Le chevalier de Maison-Rouge

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Alexandre DUMAS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

 

LES ENRÔLÉS VOLONTAIRES. – L’INCONNUE.

 

 

C’était pendant la soirée du 10 mars 1793.

Dix heures venaient de tinter à Notre-Dame, et chaque heure, se détachant l’une après l’autre comme un oiseau nocturne élancé d’un nid de bronze, s’était envolée triste, monotone et vibrante.

La nuit était descendue sur Paris, non pas bruyante, orageuse et entrecoupée d’éclairs, mais froide et brumeuse.

Paris lui-même n’était point ce Paris que nous connaissons, éblouissant le soir de mille feux qui se reflètent dans sa fange dorée, le Paris aux promeneurs affairés, aux chuchotements joyeux, aux faubourgs bachiques, pépinière de querelles audacieuses, de crimes hardis, fournaise aux mille rugissements : c’était une cité honteuse, timide, affairée, dont les rares habitants couraient pour traverser d’une rue à l’autre, et se précipitaient dans leurs allées ou sous leurs portes cochères, comme des bêtes fauves traquées par les chasseurs s’engloutissent dans leurs terriers.

C’était enfin, comme nous l’avons dit, le Paris du 10 mars 1793.

Quelques mots sur la situation extrême qui avait amené ce changement dans l’aspect de la capitale, puis nous entamerons les évènements dont le récit fera l’objet de cette histoire.

La France, par la mort du roi Louis XVI, avait rompu avec toute l’Europe. Aux trois ennemis qu’elle avait d’abord combattus, c’est-à-dire à la Prusse, à l’Empire, au Piémont, s’étaient jointes l’Angleterre, la Hollande et l’Espagne. La Suède et le Danemark seuls conservaient leur vieille neutralité, occupés qu’ils étaient, du reste, à regarder Catherine II déchirant la Pologne.

La situation était effrayante. La France, moins dédaignée comme puissance physique, mais aussi moins estimée comme puissance morale depuis les massacres de septembre et l’exécution du 21 janvier, était littéralement bloquée comme une simple ville par l’Europe entière. L’Angleterre était sur nos côtes, l’Espagne sur les Pyrénées, le Piémont et l’Autriche sur les Alpes, la Hollande et la Prusse dans le nord des Pays-Bas, et sur un seul point, du Haut-Rhin à l’Escaut, deux cent cinquante mille combattants marchaient contre la République.

Partout nos généraux étaient repoussés. Miaczinski avait été obligé d’abandonner Aix-la-Chapelle et de se retirer sur Liège. Steingel et Neuilly étaient rejetés dans le Limbourg ; Miranda, qui assiégeait Maëstricht, s’était replié sur Tongres. Valence et Dampierre, réduits à battre en retraite, s’étaient laissé enlever une partie de leur matériel. Plus de dix mille déserteurs avaient déjà abandonné l’armée et s’étaient répandus dans l’intérieur. Enfin, la Convention, n’ayant plus d’espoir qu’en Dumouriez, lui avait envoyé courrier sur courrier pour lui ordonner de quitter les bords du Biesboos, où il préparait un débarquement en Hollande, afin de venir prendre le commandement de l’armée de la Meuse.

Sensible au cœur comme un corps animé, la France ressentait à Paris, c’est-à-dire à son cœur même, chacun des coups que l’invasion, la révolte ou la trahison lui portaient aux points les plus éloignés. Chaque victoire était une émeute de joie, chaque défaite un soulèvement de terreur. On comprend donc facilement quel tumulte avaient produit les nouvelles des échecs successifs que nous venions d’éprouver.

La veille, 9 mars, il y avait eu à la Convention une séance des plus orageuses ; tous les officiers avaient reçu l’ordre de rejoindre leurs régiments à la même heure ; et Danton, cet audacieux proposeur des choses impossibles qui s’accomplissaient cependant, Danton, montant à la tribune, s’était écrié : « Les soldats manquent, dites-vous ? Offrons à Paris une occasion de sauver la France, demandons-lui trente mille hommes, envoyons-les à Dumouriez, et non seulement la France est sauvée, mais la Belgique est assurée, mais la Hollande est conquise. »

La proposition avait été accueillie par des cris d’enthousiasme. Des registres avaient été ouverts dans toutes les sections, invitées à se réunir dans la soirée. Les spectacles avaient été fermés pour empêcher toute distraction, et le drapeau noir avait été arboré à l’hôtel de ville en signe de détresse.

Avant minuit, trente-cinq mille noms étaient inscrits sur ces registres.

Seulement, il était arrivé ce soir-là ce qui déjà était arrivé aux journées de septembre : dans chaque section, en s’inscrivant, les enrôlés volontaires avaient demandé qu’avant leur départ les traîtres fussent punis.

Les traîtres, c’étaient, en réalité, les contre-révolutionnaires, les conspirateurs cachés qui menaçaient au-dedans la Révolution menacée au-dehors. Mais, comme on le comprend bien, le mot prenait toute l’extension que voulaient lui donner les partis extrêmes qui déchiraient la France à cette époque. Les traîtres, c’étaient les plus faibles. Or, les Girondins étaient les plus faibles. Les Montagnards décidèrent que ce seraient les Girondins qui seraient les traîtres.

Le lendemain – ce lendemain était le 10 mars – tous les députés montagnards étaient présents à la séance. Les Jacobins armés venaient de remplir les tribunes, après avoir chassé les femmes, lorsque le maire se présente avec le conseil de la Commune, confirme le rapport des commissaires de la Convention sur le dévouement des citoyens, et répète le vœu, émis unanimement la veille, d’un tribunal extraordinaire destiné à juger les traîtres.

Aussitôt on demande à grands cris un rapport du comité. Le comité se réunit aussitôt, et, dix minutes après, Robert Lindet vient dire qu’un tribunal sera nommé, composé de neuf juges indépendants de toutes formes, acquérant la conviction par tous moyens, divisé en deux sections toujours permanentes, et poursuivant, à la requête de la Convention ou directement, ceux qui tenteraient d’égarer le peuple.

Comme on le voit, l’extension était grande. Les Girondins comprirent que c’était leur arrêt. Ils se levèrent en masse.

– Plutôt mourir, s’écrient-ils, que de consentir à l’établissement de cette inquisition vénitienne !

En réponse à cette apostrophe, les Montagnards demandaient le vote à haute voix.

– Oui, s’écrie Féraud, oui, votons pour faire connaître au monde les hommes qui veulent assassiner l’innocence au nom de la loi.

On vote en effet, et, contre toute apparence, la majorité déclare : 1) qu’il y aura des jurés ; 2) que ces jurés seront pris en nombre égal dans les départements ; 3) qu’ils seront nommés par la Convention.

Au moment où ces trois propositions furent admises, de grands cris se firent entendre. La Convention était habituée aux visites de la populace. Elle fit demander ce qu’on voulait ; on lui répondit que c’était une députation des enrôlés volontaires qui avaient dîné à la halle au blé et qui demandaient à défiler devant elle.

Aussitôt les portes furent ouvertes et six cents hommes, armés de sabres, de pistolets et de piques, apparurent à moitié ivres et défilèrent au milieu des applaudissements, en demandant à grands cris la mort des traîtres.

– Oui, leur répondit Collot d’Herbois, oui, mes amis, malgré les intrigues, nous vous sauverons, vous et la liberté !

Et ces mots furent suivis d’un regard jeté aux Girondins, regard qui leur fit comprendre qu’ils n’étaient point encore hors de danger.

En effet, la séance de la Convention terminée, les Montagnards se répandent dans les autres clubs, courent aux Cordeliers et aux Jacobins, proposent de mettre les traîtres hors la loi et de les égorger cette nuit même.

La femme de Louvet demeurait rue Saint-Honoré, près des Jacobins. Elle entend des vociférations, descend, entre au club, entend la proposition et remonte en toute hâte prévenir son mari. Louvet s’arme, court de porte en porte pour prévenir ses amis, les trouve tous absents, apprend du domestique de l’un d’eux qu’ils sont chez Pétion, s’y rend à l’instant même, les voit délibérant tranquillement sur un décret qu’ils doivent présenter le lendemain, et que, abusés par une majorité de hasard, ils se flattent de faire adopter. Il leur raconte ce qui se passe, leur communique ses craintes, leur dit ce qu’on trame contre eux aux Jacobins et aux Cordeliers, et se résume en les invitant à prendre de leur côté quelque mesure énergique.

Alors Pétion se lève, calme et impassible comme d’habitude, va à la fenêtre, l’ouvre, regarde le ciel, étend les bras au dehors, et, retirant sa main ruisselante :

– Il pleut, dit-il, il n’y aura rien cette nuit.

Par cette fenêtre entrouverte pénétrèrent les dernières vibrations de l’horloge qui sonnait dix heures.

Voilà donc ce qui s’était passé à Paris la veille et le jour même ; voilà ce qui s’y passait pendant cette soirée du 10 mars, et ce qui faisait que, dans cette obscurité humide et dans ce silence menaçant, les maisons destinées à abriter les vivants, devenues muettes et sombres, ressemblaient à des sépulcres peuplés seulement de morts.

En effet, de longues patrouilles de gardes nationaux recueillis et précédés d’éclaireurs, la baïonnette en avant ; des troupes de citoyens des sections armés au hasard et serrés les uns contre les autres ; des gendarmes interrogeant chaque recoin de porte ou chaque allée entrouverte, tels étaient les seuls habitants de la ville qui se hasardassent dans les rues, tant on comprenait d’instinct qu’il se tramait quelque chose d’inconnu et de terrible.

Une pluie fine et glacée, cette même pluie qui avait rassuré Pétion, était venue augmenter la mauvaise humeur et le malaise de ces surveillants, dont chaque rencontre ressemblait à des préparatifs de combat et qui, après s’être reconnus avec défiance, échangeaient le mot d’ordre lentement et de mauvaise grâce. Puis on eût dit, à les voir se retourner les uns et les autres après leur séparation, qu’ils craignaient mutuellement d’être surpris par derrière.

Or, ce soir-là même où Paris était en proie à l’une de ces paniques, si souvent renouvelées qu’il eût dû cependant y être quelque peu habitué, ce soir où il était sourdement question de massacrer les tièdes révolutionnaires qui, après avoir voté, avec restriction pour la plupart, la mort du roi, reculaient aujourd’hui devant la mort de la reine, prisonnière au Temple avec ses enfants et sa belle-sœur, une femme enveloppée d’une mante d’indienne lilas, à pois noirs, la tête couverte ou plutôt ensevelie par le capuchon de cette mante, se glissait le long des maisons de la rue Saint-Honoré, se cachant dans quelque enfoncement de porte, dans quelque angle de muraille chaque fois qu’une patrouille apparaissait, demeurant immobile comme une statue, retenant son haleine jusqu’à ce que la patrouille fût passée, et alors reprenant sa course rapide et inquiète jusqu’à ce que quelque danger du même genre vînt de nouveau la forcer au silence et à l’immobilité.

Elle avait déjà parcouru ainsi impunément, grâce aux précautions qu’elle prenait, une partie de la rue Saint-Honoré, lorsqu’au coin de la rue de Grenelle elle tomba tout à coup, non pas dans une patrouille, mais dans une petite troupe de ces braves enrôlés volontaires qui avaient dîné à la halle au blé, et dont le patriotisme était exalté encore par les nombreux toasts qu’ils avaient portés à leurs futures victoires.

La pauvre femme jeta un cri et essaya de fuir par la rue du Coq.

– Eh ! là, là, citoyenne, cria le chef des enrôlés, car déjà, tant le besoin d’être commandé est naturel à l’homme, ces dignes patriotes s’étaient nommé des chefs. Eh ! là, là, où vas-tu ?

La fugitive ne répondit point et continua de courir.

– En joue ! dit le chef ; c’est un homme déguisé, un aristocrate qui se sauve !

Et le bruit de deux ou trois fusils retombant irrégulièrement sur des mains un peu trop vacillantes pour être bien sûres, annonça à la pauvre femme le mouvement fatal qui s’exécutait.

– Non, non ! s’écria-t-elle en s’arrêtant court et en revenant sur ses pas, non, citoyen, tu te trompes ; je ne suis pas un homme.

– Alors, avance à l’ordre, dit le chef, et réponds catégoriquement. Où vas-tu comme cela, charmante belle de nuit ?

– Mais, citoyen, je ne vais nulle part... Je rentre.

– Ah ! tu rentres ?

– Oui.

– C’est rentrer un peu tard pour une honnête femme, citoyenne.

– Je viens de chez une parente qui est malade.

– Pauvre petite chatte, dit le chef en faisant de la main un geste devant lequel recula vivement la femme effrayée ; et où est notre carte ?

– Ma carte ? Comment cela, citoyen ? Que veux-tu dire et que me demandes-tu là ?

– N’as-tu pas lu le décret de la Commune ?

– Non.

– Tu l’as entendu crier, alors ?

– Mais non. Que dit donc ce décret, mon Dieu ?

– D’abord, on ne dit plus mon Dieu, on dit l’Être suprême.

– Pardon ; je me suis trompée. C’est une ancienne habitude.

– Mauvaise habitude, habitude d’aristocrate.

– Je tâcherai de me corriger, citoyen. Mais tu disais... ?

– Je disais que le décret de la Commune défend, passé dix heures du soir, de sortir sans carte de civisme. As-tu ta carte de civisme ?

– Hélas ! non.

– Tu l’as oubliée chez ta parente ?

– J’ignorais qu’il fallût sortir avec cette carte.

– Alors entrons au premier poste ; là, tu t’expliqueras gentiment, avec le capitaine, et, s’il est content de toi, il te fera reconduire à ton domicile par deux hommes, sinon il te gardera jusqu’à plus ample information. Par file à gauche, pas accéléré, en avant, marche !

Au cri de terreur que poussa la prisonnière, le chef des enrôlés volontaires comprit que la pauvre femme redoutait fort cette mesure.

– Oh ! oh ! dit-il, je suis sûr que nous tenons quelque gibier distingué. Allons, allons, en route, ma petite ci-devant.

Et le chef saisit le bras de la prévenue, le mit sous le sien et l’entraîna, malgré ses cris et ses larmes, vers le poste du Palais-Égalité.

On était déjà à la hauteur de la barrière des Sergents, quand tout à coup un jeune homme de haute taille, enveloppé d’un manteau, tourna le coin de la rue Croix-des-Petits-Champs, juste au moment où la prisonnière essayait par ses supplications d’obtenir qu’on lui rendît la liberté. Mais, sans l’écouter, le chef des volontaires l’entraîna brutalement. La femme poussa un cri, moitié d’effroi, moitié de douleur.

Le jeune homme vit cette lutte, entendit ce cri, et bondissant d’un côté à l’autre de la rue, il se trouva en face de la petite troupe.

– Qu’y a-t-il, et que fait-on à cette femme ? demanda-t-il à celui qui paraissait être le chef.

– Au lieu de me questionner, mêle-toi de ce qui te regarde.

– Quelle est cette femme, citoyens, et que lui voulez-vous ? répéta le jeune homme d’un ton plus impératif encore que la première fois.

– Mais qui es-tu, toi-même, pour nous interroger ?

Le jeune homme écarta son manteau, et l’on vit briller une épaulette sur un costume militaire.

– Je suis officier, dit-il, comme vous pouvez le voir.

– Officier... dans quoi ?

– Dans la garde civique.

– Eh bien ! qu’est-ce que ça nous fait, à nous ? répondit un homme de la troupe. Est-ce que nous connaissons ça, les officiers de la garde civique !

– Quoi qu’il dit ? demanda un autre avec un accent traînant et ironique particulier à l’homme du peuple, ou plutôt de la populace parisienne qui commence à se fâcher.

– Il dit, répliqua le jeune homme, que si l’épaulette ne fait pas respecter l’officier, le sabre fera respecter l’épaulette.

Et en même temps, faisant un pas en arrière, le défenseur inconnu de la jeune femme dégagea des plis de son manteau et fit briller, à la lueur d’un réverbère, un large et solide sabre d’infanterie. Puis, d’un mouvement rapide et qui annonçait une certaine habitude des luttes armées, saisissant le chef des enrôlés volontaires par le collet de sa carmagnole et lui posant la pointe du sabre sur la gorge :

– Maintenant, lui dit-il, causons comme deux bons amis.

– Mais, citoyen... dit le chef des enrôlés en essayant de se dégager.

– Ah ! je te préviens qu’au moindre mouvement que tu fais, au moindre mouvement que font tes hommes, je te passe mon sabre au travers du corps.

Pendant ce temps, deux hommes de la troupe continuaient de retenir la femme.

– Tu m’as demandé qui j’étais, continua le jeune homme, tu n’en avais pas le droit, car tu ne commandes pas une patrouille régulière. Cependant, je vais te le dire : je me nomme Maurice Lindey ; j’ai commandé une batterie de canonniers au 10 août. Je suis lieutenant de la garde nationale, et secrétaire de la section des Frères et Amis. Cela te suffit-il ?

– Ah ! citoyen lieutenant, répondit le chef toujours menacé par la lame dont il sentait la pointe peser de plus en plus, c’est bien autre chose. Si tu es réellement ce que tu dis, c’est-à-dire un bon patriote...

– Là, je savais bien que nous nous entendrions au bout de quelques paroles, dit l’officier. Maintenant, réponds à ton tour : pourquoi cette femme criait-elle, et que lui faisiez-vous ?

– Nous la conduisions au corps de garde.

– Et pourquoi la conduisiez-vous au corps de garde ?

– Parce qu’elle n’a point de carte de civisme, et que le dernier décret de la Commune ordonne d’arrêter quiconque se hasardera dans les rues de Paris, passé dix heures, sans carte de civisme. Oublies-tu que la patrie est en danger, et que le drapeau noir flotte sur l’hôtel de ville ?

– Le drapeau noir flotte sur l’hôtel de ville et la patrie est en danger, parce que deux cent mille esclaves marchent contre la France, reprit l’officier, et non parce qu’une femme court les rues de Paris passé dix heures. Mais, n’importe, citoyens, il y a un décret de la Commune : vous êtes dans votre droit, et si vous m’eussiez répondu cela tout de suite, l’explication aurait été plus courte et moins orageuse. C’est bien d’être patriote, mais ce n’est pas mal d’être poli, et le premier officier que les citoyens doivent respecter, c’est celui, ce me semble, qu’ils ont nommé eux-mêmes. Maintenant emmenez cette femme si vous voulez, vous êtes libres.

– Oh ! citoyen, s’écria à son tour, en saisissant le bras de Maurice, la femme, qui avait suivi tout le débat avec une profonde anxiété ; oh ! citoyen ! ne m’abandonnez pas à la merci de ces hommes grossiers et à moitié ivres.

– Soit, dit Maurice ; prenez mon bras et je vous conduirai avec eux jusqu’au poste.

– Au poste, répéta la femme avec effroi, au poste ! Et pourquoi me conduire au poste, puisque je n’ai fait de mal à personne ?

– On vous conduit au poste, dit Maurice, non point parce que vous avez fait mal, non point parce qu’on suppose que vous pouvez en faire, mais parce qu’un décret de la Commune défend de sortir sans une carte et que vous n’en avez pas.

– Mais, Monsieur, j’ignorais.

– Citoyenne, vous trouverez au poste de braves gens qui apprécieront vos raisons, et de qui vous n’avez rien à craindre.

– Monsieur, dit la jeune femme en serrant le bras de l’officier, ce n’est plus l’insulte que je crains, c’est la mort : si l’on me conduit au poste, je suis perdue.

Il y avait dans cette voix un tel accent de crainte et de distinction mêlées ensemble, que Maurice tressaillit. Comme une commotion électrique, cette voix vibrante avait pénétré jusqu’à son cœur.

Il se retourna vers les enrôlés volontaires, qui se consultaient entre eux. Humiliés d’avoir été tenus en échec par un seul homme, ils se consultaient entre eux avec l’intention bien visible de regagner le terrain perdu ; ils étaient huit contre un : trois avaient des fusils, les autres des pistolets et des piques. Maurice n’avait que son sabre ; la lutte ne pouvait être égale.

La femme elle-même comprit cela, car elle laissa retomber sa tête sur sa poitrine en poussant un soupir.

Quant à Maurice, le sourcil froncé, la lèvre dédaigneusement relevée, le sabre hors du fourreau, il restait irrésolu entre ses sentiments d’homme qui lui ordonnaient de défendre cette femme, et ses devoirs de citoyen qui lui conseillaient de la livrer.

Tout à coup, au coin de la rue des Bons-Enfants, on vit briller l’éclair de plusieurs canons de fusil, et l’on entendit la marche mesurée d’une patrouille qui, apercevant un rassemblement, fit halte à dix pas à peu près du groupe, et, par la voix de son caporal, cria : « Qui vive ? »

– Ami ! cria Maurice, ami ! Avance ici, Lorin.

Celui auquel cette injonction était adressée se remit en marche, et, prenant la tête, s’approcha vivement, suivi de huit hommes.

– Eh ! c’est toi, Maurice, dit le caporal ; ah ! libertin ! que fais-tu dans les rues à cette heure ?

– Tu le vois, je sors de la section des Frères et Amis.

– Oui, pour te rendre dans celle des sœurs et amies ; nous connaissons cela.

 

            Apprenez, ma belle,

            Qu’à minuit sonnant,

            Une main fidèle,

            Une main d’amant

            Ira doucement,

            Se glissant dans l’ombre,

            Tirer les verrous

            Qui, dès la nuit sombre,

            Sont poussés sur vous.

 

Hein ! n’est-ce pas cela ?

– Non, mon ami, tu te trompes ; j’allais rentrer directement chez moi lorsque j’ai trouvé la citoyenne qui se débattait aux mains des citoyens volontaires ; je suis accouru et j’ai demandé pourquoi on la voulait arrêter.

– Je te reconnais bien là, dit Lorin.

 

      Des cavaliers français tel est le caractère.

 

Puis, se retournant vers les enrôlés :

– Et pourquoi arrêtiez-vous cette femme ? demanda le poétique caporal.

– Nous l’avons déjà dit au lieutenant, répondit le chef de la petite troupe : parce qu’elle n’avait point de carte de sûreté.

– Bah ! bah ! dit Lorin, voilà un beau crime !

– Tu ne connais donc pas l’arrêté de la Commune ? demanda le chef des volontaires.

– Si fait ! si fait ! mais il est un autre arrêté qui annule celui-là.

– Lequel ?

– Le voici :

 

      Sur le Pinde et sur le Parnasse,

      Il est décrété par l’Amour

      Que la Beauté, la Jeunesse et la Grâce

      Pourront, à toute heure du jour,

      Circuler sans billet de passe.

 

Hé ! que dis-tu de cet arrêté, citoyen ? Il est galant, ce me semble.

– Oui ; mais il ne me paraît pas péremptoire. D’abord, il ne figure pas dans le Moniteur, puis nous ne sommes ni sur le Pinde ni sur le Parnasse ; ensuite, il ne fait pas jour ; enfin, la citoyenne n’est peut-être ni jeune, ni belle, ni gracieuse.

– Je parie le contraire, dit Lorin. Voyons, citoyenne, prouve-moi que j’ai raison, baisse ta coiffe et que tout le monde puisse juger si tu es dans les conditions du décret.

– Ah ! Monsieur, dit la jeune femme en se pressant contre Maurice, après m’avoir protégée contre vos ennemis, protégez-moi contre vos amis, je vous en supplie !

– Voyez-vous, voyez-vous, dit le chef des enrôlés, elle se cache. M’est avis que c’est quelque espionne des aristocrates, quelque drôlesse, quelque coureuse de nuit.

– Oh ! Monsieur, dit la jeune femme en faisant faire un pas en avant à Maurice et en découvrant un visage ravissant de jeunesse, de beauté et de distinction, que la clarté du réverbère éclaira. Oh ! regardez-moi ; ai-je l’air d’être ce qu’ils disent ?

Maurice demeura ébloui. Jamais il n’avait rien rêvé de pareil à ce qu’il venait de voir. Nous disons à ce qu’il venait de voir, car l’inconnue avait voilé de nouveau son visage presque aussi rapidement qu’elle l’avait découvert.

– Lorin, dit tout bas Maurice, réclame la prisonnière pour la conduire à ton poste ; tu en as le droit, comme chef de patrouille.

– Bon ! dit le jeune caporal, je comprends à demi-mot.

Puis, se retournant vers l’inconnue :

– Allons, allons, la belle, continua-t-il, puisque vous ne voulez pas nous donner la preuve que vous êtes dans les conditions du décret, il faut nous suivre.

– Comment, vous suivre ? dit le chef des enrôlés volontaires.

– Sans doute, nous allons conduire la citoyenne au poste de l’hôtel de ville, où nous sommes de garde, et là nous prendrons des informations sur elle.

– Pas du tout, pas du tout, dit le chef de la première troupe. Elle est à nous, et nous la gardons.

– Ah ! citoyens, citoyens, dit Lorin, nous allons nous fâcher.

– Fâchez-vous ou ne vous fâchez pas, morbleu ! cela nous est bien égal. Nous sommes de vrais soldats de la République, et tandis que vous patrouillez dans les rues, nous allons verser notre sang à la frontière.

– Prenez garde de le répandre en route, citoyens, et c’est ce qui pourra bien vous arriver, si vous n’êtes pas plus polis que vous ne l’êtes.

– La politesse est une vertu d’aristocrate, et nous sommes des sans-culottes, nous, repartirent les enrôlés.

– Allons donc, dit Lorin, ne parlez pas de ces choses-là devant Madame. Elle est peut-être Anglaise. Ne vous fâchez point de la supposition, mon bel oiseau de nuit, ajouta-t-il en se retournant galamment vers l’inconnue.

 

      Un poète l’a dit, et nous, échos indignes,

      Nous allons après lui tout bas le répétant :

          L’Angleterre est un nid de cygnes

          Au milieu d’un immense étang.

 

– Ah ! tu te trahis, dit le chef des enrôlés ; ah ! tu avoues que tu es une créature de Pitt, un stipendié de l’Angleterre, un...

– Silence, dit Lorin, tu n’entends rien à la poésie, mon ami ; aussi je vais te parler en prose. Écoute, nous sommes des gardes nationaux doux et patients, mais tous enfants de Paris, ce qui veut dire que, lorsqu’on nous échauffe les oreilles, nous frappons dru.

– Madame, dit Maurice, vous voyez ce qui se passe, et vous devinez ce qui va se passer ; dans cinq minutes, dix ou onze hommes vont s’égorger pour vous. La cause qu’ont embrassée ceux qui veulent vous défendre mérite-t-elle le sang qu’elle va faire couler ?

– Monsieur, répondit l’inconnue en joignant les mains, je ne puis vous dire qu’une chose, une seule : c’est que, si vous me laissez arrêter, il en résultera pour moi et pour d’autres encore des malheurs si grands, que, plutôt que de m’abandonner, je vous supplierai de me percer le cœur avec l’arme que vous tenez dans la main et de jeter mon cadavre dans la Seine.

– C’est bien, Madame, répondit Maurice, je prends tout sur moi.

Et laissant retomber les mains de la belle inconnue qu’il tenait dans les siennes :

– Citoyens, dit-il aux gardes nationaux, comme votre officier, comme patriote, comme Français, je vous ordonne de protéger cette femme Et toi, Lorin, si toute cette canaille dit un mot, à la baïonnette !

– Apprêtez... armes ! dit Lorin.

– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria l’inconnue en enveloppant sa tête de son capuchon et en s’appuyant contre une borne. Oh ! mon Dieu ! protégez-le.

Les enrôlés volontaires essayèrent de se mettre en défense. L’un d’eux tira même un coup de pistolet dont la balle traversa le chapeau de Maurice.

– Croisez baïonnettes, dit Lorin. Ran plan, plan, plan, plan, plan, plan.

Il y eut alors dans les ténèbres un moment de lutte et de confusion pendant lequel on entendit une ou deux détonations d’armes à feu, puis des imprécations, des cris, des blasphèmes ; mais personne ne vint, car, ainsi que nous l’avons dit, il était sourdement question de massacre, et l’on crut que c’était le massacre qui commençait. Deux ou trois fenêtres seulement s’ouvrirent pour se refermer aussitôt.

Moins nombreux et moins bien armés, les enrôlés volontaires furent en un instant hors de combat. Deux étaient blessés grièvement, quatre autres étaient collés le long de la muraille avec chacun une baïonnette sur la poitrine.

– Là, dit Lorin, j’espère, maintenant, que vous allez être doux comme des agneaux. Quant à toi, citoyen Maurice, je te charge de conduire cette femme au poste de l’hôtel de ville. Tu comprends que tu en réponds.

– Oui, dit Maurice.

Puis tout bas :

– Et le mot d’ordre ? ajouta-t-il.

– Ah ! diable, fit Lorin en se grattant l’oreille, le mot d’ordre... C’est que...

– Ne crains-tu pas que j’en fasse un mauvais usage ?

– Ah ! ma foi, dit Lorin, fais-en l’usage que tu voudras ; cela te regarde.

– Tu dis donc ? reprit Maurice.

– Je dis que je vais te le donner tout à l’heure ; mais laisse-nous d’abord nous débarrasser de ces gaillards-là. Puis, avant de te quitter, je ne serais pas fâché de te dire encore quelques mots de bon conseil.

– Soit, je t’attendrai.

Et Lorin revint vers ses gardes nationaux, qui tenaient toujours en respect les enrôlés volontaires.

– Là, maintenant, en avez-vous assez ? dit-il.

– Oui, chien de Girondin, répondit le chef.

– Tu te trompes, mon ami, répondit Lorin avec calme, et nous sommes meilleurs sans-culottes que toi, attendu que nous appartenons au club des Thermopyles, dont on ne contestera pas le patriotisme, j’espère. Laissez aller les citoyens, continua Lorin, ils ne contestent pas.

– Il n’en est pas moins vrai que si cette femme est une suspecte...

– Si elle était une suspecte, elle se serait sauvée pendant la bataille au lieu d’attendre, comme tu le vois, que la bataille fût finie.

– Hum ! fit un des enrôlés, c’est assez vrai ce que dit là le citoyen Thermopyle.

– D’ailleurs, nous le saurons, puisque mon ami va la conduire au poste, tandis que nous allons aller boire, nous, à la santé de la nation.

– Nous allons aller boire ? dit le chef.

– Certainement, j’ai très soif, moi, et je connais un joli cabaret au coin de la rue Thomas-du-Louvre !

– Eh ! mais que ne disais-tu cela tout de suite, citoyen ? Nous sommes fâchés d’avoir douté de ton patriotisme ; et comme preuve, au nom de la nation et de la loi, embrassons-nous.

– Embrassons-nous, dit Lorin.

Et les enrôlés et les gardes nationaux s’embrassèrent avec enthousiasme. En ce temps-là, on pratiquait aussi volontiers l’accolade que la décollation.

– Allons, amis, s’écrièrent alors les deux troupes réunies, au coin de la rue Thomas-du-Louvre.

– Et nous donc ! dirent les blessés d’une voix plaintive, est-ce que l’on va nous abandonner ici ?

– Ah ! bien, oui, vous abandonner ! dit Lorin ; abandonner des braves qui sont tombés en combattant pour la patrie, contre des patriotes, c’est vrai ; par erreur, c’est encore vrai : on va vous envoyer des civières. En attendant, chantez la Marseillaise, cela vous distraira.

 

            Allez, enfants de la patrie,

            Le jour de gloire est arrivé.

 

Puis, s’approchant de Maurice, qui se tenait avec son inconnue au coin de la rue du Coq, tandis que les gardes nationaux et les volontaires remontaient bras-dessus bras-dessous vers la place du Palais-Égalité.

– Maurice, lui dit-il, je t’ai promis un conseil, le voici. Viens avec nous plutôt que de te compromettre en protégeant la citoyenne, qui me fait l’effet d’être charmante, il est vrai, mais qui n’en est que plus suspecte ; car les femmes charmantes qui courent les rues de Paris à minuit...

– Monsieur, dit la femme, ne me jugez pas sur les apparences, je vous en supplie.

– D’abord, vous dites monsieur, ce qui est une grande faute, entends-tu, citoyenne ? Allons, voilà que je dis vous, moi.

– Eh bien ! oui, oui, citoyen, laisse ton ami accomplir sa bonne action.

– Comment cela ?

– En me reconduisant jusque chez moi, en me protégeant tout le long de la route.

– Maurice ! Maurice ! dit Lorin, songe à ce que tu vas faire ; tu te compromets horriblement.

– Je le sais bien, répondit le jeune homme ; mais que veux-tu ! si je l’abandonne, pauvre femme, elle sera arrêtée à chaque pas par les patrouilles.

– Oh ! oui, oui, tandis qu’avec vous, Monsieur... tandis qu’avec toi, citoyen, je veux dire, je suis sauvée.

– Tu l’entends, sauvée ! dit Lorin. Elle court donc un grand danger ?

– Voyons, mon cher Lorin, dit Maurice, soyons justes. C’est une bonne patriote ou c’est une aristocrate. Si c’est une aristocrate, nous avons eu tort de la protéger ; si c’est une bonne patriote, il est de notre devoir de la préserver.

– Pardon, pardon, cher ami, j’en suis fâché pour Aristote ; mais ta logique est stupide. Te voilà comme celui qui dit :

 

            Iris m’a volé ma raison

            Et me demande ma sagesse.

 

– Voyons, Lorin, dit Maurice, trêve à Dorat, à Parny, à Gentil-Bernard, je t’en supplie. Parlons sérieusement : veux-tu ou ne veux-tu pas me donner le mot de passe ?

– C’est-à-dire, Maurice, que tu me mets dans cette nécessité de sacrifier mon devoir à mon ami, ou mon ami à mon devoir. Or, j’ai bien peur, Maurice, que le devoir ne soit sacrifié.

– Décide-toi donc à l’un ou à l’autre, mon ami. Mais, au nom du ciel, décide-toi tout de suite.

– Tu n’en abuseras pas ?

– Je te le promets.

– Ce n’est pas assez ; jure !

– Et sur quoi ?

– Jure sur l’autel de la patrie.

Lorin ôta son chapeau, le présenta à Maurice du côté de la cocarde, et Maurice, trouvant la chose toute simple, fit sans rire le serment demandé sur l’autel improvisé.

– Et maintenant, dit Lorin, voici le mot d’ordre « Gaule et Lutèce... » Peut-être y en a-t-il qui te diront comme à moi : « Gaule et Lucrèce » ; mais bah ! laisse passer tout de même, c’est toujours romain.

– Citoyenne, dit Maurice, maintenant je suis à vos ordres. Merci, Lorin.

– Bon voyage, dit celui-ci en se recoiffant avec l’autel de la patrie.

Et, fidèle à ses goûts anacréontiques, il s’éloigna en murmurant :

 

          Enfin, ma chère Éléonore,

      Tu l’as connu, ce péché si charmant

      Que tu craignais même en le désirant.

      En le goûtant, tu le craignais encore.

      Eh bien ! dis-moi, qu’a-t-il donc d’effrayant ?...

 

 

 

 

 

 

II

 

 

LA RUE DES FOSSÉS-SAINT-VICTOR.

 

 

Maurice, en se trouvant seul avec la jeune femme, fut un instant embarrassé. La crainte d’être dupe, l’attrait de cette merveilleuse beauté, un vague remords qui égratignait sa conscience pure de républicain exalté, le retinrent au moment où il allait donner son bras à la jeune femme.

– Où allez-vous, citoyenne ? lui dit-il.

– Hélas ! Monsieur, bien loin, lui répondit-elle.

– Mais enfin...

– Du côté du Jardin des Plantes.

– C’est bien ; allons.

– Ah ! mon Dieu ! Monsieur, dit l’inconnue, je vois bien que je vous gêne ; mais sans le malheur qui m’est arrivé, et si je croyais ne courir qu’un danger ordinaire, croyez bien que je n’abuserais pas ainsi de votre générosité.

– Mais enfin, Madame, dit Maurice, qui, dans le tête-à-tête, oubliait le langage imposé par le vocabulaire de la République et en revenait à son langage d’homme, comment se fait-il, en conscience, que vous soyez à cette heure dans les rues de Paris ? Voyez si, excepté nous, il s’y trouve une seule personne.

– Monsieur, je vous l’ai dit ; j’avais été faire une visite au faubourg du Roule. Partie à midi sans rien savoir de ce qui se passe, je revenais sans en rien savoir encore : tout mon temps s’est écoulé dans une maison un peu retirée.

– Oui, murmura Maurice, dans quelque maison de ci-devant, dans quelque repaire d’aristocrate. Avouez, citoyenne, que, tout en me demandant tout haut mon appui, vous riez tout bas de ce que je vous le donne.

– Moi ! s’écria-t-elle, et comment cela ?

– Sans doute, vous voyez un républicain vous servir de guide. Eh bien, ce républicain trahit sa cause, voilà tout.

– Mais, citoyen, dit vivement l’inconnue, vous êtes dans l’erreur, et j’aime autant que vous la République.

– Alors, citoyenne, si vous êtes bonne patriote, vous n’avez rien à cacher. D’où veniez-vous ?

– Oh ! Monsieur, de grâce ! dit l’inconnue.

Il y avait dans ce monsieur une telle expression de pudeur si profonde et si douce, que Maurice crut être fixé sur le sentiment qu’il renfermait.

– Certes, dit-il, cette femme revient d’un rendez-vous d’amour.

Et, sans qu’il comprît pourquoi, il sentit à cette pensée son cœur se serrer.

De ce moment il garda le silence.

Cependant les deux promeneurs nocturnes étaient arrivés à la rue de la Verrerie, après avoir été rencontrés par trois ou quatre patrouilles, qui, au reste, grâce au mot de passe, les avaient laissés circuler librement, lorsqu’à une dernière, l’officier parut faire quelque difficulté.

Maurice alors crut devoir ajouter au mot de passe son nom et sa demeure.

– Bien, dit l’officier, voilà pour toi ; mais la citoyenne...

– Après, la citoyenne ?

– Qui est-elle ?

– C’est... la sœur de ma femme

L’officier les laissa passer.

– Vous êtes donc marié, Monsieur ? murmura l’inconnue.

– Non, Madame, pourquoi cela ?

– Parce qu’alors, dit-elle en riant, vous eussiez eu plus court de dire que j’étais votre femme.

– Madame, dit à son tour Maurice, le nom de femme est un titre sacré et qui ne doit pas se donner légèrement. Je n’ai point l’honneur de vous connaître.

Ce fut à son tour que l’inconnue sentit son cœur se serrer, et elle garda le silence.

En ce moment ils traversaient le pont Marie.

La jeune femme marchait plus vite à mesure que l’on approchait du but de la course.

On traversa le pont de la Tournelle.

– Vous voilà, je crois, dans votre quartier, dit Maurice en posant le pied sur le quai Saint-Bernard.

– Oui, citoyen, dit l’inconnue ; mais c’est justement ici que j’ai le plus besoin de votre secours.

– En vérité, Madame, vous me défendez d’être indiscret, et en même temps vous faites tout ce que vous pouvez pour exciter ma curiosité. Ce n’est pas généreux. Voyons, un peu de confiance ; je l’ai bien méritée, je crois. Ne me ferez-vous point l’honneur de me dire à qui je parle ?

– Vous parlez, Monsieur, reprit l’inconnue en souriant, à une femme que vous avez sauvée du plus grand danger qu’elle ait jamais couru, et qui vous sera reconnaissante toute sa vie.

– Je ne vous en demande pas tant, Madame ; soyez moins reconnaissante, et pendant cette seconde, dites-moi votre nom.

– Impossible.

– Vous l’eussiez dit cependant au premier sectionnaire venu, si l’on vous eût conduite au poste.

– Non, jamais, s’écria l’inconnue.

– Mais alors, vous alliez en prison.

– J’étais décidée à tout.

– Mais la prison dans ce moment-ci...

– C’est l’échafaud, je le sais.

– Et vous eussiez préféré l’échafaud ?

– À la trahison... Dire mon nom, c’était trahir !

– Je vous le disais bien, que vous me faisiez jouer un singulier rôle pour un républicain !

– Vous jouez le rôle d’un homme généreux. Vous trouvez une pauvre femme qu’on insulte, vous ne la méprisez pas quoiqu’elle soit du peuple, et, comme elle peut être insultée de nouveau, pour la sauver du naufrage, vous la reconduisez jusqu’au misérable quartier qu’elle habite ; voilà tout.

– Oui, vous avez raison ; voilà pour les apparences ; voilà ce que j’aurais pu croire si je ne vous avais pas vue, si vous ne m’aviez pas parlé ; mais votre beauté, mais votre langage sont d’une femme de distinction ; or, c’est justement cette distinction, en opposition avec votre costume et avec ce misérable quartier, qui me prouve que votre sortie à cette heure cache quelque mystère ; vous vous taisez... allons, n’en parlons plus. Sommes-nous encore loin de chez vous, Madame ?

En ce moment ils entraient dans la rue des Fossés-Saint-Victor.

