Saint Jean Gualbert Visdomini

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Olivier Georges d’ESTRÉE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Beati misericordes quia ipsi

nmisericordiam consequentur.

(St Matthieu ch. V.)     

 

 

CE Vendredi-Saint de l’an 1003, après avoir assisté aux offices du matin dans la chapelle attenant au château de Pétroio, Jean, le fils cadet du noble chevalier Gualbert Visdomini, avait demandé ses armes et son cheval, et suivi d’un seul écuyer il avait franchi les cours seigneuriales et l’antique porte blasonnée sous laquelle les hirondelles déjà revenues voletaient affairées, et réparaient leurs nids dévastés par l’hiver. Le printemps cette année était venu plus tôt que de coutume, et, tandis qu’il descendait la route abrupte et rocailleuse qui du château menait au val fertile de l’Elsa, par-dessus les murs de pierre qui bordaient les champs paternels, le jeune homme pouvait voir du haut de sa selle le plus riant paysage qu’il eût pu rêver.

Partout, dans la plaine et sous les pâles oliviers des collines, le blé vert poussait recouvrant la terre de ses manteaux veloutés : dans la douce lumière matinale, des amandiers, des cerisiers et des pêchers resplendissaient, offrant aux baisers du soleil leurs couronnes de fleurs blanches et roses : au fond de la vallée l’Elsa, verte rivière, coulait en murmurant sur son lit de gravier, et çà et là sur ses bords, des saules dressaient leurs branches nouvelles dont l’éclat orangé vibrait sur l’azur du ciel : le long ruban des routes poudreuses luisait joyeusement entre les champs verdissants : des collines bleues entourant de tous côtés l’heureuse vallée, montraient leurs cimes encore baignées de vapeurs matinales, et semées à leurs flancs, de blanches fermes et des villas, les portes et les fenêtres au large ouvertes, semblaient des asiles de paix et de bonheur, gardés par quelques sombres cyprès immobiles. Sur tout le paysage printanier planait un ciel sans nuage, tout rayonnant de lumière et de clarté, et de tous côtés s’entendaient des chants d’oiseaux, et des voix joyeuses qui s’appelaient dans les champs.

Au printemps de la vie était lui aussi le fils du chevalier Gualbert : un mois s’était à peine écoulé depuis qu’il avait atteint sa dix-huitième année, et le fin duvet qui ombrait ses lèvres et ses joues, pareil à celui qui recouvre les pêches mûrissantes, n’en faisait qu’adoucir la fraîcheur et les gracieux contours : de cette harmonieuse et svelte beauté qu’on rencontre si souvent chez les adolescents florentins, il avait dans tous ses mouvements une naturelle et noble aisance que rehaussait encore l’éclat de ses armes et l’élégante richesse de ses vêtements. Monté sur un étalon pommelé au caparaçon de drap d’or et de velours, le jeune homme était coiffé d’un chaperon de feutre blanc dont la longue queue retombait sur son épaule : son justaucorps doublé de soie était fait d’une légère cotte de maille argentée que recouvraient et coupaient en hauteur des bandes de soie bleue brochée : un ceinturon de peau blanche, auquel des dagues brillantes et une large épée à deux mains étaient appendues, enserrait sa taille flexible : et ses hauts-de-chausse collants de laine bleue tranchaient sur le cuir orangé de bottes molles aux longs éperons d’or. Et certes à le voir ainsi dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté on eût pensé qu’en ce jour radieux où la nature tout entière était en fête, ce bel adolescent devait lui aussi se réjouir et s’enthousiasmer à l’aspect de cette parure printanière qui semble aux cœurs de dix-huit ans une révélation merveilleuse et inattendue. Mais la tête penchée, et tenant d’une main négligente les rênes brodées de sa monture, l’héritier des Visdomini chevauchait si sombre et si pensif qu’à coup sûr il ne pouvait songer à cette heure au charme printanier des campagnes Toscanes.

