable ; car, pour la part que les autres planètes peuvent prendre à l’action du soleil, vous savez qu’elle doit être minime, à en juger par l’exiguïté des angles sous lesquels elles le voient. Or qui dit cause principale ne dit pas cause exclusive ; et à l’occasion de la naissance de l’astre qui devait vivifier la terre, Dieu a pu créer et placer en même temps dans ses attributions quelques autres corps dont, au surplus, comme je le disais tout à l’heure, les relations avec le soleil paraissent fort peu intimes. Quant aux étoiles, qui n’existaient pas encore, et quelle que soit leur destination, Dieu a pu les organiser par occasion avec les autres corps célestes, sans qu’il résulte de là, ce qui d’ailleurs n’est pas dit, que ces myriades de sphères soient faites précisément pour nous. Moïse en connaissait-il la nature et la destination ? C’est ce que j’ignore complètement, et au fond peu nous importe ; mais, en supposant l’affirmative, devait-il le révéler à l’homme, surtout si l’homme n’en était pas le but ? S’il eût voulu apprendre aux Hébreux les secrets de la nature, il en eût trouvé sans doute de plus urgents que celui-là.

Mais, quand même la Genèse nous considérerait comme le centre et le but unique de toute la création, croyez-vous que je reculerais devant une révélation de cette nature ? Quelle est la base de votre appréciation de la valeur des choses ? Vous mesurez leur importance par leur étendue, par leur grandeur matérielle, et en considérant l’homme et le monde, vous voyez un point en face de l’immensité. Vous croyez donc que la pensée divine n’est qu’un calcul de mesures cubiques ? Cette immensité est-elle quelque chose de plus pour elle que le grain de sable qui en est l’élément ? L’homme n’est qu’un point, sans doute ; mais c’est un point vivant, c’est un atome intelligent que l’univers peut écraser sans peine, mais plus noble pourtant que l’univers, parce que l’univers, en l’écrasant, n’en aura pas la conscience. L’homme, c’est quelque chose, parce qu’il tient en quelque chose de la Divinité ; et toute la dépense d’organisation et de matière que Dieu peut jeter dans ce vaste monde est moins sans doute à ses yeux que cet être intelligent qui n’a ni étendue ni mesure. La grandeur, l’immensité ne sont que des attributs relatifs ; et ce qui est immense pour notre esprit borné et accoutumé à de plus étroits espaces est, autant que le grain de sable, comme imperceptible aux yeux de l’Être infini.

Mais si l’homme, en tant qu’intelligence, est d’une taille supérieure à tout ce qui est espace et matière, combien ses proportions ne s’élèvent-elles pas dans notre système chrétien qui le déclare un rayon de l’Intelligence divine ! Je concevrais jusqu’à un certain point l’avarice de la nature à son égard, si je ne voyais en lui, comme beaucoup de nos sages, que la postérité perfectionnée du homard ou de la grenouille, du veau marin ou du singe. Mais pour nous l’homme est l’image de l’Intelligence créatrice, c’est le reflet de sa nature, c’est quelque chose qui un jour est devenu Dieu. Que m’importe donc que l’astronome cherche en vain la parallaxe des étoiles, les rassemble par millions dans son télescope, et y voie des centres d’autant de systèmes planétaires ? Je me représente Dieu semant dans l’espace ces mondes que l’homme va étudier et contempler, et se disant qu’une pensée de l’homme vaut mieux que tout cela. Dieu prodigue la matière, l’homme admire, et l’objet du Créateur est peut-être rempli.

Et en ceci je ne m’abandonne pas à l’imagination ; rien n’est plus positif et plus sévère que cette théorie sur les rapports de tous les êtres devant Dieu ; sur l’incommensurabilité de l’esprit avec la matière, et sur le manque où vous êtes de tout terme de comparaison pour décider si l’homme peut être le but de telle ou telle production de la puissance et de la volonté créatrices. Ainsi cette question : L’univers entier a-t-il été fait pour l’homme ? n’est nullement pour moi une question de raison et de convenance, c’est une question de fait, une question de révélation divine ; et si j’étais dans le doute sur ce point, ce serait uniquement parce que la révélation biblique n’est pas explicite à cet égard.

M. V. – J’avoue que voilà encore un point de vue qui échappe au commun des hommes ; et malgré la rigueur de votre dialectique, je sens qu’il m’est plus facile d’accorder que vos raisons sont sans réplique, que de me rendre bien compte du degré de persuasion où mon esprit se trouve. Il y a dans cette haute manière de soumettre mes idées d’ordre et de convenance à cette formule de fer : Que savez-vous ? quelque chose qui heurte trop violemment nos habitudes, et, pour ainsi dire, notre tempérament moral, pour que notre esprit y accède sans résistance. J’ai besoin d’aller en avant pour que la foi me vienne. Pourtant, j’en conviens, les attaques dont je me suis fait l’éditeur tombent devant les réponses victorieuses que vous leur avez opposées. Mais il y a dans ces hypothèses, dans ces peut-être, quelque chose qui irrite notre esprit avide de connaissances que le récit de la Bible est loin de lui donner.

M. B. – J’en conviens ; mais s’il a plu à Dieu de nous laisser dans l’ignorance sur bien des choses, c’est une nécessité qu’il faut subir de meilleure grâce ; parce que les systèmes ne font que tromper notre avidité de connaissances, et que leur incertitude laisse toujours dans le vide et le dénuement l’esprit inconsidéré qui s’y attache. Un homme ne serait pas riche dont la caisse serait pleine de rondelles de carton auxquelles il donnerait des noms de pièces d’or et d’argent. Croire et connaître sont deux choses bien différentes ; et je plains l’homme trop peu sage et trop esclave de son imagination pour ne pouvoir supporter le doute, qui est la raison presque en toutes choses. Croyez-vous, au surplus, trouver dans les systèmes humains de quoi rassasier cette faim démesurée de croire à quelque chose sur bien des secrets impénétrables du livre de la nature ?

M. V. – Pas précisément ; mais je serais bien aise de vous entendre discuter quelques-uns de ces systèmes dont mes propres réflexions seraient peut-être impuissantes à démêler les vices. Si vous le voulez bien, ce serait le sujet de notre seconde causerie.

M. B. – Volontiers... ce sera la suite naturelle de notre discussion d’aujourd’hui, et le sujet sera quelque peu moins aride. Quand il s’agit d’exploiter les folies des hommes, le travail est facile et la mine est riche.

 

 

 

 

Théophile DESDOUITS, Les soirées de Montlhéry,

« Introduction » et « Première soirée », 1855.

 

 

 

 

 

 

 

 

www.biblisem.net