– Vous voyez ce petit bâtiment noir, dit l’inconnue à Maurice en étendant la main vers une maison située au-delà des murs du Jardin des Plantes. Quand nous serons là, vous me quitterez.

– Fort bien, Madame. Ordonnez, je suis là pour vous obéir.

– Vous vous fâchez ?

– Moi ? Pas le moins du monde ; d’ailleurs, que vous importe.

– Il m’importe beaucoup, car j’ai encore une grâce à vous demander.

– Laquelle ?

– C’est un adieu bien affectueux et bien franc... un adieu d’ami !

– Un adieu d’ami ! Oh ! vous me faites trop d’honneur, Madame. Un singulier ami que celui qui ne sait pas le nom de son amie, et à qui cette amie cache sa demeure, de peur sans doute d’avoir l’ennui de le revoir.

La jeune femme baissa la tête et ne répondit pas.

– Au reste, Madame, continua Maurice, si j’ai surpris quelque secret, il ne faut pas m’en vouloir ; je n’y tâchais pas.

– Me voici arrivée, Monsieur, dit l’inconnue.

On était en face de la rue Vieille-Saint-Jacques, bordée de hautes maisons noires, percée d’allées obscures, de ruelles occupées par des usines et des tanneries, car à deux pas coule la petite rivière de Bièvre.

– Ici ? dit Maurice. Comment ! c’est ici que vous demeurez ?

– Oui.

– Impossible !

– C’est cependant ainsi. Adieu, adieu donc, mon brave chevalier ; adieu, mon généreux protecteur !

– Adieu, Madame, répondit Maurice avec une légère ironie ; mais dites-moi, pour me tranquilliser, que vous ne courez plus aucun danger.

– Aucun.

– En ce cas, je me retire.

Et Maurice fit un froid salut en se reculant de deux pas en arrière.

L’inconnue demeura un instant immobile à la même place.

– Je ne voudrais cependant pas prendre congé de vous ainsi, dit-elle. Voyons, monsieur Maurice, votre main.

Maurice se rapprocha de l’inconnue et lui tendit la main.

Il sentit alors que la jeune femme lui glissait une bague au doigt.

– Oh ! oh ! citoyenne, que faites-vous donc là ? Vous ne vous apercevez pas que vous perdez une de vos bagues ?

– Oh ! Monsieur, dit-elle, ce que vous faites là est bien mal.

– Il me manquait ce vice, n’est-ce pas, Madame, d’être ingrat ?

– Voyons, je vous en supplie, Monsieur... mon ami. Ne me quittez pas ainsi. Voyons, que demandez-vous ? Que vous faut-il ?

– Pour être payé, n’est-ce pas ? dit le jeune homme avec amertume.

– Non, dit l’inconnue avec une expression enchanteresse, mais pour me pardonner le secret que je suis forcée de garder envers vous.

Maurice, en voyant luire dans l’obscurité ces beaux yeux presque humides de larmes, en sentant frémir cette main tiède entre les siennes, en entendant cette voix qui était presque descendue à l’accent de la prière, passa tout à coup de la colère au sentiment exalté.

– Ce qu’il me faut ? s’écria-t-il. Il faut que je vous revoie.

– Impossible.

– Ne fût-ce qu’une seule fois, une heure, une minute, une seconde.

– Impossible, je vous dis.

– Comment ! demanda Maurice, c’est sérieusement que vous me dites que je ne vous reverrai jamais ?

– Jamais ! répondit l’inconnue comme un douloureux écho.

– Oh ! Madame, dit Maurice, décidément vous vous jouez de moi.

Et il releva sa noble tête en secouant ses longs cheveux à la manière d’un homme qui veut échapper à un pouvoir qui l’étreint malgré lui.

L’inconnue le regardait avec une expression indéfinissable. On voyait qu’elle n’avait pas entièrement échappé au sentiment qu’elle inspirait.

– Écoutez, dit-elle après un moment de silence qui n’avait été interrompu que par un soupir qu’avait inutilement cherché à étouffer Maurice. Écoutez ! me jurez-vous sur l’honneur de tenir vos yeux fermés du moment où je vous le dirai jusqu’à celui où vous aurez compté soixante secondes ? Mais là... sur l’honneur.

– Et, si je le jure, que m’arrivera-t-il ?

– Il arrivera que je vous prouverai ma reconnaissance, comme je vous promets de ne la prouver jamais à personne, fît-on pour moi plus que vous n’avez fait vous-même ; ce qui, au reste, serait difficile.

– Mais enfin puis-je savoir ?...

– Non, fiez-vous à moi, vous verrez...

– En vérité, Madame, je ne sais si vous êtes un ange ou un démon.

– Jurez-vous ?

– Eh bien, oui, je le jure !

– Quelque chose qui arrive, vous ne rouvrirez pas les yeux ?... Quelque chose qui arrive, comprenez-vous bien, vous sentissiez-vous frappé d’un coup de poignard ?

– Vous m’étourdissez, ma parole d’honneur, avec cette exigence.

– Eh ! jurez donc, Monsieur ; vous ne risquez pas grand-chose, ce me semble.

– Eh bien ! je jure, quelque chose qui m’arrive, dit Maurice en fermant les yeux.

Il s’arrêta.

– Laissez-moi vous voir encore une fois, une seule fois, dit-il, je vous en supplie.

La jeune femme rabattit son capuchon avec son sourire qui n’était pas exempt de coquetterie ; et à la lueur de la lune, qui en ce moment même glissait entre deux nuages, il put revoir pour la seconde fois ces longs cheveux pendants en boucles d’ébène, l’arc parfait d’un double sourcil qu’on eût cru dessiné à l’encre de Chine, deux yeux fendus en amande, veloutés et languissants, un nez de la forme la plus exquise, des lèvres fraîches et brillantes comme du corail.

– Oh ! vous êtes belle, bien belle, trop belle ! s’écria Maurice.

– Fermez les yeux, dit l’inconnue.

Maurice obéit.

La jeune femme prit ses deux mains dans les siennes, le tourna comme elle voulut. Soudain une chaleur parfumée sembla s’approcher de son visage, et une bouche effleura sa bouche, laissant entre ses deux lèvres la bague qu’il avait refusée.

Ce fut une sensation rapide comme la pensée, brûlante comme une flamme. Maurice ressentit une commotion qui ressemblait presque à la douleur, tant elle était inattendue et profonde, tant elle avait pénétré au fond du cœur et en avait fait frémir les fibres secrètes.

Il fit un brusque mouvement en étendant les bras devant lui.

– Votre serment ! cria une voix déjà éloignée.

Maurice appuya ses mains crispées sur ses yeux pour résister à la tentation de se parjurer. Il ne compta plus, il ne pensa plus ; il resta muet, immobile, chancelant.

Au bout d’un instant il entendit comme le bruit d’une porte qui se refermait à cinquante ou soixante pas de lui ; puis tout bientôt rentra dans le silence.

Alors il écarta ses doigts, rouvrit les yeux, regarda autour de lui comme un homme qui s’éveille, et peut-être eût-il cru qu’il se réveillait en effet et que tout ce qui venait de lui arriver n’était qu’un songe, s’il n’eût tenu serrée entre ses lèvres la bague qui faisait de cette incroyable aventure une incontestable réalité.

 

 

 

 

 

 

III

 

 

MŒURS DU TEMPS.

 

 

Lorsque Maurice Lindey revint à lui et regarda autour de lui, il ne vit que des ruelles sombres qui s’allongeaient à sa droite et à sa gauche ; il essaya de chercher, de se reconnaître ; mais son esprit était troublé, la nuit était sombre ; la lune, qui était sortie un instant pour éclairer le charmant visage de l’inconnue, était rentrée dans ses nuages. Le jeune homme, après un moment de cruelle incertitude, reprit le chemin de sa maison, située rue du Roule.

En arrivant dans la rue Sainte-Avoye, Maurice fut surpris de la quantité de patrouilles qui circulaient dans le quartier du Temple.

– Qu’y a-t-il donc, sergent ? demanda-t-il au chef d’une patrouille fort affairée qui venait de faire perquisition dans la rue des Fontaines.

– Ce qu’il y a ? dit le sergent. Il y a, mon officier, qu’on a voulu enlever cette nuit la femme Capet et toute sa nichée.

– Et comment cela ?

– Une patrouille de ci-devant qui s’était, je ne sais comment, procuré le mot d’ordre, s’était introduite au Temple sous le costume de chasseurs de la garde nationale, et les devait enlever. Heureusement celui qui représentait le caporal, en parlant à l’officier de garde, l’a appelé monsieur ; il s’est vendu lui-même, l’aristocrate !

– Diable ! fit Maurice. Et a-t-on arrêté les conspirateurs ?

– Non ; la patrouille a gagné la rue, et elle s’est dispersée.

– Et y a-t-il quelque espoir de rattraper ces gaillards-là ?

– Oh ! il n’y en a qu’un qu’il serait bien important de reprendre, le chef, un grand maigre... qui avait été introduit parmi les hommes de garde par un des municipaux de service. Nous a-t-il fait courir, le scélérat ! Mais il aura trouvé une porte de derrière et se sera enfui par les Madelonnettes.

Dans toute autre circonstance, Maurice fût resté toute la nuit avec les patriotes qui veillaient au salut de la République ; mais, depuis une heure, l’amour de la patrie n’était plus sa seule pensée. Il continua donc son chemin, la nouvelle qu’il venait d’apprendre se fondant peu à peu dans son esprit et disparaissant derrière l’évènement qui venait de lui arriver. D’ailleurs, ces prétendues tentatives d’enlèvement étaient devenues si fréquentes, les patriotes eux-mêmes savaient que dans certaines circonstances on s’en servait si bien comme d’un moyen politique, que cette nouvelle n’avait pas inspiré une grande inquiétude au jeune républicain.

En revenant chez lui, Maurice trouva son officieux : à cette époque on n’avait plus de domestique ; Maurice, disons-nous, trouva son officieux l’attendant, et qui, en l’attendant, s’était endormi, et, en dormant, ronflait d’inquiétude.

Il le réveilla avec tous les égards que l’on doit à son semblable, lui fit tirer ses bottes, le renvoya afin de n’être point distrait de sa pensée, se mit au lit, et, comme il se faisait tard et qu’il était jeune, il s’endormit à son tour malgré la préoccupation de son esprit.

Le lendemain, il trouva une lettre sur sa table de nuit.

Cette lettre était d’une écriture fine, élégante et inconnue. Il regarda le cachet : le cachet portait pour devise ce seul mot anglais : Nothing, – Rien.

Il l’ouvrit, elle contenait ces mots

« Merci !

« Reconnaissance éternelle en échange d’un éternel oubli !... »

Maurice appela son domestique ; les vrais patriotes ne les sonnaient plus, la sonnette rappelant la servilité ; d’ailleurs, beaucoup d’officieux mettaient, en entrant chez leurs maîtres, cette condition aux services qu’ils consentaient à leur rendre.

L’officieux de Maurice avait reçu, il y avait trente ans à peu près, sur les fonts baptismaux, le nom de Jean ; mais en 92 il s’était, de son autorité privée, débaptisé, Jean sentant l’aristocratie et le déisme, et s’appelait Scévola.

– Scévola, demanda Maurice, sais-tu ce que c’est que cette lettre ?

– Non, citoyen.

– Qui te l’a remise ?

– Le concierge.

– Qui la lui a apportée ?

– Un commissionnaire sans doute, puisqu’il n’y a pas le timbre de la nation.

– Descends et prie le concierge de monter.

Le concierge monta parce que c’était Maurice qui le demandait, et que Maurice était fort aimé de tous les officieux avec lesquels il était en relation ; mais le concierge déclara que, si c’était tout autre locataire, il l’eût prié de descendre.

Le concierge s’appelait Aristide.

Maurice l’interrogea. C’était un homme inconnu qui, vers les huit heures du matin, avait apporté cette lettre. Le jeune homme eut beau multiplier ses questions, les représenter sous toutes les faces, le concierge ne put lui répondre autre chose. Maurice le pria d’accepter dix francs en l’invitant, si cet homme se représentait, à le suivre sans affectation et à revenir lui dire où il était allé.

Hâtons-nous de dire qu’à la grande satisfaction d’Aristide, un peu humilié par cette proposition de suivre un de ses semblables, l’homme ne revint pas.

Maurice, resté seul, froissa la lettre avec dépit, tira la bague de son doigt, la mit avec la lettre froissée sur sa table de nuit, se retourna le nez contre le mur avec la folle prétention de s’endormir de nouveau ; mais, au bout d’une heure, Maurice, revenu de cette fanfaronnade, baisait la bague et relisait la lettre : la bague était un saphir très beau.

La lettre était, comme nous l’avons dit, un charmant petit billet qui sentait son aristocratie d’une lieue.

Comme Maurice se livrait à cet examen, sa porte s’ouvrit. Maurice remit la bague à son doigt et cacha la lettre sous son traversin. Était-ce pudeur d’un amour naissant ? Était-ce vergogne d’un patriote qui ne veut pas qu’on le sache en relation avec des gens assez imprudents pour écrire un pareil billet, dont le parfum seul pouvait compromettre et la main qui l’avait écrit et celle qui la décachetait ?

Celui qui entrait ainsi était un jeune homme vêtu en patriote, mais en patriote de la plus suprême élégance. Sa carmagnole était de drap fin ; sa culotte était en casimir et ses bas chinés étaient de fine soie. Quant à son bonnet phrygien, il eût fait honte, pour sa forme élégante et sa belle couleur pourprée, à celui de Pâris lui-même.

Il portait en outre à sa ceinture une paire de pistolets de l’ex-fabrique royale de Versailles, et un sabre droit et court pareil à celui des élèves du Champ de Mars.

– Ah ! tu dors, Brutus, dit le nouvel arrivé, et la patrie est en danger. Fi donc !

– Non, Lorin, dit en riant Maurice, je ne dors pas, je rêve.

– Oui, je comprends, à ton Eucharis.

– Eh bien, moi, je ne comprends pas.

– Bah !

– De qui parles-tu ? Quelle est cette Eucharis ?

– Eh bien, la femme...

– Quelle femme ?

– La femme de la rue Saint-Honoré, la femme de la patrouille, l’inconnue pour laquelle nous avons risqué notre tête, toi et moi, hier au soir.

– Oh ! oui, dit Maurice, qui savait parfaitement ce que voulait dire son ami, mais qui seulement faisait semblant de ne le point comprendre, la femme inconnue !

– Et bien, qui était-ce ?

– Je n’en sais rien.

– Était-elle jolie ?

– Peuh ! fit Maurice en allongeant dédaigneusement les lèvres.

– Une pauvre femme oubliée dans quelque rendez-vous amoureux.

 

      .   .   .   .   .   .   Oui, faibles que nous sommes,

      C’est toujours cet amour qui tourmente les hommes

 

– C’est possible, murmura Maurice, auquel cette idée, qu’il avait eue d’abord, répugnait fort à cette heure, et qui préférait voir dans sa belle inconnue une conspiratrice qu’une femme amoureuse.

– Et où demeure-t-elle ?

– Je n’en sais rien.

– Allons donc ! tu n’en sais rien ! impossible !

– Pourquoi cela ?

– Tu l’as reconduite.

– Elle m’a échappé au pont Marie...

– T’échapper, à toi ? s’écria Lorin avec un éclat de rire énorme. Une femme t’échapper, allons donc !

 

            Est-ce que la colombe échappe

            Au vautour, ce tyran des airs,

            Et la gazelle au tigre du désert

            Qui la tient déjà sous la patte ?

 

– Lorin, dit Maurice, ne t’habitueras-tu donc jamais à parler comme tout le monde ? Tu m’agaces horriblement avec ton atroce poésie.

– Comment ! à parler comme tout le monde ! mais je parle mieux que tout le monde, ce me semble. Je parle comme le citoyen Demoustier, en prose et en vers. Quant à ma poésie, mon cher, je sais une Émilie qui ne la trouve pas mauvaise ; mais revenons à la tienne.

– À ma poésie ?

– Non, à ton Émilie.

– Est-ce que j’ai une Émilie ?

– Allons, allons ! ta gazelle se sera faite tigresse et t’aura montré les dents, de sorte que tu es vexé, mais amoureux.

– Moi, amoureux ! dit Maurice en secouant la tête.

– Oui, toi, amoureux.

 

            N’en fais pas un plus long mystère ;

            Les coups qui partent de Cythère

            Frappent au cœur plus sûrement

            Que ceux de Jupiter tonnant.

 

– Lorin, dit Maurice en s’armant d’une clef forée qui était sur sa table de nuit, je te déclare que tu ne diras plus un seul vers que je ne siffle.

– Alors parlons politique. D’ailleurs, j’étais venu pour cela ; sais-tu la nouvelle ?

– Je sais que la veuve Capet a voulu s’évader.

– Bah ! ce n’est rien que cela.

– Qu’y a-t-il donc de plus ?

– Le fameux chevalier de Maison-Rouge est à Paris.

– En vérité ! s’écria Maurice en se levant sur son séant.

– Lui-même en personne.

– Mais quand est-il entré ?

– Hier au soir.

– Comment cela ?

– Déguisé en chasseur de la garde nationale. Une femme, qu’on croit être une aristocrate déguisée en femme du peuple, lui a porté des habits à la barrière ; puis un instant après, ils sont rentrés bras dessus bras dessous. Ce n’est que quand ils ont été passés que la sentinelle a eu quelques soupçons. Il avait vu passer la femme avec un paquet, il la voyait repasser avec une espèce de militaire sous le bras ; c’était louche ; il a donné l’éveil, on a couru après eux. Ils ont disparu dans un hôtel de la rue Saint-Honoré dont la porte s’est ouverte comme par enchantement. L’hôtel avait une seconde sortie sur les Champs-Élysées ; bonsoir ! le chevalier de Maison-Rouge et sa complice se sont évanouis On démolira l’hôtel et l’on guillotinera le propriétaire ; mais cela n’empêchera pas le chevalier de recommencer la tentative qui a déjà échoué, il y a quatre mois pour la première fois, et hier pour la seconde.

– Et il n’est point arrêté ? demanda Maurice.

– Ah ! bien oui, arrête Protée, mon cher, arrête donc Protée ; tu sais le mal qu’a eu Aristée à en venir à bout.

 

      Pastor Aristæus fugiens Peneia Tempe 1.

 

– Prends garde, dit Maurice en portant sa clef à sa bouche.

– Prends garde toi-même, morbleu ! car cette fois ce n’est pas moi que tu siffleras, c’est Virgile.

– C’est juste, et tant que tu ne le traduiras point, je n’ai rien à dire. Mais revenons au chevalier de Maison-Rouge.

– Oui, convenons que c’est un fier homme !

– Le fait est que, pour entreprendre de pareilles choses, il faut un grand courage.

– Ou un grand amour.

– Crois-tu donc à cet amour du chevalier pour la reine ?

– Je n’y crois pas ; je le dis comme tout le monde. D’ailleurs, elle en a rendu bien d’autres amoureux, qu’y aurait-il d’étonnant à ce qu’elle l’eût séduit ? Elle a bien séduit Barnave, à ce qu’on dit.

– N’importe, il faut que le chevalier ait des intelligences dans le Temple même.

– C’est possible :

 

            L’amour brise les grilles

            Et se rit des verrous.

 

– Lorin !

– Ah ! c’est vrai.

– Alors, tu crois cela comme les autres ?

– Pourquoi pas ?

– Parce qu’à ton compte la reine aurait eu deux cents amoureux.

– Deux cents, trois cents, quatre cents. Elle est assez belle pour cela. Je ne dis pas qu’elle les ait aimés ; mais enfin, ils l’ont aimée, elle. Tout le monde voit le soleil, et le soleil ne voit pas tout le monde.

– Alors, tu dis donc que le chevalier de Maison-Rouge... ?

– Je dis qu’on le traque un peu en ce moment-ci, et que s’il échappe aux limiers de la République, ce sera un fin renard.

– Et que fait la Commune dans tout cela ?

– La Commune va rendre un arrêté par lequel chaque maison, comme un registre ouvert, laissera voir, sur sa façade, le nom des habitants et des habitantes. C’est la réalisation de ce rêve des anciens : Que n’existe-t-il une fenêtre au cœur de l’homme pour que tout le monde puisse voir ce qui s’y passe !

– Oh ! excellente idée ! s’écria Maurice.

– De mettre une fenêtre au cœur des hommes ?

– Non, mais de mettre une liste à la porte des maisons.

En effet, Maurice songeait que ce lui serait un moyen de retrouver son inconnue, ou tout au moins quelque trace d’elle qui pût le mettre sur sa voie.

– N’est-ce pas ? dit Lorin. J’ai déjà parié que cette mesure nous donnerait une fournée de cinq cents aristocrates. À propos, nous avons reçu ce matin au club une députation des enrôlés volontaires ; ils sont venus, conduits par nos adversaires de cette nuit, que je n’ai abandonnés qu’ivres morts ; ils sont venus, dis-je, avec des guirlandes de fleurs et des couronnes d’immortelles.

– En vérité ! répliqua Maurice en riant ; et combien étaient-ils ?

– Ils étaient trente ; ils s’étaient fait raser et avaient des bouquets à la boutonnière. « Citoyens du club des Thermopyles, a dit l’orateur, en vrais patriotes que nous sommes, nous désirons que l’union des Français ne soit pas troublée par un malentendu, et nous venons fraterniser de nouveau. »

– Alors... ?

 – Alors, nous avons fraternisé derechef, et en réitérant, comme dit Diafoirus ; on a fait un autel à la patrie avec la table du secrétaire et deux carafes dans lesquelles on a mis des bouquets. Comme tu étais le héros de la fête, on t’a appelé trois fois pour te couronner ; et comme tu n’as pas répondu, attendu que tu n’y étais pas, et qu’il faut toujours que l’on couronne quelque chose, on a couronné le buste de Washington. Voilà l’ordre et la marche selon lesquels a eu lieu la cérémonie.

Comme Lorin achevait ce récit véridique, et qui, à cette époque, n’avait rien de burlesque, on entendit des rumeurs dans la rue, et des tambours, d’abord lointains, puis de plus en plus rapprochés, firent entendre le bruit si commun alors de la générale.

– Qu’est-ce que cela ? demanda Maurice.

– C’est la proclamation de l’arrêté de la Commune, dit Lorin.

– Je cours à la section, dit Maurice en sautant à bas de son lit et en appelant son officieux pour le venir habiller.

– Et moi, je rentre me coucher, dit Lorin : je n’ai dormi que deux heures cette nuit, grâce à tes enragés volontaires. Si l’on ne se bat qu’un peu, tu me laisseras dormir ; si l’on se bat beaucoup, tu viendras me chercher.

– Pourquoi donc t’es-tu fait si beau ? demanda Maurice en jetant un coup d’œil sur Lorin, qui se levait pour se retirer.

– Parce que, pour venir chez toi, je suis forcé de passer rue Béthisy, et que, rue Béthisy, au troisième, il y a une fenêtre qui s’ouvre toujours quand je passe.

– Et tu ne crains pas qu’on te prenne pour un muscadin ?

– Un muscadin, moi ? Ah bien, oui, je suis connu, au contraire, pour un franc sans-culotte. Mais il faut bien faire quelque sacrifice au beau sexe. Le culte de la patrie n’exclut pas celui de l’amour ; au contraire, l’un commande l’autre :

 

      La République a décrété

      Que des Grecs on suivrait les traces

      Et l’autel de la Liberté

      Fait pendant à celui des Grâces.

 

Ose siffler celui-là, je te dénonce comme aristocrate, et je te fais raser de manière à ce que tu ne portes jamais perruque. Adieu, cher ami.

Lorin tendit cordialement à Maurice une main que le jeune secrétaire serra cordialement, et sortit en ruminant un bouquet à Chloris.

 

 

 

 

 

 

IV

 

 

QUEL HOMME C’ÉTAIT QUE LE CITOYEN MAURICE LINDEY.

 

 

Tandis que Maurice Lindey, après s’être habillé précipitamment, se rend à la section de la rue Lepelletier, dont il est, comme on le sait, secrétaire, essayons de retracer aux yeux du public les antécédents de cet homme, qui s’est produit sur la scène par un de ces élans de cœur, familiers aux puissantes et généreuses natures.

Le jeune homme avait dit la vérité pleine et entière, lorsque la veille, en répondant de l’inconnue, il avait dit qu’il se nommait Maurice Lindey, demeurant rue du Roule. Il aurait pu ajouter qu’il était enfant de cette demi-aristocratie accordée aux gens de robe. Ses aïeux avaient marqué, depuis deux cents ans, par cette éternelle opposition parlementaire qui a illustré les noms des Molé et des Maupeou. Son père, le bonhomme Lindey, qui avait passé toute sa vie à gémir contre le despotisme, lorsque, le 14 juillet 89, la Bastille était tombée aux mains du peuple, était mort de saisissement et d’épouvante de voir le despotisme remplacé par une liberté militante, laissant son fils unique, indépendant par sa fortune et républicain par sentiment.

La Révolution, qui avait suivi de si près ce grand évènement, avait donc trouvé Maurice dans toutes les conditions de vigueur et de maturité virile qui conviennent à l’athlète prêt à entrer en lice, éducation républicaine fortifiée par l’assiduité aux clubs et la lecture de tous les pamphlets de l’époque. Dieu sait combien Maurice avait dû en lire. Mépris profond et raisonné de la hiérarchie, pondération philosophique des éléments qui composent le corps, négation absolue de toute noblesse qui n’est pas personnelle, appréciation impartiale du passé, ardeur pour les idées nouvelles, sympathie pour le peuple, mêlée à la plus aristocratique des organisations, tel était au moral, non pas celui que nous avons choisi, mais celui que le journal où nous puisons ce sujet nous a donné pour héros de cette histoire.

Au physique, Maurice Lindey était un homme de cinq pieds huit pouces, âgé de vingt-cinq ou de vingt-six ans, musculeux comme Hercule, beau de cette beauté française qui accuse dans un Franc une race particulière, c’est-à-dire un front pur, des yeux bleus, des cheveux châtains et bouclés, des joues roses et des dents d’ivoire.

Après le portrait de l’homme, la position du citoyen.

Maurice, sinon riche, du moins indépendant, Maurice portant un nom respecté et surtout populaire, Maurice connu par son éducation libérale et pour ses principes plus libéraux encore que son éducation, Maurice s’était placé pour ainsi dire à la tête d’un parti composé de tous les jeunes bourgeois patriotes. Peut-être bien, près des sans-culottes passait-il pour un peu tiède, et près des sectionnaires pour un peu parfumé. Mais il se faisait pardonner sa tiédeur par les sans-culottes, en brisant comme des roseaux fragiles les gourdins les plus noueux, et son élégance par les sectionnaires, en les envoyant rouler à vingt pas d’un coup de poing entre les deux yeux, quand ces deux yeux regardaient Maurice d’une façon qui ne lui convenait pas.

Maintenant, pour le physique, pour le moral et pour le civisme combinés, Maurice avait assisté à la prise de la Bastille ; il avait été de l’expédition de Versailles ; il avait combattu comme un lion au 10 août, et, dans cette mémorable journée, c’était une justice à lui rendre, il avait tué autant de patriotes que de Suisses : car il n’avait pas plus voulu souffrir l’assassin sous la carmagnole que l’ennemi de la République sous l’habit rouge.

C’était lui qui, pour exhorter les défenseurs du château à se rendre et pour empêcher le sang de couler, s’était jeté sur la bouche d’un canon auquel un artilleur parisien allait mettre le feu ; c’était lui qui était entré le premier au Louvre par une fenêtre, malgré la fusillade de cinquante Suisses et d’autant de gentilshommes embusqués ; et déjà, lorsqu’il aperçut les signaux de capitulation, son terrible sabre avait entamé plus de dix uniformes ; alors, voyant ses amis massacrer à loisir des prisonniers qui jetaient leurs armes, qui tendaient leurs mains suppliantes et qui demandaient la vie, il s’était mis à hacher furieusement ses amis, ce qui lui avait fait une réputation digne des beaux jours de Rome et de la Grèce.

La guerre déclarée, Maurice s’enrôla et partit pour la frontière, en qualité de lieutenant, avec les quinze cents premiers volontaires que la ville envoyait contre les envahisseurs, et qui chaque jour devaient être suivis de quinze cents autres.

À la première bataille à laquelle il assista, c’est-à-dire à Jemmapes, il reçut une balle qui, après avoir divisé les muscles d’acier de son épaule, alla s’aplatir sur l’os. Le représentant du peuple connaissait Maurice, il le renvoya à Paris pour qu’il se guérît. Un mois entier, Maurice, dévoré par la fièvre, se roula sur son lit de douleur ; mais janvier le trouva sur pied et commandant, sinon de nom, du moins de fait, le club des Thermopyles, c’est-à-dire cent jeunes gens de la bourgeoisie parisienne, armés pour s’opposer à toute tentative en faveur du tyran Capet ; il y a plus : Maurice, le sourcil froncé par une sombre colère, l’œil dilaté, le front pâle, le cœur étreint par un singulier mélange de haine morale et de pitié physique, assista le sabre au poing à l’exécution du roi, et, seul peut-être dans toute cette foule, demeura muet, lorsque tomba la tête de ce fils de Saint Louis, dont l’âme montait au ciel ; seulement, lorsque cette tête fut tombée, il leva en l’air son redoutable sabre, et tous ses amis crièrent : « Vive la liberté ! » sans remarquer que, cette fois par exception, sa voix ne s’était pas mêlée aux leurs.

Voilà quel était l’homme qui s’acheminait, le matin du 11 mars, vers la rue Lepelletier, et auquel notre histoire va donner plus de relief dans les détails d’une vie orageuse, comme on la menait à cette époque.

Vers dix heures, Maurice arriva à la section dont il était le secrétaire.

L’émoi était grand. Il s’agissait de voter une adresse à la Convention pour réprimer les complots des Girondins. On attendait impatiemment Maurice.

Il n’était question que du retour du chevalier de Maison-Rouge, de l’audace avec laquelle cet acharné conspirateur était rentré pour la deuxième fois dans Paris, où sa tête, il le savait cependant, était mise à prix. On rattachait à cette rentrée la tentative faite la veille au Temple, et chacun exprimait sa haine et son indignation contre les traîtres et les aristocrates.

Mais, contre l’attente générale, Maurice fut mou et silencieux, rédigea habilement la proclamation, termina en trois heures toute sa besogne, demanda si la séance était levée, et, sur la réponse affirmative, prit son chapeau, sortit et s’achemina vers la rue Saint-Honoré.

Arrivé là, Paris lui sembla tout nouveau. Il revit le coin de la rue du Coq, où, pendant la nuit, la belle inconnue lui était apparue se débattant aux mains des soldats. Alors il suivit, depuis la rue du Coq jusqu’au pont Marie, le même chemin qu’il avait parcouru à ses côtés, s’arrêtant où les différentes patrouilles les avaient arrêtés, répétant aux endroits qui le lui rendaient, comme s’ils avaient conservé un écho de leurs paroles, le dialogue qu’ils avaient échangé ; seulement, il était une heure de l’après-midi, et le soleil, qui éclairait toute cette promenade, rendait saillants à chaque pas les souvenirs de la nuit.

Maurice traversa les ponts et arriva bientôt dans la rue Victor, comme on l’appelait alors.

– Pauvre femme ! murmura Maurice, qui n’a pas réfléchi hier que la nuit ne dure que douze heures et que son secret ne durerait probablement pas plus que la nuit. À la clarté du soleil, je vais retrouver la porte par laquelle elle s’est glissée, et qui sait si je ne l’apercevrai pas elle-même à quelque fenêtre ?

Il entra alors dans la rue Vieille-Saint-Jacques, se plaça comme l’inconnue l’avait placé la veille. Un instant il ferma les yeux, croyant peut-être, le pauvre fou ! que le baiser de la veille allait une seconde fois brûler ses lèvres. Mais il n’en ressentit que le souvenir. Il est vrai que le souvenir brûlait encore.

Maurice rouvrit les yeux, vit les deux ruelles, l’une à sa droite, l’autre à sa gauche. Elles étaient fangeuses, mal pavées, garnies de barrières, coupées de petits ponts jetés sur un ruisseau. On y voyait des arcades en poutres, des recoins, vingt portes mal assurées, pourries. C’était le travail grossier dans toute sa misère, la misère dans toute sa hideur. Çà et là un jardin, fermé tantôt par des haies, tantôt par des palissades en échalas, quelques-uns par des murs ; des peaux séchant sous des hangars et répandant cette odieuse odeur de tannerie qui soulève le cœur. Maurice chercha, combina pendant deux heures et ne trouva rien, ne devina rien ; dix fois il revint sur ses pas pour s’orienter. Mais toutes ses tentatives furent inutiles, toutes ses recherches infructueuses. Les traces de la jeune femme semblaient avoir été effacées par le brouillard et la pluie.

– Allons, se dit Maurice, j’ai rêvé. Ce cloaque ne peut avoir un instant servi de retraite à ma belle fée de cette nuit.

Il y avait dans ce républicain farouche une poésie bien autrement réelle que dans son ami aux quatrains anacréontiques, puisqu’il rentra sur cette idée, pour ne pas ternir l’auréole qui éclairait la tête de son inconnue. Il est vrai qu’il rentra désespéré.

– Adieu ! dit-il, belle mystérieuse ; tu m’as traité en sot ou en enfant. En effet, serait-elle venue ici avec moi si elle y demeurait ? Non ! elle n’a fait qu’y passer, comme un cygne sur un marais infect. Et, comme celle de l’oiseau dans l’air, sa trace est invisible.

 

 

 

 

 

 

V

 

 

LE TEMPLE.

 

 

Ce même jour, à la même heure où Maurice, douloureusement désappointé, repassait le pont de la Tournelle, plusieurs municipaux, accompagnés de Santerre, commandant de la garde nationale parisienne, faisaient une visite sévère dans la tour du Temple, transformée en prison depuis le 13 août 1792.

Cette visite s’exerçait particulièrement dans l’appartement du troisième étage, composé d’une antichambre et de trois pièces.

Une de ces chambres était occupée par deux femmes, une jeune fille et un enfant de neuf ans, tous vêtus de deuil.

L’aînée de ces femmes pouvait avoir trente-sept à trente-huit ans. Elle était assise et lisait près d’une table.

La seconde était assise et travaillait à un ouvrage de tapisserie : elle pouvait être âgée de vingt-huit à vingt-neuf ans.

La jeune fille en avait quatorze et se tenait près de l’enfant, qui, malade et couché, fermait les yeux comme s’il dormait, quoique évidemment il fût impossible de dormir au bruit que faisaient les municipaux.

Les uns remuaient les lits, les autres déployaient les pièces de linge ; d’autres enfin, qui avaient fini leurs recherches, regardaient avec une fixité insolente les malheureuses prisonnières, qui se tenaient les yeux obstinément baissés, l’une sur son livre, l’autre sur sa tapisserie, la troisième sur son frère.

L’aînée de ces femmes était grande, pâle et belle ; celle qui lisait paraissait surtout concentrer son attention sur son livre, quoique, selon toute probabilité, ce fussent ses yeux qui lussent et non son esprit.

Alors, un des municipaux s’approcha d’elle, saisit brutalement le livre qu’elle tenait et le jeta au milieu de la chambre.

La prisonnière allongea la main vers la table, prit un second volume et continua de lire.

Le Montagnard fit un geste furieux pour arracher ce second volume, comme il avait fait du premier. Mais à ce geste, qui fit tressaillir la prisonnière qui brodait près de la fenêtre, la jeune fille s’élança, entoura de ses bras la tête de la lectrice et murmura en pleurant :

– Ah ! pauvre, pauvre mère !

Puis elle l’embrassa.

Alors la prisonnière, à son tour, colla la bouche sur l’oreille de la jeune fille, comme pour l’embrasser aussi, et lui dit :

– Marie, il y a un billet caché dans la bouche du poêle, ôtez-le.

– Allons, allons ! dit le municipal en tirant brutalement la jeune fille à lui et en la séparant de sa mère. Aurez-vous bientôt fini de vous embrasser ?

– Monsieur, dit la jeune fille, la Convention a-t-elle décrété que les enfants ne pourront plus embrasser leur mère ?

– Non ; mais elle a décrété qu’on punirait les traîtres, les aristocrates et les ci-devant, et c’est pourquoi nous sommes ici pour interroger. Voyons, Antoinette, réponds.

Celle qu’on interpellait aussi grossièrement ne daigna pas même regarder son interrogateur. Elle détourna la tête au contraire, et une légère rougeur passa sur ses joues pâlies par la douleur et sillonnées par les larmes.

– Il est impossible, continua cet homme, que tu aies ignoré la tentative de cette nuit. D’où vient-elle ?

Même silence de la part de la prisonnière.

– Répondez, Antoinette, dit alors Santerre en s’approchant, sans remarquer le frisson d’horreur qui avait saisi la jeune femme à l’aspect de cet homme, qui, le 21 janvier au matin, était venu prendre au Temple Louis XVI pour le conduire à l’échafaud. Répondez. On a conspiré cette nuit contre la République et essayé de vous soustraire à la captivité que, en attendant la punition de vos crimes, vous inflige la volonté du peuple. Le saviez-vous, dites, que l’on conspirait ?

Marie-Antoinette tressaillit au contact de cette voix qu’elle sembla fuir, en se reculant le plus qu’elle put sur sa chaise. Mais elle ne répondit pas plus à cette question qu’aux deux autres, pas plus à Santerre qu’au municipal.

– Vous ne voulez donc pas répondre ? dit Santerre en frappant violemment du pied.

La prisonnière prit sur la table un troisième volume.

Santerre se retourna ; la brutale puissance de cet homme, qui commandait à 80 000 hommes, qui n’avait eu besoin que d’un geste pour couvrir la voix de Louis XVI mourant, se brisait contre la dignité d’une pauvre prisonnière, dont il pouvait faire tomber la tête à son tour, mais qu’il ne pouvait pas faire plier.

– Et vous, Élisabeth, dit-il à l’autre personne, qui avait un instant interrompu sa tapisserie pour joindre les mains et prier, non pas ces hommes, mais Dieu, – répondrez-vous ?

– Je ne sais ce que vous demandez, dit-elle ; je ne puis donc vous répondre.

– Eh ! morbleu ! citoyenne Capet, dit Santerre en s’impatientant, c’est pourtant clair, ce que je dis là. Je dis qu’on a fait hier une tentative pour vous faire évader et que vous devez connaître les coupables.

– Nous n’avons aucune communication avec le dehors, Monsieur ; nous ne pouvons donc savoir ni ce qu’on fait pour nous, ni ce qu’on fait contre nous.

– C’est bien, dit le municipal, nous allons savoir alors ce que va dire ton neveu.

Et il s’approcha du lit du dauphin.

À cette menace, Marie-Antoinette se leva tout à coup.

– Monsieur, dit-elle, mon fils est malade et dort... Ne le réveillez pas.

– Réponds alors.

– Je ne sais rien.

Le municipal alla droit au lit du petit prisonnier, qui feignait, comme nous l’avons dit, de dormir.

– Allons, allons, réveille-toi, Capet, dit-il en le secouant rudement.

L’enfant ouvrit les yeux et sourit.

Les municipaux alors entourèrent le lit.

La reine, agitée de douleur et de crainte, fit un signe à sa fille, qui profita de ce moment, se glissa dans la chambre voisine, ouvrit une des bouches du poêle, en tira le billet, le brûla, puis aussitôt rentra dans la chambre, et, d’un regard, rassura sa mère.

– Que me voulez-vous ? demanda l’enfant.

– Savoir si tu n’as rien entendu cette nuit ?

– Non, j’ai dormi.

– Tu aimes fort à dormir, à ce qu’il paraît ?

– Oui, parce que quand je dors, je rêve.

– Et que rêves-tu ?

– Que je revois mon père que vous avez tué.

– Ainsi, tu n’as rien entendu ? dit vivement Santerre.

– Rien.

– Ces louveteaux sont, en vérité, bien d’accord avec la louve, dit le municipal furieux ; et, cependant, il y a eu un complot.

La reine sourit.

– Elle nous nargue, l’Autrichienne ! s’écria le municipal. Eh bien, puisqu’il en est ainsi, exécutons dans toute sa rigueur le décret de la Commune. Lève-toi, Capet.

– Que voulez-vous faire ? s’écria la reine s’oubliant elle-même. Ne voyez-vous pas que mon fils est malade, qu’il a de la fièvre ? Voulez-vous donc le faire mourir ?

– Ton fils, dit le municipal, est un sujet d’alarmes continuelles pour le conseil du Temple. C’est lui qui est le point de mire de tous les conspirateurs. On se flatte de vous enlever tous ensemble. Eh bien, qu’on y vienne. – Tison !... – Appelez Tison.

Tison était une espèce de journalier chargé des gros ouvrages du ménage dans la prison. Il arriva.

C’était un homme d’une quarantaine d’années, au teint basané, au visage rude et sauvage, aux cheveux noirs et crépus descendant jusqu’aux sourcils.

– Tison, dit Santerre, qui est venu, hier, apporter des vivres aux détenus ?

Tison cita un nom.

– Et leur linge, qui le leur a apporté ?

– Ma fille.

– Ta fille est donc blanchisseuse ?

– Certainement.

– Et tu lui as donné la pratique des prisonniers ?

– Pourquoi pas ? autant qu’elle gagne cela qu’une autre. Ce n’est plus l’argent des tyrans, c’est l’argent de la nation, puisque la nation paye pour eux.

– On t’a dit d’examiner le linge avec attention.

– Eh bien, est-ce que je ne m’acquitte pas de mon devoir ? À preuve qu’il y avait hier un mouchoir auquel on avait fait deux nœuds, que je l’ai été porter au conseil, qui a ordonné à ma femme de le dénouer, de le repasser, et de le remettre à madame Capet sans lui rien dire.

À cette indication de deux nœuds faits à un mouchoir, la reine tressaillit, ses prunelles se dilatèrent, et madame Élisabeth et elles échangèrent un regard.

– Tison, dit Santerre, ta fille est une citoyenne dont personne ne soupçonne le patriotisme ; mais, à partir d’aujourd’hui, elle n’entrera plus au Temple.

– Oh ! mon Dieu ! dit Tison effrayé, que me dites-vous donc là, vous autres ? Comment ! je ne reverrai plus ma fille que lorsque je sortirai ?

– Tu ne sortiras plus, dit Santerre.

Tison regarda autour de lui sans arrêter sur aucun objet son œil hagard ; et soudain :

– Je ne sortirai plus ! s’écria-t-il. Ah ! c’est comme cela ? Eh bien ! je veux sortir pour tout à fait, moi. Je donne ma démission ; je ne suis pas un traître, un aristocrate, moi, pour qu’on me retienne en prison. Je vous dis que je veux sortir.

– Citoyen, dit Santerre, obéis aux ordres de la Commune, et tais-toi, ou tu pourrais mal t’en trouver ; c’est moi qui te le dis. Reste ici et surveille ce qui s’y passe. On a l’œil sur toi, je t’en préviens.

Pendant ce temps, la reine, qui se croyait oubliée, se rassérénait peu à peu et replaçait son fils dans son lit.

– Fais monter ta femme, dit le municipal à Tison.

Celui-ci obéit, sans mot dire. Les menaces de Santerre l’avaient rendu doux comme un agneau.

La femme Tison monta.

– Viens ici, citoyenne, dit Santerre ; nous allons passer dans l’antichambre, et, pendant ce temps, tu fouilleras les détenues.

– Dis donc, femme, dit Tison, ils ne veulent plus laisser venir notre fille au Temple.

– Comment ! ils ne veulent plus laisser venir notre fille ? Mais nous ne la verrons donc plus, notre fille ?

Tison secoua la tête.

– Qu’est-ce que vous dites donc là ?

– Je dis que nous ferons un rapport au conseil du Temple et que le conseil décidera. En attendant...

– En attendant, dit la femme, je veux revoir ma fille.

– Silence ! dit Santerre ; on t’a fait venir ici pour fouiller les prisonnières, fouille-les, et puis après nous verrons...

– Mais... cependant...

– Oh ! oh ! dit Santerre en fronçant le sourcil ; cela se gâte, ce me semble.

– Fais ce que dit le citoyen général ; fais, femme ; après, tu vois bien qu’il dit que nous verrons.

Et Tison regarda Santerre avec un humble sourire.

– C’est bien, dit la femme ; allez-vous-en, je suis prête à les fouiller.

Ces hommes sortirent.

– Ma chère madame Tison, dit la reine, croyez bien...

– Je ne crois rien, citoyenne Capet, dit l’horrible femme en grinçant des dents, si ce n’est que c’est toi qui es cause de tous les malheurs du peuple. Aussi que je trouve quelque chose de suspect sur toi, et tu verras.

Quatre hommes restèrent à la porte pour prêter main-forte à la femme Tison, si la reine résistait.

On commença par la reine.

On trouva sur elle un mouchoir noué de trois nœuds, qui semblait malheureusement une réponse préparée à celui dont avait parlé Tison, un crayon, un scapulaire et de la cire à cacheter.

– Ah ! je le savais bien, dit la femme Tison ; je l’avais bien dit aux municipaux, qu’elle écrivait, l’Autrichienne ! L’autre jour, j’avais trouvé une goutte de cire sur la bobèche du chandelier.

– Oh ! Madame, dit la reine avec un accent suppliant, ne montrez que le scapulaire.

– Ah bien, oui, dit la femme, de la pitié pour toi !... Est-ce qu’on en a pour moi, de la pitié ?... On me prend ma fille.

Madame Élisabeth et madame Royale n’avaient rien sur elles.

La femme Tison rappela les municipaux, qui rentrèrent, Santerre à leur tête ; elle leur remit les objets trouvés sur la reine, qui passèrent de main en main et furent l’objet d’un nombre infini de conjectures ; le mouchoir noué de trois nœuds, surtout, exerça longuement l’imagination des persécuteurs de la race royale.

– Maintenant, dit Santerre, nous allons te lire l’arrêté de la Convention.

– Quel arrêté ? demanda la reine.

– L’arrêté qui ordonne que tu seras séparée de ton fils.

– Mais c’est donc vrai que cet arrêté existe ?

– Oui. La Convention a trop grand souci d’un enfant confié à sa garde par la nation, pour le laisser en compagnie d’une mère aussi dépravée que toi...

Les yeux de la reine jetèrent des éclairs.

– Mais formulez une accusation, au moins, tigres que vous êtes !

– Ce n’est parbleu pas difficile, dit un municipal, voilà...

Et il prononça une de ces accusations infâmes, comme Suétone en porte contre Agrippine.

– Oh ! s’écria la reine, debout, pâle et superbe d’indignation, j’en appelle au cœur de toutes les mères.

– Allons, allons, dit le municipal, tout cela est bel et bien ; mais nous sommes déjà ici depuis deux heures, et nous ne pouvons pas perdre toute la journée ; lève-toi, Capet, et suis-nous.

– Jamais ! jamais ! s’écria la reine s’élançant entre les municipaux et le jeune Louis, et s’apprêtant à défendre l’approche du lit, comme une tigresse fait de sa tanière, jamais je ne me laisserai enlever mon enfant !

– Oh ! Messieurs, dit madame Élisabeth en joignant les mains avec une admirable expression de prière, Messieurs, au nom du ciel ! ayez pitié de deux mères !

– Parlez, dit Santerre, dites les noms, avouez le projet de vos complices, expliquez ce que voulaient dire ces nœuds faits au mouchoir apporté avec votre linge par la fille Tison, et ceux faits au mouchoir trouvé dans votre poche, alors on vous laissera votre fils.

Un regard de madame Élisabeth sembla supplier la reine de faire ce sacrifice terrible.

Mais celle-ci, essuyant fièrement une larme qui brillait, comme un diamant, au coin de sa paupière :

– Adieu, mon fils, dit-elle. N’oubliez jamais votre père qui est au ciel, votre mère qui ira bientôt le rejoindre ; redites, tous les soirs et tous les matins, la prière que je vous ai apprise. Adieu, mon fils.

Elle lui donna un dernier baiser ; et, se relevant froide et inflexible :

– Je ne sais rien, Messieurs, dit-elle ; faites ce que vous voudrez.

Mais il eût fallu à cette reine plus de force que n’en contenait le cœur d’une femme, et surtout le cœur d’une mère. Elle retomba anéantie sur une chaise, tandis qu’on emportait l’enfant, dont les larmes coulaient et qui lui tendait les bras, mais sans jeter un cri.

La porte se referma derrière les municipaux qui emportaient l’enfant royal, et les trois femmes demeurèrent seules.

Il y eut un moment de silence désespéré, interrompu seulement par quelques sanglots.

La reine le rompit la première.

– Ma fille, dit-elle, et ce billet ?

– Je l’ai brûlé, comme vous me l’avez dit, ma mère.

– Sans le lire ?

– Sans le lire.

– Adieu donc, dernière lueur, suprême espérance ! murmura madame Élisabeth.

– Oh ! vous avez raison, vous avez raison, ma sœur, c’est trop souffrir !

Puis, se retournant vers sa fille :

– Mais vous avez vu l’écriture du moins, Marie ?

– Oui, ma mère, un moment.

La reine se leva, alla regarder à la porte pour voir si elle n’était point observée, et, tirant une épingle de ses cheveux, elle s’approcha de la muraille, fit sortir d’une fente un petit papier plié en forme de billet, et, montrant ce billet à madame Royale :

– Rappelez tous vos souvenirs avant de me répondre, ma fille, dit-elle ; l’écriture était-elle la même que celle-ci ?

– Oui, oui, ma mère, s’écria la princesse, oui, je la reconnais !

– Dieu soit loué ! s’écria la reine en tombant à genoux avec ferveur. S’il a pu écrire, depuis ce matin, c’est qu’il est sauvé, alors. Merci, mon Dieu ! merci ! un si noble ami méritait bien un de tes miracles.

– De qui parlez-vous donc, ma mère ? demanda madame Royale. Quel est cet ami ? Dites-moi son nom, que je le recommande à Dieu dans mes prières.

– Oui, vous avez raison, ma fille ; ne l’oubliez jamais, ce nom, car c’est le nom d’un gentilhomme plein d’honneur et de bravoure ; celui-là n’est pas dévoué par ambition, car il ne s’est révélé qu’aux jours du malheur. Il n’a jamais vu la reine de France, ou plutôt la reine de France ne l’a jamais vu, et il voue sa vie à la défendre. Peut-être sera-t-il récompensé, comme on récompense aujourd’hui toute vertu, par une mort terrible... Mais... s’il meurt... oh ! là-haut ! là-haut ! je le remercierai... Il s’appelle.

La reine regarda avec inquiétude autour d’elle et baissa la voix :

– Il s’appelle le chevalier de Maison-Rouge... Priez pour lui !

 

 

 

 

 

 

VI

 

 

SERMENT DE JOUEUR. – GENEVIÈVE.

 

 

La tentative d’enlèvement, si contestable qu’elle fût, puisqu’elle n’avait eu aucun commencement d’exécution, avait excité la colère des uns et l’intérêt des autres. Ce qui corroborait, d’ailleurs, cet évènement, de probabilité presque matérielle, c’est que le comité de sûreté générale apprit que, depuis trois semaines ou un mois, une foule d’émigrés étaient rentrés en France par différents points de la frontière. Il était évident que des gens qui risquaient ainsi leur tête, ne la risquaient pas sans dessein, et que ce dessein était, selon toute probabilité, de concourir à l’enlèvement de la famille royale.

Déjà, sur la proposition du conventionnel Osselin, avait été promulgué le décret terrible qui condamnait à mort tout émigré convaincu d’avoir remis le pied en France, tout Français convaincu d’avoir eu des projets d’émigration, tout particulier convaincu d’avoir aidé dans sa fuite, ou dans son retour, un émigré ou un émigrant, enfin tout citoyen convaincu d’avoir donné asile à un émigré.

Cette terrible loi inaugurait la Terreur. Il ne manquait plus que la loi des suspects.

Le chevalier de Maison-Rouge était un ennemi trop actif et trop audacieux pour que sa rentrée dans Paris et son apparition au Temple n’entraînassent point les plus graves mesures. Des perquisitions, plus sévères qu’elles ne l’avaient jamais été, furent exécutées dans une foule de maisons suspectes. Mais, hormis la découverte de quelques femmes émigrées qui se laissèrent prendre, et de quelques vieillards qui ne se soucièrent pas de disputer aux bourreaux le peu de jours qui leur restaient, les recherches n’aboutirent à aucun résultat.

Les sections, comme on le pense bien, furent, à la suite de cet évènement, fort occupées pendant plusieurs jours, et, par conséquent, le secrétaire de la section Le-pelletier, l’une des plus influentes de Paris, eut peu de temps pour penser à son inconnue.

D’abord, et comme il l’avait résolu en quittant la rue Vieille-Saint-Jacques, il avait tenté d’oublier ; mais, comme lui avait dit son ami Lorin :

 

      En songeant qu’il faut qu’on oublie,

      On se souvient.

 

Maurice, cependant, n’avait rien dit ni rien avoué. Il avait renfermé dans son cœur tous les détails de cette aventure qui avaient pu échapper à l’investigation de son ami. Mais celui-ci, qui connaissait Maurice pour une joyeuse et expansive nature, et qui le voyait maintenant sans cesse rêveur et cherchant la solitude, se doutait bien, comme il le disait, que ce coquin de Cupidon avait passé par là.

Il est à remarquer que, parmi ses dix-huit siècles de monarchie, la France a eu peu d’années aussi mythologiques que l’an de grâce 1793.

Cependant, le chevalier n’était pas pris ; on n’entendait plus parler de lui. La reine, veuve de son mari et orpheline de son enfant, se contentait de pleurer, quand elle était seule, entre sa fille et sa sœur.

Le jeune dauphin commençait, aux mains du cordonnier Simon, ce martyre qui devait, en deux ans, le réunir à son père et à sa mère. Il y eut un instant de calme.

Le volcan montagnard se reposait avant de dévorer les Girondins.

Maurice sentit le poids de ce calme, comme on sent la lourdeur de l’atmosphère en temps d’orage, et, ne sachant que faire d’un loisir qui le livrait tout entier à l’ardeur d’un sentiment qui, s’il n’était pas l’amour, lui ressemblait fort, il relut la lettre, baisa son beau saphir, et résolut, malgré le serment qu’il avait fait, d’essayer d’une dernière tentative, se promettant bien que celle-là serait la dernière.

Le jeune homme avait bien pensé à une chose : c’était de s’en aller à la section du Jardin des Plantes, et là, de demander des renseignements au secrétaire son collègue. Mais cette première idée, et nous pourrions même dire cette seule idée qu’il avait eue que sa belle inconnue était mêlée à quelque trame politique, le retint ; l’idée qu’une indiscrétion de sa part pouvait conduire cette femme charmante à la place de la Révolution, et faire tomber cette tête d’ange sur l’échafaud, faisait passer un horrible frisson dans les veines de Maurice.

Il se décida donc à tenter l’aventure seul et sans aucun renseignement. Son plan, d’ailleurs, était bien simple. Les listes placées sur chaque porte devaient lui donner les premiers indices ; puis des interrogatoires aux concierges devaient achever d’éclaircir ce mystère. En sa qualité de secrétaire de la section Lepelletier, il avait plein et entier droit d’interrogatoire.

D’ailleurs, Maurice ignorait le nom de son inconnue, mais il devait être conduit par les analogies. Il était impossible qu’une si charmante créature n’eût pas un nom en harmonie avec sa forme : quelque nom de sylphide, de fée ou d’ange ; car, à son arrivée sur la terre, on aurait dû saluer sa venue comme celle d’un être supérieur et surnaturel.

Le nom le guiderait donc infailliblement.

Maurice revêtit une carmagnole de gros drap brun, se coiffa du bonnet rouge des grands jours, et partit, pour son exploration, sans prévenir personne.

II avait à la main un de ces gourdins noueux qu’on appelait une constitution, et, emmanchée à son poignet vigoureux, cette arme avait la valeur de la massue d’Hercule. Il avait dans sa poche sa commission de secrétaire de la section Lepelletier. C’était à la fois sa sûreté physique et sa garantie morale.

Il se mit donc à parcourir de nouveau la rue Saint-Victor, la rue Vieille-Saint-Jacques, lisant, à la lueur du jour défaillant, tous ces noms écrits d’une main plus ou moins exercée sur le panneau de chaque porte.

Maurice en était à sa centième maison, et par conséquent à sa centième liste, sans que rien eût pu lui faire croire encore qu’il fût le moins du monde sur la trace de son inconnue, qu’il ne voulait reconnaître qu’à la condition que s’offrirait à ses yeux un nom dans le genre de celui qu’il avait rêvé, lorsqu’un brave cordonnier, voyant l’impatience répandue sur la figure du lecteur, ouvrit sa porte, sortit avec sa courroie de cuir et son poinçon, et, regardant Maurice par-dessus ses lunettes :

– Veux-tu avoir quelque renseignement sur les locataires de cette maison, citoyen ? dit-il. En ce cas, parle, je suis prêt à te répondre.

– Merci, citoyen, balbutia Maurice, mais je cherchais le nom d’un ami.

– Dis ce nom, citoyen, je connais tout le monde dans ce quartier. Où demeurait cet ami ?

– Il demeurait, je crois, rue Vieille-Saint-Jacques ; mais j’ai peur qu’il n’ait déménagé.

– Mais comment se nommait-il ? Il faut que je sache son nom.

Maurice surpris resta un instant hésitant ; puis il prononça le premier nom qui se présenta à sa mémoire.

– René, dit-il.

– Et son état ?

Maurice était entouré de tanneries.

– Garçon tanneur, dit-il.

– Dans ce cas, dit un bourgeois qui venait de s’arrêter là et qui regardait Maurice avec une certaine bonhomie, qui n’était pas exempte de défiance, il faudrait s’adresser au maître.

– C’est juste, ça, dit le portier, c’est très juste ; les maîtres savent les noms de leurs ouvriers, et voilà le citoyen Dixmer, tiens, qui est directeur de tannerie et qui a plus de cinquante ouvriers dans sa tannerie, il peut te renseigner, lui.

Maurice se retourna et vit un bon bourgeois d’une taille élevée, d’un visage placide, d’une richesse de costume qui annonçait l’industriel opulent.

– Seulement, comme l’a dit le citoyen portier, continua le bourgeois, il faudrait savoir le nom de famille.

– Je l’ai dit : René.

– René n’est qu’un nom de baptême, et c’est le nom de famille que je demande. Tous les ouvriers inscrits chez moi le sont sous leur nom de famille.

– Ma foi, dit Maurice, que cette espèce d’interrogatoire commençait à impatienter, le nom de famille, je ne le sais pas.

– Comment ! dit le bourgeois avec un sourire dans lequel Maurice crut remarquer plus d’ironie qu’il n’en voulait laisser paraître, comment, citoyen, tu ne sais pas le nom de famille de ton ami ?

– Non.

– En ce cas, il est probable que tu ne le retrouveras pas.

Et le bourgeois, saluant gracieusement Maurice, fit quelques pas et entra dans une maison de la rue Vieille-Saint-Jacques.

– Le fait est que, si tu ne sais pas son nom de famille..., dit le portier.

– Eh bien, non, je ne le sais pas, dit Maurice, qui n’aurait pas été fâché, pour avoir une occasion de faire déborder sa mauvaise humeur, qu’on lui cherchât une querelle, et même, il faut le dire, qui n’était pas éloigné d’en chercher une exprès. Qu’as-tu à dire à cela ?

– Rien, citoyen, rien du tout ; seulement, si tu ne sais pas le nom de ton ami, il est probable, comme te l’a dit le citoyen Dixmer, il est probable que tu ne le retrouveras point.

Et le citoyen portier rentra dans sa loge en haussant les épaules.

Maurice avait bonne envie de rosser le citoyen portier, mais ce dernier était vieux : sa faiblesse le sauva. Vingt ans de moins, et Maurice eût donné le spectacle scandaleux de l’égalité devant la loi, mais de l’inégalité devant la force.

D’ailleurs, la nuit allait tomber, et Maurice n’avait plus que quelques minutes de jour.

Il en profita pour s’engager d’abord dans la première ruelle, ensuite dans la seconde ; il en examina chaque porte, il en sonda chaque recoin, regarda par-dessus chaque palissade, se hissa au-dessus de chaque mur, lança un coup d’œil dans l’intérieur de chaque grille, par le trou de chaque serrure, heurta à quelques magasins déserts sans avoir de réponse, enfin consuma près de deux heures dans cette recherche inutile.

Neuf heures du soir sonnèrent. Il faisait nuit close : on n’entendait plus aucun bruit, on n’apercevait plus aucun mouvement dans ce quartier désert, d’où la vie semblait s’être retirée avec le jour.

Maurice, désespéré, allait faire un mouvement rétrograde, quand tout à coup, au détour d’une étroite allée, il vit briller une lumière. Il s’aventura aussitôt dans le passage sombre, sans remarquer qu’au moment même où il s’y enfonçait, une tête curieuse qui, depuis un quart d’heure, du milieu d’un massif d’arbres s’élevant au-dessus de la muraille, suivait tous ses mouvements, venait de disparaître avec précipitation derrière cette muraille.

Quelques secondes après que la tête eut disparu, trois hommes, sortant par une petite porte percée dans cette même muraille, allèrent se jeter dans l’allée où venait de se perdre Maurice, tandis qu’un quatrième, pour plus grande précaution, fermait la porte de cette allée.

Maurice, au bout de l’allée, avait trouvé une cour : c’était de l’autre côté de cette cour que brillait la lumière. Il frappa à la porte d’une maison pauvre et solitaire ; mais, au premier coup qu’il frappa, la lumière s’éteignit.

Maurice redoubla, mais nul ne répondit à son appel : il vit que c’était un parti pris de ne pas répondre. Il comprit qu’il perdrait inutilement son temps à frapper, traversa la cour et rentra sous l’allée.

En même temps la porte de la maison tourna doucement sur ses gonds ; trois hommes en sortirent et un coup de sifflet retentit.

Maurice se retourna et vit trois ombres à la distance de deux longueurs de son bâton.

Dans les ténèbres, à la lueur de cette espèce de lumière qui existe toujours pour les yeux depuis longtemps habitués à l’obscurité, reluisaient trois lames aux reflets fauves.

Maurice comprit qu’il était cerné. Il voulut faire le moulinet avec son bâton ; mais l’allée était si étroite que son bâton toucha les deux murs. Au même instant un violent coup, porté sur la tête, l’étourdit. C’était une agression imprévue faite par les quatre hommes qui étaient sortis de la muraille. Sept hommes se jetèrent à la fois sur Maurice, et, malgré une résistance désespérée, le terrassèrent, lui lièrent les mains et lui bandèrent les yeux.

Maurice n’avait pas jeté un cri, n’avait pas appelé à l’aide. La force et le courage veulent toujours se suffire à eux-mêmes et semblent avoir honte d’un secours étranger.

D’ailleurs, Maurice eût appelé que, dans ce quartier désert, personne ne fût venu.

Maurice fut donc lié et garrotté sans, comme nous l’avons dit, qu’il eût poussé une plainte.

Il avait réfléchi, au reste, que si on lui bandait les yeux, ce n’était pas pour le tuer tout de suite. À l’âge de Maurice, tout répit est un espoir.

Il recueillit donc toute sa présence d’esprit et attendit.

– Qui es-tu ? demanda une voix encore animée par la lutte.

– Je suis un homme que l’on assassine, répondit Maurice.

– Il y a plus, tu es un homme mort, si tu parles haut, que tu appelles ou que tu cries.

– Si j’eusse dû crier, je n’eusse point attendu jusqu’à présent.

– Es-tu prêt à répondre à mes questions ?

– Questionnez d’abord, je verrai après si je dois répondre.

– Qui t’envoie ici ?

– Personne.

– Tu y viens donc de ton propre mouvement ?

– Oui.

– Tu mens.

Maurice fit un mouvement terrible pour dégager ses mains ; la chose était impossible.

– Je ne mens jamais, dit-il.

– En tout cas, que tu viennes de ton propre mouvement, ou que tu sois envoyé, tu es un espion.

– Et vous des lâches !

– Des lâches, nous ?

– Oui, vous êtes sept ou huit contre un homme garrotté, et vous insultez cet homme. Lâches ! lâches ! lâches !

Cette violence de Maurice, au lieu d’aigrir ses adversaires, parut les calmer : cette violence même était la preuve que le jeune homme n’était pas ce dont on l’accusait ; un véritable espion eût tremblé et demandé grâce.

– Il n’y a pas d’insulte là, dit une voix plus douce, mais en même temps plus impérieuse qu’aucune de celles qui avaient parlé. Dans le temps où nous vivons, on peut être espion sans être malhonnête homme ; seulement, on risque sa vie.

– Soyez le bienvenu, vous qui avez prononcé cette parole, j’y répondrai loyalement.

– Qu’êtes-vous venu faire dans ce quartier ?

– Y chercher une femme.

Un murmure d’incrédulité accueillit cette excuse. Ce murmure grossit et devint un orage.

– Tu mens ! reprit la même voix. Il n’y a point de femme, et nous savons ce que nous entendons par femme, il n’y a point de femme à poursuivre dans ce quartier ; avoue ton projet, ou tu mourras.

– Allons donc, dit Maurice. Vous ne me tueriez pas pour le plaisir de me tuer, à moins que vous ne soyez de véritables brigands.

Et Maurice fit un second effort plus violent et plus inattendu encore que le premier pour dégager ses mains de la corde qui les liait ; mais soudain un froid douloureux et aigu lui déchira la poitrine.

Maurice fit malgré lui un mouvement en arrière.

– Ah ! tu sens cela, dit un des hommes. Eh bien, il y a encore huit pouces pareils au pouce avec lequel tu viens de faire connaissance.

– Alors achevez, dit Maurice avec résignation. Ce sera fini tout de suite au moins.

– Qui es-tu ? Voyons ! dit la voix douce et impérieuse à la fois.

– C’est mon nom que vous voulez savoir ?

– Oui, ton nom ?

– Je suis Maurice Lindey.

– Quoi ! s’écria une voix, Maurice Lindey, le révoluti... le patriote ? Maurice Lindey, secrétaire de la section Lepelletier ?

Ces paroles furent prononcées avec tant de chaleur que Maurice vit bien qu’elles étaient décisives. Y répondre, c’était, d’une façon ou de l’autre, fixer invariablement son sort.

Maurice était incapable d’une lâcheté. Il se redressa en vrai Spartiate, et dit d’une voix ferme :

– Oui, Maurice Lindey ; oui, Maurice Lindey, le secrétaire de la section Lepelletier ; oui, Maurice Lindey, le patriote, le révolutionnaire, le Jacobin ; Maurice Lindey enfin, dont le plus beau jour sera celui où il mourra pour la liberté.

Un silence de mort accueillit cette réponse.

Maurice Lindey présentait sa poitrine, attendant d’un moment à l’autre que la lame dont il avait senti la pointe seulement, se plongeât tout entière dans son cœur.

– Est-ce bien vrai ? dit après quelques secondes une voix qui trahissait quelque émotion. Voyons, jeune homme, ne mens pas.

– Fouillez dans ma poche, dit Maurice, et vous trouverez ma commission. Regardez sur ma poitrine, et si mon sang ne les a pas effacées, vous trouverez mes initiales, un M et un L brodés sur ma chemise.

Aussitôt Maurice se sentit enlever par des bras vigoureux. Il fut porté pendant un espace assez court. Il entendit ouvrir une première porte, puis une seconde. Seulement, la seconde était plus étroite que la première, car à peine si les hommes qui le portaient y purent passer avec lui.

Les murmures et les chuchotements continuaient.

– Je suis perdu, se dit à lui-même Maurice ; ils vont me mettre une pierre au cou et me jeter dans quelque trou de la Bièvre.

Mais, au bout d’un instant, il sentit que ceux qui le portaient montaient quelques marches. Un air plus tiède frappa son visage, et on le déposa sur un siège. Il entendit fermer une porte à double tour, des pas s’éloignèrent. Il crut sentir qu’on le laissait seul. Il prêta l’oreille avec autant d’attention que peut le faire un homme dont la vie dépend d’un mot, et il crut entendre que cette même voix, qui avait déjà frappé son oreille par un mélange de fermeté et de douceur, disait aux autres :

– Délibérons.

Un quart d’heure s’écoula qui parut un siècle à Maurice. Rien de plus naturel : jeune, beau, vigoureux, soutenu dans sa force par cent amis dévoués, avec lesquels il rêvait parfois l’accomplissement de grandes choses, il se sentait tout à coup, sans préparation aucune, exposé à perdre la vie dans un guet-apens ignoble.

Il comprenait qu’on l’avait renfermé dans une chambre quelconque ; mais était-il surveillé ?

Il essaya un nouvel effort pour rompre ses liens. Ses muscles d’acier se gonflèrent et se roidirent, la corde lui entra dans les chairs, mais ne se rompit pas.

Le plus terrible, c’est qu’il avait les mains liées derrière le dos et qu’il ne pouvait arracher son bandeau. S’il avait pu voir, peut-être eût-il pu fuir.

Cependant, ces diverses tentatives s’étaient accomplies sans que personne s’y opposât, sans que rien bougeât autour de lui ; il en augura qu’il était seul.

Ses pieds foulaient quelque chose de moelleux et de sourd, du sable, de la terre grasse, peut-être. Une odeur âcre et pénétrante frappait son odorat et dénonçait la présence de substances végétales. Maurice pensa qu’il était dans une serre ou dans quelque chose de pareil. Il fit quelques pas, heurta un mur, se retourna pour tâter avec ses mains, sentit des instruments aratoires, et poussa une exclamation de joie.

Avec des efforts inouïs, il parvint à explorer tous ces instruments les uns après les autres. Sa fuite devenait alors une question de temps : si le hasard ou la Providence lui donnait cinq minutes, et si parmi ces ustensiles il trouvait un instrument tranchant, il était sauvé.

Il trouva une bêche.

Ce fut, par la manière dont Maurice était lié, toute une lutte pour retourner cette bêche, de façon à ce que le fer fût en haut. Sur ce fer, qu’il maintenait contre le mur avec ses reins, il coupa ou plutôt il usa la corde qui lui liait les poignets. L’opération était longue, le fer de la bêche tranchait lentement. La sueur lui coulait sur le front ; il entendit comme un bruit de pas qui se rapprochait. Il fit un dernier effort, violent, inouï, suprême ; la corde, à moitié usée, se rompit.

Cette fois, ce fut un cri de joie qu’il poussa ; il était sûr du moins de mourir en se défendant.

Maurice arracha le bandeau de dessus ses yeux.

Il ne s’était pas trompé ; il était dans une espèce, non pas de serre, mais de pavillon où l’on avait serré quelques-unes de ces plantes grasses qui ne peuvent passer la mauvaise saison en plein air. Dans un coin, étaient ces instruments de jardinage dont l’un lui avait rendu un si grand service. En face de lui était une fenêtre : il s’élança vers la fenêtre ; elle était grillée, et un homme armé d’une carabine était placé en sentinelle devant.

De l’autre côté du jardin, à trente pas de distance à peu près, s’élevait un petit kiosque qui faisait pendant à celui où était Maurice. Une jalousie était baissée, mais à travers cette jalousie brillait une lumière.

Il s’approcha de la porte et écouta : une autre sentinelle passait et repassait devant la porte. C’étaient ses pas qu’il avait entendus.

Mais au fond du corridor retentissaient des voix confuses ; la délibération avait visiblement dégénéré en discussion. Maurice ne pouvait entendre avec suite ce qui se disait. Cependant quelques mots pénétraient jusqu’à lui, et parmi ces mots, comme si pour ceux-là seuls la distance était moins grande, il entendait les mots espion, poignard, mort.

Maurice redoubla d’attention. Une porte s’ouvrit, et il entendit plus distinctement.

– Oui, disait une des voix, oui, c’est un espion, il a découvert quelque chose, et il est certainement envoyé pour surprendre nos secrets. En le délivrant, nous courons le risque qu’il nous dénonce.

– Mais sa parole ? dit une voix.

– Sa parole, il la donnera, puis il la trahira. Est-ce qu’il est gentilhomme pour qu’on se fie à sa parole ?

Maurice grinça des dents à cette idée que quelques gens avaient encore la prétention qu’il fallût être gentilhomme pour garder la foi jurée.

– Mais nous connaît-il pour nous dénoncer ?

– Non certes, il ne nous connaît pas, il ne sait pas ce que nous faisons ; mais il sait l’adresse, il reviendra, et cette fois il reviendra bien accompagné.

L’argument parut péremptoire.

– Eh bien, dit la voix qui déjà plusieurs fois avait frappé Maurice comme devant être celle du chef, c’est donc décidé ?

– Mais oui, cent fois oui ; je ne vous comprends pas avec votre magnanimité, mon cher ; si le comité de salut public nous tenait, vous verriez s’il ferait toutes ces façons.

– Ainsi donc vous persistez dans votre décision, Messieurs ?

– Sans doute, et vous n’allez pas, j’espère, vous y opposer.

– Je n’ai qu’une voix, messieurs, elle a été pour qu’on lui rendît la liberté. Vous en avez six, elles ont été toutes six pour la mort. Va donc pour la mort.

La sueur qui coulait sur le front de Maurice se glaça tout à coup.

– Il va crier, hurler, dit la voix. Avez-vous au moins éloigné madame Dixmer ?

– Elle ne sait rien ; elle est dans le pavillon en face.

– Madame Dixmer, murmura Maurice ; je commence à comprendre. Je suis chez ce maître tanneur qui m’a parlé dans la rue Vieille-Saint-Jacques, et qui s’est éloigné en se riant de moi, quand je n’ai pas pu lui dire le nom de mon ami. Mais quel diable d’intérêt un maître tanneur peut-il avoir à m’assassiner ?

– En tout cas, dit-il, avant qu’on m’assassine, j’en tuerai plus d’un.

Et il bondit vers l’instrument inoffensif qui, dans sa main, allait devenir une arme terrible.

Puis il revint derrière la porte et se plaça de façon à ce qu’en se déployant elle le couvrît.

Son cœur palpitait à briser sa poitrine, et dans le silence on entendait le bruit de ses palpitations.

Tout à coup Maurice frissonna de la tête aux pieds ; une voix avait dit :

– Si vous m’en croyez, vous casserez tout bonnement une vitre, et à travers les barreaux vous le tuerez d’un coup de carabine.

– Oh ! non, non, pas d’explosion, dit une autre voix ; une explosion peut nous trahir. Ah ! vous voilà, Dixmer ; et votre femme ?

– Je viens de regarder à travers la jalousie ; elle ne se doute de rien, elle lit.

– Dixmer, vous allez nous fixer. Êtes-vous pour un coup de carabine ? êtes-vous pour un coup de poignard ?

– Autant que possible, point d’arme à feu. Le poignard.

– Soit pour le poignard. Allons !

– Allons ! répétèrent ensemble les cinq ou six voix.

Maurice était un enfant de la Révolution, un cœur de bronze, une âme athée, comme il y en avait beaucoup à cette époque-là. Mais à ce mot allons ! prononcé derrière cette porte qui, seule, le séparait de la mort, il se rappela le signe de la croix que sa mère lui avait appris lorsque, tout enfant, elle lui faisait dire ses prières à genoux.

Les pas se rapprochèrent, mais ils s’arrêtèrent, puis la clef grinça dans la serrure, et la porte s’ouvrit lentement.

Pendant cette minute qui venait de s’écouler, Maurice s’était dit :

– Si je perds mon temps à frapper, je serai tué. En me précipitant sur les assassins, je les surprends ; je gagne le jardin, la ruelle, je me sauve peut-être.

Aussitôt, prenant un élan de lion, en jetant un cri sauvage où il y avait encore plus de menace que d’effroi, il renversa les deux premiers hommes qui, le croyant lié et les yeux bandés, étaient loin de s’attendre à une pareille agression, écarta les autres, franchit, grâce à ses jarrets d’acier, dix toises en une seconde, vit au bout du corridor une porte donnant sur le jardin toute grande ouverte, s’élança, sauta dix marches, se trouva dans le jardin, et, s’orientant du mieux qu’il lui était possible, courut vers la porte.

La porte était fermée à deux verrous et à la serrure. Maurice tira les deux verrous, voulut ouvrir la serrure ; il n’y avait pas de clef.

Pendant ce temps, ceux qui le poursuivaient étaient arrivés au perron : ils l’aperçurent.

– Le voilà, crièrent-ils, tirez dessus, Dixmer, tirez dessus ; tuez ! tuez !

Maurice poussa un rugissement : il était enfermé dans le jardin ; il mesura de l’œil les murailles ; elles avaient dix pieds de haut.

Tout cela fut rapide comme une seconde.

Les assassins s’élancèrent à sa poursuite.

Maurice avait trente pas d’avance à peu près sur eux ; il regarda tout autour de lui avec ce regard du condamné qui demande l’ombre d’une chance de salut pour en faire une réalité.

Il aperçut le kiosque, la jalousie, derrière la jalousie la lumière.

Il ne fit qu’un bond, un bond de dix pieds, saisit la jalousie, l’arracha, passa au travers de la fenêtre en la brisant et tomba dans une chambre éclairée où lisait une femme assise près du feu.

Cette femme se leva épouvantée en criant au secours.

– Range-toi, Geneviève, range-toi, cria la voix de Dixmer, range-toi, que je le tue !

Et Maurice vit s’abaisser à dix pas de lui le canon de la carabine.

Mais à peine la femme l’eut-elle regardé qu’elle jeta un cri terrible, et qu’au lieu de se ranger comme le lui ordonnait son mari, elle se jeta entre lui et le canon du fusil.

Ce mouvement concentra toute l’attention de Maurice sur la généreuse créature dont le premier mouvement était de le protéger.

À son tour, il jeta un cri.

C’était son inconnue tant cherchée.

– Vous !... vous !... s’écria-t-il.

– Silence ! dit-elle.

Puis, se retournant vers les assassins, qui, différentes armes à la main, s’étaient rapprochés de la fenêtre :

– Oh ! vous ne le tuerez pas ! s’écria-t-elle.

– C’est un espion, s’écria Dixmer, dont la figure douce et placide avait pris une expression de résolution implacable ; c’est un espion, et il doit mourir.

– Un espion ! lui ? dit Geneviève, lui, un espion ? Venez ici, Dixmer. Je n’ai qu’un mot à vous dire pour vous prouver que vous vous trompez étrangement.

Dixmer s’approcha de la fenêtre ; Geneviève s’approcha de lui, et, se penchant à son oreille, elle lui dit quelques mots tout bas.

Le maître tanneur releva la tête.

– Lui ? dit-il.

– Lui-même, répondit Geneviève.

– Vous en êtes sûre ?

La jeune femme ne répondit point cette fois ; mais elle se retourna vers Maurice et lui tendit la main en souriant.

Les traits de Dixmer reprirent alors une expression singulière de mansuétude et de froideur. Il posa la crosse de sa carabine à terre.

– Alors, c’est autre chose, dit-il.

Puis, faisant signe à ses compagnons de le suivre, il s’écarta avec eux et leur dit quelques mots, après lesquels ils s’éloignèrent.

– Cachez cette bague, murmura Geneviève pendant ce temps ; tout le monde la connaît ici.

Maurice ôta vivement la bague de son doigt et la glissa dans la poche de son gilet.

Un instant après, la porte du pavillon s’ouvrit, et Dixmer, sans arme, s’avança vers Maurice.

– Pardon, citoyen, lui dit-il ; que n’ai-je su plus tôt les obligations que je vous avais ! Ma femme, tout en se souvenant du service que vous lui aviez rendu dans la soirée du 10 mars, avait oublié votre nom. Nous ignorions donc complètement à qui nous avions affaire ; sans cela, croyez-le bien, nous n’eussions pas un instant suspecté votre honneur ni soupçonné vos intentions. Ainsi donc, pardon, encore une fois !

Maurice était stupéfait ; il se tenait debout par un miracle d’équilibre ; il sentait que la tête lui tournait, il était près de tomber.

Il s’appuya à la cheminée.

– Mais enfin, dit-il, pourquoi vouliez-vous donc me tuer ?

– Voilà le secret, citoyen, dit Dixmer, et je le confie à votre loyauté. Je suis, comme vous le savez déjà, maître tanneur et chef de cette tannerie. La plupart des acides que j’emploie pour la préparation de mes peaux sont des marchandises prohibées. Or, les contrebandiers que j’emploie avaient avis d’une délation faite au conseil général. Vous voyant prendre des informations, j’ai eu peur. Mes contrebandiers ont eu encore plus peur que moi de votre bonnet rouge et de votre air décidé, et je ne vous cache pas que votre mort était résolue.

– Je le sais pardieu bien, s’écria Maurice, et vous ne m’apprenez là rien de nouveau. J’ai entendu votre délibération et j’ai vu votre carabine.

– Je vous ai déjà demandé pardon, reprit Dixmer d’un air de bonhomie attendrissante. Comprenez donc ceci, que, grâce aux désordres du temps, nous sommes, moi et mon associé, M. Morand, en train de faire une immense fortune. Nous avons la fourniture des sacs militaires ; tous les jours nous en faisons confectionner quinze cents ou deux mille. Grâce au bienheureux état de choses dans lequel nous vivons, la municipalité, qui a fort à faire, n’a pas le temps de vérifier bien exactement nos comptes, de sorte, il faut bien l’avouer, que nous pêchons un peu en eau trouble ; d’autant plus, comme je vous le disais, que les matières préparatoires que nous nous procurons par contrebande nous permettent de gagner deux cents pour cent.

– Diable ! fit Maurice, cela me paraît un bénéfice assez honnête, et je comprends maintenant votre crainte qu’une dénonciation de ma part ne le fît cesser ; mais maintenant que vous me connaissez, vous êtes rassuré, n’est-ce pas ?

– Maintenant, dit Dixmer, je ne vous demande même plus votre parole.

Puis, lui posant la main sur l’épaule et le regardant avec un sourire :

– Voyons, lui dit-il, à présent que nous sommes en petit comité et entre amis, je puis le dire, que veniez-vous faire par ici, jeune homme ? Bien entendu, ajouta le maître tanneur, que si vous voulez vous taire, vous êtes parfaitement libre.

– Mais je vous l’ai dit, je crois, balbutia Maurice.

– Oui, une femme, dit le bourgeois, je sais qu’il était question d’une femme.

– Mon Dieu ! pardonnez-moi, citoyen, dit Maurice ; mais je comprends à merveille que je vous dois une explication. Eh bien, je cherchais une femme qui, l’autre soir, sous le masque, m’a dit demeurer dans ce quartier. Je ne sais ni son nom, ni sa position, ni sa demeure. Seulement, je sais que je suis amoureux fou, qu’elle est petite...

Geneviève était grande.

– Qu’elle est blonde et qu’elle a l’air éveillé...

Geneviève était brune avec de grands yeux pensifs.

– Une grisette enfin..., continua Maurice ; aussi, pour lui plaire, ai-je pris cet habit populaire.

– Voilà qui explique tout, dit Dixmer avec une foi angélique que ne démentait point le moindre regard sournois.

Geneviève avait rougi, et, se sentant rougir, s’était détournée.

– Pauvre citoyen Lindey, dit Dixmer en riant, quelle mauvaise heure nous vous avons fait passer, et vous êtes bien le dernier à qui j’eusse voulu faire du mal ; un si bon patriote, un frère !... mais, en vérité, j’ai cru que quelque malintentionné usurpait votre nom.

– Ne parlons plus de cela, dit Maurice, qui comprit qu’il était temps de se retirer ; remettez-moi dans mon chemin et oublions...

– Vous remettre dans votre chemin ? s’écria Dixmer, vous quitter ? Ah ! non pas, non pas ! je donne ou plutôt, mon associé et moi, nous donnons ce soir à souper aux braves garçons qui voulaient vous égorger tout à l’heure. Je compte bien vous faire souper avec eux pour que vous voyiez qu’ils ne sont point si diables qu’ils en ont l’air.

– Mais, dit Maurice au comble de la joie de rester quelques heures près de Geneviève, je ne sais vraiment si je dois accepter.

– Comment ! Si vous devez accepter, dit Dixmer ; je le crois bien : ce sont de bons et francs patriotes comme vous ; d’ailleurs, je ne croirai que vous m’avez pardonné que lorsque nous aurons rompu le pain ensemble.

Geneviève ne disait pas un mot. Maurice était au supplice.

– C’est qu’en vérité, balbutia le jeune homme, je crains de vous gêner, citoyen... Ce costume... ma mauvaise mine...

Geneviève le regarda timidement.

– Nous offrons de bon cœur, dit-elle.

– J’accepte, citoyenne, répondit Maurice en s’inclinant.

– Eh bien, je vais rassurer nos compagnons, dit le maître tanneur ; chauffez-vous en attendant, cher ami.

Il sortit. Maurice et Geneviève restèrent seuls.

– Ah ! monsieur, dit la jeune femme avec un accent auquel elle essayait inutilement de donner le ton du reproche, vous avez manqué à votre parole, vous avez été indiscret.

– Quoi ! madame, s’écria Maurice, vous aurais-je compromise ? Ah ! dans ce cas, pardonnez-moi ; je me retire, et jamais...

– Dieu ! s’écria-t-elle en se levant, vous êtes blessé à la poitrine ! votre chemise est toute teinte de sang !

En effet, sur la chemise si fine et si blanche de Maurice, chemise qui faisait un étrange contraste avec ses habits grossiers, une large plaque de rouge s’était étendue et avait séché.

– Oh ! n’ayez aucune inquiétude, madame, dit le jeune homme, un des contrebandiers m’a piqué avec son poignard.

Geneviève pâlit, et lui prenant la main :

– Pardonnez-moi, murmura-t-elle, le mal qu’on vous a fait ; vous m’avez sauvé la vie, et j’ai failli être cause de votre mort.

– Ne suis-je pas bien récompensé en vous retrouvant ? car, n’est-ce pas, vous n’avez pas cru un instant que ce fût une autre que vous que je cherchais ?

– Venez avec moi, interrompit Geneviève, je vous donnerai du linge... Il ne faut pas que nos convives vous voient en cet état : ce serait pour eux un reproche trop terrible.

– Je vous gêne bien, n’est-ce pas ? répliqua Maurice en soupirant.

– Pas du tout, j’accomplis un devoir.

Et elle ajouta :

– Je l’accomplis même avec grand plaisir.

Geneviève conduisit alors Maurice vers un grand cabinet de toilette d’une élégance et d’une distinction qu’il ne s’attendait pas à trouver dans la maison d’un maître tanneur. Il est vrai que ce maître tanneur paraissait millionnaire.

Puis elle ouvrit toutes les armoires.

– Prenez, dit-elle, vous êtes chez vous.

Et elle se retira.

Quand Maurice sortit, il trouva Dixmer, qui était revenu.

– Allons, allons, dit-il, à table ! on n’attend plus que vous.

 

 

 

 

 

 

VII

 

 

LE SOUPER.

 

 

Lorsque Maurice entra avec Dixmer et Geneviève dans la salle à manger, située dans le corps de bâtiment où on l’avait conduit d’abord, le souper était tout dressé, mais la salle était encore vide.

Il vit entrer successivement tous les convives au nombre de six.

C’étaient tous des hommes d’un extérieur agréable, jeunes pour la plupart, vêtus à la mode du jour ; deux ou trois même avaient la carmagnole et le bonnet rouge.

Dixmer leur présenta Maurice en énonçant ses titres et qualités.

Puis, se retournant vers Maurice

– Vous voyez, dit-il, citoyen Lindey, toutes les personnes qui m’aident dans mon commerce. Grâce au temps où nous vivons, grâce aux principes révolutionnaires qui ont effacé la distance, nous vivons tous sur le pied de la plus sainte égalité. Tous les jours la même table nous réunit deux fois, et je suis heureux que vous ayez bien voulu partager notre repas de famille. Allons, à table, citoyens, à table !

– Et... M. Morand, dit timidement Geneviève, ne l’attendons-nous pas ?

– Ah ! c’est vrai, répondit Dixmer. Le citoyen Morand, dont je vous ai déjà parlé, citoyen Lindey, est mon associé. C’est lui qui est chargé, si je puis le dire, de la partie morale de la maison ; il fait les écritures, tient la caisse, règle les factures, donne et reçoit l’argent, ce qui fait que c’est celui de nous tous qui a le plus de besogne. Il en résulte qu’il est quelquefois en retard. Je vais le faire prévenir.

En ce moment la porte s’ouvrit et le citoyen Morand entra.

C’était un homme de petite taille, brun, aux sourcils épais ; des lunettes vertes, comme en portent les hommes dont la vue est fatiguée par le travail, cachaient ses yeux noirs, mais n’empêchaient pas l’étincelle d’en jaillir. Au premiers mots qu’il dit, Maurice reconnut cette voix douce et impérieuse à la fois qui avait été constamment, dans cette terrible discussion dont il avait été victime, pour les voies de douceur ; il était vêtu d’un habit brun à larges boutons, d’une veste de soie blanche, et son jabot assez fin fut souvent, pendant le souper, tourmenté par une main dont Maurice, sans doute parce que c’était celle d’un marchand tanneur, admira la blancheur et la délicatesse.

On prit place. Le citoyen Morand fut placé à la droite de Geneviève, Maurice à sa gauche ; Dixmer s’assit en face de sa femme ; les autres convives prirent indifféremment leur poste autour d’une table oblongue.

Le souper était recherché : Dixmer avait un appétit d’industriel et faisait, avec beaucoup de bonhomie, les honneurs de sa table. Les ouvriers, ou ceux qui passaient pour tels, lui faisaient, sous ce rapport, bonne et franche compagnie. Le citoyen Morand parlait peu, mangeait moins encore, ne buvait presque pas et riait rarement ; Maurice, peut-être à cause des souvenirs que lui rappelait sa voix, éprouva bientôt pour lui une vive sympathie ; seulement, il était en doute sur son âge, et ce doute l’inquiétait ; tantôt il le prenait pour un homme de quarante à quarante-cinq ans, et tantôt pour un tout jeune homme.

Dixmer se crut, en se mettant à table, obligé de donner à ses convives une sorte de raison à l’admission d’un étranger dans leur petit cercle.

Il s’en acquitta en homme naïf et peu habitué à mentir ; mais les convives ne paraissaient pas difficiles en matière de raisons, à ce qu’il paraît, car, malgré toute la maladresse que mit le fabricant de pelleteries dans l’introduction du jeune homme, son petit discours d’introduction satisfit tout le monde.

Maurice le regardait avec étonnement.

– Sur mon honneur, se disait-il en lui-même, je crois que je me trompe moi-même. Est-ce bien là le même homme qui, l’œil ardent, la voix menaçante, me poursuivait une carabine à la main, et voulait absolument me tuer, il y a trois quarts d’heure ? En ce moment-là, je l’eusse pris pour un héros ou pour un assassin. Mordieu ! comme l’amour des pelleteries vous transforme un homme !

Il y avait au fond du cœur de Maurice, tandis qu’il faisait toutes ces observations, une douleur et une joie si profondes toutes deux, que le jeune homme n’eût pu se dire au juste quelle était la situation de son âme. Il se retrouvait enfin près de cette belle inconnue qu’il avait tant cherchée. Comme il l’avait rêvé d’avance, elle portait un doux nom. Il s’enivrait du bonheur de la sentir à son côté ; il absorbait ses moindres paroles, et le son de sa voix, toutes les fois qu’elle résonnait, faisait vibrer jusqu’aux cordes les plus secrètes de son cœur ; mais ce cœur était brisé par ce qu’il voyait.

Geneviève était bien telle qu’il l’avait entrevue : ce rêve d’une nuit orageuse, la réalité ne l’avait pas détruit. C’était bien la jeune femme élégante, à l’œil triste, à l’esprit élevé ; c’était bien, ce qui était arrivé si souvent dans les dernières années qui avaient précédé cette fameuse année 93, dans laquelle on se trouvait, c’était bien la jeune fille de distinction, obligée, à cause de la ruine toujours plus profonde dans laquelle était tombée la noblesse, de s’allier à la bourgeoisie, au commerce. Dixmer paraissait un brave homme ; il était riche incontestablement ; ses manières avec Geneviève semblaient être celles d’un homme qui prend à tâche de rendre une femme heureuse. Mais cette bonhomie, cette richesse, ces intentions excellentes, pouvaient-elles combler cette immense distance qui existait entre la femme et le mari, entre la jeune fille poétique, distinguée, charmante, et l’homme aux occupations matérielles et à l’aspect vulgaire ? Avec quel sentiment Geneviève comblait-elle cet abîme ?... Hélas ! le hasard le disait assez maintenant à Maurice : avec l’amour. Et il lui fallait bien en revenir à cette première opinion qu’il avait eue de la jeune femme, c’est-à-dire que, le soir où il l’avait rencontrée, elle revenait d’un rendez-vous d’amour.

Cette idée que Geneviève aimait un homme torturait le cœur de Maurice.

Alors il soupirait, alors il regrettait d’être venu pour prendre une dose plus active encore de ce poison qu’on appelle amour.

Puis, dans d’autres moments, en écoutant cette voix si douce, si pure et si harmonieuse, en interrogeant ce regard si limpide, qui semblait ne pas craindre que par lui on pût lire jusqu’au plus profond de son âme, Maurice en arrivait à croire qu’il était impossible qu’une pareille créature pût tromper, et alors il éprouvait une joie amère à songer que ce beau corps, âme et matière, appartenait à ce bon bourgeois au sourire honnête, aux plaisanteries vulgaires, et ne serait jamais qu’à lui.

On parla politique, ce ne pouvait guère être autrement. Que dire à une époque où la politique se mêlait à tout, était peinte au fond des assiettes, couvrait toutes les murailles, était proclamée à chaque heure dans les rues ?

Tout à coup un des convives, qui jusque-là avait gardé le silence, demanda des nouvelles des prisonniers du Temple.

Maurice tressaillit malgré lui au timbre de cette voix. Il avait reconnu l’homme qui, toujours pour les moyens extrêmes, l’avait d’abord frappé de son couteau, et avait ensuite voté pour la mort.

Cependant cet homme, honnête tanneur, chef de l’atelier, du moins Dixmer le proclama tel, réveilla bientôt la belle humeur de Maurice en exprimant les idées les plus patriotiques et les principes les plus révolutionnaires Le jeune homme, dans certaines circonstances, n’était point ennemi de ces mesures vigoureuses, si fort à la mode à cette époque, et dont Danton était l’apôtre et le héros. À la place de cet homme, dont l’arme et la voix lui avaient fait éprouver et lui faisaient éprouver encore de si poignantes sensations, il n’eût pas assassiné celui qu’il eût pris pour un espion, mais il l’eût lâché dans un jardin, et là, à armes égales, un sabre à la main comme son adversaire, il l’eût combattu sans merci, sans miséricorde. Voilà ce qu’eût fait Maurice. Mais il comprit bientôt que c’était trop attendre d’un garçon tanneur, que de demander qu’il fît ce que Maurice aurait fait.

Cet homme aux mesures extrêmes, et qui paraissait avoir dans ses idées politiques les mêmes systèmes violents que dans sa conduite privée, parlait donc du Temple, et s’étonnait que l’on confiât la garde de ses prisonniers à un conseil permanent, facile à corrompre, et à des municipaux dont la fidélité avait été plus d’une fois déjà tentée.

– Oui, dit le citoyen Morand ; mais il faut convenir qu’en toute occasion, jusqu’à présent, la conduite de ces municipaux a justifié la confiance que la nation avait en eux, et l’histoire dira qu’il n’y avait pas que le citoyen Robespierre qui méritât le surnom d’incorruptible.

– Sans doute, sans doute, reprit l’interlocuteur, mais de ce qu’une chose n’est point arrivée encore, il serait absurde de conclure qu’elle n’arrivera jamais. C’est comme pour la garde nationale, continua le chef d’atelier, eh bien, les compagnies des différentes sections sont convoquées chacune à son tour pour le service du Temple, et cela indifféremment. Eh bien, n’admettez-vous point qu’il puisse y avoir, dans une compagnie de vingt ou vingt-cinq hommes, un noyau de huit ou dix gaillards bien déterminés, qui, une belle nuit, égorgent les sentinelles et enlèvent les prisonniers ?

– Bah ! dit Maurice, tu vois citoyen, que c’est un mauvais moyen, puisque, il y a trois semaines ou un mois, on a voulu l’employer et qu’on n’a point réussi.

– Oui, reprit Morand ; mais parce qu’un des aristocrates qui composaient la patrouille a eu l’imprudence, en parlant je ne sais à qui, de laisser échapper le mot monsieur.

– Et puis, dit Maurice, qui tenait à prouver que la police de la République était bien faite, parce qu’on s’était déjà aperçu de l’entrée du chevalier de Maison-Rouge dans Paris.

– Bah ! s’écria Dixmer.

– On savait que Maison-Rouge était entré dans Paris ? demanda froidement Morand. Et savait-on par quel moyen il y était entré ?

– Parfaitement.

– Ah ! diable ! dit Morand en se penchant en avant pour regarder Maurice, je serais curieux de savoir cela ; jusqu’à présent, on n’a rien pu nous dire encore de positif là-dessus. Mais vous, citoyen, vous le secrétaire d’une des principales sections de Paris, vous devez être mieux renseigné ?

– Sans doute, dit Maurice ; aussi ce que je vais vous dire est-il l’exacte vérité.

Tous les convives, et même Geneviève, parurent accorder la plus grande attention à ce qu’allait dire le jeune homme.

– Eh bien, dit Maurice, le chevalier de Maison-Rouge venait de Vendée, à ce qu’il paraît ; il avait traversé toute la France avec son bonheur ordinaire. Arrivé pendant la journée à la barrière du Roule, il a attendu jusqu’à neuf heures du soir. À neuf heures du soir, une femme, déguisée en femme du peuple, est sortie par cette barrière, portant au chevalier un costume de chasseur de la garde nationale ; dix minutes après, elle est rentrée avec lui ; la sentinelle, qui l’avait vue sortir seule, a eu des soupçons en la voyant rentrer accompagnée : elle a donné l’alarme au poste ; le poste est sorti. Les deux coupables, ayant compris que c’était à eux qu’on en voulait, se sont jetés dans un hôtel qui leur a ouvert une seconde porte sur les Champs-Élysées. Il paraît qu’une patrouille toute dévouée aux tyrans attendait le chevalier au coin de la rue Bar-du-Bec. Vous savez le reste.

– Ah ! ah ! dit Morand ; c’est curieux, ce que vous nous racontez-là...

– Et surtout positif, dit Maurice.

– Oui, cela en a l’air ; mais, la femme, sait-on ce qu’elle est devenue ?...

– Non, elle a disparu, et l’on ignore complètement qui elle est et ce qu’elle est.

L’associé du citoyen Dixmer et le citoyen Dixmer lui-même parurent respirer plus librement.

Geneviève avait écouté tout ce récit, pâle, immobile et muette.

– Mais, dit le citoyen Morand avec sa froideur ordinaire, qui peut dire que le chevalier de Maison-Rouge faisait partie de cette patrouille qui a donné l’alarme au Temple ?

– Un municipal de mes amis qui, ce jour-là, était de service au Temple, l’a reconnu.

– Il savait donc son signalement ?

– Il l’avait vu autrefois.

– Et quel homme est-ce, physiquement, que ce chevalier de Maison-Rouge ? demanda Morand.

– Un homme de vingt-cinq à vingt-six ans, petit, blond, d’un visage agréable, avec des yeux magnifiques et des dents superbes.

Il se fit un profond silence.

– Eh bien, dit Morand, si votre ami le municipal a reconnu ce prétendu chevalier de Maison-Rouge, pourquoi ne l’a-t-il pas arrêté ?

– D’abord, parce que, ne sachant pas son arrivée à Paris, il a craint d’être dupe d’une ressemblance ; et puis mon ami est un peu tiède, il a fait ce que font les sages et les tièdes : dans le doute, il s’est abstenu.

– Vous n’auriez pas agi ainsi, citoyen ? dit Dixmer à Maurice en riant brusquement.

– Non, dit Maurice, je l’avoue ; j’aurais mieux aimé me tromper que de laisser échapper un homme aussi dangereux que l’est ce chevalier de Maison-Rouge.

– Et qu’eussiez-vous donc fait, monsieur ? demanda Geneviève.

– Ce que j’eusse fait, citoyenne ? dit Maurice. Oh ! mon Dieu ! ce n’eût pas été long : j’eusse fait fermer toutes les portes du Temple ; j’eusse été droit à la patrouille, et j’eusse mis la main sur le collet du chevalier, en lui disant : « Chevalier de Maison-Rouge, je vous arrête comme traître à la nation ! » Et une fois que je lui eusse mis la main au collet, je ne l’eusse point lâché, je vous en réponds.

– Mais que serait-il arrivé ? demanda Geneviève.

– Il serait arrivé qu’on lui aurait fait son procès, à lui et à ses complices, et qu’à l’heure qu’il est, il serait guillotiné, voilà tout.

Geneviève frissonna et lança à son voisin un coup d’œil d’effroi.

Mais le citoyen Morand ne parut pas remarquer ce coup d’œil, et vidant flegmatiquement son verre :

– Le citoyen Lindey a raison, dit-il ; il n’y avait que cela à faire. Malheureusement, on ne l’a pas fait.

– Et, demanda Geneviève, sait-on ce qu’est devenu ce chevalier de Maison-Rouge ?

– Bah ! dit Dixmer, il est probable qu’il n’a pas demandé son reste, et que, voyant sa tentative avortée, il aura quitté immédiatement Paris.

– Et peut-être même la France, ajouta Morand.

– Pas du tout, pas du tout, dit Maurice.

– Comment ! il a eu l’imprudence de rester à Paris ? s’écria Geneviève.

– Il n’en a pas bougé.

Un mouvement général d’étonnement accueillit cette opinion émise par Maurice avec une si grande assurance.

– C’est une présomption que vous émettez là, citoyen, dit Morand, une présomption, voilà tout.

– Non pas, c’est un fait que j’affirme.

– Oh ! dit Geneviève, j’avoue que, pour mon compte, je ne puis croire à ce que vous dites, citoyen ; ce serait d’une imprudence impardonnable.

– Vous êtes femme, citoyenne ; vous comprendrez donc une chose qui a dû l’emporter, chez un homme du caractère du chevalier de Maison-Rouge, sur toutes les considérations de sécurité personnelle possibles.

– Et quelle chose peut l’emporter sur la crainte de perdre la vie d’une façon si affreuse ?

– Eh ! mon Dieu ! citoyenne, dit Maurice, l’amour.

– L’amour ? répéta Geneviève.

– Sans doute. Ne savez-vous donc pas que le chevalier de Maison-Rouge est amoureux d’Antoinette ?

Deux ou trois rires d’incrédulité éclatèrent timides et forcés. Dixmer regarda Maurice, comme pour lire jusqu’au fond de son âme. Geneviève sentit des larmes mouiller ses yeux, et un frissonnement, qui ne put échapper à Maurice, courut par tout son corps. Le citoyen Morand répandit le vin de son verre qu’il portait en ce moment à ses lèvres, et sa pâleur eût effrayé Maurice, si toute l’attention du jeune homme n’eût été en ce moment concentrée sur Geneviève.

– Vous êtes émue, citoyenne, murmura Maurice.

– N’avez-vous pas dit que je comprendrais parce que j’étais femme ? Eh bien, nous autres femmes, un dévouement, si opposé qu’il soit à nos principes, nous touche toujours.

– Et celui du chevalier de Maison-Rouge est d’autant plus grand, dit Maurice, qu’on assure qu’il n’a jamais parlé à la reine.

– Ah çà ! citoyen Lindey, dit l’homme aux moyens extrêmes, il me semble, permets-moi de le dire, que tu es bien indulgent pour ce chevalier...

– Monsieur, dit Maurice en se servant peut-être avec intention du mot qui avait cessé d’être en usage, j’aime toutes les natures fières et courageuses ; ce qui ne m’empêche pas de les combattre quand je les rencontre dans les rangs de mes ennemis. Je ne désespère pas de rencontrer un jour le chevalier de Maison-Rouge.

– Et... ? fit Geneviève.

– Et si je le rencontre... eh bien, je le combattrai.

Le souper était fini. Geneviève donna l’exemple de la retraite en se levant elle-même.

En ce moment la pendule sonna.

– Minuit, dit froidement Morand.

– Minuit ! s’écria Maurice, minuit déjà !

– Voilà une exclamation qui me fait plaisir, dit Dixmer ; elle prouve que vous ne vous êtes pas ennuyé, et elle me donne l’espoir que nous nous reverrons. C’est la maison d’un bon patriote qu’on vous ouvre, et j’espère que vous vous apercevrez bientôt, citoyen, que c’est celle d’un ami.

Maurice salua, et, se retournant vers Geneviève :

– La citoyenne me permet-elle aussi de revenir ? demanda-t-il.

– Je fais plus que de le permettre, je vous en prie, dit vivement Geneviève. Adieu, citoyen.

Et elle rentra chez elle.

Maurice prit congé de tous les convives, salua particulièrement Morand, qui lui avait beaucoup plu, serra la main de Dixmer, et partit étourdi, mais bien plus joyeux qu’attristé, de tous les évènements si différents les uns des autres qui avaient agité sa soirée.

– Fâcheuse, fâcheuse rencontre ! dit après la retraite de Maurice la jeune femme fondant en larmes en présence de son mari, qui l’avait reconduite chez elle.

– Bah ! le citoyen Maurice Lindey, patriote reconnu, secrétaire d’une section, pur, adoré, populaire, est, au contraire, une bien précieuse acquisition pour un pauvre tanneur qui a chez lui de la marchandise de contrebande, répondit Dixmer en souriant.

– Ainsi, vous croyez, mon ami ?... demanda timidement Geneviève.

– Je crois que c’est un brevet de patriotisme, un cachet d’absolution qu’il pose sur notre maison ; et je pense qu’à partir de cette soirée, le chevalier de Maison-Rouge lui-même serait en sûreté chez nous.

Et Dixmer, baisant sa femme au front avec une affection bien plus paternelle que conjugale, la laissa dans ce petit pavillon qui lui était entièrement consacré, et repassa dans l’autre partie du bâtiment qu’il habitait, avec les convives que nous avons vus entourer sa table.

 

 

 

 

 

 

VIII

 

 

LE SAVETIER SIMON. – LE BILLET.

 

 

On était arrivé au commencement du mois de mai : un jour pur dilatait les poitrines lassées de respirer les brouillards glacés de l’hiver, et les rayons d’un soleil tiède et vivifiant descendaient sur la noire muraille du Temple.

Au guichet de l’intérieur, qui séparait la tour des jardins, riaient et fumaient les soldats du poste.

Mais malgré cette belle journée, malgré l’offre qui fut faite aux prisonnières de descendre et de se promener au jardin, les trois femmes refusèrent : depuis l’exécution de son mari, la reine se tenait obstinément dans sa chambre, pour n’avoir point à passer devant la porte de l’appartement qu’avait occupé le roi, au second étage.

Quand elle prenait l’air, par hasard, depuis cette fatale époque du 21 janvier, c’était sur le haut de la tour, dont on avait fermé les créneaux avec des jalousies.

Les gardes nationaux de service, qui étaient prévenus que les trois femmes avaient l’autorisation de sortir, attendirent donc vainement toute la journée qu’elles voulussent bien user de l’autorisation.

Vers cinq heures, un homme descendit et s’approcha du sergent commandant le poste.

– Ah ! ah ! c’est toi, père Tison ! dit celui-ci, qui paraissait un garde national de joyeuse humeur.

– Oui, c’est moi, citoyen ; je t’apporte de la part du municipal Maurice Lindey, ton ami, qui est là-haut, cette permission accordée, par le conseil du Temple, à ma fille, de venir faire ce soir une petite visite à sa mère.

– Et tu sors au moment où ta fille va venir, père dénaturé ? dit le sergent.

– Ah ! je sors bien à contrecœur, citoyen sergent. J’espérais, moi aussi, voir ma pauvre enfant, que je n’ai pas vue depuis deux mois, et l’embrasser... là, ce qui s’appelle crânement, comme un père embrasse sa fille. Mais oui ! va te promener. Le service, ce service damné, me force à sortir. Il faut que j’aille à la Commune faire mon rapport. Un fiacre m’attend à la porte avec deux gendarmes, et cela juste au moment où ma pauvre Sophie va venir.

– Malheureux père ! dit le sergent.

 

      Ainsi l’amour de la patrie

      Étouffe en toi la voix du sang.

      L’un gémit et l’autre prie :

      Au devoir immole...

 

Dis donc, père Tison, si tu trouves par hasard une rime en ang, tu me la rapporteras. Elle me manque pour le moment.

– Et toi, citoyen sergent, quand ma fille viendra pour voir sa pauvre mère, qui meurt de ne pas la voir, tu la laisseras passer.

– L’ordre est en règle, répondit le sergent, que le lecteur a déjà reconnu sans doute pour notre ami Lorin ; ainsi, je n’ai rien à dire ; quand ta fille viendra, ta fille passera.

– Merci, brave Thermopyle, merci, dit Tison.

Et il sortit pour aller faire son rapport à la Commune, en murmurant :

– Ah ! ma pauvre femme, va-t-elle être heureuse !

– Sais-tu, sergent, dit un garde national en voyant s’éloigner Tison et en entendant les paroles qu’il prononçait en s’éloignant, sais-tu que ça fait frissonner au fond, ces choses-là ?

– Et quelles choses, citoyen Devaux ? demanda Lorin.

– Comment donc ! reprit le compatissant garde national, de voir cet homme au visage si dur, cet homme au cœur de bronze, cet impitoyable gardien de la reine, s’en aller la larme à l’œil, moitié de joie, moitié de douleur, en songeant que sa femme va voir sa fille, et que lui ne la verra pas ! Il ne faut pas trop réfléchir là-dessus, sergent, car, en vérité, cela attriste...

– Sans doute, et voilà pourquoi il ne réfléchit pas lui-même, cet homme qui s’en va la larme à l’œil, comme tu dis.

– Et à quoi réfléchirait-il ?

– Eh bien, qu’il y a trois mois aussi que cette femme qu’il brutalise sans pitié n’a vu son enfant. Il ne songe pas à son malheur, à elle ; il songe à son malheur, à lui ; voilà tout. Il est vrai que cette femme était reine, continua le sergent d’un ton railleur, dont il eût été difficile d’interpréter le sens, et qu’on n’est point forcé d’avoir pour une reine les égards qu’on a pour la femme d’un journalier.

– N’importe, tout cela est fort triste, dit Devaux.

– Triste, mais nécessaire, dit Lorin ; le mieux donc est, comme tu l’as dit, de ne pas réfléchir...

Et il se mit à fredonner :

 

            Hier Nicette,

            Sous les bosquets

            Sombres et frais,

            Marchait seulette.

 

Lorin en était là de sa chanson bucolique, quand, tout à coup, un grand bruit se fit entendre du côté gauche du poste : il se composait de jurements, de menaces et de pleurs.

– Qu’est-ce que cela ? demanda Devaux.

– On dirait d’une voix d’enfant, répondit Lorin en écoutant.

– En effet, reprit le garde national, c’est un pauvre petit que l’on bat ; en vérité, on ne devrait envoyer ici que ceux qui n’ont pas d’enfants.

– Veux-tu chanter ? dit une voix rauque et avinée.

Et la voix chanta, comme pour donner l’exemple

 

            Madam’ Véto avait promis

            De faire égorger tout Paris...

 

– Non, dit l’enfant, je ne chanterai pas.

 – Veux-tu chanter ?

Et la voix recommença :

 

            Madam’ Véto avait promis

 

– Non, dit l’enfant, non, non, non.

– Ah ! petit gueux ! dit la voix rauque.

Et un bruit de lanière sifflante fendit l’air. L’enfant poussa un hurlement de douleur.

– Ah ! sacrebleu ! dit Lorin, c’est cet infâme Simon qui bat le petit Capet.

Quelques gardes nationaux haussèrent les épaules, deux ou trois essayèrent de sourire. Devaux se leva et s’éloigna.

– Je le disais bien, murmura-t-il, que les pères ne devraient jamais entrer ici.

Tout à coup une porte basse s’ouvrit, et l’enfant royal, chassé par le fouet de son gardien, fit, en fuyant, plusieurs pas dans la cour ; mais, derrière lui, quelque chose de lourd retentit sur le pavé et l’atteignit à la jambe.

– Ah ! cria l’enfant.

Et il trébucha et tomba sur un genou.

– Rapporte-moi ma forme, petit monstre, ou sinon...

L’enfant se releva et secoua la tête en manière de refus.

– Ah ! c’est comme ça ? cria la même voix. Attends, attends, tu vas voir.

Et le savetier Simon déboucha de sa loge, comme une bête fauve de sa tanière.

– Holà ! holà ! dit Lorin en fronçant le sourcil, où allons-nous comme cela, maître Simon ?

– Châtier ce petit louveteau, dit le savetier.

– Et pourquoi le châtier ? dit Lorin.

– Pourquoi ?

– Oui.

– Parce que ce petit gueux ne veut ni chanter comme un bon patriote, ni travailler comme un bon citoyen.

– Eh bien, qu’est-ce que cela te fait ? répondit Lorin ; est-ce que la nation t’a confié Capet pour lui apprendre à chanter ?

– Ah çà ! dit Simon étonné, de quoi te mêles-tu, citoyen sergent ? Je te le demande.

– De quoi je me mêle ? Je me mêle de ce qui regarde tout homme de cœur. Or, il est indigne d’un homme de cœur qui voit battre un enfant, de souffrir qu’on le batte.

– Bah ! le fils du tyran.

– Est un enfant, un enfant qui n’a point participé aux crimes de son père, un enfant qui n’est point coupable, et que, par conséquent, on ne doit point punir.

 – Et moi, je te dis qu’on me l’a donné pour en faire ce que je voudrais. Je veux qu’il chante la chanson de Madame Véto, et il la chantera.

– Mais, misérable, dit Lorin, madame Véto, c’est sa mère, à cet enfant ; voudrais-tu, toi, qu’on forçât ton fils à chanter que tu es une canaille ?

– Moi ? hurla Simon. Ah ! mauvais aristocrate de sergent !

– Ah ! pas d’injures, dit Lorin ; je ne suis pas Capet, moi... et l’on ne me fait pas chanter de force.

– Je te ferai arrêter, mauvais ci-devant.

– Toi, dit Lorin, tu me feras arrêter ? Essaye donc un peu de faire arrêter un Thermopyle !

– Bon, bon ! rira bien qui rira le dernier. En attendant, Capet, ramasse ma forme et viens faire ton soulier, ou, mille tonnerres !...

– Et moi, dit Lorin en pâlissant affreusement et en faisant un pas en avant, les poings roidis et les dents serrées, moi, je te dis qu’il ne ramassera pas ta forme ; moi, je te dis qu’il ne fera pas de souliers, entends-tu, mauvais drôle ? Ah ! oui, tu as là ton grand sabre, mais il ne me fait pas plus peur que toi. Ose le tirer seulement !

– Ah ! massacre ! hurla Simon blêmissant de rage.

En ce moment, deux femmes entrèrent dans la cour : l’une des deux tenait un papier à la main ; elle s’adressa à la sentinelle.

– Sergent ! cria la sentinelle, c’est la fille Tison qui demande à voir sa mère.

– Laisse passer, puisque le conseil du Temple le permet, dit Lorin, qui ne voulait pas se détourner un instant, de peur que Simon ne profitât de cette distraction pour battre l’enfant.

La sentinelle laissa passer les deux femmes ; mais à peine eurent-elles monté quatre marches de l’escalier sombre, qu’elles rencontrèrent Maurice Lindey, qui descendait un instant dans la cour.

La nuit était presque venue, de sorte qu’on ne pouvait distinguer les traits de leur visage.

Maurice les arrêta.

– Qui êtes-vous, citoyennes, demanda-t-il, et que voulez-vous ?

– Je suis Sophie Tison, dit l’une des deux femmes. J’ai obtenu la permission de voir ma mère, et je viens la voir.

– Oui, dit Maurice ; mais la permission est pour toi seule, citoyenne.

– J’ai amené mon amie pour que nous soyons deux femmes, au moins, au milieu des soldats.

– Fort bien ; mais ton amie ne montera pas.

– Comme il vous plaira, citoyen, dit Sophie Tison en serrant la main de son amie, qui, collée contre la muraille, semblait frappée de surprise et d’effroi.

– Citoyens factionnaires, cria Maurice en levant la tête et en s’adressant aux sentinelles qui étaient placées à chaque étage, laissez passer la citoyenne Tison ; seulement, son amie ne peut point passer. Elle attendra sur l’escalier, et vous veillerez à ce qu’on la respecte.

– Oui, citoyen, répondirent les sentinelles.

– Montez donc, dit Maurice.

Les deux femmes passèrent.

Quant à Maurice, il sauta les quatre ou cinq marches qui lui restaient à descendre, et s’avança rapidement dans la cour.

– Qu’y a-t-il donc, dit-il aux gardes nationaux, et qui cause ce bruit ? On entend des cris d’enfant jusque dans l’antichambre des prisonnières.

– Il y a, dit Simon, qui, habitué aux manières des municipaux, crut, en apercevant Maurice, qu’il lui arrivait du renfort ; il y a que c’est ce traître, cet aristocrate, ce ci-devant qui m’empêche de rosser Capet.

Et il montra du poing Lorin.

– Oui, mordieu ! je l’en empêche, dit Lorin en dégainant, et, si tu m’appelles encore une fois ci-devant, aristocrate ou traître, je te passe mon sabre au travers du corps.

– Une menace ! s’écria Simon ; à la garde ! à la garde !

– C’est moi qui suis la garde, dit Lorin ; ne m’appelle donc pas, car, si je vais à toi, je t’extermine.

– À moi, citoyen municipal, à moi ! s’écria Simon, sérieusement menacé cette fois par Lorin.

– Le sergent a raison, dit froidement le municipal que Simon appelait à son aide ; tu déshonores la nation ; lâche, tu bats un enfant.

– Et pourquoi le bat-il, comprends-tu, Maurice ? Parce que l’enfant ne veut pas chanter Madame Véto, parce que le fils ne veut pas insulter sa mère.

– Misérable ! dit Maurice.

– Et toi aussi ? dit Simon. Mais je suis donc entouré de traîtres ?

– Ah ! coquin, dit le municipal en saisissant Simon à la gorge et en lui arrachant sa lanière des mains ; essaye un peu de prouver que Maurice Lindey est un traître.

Et il fit tomber rudement la courroie sur les épaules du savetier.

– Merci, monsieur, dit l’enfant, qui regardait stoïquement cette scène ; mais c’est sur moi qu’il se vengera.

– Viens, Capet, dit Lorin, viens, mon enfant ; s’il te bat encore, appelle à l’aide, et l’on ira le châtier, ce bourreau. Allons, allons, petit Capet, rentre dans ta tour.

– Pourquoi m’appelez-vous Capet, vous qui me protégez ? dit l’enfant. Vous savez bien que Capet n’est pas mon nom.

– Comment, ce n’est pas ton nom ? dit Lorin. Comment t’appelles-tu ?

– Je m’appelle Louis-Charles de Bourbon. Capet est le nom d’un de mes ancêtres. Je sais l’histoire de France ; mon père me l’a apprise.

– Et tu veux apprendre à faire des savates à un enfant à qui un roi a appris l’histoire de France ? s’écria Lorin. Allons donc !

– Oh ! sois tranquille, dit Maurice à l’enfant, je ferai mon rapport.

– Et moi, le mien, dit Simon. Je dirai, entre autres choses, qu’au lieu d’une femme qui avait le droit d’entrer dans la tour, vous en avez laissé passer deux.

En ce moment, en effet, les deux femmes sortaient du donjon. Maurice courut à elles.

– Eh bien, citoyenne, dit-il en s’adressant à celle qui était de son côté, as-tu vu ta mère ?

Sophie Tison passa à l’instant entre le municipal et sa compagne.

– Oui, citoyen, merci, dit-elle.

Maurice aurait voulu voir l’amie de la jeune fille, ou tout au moins entendre sa voix ; mais elle était enveloppée dans sa mante, et semblait décidée à ne pas prononcer une seule parole. Il lui sembla même qu’elle tremblait.

Cette crainte lui donna des soupçons.

Il remonta précipitamment, et, en arrivant dans la première pièce, il vit, à travers le vitrage, la reine cacher dans sa poche quelque chose qu’il supposa être un billet.

– Oh ! oh ! dit-il, aurais-je été dupe ?

Il appela son collègue.

– Citoyen Agricola, dit-il, entre chez Marie-Antoinette et ne la perds pas de vue.

– Ouais ! fit le municipal, est-ce que... ?

– Entre, te dis-je, et cela sans perdre un instant, une minute, une seconde.

Le municipal entra chez la reine.

– Appelle la femme Tison, dit-il à un garde national.

Cinq minutes après, la femme Tison arrivait rayonnante.

– J’ai vu ma fille, dit-elle.

– Où cela ? demanda Maurice.

– Ici même, dans cette antichambre.

– Bien. Et ta fille n’a point demandé à voir l’Autrichienne ?

– Non.

– Elle n’est pas entrée chez elle ?

– Non.

– Et, pendant que tu causais avec ta fille, personne n’est sorti de la chambre des prisonnières ?

– Est-ce que je sais, moi ? Je regardais ma fille, que je n’avais pas vue depuis trois mois.

– Rappelle-toi bien.

– Ah ! oui, je crois me souvenir.

– De quoi ?

– La jeune fille est sortie.

– Marie-Thérèse ?

– Oui.

– Et elle a parlé à ta fille ?

– Non.

– Ta fille ne lui a rien remis ?

– Non.

– Elle n’a rien ramassé à terre ?

– Ma fille ?

– Non, celle de Marie-Antoinette ?

– Si fait, elle a ramassé son mouchoir.

– Ah ! malheureuse ! s’écria Maurice.

Et il s’élança vers le cordon d’une cloche qu’il tira vivement.

C’était la cloche d’alarme.

Les deux autres municipaux de garde montèrent précipitamment. Un détachement du poste les accompagnait.

Les portes furent fermées, deux factionnaires interceptèrent les issues de chaque chambre.

– Que voulez-vous, monsieur ? dit la reine à Maurice, lorsque celui-ci entra. J’allais me mettre au lit, lorsqu’il y a cinq minutes le citoyen municipal (et la reine montrait Agricola) s’est précipité tout à coup dans cette chambre sans me dire ce qu’il désirait.

– Madame, dit Maurice en saluant, ce n’est pas mon collègue qui désire quelque chose de vous, c’est moi.

– Vous, monsieur ? demanda Marie-Antoinette en regardant Maurice, dont les bons procédés lui avaient inspiré une certaine reconnaissance ; et que désirez-vous ?

– Je désire que vous vouliez bien me remettre le billet que vous cachiez tout à l’heure quand je suis entré.

Madame Royale et madame Élisabeth tressaillirent. La reine devint très pâle.

– Vous vous trompez, monsieur, dit-elle, je ne cachais rien.

– Tu mens, l’Autrichienne ! s’écria Agricola.

Maurice posa vivement la main sur le bras de son collègue.

– Un moment, mon cher collègue, lui dit-il, laisse-moi parler à la citoyenne. Je suis un peu procureur.

– Va, alors, mais ne la ménage pas, morbleu !

– Vous cachiez un billet citoyenne, dit sévèrement Maurice ; il faudrait nous remettre ce billet.

– Mais quel billet ?

– Celui que la fille Tison vous a apporté, et que la citoyenne votre fille (Maurice indiqua la jeune princesse) a ramassé avec son mouchoir.

Les trois femmes se regardèrent épouvantées.

– Mais, monsieur, c’est plus que de la tyrannie, dit la reine ; des femmes ! des femmes !

– Ne confondons pas, dit Maurice avec fermeté. Nous ne sommes ni des juges ni des bourreaux, nous sommes des surveillants, c’est-à-dire vos concitoyens chargés de vous garder. Nous avons une consigne, la violer, c’est trahir. Citoyenne, je vous en prie, rendez-moi le billet que vous avez caché.

– Messieurs, dit la reine avec hauteur, puisque vous êtes des surveillants, cherchez, et privez-nous de sommeil cette nuit comme toujours.

– Dieu nous garde de porter la main sur des femmes. Je vais faire prévenir la Commune et nous attendrons ses ordres ; seulement, vous ne vous mettrez pas au lit, vous dormirez sur des fauteuils, s’il vous plaît, et nous vous garderons... S’il le faut, les perquisitions commenceront.

– Qu’y a-t-il donc ? demanda la femme Tison en montrant à la porte sa tête effarée.

– Il y a, citoyenne, que tu viens, en prêtant la main à une trahison, de te priver à jamais de voir ta fille.

– De voir ma fille !... Que dis-tu donc là, citoyen ? demanda la femme Tison, qui ne comprenait pas bien encore pourquoi elle ne verrait plus sa fille.

– Je te dis que ta fille n’est pas venue ici pour te voir, mais pour apporter une lettre à la citoyenne Capet, et qu’elle n’y reviendra plus.

– Mais, si elle ne revient plus, je ne pourrai donc pas la revoir, puisqu’il nous est défendu de sortir ?...

– Cette fois, il ne faudra t’en prendre à personne, car c’est ta faute, dit Maurice.

– Oh ! hurla la pauvre mère, ma faute ! que dis-tu donc là, ma faute ? Il n’est rien arrivé, j’en réponds. Oh ! si je croyais qu’il fût arrivé quelque chose, malheur à toi, Antoinette, tu me le payerais cher !

Et cette femme exaspérée montra le poing à la reine.

– Ne menace personne, dit Maurice, obtiens plutôt par la douceur que ce que nous demandons soit fait ; car tu es femme, et la citoyenne Antoinette, qui est mère elle-même, aura sans doute pitié d’une mère. Demain, ta fille sera arrêtée ; demain, emprisonnée... puis, si l’on découvre quelque chose, et tu sais que, lorsqu’on le veut bien, on découvre toujours, elle est perdue, elle et sa compagne.

La femme Tison, qui avait écouté Maurice avec une terreur croissante, détourna sur la reine son regard presque égaré.

– Tu entends, Antoinette ?... Ma fille !... c’est toi qui auras perdu ma fille !

La reine parut épouvantée à son tour, non de la menace qui étincelait dans les yeux de la geôlière, mais du désespoir qu’on y lisait.

– Venez, madame Tison, dit-elle, j’ai à vous parler.

– Holà ! pas de cajoleries, s’écria le collègue de Maurice : nous ne sommes pas de trop, morbleu ! Devant la municipalité, toujours devant la municipalité !

– Laisse faire, citoyen Agricola, dit Maurice à l’oreille de cet homme ; pourvu que la vérité nous vienne, peu importe de quelle façon.

– Tu as raison, citoyen Maurice ; mais...

– Passons derrière le vitrage, citoyen Agricola, et, si tu m’en crois, tournons le dos ; je suis sûr que la personne pour laquelle nous aurons cette condescendance ne nous en fera point repentir.

La reine entendit ces mots dits pour être entendus par elle ; elle jeta au jeune homme un regard reconnaissant. Maurice détourna la tête avec insouciance et passa de l’autre côté du vitrage. Agricola le suivit.

– Tu vois bien cette femme, dit-il à Agricola : reine, c’est une grande coupable ; femme, c’est une âme digne et grande. On fait bien de briser les couronnes, le malheur épure.

– Sacrebleu ! que tu parles bien, citoyen Maurice ! J’aime à t’entendre, toi et ton ami Lorin. Est-ce aussi des vers que tu viens de dire ?

Maurice sourit.

Pendant cet entretien, la scène qu’avait prévue Maurice se passait de l’autre côté du vitrage.

La femme Tison s’était approchée de la reine.

– Madame, lui dit celle-ci, votre désespoir me brise le cœur ; je ne veux pas vous priver de votre enfant, cela fait trop de mal ; mais, songez-y, en faisant ce que ces hommes exigent, peut-être votre fille sera-t-elle perdue également.

– Faites ce qu’ils disent ! s’écria la femme Tison, faites ce qu’ils disent !

– Mais, auparavant, sachez de qui il s’agit.

– De quoi s’agit-il ? demanda la geôlière avec une curiosité presque sauvage.

– Votre fille avait amené avec elle une amie.

– Oui, une ouvrière comme elle ; elle n’a pas voulu venir seule à cause des soldats.

– Cette amie avait remis à votre fille un billet ; votre fille l’a laissé tomber. Marie, qui passait, l’a ramassé. C’est un papier bien insignifiant sans doute, mais auquel des gens malintentionnés pourraient trouver un sens. Le municipal ne vous a-t-il pas dit que, lorsqu’on voulait trouver, on trouvait toujours ?

– Après, après ?

– Eh bien, voilà tout : vous voulez que je remette ce papier ; voulez-vous que je sacrifie un ami, sans pour cela vous rendre peut-être votre fille ?

– Faites ce qu’ils disent ! cria la femme ; faites ce qu’ils disent !

– Mais, si ce papier compromet votre fille, dit la reine, comprenez donc !

– Ma fille est, comme moi, une bonne patriote, s’écria la mégère. Dieu merci ! les Tison sont connus ! Faites ce qu’ils disent !

– Mon Dieu ! dit la reine, que je voudrais donc pouvoir vous convaincre !

– Ma fille ! je veux qu’on me rende ma fille ! reprit la femme Tison en trépignant. Donne le papier, Antoinette, donne.

– Le voici, madame.

Et la reine tendit à la malheureuse créature un papier que celle-ci éleva joyeusement au-dessus de sa tête en criant :

– Venez, venez, citoyens municipaux. J’ai le papier ; prenez-le, et rendez-moi mon enfant.

– Vous sacrifiez nos amis, ma sœur, dit madame Élisabeth.

– Non, ma sœur, répondit tristement la reine, je ne sacrifie que nous. Le papier ne peut compromettre personne.

Aux cris de la femme Tison, Maurice et son collègue vinrent au-devant d’elle ; elle leur tendit aussitôt le billet. Ils l’ouvrirent et lurent :

« À l’orient, un ami veille encore. »

Maurice n’eut pas plus tôt jeté les yeux sur ce papier qu’il tressaillit.

L’écriture ne lui semblait pas inconnue.

– Oh ! mon Dieu ! s’écria-t-il, serait-ce celle de Geneviève ? Oh ! mais non, c’est impossible, et je suis fou. Elle lui ressemble, sans doute ; mais que pourrait avoir de commun Geneviève avec la reine ?

Il se retourna et vit que Marie-Antoinette le regardait. Quant à la femme Tison, dans l’attente de son sort, elle dévorait Maurice des yeux.

– Tu viens de faire une bonne œuvre, dit-il à la femme Tison, et vous, citoyenne, une belle œuvre, dit-il à la reine.

– Alors, monsieur, répondit Marie-Antoinette, que mon exemple vous détermine ; brûlez ce papier, et vous ferez une œuvre charitable.

– Tu plaisantes, l’Autrichienne, dit Agricola : brûler un papier qui va nous faire pincer toute une couvée d’aristocrates peut-être ? Ma foi, non, ce serait trop bête.

– Au fait, brûlez-le, dit la femme Tison ; cela pourrait compromettre ma fille.

– Je le crois bien, ta fille et les autres, dit Agricola en prenant des mains de Maurice le papier que celui-ci eût certes brûlé, s’il eût été tout seul.

Dix minutes après, le billet fut déposé sur le bureau des membres de la Commune ; il fut ouvert à l’instant même et commenté de toutes façons.

– « À l’Orient, un ami veille », dit une voix. Que diable cela peut-il signifier ?

– Pardieu ! répondit un géographe, à Lorient, c’est clair : Lorient est une petite ville de la Bretagne, située entre Vannes et Quimper. Morbleu ! on devrait brûler la ville, s’il est vrai qu’elle renferme des aristocrates qui veillent encore sur l’Autrichienne.

– C’est d’autant plus dangereux, dit un autre, que, Lorient étant un port de mer, on peut y établir des intelligences avec les Anglais.

– Je propose, dit un troisième, qu’on envoie une commission à Lorient, et qu’une enquête y soit faite.

Maurice avait été informé de la délibération.

– Je me doute bien où peut être l’orient dont il s’agit, se dit-il ; mais, à coup sûr, ce n’est pas en Bretagne.

Le lendemain, la reine, qui, ainsi que nous l’avons dit, ne descendait plus au jardin pour ne point passer devant la chambre où avait été enfermé son mari, demanda à monter sur la tour pour y prendre un peu d’air avec sa fille et madame Élisabeth.

La demande lui fut accordée à l’instant même ; mais Maurice monta, et, s’arrêtant derrière une espèce de petite guérite qui abritait le haut de l’escalier, il attendit, caché, le résultat du billet de la veille.

La reine se promena d’abord indifféremment avec madame Élisabeth et sa fille ; puis elle s’arrêta, tandis que les deux princesses continuaient de se promener, se retourna vers l’est et regarda attentivement une maison, aux fenêtres de laquelle apparaissaient plusieurs personnes : l’une de ces personnes tenait un mouchoir blanc.

Maurice, de son côté, tira une lunette de sa poche, et, tandis qu’il l’ajustait, la reine fit un grand mouvement, comme pour inviter les curieux de la fenêtre à s’éloigner. Mais Maurice avait déjà remarqué une tête d’homme aux cheveux blonds, au teint pâle, dont le salut avait été respectueux jusqu’à l’humilité.

Derrière ce jeune homme, car le curieux paraissait avoir au plus de vingt-cinq à vingt-six ans, se tenait une femme à moitié cachée par lui. Maurice dirigea sa lorgnette sur elle, et, croyant reconnaître Geneviève, fit un mouvement qui le mit en vue. Aussitôt la femme qui, de son côté, tenait aussi une lorgnette à la main, se rejeta en arrière, entraînant le jeune homme avec elle. Était-ce réellement Geneviève ? Avait-elle, de son côté, reconnu Maurice ? Le couple curieux s’était-il retiré seulement sur l’invitation que lui en avait faite la reine ?

Maurice attendit un instant pour voir si le jeune homme et la jeune femme ne reparaîtraient point. Mais, voyant que la fenêtre restait vide, il recommanda la plus grande surveillance à son collègue Agricola, descendit précipitamment l’escalier et alla s’embusquer à l’angle de la rue Porte-Foin, pour voir si les curieux de la maison en sortiraient. Ce fut en vain, personne ne parut.

Alors, ne pouvant résister à ce soupçon qui lui mordait le cœur, depuis le moment où la compagne de la fille Tison s’était obstinée à demeurer cachée et à rester muette, Maurice prit sa course vers la rue Vieille-Saint-Jacques, où il arriva l’esprit tout bouleversé des plus étranges soupçons.

Lorsqu’il entra, Geneviève, en peignoir blanc, était assise sous une tonnelle de jasmins, où elle avait l’habitude de se faire servir à déjeuner. Elle donna, comme ordinaire, un bonjour affectueux à Maurice, et l’invita à prendre une tasse de chocolat avec elle.

De son côté, Dixmer, qui arriva sur ces entrefaites, exprima la plus grande joie de voir Maurice à cette heure inattendue de la journée ; mais, avant que Maurice prît la tasse de chocolat qu’il avait acceptée, toujours plein d’enthousiasme pour son commerce, il exigea que son ami le secrétaire de la section Lepelletier vînt faire avec lui un tour dans les ateliers. Maurice y consentit.

– Apprenez, mon cher Maurice, dit Dixmer en prenant le bras du jeune homme et en l’entraînant, une nouvelle des plus importantes.

– Politique ? demanda Maurice, toujours préoccupé de son idée.

– Eh ! cher citoyen, répondit Dixmer en souriant, est-ce que nous nous occupons de politique, nous ? Non, non, une nouvelle tout industrielle, Dieu merci ! Mon honorable ami Morand, qui, comme vous le savez, est un chimiste des plus distingués, vient de trouver le secret d’un maroquin rouge, comme on n’en a pas encore vu jusqu’à présent, c’est-à-dire inaltérable. C’est cette teinture que je vais vous montrer. D’ailleurs, vous verrez Morand à l’œuvre ; celui-là, c’est un véritable artiste.

Maurice ne comprenait pas trop comment on pouvait être artiste en maroquin rouge. Mais il n’en accepta pas moins, suivit Dixmer, traversa les ateliers, et, dans une espèce d’officine particulière, vit le citoyen Morand à l’œuvre : il avait ses lunettes bleues et son habit de travail, et paraissait effectivement on ne peut plus occupé de changer en pourpre le blanc sale d’une peau de mouton. Ses mains et ses bras, qu’on apercevait sous ses manches retroussées, étaient rouges jusqu’au coude. Comme le disait Dixmer, il s’en donnait à cœur joie dans la cochenille.

Il salua Maurice de la tête, tout entier qu’il était à sa besogne.

– Eh bien, citoyen Morand, demanda Dixmer, que disons-nous ?

– Nous gagnerons cent mille livres par an, rien qu’avec ce procédé, dit Morand. Mais voilà huit jours que je ne dors pas, et les acides m’ont brûlé la vue.

Maurice laissa Dixmer avec Morand et rejoignit Geneviève en murmurant tout bas :

– Il faut avouer que le métier de municipal abrutirait un héros. Au bout de huit jours de Temple, on se prendrait pour un aristocrate et l’on se dénoncerait soi-même. Bon Dixmer, va ! brave Morand ! suave Geneviève ! Et moi qui les avais soupçonnés un instant !

Geneviève attendait Maurice avec son doux sourire, pour lui faire oublier jusqu’à l’apparence des soupçons qu’il avait effectivement conçus. Elle fut ce qu’elle était toujours : douce, amicale, charmante.

Les heures où Maurice voyait Geneviève étaient les heures où il vivait réellement. Tout le reste du temps, il avait cette fièvre qu’on pourrait appeler la fièvre 93, qui séparait Paris en deux camps et faisait de l’existence un combat de chaque heure.

Vers midi, il lui fallut cependant quitter Geneviève et retourner au Temple.

À l’extrémité de la rue Sainte-Avoye, il rencontra Lorin, qui descendait sa garde : il était en serre-file ; il se détacha de son rang et vint à Maurice, dont tout le visage exprimait encore la suave félicité que la vue de Geneviève versait toujours dans son cœur.

– Ah ! dit Lorin en secouant cordialement la main de son ami :

 

      En vain tu caches ta langueur,

      Je connais ce que tu désires.

      Tu ne dis rien, mais tu soupires.

      L’amour est dans tes yeux, l’amour est dans ton cœur.

 

Maurice mit la main à sa poche pour chercher sa clef. C’était le moyen qu’il avait adopté pour mettre une digue à la verve poétique de son ami. Mais celui-ci vit le mouvement et s’enfuit en riant.

– À propos, dit Lorin en se retournant après quelques pas, tu es encore pour trois jours au Temple, Maurice ; je te recommande le petit Capet.

 

 

 

 

 

 

 

IX

 

 

AMOUR.

 

 

En effet, Maurice vivait bien heureux et bien malheureux à la fois au bout de quelque temps. Il en est toujours ainsi au commencement des grandes passions.

Son travail du jour à la section Lepelletier, ses visites du soir à la rue Vieille-Saint-Jacques, quelques apparitions çà et là au club des Thermopyles remplissaient toutes ses journées.

Il ne se dissimulait pas que voir Geneviève tous les soirs, c’était boire à longs traits un amour sans espérance.

Geneviève était une de ces femmes, timides et faciles en apparence, qui tendent franchement la main à un ami, approchent innocemment leur front de ses lèvres avec la confiance d’une sœur ou l’ignorance d’une vierge, et devant qui les mots d’amour semblent des blasphèmes et les désirs matériels des sacrilèges.

Si, dans les rêves les plus purs que la première manière de Raphaël a fixés sur la toile, il est une Madone aux lèvres souriantes, aux yeux chastes, à l’expression céleste, c’est celle-là qu’il faut emprunter au divin élève de Pérugin pour en faire le portrait de Geneviève.

Au milieu de ses fleurs, dont elle avait la fraîcheur et le parfum, isolée des travaux de son mari, et de son mari lui-même, Geneviève apparaissait à Maurice, chaque fois qu’il la voyait, comme une énigme vivante dont il ne pouvait deviner le sens et dont il n’osait demander le mot.

Un soir que, comme d’habitude, il était demeuré seul avec elle, que tous deux étaient assis à cette croisée par laquelle il était entré une nuit si bruyamment et si précipitamment, que les parfums des lilas en fleurs flottaient sur cette douce brise qui succède au radieux coucher du soleil, Maurice, après un long silence, et après avoir, pendant ce silence, suivi l’œil intelligent et religieux de Geneviève, qui regardait poindre une étoile d’argent dans l’azur du ciel, se hasarda à lui demander comment il se faisait qu’elle fût si jeune, quand son mari avait déjà passé l’âge moyen de la vie ; si distinguée, quand tout annonçait chez son mari une éducation, une naissance vulgaires ; si poétique enfin, quand son mari était si attentif à peser, à étendre et à teindre les peaux de sa fabrique.

– Chez un maître tanneur, enfin, pourquoi, demanda Maurice, cette harpe, ce piano, ces pastels que vous m’avez avoué être votre ouvrage ? Pourquoi, enfin, cette aristocratie que je déteste chez les autres et que j’adore chez vous ?

Geneviève fixa sur Maurice un regard plein de candeur.

– Merci, dit-elle, de cette question ; elle me prouve que vous êtes un homme délicat, et que vous ne vous êtes jamais informé de moi à personne.

– Jamais, madame, dit Maurice : j’ai un ami dévoué qui mourrait pour moi, j’ai cent camarades qui sont prêts à marcher partout où je les conduirai ; mais de tous ces cœurs, lorsqu’il s’agit d’une femme, et d’une femme comme Geneviève surtout, je n’en connais qu’un seul auquel je me fie, et c’est le mien.

– Merci, Maurice, dit la jeune femme. Je vous apprendrai moi-même alors tout ce que vous désirez savoir.

– Votre nom de jeune fille d’abord ? demanda Maurice. Je ne vous connais que sous votre nom de femme.

Geneviève comprit l’égoïsme amoureux de cette question et sourit.

– Geneviève du Treilly, dit-elle.

Maurice répéta :

– Geneviève du Treilly !

– Ma famille, continua Geneviève, était ruinée depuis la guerre d’Amérique, à laquelle avaient pris part mon père et mon frère aîné.

– Gentilshommes tous deux ? dit Maurice.

– Non, non, dit Geneviève en rougissant.

– Vous m’avez dit cependant que votre nom de jeune fille était Geneviève du Treilly.

– Sans particule, monsieur Maurice ; ma famille était riche, mais ne tenait en rien à la noblesse.

– Vous vous défiez de moi, dit en souriant le jeune homme.

– Oh ! non, non, reprit Geneviève. En Amérique, mon père s’était lié avec le père de M. Morand ; M. Dixmer était l’homme d’affaires de M. Morand. Nous voyant ruinés, et sachant que M. Dixmer avait une fortune indépendante, M. Morand le présenta à mon père, qui me le présenta à son tour. Je vis qu’il y avait d’avance un mariage arrêté, je compris que c’était le désir de ma famille ; je n’aimais ni n’avais jamais aimé personne ; j’acceptai. Depuis trois ans, je suis la femme de Dixmer, et, je dois le dire, depuis trois ans, mon mari a été pour moi si bon, si excellent, que, malgré cette différence de goûts et d’âge que vous remarquez, je n’ai jamais éprouvé un seul instant de regret.

– Mais, dit Maurice, lorsque vous épousâtes M. Dixmer, il n’était point encore à la tête de cette fabrique ?

– Non ; nous habitions à Blois. Après le 10 août, M. Dixmer acheta cette maison et les ateliers qui en dépendent ; pour que je ne fusse point mêlée aux ouvriers, pour m’épargner jusqu’à la vue de choses qui eussent pu blesser mes habitudes, comme vous le disiez, Maurice, un peu aristocrates, il me donna ce pavillon, où je vis seule, retirée, selon mes goûts, selon mes désirs, et heureuse, quand un ami comme vous, Maurice, vient distraire ou partager mes rêveries.

Et Geneviève tendit à Maurice une main que celui-ci baisa avec ardeur.

Geneviève rougit légèrement.

– Maintenant, mon ami, dit-elle en retirant sa main, vous savez comment je suis la femme de M. Dixmer.

– Oui, reprit Maurice en regardant fixement Geneviève ; mais vous ne me dites point comment M. Morand est devenu l’associé de M. Dixmer.

– Oh ! c’est bien simple, dit Geneviève. M. Dixmer, comme je vous l’ai dit, avait quelque fortune, mais point assez, cependant, pour prendre à lui seul une fabrique de l’importance de celle-ci. Le fils de M. Morand, son protecteur, comme je vous l’ai dit, cet ami de mon père, comme vous vous le rappelez, a fait la moitié des fonds ; et, comme il avait des connaissances en chimie, il s’est adonné à l’exploitation avec cette activité que vous avez remarquée, et grâce à laquelle le commerce de M. Dixmer, chargé par lui de toute la partie matérielle, a pris une immense extension.

– Et, dit Maurice, M. Morand est aussi un de vos bons amis, n’est-ce pas, madame ?

– M. Morand est une noble nature, un des cœurs les plus élevés qui soient sous le ciel, répondit gravement Geneviève.

– S’il ne vous en a donné d’autres preuves, dit Maurice un peu piqué de cette importance que la jeune femme accordait à l’associé de son mari, que de partager les frais d’établissement avec M. Dixmer, et d’inventer une nouvelle teinture pour le maroquin, permettez-moi de vous faire observer que l’éloge que vous faites de lui est bien pompeux.

– Il m’en a donné d’autres preuves, monsieur, dit Geneviève.

– Mais il est encore jeune, n’est-ce pas ? demanda Maurice, quoiqu’il soit difficile, grâce à ses lunettes vertes, de dire quel âge il a.

– Il a trente-cinq ans.

– Vous vous connaissez depuis longtemps ?

– Depuis notre enfance.

Maurice se mordit les lèvres. Il avait toujours soupçonné Morand d’aimer Geneviève.

– Ah ! dit Maurice, cela explique sa familiarité avec vous.

– Contenue dans les bornes où vous l’avez toujours vue, monsieur, répondit en souriant Geneviève, il me semble que cette familiarité, qui est à peine celle d’un ami, n’avait pas besoin d’explication.

– Oh ! pardon, madame, dit Maurice, vous savez que toutes les affections vives ont leurs jalousies, et mon amitié était jalouse de celle que vous paraissez avoir pour M. Morand.

Il se tut. Geneviève, de son côté, garda le silence. Il ne fut plus question, ce jour-là, de Morand, et Maurice quitta cette fois Geneviève plus amoureux que jamais, car il était jaloux.

Puis, si aveugle que fût le jeune homme, quelque bandeau sur les yeux, quelque trouble dans le cœur que lui mît sa passion, il y avait dans le récit de Geneviève bien des lacunes, bien des hésitations, bien des réticences auxquelles il n’avait point fait attention dans le moment, mais qui, alors, lui revenaient à l’esprit, et qui le tourmentaient étrangement, et contre lesquelles ne pouvaient le rassurer la grande liberté que lui laissait Dixmer de causer avec Geneviève autant de fois et aussi longtemps qu’il lui plaisait, et l’espèce de solitude où tous deux se trouvaient chaque soir. Il y avait plus : Maurice, devenu le commensal de la maison, non seulement restait en toute sécurité avec Geneviève, qui semblait, d’ailleurs, gardée contre les désirs du jeune homme par sa pureté d’ange, mais encore il l’escortait dans les petites courses qu’elle était obligée, de temps en temps, de faire dans le quartier.

Au milieu de cette familiarité acquise dans la maison, une chose l’étonnait, c’était que plus il cherchait, peut-être, il est vrai, pour être à même de mieux surveiller les sentiments qu’il lui croyait pour Geneviève, c’est que plus il cherchait, disons-nous, à lier connaissance avec Morand, dont l’esprit, malgré ses préventions, le séduisait, dont les manières élevées le captivaient chaque jour davantage, plus cet homme bizarre semblait affecter de chercher à s’éloigner de Maurice. Celui-ci s’en plaignait amèrement à Geneviève, car il ne doutait pas que Morand n’eût deviné en lui un rival et que ce ne fût, de son côté, la jalousie qui l’éloignât de lui.

– Le citoyen Morand me hait, dit-il un jour à Geneviève.

– Vous ? dit Geneviève en le regardant avec son bel œil étonné ; vous, M. Morand vous hait ?

– Oui, j’en suis sûr.

– Et pourquoi vous haïrait-il ?

– Voulez-vous que je vous le dise ? s’écria Maurice.

– Sans doute, reprit Geneviève.

– Eh bien, parce que je...

Maurice s’arrêta. Il allait dire : « Parce que je vous aime ».

– Je ne puis vous dire pourquoi, reprit Maurice en rougissant.

Le farouche républicain, près de Geneviève, était timide et hésitant comme une jeune fille.

Geneviève sourit.

– Dites, reprit-elle, qu’il n’y a pas de sympathie entre vous, et je vous croirai peut-être. Vous êtes une nature ardente, un esprit brillant, un homme recherché ; Morand est un marchand greffé sur un chimiste. Il est timide, il est modeste... et c’est cette timidité et cette modestie qui l’empêchent de faire le premier pas au-devant de vous.

– Eh ! qui lui demande de faire le premier pas au-devant de moi ? J’en ai fait cinquante, moi, au-devant de lui ; il ne m’a jamais répondu. Non, continua Maurice en secouant la tête ; non, ce n’est certes point cela.

– Eh bien, qu’est-ce alors ?

Maurice préféra se taire.

Le lendemain du jour où il avait eu cette explication avec Geneviève, il arriva chez elle à deux heures de l’après-midi ; il la trouva en toilette de sortie.

– Ah ! soyez le bienvenu, dit Geneviève, vous allez me servir de chevalier.

– Et où allez-vous donc ? demanda Maurice.

– Je vais à Auteuil. Il fait un temps délicieux. Je désirerais marcher un peu à pied ; notre voiture nous conduira jusqu’au-delà de la barrière, où nous la retrouverons, puis nous gagnerons Auteuil en nous promenant, et, quand j’aurai fini ce que j’ai à faire à Auteuil, nous reviendrons la prendre.

– Oh ! dit Maurice enchanté, l’excellente journée que vous m’offrez là !

Les deux jeunes gens partirent. Au-delà de Passy, la voiture les descendit sur la route. Ils sautèrent légèrement sur le revers du chemin et continuèrent leur promenade à pied.

En arrivant à Auteuil, Geneviève s’arrêta.

– Attendez-moi au bord du parc, dit-elle, j’irai vous rejoindre quand j’aurai fini.

– Chez qui allez-vous donc ? demanda Maurice.

– Chez une amie.

– Où je ne puis vous accompagner ?

Geneviève secoua la tête en souriant.

– Impossible, dit-elle.

Maurice se mordit les lèvres.

– C’est bien, dit-il, j’attendrai.

– Eh ! quoi ? demanda Geneviève.

– Rien, répondit Maurice. Serez-vous longtemps ?

– Si j’avais cru vous déranger, Maurice, si j’avais su que votre journée fût prise, dit Geneviève, je ne vous eusse point prié de me rendre le petit service de venir avec moi, je me fusse fait accompagner par...

– Par M. Morand ? interrogea vivement Maurice.

– Non point. Vous savez que M. Morand est à la fabrique de Rambouillet et ne doit revenir que ce soir.

– Alors voilà à quoi j’ai dû la préférence ?

– Maurice, dit doucement Geneviève, je ne puis faire attendre la personne qui m’a donné rendez-vous : si cela vous gêne de me ramener, retournez à Paris ; seulement, renvoyez-moi la voiture.

– Non, non, madame, dit vivement Maurice, je suis à vos ordres.

Et il salua Geneviève, qui poussa un faible soupir et entra dans Auteuil.

Maurice alla au rendez-vous convenu et se promena de long en large, abattant de sa canne, comme Tarquin, toutes les têtes d’herbes, de fleurs ou de chardons qui se trouvaient sur son chemin. Au reste, ce chemin était borné à un petit espace ; comme tous les gens fortement préoccupés, Maurice allait et revenait presque aussitôt sur ses pas.

Ce qui occupait Maurice, c’était de savoir si Geneviève l’aimait ou ne l’aimait point : toutes ses manières avec le jeune homme étaient celles d’une sœur ou d’une amie ; mais il sentait que ce n’était plus assez. Lui l’aimait de tout son amour. Elle était devenue la pensée éternelle de ses jours, le rêve sans cesse renouvelé de ses nuits. Autrefois, il ne demandait qu’une chose, revoir Geneviève. Maintenant, ce n’était plus assez : il fallait que Geneviève l’aimât.

Geneviève resta absente pendant une heure, qui lui parut un siècle ; puis, il la vit venir à lui, le sourire sur les lèvres. Maurice, au contraire, marcha à elle, les sourcils froncés. Notre pauvre cœur est ainsi fait, qu’il s’efforce de puiser la douleur au sein du bonheur même.

Geneviève prit en souriant le bras de Maurice.

– Me voilà, dit-elle ; pardon, mon ami, de vous avoir fait attendre...

Maurice répondit par un mouvement de tête, et tous deux prirent une charmante allée, molle, ombreuse, touffue, qui, par un détour, devait les amener à la grande route.

C’était une de ces délicieuses soirées de printemps où chaque plante envoie au ciel son émanation, où chaque oiseau, immobile sur la branche ou sautillant dans les broussailles, jette son hymne d’amour à Dieu, une de ces soirées enfin qui semblent destinées à vivre dans le souvenir.

Maurice était muet ; Geneviève était pensive : elle effeuillait d’une main les fleurs d’un bouquet, qu’elle tenait de son autre main appuyée au bras de Maurice.

– Qu’avez-vous ? demanda tout à coup Maurice, et qui vous rend donc si triste aujourd’hui ?

Geneviève aurait pu lui répondre : « Mon bonheur. »

Elle le regarda de son doux et poétique regard.

– Mais vous-même, dit-elle, n’êtes-vous point plus triste que d’habitude ?

– Moi, dit Maurice, j’ai raison d’être triste, je suis malheureux ; mais vous ?

– Vous, malheureux ?

– Sans doute ; ne vous apercevez-vous point quelquefois, au tremblement de ma voix, que je souffre ? Ne m’arrive-t-il point, quand je cause avec vous ou avec votre mari, de me lever tout à coup et d’être forcé d’aller demander de l’air au ciel, parce qu’il me semble que ma poitrine va se briser ?

– Mais, demanda Geneviève embarrassée, à quoi attribuez-vous cette souffrance ?

– Si j’étais une petite-maîtresse, dit Maurice en riant d’un rire douloureux, je dirais que j’ai mal aux nerfs.

– Et, dans ce moment, vous souffrez ?

– Beaucoup, dit Maurice.

– Alors, rentrons.

– Déjà, madame ?

– Sans doute.

– Ah ! c’est vrai, murmura le jeune homme, j’oubliais que M. Morand doit revenir de Rambouillet à la tombée de la nuit, et que voilà la nuit qui tombe.

Geneviève le regarda avec une expression de reproche.

– Oh ! encore ? dit-elle.

– Pourquoi donc m’avez-vous fait, l’autre jour, de M. Morand un si pompeux éloge ? dit Maurice. C’est votre faute.

– Depuis quand, devant les gens qu’on estime, demanda Geneviève, ne peut-on pas dire ce qu’on pense d’un homme estimable ?

– C’est une estime bien vive que celle qui fait hâter le pas, comme vous le faites en ce moment, de peur d’être en retard de quelques minutes.

– Vous êtes, aujourd’hui, souverainement injuste, Maurice ; n’ai-je point passé une partie de la journée avec vous ?

– Vous avez raison, et je suis trop exigeant, en vérité, reprit Maurice se laissant aller à la fougue de son caractère. Allons revoir M. Morand, allons !

Geneviève sentait le dépit passer de son esprit à son cœur.

– Oui, dit-elle, allons revoir M. Morand. Celui-là, du moins, est un ami qui ne m’a jamais fait de peine.

– Ce sont des amis précieux que ceux-là, dit Maurice étouffant de jalousie, et je sais que, pour ma part, je désirerais en connaître de pareils.

Ils étaient, en ce moment, sur la grande route. L’horizon rougissait ; le soleil commençait à disparaître, faisant étinceler ses derniers rayons aux moulures dorées du dôme des Invalides. Une étoile, la première, celle qui, dans une autre soirée, avait déjà attiré les regards de Geneviève, étincelait dans l’azur fluide du ciel.

Geneviève quitta le bras de Maurice avec une tristesse résignée.

– Qu’avez-vous à me faire souffrir ? dit-elle.

– Ah ! dit Maurice, j’ai que je suis moins habile que des gens que je connais ; j’ai que je ne sais point me faire aimer.

– Maurice ! fit Geneviève.

– Oh ! madame, s’il est constamment bon, constamment égal, c’est qu’il ne souffre pas, lui.

Geneviève appuya de nouveau sa blanche main sur le bras puissant de Maurice.

– Je vous en prie, dit-elle d’une voix altérée, ne parlez plus, ne parlez plus !

– Et pourquoi cela ?

– Parce que votre voix me fait mal.

– Ainsi, tout vous déplaît en moi, même ma voix ?

– Taisez-vous, je vous en conjure.

– J’obéirai, madame.

Et le fougueux jeune homme passa sa main sur son front humide de sueur.

Geneviève vit qu’il souffrait réellement. Les natures dans le genre de celle de Maurice ont des douleurs inconnues.

– Vous êtes mon ami, Maurice, dit Geneviève en le regardant avec une expression céleste, un ami précieux pour moi, faites, Maurice, que je ne perde pas mon ami.

– Oh ! vous ne le regretteriez pas longtemps ! s’écria Maurice.

– Vous vous trompez, dit Geneviève, je vous regretterais longtemps, toujours.

– Geneviève ! Geneviève ! s’écria Maurice, ayez pitié de moi.

Geneviève frissonna.

C’était la première fois que Maurice disait son nom avec une expression si profonde.

– Eh bien, continua Maurice, puisque vous m’avez deviné, laissez-moi tout vous dire, Geneviève ; car, dussiez-vous me tuer d’un regard... il y a trop longtemps que je me tais ; je parlerai, Geneviève.

– Monsieur, dit la jeune femme, je vous ai supplié, au nom de notre amitié, de vous taire ; monsieur, je vous en supplie encore ; que ce soit pour moi, si ce n’est point pour vous. Pas un mot de plus, au nom du ciel, pas un mot de plus !

– L’amitié, l’amitié. Ah ! si c’est une amitié pareille à celle que vous me portez, que vous avez pour M. Morand, je ne veux plus de votre amitié, Geneviève ; il me faut à moi plus qu’aux autres.

– Assez, dit madame Dixmer avec un geste de reine, assez, monsieur Lindey ; voici notre voiture, veuillez me reconduire chez mon mari.

Maurice tremblait de fièvre et d’émotion, lorsque Geneviève, pour rejoindre la voiture, qui, en effet, se tenait à quelques pas seulement, posa la main sur le bras de Maurice, il sembla au jeune homme que cette main était de flamme. Tous deux montèrent dans la voiture : Geneviève s’assit au fond, Maurice se plaça sur le devant. On traversa tout Paris sans que ni l’un ni l’autre eussent prononcé une parole.

Seulement, pendant tout le trajet, Geneviève avait tenu son mouchoir appuyé sur ses yeux.

Lorsqu’ils rentrèrent à la fabrique, Dixmer était occupé dans son cabinet de travail ; Morand arrivait de Rambouillet, et était en train de changer de costume. Geneviève tendit la main à Maurice en rentrant dans sa chambre, et lui dit :

– Adieu, Maurice, vous l’avez voulu.

Maurice ne répondit rien ; il alla droit à la cheminée où pendait une miniature représentant Geneviève : il la baisa ardemment, la pressa sur son cœur, la remit à sa place et sortit.

Maurice était rentré chez lui sans savoir comment il y était revenu ; il avait traversé Paris sans rien voir, sans rien entendre ; les choses qui venaient de se passer s’étaient écoulées devant lui comme dans un rêve, sans qu’il pût se rendre compte ni de ses actions, ni de ses paroles, ni du sentiment qui les avait inspirées. Il y a des moments où l’âme la plus sereine, la plus maîtresse d’elle-même, s’oublie à des violences que lui commandent les puissances subalternes de l’imagination.

Ce fut, comme nous l’avons dit, une course, et non un retour, que la marche de Maurice : il se déshabilla sans le secours de son valet de chambre, ne répondit pas à sa cuisinière, qui lui montrait un souper tout préparé ; puis, prenant les lettres de la journée sur sa table, il les lut toutes, les unes après les autres, sans en comprendre un seul mot. Le brouillard de la jalousie, l’ivresse de la raison, n’étaient point encore dissipés.

À dix heures, Maurice se coucha machinalement, comme il avait fait toutes choses depuis qu’il avait quitté Geneviève.

Si, à Maurice de sang-froid, on eût raconté comme d’un autre la conduite étrange qu’il avait tenue, il ne l’aurait pas comprise, et il eût regardé comme fou celui qui avait accompli cette espèce d’action désespérée, que n’autorisaient ni une trop grande réserve, ni un trop grand abandon de Geneviève ; ce qu’il sentit seulement, ce fut un coup terrible porté à des espérances dont il ne s’était jamais même rendu compte, et sur lesquelles, toutes vagues qu’elles étaient, reposaient tous ses rêves de bonheur qui, pareils à une insaisissable vapeur, flottaient informes à l’horizon.

Aussi il arriva à Maurice ce qui arrive presque toujours en pareil cas : étourdi du coup reçu, il s’endormit aussitôt qu’il se sentit dans son lit, ou plutôt il demeura privé de sentiment jusqu’au lendemain.

Un bruit le réveilla cependant : c’était celui que faisait son officieux en ouvrant la porte ; il venait, selon sa coutume, ouvrir les fenêtres de la chambre à coucher de Maurice, qui donnaient sur un grand jardin, et apporter des fleurs.

On cultivait force fleurs en 93, et Maurice les adorait ; mais il ne jeta pas même un coup d’œil sur les siennes, et, appuyant à demi soulevée sa tête alourdie sur sa main, il essaya de se rappeler ce qui s’était passé la veille.

Maurice se demanda à lui-même, sans pouvoir s’en rendre compte, quelles étaient les causes de sa maussaderie ; la seule était sa jalousie pour Morand ; mais le moment était mal choisi de s’amuser à être jaloux d’un homme, quand cet homme était à Rambouillet, et qu’en tête à tête avec la femme qu’on aime, on jouit de ce tête-à-tête avec toute la suavité dont l’entoure la nature, qui se réveille dans un des premiers beaux jours de printemps.

Ce n’était point la défiance de ce qui avait pu se passer dans cette maison d’Auteuil où il avait conduit Geneviève et où elle était restée plus d’une heure ; non, le tourment incessant de sa vie, c’était cette idée que Morand était amoureux de Geneviève ; et, singulière fantaisie du cerveau, singulière combinaison du caprice, jamais un geste, jamais un regard, jamais un mot de l’associé de Dixmer n’avait donné une apparence de réalité à une pareille supposition.

La voix du valet de chambre le tira de sa rêverie.

– Citoyen, dit-il en lui montrant les lettres ouvertes sur la table, avez-vous fait choix de celles que vous gardez, ou puis-je tout brûler ?

– Brûler quoi ? dit Maurice.

– Mais les lettres que le citoyen a lues hier avant de se coucher.

Maurice ne se souvenait pas d’en avoir lu une seule.

– Brûlez tout, dit-il.

– Voici celles d’aujourd’hui, citoyen, dit l’officieux.

Il présenta un paquet de lettres à Maurice et alla jeter les autres dans la cheminée.

Maurice prit le papier qu’on lui présentait, sentit sous ses doigts l’épaisseur d’une cire, et crut vaguement reconnaître un parfum ami.

Il chercha parmi les lettres, et vit un cachet et une écriture qui le firent tressaillir.

Cet homme, si fort en face de tout danger, pâlissait à la seule odeur d’une lettre.

L’officieux s’approcha de lui pour lui demander ce qu’il avait ; mais Maurice lui fit de la main signe de sortir.

Maurice tournait et retournait cette lettre ; il avait le pressentiment qu’elle renfermait un malheur pour lui, et il tressaillit comme on tremble devant l’inconnu.

Cependant il rappela tout son courage, l’ouvrit et lut ce qui suit :

 

« Citoyen Maurice,

« Il faut que nous rompions des liens qui, de votre côté, affectent de dépasser les lois de l’amitié. Vous êtes un homme d’honneur, citoyen, et, maintenant qu’une nuit s’est écoulée sur ce qui s’est passé entre nous hier au soir, vous devez comprendre que votre présence est devenue impossible à la maison. Je compte sur vous pour trouver telle excuse qu’il vous plaira près de mon mari. En voyant arriver aujourd’hui même une lettre de vous pour M. Dixmer, je me convaincrai qu’il faut que je regrette un ami malheureusement égaré, mais que toutes les convenances sociales m’empêchent de revoir.

« Adieu pour toujours.

« GENEVIÈVE. »

« P. S. Le porteur attend la réponse. »

 

Maurice appela : le valet de chambre reparut.

– Qui a apporté cette lettre ?

– Un citoyen commissionnaire.

– Est-il là ?

– Oui.

Maurice ne soupira point, n’hésita point. Il sauta à bas de son lit, passa un pantalon à pieds, s’assit devant son pupitre, prit la première feuille de papier venue (il se trouva que c’était un papier avec une tête imprimée au nom de la section), et écrivit

 

« Citoyen Dixmer,

« Je vous aimais, je vous aime encore, mais je ne puis plus vous voir. »

 

Maurice chercha la cause pour laquelle il ne pouvait plus voir le citoyen Dixmer, et une seule se présenta à son esprit ; ce fut celle qui, à cette époque, se serait présentée à l’esprit de tout le monde. Il continua donc :

 

« Certains bruits courent sur votre tiédeur pour la chose publique. Je ne veux point vous accuser et n’ai point de vous mission de vous défendre. Recevez mes regrets et soyez persuadé que vos secrets demeurent ensevelis dans mon cœur. »

 

Maurice ne relut pas même cette lettre, qu’il avait écrite, comme nous l’avons dit, sous l’impression de la première idée qui s’était présentée à lui. Il n’y avait pas de doute sur l’effet qu’elle devait produire. Dixmer, excellent patriote, comme Maurice avait pu le voir à ses discours du moins, Dixmer se fâcherait en la recevant : sa femme et le citoyen Morand l’engageraient sans doute à persévérer, il ne répondrait même pas, et l’oubli viendrait comme un voile noir s’étendre sur le passé riant, pour le transformer en avenir lugubre. Maurice signa, cacheta la lettre, la passa à son officieux, et le commissionnaire partit.

Alors un faible soupir s’échappa du cœur du républicain ; il prit ses gants, son chapeau et se rendit à la section.

Il espérait, pauvre Brutus, retrouver son stoïcisme en face des affaires publiques.

Les affaires publiques étaient terribles : le 31 mai se préparait. La Terreur qui, pareille à un torrent, se précipitait du haut de la Montagne, essayait d’emporter cette digue qu’essayaient de lui opposer les Girondins, ces audacieux modérés, qui avaient osé demander vengeance des massacres de septembre et lutter un instant pour sauver la vie du roi.

Tandis que Maurice travaillait avec tant d’ardeur, que la fièvre qu’il voulait chasser dévorait sa tête au lieu de son cœur, le messager rentrait dans la rue Vieille-Saint-Jacques et emplissait le logis de stupéfaction et d’épouvante.

La lettre, après avoir passé sous les yeux de Geneviève, fut remise à Dixmer.

Dixmer l’ouvrit et la lut sans y rien comprendre d’abord ; puis il la communiqua au citoyen Morand, qui laissa retomber sur sa main son front blanc comme l’ivoire.

Dans la situation où se trouvaient Dixmer, Morand et ses compagnons, situation parfaitement inconnue à Maurice, mais que nos lecteurs ont pénétrée, cette lettre était, en effet, un coup de foudre.

– Est-il honnête homme ? demanda Dixmer avec angoisse.

– Oui, répondit sans hésitation Morand.

– N’importe ! reprit celui qui avait été pour les moyens extrêmes, nous avons, vous le voyez, bien mal fait de ne pas le tuer.

– Mon ami, dit Morand, nous luttons contre la violence ; nous la flétrissons du nom de crime. Nous avons bien fait, quelle que chose qui puisse en résulter, de ne point assassiner un homme ; puis, je le répète, je crois Maurice un cœur noble et honnête.

– Oui, mais si ce cœur noble et honnête est celui d’un républicain exalté, peut-être lui-même regarderait-il comme un crime, s’il a surpris quelque chose, de ne pas immoler son propre honneur, comme ils disent, sur l’autel de la patrie.

– Mais, dit Morand, croyez-vous qu’il sache quelque chose ?

– Eh ! n’entendez-vous point ? Il parle de secrets qui resteront ensevelis dans son cœur.

– Ces secrets sont évidemment ceux qui lui ont été confiés par moi, relativement à notre contrebande ; il n’en connaît pas d’autres.

– Mais, dit Morand, de cette entrevue d’Auteuil n’a-t-il rien soupçonné ? Vous savez qu’il accompagnait votre femme ?

– C’est moi-même qui ai dit à Geneviève de prendre Maurice avec elle pour la sauvegarder.

– Écoutez, dit Morand, nous verrons bien si ces soupçons sont vrais. Le tour de garde de notre bataillon arrive au Temple le 2 juin, c’est-à-dire dans huit jours ; vous êtes capitaine, Dixmer, et moi, je suis lieutenant : si notre bataillon ou notre compagnie même reçoit contre-ordre, comme l’a reçu l’autre jour le bataillon de la Butte-des-Moulins, que Santerre a remplacé par celui des Gravilliers, tout est découvert, et nous n’avons plus qu’à fuir Paris ou à mourir en combattant. Mais si tout suit le cours ordinaire des choses...

– Nous sommes perdus de la même façon, répliqua Dixmer.

– Pourquoi cela ?

– Pardieu ! tout ne roulait-il pas sur la coopération de ce municipal ? N’était-ce pas lui qui, sans le savoir, nous devait ouvrir un chemin jusqu’à la reine ?

– C’est vrai, dit Morand abattu.

– Vous voyez donc, reprit Dixmer en fronçant le sourcil, qu’à tout prix il nous faut renouer avec ce jeune homme.

– Mais, s’il s’y refuse, s’il craint de se compromettre ? dit Morand.

– Écoutez, dit Dixmer, je vais interroger Geneviève ; c’est elle qui l’a quitté la dernière, elle saura peut-être quelque chose.

– Dixmer, dit Morand, je vous vois avec peine mêler Geneviève à tous nos complots ; non pas que je craigne une indiscrétion de sa part, ô grand Dieu ! mais la partie que nous jouons est terrible, et j’ai honte et pitié à la fois de mettre dans notre enjeu la tête d’une femme

– La tête d’une femme, répondit Dixmer, pèse le même poids que celle d’un homme, là où la ruse, la candeur ou la beauté peuvent faire autant et quelquefois même plus que la force, la puissance et le courage ; Geneviève partage nos convictions et nos sympathies, Geneviève partagera notre sort.

– Faites donc, cher ami, répondit Morand ; j’ai dit ce que je devais dire. Faites : Geneviève est digne en tous points de la mission que vous lui donnez ou plutôt qu’elle s’est donnée elle-même. C’est avec les saintes qu’on fait les martyrs.

Et il tendit sa main blanche et efféminée à Dixmer, qui la serra entre ses mains vigoureuses.

Puis Dixmer, recommandant à Morand et à ses compagnons une surveillance plus grande que jamais, passa chez Geneviève.

Elle était assise devant une table, l’œil attaché sur une broderie et le front baissé.

Elle se retourna au bruit de la porte qui s’ouvrait et reconnut Dixmer.

– Ah ! c’est vous, mon ami ? dit-elle.

– Oui, répondit Dixmer avec un visage placide et souriant ; je reçois de notre ami Maurice une lettre à laquelle je ne comprends rien. Tenez, lisez-la donc, et dites-moi ce que vous en pensez.

Geneviève prit la lettre d’une main dont, malgré toute sa puissance sur elle-même, elle ne pouvait dissimuler le tremblement, et lut.

Dixmer suivit des yeux ; ses yeux parcouraient chaque ligne.

– Eh bien ? dit-il quand elle eut fini.

– Eh bien, je pense que M. Maurice Lindey est un honnête homme, répondit Geneviève avec le plus grand calme, et qu’il n’y a rien à craindre de son côté.

– Vous croyez qu’il ignore quelles sont les personnes que vous avez été visiter à Auteuil ?

– J’en suis sûre.

– Pourquoi donc cette brusque détermination ? Vous a-t-il paru hier ou plus froid ou plus ému que d’habitude ?

– Non, dit Geneviève ; je crois qu’il était le même.

– Songez bien à ce que vous me répondez là, Geneviève ; car votre réponse, vous devez le comprendre, va avoir sur tous nos projets une grave influence.

– Attendez donc, dit Geneviève avec une émotion qui perçait à travers tous les efforts qu’elle faisait pour conserver sa froideur ; attendez donc...

– Bien ! dit Dixmer avec une légère contraction des muscles de son visage ; bien, rappelez-vous tous vos souvenirs, Geneviève.

– Oui, reprit la jeune femme, oui, je me rappelle ; hier, il était maussade ; M. Maurice est un peu tyran dans ses amitiés... et nous avons quelquefois boudé des semaines entières.

– Ce serait donc une simple bouderie ? demanda Dixmer.

– C’est probable.

– Geneviève, dans notre position, comprenez cela, ce n’est pas une probabilité qu’il nous faut, c’est une certitude.

– Eh bien, mon ami... j’en suis certaine.

– Cette lettre alors ne serait qu’un prétexte pour ne point revenir à la maison ?

– Mon ami, comment voulez-vous que je vous dise de pareilles choses ?

– Dites, Geneviève, répondit Dixmer, car à toute autre femme que vous je ne les demanderais pas.

– C’est un prétexte, dit Geneviève en baissant les yeux.

– Ah ! fit Dixmer.

Puis, après un moment de silence, retirant de son gilet et appuyant sur le dossier de la chaise de sa femme une main avec laquelle il venait de comprimer les battements de son cœur :

– Rendez-moi un service, chère amie, fit Dixmer.

– Et lequel ? demanda Geneviève en se retournant étonnée.

– Prévenez jusqu’à l’ombre d’un danger ; Maurice est peut-être plus avant dans nos secrets que nous ne le soupçonnons. Ce que vous croyez un prétexte est peut-être une réalité. Écrivez-lui un mot.

– Moi ? fit Geneviève en tressaillant.

– Oui, vous ; dites-lui que c’est vous qui avez ouvert la lettre et que vous désirez en avoir l’explication ; il viendra, vous l’interrogerez et vous devinerez très facilement alors de quoi il est question.

– Oh ! non, certes, s’écria Geneviève, je ne puis faire ce que vous dites ; je ne le ferai pas.

– Chère Geneviève, quand des intérêts aussi puissants que ceux qui reposent sur nous sont en jeu, comment reculez-vous devant de misérables considérations d’amour-propre ?

– Je vous ai dit mon opinion sur Maurice, monsieur, répondit Geneviève ; il est honnête, il est chevaleresque, mais il est capricieux, et je ne veux pas subir d’autre servitude que celle de mon mari.

Cette réponse fut faite à la fois avec tant de calme et de fermeté, que Dixmer comprit qu’insister, en ce moment du moins, serait chose inutile ; il n’ajouta pas un seul mot, regarda Geneviève sans paraître la regarder, passa sa main sur son front humide de sueur et sortit.

Morand l’attendait avec inquiétude. Dixmer lui raconta mot pour mot ce qui venait de se passer.

– Bien, répondit Morand, restons-en donc là et n’y pensons plus. Plutôt que de causer une ombre de soucis à votre femme, plutôt que de blesser l’amour-propre de Geneviève, je renoncerais...

Dixmer lui posa la main sur l’épaule.

– Vous êtes fou, monsieur, lui dit-il en le regardant fixement, ou vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites.

– Comment, Dixmer, vous croyez... ?

– Je crois, chevalier, que vous n’êtes pas plus maître que moi de laisser aller vos sentiments à l’impulsion de votre cœur. Ni vous, ni moi, ni Geneviève ne nous appartenons, Morand. Nous sommes des choses appelées à défendre un principe, et les principes s’appuient sur les choses, qu’elles écrasent.

Morand tressaillit et garda le silence, un silence rêveur et douloureux.

Ils firent ainsi quelques tours dans le jardin sans échanger une seule parole.

Puis Dixmer quitta Morand.

– J’ai quelques ordres à donner, dit-il d’une voix parfaitement calme. Je vous quitte, monsieur Morand.

Morand tendit la main à Dixmer et le regarda s’éloigner.

– Pauvre Dixmer, dit-il, j’ai bien peur que, dans tout cela, ce ne soit lui qui risque le plus.

Dixmer rentra effectivement dans son atelier, donna quelques ordres, relut les journaux, ordonna une distribution de pain et de mottes aux pauvres de la section, et, rentrant chez lui, quitta son costume de travail pour ses vêtements de sortie.

Une heure après, Maurice, au plus fort de ses lectures et de ses allocutions, fut interrompu par la voix de son officieux, qui, se penchant à son oreille, lui disait tout bas :

– Citoyen Lindey, quelqu’un qui, à ce qu’il prétend du moins, a des choses très importantes à vous dire, vous attend chez vous.

Maurice rentra et fut fort étonné, en rentrant, de trouver Dixmer installé chez lui, et feuilletant les journaux. En revenant, il avait, tout le long de la route, interrogé son domestique, lequel, ne connaissant point le maître tanneur, n’avait pu lui donner aucun renseignement.

En apercevant Dixmer, Maurice s’arrêta sur le seuil de la porte et rougit malgré lui.

Dixmer se leva et lui tendit la main en souriant.

– Quelle mouche vous pique et que m’avez-vous écrit ? demanda-t-il au jeune homme En vérité, c’est me frapper sensiblement, mon cher Maurice. Moi, tiède et faux patriote, m’écrivez-vous ? Allons donc, vous ne pouvez pas me redire de pareilles accusations en face ; avouez bien plutôt que vous me cherchez une mauvaise querelle.

– J’avouerai tout ce que vous voudrez, mon cher Dixmer, car vos procédés ont toujours été pour moi ceux d’un galant homme ; mais je n’ai pas moins pris une résolution, et cette résolution est irrévocable.

– Comment cela ? demanda Dixmer ; de votre propre aveu vous n’avez rien à nous reprocher, et vous nous quittez cependant ?

– Cher Dixmer, croyez que pour agir comme je le fais, que pour me priver d’un ami comme vous, il faut que j’aie de bien fortes raisons.

– Oui ; mais, en tous cas, reprit Dixmer en affectant de sourire, ces raisons ne sont point celles que vous m’avez écrites. Celles que vous m’avez écrites ne sont qu’un prétexte.

Maurice réfléchit un instant.

– Écoutez, Dixmer, dit-il, nous vivons dans une époque où le doute émis dans une lettre peut et doit vous tourmenter, je le comprends ; il ne serait donc point d’un homme d’honneur de vous laisser sous le poids d’une pareille inquiétude. Oui, Dixmer, les raisons que je vous ai données n’étaient qu’un prétexte.

Cet aveu, qui aurait dû éclaircir le front du commerçant, sembla au contraire l’assombrir.

– Mais enfin le véritable motif ? dit Dixmer.

– Je ne puis vous le dire, répliqua Maurice ; et cependant si vous le connaissiez, vous l’approuveriez, j’en suis sûr.

Dixmer le pressa.

– Vous le voulez absolument ? dit Maurice.

– Oui, répondit Dixmer.

– Eh bien, répondit Maurice, qui éprouvait un certain soulagement à se rapprocher de la vérité, voici ce que c’est : vous avez une femme jeune et belle, et la chasteté, cependant bien connue, de cette femme jeune et belle, n’a pu faire que mes visites chez vous n’aient été mal interprétées.

Dixmer pâlit légèrement.

– Vraiment ? dit-il. Alors, mon cher Maurice, l’époux vous doit remercier du mal que vous faites à l’ami.

– Vous comprenez, dit Maurice, que je n’ai pas la fatuité de croire que ma présence puisse être dangereuse pour votre repos ou celui de votre femme, mais elle peut être une source de calomnies, et, vous le savez, plus les calomnies sont absurdes, plus facilement on les croit.

– Enfant ! dit Dixmer en haussant les épaules.

– Enfant, tant que vous voudrez, répondit Maurice ; mais de loin nous n’en serons pas moins bons amis, car nous n’aurons rien à nous reprocher, tandis que de près, au contraire...

– Eh bien, de près ?

– Les choses auraient pu finir par s’envenimer.

– Pensez-vous, Maurice, que j’aurais pu croire... ?

– Eh ! mon Dieu ! fit le jeune homme.

– Mais pourquoi m’avez-vous écrit cela plutôt que de me le dire, Maurice ?

– Tenez, justement pour éviter ce qui se passe entre nous en ce moment.

– Êtes-vous donc fâché, Maurice, que je vous aime assez pour être venu vous demander une explication ? dit Dixmer.

– Oh ! tout au contraire, s’écria Maurice, et je suis heureux, je vous jure, de vous avoir vu cette fois encore, avant de ne plus vous revoir.

– Ne plus vous revoir, citoyen ! nous vous aimons bien pourtant, répliqua Dixmer en prenant et en pressant la main du jeune homme entre les siennes.

Maurice tressaillit.

– Morand, continua Dixmer, à qui ce tressaillement n’avait point échappé, mais qui cependant n’en exprima rien, Morand me le répétait encore ce matin : « Faites tout ce que vous pourrez, disait-il, pour ramener ce cher M. Maurice. »

– Ah ! monsieur, dit le jeune homme en fronçant le sourcil et en retirant sa main, je n’aurais pas cru être si avant dans les amitiés du citoyen Morand.

– Vous en doutez ? demanda Dixmer.

– Moi, répondit Maurice, je ne le crois ni n’en doute, je n’ai aucun motif de m’interroger à ce sujet ; quand j’allais chez vous, Dixmer, j’y allais pour vous et pour votre femme, mais non pour le citoyen Morand.

– Vous ne le connaissez pas, Maurice, dit Dixmer ; Morand est une belle âme.

– Je vous l’accorde, dit Maurice en souriant avec amertume.

– Maintenant, continua Dixmer, revenons à l’objet de ma visite.

Maurice s’inclina en homme qui n’a plus rien à dire et qui attend.

– Vous dites donc que des propos ont été faits ?

– Oui, citoyen, dit Maurice.

– Eh bien, voyons, parlons franchement. Pourquoi feriez-vous attention à quelque vain caquetage de voisin désœuvré ? Voyons, n’avez-vous pas votre conscience, Maurice, et Geneviève n’a-t-elle pas son honnêteté ?

– Je suis plus jeune que vous, dit Maurice, qui commençait à s’étonner de cette insistance, et je vois peut-être les choses d’un œil plus susceptible. C’est pourquoi je vous déclare que, sur la réputation d’une femme comme Geneviève, il ne doit pas même y avoir le vain caquetage d’un voisin désœuvré. Permettez donc, cher Dixmer, que je persiste dans ma première résolution.

– Allons, dit Dixmer, et puisque nous sommes en train d’avouer, avouons encore autre chose.

– Quoi ? demanda Maurice en rougissant. Que voulez-vous que j’avoue ?

– Que ce n’est ni la politique ni le bruit de vos assiduités chez moi qui vous engagent à nous quitter.

– Qu’est-ce donc alors ?

Le secret que vous avez pénétré.

– Quel secret ? demanda Maurice avec une expression de curiosité naïve qui rassura le tanneur.

– Cette affaire de contrebande que vous avez pénétrée le soir même où nous avons fait connaissance d’une si étrange manière. Jamais vous ne m’avez pardonné cette fraude, et vous m’accusez d’être mauvais républicain, parce que je me sers de produits anglais dans ma tannerie.

– Mon cher Dixmer, dit Maurice, je vous jure que j’avais complètement oublié, quand j’allais chez vous, que j’étais chez un contrebandier.

– En vérité ?

– En vérité.

– Vous n’aviez donc pas d’autre motif d’abandonner la maison que celui que vous m’aviez dit ?

– Sur l’honneur.

– Eh bien, Maurice, reprit Dixmer en se levant et serrant la main du jeune homme, j’espère que vous réfléchirez et que vous reviendrez sur cette résolution qui nous fait tant de peine à tous.

Maurice s’inclina et ne répondit point ; ce qui équivalait à un dernier refus.

Dixmer sortit désespéré de n’avoir pu se conserver de relations avec cet homme que certaines circonstances lui rendaient non seulement si utile, mais encore presque indispensable.

Il était temps. Maurice était agité par mille désirs contraires. Dixmer le priait de revenir ; Geneviève lui pourrait pardonner. Pourquoi donc désespérait-il ? Lorin, à sa place, aurait bien certainement une foule d’aphorismes tirés de ses auteurs favoris. Mais il y avait la lettre de Geneviève ; ce congé formel qu’il avait emporté avec lui à la section, et qu’il avait sur son cœur avec le petit mot qu’il avait reçu d’elle le lendemain du jour où il l’avait tirée des mains de ces hommes qui l’insultaient ; enfin, il y avait plus que tout cela, il y avait l’opiniâtre jalousie du jeune homme contre ce Morand détesté, première cause de sa rupture avec Geneviève.

Maurice demeura donc inexorable dans sa résolution.

Mais, il faut le dire, ce fut un vide pour lui que la privation de sa visite de chaque jour à la rue Vieille-Saint-Jacques ; et quand arriva l’heure où il avait l’habitude de s’acheminer vers le quartier Saint-Victor, il tomba dans une mélancolie profonde, et, à partir de ce moment, parcourut toutes les phases de l’attente et du regret.

Chaque matin, il s’attendait, en se réveillant, à trouver une lettre de Dixmer, et cette fois il s’avouait, lui qui avait résisté à des instances de vive voix, qu’il céderait à une lettre ; chaque jour, il sortait avec l’espérance de rencontrer Geneviève, et, d’avance, il avait trouvé, s’il la rencontrait, mille moyens pour lui parler. Chaque soir, il rentrait chez lui avec l’espérance d’y trouver ce messager qui lui avait un matin, sans s’en douter, apporté la douleur, devenue depuis son éternelle compagne.

Bien souvent aussi, dans ses heures de désespoir, cette puissante nature rugissait à l’idée d’éprouver une pareille torture sans la rendre à celui qui la lui avait fait souffrir : or, la cause première de tous ses chagrins, c’était Morand. Alors il formait le projet d’aller chercher querelle à Morand. Mais l’associé de Dixmer était si frêle, si inoffensif, que l’insulter ou le provoquer, c’était une lâcheté de la part d’un colosse comme Maurice.

Lorin était bien venu jeter quelques distractions sur les chagrins que son ami s’obstinait à lui taire, sans lui en nier cependant l’existence. Celui-ci avait fait tout ce qu’il avait pu, en pratique et en théorie, pour rendre à la patrie ce cœur tout endolori par un autre amour. Mais, quoique la circonstance fût grave, quoique dans toute autre disposition d’esprit elle eût entraîné Maurice tout entier dans le tourbillon politique, elle n’avait pu rendre au jeune républicain cette activité première qui avait fait de lui un héros du 14 juillet et du 10 août.

En effet, les deux systèmes, depuis près de dix mois en présence l’un de l’autre, qui jusque-là ne s’étaient en quelque sorte porté que de légères attaques, et qui n’avaient préludé encore que par des escarmouches, s’apprêtaient à se prendre corps à corps, et il était évident que la lutte, une fois commencée, serait mortelle pour l’un des deux. Ces deux systèmes, nés du sein de la Révolution elle-même, étaient celui de la modération, représenté par les Girondins, c’est-à-dire par Brissot, Pétion, Vergniaud, Valazé, Lanjuinais, Barbaroux, etc., etc. ; et celui de la Terreur ou de la Montagne, représenté par Danton, Robespierre, Chénier, Fabre, Marat, Collot d’Herbois, Hébert, etc., etc.

Après le 10 août, l’influence, comme après toute action, avait semblé devoir passer au parti modéré. Un ministère avait été reformé des débris de l’ancien ministère et d’une adjonction nouvelle. Roland, Servien et Clavières, anciens ministres, avaient été rappelés ; Danton, Monge et Le Brun avaient été nommés de nouveau. À l’exception d’un seul qui représentait, au milieu de ses collègues, l’élément énergique, tous les autres ministres appartenaient au parti modéré.

Quand nous disons modéré, on comprend bien que nous parlons relativement.

Mais le 10 août avait eu son écho à l’étranger, et la coalition s’était hâtée de marcher, non pas au secours de Louis XVI personnellement, mais du principe royaliste ébranlé dans sa base. Alors avaient retenti les paroles menaçantes de Brunswick, et, comme une terrible réalisation, Longwy et Verdun étaient tombés au pouvoir de l’ennemi. Alors avait eu lieu la réaction terroriste ; alors Danton avait rêvé les journées de septembre, et avait réalisé ce rêve sanglant qui avait montré à l’ennemi la France tout entière complice d’un immense assassinat, prête à lutter, pour son existence compromise, avec toute l’énergie du désespoir. Septembre avait sauvé la France, mais, tout en la sauvant, l’avait mise hors la loi.

La France sauvée, l’énergie devenue inutile, le parti modéré avait repris quelques forces. Alors il avait voulu récriminer sur ces journées terribles. Les mots de meurtrier et d’assassin avaient été prononcés. Un mot nouveau avait même été ajouté au vocabulaire de la nation, c’était celui de septembriseur.

Danton l’avait bravement accepté. Comme Clovis, il avait un instant incliné la tête sous le baptême de sang, mais pour la relever plus haute et plus menaçante. Une autre occasion de reprendre la terreur passée se présentait, c’était le procès du roi. La violence et la modération entrèrent, non pas encore tout à fait en lutte de personnes, mais en lutte de principes. L’expérience des forces relatives fut faite sur le prisonnier royal. La modération fut vaincue, et la tête de Louis XVI tomba sur l’échafaud.

Comme le 10 août, le 21 janvier avait rendu à la coalition toute son énergie. Ce fut encore le même homme qu’on lui opposa, mais non plus la même fortune. Dumouriez, arrêté dans ses progrès par le désordre de toutes les administrations qui empêchait les secours d’hommes et d’argent d’arriver jusqu’à lui, se déclare contre les Jacobins qu’il accuse de cette désorganisation, adopte le parti des Girondins, et les perd en se déclarant leur ami.

Alors la Vendée se lève, les départements menacent ; les revers amènent des trahisons, et les trahisons des revers. Les Jacobins accusent les modérés et veulent les frapper au 10 mars, c’est-à-dire pendant la soirée où s’est ouvert notre récit. Mais trop de précipitation de la part de leurs adversaires les sauve, et peut-être aussi cette pluie qui avait fait dire à Pétion, ce profond anatomisme de l’esprit parisien :

« Il pleut, il n’y aura rien cette nuit. »

Mais, depuis ce 10 mars, tout, pour les Girondins, avait été présage de ruine : Marat mis en accusation et acquitté ; Robespierre et Danton réconciliés maintenant, du moins comme se réconcilient un tigre et un lion pour abattre le taureau qu’ils doivent décorer ; Henriot, le septembriseur, nommé commandant général de la garde nationale : tout présageait cette journée terrible qui devait emporter dans un orage la dernière digue que la Révolution opposait à la Terreur.

Voilà les grands évènements auxquels, dans toute autre circonstance, Maurice eût pris une part active que lui faisaient naturellement sa nature puissante et son patriotisme exalté. Mais, heureusement ou malheureusement pour Maurice, ni les exhortations de Lorin, ni les terribles préoccupations de la rue n’avaient pu chasser de son esprit la seule idée qui l’obsédât, et, quand arriva le 31 mai, le terrible assaillant de la Bastille et des Tuileries était couché sur son lit, dévoré par cette fièvre qui tue les plus forts, et qu’il ne faut cependant qu’un regard pour dissiper, qu’un mot pour guérir.

 

 

 

 

 

 

X

 

 

LE TRENTE ET UN MAI.

 

 

Pendant la matinée de ce fameux 31 mai, où le tocsin et la générale retentissaient depuis le point du jour, le bataillon du faubourg Saint-Victor entrait au Temple.

Quand toutes les formalités d’usage eurent été accomplies et les postes distribués, on vit arriver les municipaux de service, et quatre pièces de canon de renfort vinrent se joindre à celles déjà en batterie à la porte du Temple.

En même temps que le canon, arrivait Santerre avec ses épaulettes de laine jaune et son habit, où son patriotisme pouvait se lire en larges taches de graisse.

Il passa la revue du bataillon, qu’il trouva dans un état convenable, et compta les municipaux, qui n’étaient que trois.

– Pourquoi trois municipaux ? demanda-t-il, et quel est le mauvais citoyen qui manque ?

– Celui qui manque, citoyen général, n’est cependant pas un tiède, répondit notre ancienne connaissance Agricola ; car c’est le secrétaire de la section Lepelletier, le chef des braves Thermopyles, le citoyen Maurice Lindey.

– Bien, bien, fit Santerre ; je reconnais comme toi le patriotisme du citoyen Maurice Lindey, ce qui n’empêchera pas que si, dans dix minutes, il n’est pas arrivé, on l’inscrira sur la liste des absents.

Et Santerre passa aux autres détails.

À quelques pas du général, au moment où il prononçait ces paroles, un capitaine de chasseurs et un soldat se tenaient à l’écart : l’un appuyé sur son fusil, l’autre assis sur un canon.

– Avez-vous entendu ? dit à demi-voix le capitaine au soldat ; Maurice n’est point encore arrivé.

– Oui, mais il arrivera, soyez tranquille, à moins qu’il ne soit d’émeute.

– S’il pouvait ne pas venir, dit le capitaine, je vous placerais en sentinelle sur l’escalier, et, comme elle montera probablement à la tour, vous pourriez lui dire un mot.

En ce moment, un homme, qu’on reconnut pour un municipal à son écharpe tricolore, entra ; seulement, cet homme était inconnu du capitaine et du chasseur, aussi leurs yeux se fixèrent-ils sur lui.

– Citoyen général, dit le nouveau venu en s’adressant à Santerre, je te prie de m’accepter en place du citoyen Maurice Lindey, qui est malade ; voici le certificat du médecin ; mon tour de garde arrivait dans huit jours, je permute avec lui ; dans huit jours, il fera mon service, comme je vais faire aujourd’hui le sien.

– Si, toutefois, les Capet et les Capettes vivent encore huit jours, dit un des municipaux.

Santerre répondit par un petit sourire à la plaisanterie de ce zélé ; puis, se tournant vers le mandataire de Maurice :

– C’est bien, dit-il, va signer sur le registre à la place de Maurice Lindey, et consigne, à la colonne des observations, les causes de cette mutation.

Cependant le capitaine et le chasseur s’étaient regardés avec une surprise joyeuse.

– Dans huit jours, se dirent-ils.

– Capitaine Dixmer, cria Santerre, prenez position dans le jardin avec votre compagnie.

– Venez, Morand, dit le capitaine au chasseur son compagnon.

Le tambour retentit, et la compagnie, conduite par le maître tanneur, s’éloigna dans la direction prescrite.

On mit les armes en faisceaux, et la compagnie se sépara par groupes, qui commencèrent à se promener en long et en large, selon leur fantaisie.

Le lieu de leur promenade était le jardin même, où, du temps de Louis XVI, la famille royale venait, quelquefois, prendre l’air. Ce jardin était nu, aride, désolé, complètement dépouillé de fleurs, d’arbres et de verdure.

À vingt-cinq pas, à peu près, de la portion du mur qui donnait sur la rue Porte-Foin, s’élevait une espèce de cahute, que la prévoyance de la municipalité avait permis d’établir, pour la plus grande commodité des gardes nationaux qui stationnaient au Temple, et qui trouvaient là, dans les jours d’émeute, où il était défendu de sortir, à boire et à manger. La direction de cette petite guinguette intérieure avait été fort ambitionnée ; enfin, la concession en avait été faite à une excellente patriote, veuve d’un faubourien tué au 10 août, et qui répondait au nom de femme Plumeau.

Cette petite cabane, bâtie en planches et en torchis, était située au milieu d’une plate-bande, dont on reconnaissait encore les limites à une haie naine en buis. Elle se composait d’une seule chambre d’une douzaine de pieds carrés, au-dessous de laquelle s’étendait une cave, où on descendait par des escaliers grossièrement taillés dans la terre même. C’était là que la veuve Plumeau enfermait ses liquides et ses comestibles, sur lesquels, elle et sa fille, enfant de douze à quinze ans, veillaient à tour de rôle.

À peine installés à leur bivouac, les gardes nationaux se mirent donc, comme nous l’avons dit, les uns à se promener dans le jardin, les autres à causer avec les concierges ; ceux-ci à regarder les dessins tracés sur la muraille, et qui représentaient tous quelque dessin patriotique, tel que le roi pendu, avec cette inscription : « M. Véto prenant un bain d’air », – ou le roi guillotiné, avec cette autre : « M. Véto crachant dans le sac » ; ceux-là à faire des ouvertures à madame Plumeau sur les desseins gastronomiques que leur suggérait leur plus ou moins d’appétit.

Au nombre de ces derniers étaient le capitaine et le chasseur que nous avons déjà remarqués.

– Ah ! capitaine Dixmer, dit la cantinière, j’ai du fameux vin de Saumur, allez !

– Bon, citoyenne Plumeau ; mais le vin de Saumur, à mon avis du moins, ne vaut rien sans le fromage de Brie, répondit le capitaine, qui, avant d’émettre ce système, avait regardé avec soin autour de lui et avait remarqué parmi les différents comestibles, qu’étalaient orgueilleusement les rayons de la cantine, l’absence de ce comestible apprécié par lui.

– Ah ! mon capitaine, c’est comme un fait exprès, mais le dernier morceau vient d’être enlevé.

– Alors, dit le capitaine, pas de fromage de Brie, pas de vin de Saumur ; et remarque, citoyenne, que la consommation en valait la peine, attendu que je comptais en offrir à toute la compagnie.

– Mon capitaine, je te demande cinq minutes et je cours en chercher chez le citoyen concierge qui me fait concurrence, et qui en a toujours ; je le payerai plus cher, mais tu es trop bon patriote pour ne pas m’en dédommager.

– Oui, oui, va, répondit Dixmer, et nous, pendant ce temps, nous allons descendre à la cave et choisir nous-même notre vin.

– Fais comme chez toi, capitaine, fais.

Et la veuve Plumeau se mit à courir de toutes ses forces vers la loge du concierge, tandis que le capitaine et le chasseur, munis d’une chandelle, soulevaient la trappe et descendaient dans la cave.

– Bon ! dit Morand après un instant d’examen ; la cave s’avance dans la direction de la rue Porte-Foin. Elle est profonde de neuf à dix pieds, et il n’y a aucune maçonnerie.

– Quelle est la nature du sol ? demanda Dixmer.

– Tuf crayeux. Ce sont des terres rapportées ; tous ces jardins ont été bouleversés à plusieurs reprises, il n’y a de roche nulle part.

– Vite, s’écria Dixmer, j’entends les sabots de notre vivandière ; prenez deux bouteilles de vin et remontons.

Ils apparaissaient tous deux à l’orifice de la trappe, quand la Plumeau rentra, portant le fameux fromage de Brie demandé avec tant d’insistance.

Derrière elle venaient plusieurs chasseurs, alléchés par la bonne apparence du susdit fromage.

Dixmer fit les honneurs : il offrit une vingtaine de bouteilles de vin à sa compagnie, tandis que le citoyen Morand racontait le dévouement de Curtius, le désintéressement de Fabricius et le patriotisme de Brutus et de Cassius, toutes histoires qui furent presque autant appréciées que le fromage de Brie et le vin d’Anjou offerts par Dixmer, ce qui n’est pas peu dire.

Onze heures sonnèrent. C’était à onze heures et demie qu’on relevait les sentinelles.

– N’est-ce point d’ordinaire de midi à une heure que l’Autrichienne se promène ? demanda Dixmer à Tison, qui passait devant la cabane.

– De midi à une heure, justement.

Et il se mit à chanter :

 

      Madame monte à sa tour...

      Mironton, tonton, mirontaine.

 

Cette nouvelle facétie fut accueillie par les rires universels des gardes nationaux.

Aussitôt Dixmer fit l’appel des hommes de sa compagnie qui devaient monter leur garde de onze heures et demie à une heure et demie, recommanda de hâter le déjeuner et fit prendre les armes à Morand pour le placer, comme il était convenu, au dernier étage de la tour, dans cette même guérite derrière laquelle Maurice s’était caché, le jour où il avait intercepté les signes qui avaient été faits à la reine, d’une fenêtre de la rue Porte-Foin.

Si l’on eût regardé Morand au moment où il reçut cet avis, bien simple et bien attendu, on eût pu le voir blêmir sous les longues mèches de ses cheveux noirs.

Soudain un bruit sourd ébranla les cours du Temple, et l’on entendit dans le lointain comme un ouragan de cris et de rugissements.

– Qu’est-ce que cela ? demanda Dixmer à Tison.

– Oh ! oh ! répondit le geôlier, ce n’est rien ; quelque petite émeute que voudraient nous faire ces gueux de Brissotins avant d’aller à la guillotine.

Le bruit devenait de plus en plus menaçant ; on entendait rouler l’artillerie, et une troupe de gens hurlant passa près du Temple en criant :

« Vivent les sections ! Vives Henriot ! À bas les Brissotins ! À bas les Rolandistes ! À bas madame Véto ! »

– Bon, bon ! dit Tison en se frottant les mains, je vais ouvrir à madame Véto pour qu’elle jouisse sans empêchement de l’amour que lui porte son peuple.

Et il approcha du guichet du donjon.

– Ohé ! Tison ! cria une voix formidable.

– Mon général ? répondit celui-ci en s’arrêtant tout court.

– Pas de sortie aujourd’hui, dit Santerre ; les prisonnières ne quitteront pas leur chambre.

L’ordre était sans appel.

– Bon ! dit Tison, c’est de la peine de moins.

Dixmer et Morand échangèrent un lugubre regard ; puis, en attendant que l’heure de la faction, inutile maintenant, sonnât, ils allèrent tous deux se promener entre la cantine et le mur donnant sur la rue Porte-Foin. Là, Morand commença à arpenter la distance en faisant des pas géométriques, c’est-à-dire de trois pieds.

– Quelle distance ? demanda Dixmer.

– Soixante à soixante-et-un pieds, répondit Morand.

– Combien de jours faudra-t-il ?

Morand réfléchit, traça sur le sable avec une baguette quelques signes géométriques qu’il effaça aussitôt.

– Il faudra sept jours, au moins, dit-il.

– Maurice est de garde dans huit jours, murmura Dixmer. Il faut donc absolument que, d’ici à huit jours, nous soyons raccommodés avec Maurice.

La demie sonna, Morand reprit son fusil en soupirant, et, conduit par le caporal, alla relever la sentinelle, qui se promenait sur la plate-forme de la tour.

 

 

 

 

 

 

XI

 

 

DÉVOUEMENT.

 

 

Le lendemain du jour où s’étaient passées les scènes que nous venons de raconter, c’est-à-dire le 1er juin, à dix heures du matin, Geneviève était assise à sa place accoutumée, près de la fenêtre ; elle se demandait pourquoi, depuis trois semaines, les jours se levaient si tristes pour elle, pourquoi ces jours se passaient si lentement, et enfin pourquoi, au lieu d’attendre le soir avec ardeur, elle l’attendait maintenant avec effroi.

Ses nuits, surtout, étaient tristes ; ses nuits d’autrefois étaient si belles, ces nuits qui se passaient à rêver à la veille et au lendemain.

En ce moment, ses yeux tombèrent sur une magnifique caisse d’œillets tigrés et d’œillets rouges, que, depuis l’hiver, elle tirait de cette petite serre, où Maurice avait été retenu prisonnier, pour les faire éclore dans sa chambre.

Maurice lui avait appris à les cultiver dans cette plate-bande d’acajou, où ils étaient enfermés ; elle les avait arrosés, émondés, palissés elle-même, tant que Maurice avait été là ; car, lorsqu’il venait, le soir, elle se plaisait à lui montrer les progrès que, grâce à leurs soins fraternels, les charmantes fleurs avaient faits pendant la nuit. Mais, depuis que Maurice avait cessé de venir, les pauvres œillets avaient été négligés, et voilà que, faute de soins et de souvenir, les pauvres boutons alanguis étaient demeurés vides et se penchaient, jaunissants, hors de leur balustrade, sur laquelle ils retombaient, à demi fanés.

Geneviève comprit, par cette seule vue, la raison de sa tristesse à elle-même. Elle se dit qu’il en était des fleurs comme de certaines amitiés que l’on nourrit, que l’on cultive avec passion, et qui, alors, font épanouir le cœur ; puis, un matin, un caprice ou un malheur coupe l’amitié par sa racine, et le cœur que cette amitié ravivait se resserre, languissant et flétri.

La jeune femme, alors, sentit l’angoisse affreuse de son cœur ; le sentiment qu’elle avait voulu combattre, et qu’elle avait espéré vaincre, se débattait au fond de sa pensée, plus que jamais, criant qu’il ne mourrait qu’avec ce cœur ; alors elle eut un moment de désespoir, car elle sentait que la lutte lui devenait de plus en plus impossible ; elle pencha doucement la tête, baisa un de ces boutons flétris et pleura.

Son mari entra chez elle juste au moment où elle essuyait ses yeux.

Mais, de son côté, Dixmer était tellement préoccupé par ses propres pensées, qu’il ne devina point cette crise douloureuse que venait d’éprouver sa femme, et il ne fit point attention à la rougeur dénonciatrice de ses paupières.

Il est vrai que Geneviève, en apercevant son mari, se leva vivement, et, courant à lui de façon à tourner le dos à la fenêtre, dans la demi-teinte :

– Eh bien ? dit-elle.

– Eh bien, rien de nouveau ; impossible d’approcher d’ELLE, impossible de lui faire rien passer ; impossible même de la voir.

– Quoi ! s’écria Geneviève, avec tout ce bruit qu’il y a eu dans Paris ?

– Eh ! c’est justement ce bruit qui a redoublé la défiance des surveillants ; on a craint qu’on ne profitât de l’agitation générale pour faire quelque tentative sur le Temple, et, au moment où Sa Majesté allait monter sur la plate-forme, l’ordre a été donné par Santerre de ne laisser sortir ni la reine, ni madame Élisabeth, ni madame Royale.

– Pauvre chevalier, il a dû être bien contrarié ?

– Il était au désespoir, quand il a vu cette chance nous échapper. Il a pâli au point que je l’ai entraîné de peur qu’il ne se trahît.

– Mais, demanda timidement Geneviève, il n’y avait donc au Temple aucun municipal de votre connaissance ?

– Il devait y en avoir un, mais il n’est point venu.

– Lequel ?

– Le citoyen Maurice Lindey, dit Dixmer d’un ton qu’il s’efforçait de rendre indifférent.

– Et pourquoi n’est-il pas venu ? demanda Geneviève en faisant, de son côté, le même effort sur elle-même.

– Il était malade.

– Malade, lui ?

– Oui, et assez gravement même. Patriote, comme vous le connaissez, il a été forcé de céder son tour à un autre.

– Oh ! mon Dieu ! y eût-il été, Geneviève, reprit Dixmer, vous comprenez, maintenant, que c’eût été la même chose. Brouillés comme nous le sommes, peut-être eût-il évité de me parler.

– Je crois, mon ami, dit Geneviève, que vous vous exagérez la gravité de la situation. M. Maurice peut avoir le caprice de ne plus venir ici, quelques raisons futiles de ne plus nous voir ; mais il n’est point, pour cela, notre ennemi. La froideur n’exclut pas la politesse, et, en vous voyant venir à lui, je suis certaine qu’il eût fait la moitié du chemin.

– Geneviève, dit Dixmer, pour ce que nous attendions de Maurice, il faudrait plus que de la politesse, et ce n’était point trop d’une amitié réelle et profonde. Cette amitié est brisée ; il n’y a donc plus d’espoir de ce côté-là.

Et Dixmer poussa un profond soupir, tandis que son front, d’ordinaire si calme, se plissait tristement.

– Mais, dit timidement Geneviève, si vous croyez M. Maurice si nécessaire à vos projets...

– C’est-à-dire, répondit Dixmer, que je désespère de les voir réussir sans lui.

– Eh bien, alors, pourquoi ne tentez-vous pas une nouvelle démarche auprès du citoyen Lindey ?

Il lui semblait qu’en appelant le jeune homme par son nom de famille, l’intonation de sa voix était moins tendre que lorsqu’elle l’appelait par son nom de baptême.

– Non, répondit Dixmer en secouant la tête, non, j’ai fait tout ce que je pouvais faire : une nouvelle démarche semblerait singulière et éveillerait nécessairement ses soupçons ; non, et puis, voyez-vous, Geneviève, je vois plus loin que vous dans toute cette affaire : il y a une plaie au fond du cœur de Maurice.

– Une plaie ? demanda Geneviève fort émue. Eh ! mon Dieu ! que voulez-vous dire ? Parlez, mon ami.

– Je veux dire, et vous en êtes convaincue comme moi, Geneviève, qu’il y a dans notre rupture avec le citoyen Lindey plus qu’un caprice.

– Et à quoi donc alors attribuez-vous cette rupture ?

– À l’orgueil, peut-être, dit vivement Dixmer.

– À l’orgueil ?...

– Oui, il nous faisait honneur, à son avis du moins, ce bon bourgeois de Paris, ce demi-aristocrate de robe, conservant ses susceptibilités sous son patriotisme, il nous faisait honneur, ce républicain tout-puissant dans sa section, dans son club, dans sa municipalité, en accordant son amitié à des fabricants de pelleteries. Peut-être avons-nous fait trop peu d’avances, peut-être nous sommes-nous oubliés.

– Mais, reprit Geneviève, si nous lui avons fait trop peu d’avances, si nous nous sommes oubliés, il me semble que la démarche que vous avez faite rachetait tout cela.

– Oui, en supposant que le tort vînt de moi ; mais si, au contraire, le tort venait de vous ?

– De moi ! Et comment voulez-vous, mon ami, que j’aie eu un tort envers M. Maurice ? dit Geneviève étonnée.

– Eh ! qui sait, avec un pareil caractère ? Ne l’avez-vous pas vous-même, et la première, accusé de caprice ? Tenez, j’en reviens à ma première idée, Geneviève, vous avez eu tort de ne pas écrire à Maurice.

– Moi ! s’écria Geneviève, y pensez-vous ?

– Non seulement j’y pense, dit Dixmer, mais encore, depuis trois semaines que dure cette rupture, j’y ai beaucoup pensé.

– Et... ? demanda timidement Geneviève.

– Et je regarde cette démarche comme indispensable.

– Oh ! s’écria Geneviève, non, non, Dixmer, n’exigez point cela de moi.

– Vous savez, Geneviève, que je n’exige jamais rien de vous, je vous prie seulement. Eh bien, entendez-vous ? je vous prie d’écrire au citoyen Maurice.

– Mais..., fit Geneviève.

– Écoutez, reprit Dixmer en l’interrompant : ou il y a entre vous et Maurice de graves sujets de querelle, car, quant à moi, il ne s’est jamais plaint de mes procédés, ou votre brouille avec lui résulte de quelque enfantillage.

Geneviève ne répondit point.

– Si cette brouille est causée par un enfantillage, ce serait folie à vous de l’éterniser ; si elle a pour cause un motif sérieux, au point où nous en sommes, nous ne devons plus, comprenez bien cela, compter avec notre dignité, ni même avec notre amour-propre. Ne mettons donc point en balance, croyez-moi, une querelle de jeunes gens avec d’immenses intérêts. Faites un effort sur vous-même, écrivez un mot au citoyen Maurice Lindey et il reviendra.

Geneviève réfléchit un instant.

– Mais, dit-elle, ne saurait-on trouver un moyen moins compromettant de ramener la bonne intelligence entre vous et M. Maurice ?

– Compromettant, dites-vous ? Mais, au contraire, c’est un moyen tout naturel, ce me semble.

– Non, pas pour moi, mon ami.

– Vous êtes bien opiniâtre, Geneviève.

– Accordez-moi de dire que c’est la première fois, au moins, que vous vous en apercevez.

Dixmer, qui froissait son mouchoir entre ses mains, depuis quelques instants, essuya son front couvert de sueur.

– Oui, dit-il, et c’est pour cela que mon étonnement s’en augmente.

– Mon Dieu ! dit Geneviève, est-il possible, Dixmer, que vous ne compreniez point les causes de ma résistance et que vous vouliez me forcer à parler ?

Et elle laissa, faible et comme poussée à bout, tomber sa tête sur sa poitrine, et ses bras à ses côtés.

Dixmer parut faire un violent effort sur lui-même, prit la main de Geneviève, la força de relever la tête, et, la regardant entre les yeux, se mit à rire avec un éclat qui eût paru bien forcé à Geneviève si elle-même eût été moins agitée en ce moment.

– Je vois ce que c’est, dit-il ; en vérité, vous avez raison. J’étais aveugle. Avec tout votre esprit, ma chère Geneviève, avec toute votre distinction, vous vous êtes laissée prendre à une banalité, vous avez eu peur que Maurice ne devînt amoureux de vous.

Geneviève sentit comme un froid mortel pénétrer jusqu’à son cœur. Cette ironie de son mari, à propos de l’amour que Maurice avait pour elle, amour dont, d’après la connaissance qu’elle avait du caractère du jeune homme, elle pouvait estimer toute la violence, amour enfin que, sans se l’avouer autrement que par de sourds remords, elle partageait elle-même au fond du cœur, cette ironie la pétrifia. Elle n’eut point la force de regarder. Elle sentit qu’il lui serait impossible de répondre.

– J’ai deviné, n’est-ce pas ? reprit Dixmer. Eh bien, rassurez-vous, Geneviève, je connais Maurice ; c’est un farouche républicain qui n’a point dans le cœur d’autre amour que l’amour de la patrie.

– Monsieur, s’écria Geneviève, êtes-vous bien sûr de ce que vous dites ?

– Eh ! sans doute, reprit Dixmer : si Maurice vous aimait, au lieu de se brouiller avec moi, il eût redoublé de soins et de prévenances pour celui qu’il avait intérêt à tromper. Si Maurice vous aimait, il n’eût point si facilement renoncé à ce titre d’ami de la maison, à l’aide duquel, d’ordinaire, on couvre ces sortes de trahisons.

– En honneur, s’écria Geneviève, ne plaisantez point, je vous prie, sur de pareilles choses !

– Je ne plaisante point, madame, je vous dis que Maurice ne vous aime pas, voilà tout.

– Et moi, moi, s’écria Geneviève en rougissant, moi, je vous dis que vous vous trompez.

– En ce cas, reprit Dixmer, Maurice, qui a eu la force de s’éloigner plutôt que de tromper la confiance de son hôte, est un honnête homme ; or, les honnêtes gens sont rares, Geneviève, et l’on ne peut trop faire pour les ramener à soi quand ils se sont écartés. Geneviève, vous écrirez à Maurice, n’est-ce pas ?

– Oh ! mon Dieu ! dit la jeune femme.

Et elle laissa tomber sa tête entre ses deux mains ; car celui sur lequel elle comptait s’appuyer au moment du danger lui manquait tout à coup et la précipitait au lieu de la retenir.

Dixmer la regarda un instant ; puis, s’efforçant de sourire :

– Allons, chère amie, dit-il, point d’amour-propre de femme ; si Maurice veut recommencer à vous faire quelque bonne déclaration, riez de la seconde, comme vous avez fait de la première. Je vous connais, Geneviève, vous êtes un digne et noble cœur. Je suis sûr de vous.

– Oh ! s’écria Geneviève en se laissant glisser de façon à ce qu’un de ses genoux touchât la terre, oh ! mon Dieu ! qui peut être sûr des autres quand nul n’est sûr de soi ?

Dixmer devint pâle, comme si tout son sang se retirait vers son cœur.

– Geneviève, dit-il, j’ai eu tort de vous faire passer par toutes les angoisses que vous venez d’éprouver. J’aurais dû vous dire tout de suite : Geneviève, nous sommes dans l’époque des grands dévouements ; Geneviève, j’ai dévoué à la reine, notre bienfaitrice, non seulement mon bras, non seulement ma tête, mais encore ma félicité ; d’autres lui donneront leur vie. Je ferai plus que de lui donner ma vie, moi, je risquerai mon honneur ; et mon honneur, s’il périt, ne sera qu’une larme de plus tombant dans cet océan de douleurs qui s’apprête à engloutir la France. Mais mon honneur ne risque rien, quand il est sous la garde d’une femme comme ma Geneviève.

Pour la première fois Dixmer venait de se révéler tout entier.

Geneviève redressa la tête, fixa sur lui ses beaux yeux pleins d’admiration, se releva lentement, lui donna son front à baiser.

– Vous le voulez ? dit-elle.

Dixmer fit un signe affirmatif.

– Dictez alors.

Et elle prit une plume.

– Non point, dit Dixmer ; c’est assez d’user, d’abuser peut-être de ce digne jeune homme, et, puisqu’il se réconciliera avec nous, à la suite d’une lettre qu’il aura reçue de Geneviève, que cette lettre soit bien de Geneviève et non de M. Dixmer.

Et Dixmer baisa une seconde fois sa femme au front, la remercia et sortit.

Alors Geneviève tremblante écrivit :

 

              « Citoyen Maurice,

 

« Vous saviez combien mon mari vous aimait. Trois semaines de séparation, qui nous ont paru un siècle, vous l’ont-elles fait oublier ? Venez, nous vous attendons ; votre retour sera une véritable fête.

« GENEVIÈVE. »       

 

 

 

 

 

 

XII

 

 

LA DÉESSE RAISON. – L’ENFANT PRODIGUE.

 

 

Comme Maurice l’avait fait dire la veille au général Santerre, il était sérieusement malade.

Depuis qu’il gardait la chambre, Lorin était venu régulièrement le voir, et avait fait tout ce qu’il avait pu pour le déterminer à prendre quelque distraction. Mais Maurice avait tenu bon. Il y a des maladies dont on ne veut pas guérir.

Le 1er juin, il arriva vers une heure.

– Qu’y a-t-il donc de particulier aujourd’hui ? demanda Maurice. Tu es superbe.

En effet, Lorin avait le costume de rigueur : le bonnet rouge, la carmagnole et la ceinture tricolore ornée de ces deux instruments, qu’on appelait alors les burettes de l’abbé Maury, et qu’auparavant et depuis, on appela tout bonnement des pistolets.

– D’abord, dit Lorin, il y a généralement la débâcle de la Gironde qui est en train de s’exécuter, mais tambour battant ; dans ce moment-ci, par exemple, on chauffe les boulets rouges sur la place du Carrousel. Puis, particulièrement parlant, il y a une grande solennité à laquelle je t’invite pour après-demain.

– Mais, pour aujourd’hui, qu’y a-t-il donc ? Tu viens me chercher, dis-tu ?

– Oui ; aujourd’hui nous avons la répétition.

– Quelle répétition ?

– La répétition de la grande solennité.

– Mon cher, dit Maurice, tu sais que, depuis huit jours, je ne sors plus ; par conséquent, je ne suis plus au courant de rien, et j’ai le plus grand besoin d’être renseigné.

– Comment ! je ne te l’ai donc pas dit ?

– Tu ne m’as rien dit.

– D’abord, mon cher, tu savais déjà que nous avions supprimé Dieu pour quelque temps, et que nous l’avons remplacé par l’Être suprême.

– Oui, je sais cela.

– Eh bien, il paraît qu’on s’est aperçu d’une chose, c’est que l’Être suprême était un modéré, un Rolandiste, un Girondin.

– Lorin, pas de plaisanterie sur les choses saintes ; je n’aime point cela, tu le sais.

– Que veux-tu, mon cher ! il faut être de son siècle. Moi aussi, j’aimais assez l’ancien Dieu, d’abord parce que j’y étais habitué. Quant à l’Être suprême, il paraît qu’il a réellement des torts, et que, depuis qu’il est là-haut, tout va de travers ; enfin nos législateurs ont décrété sa déchéance...

Maurice haussa les épaules.

– Hausse les épaules tant que tu voudras, dit Lorin.

 

      De par la philosophie,

      Nous, grands suppôts de Momus,

      Ordonnons que la folie

      Ait son culte in partibus.

 

Si bien, continua Lorin, que nous allons un peu adorer la déesse Raison.

– Et tu te fourres dans toutes ces mascarades ? dit Maurice.

– Ah ! mon ami, si tu connaissais la déesse Raison comme je la connais, tu serais un de ses plus chauds partisans. Écoute, je veux te la faire connaître, je te présenterai à elle.

– Laisse-moi tranquille avec toutes tes folies ; je suis triste, tu le sais bien.

– Raison de plus, morbleu ! elle t’égayera, c’est une bonne fille... Eh ! mais tu la connais, l’austère déesse que les Parisiens vont couronner de laurier et promener sur un char de papier doré ! C’est... devine...

– Comment veux-tu que je devine ?

– C’est Arthémise.

– Arthémise ? dit Maurice en cherchant dans sa mémoire, sans que ce nom lui rappelât aucun souvenir.

– Oui, une grande brune, dont j’ai fait connaissance, l’année dernière... au bal de l’Opéra : à telles enseignes que tu vins souper avec nous et que tu la grisas.

– Ah ! oui, c’est vrai, répondit Maurice, je me souviens maintenant ; et c’est elle ?

– C’est elle qui a le plus de chances. Je l’ai présentée au concours : tous les Thermopyles m’ont promis leurs voix. Dans trois jours, l’élection générale. Aujourd’hui, repas préparatoire ; aujourd’hui, nous répandons le vin de Champagne ; peut-être, après-demain, répandrons-nous le sang ! Mais qu’on répande ce que l’on voudra, Arthémise sera déesse, ou que le diable m’emporte ! Allons, viens, nous lui ferons mettre sa tunique.

– Merci. J’ai toujours eu de la répugnance pour ces sortes de choses.

– Pour habiller les déesses ? Peste ! mon cher ! tu es difficile. Eh bien, voyons, si cela peut te distraire, je la lui mettrai, sa tunique, et toi, tu la lui ôteras.

– Lorin, je suis malade, et non seulement je n’ai plus de gaieté, mais encore la gaieté des autres me fait mal.

– Ah çà ! tu m’effrayes, Maurice : tu ne te bats plus, tu ne ris plus ; est-ce que tu conspires, par hasard ?

– Moi ! plût à Dieu.

– Tu veux dire, plût à la déesse Raison !

– Laisse-moi, Lorin, je ne puis, je ne veux pas sortir ; je suis au lit et j’y reste.

Lorin se gratta l’oreille.

– Bon ! dit-il, je vois ce que c’est.

– Et que vois-tu ?

– Je vois que tu attends la déesse Raison.

– Corbleu ! s’écria Maurice, les amis spirituels sont bien gênants ; va-t’en, ou je te charge d’imprécations, toi et ta déesse.

– Charge, charge...

Maurice levait la main pour maudire, lorsqu’il fut interrompu par son officieux, qui entrait en ce moment, tenant une lettre pour le citoyen son frère.

– Citoyen Agésilas, dit Lorin, tu entres dans un mauvais moment, ton maître allait être superbe.

Maurice laissa retomber sa main, qu’il étendit nonchalamment vers la lettre ; mais à peine l’eût-il touchée qu’il tressaillit, et l’approchant avidement de ses yeux, dévora du regard l’écriture et le cachet, et, tout en blêmissant, comme s’il allait se trouver mal, rompit le cachet.

– Oh ! oh ! murmura Lorin, voici notre intérêt qui s’éveille, à ce qu’il paraît.

Maurice n’écoutait plus, il lisait avec toute son âme les quatre lignes de Geneviève. Après les avoir lues, il les relut deux, trois, quatre fois ; puis il s’essuya le front et laissa retomber ses mains, regardant Lorin comme un homme hébété.

– Diable ! dit Lorin, il paraît que voilà une lettre qui renferme de fières nouvelles.

Maurice relut la lettre pour la cinquième fois, et un vermillon nouveau colora son visage. Ses yeux desséchés s’humectèrent, et un profond soupir dilata sa poitrine ; puis, oubliant tout à coup sa maladie et la faiblesse qui en était la suite, il sauta hors de son lit.

– Mes habits ! s’écria-t-il à l’officieux stupéfait, mes habits, mon cher Agésilas ! Ah ! mon pauvre Lorin, mon bon Lorin, je l’attendais tous les jours, mais, en vérité, je ne l’espérais pas. Çà, une culotte blanche, une chemise à jabot ; qu’on me coiffe et qu’on me rase sur-le-champ !

L’officieux se hâta d’exécuter les ordres de Maurice, le coiffa et le rasa en un tour de main.

– Oh ! la revoir, la revoir ! s’écria le jeune homme. Lorin, en vérité, je n’ai pas su jusqu’à présent ce que c’était que le bonheur.

– Mon pauvre Maurice, dit Lorin, je crois que tu as besoin de la visite que je te conseillais.

– Oh ! cher ami, s’écria Maurice, pardonne-moi ; mais, en vérité, je n’ai plus ma raison.

– Alors je t’offre la mienne, dit Lorin en riant de cet affreux calembour.

Ce qu’il y eut de plus étonnant, c’est que Maurice en rit aussi.

Le bonheur l’avait rendu facile en matière d’esprit.

Ce ne fut point tout.

– Tiens, dit-il en coupant un oranger couvert de fleurs, offre de ma part ce bouquet à la digne veuve de Mausole.

– À la bonne heure ! s’écria Lorin, voilà de la belle galanterie ! aussi, je te pardonne. Et puis, il me semble que bien décidément tu es amoureux, et j’ai toujours eu le plus profond respect pour les grandes infortunes.

– Eh bien, oui, je suis amoureux, s’écria Maurice, dont le cœur éclatait de joie ; je suis amoureux et maintenant je puis l’avouer puisqu’elle m’aime ; car, puisqu’elle me rappelle, c’est qu’elle m’aime, n’est-ce pas, Lorin ?

– Sans doute, répondit complaisamment l’adorateur de la déesse Raison ; mais prends garde, Maurice, la façon dont tu prends la chose fait peur...

 

      Souvent l’amour d’une Égérie

      N’est rien moins qu’une trahison

      Du tyran nommé Cupidon :

      Près de la plus sage on s’oublie.

      Aime ainsi que moi la Raison,

      Tu ne feras pas de folie.

 

– Bravo ! bravo ! cria Maurice en battant des mains.

Et, prenant ses jambes à son cou, il descendit les escaliers quatre à quatre, gagna le quai et s’élança dans la direction si connue de la rue Vieille-Saint-Jacques.

– Je crois qu’il m’a applaudi, Agésilas ? demanda Lorin.

– Oui, certainement, citoyen, et il n’y a rien d’étonnant, car c’était bien joli, ce que vous avez dit là.

– Alors, il est plus malade que je ne croyais, dit Lorin.

Et, à son tour il descendit l’escalier, mais d’un pas plus calme. Arthémise n’était pas Geneviève.

À peine Lorin fut-il dans la rue Saint-Honoré, lui et son oranger en fleurs, qu’une foule de jeunes citoyens, auxquels il avait pris, selon la disposition d’esprit où il se trouvait, l’habitude de distribuer des décimes ou des coups de pied au-dessous de la carmagnole, le suivirent respectueusement, le prenant sans doute pour un de ces hommes vertueux, auxquels Saint-Just avait proposé que l’on offrît un habit blanc et un bouquet de fleurs d’oranger.

Comme le cortège allait sans cesse grossissant, tant, même à cette époque, un homme vertueux était chose rare à voir, il y avait bien plusieurs milliers de jeunes citoyens, lorsque le bouquet fut offert à Arthémise ; hommage dont plusieurs autres Raisons, qui se mettaient sur les rangs, furent malades jusqu’à la migraine.

Ce fut ce soir-là même que se répandit dans Paris la fameuse cantate :

 

      Vive la déesse Raison !

      Flamme pure, douce lumière.

 

Et, comme elle est parvenue jusqu’à nous sans nom d’auteur, ce qui a fort exercé la sagacité des archéologues révolutionnaires, nous aurions presque l’audace d’affirmer qu’elle fut faite pour la belle Arthémise par notre ami Hyacinthe Lorin.

Maurice n’eût pas été plus vite, quand il eût eu des ailes.

Les rues étaient pleines de monde, mais Maurice ne remarquait cette foule que parce qu’elle retardait sa course ; on disait dans les groupes que la Convention était assiégée, que la majesté du peuple était offensée dans ses représentants, qu’on empêchait de sortir ; et cela avait bien quelque probabilité, car on entendait tinter le tocsin et tonner le canon d’alarme.

Mais qu’importaient en ce moment à Maurice le canon d’alarme et le tocsin ? Que lui faisait que les députés pussent ou ne pussent point sortir, puisque la défense ne s’étendait point jusqu’à lui ? Il courait, voilà tout.

Tout en courant, il se figurait que Geneviève l’attendait à la petite fenêtre donnant sur le jardin, afin de lui envoyer, du plus loin qu’elle l’apercevrait, son plus charmant sourire.

Dixmer, aussi, était prévenu, sans doute, de cet heureux retour, et il allait tendre à Maurice sa bonne grosse main, si franche et si loyale en ses étreintes.

Il aimait Dixmer, ce jour-là ; il aimait jusqu’à Morand et ses cheveux noirs, et ses lunettes vertes, sous lesquelles il avait cru voir jusqu’alors briller un œil sournois.

Il aimait la création tout entière, car il était heureux ; il eût volontiers jeté des fleurs sur la tête de tous les hommes, afin que tous les hommes fussent heureux comme lui.

Toutefois, il se trompait dans ses espérances, le pauvre Maurice, il se trompait, comme il arrive dix-neuf fois sur vingt à l’homme qui compte avec son cœur et d’après son cœur.

Au lieu de ce doux sourire qu’attendait Maurice, et qui devait l’accueillir du plus loin qu’il serait aperçu, Geneviève s’était promis de ne montrer à Maurice qu’une politesse froide, faible rempart qu’elle opposait au torrent qui menaçait d’envahir son cœur.

Elle s’était retirée dans sa chambre du premier et ne devait descendre au rez-de-chaussée que lorsqu’elle serait appelée.

Hélas ! elle aussi se trompait.

Il n’y avait que Dixmer qui ne se trompât point : il guettait Maurice à travers un grillage et souriait ironiquement.

Le citoyen Morand teignait flegmatiquement en noir de petites queues qu’on devait appliquer sur des peaux de chat blanc pour en faire de l’hermine.

Maurice poussa la petite porte de l’allée pour entrer familièrement par le jardin ; comme autrefois, la porte fit entendre sa sonnette de cette certaine façon qui indiquait que c’était Maurice qui ouvrait la porte.

Geneviève, qui se tenait debout devant sa fenêtre fermée, tressaillit.

Elle laissa tomber le rideau qu’elle avait entrouvert.

La première sensation qu’éprouva Maurice en rentrant chez son hôte, fut donc un désappointement ; non seulement Geneviève ne l’attendait pas à sa fenêtre du rez-de-chaussée, mais, en entrant dans ce petit salon où il avait pris congé d’elle, il ne la vit point et fut forcé de se faire annoncer, comme si, pendant ces trois semaines d’absence, il était devenu un étranger.

Son cœur se serra.

Ce fut Dixmer que Maurice vit le premier : Dixmer accourut et pressa Maurice dans ses bras, avec des cris de joie.

Alors Geneviève descendit ; elle s’était frappé les joues avec son couteau de nacre pour y rappeler le sang, mais elle n’avait pas descendu les vingt marches que ce carmin forcé avait disparu, refluant vers le cœur.

Maurice vit apparaître Geneviève dans la pénombre de la porte ; il s’avança vers elle en souriant, pour lui baiser la main. Il s’aperçut alors seulement combien elle était changée.

Elle, de son côté, remarqua avec effroi la maigreur de Maurice, ainsi que la lumière éclatante et fiévreuse de son regard.

– Vous voilà donc, monsieur ? lui dit-elle d’une voix dont elle ne put maîtriser l’émotion.

Elle s’était promis de lui dire d’une voix indifférente :

– Bonjour, citoyen Maurice ; pourquoi donc vous faites-vous si rare ?

La variante parut encore froide à Maurice, et, cependant, quelle nuance !

Dixmer coupa court aux examens prolongés et aux récriminations réciproques. Il fit servir le dîner ; car il était près de deux heures.

En passant dans la salle à manger, Maurice s’aperçut que son couvert était mis.

Alors le citoyen Morand arriva, vêtu du même habit marron et de la même veste. Il avait toujours ses lunettes vertes, ses grandes mèches noires et son jabot blanc. Maurice fut aussi affectueux qu’il put pour tout cet ensemble qui, lorsqu’il l’avait sous les yeux, lui inspirait infiniment moins de crainte que lorsqu’il était éloigné.

En effet, quelle probabilité que Geneviève aimât ce petit chimiste ? Il fallait bien être amoureux, et, par conséquent, bien fou pour se mettre de pareilles billevesées en tête.

D’ailleurs, le moment eût été mal choisi pour être jaloux. Maurice avait dans la poche de sa veste la lettre de Geneviève, et son cœur, bondissant de joie, battait dessous.

Geneviève avait repris sa sérénité. Il y a cela de particulier, dans l’organisation des femmes, que le présent peut presque toujours effacer chez elles les traces du passé et les menaces de l’avenir.

Geneviève, se trouvant heureuse, redevint maîtresse d’elle-même, c’est-à-dire calme et froide, quoique affectueuse ; autre nuance que Maurice n’était pas assez fort pour comprendre. Lorin en eût trouvé l’explication dans Parny, dans Bertin ou dans Gentil-Bernard.

La conversation tomba sur la déesse Raison ; la chute des Girondins et le nouveau culte qui faisait tomber l’héritage du ciel en quenouille, étaient les deux évènements du jour. Dixmer prétendit qu’il n’eût pas été fâché de voir cet inappréciable honneur offert à Geneviève. Maurice voulut en rire. Mais Geneviève se rangea à l’opinion de son mari, et Maurice les regarda tous deux, étonné que le patriotisme pût, à ce point, égarer un esprit aussi raisonnable que l’était celui de Dixmer, et une nature aussi poétique que l’était celle de Geneviève.

Morand développa une théorie de la femme politique, en montant de Théroigne de Méricourt, l’héroïne du 10 août, à madame Roland, cette âme de la Gironde. Puis, en passant, il lança quelques mots contre les tricoteuses. Ces mots firent sourire Maurice. C’étaient, pourtant, de cruelles railleries contre ces patriotes femelles, que l’on appela, plus tard, du nom hideux de lécheuses de guillotine.

– Ah ! citoyen Morand, dit Dixmer, respectons le patriotisme, même lorsqu’il s’égare.

– Quant à moi, dit Maurice, en fait de patriotisme, je trouve que les femmes sont toujours assez patriotes, quand elles ne sont point trop aristocrates.

– Vous avez bien raison, dit Morand ; moi, j’avoue franchement que je trouve une femme aussi méprisable, quand elle affecte des allures d’homme, qu’un homme est lâche lorsqu’il insulte une femme, cette femme fût-elle sa plus cruelle ennemie.

Morand venait tout naturellement d’attirer Maurice sur un terrain délicat. Maurice avait, à son tour, répondu par un signe affirmatif ; la lice était ouverte. Dixmer alors, comme un héraut qui sonne, ajouta :

– Un moment, un moment, citoyen Morand ; vous en exceptez, j’espère, les femmes ennemies de la nation.

Un silence de quelques secondes suivit cette riposte à la réponse de Morand et au signe de Maurice.

Ce silence, ce fut Maurice qui le rompit.

– N’exceptons personne, dit-il tristement ; hélas ! les femmes qui ont été les ennemies de la nation en sont bien punies aujourd’hui, ce me semble.

– Vous voulez parler des prisonnières du Temple, de l’Autrichienne, de la sœur et de la fille de Capet, s’écria Dixmer avec une volubilité, qui ôtait toute expression à ses paroles.

Morand pâlit en attendant la réponse du jeune municipal, et l’on eût dit, si l’on eût pu les voir, que ses ongles allaient tracer un sillon sur sa poitrine, tant ils s’y appliquaient profondément.

– Justement, dit Maurice, c’est d’elles que je parle.

– Quoi ! dit Morand d’une voix étranglée, ce que l’on dit est-il vrai, citoyen Maurice ?

– Et que dit-on ? demanda le jeune homme

– Que les prisonnières sont cruellement maltraitées, parfois, par ceux-là mêmes dont le devoir serait de les protéger.

– Il y a des hommes, dit Maurice, qui ne méritent pas le nom d’hommes. Il y a des lâches qui n’ont point combattu, et qui ont besoin de torturer les vaincus pour se persuader à eux-mêmes qu’ils sont vainqueurs.

– Oh ! vous n’êtes point de ces hommes-là, vous, Maurice, et j’en suis bien certaine, s’écria Geneviève.

– Madame, répondit Maurice, moi qui vous parle, j’ai monté la garde auprès de l’échafaud sur lequel a péri le feu roi. J’avais le sabre à la main, et j’étais là pour tuer de ma main quiconque eût voulu le sauver. Cependant, lorsqu’il est arrivé près de moi, j’ai, malgré moi, ôté mon chapeau, et, me retournant vers mes hommes :

» – Citoyens, leur ai-je dit, je vous préviens que je passe mon sabre au travers du corps du premier qui insultera le ci-devant roi.

» Oh ! je défie qui que ce soit de dire qu’un seul cri soit parti de ma compagnie. C’est encore moi qui avais écrit de ma main le premier des dix mille écriteaux qui furent affichés dans Paris, lorsque le roi revint de Varennes :

« Quiconque saluera le roi sera battu ; quiconque l’insultera sera pendu. »

» Eh bien, continua Maurice sans remarquer le terrible effet que ses paroles produisaient dans l’assemblée, eh bien, j’ai donc prouvé que je suis un bon et franc patriote, que je déteste les rois et leurs partisans. Eh bien, je le déclare, malgré mes opinions, qui ne sont rien autre chose que des convictions profondes, malgré la certitude que j’ai que l’Autrichienne est, pour sa bonne part, dans les malheurs qui désolent la France, jamais, jamais un homme, quel qu’il soit, fût-ce Santerre lui-même, n’insultera l’ex-reine en ma présence.

– Citoyen, interrompit Dixmer secouant la tête en homme qui désapprouve une telle hardiesse, savez-vous qu’il faut que vous soyez bien sûr de nous pour dire de pareilles choses devant nous ?

– Devant vous, comme devant tous, Dixmer ; et j’ajouterai : elle périra peut-être sur l’échafaud de son mari, mais je ne suis pas de ceux à qui une femme fait peur, et je respecterai toujours tout ce qui est plus faible que moi.

– Et la reine, demanda timidement Geneviève, vous a-t-elle témoigné parfois, monsieur Maurice, qu’elle fût sensible à cette délicatesse, à laquelle elle est loin d’être accoutumée ?

– La prisonnière m’a remercié plusieurs fois de mes égards pour elle, madame.

– Alors, elle doit voir revenir votre tour de garde avec plaisir ?

– Je le crois, répondit Maurice.

– Alors, dit Morand tremblant comme une femme, puisque vous avouez ce que personne n’avoue plus maintenant, c’est-à-dire un cœur généreux, vous ne persécutez pas non plus les enfants ?

– Moi ? dit Maurice. Demandez à l’infâme Simon ce que pèse le bras du municipal devant lequel il a eu l’audace de battre le petit Capet.

Cette réponse produisit un mouvement spontané à la table de Dixmer, tous les convives se levèrent respectueusement.

Maurice seul était resté assis et ne se doutait pas qu’il causait cet élan d’admiration.

– Eh bien, qu’y a-t-il donc ? demanda-t-il avec étonnement.

– J’avais cru qu’on avait appelé de l’atelier, répondit Dixmer.

– Non, non, dit Geneviève. Je l’avais cru d’abord aussi ; mais nous nous sommes trompés.

Et chacun reprit sa place.

– Ah ! c’est donc vous, citoyen Maurice, dit Morand d’une voix tremblante, qui êtes le municipal dont on a tant parlé, et qui a si noblement défendu un enfant ?

– On en a parlé ? dit Maurice avec une naïveté presque sublime.

– Oh ! voilà un noble cœur, dit Morand en se levant de table, pour ne point éclater, et en se retirant dans l’atelier, comme si un travail pressé le réclamait.

– Oui, citoyen, répondit Dixmer, oui, on en a parlé ; et l’on doit dire que tous les gens de cœur et de courage vous ont loué sans vous connaître.

– Et laissons-le inconnu, dit Geneviève : la gloire que nous lui donnerions serait une gloire trop dangereuse.

Ainsi, dans cette conversation singulière, chacun, sans le savoir, avait placé son mot d’héroïsme, de dévouement et de sensibilité.

Il y avait eu jusqu’au cri de l’amour.

 

 

 

 

 

 

XIII

 

 

LES MINEURS.

 

 

Au moment où l’on sortait de table, Dixmer fut prévenu que son notaire l’attendait dans son cabinet ; il s’excusa près de Maurice, qu’il avait d’ailleurs l’habitude de quitter ainsi, et se rendit où l’attendait son tabellion.

Il s’agissait de l’achat d’une petite maison rue de la Corderie, en face du jardin du Temple. C’était plutôt, du reste, un emplacement qu’une maison qu’achetait Dixmer, car la bâtisse actuelle tombait en ruine ; mais il avait l’intention de la faire relever.

Aussi le marché n’avait-il point traîné avec le propriétaire ; le matin même, le notaire l’avait vu et était tombé d’accord à dix-neuf mille cinq cents livres. Il venait faire signer le contrat et toucher la somme en échange de cette bâtisse ; le propriétaire devait complètement débarrasser, dans la journée même, la maison où les ouvriers devaient être mis le lendemain.

Le contrat signé, Dixmer et Morand se rendirent avec le notaire rue de la Corderie, pour voir à l’instant même la nouvelle acquisition, car elle était achetée sauf visite.

C’était une maison située à peu près où est aujourd’hui le numéro 20, s’élevant à une hauteur de trois étages, et surmontée d’une mansarde. Le bas avait été loué autrefois à un marchand de vin, et possédait des caves magnifiques.

Le propriétaire vanta surtout les caves ; c’était la partie remarquable de la maison ; Dixmer et Morand parurent attacher un médiocre intérêt à ces caves, et cependant tous deux, comme par complaisance, descendirent dans ce que le propriétaire appelait ses souterrains.

Contre l’habitude des propriétaires, celui-là n’avait point menti ; les caves étaient superbes : l’une d’elles s’étendait jusque sous la rue de la Corderie, et l’on entendait de cette cave rouler les voitures au-dessus de la tête.

Dixmer et Morand parurent médiocrement apprécier cet avantage, et parlèrent même de faire combler les caveaux, qui, excellents pour un marchand de vin, devenaient inutiles à de bons bourgeois qui comptaient occuper toute la maison.

Après les caves, on visita le premier, puis le second, puis le troisième : du troisième, on plongeait complètement dans le jardin du Temple ; il était, comme d’habitude, envahi par la garde nationale, qui en avait la jouissance depuis que la reine ne s’y promenait plus.

Dixmer et Morand reconnurent leur amie, la veuve Plumeau, faisant, avec son activité ordinaire, les honneurs de sa cantine. Mais, sans doute, leur désir d’être à leur tour reconnus par elle n’était pas grand, car ils se tinrent cachés derrière le propriétaire, qui leur faisait remarquer les avantages de cette vue aussi variée qu’agréable.

L’acquéreur demanda alors à voir les mansardes.

Le propriétaire ne s’était sans doute pas attendu à cette exigence, car il n’avait pas la clef ; mais, attendri par la liasse d’assignats qu’on lui avait montrée, il descendit aussitôt la chercher.

– Je ne m’étais pas trompé, dit Morand, et cette maison fait à merveille notre affaire.

– Et la cave, qu’en dites-vous ?

– Que c’est un secours de la Providence, qui nous épargnera deux jours de travail.

– Croyez-vous qu’elle soit dans la direction de la cantine ?

– Elle incline un peu à gauche, mais n’importe.

– Mais, demanda Dixmer, comment pourrez-vous suivre votre ligne souterraine avec certitude d’aboutir où vous voulez ?

– Soyez tranquille, cher ami, cela me regarde.

– Si nous donnions toujours d’ici le signal que nous veillons ?

– Mais, de la plate-forme, la reine ne pourrait point le voir ; car les mansardes seules, je crois, sont à la hauteur de la plate-forme, et encore j’en doute.

– N’importe, dit Dixmer, ou Toulan, ou Mauny peuvent le voir d’une ouverture quelconque, et ils préviendront Sa Majesté.

Et Dixmer fit des nœuds au bas d’un rideau de calicot blanc, et fit passer le rideau par la fenêtre, comme si le vent l’avait poussé.

Puis tous deux, comme impatients de visiter les mansardes, allèrent attendre le propriétaire sur l’escalier, après avoir tiré la porte du troisième, afin qu’il ne prît pas l’idée au digne homme de faire rentrer son rideau flottant.

Les mansardes, comme l’avait prévu Morand, n’atteignaient pas encore la hauteur du sommet de la tour. C’était à la fois une difficulté et un avantage : une difficulté, parce qu’on ne pouvait point communiquer par signes avec la reine ; un avantage, parce que cette impossibilité écartait toute suspicion. Les maisons hautes étaient naturellement les plus surveillées.

– Il faudrait, par Mauny, Toulan ou la fille Tison, trouver un moyen de lui faire dire de se tenir sur ses gardes, murmura Dixmer.

– Je songerai à cela, répondit Morand.

On descendit, le notaire attendait au salon avec le contrat tout signé.

– C’est bien, dit Dixmer, la maison me convient ; comptez au citoyen les dix-neuf mille cinq cents livres convenues, et faites-le signer.

Le propriétaire compta scrupuleusement la somme et signa.

– Tu sais, citoyen, dit Dixmer, que la clause principale est que la maison me sera remise ce soir même, afin que je puisse, dès demain, y mettre les ouvriers.

– Et je m’y conformerai, citoyen ; tu peux en emporter les clefs ; ce soir, à huit heures, elle sera parfaitement libre.

– Ah ! pardon, fit Dixmer, ne m’as-tu pas dit, citoyen notaire, qu’il y avait une sortie dans la rue Porte-Foin ?

– Oui, citoyen, dit le propriétaire ; mais je l’ai fait fermer, car, n’ayant qu’un officieux, le pauvre diable avait trop de fatigue, forcé qu’il était de veiller à deux portes. Au reste, la sortie est pratiquée de manière qu’on puisse la pratiquer de nouveau avec un travail de deux heures à peine. Voulez-vous vous en assurer, citoyens ?

– Merci, c’est inutile, reprit Dixmer ; je n’attache aucune importance à cette sortie.

Et tous deux se retirèrent après avoir fait, pour la troisième fois, renouveler au propriétaire sa promesse de laisser l’appartement vide pour huit heures du soir.

À neuf heures, tous deux revinrent, suivis à distance par cinq ou six hommes, auxquels, au milieu de la confusion qui régnait dans Paris, nul ne fit attention.

Ils entrèrent d’abord tous deux : le propriétaire avait tenu parole, la maison était complètement vide.

On ferma les contrevents avec le plus grand soin ; on battit le briquet et l’on alluma des bougies que Morand avait apportées dans sa poche.

Les uns après les autres, les cinq ou six hommes entrèrent. C’étaient les convives ordinaires du maître tanneur, les mêmes contrebandiers qui, un soir, avaient voulu tuer Maurice, et qui, depuis, étaient devenus ses amis.

On ferma les portes et l’on descendit à la cave.

Cette cave, tant méprisée dans la journée, était devenue, le soir, la partie importante de la maison.

On boucha d’abord toutes les ouvertures par lesquelles un regard curieux pouvait plonger dans l’intérieur.

Puis Morand dressa sur-le-champ un tonneau vide, et sur un papier se mit à tracer au crayon des lignes géométriques.

Pendant qu’il traçait ces lignes, ses compagnons, conduits par Dixmer, sortaient de la maison, suivaient la rue de la Corderie, et, au coin de la rue de Beauce, s’arrêtaient devant une voiture couverte.

Dans cette voiture était un homme qui distribua silencieusement à chacun un instrument de pionnier : à l’un, une bêche ; à l’autre, une pioche ; à celui-ci, un levier ; à celui-là, un hoyau. Chacun cacha l’instrument qu’on lui avait remis, soit sous sa houppelande, soit sous son manteau. Les mineurs reprirent le chemin de la petite maison, et la voiture disparut.

Morand avait fini son travail.

Il alla droit à un angle de la cave.

– Là, dit-il, creusez.

Et les ouvriers de délivrance se mirent immédiatement à l’ouvrage.

La situation des prisonniers au Temple était devenue de plus en plus grave, et surtout de plus en plus douloureuse. Un instant, la reine, madame Élisabeth et madame Royale avaient repris quelque espoir. Des municipaux, Toulan et Lepître, touchés de compassion pour les augustes prisonnières, leur avaient témoigné leur intérêt. D’abord, peu habituées à ces marques de sympathie, les pauvres femmes s’étaient défiées ; mais on ne se défie pas quand on espère. D’ailleurs, que pouvait-il arriver à la reine, séparée de son fils par la prison, séparée de son mari par la mort ? d’aller à l’échafaud comme lui ? C’était un sort qu’elle avait envisagé depuis longtemps en face, et auquel elle avait fini par s’habituer.

La première fois que le tour de Toulan et de Lepître revint, la reine leur demanda, s’il était vrai qu’ils s’intéressassent à son sort, de lui raconter les détails de la mort du roi. C’était une triste épreuve à laquelle on soumettait leur sympathie. Lepître avait assisté à l’exécution, il obéit à l’ordre de la reine.

La reine demanda les journaux qui rapportaient l’exécution. Lepître promit de les apporter à la prochaine garde ; le tour de garde revenait de trois semaines en trois semaines.

Au temps du roi, il y avait au Temple quatre municipaux. Le roi mort, il n’y en eut plus que trois : un qui veillait le jour, deux qui veillaient la nuit. Toulan et Lepître inventèrent alors une ruse pour être toujours de garde la nuit ensemble.

Les heures de garde se tiraient au sort ; on écrivait sur un bulletin : jour et, sur deux autres : nuit. Chacun tirait son bulletin dans un chapeau ; le hasard assortissait les gardiens de nuit.

Chaque fois que Lepître et Toulan étaient de garde, ils écrivaient : jour, sur les trois bulletins, et présentaient le chapeau au municipal qu’ils voulaient évincer. Celui-ci plongeait la main dans l’urne improvisée et en tirait nécessairement un bulletin sur lequel était écrit le mot jour. Toulan et Lepître détruisaient les deux autres, en murmurant contre le hasard qui leur donnait toujours la corvée la plus ennuyeuse, c’est-à-dire celle de nuit.

Quand la reine fut sûre de ses deux surveillants, elle les mit en relations avec le chevalier de Maison-Rouge. Alors, une tentative d’évasion fut arrêtée. La reine et madame Élisabeth devaient fuir, déguisées en officiers municipaux, avec des cartes qui leur seraient procurées. Quant aux deux enfants, c’est-à-dire à madame Royale et au jeune dauphin, on avait remarqué que l’homme qui allumait les quinquets au Temple amenait toujours avec lui deux enfants du même âge que la princesse et le prince. Il fut arrêté que Turgy, dont nous avons parlé, revêtirait le costume de l’allumeur, et enlèverait madame Royale et le dauphin.

Disons, en deux mots, ce que c’était que Turgy.

Turgy était un ancien garçon servant de la bouche du roi, amené au Temple avec une partie de la maison des Tuileries, car le roi eut d’abord un service de table assez bien organisé. Le premier mois, ce service coûta trente ou quarante mille francs à la nation.

Mais, comme on le comprend bien, une pareille prodigalité ne pouvait durer. La Commune y mit ordre. On renvoya chefs, cuisiniers et marmitons. Un seul garçon servant fut maintenu ; ce garçon servant était Turgy.

Turgy était donc un intermédiaire tout naturel entre les prisonnières et leurs partisans, car Turgy pouvait sortir, et, par conséquent, porter des billets et rapporter les réponses.

En général, ces billets étaient roulés en bouchon sur les carafes de lait d’amande qu’on faisait passer à la reine et à madame Élisabeth. Ils étaient écrits avec du citron, et les lettres en demeuraient invisibles jusqu’à ce qu’on les approchât du feu.

Tout était prêt pour l’évasion, lorsqu’un jour Tison alluma sa pipe avec le bouchon d’une des carafes. À mesure que le papier brûlait, il vit apparaître des caractères. Il éteignit le papier à moitié brûlé, porta le fragment au conseil du Temple : là, il fut approché du feu ; mais on ne put lire que quelques mots sans suite ; l’autre moitié était réduite en cendres.

Seulement, on reconnut l’écriture de la reine. Tison, interrogé, raconta quelques complaisances qu’il avait cru remarquer, de la part de Lepître et Toulan, pour les prisonnières. Les deux commissaires furent dénoncés à la municipalité, et ne purent plus rentrer au Temple.

Restait Turgy.

Mais la défiance était éveillée au plus haut degré ; jamais on ne le laissait seul auprès des princesses. Toute communication avec l’extérieur était donc devenue impossible.

Cependant, un jour, madame Élisabeth avait présenté à Turgy, pour qu’il le nettoyât, un petit couteau à lame d’or dont elle se servait pour couper ses fruits. Turgy s’était douté de quelque chose, et, tout en l’essuyant, il en avait tiré le manche. Le manche contenait un billet.

Ce billet était tout un alphabet de signes.

Turgy rendit le couteau à madame Élisabeth ; mais un municipal, qui était là, le lui arracha des mains et visita le couteau, dont, à son tour, il sépara la lame du manche ; heureusement, le billet n’y était plus. Le municipal n’en confisqua pas moins le couteau.

C’était alors que l’infatigable chevalier de Maison-Rouge avait rêvé cette seconde tentative, que l’on allait exécuter au moyen de la maison que venait d’acheter Dixmer.

Cependant, peu à peu, les prisonnières avaient perdu tout espoir. Ce jour-là, la reine, épouvantée des cris de la rue qui parvenaient jusqu’à elle, et apprenant par ces cris qu’il était question de la mise en accusation des Girondins, les derniers soutiens du modérantisme, avait été d’une tristesse mortelle. Les Girondins morts, la famille royale n’avait à la Convention aucun défenseur.

À sept heures, on servit le souper. Les municipaux examinèrent chaque plat comme d’habitude, déplièrent, les unes après les autres, toutes les serviettes, sondèrent le pain, l’un avec une fourchette, l’autre avec ses doigts, firent briser les macarons et les noix, le tout, de peur qu’un billet ne parvînt aux prisonnières ; puis, ces précautions prises, invitèrent la reine et les princesses à se mettre à table par ces simples paroles :

– Veuve Capet, tu peux manger.

La reine secoua la tête en signe qu’elle n’avait pas faim.

Mais, en ce moment, madame Royale vint, comme si elle voulait embrasser sa mère, et lui dit tout bas :

– Mettez-vous à table, madame, je crois que Turgy vous fait signe.

La reine tressaillit et releva la tête. Turgy était en face d’elle, la serviette posée sur son bras gauche, et touchant son œil de la main droite.

Elle se leva aussitôt sans faire aucune difficulté, et alla prendre à table sa place accoutumée.

Les deux municipaux assistaient au repas ; il leur était défendu de laisser les princesses un instant seules avec Turgy.

Les pieds de la reine et de madame Élisabeth s’étaient rencontrés sous la table et se pressaient.

Comme la reine était placée en face de Turgy, aucun des gestes du garçon servant ne lui échappait. D’ailleurs, tous ses gestes étaient si naturels, qu’ils ne pouvaient inspirer et n’inspirèrent aucune défiance aux municipaux.

Après le souper, on desservit avec les mêmes précautions qu’on avait prises pour servir : les moindres bribes de pain furent ramassées et examinées ; après quoi, Turgy sortit le premier, puis les municipaux ; mais la femme Tison resta.

Cette femme était devenue féroce depuis qu’elle était séparée de sa fille, dont elle ignorait complètement le sort. Toutes les fois que la reine embrassait madame Royale, elle entrait dans des accès de rage qui ressemblaient à de la folie ; aussi, la reine, dont le cœur maternel comprenait ces douleurs de mère, s’arrêtait-elle souvent au moment où elle allait se donner cette consolation, la seule qui lui restât, de presser sa fille contre son cœur.

Tison vint chercher sa femme ; mais celle-ci déclara d’abord qu’elle ne se retirerait que lorsque la veuve Capet serait couchée.

Madame Élisabeth prit alors congé de la reine et passa dans sa chambre.

La reine se déshabilla et se coucha, ainsi que madame Royale ; alors la femme Tison prit la bougie et sortit.

Les municipaux étaient déjà couchés sur leurs lits de sangle dans le corridor.

La lune, cette pâle visiteuse des pensionnaires, glissait par l’ouverture de l’auvent un rayon diagonal qui allait de la fenêtre au pied du lit de la reine.

Un instant tout resta calme et silencieux dans la chambre.

Puis une porte roula doucement sur ses gonds, une ombre passa dans le rayon de lumière et vint s’approcher du chevet du lit. C’était madame Élisabeth.

– Avez-vous vu ? dit-elle à voix basse.

– Oui, répondit la reine.

– Et vous avez compris ?

– Si bien que je n’y puis croire.

– Voyons, répétons les signes.

– D’abord il a touché à son œil pour nous indiquer qu’il y avait quelque chose de nouveau.

– Puis il a passé sa serviette de son bras gauche à son bras droit, ce qui veut dire qu’on s’occupe de notre délivrance.

– Puis il a porté la main à son front, en signe que l’aide qu’il nous annonce vient de l’intérieur et non de l’étranger.

– Puis, quand vous lui avez demandé de ne point oublier demain votre lait d’amandes, il a fait deux nœuds à son mouchoir.

– Ainsi, c’est encore le chevalier de Maison-Rouge. Noble cœur !

– C’est lui, dit madame Élisabeth.

– Dormez-vous, ma fille ? demanda la reine.

– Non, ma mère, répondit madame Royale.

– Alors, priez pour qui vous savez.

Madame Élisabeth regagna sans bruit sa chambre, et pendant cinq minutes on entendit la voix de la jeune princesse qui parlait à Dieu dans le silence de la nuit.

C’était juste au moment où, sur l’indication de Morand, les premiers coups de pioche étaient donnés dans la petite maison de la rue de la Corderie.

 

 

 

 

 

 

XIV

 

 

NUAGES. – LA DEMANDE.

 

 

À part l’enivrement des premiers regards, Maurice s’était trouvé au-dessous de son attente dans la réception que lui avait faite Geneviève, et il comptait sur la solitude pour regagner le chemin qu’il avait perdu, ou du moins qu’il paraissait avoir perdu dans la route de ses affections.

Mais Geneviève avait son plan arrêté ; elle comptait bien ne pas lui fournir l’occasion d’un tête-à-tête, d’autant plus qu’elle se rappelait par leur douceur même combien ces tête-à-tête étaient dangereux.

Maurice comptait sur le lendemain ; une parente, sans doute prévenue à l’avance, était venue faire une visite, et Geneviève l’avait retenue. Cette fois-là, il n’y avait rien à dire ; car il pouvait n’y avoir pas de la faute de Geneviève.

En s’en allant, Maurice fut chargé de reconduire la parente, qui demeurait rue des Fossés-Saint-Victor.

Maurice s’éloigna en faisant la moue ; mais Geneviève lui sourit, et Maurice prit ce sourire pour une promesse.

Hélas ! Maurice se trompait. Le lendemain 2 juin, jour terrible qui vit la chute des Girondins, Maurice congédia son ami Lorin, qui voulait absolument l’emmener à la Convention, et mit à part toutes choses pour aller voir son amie. La déesse de la liberté avait une terrible rivale en Geneviève.

Maurice trouva Geneviève dans son petit salon, Geneviève pleine de grâce et de prévenances ; mais près d’elle était une jeune femme de chambre, à la cocarde tricolore, qui marquait des mouchoirs dans l’angle de la fenêtre, et qui ne quitta point sa place.

Maurice fronça le sourcil : Geneviève s’aperçut que l’Olympien était de mauvaise humeur ; elle redoubla de prévenances ; mais, comme elle ne poussa point l’amabilité jusqu’à congédier la jeune officieuse, Maurice s’impatienta et partit une heure plus tôt que d’habitude.

Tout cela pouvait être du hasard. Maurice prit patience. Ce soir-là, d’ailleurs, la situation était si terrible, que, bien que Maurice, depuis quelque temps, vécût en dehors de la politique, le bruit arriva jusqu’à lui. Il ne fallait pas moins que la chute d’un parti qui avait régné dix mois en France, pour le distraire un instant de son amour.

Le lendemain, même manège de la part de Geneviève. Maurice avait, dans la prévoyance de ce système, arrêté son plan : dix minutes après son arrivée, Maurice, voyant qu’après avoir marqué une douzaine de mouchoirs, la femme de chambre entamait six douzaines de serviettes, Maurice, disons-nous, tira sa montre, se leva, salua Geneviève et partit sans dire un seul mot.

Il y eut plus : en partant, il ne se retourna point une seule fois.

Geneviève, qui s’était levée pour le suivre des yeux à travers le jardin, resta un instant sans pensée, pâle et nerveuse, et retomba sur sa chaise, toute consternée de l’effet de sa diplomatie.

En ce moment, Dixmer entra.

– Maurice est parti ? s’écria-t-il avec étonnement.

– Oui, balbutia Geneviève.

– Mais il arrivait seulement ?

– Il y avait un quart d’heure à peu près.

– Alors il reviendra ?

– J’en doute.

– Laissez-nous, Muguet, fit Dixmer.

La femme de chambre avait pris ce nom de fleur en haine du nom de Marie, qu’elle avait le malheur de porter comme l’Autrichienne.

Sur l’invitation de son maître, elle se leva et sortit.

– Eh bien, chère Geneviève, demanda Dixmer, la paix est-elle faite avec Maurice ?

– Tout au contraire, mon ami, je crois que nous sommes à cette heure plus en froid que jamais.

– Et cette fois, qui a tort ? demanda Dixmer.

– Maurice, sans aucun doute.

– Voyons, faites-moi juge.

– Comment ! dit Geneviève en rougissant, vous ne devinez pas ?

– Pourquoi il s’est fâché ? Non.

– Il a pris Muguet en grippe, à ce qu’il paraît.

– Bah ! vraiment ? Alors il faut renvoyer cette fille. Je ne me priverai pas pour une femme de chambre d’un ami comme Maurice.

– Oh ! dit Geneviève, je crois qu’il n’irait pas jusqu’à exiger qu’on l’exilât de la maison, et qu’il lui suffirait...

– Quoi ?

– Qu’on l’exilât de ma chambre.

– Et Maurice a raison, dit Dixmer. C’est à vous et non à Muguet que Maurice vient rendre visite ; il est donc inutile que Muguet soit là, à demeure, quand il vient.

Geneviève regarda son mari avec étonnement.

– Mais, mon ami... dit-elle.

– Geneviève, reprit Dixmer, je croyais avoir en vous un allié qui rendrait plus facile la tâche que je me suis imposée, et voilà, au contraire, que vos craintes redoublent nos difficultés. Il y a quatre jours que je croyais tout arrêté entre nous, et voilà que tout est à refaire. Geneviève, ne vous ai-je pas dit que je me fiais en vous, en votre honneur ? Ne vous ai-pas dit qu’il fallait enfin que Maurice redevînt notre ami plus intime et moins défiant que jamais ? Oh ! mon Dieu ! que les femmes sont un éternel obstacle à nos projets !

– Mais, mon ami, n’avez-vous pas quelque autre moyen ? Pour nous tous, je l’ai déjà dit, mieux vaudrait que M. Maurice fût éloigné.

– Oui, pour nous tous, peut-être ; mais, pour celle qui est au-dessus de nous tous, pour celle à qui nous avons juré de sacrifier notre fortune, notre vie, notre honneur même, il faut que ce jeune homme revienne. Savez-vous que l’on a des soupçons sur Turgy, et qu’on parle de donner un autre serviteur aux princesses ?

– C’est bien, je renverrai Muguet.

– Eh ! mon Dieu, Geneviève, dit Dixmer avec un de ces mouvements d’impatience si rares chez lui, pourquoi me parler de cela ? pourquoi souffler le feu de ma pensée avec la vôtre ? pourquoi me créer des difficultés dans la difficulté même ? Geneviève, faites, en femme honnête, dévouée, ce que vous croirez devoir faire, voilà ce que je vous dis ; demain, je serai sorti ; demain, je remplace Morand dans ses travaux d’ingénieur. Je ne dînerai point avec vous, mais lui y dînera ; il a quelque chose à demander à Maurice, il vous expliquera ce que c’est. Ce qu’il a à lui demander, songez-y, Geneviève, c’est la chose importante ; c’est, non pas le but auquel nous marchons, mais le moyen ; c’est le dernier espoir de cet homme si bon, si noble, si dévoué ; de ce protecteur de vous et de moi, pour qui nous devons donner notre vie.

– Et pour qui je donnerais la mienne ! s’écria Geneviève avec enthousiasme.

– Eh bien, cet homme, Geneviève, je ne sais comment cela s’est fait, vous n’avez pas su le faire aimer à Maurice, de qui il était important surtout qu’il fût aimé. En sorte qu’aujourd’hui, dans la mauvaise disposition d’esprit où vous l’avez mis, Maurice refusera peut-être à Morand ce qu’il lui demandera, et ce qu’il faut à tout prix que nous obtenions. Voulez-vous maintenant que je vous dise, Geneviève, où mèneront Morand toutes vos délicatesses et toutes vos sentimentalités ?

– Oh ! monsieur, s’écria Geneviève en joignant les mains et en pâlissant, monsieur, ne parlons jamais de cela.

– Eh bien, donc, reprit Dixmer en posant ses lèvres sur le front de sa femme, soyez forte et réfléchissez.

Et il sortit.

– Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! murmura Geneviève avec angoisse, que de violences ils me font pour que j’accepte cet amour vers lequel vole toute mon âme !...

Le lendemain, comme nous l’avons dit déjà, était un décadi.

Il y avait un usage fondé dans la famille Dixmer, comme dans toutes les familles bourgeoises de l’époque : c’était un dîner plus long et plus cérémonieux le dimanche que les autres jours. Depuis son intimité, Maurice, invité à ce dîner une fois pour toutes, n’y avait jamais manqué. Ce jour-là, quoiqu’on ne se mît d’habitude à table qu’à deux heures, Maurice arrivait à midi.

À la manière dont il était parti, Geneviève désespéra presque de le voir.

En effet, midi sonna sans qu’on aperçût Maurice ; puis midi et demie, puis une heure.

Il serait impossible d’exprimer ce qui se passait, pendant cette attente, dans le cœur de Geneviève.

Elle s’était d’abord habillée le plus simplement possible ; puis, voyant qu’il tardait à venir, par ce sentiment de coquetterie naturelle au cœur de la femme, elle avait mis une fleur à son côté, une fleur dans ses cheveux, et elle avait attendu encore en sentant son cœur se serrer de plus en plus. On en était arrivé ainsi presque au moment de se mettre à table, et Maurice ne paraissait pas.

À deux heures moins dix minutes, Geneviève entendit le pas du cheval de Maurice, ce pas qu’elle connaissait si bien.

– Oh ! le voici, s’écria-t-elle ; son orgueil n’a pu lutter contre son amour. Il m’aime ! il m’aime !

Maurice sauta à bas de son cheval, qu’il remit aux mains du garçon jardinier, mais en lui ordonnant de l’attendre où il était. Geneviève le regardait descendre et vit avec inquiétude que le jardinier ne conduisait point le cheval à l’écurie.

Maurice entra. Il était ce jour-là d’une beauté resplendissante. Le large habit noir carré à grands revers, le gilet blanc, la culotte de peau de chamois dessinant des jambes moulées sur celles de l’Apollon ; le col de batiste blanche et ses beaux cheveux, découvrant un front large et poli, en faisaient un type d’élégante et vigoureuse nature.

Il entra. Comme nous l’avons dit, sa présence dilatait le cœur de Geneviève ; elle l’accueillit radieuse.

– Ah ! vous voilà, dit-elle en lui tendant la main ; vous dînez avec nous, n’est-ce pas ?

– Au contraire, citoyenne, dit Maurice d’un ton froid, je venais vous demander la permission de m’absenter.

– Vous absenter ?

– Oui, les affaires de la section me réclament. J’ai craint que vous ne m’attendiez et que vous ne m’accusiez d’impolitesse ; voilà pourquoi je suis venu.

Geneviève sentit son cœur, un instant à l’aise, se comprimer de nouveau.

– Oh ! mon Dieu ! dit-elle, et Dixmer qui ne dîne pas ici, Dixmer qui comptait vous retrouver à son retour et m’avait recommandé de vous retenir ici !

– Ah ! alors je comprends votre insistance, madame. Il y avait un ordre de votre mari. Et moi qui ne devinais point cela ! En vérité, je ne me corrigerai jamais de mes fatuités.

– Maurice !

– Mais c’est à moi, madame, de m’arrêter à vos actions plutôt qu’à vos paroles ; c’est à moi de comprendre que, si Dixmer n’est point ici, raison de plus pour que je n’y reste pas. Son absence serait un surcroît de gêne pour vous.

– Pourquoi cela ? demanda timidement Geneviève.

– Parce que, depuis mon retour, vous semblez prendre à tâche de m’éviter ; parce que j’étais revenu pour vous, pour vous seule, vous le savez, mon Dieu ! et que, depuis que je suis revenu, j’ai sans cesse trouvé d’autres que vous.

– Allons, dit Geneviève, vous voilà encore fâché, mon ami, et cependant je fais de mon mieux.

– Non pas, Geneviève, vous pouvez mieux faire encore : c’est de me recevoir comme auparavant, ou de me chasser tout à fait.

– Voyons, Maurice, dit tendrement Geneviève, comprenez ma situation, devinez mes angoisses, et ne faites pas davantage le tyran avec moi.

Et la jeune femme s’approcha de lui, et le regarda avec tristesse.

Maurice se tut.

– Mais que voulez-vous donc ? continua-t-elle.

– Je veux vous aimer, Geneviève, puisque je sens que maintenant je ne puis vivre sans cet amour.

– Maurice, par pitié !

– Mais alors, madame, s’écria Maurice, il fallait me laisser mourir.

– Mourir ?

– Oui, mourir ou oublier.

– Vous pouviez donc oublier, vous ? s’écria Geneviève, dont les larmes jaillirent du cœur aux yeux.

– Oh ! non, non, murmura Maurice en tombant à genoux, non, Geneviève, mourir peut-être, oublier, jamais, jamais !

– Et cependant, reprit Geneviève avec fermeté, ce serait le mieux, Maurice, car cet amour est criminel.

– Avez-vous dit cela à M. Morand ? dit Maurice, ramené à lui par cette froideur subite.

– M. Morand n’est point un fou comme vous, Maurice, et je n’ai jamais eu besoin de lui indiquer la manière dont il se devait conduire dans la maison d’un ami.

– Gageons, répondit Maurice en souriant avec ironie, gageons que, si Dixmer dîne dehors, Morand ne s’est pas absenté, lui. Ah ! voilà ce qu’il faut m’opposer, Geneviève, pour m’empêcher de vous aimer ; car tant que ce Morand sera là, à vos côtés, ne vous quittant pas d’une seconde, continua-t-il avec mépris, oh ! non, non, je ne vous aimerai pas, ou, du moins, je ne m’avouerai pas que je vous aime.

– Et moi, s’écria Geneviève poussée à bout par cette éternelle suspicion, en étreignant le bras du jeune homme avec une sorte de frénésie, moi, je vous jure, entendez-vous bien, Maurice, et que cela soit dit une fois pour toutes, que cela soit dit pour n’y plus revenir jamais, je vous jure que Morand ne m’a jamais adressé un seul mot d’amour, que jamais Morand ne m’a aimée, que jamais Morand ne m’aimera, je vous le jure sur mon honneur, je vous le jure sur l’âme de ma mère !

– Hélas ! hélas ! s’écria Maurice, que je voudrais donc vous croire !

– Oh ! croyez-moi, pauvre fou ! dit-elle avec un sourire qui, pour tout autre qu’un jaloux, eût été un aveu charmant. Croyez-moi ; d’ailleurs, en voulez-vous savoir davantage ? Eh bien, Morand aime une femme devant laquelle s’effacent toutes les femmes de la terre, comme des fleurs des champs s’effacent devant les étoiles du ciel.

– Et quelle femme, demanda Maurice, peut donc effacer ainsi les autres femmes, quand au nombre de ces femmes se trouve Geneviève ?

– Celle qu’on aime, reprit en souriant Geneviève, n’est-elle pas toujours, dites-moi, le chef-d’œuvre de la création ?

– Alors, dit Maurice, si vous ne m’aimez pas, Geneviève...

La jeune femme attendit avec anxiété la fin de la phrase.

– Si vous ne m’aimez pas, continua Maurice, pouvez-vous me jurer au moins de n’en jamais aimer d’autre ?

– Oh ! pour cela, Maurice, je vous le jure et de grand cœur, s’écria Geneviève, enchantée que Maurice lui offrît lui-même cette transaction avec sa conscience.

Maurice saisit les deux mains que Geneviève élevait au ciel, et les couvrit de baisers ardents.

– Eh bien, à présent, dit-il, je serai bon, facile, confiant ; à présent, je serai généreux. Je veux vous sourire, je veux être heureux.

– Et vous n’en demanderez point davantage ?

– Je tâcherai.

– Maintenant, dit Geneviève, je pense qu’il est inutile qu’on vous tienne ce cheval en main. La section attendra.

– Oh ! Geneviève, je voudrais que le monde tout entier attendît et pouvoir le faire attendre pour vous.

On entendit des pas dans la cour.

– On vient nous annoncer que nous sommes servis, dit Geneviève.

Ils se serrèrent la main furtivement.

C’était Morand qui venait annoncer qu’on n’attendait, pour se mettre à table, que Maurice et Geneviève.

Lui aussi s’était fait beau pour ce dîner du dimanche.

Morand, paré avec cette recherche, n’était point une petite curiosité pour Maurice.

Le muscadin le plus raffiné n’eût point trouvé un reproche à faire au nœud de sa cravate, aux plis de ses bottes, à la finesse de son linge.

Mais, il faut l’avouer, c’étaient toujours les mêmes cheveux et les mêmes lunettes.

Il sembla alors à Maurice, tant le serment de Geneviève l’avait rassuré, qu’il voyait pour la première fois ces cheveux et ces lunettes sous leur véritable jour.

– Du diable, se dit Maurice en allant à sa rencontre, du diable si jamais maintenant je suis jaloux de toi, excellent citoyen Morand ! Mets, si tu veux, à tous les jours ton habit gorge-de-pigeon des décadis, et fais-toi faire pour les décadis un habit de drap d’or. À compter d’aujourd’hui, je promets de ne plus voir que tes cheveux et tes lunettes, et surtout de ne plus t’accuser d’aimer Geneviève.

On comprend combien la poignée de main donnée au citoyen Morand, à la suite de ce soliloque, fut plus franche et plus cordiale que celle qu’il lui donnait habituellement.

Contre l’habitude, le dîner se passait en petit comité. Trois couverts seulement étaient mis à une table étroite. Maurice comprit que, sous la table, il pourrait rencontrer le pied de Geneviève ; le pied continuerait la phrase muette et amoureuse commencée par la main.

On s’assit. Maurice voyait Geneviève de biais ; elle était entre le jour et lui ; ses cheveux noirs avaient un reflet bleu comme l’aile du corbeau ; son teint étincelait, son œil était humide d’amour.

Maurice chercha et rencontra le pied de Geneviève. Au premier contact dont il cherchait le reflet sur son visage, il la vit à la fois rougir et pâlir ; mais le petit pied demeura paisiblement sous la table, endormi entre les deux siens.

Avec son habit gorge-de-pigeon, Morand semblait avoir repris son esprit du décadi, cet esprit brillant que Maurice avait vu quelquefois jaillir des lèvres de cet homme étrange, et qu’eût si bien accompagné sans doute la flamme de ses yeux, si des lunettes vertes n’eussent point éteint cette flamme.

Il dit mille folies sans jamais rire ; ce qui faisait la force de plaisanterie de Morand, ce qui donnait un charme étrange à ses saillies, c’était son imperturbable sérieux. Ce marchand qui avait tant voyagé pour le commerce de peaux de toute espèce, depuis les peaux de panthère jusqu’aux peaux de lapin, ce chimiste aux bras rouges connaissait l’Égypte comme Hérodote, l’Afrique comme Levaillant, et l’Opéra et les boudoirs comme un muscadin.

– Mais le diable m’emporte ! citoyen Morand, dit Maurice, vous êtes non seulement un sachant, mais encore un savant.

– Oh ! j’ai beaucoup vu et surtout beaucoup lu, dit Morand ; puis ne faut-il pas que je me prépare un peu à la vie de plaisirs que je compte embrasser dès que j’aurai fait ma fortune ? Il est temps, citoyen Maurice, il est temps !

– Bah ! dit Maurice, vous parlez comme un vieillard ; quel âge avez-vous donc ?

Morand se retourna en tressaillant à cette question, toute naturelle qu’elle était.

– J’ai trente-huit ans, dit-il. Ah ! voilà ce que c’est que d’être un savant, comme vous dites, on n’a plus d’âge.

Geneviève se mit à rire ; Maurice fit chorus ; Morand se contenta de sourire.

– Alors vous avez beaucoup voyagé ? demanda Maurice en resserrant entre les siens le pied de Geneviève, qui tendait imperceptiblement à se dégager.

– Une partie de ma jeunesse, répondit Morand, s’est écoulée à l’étranger.

– Beaucoup vu ! pardon, c’est observé que je devrais dire, reprit Maurice ; car un homme comme vous ne peut voir sans observer.

– Ma foi, oui, beaucoup vu, reprit Morand ; je dirais presque que j’ai tout vu.

– Tout, citoyen, c’est beaucoup, reprit en riant Maurice, et, si vous cherchiez...

– Ah ! oui, vous avez raison. Il y a deux choses que je n’ai jamais vues. Il est vrai que, de nos jours, ces deux choses se font de plus en plus rares.

– Qu’est-ce donc ? demanda Maurice.

– La première, répondit gravement Morand, c’est un Dieu.

– Ah ! dit Maurice, à défaut de Dieu, citoyen Morand, je pourrais vous faire voir une déesse.

– Comment cela ? interrompit Geneviève.

– Oui, une déesse de création toute moderne : la déesse Raison. J’ai un ami dont vous m’avez quelquefois entendu parler, mon cher et brave Lorin, un cœur d’or, qui n’a qu’un seul défaut, celui de faire des quatrains et des calembours.

– Eh bien ?

– Eh bien, il vient d’avantager la ville de Paris d’une déesse Raison, parfaitement conditionnée, et à laquelle on n’a rien trouvé à reprendre. C’est la citoyenne Arthémise, ex-danseuse de l’Opéra, et à présent parfumeuse, rue Martin. Sitôt qu’elle sera définitivement reçue déesse, je pourrai vous la montrer.

Morand remercia gravement Maurice de la tête, et continua :

– L’autre, dit-il, c’est un roi.

– Oh ! cela, c’est plus difficile, dit Geneviève en s’efforçant de sourire ; il n’y en a plus.

– Vous auriez dû voir le dernier, dit Maurice, c’eût été prudent.

– Il en résulte, dit Morand, que je ne me fais aucune idée d’un front couronné : ce doit être fort triste ?

– Fort triste, en effet, dit Maurice ; je vous en réponds, moi qui en vois un tous les mois à peu près.

– Un front couronné ? demanda Geneviève.

– Ou du moins, reprit Maurice, qui a porté le lourd et douloureux fardeau d’une couronne.

– Ah ! oui, la reine, dit Morand ; vous avez raison, monsieur Maurice, ce doit être un lugubre spectacle...

– Est-elle aussi belle et aussi fière qu’on le dit ? demanda Geneviève.

– Ne l’avez-vous donc jamais vue, madame ? demanda à son tour Maurice étonné.

– Moi ? Jamais !... répliqua la jeune femme.

– En vérité, dit Maurice, c’est étrange !

– Et pourquoi étrange ? dit Geneviève. Nous avons habité la province jusqu’en 91 ; depuis 91, j’habite la rue Vieille-Saint-Jacques, qui ressemble beaucoup à la province, si ce n’est que l’on n’a jamais de soleil, moins d’air et moins de fleurs. Vous connaissez ma vie, citoyen Maurice : elle a toujours été la même ; comment voulez-vous que j’aie vu la reine ? Jamais l’occasion ne s’en est présentée.

– Et je ne crois pas que vous profitiez de celle qui, malheureusement, se présentera peut-être, dit Maurice.

– Que voulez-vous dire ? demanda Geneviève.

– Le citoyen Maurice, reprit Morand, fait allusion à une chose qui n’est plus un secret.

– À laquelle ? demanda Geneviève.

– Mais à la condamnation probable de Marie-Antoinette et à sa mort sur le même échafaud où est mort son mari. Le citoyen dit, enfin, que vous ne profiterez point, pour la voir, du jour où elle sortira du Temple pour marcher à la place de la Révolution.

– Oh ! certes, non, s’écria Geneviève, à ces paroles prononcées par Morand avec un sang-froid glacial.

– Alors, faites-en votre deuil, continua l’impassible chimiste ; car l’Autrichienne est bien gardée, et la République est une fée qui rend invisible qui bon lui semble.

– J’avoue, dit Geneviève, que j’eusse cependant été bien curieuse de voir cette pauvre femme !

– Voyons, dit Maurice, ardent à recueillir tous les souhaits de Geneviève, en avez-vous bien réellement envie ? Alors, dites un mot ; la République est une fée, je l’accorde au citoyen Morand ; mais moi, en qualité de municipal, je suis quelque peu enchanteur.

– Vous pourriez me faire voir la reine, vous, monsieur ? s’écria Geneviève.

– Certainement que je le puis.

– Et comment cela ? demanda Morand en échangeant avec Geneviève un rapide regard, qui passa inaperçu du jeune homme.

– Rien de plus simple, dit Maurice. Il y a certes des municipaux dont on se défie. Mais, moi, j’ai donné assez de preuves de mon dévouement à la cause de la liberté pour n’être point de ceux-là. D’ailleurs, les entrées au Temple dépendent conjointement et des municipaux et des chefs de poste. Or, le chef de poste est justement, ce jour-là, mon ami Lorin, qui me paraît être appelé à remplacer indubitablement le général Santerre, attendu qu’en trois mois, il est monté du grade de caporal à celui d’adjudant-major. Eh bien, venez me trouver au Temple le jour où je serai de garde, c’est-à-dire jeudi prochain.

– Eh bien, dit Morand, j’espère que vous êtes servie à souhait. Voyez donc comme cela se trouve !

– Oh ! non, non, dit Geneviève, je ne veux pas.

– Et pourquoi cela ? s’écria Maurice, qui ne voyait dans cette visite au Temple qu’un moyen de voir Geneviève un jour où il comptait être privé de ce bonheur.

– Parce que, dit Geneviève, ce serait peut-être vous exposer, cher Maurice, à quelque conflit désagréable, et que, s’il vous arrivait, à vous, notre ami, un souci quelconque causé par la satisfaction d’un caprice à moi, je ne me le pardonnerais de ma vie.

– Voilà qui est parler sagement, Geneviève, dit Morand. Croyez-moi, les défiances sont grandes, les meilleurs patriotes sont suspects aujourd’hui ; renoncez à ce projet, qui, pour vous, comme vous le dites, est un simple caprice de curiosité.

– On dirait que vous en parlez en jaloux, Morand, et que, n’ayant vu ni reine ni roi, vous ne voulez pas que les autres en voient. Voyons, ne discutez plus ; soyez de la partie.

– Moi ? ma foi, non.

– Ce n’est plus la citoyenne Dixmer qui désire venir au Temple, c’est moi qui la prie, ainsi que vous, de venir distraire un pauvre prisonnier. Car, une fois la grande porte refermée sur moi, je suis, pour vingt-quatre heures, aussi prisonnier que le seraient un roi, un prince du sang.

Et, pressant de ses deux pieds le pied de Geneviève :

– Venez donc, dit-il, je vous en supplie !

– Voyons, Morand, dit Geneviève, accompagnez-moi.

– C’est une journée perdue, dit Morand, et qui retardera d’autant celle où je me retirerai du commerce.

– Alors, je n’irai point, dit Geneviève.

– Et pourquoi cela ? demanda Morand.

– Eh ! mon Dieu, c’est bien simple, dit Geneviève ; parce que je ne puis pas compter sur mon mari pour m’accompagner, et que, si vous ne m’accompagnez pas, vous, homme raisonnable, homme de trente-huit ans, je n’aurai pas la hardiesse d’aller affronter seule les postes de canonniers, de grenadiers et de chasseurs, en demandant à parler à un municipal qui n’est mon aîné que de trois ou quatre ans.

– Alors, dit Morand, puisque vous croyez ma présence indispensable, citoyenne...

– Allons, allons, citoyen savant, soyez galant, comme si vous étiez tout bonnement un homme ordinaire, dit Maurice, et sacrifiez la moitié de votre journée à la femme de votre ami.

– Soit ! dit Morand.

– M