 

 

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Réfléchissait-il donc encore à cette admirable passion selon St-Jean, dont la lecture l’avait si profondément troublé ce matin dans la chapelle familiale de Petroio ? Entendait-il encore dans son cœur ce chant grave des impropères et les doux reproches de Jésus qui l’avaient tout à l’heure si tendrement ému ? Jean était pieux, et sans doute le souvenir des touchantes prières que l’Église récite en ce jour et la tristesse qu’en doit ressentir toute âme chrétienne étaient encore mêlés à sa pensée : mais à mesure qu’il s’éloignait du château dans la chaleur croissante du jour et l’allégresse chantante de la nature, une douleur plus amère et plus personnelle remplaçait dans son cœur la tendre componction qu’il avait tantôt ressentie. Cruelle et douloureuse obsession que les prières liturgiques les plus touchantes n’avaient pu qu’adoucir et voiler un instant, le souvenir de son frère Hugo traîtreusement assassiné quelques mois auparavant par un perfide ennemi de sa famille, lui revenait maintenant à l’esprit. Dans sa mémoire trop fidèle tous les détails de l’injure subie reparaissaient un à un avec une poignante précision : le guet-apens nocturne dans lequel son frère était tombé sombre : la morne douleur de son vieux père qui depuis la mort de ce fils aîné n’avait plus desserré les lèvres : l’odieuse lâcheté du meurtrier que la crainte de la vengeance tenait à présent blotti au fond d’une tour imprenable, et jusqu’aux vagues soupçοns qu’en raison de son inaction forcée, on avait osé faire peser sur son courage à lui Jean Gualbert Visdomini ! toutes ces pensées se pressaient avec violence dans son esprit, et faisaient bondir de rage son cœur dans sa poitrine. Et c’est pourquoi par cette printanière journée ses sourcils froncés et son visage menaçant contrastaient avec sa jeunesse et sa beauté, comme derrière lui les tours brunes et les murailles massives de Petroio semblaient plus farouches et plus sombres parmi la paix heureuse des campagnes fleuries.

 

 

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Arrivé au bas de la colline au point où le chemin descendu du château rejoignait la route qui conduisait de Florence à Sienne, Jean avait poussé son cheval dans la direction de Florence, et pendant longtemps pour calmer le bouillonnement de sa colère il avait galopé. Il montait maintenant, parvenu près de San Miniato, la dernière colline qui le séparait de la ville, et son cheval essoufflé allait au pas. Aux deux côtés du chemin, sur les murs de pierre des roses grimpantes s’épanouissaient au soleil : et plus loin, dans les champs, par-dessus le blé vert, des oliviers rabougris semblaient dormir encore de leur sommeil d’hiver : mais par moments, un léger souffle de vent soulevait leur feuillage et soudain transformés, les vieux arbres aux mille feuilles dansantes et argentées resplendissaient rajeunis sur l’azur.

Mais Jean ne les voyait pas : il était retombé dans l’irritante amertume de ses cruels souvenirs, et comme des nuages de tempête roulant sur un ciel sombre, des pensées de vengeance et de meurtre se précipitaient et s’amoncelaient dans son esprit. Car il devrait venir tôt ou tard, ce jour souhaité, si fiévreusement attendu où il se trouverait face à face avec le meurtrier de son frère ; et à la seule pensée de la possibilité de cette rencontre, une telle rage saisit le jeune homme qu’il pensa étouffer de fureur et qu’un instant il dut s’arrêter pour reprendre haleine. Dans son imagination surexcitée, déjà il se voyait aux prises avec cet ennemi exécré, et les doigts crispés au pommeau de son épée il lui en assenait sur la tête un coup si terrible qu’il le traversait de part en part et l’étendait à ses pieds dans la poussière. « Alors » se disait Jean tout frémissant, « alors les gens sauront ce qu’il en coûte d’oser offenser un Gualbert, et ceux-là qui manquèrent de confiance en moi se repentiront ce jour-là d’avoir douté de ma force et de mon courage.

 

 

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Quelque peu soulagé par l’idée de ce châtiment imaginaire, Jean s’était remis en route, et voici qu’ô stupeur ! au détour du chemin, pouvant à peine en croire ses yeux, il aperçut tout à coup son ennemi qui, à pied et sans armes, s’avançait vers lui sans le voir, tenant par la main un petit enfant blond et rose dont le rire clair résonnait gaiement dans l’air pur. L’enfant riait, et se penchant vers lui, inconscient du péril terrible qu’il courait, le père imitait joyeux le doux rire sonore et puéril. La surprise de Jean fut si vive, qu’il retint un moment son cheval, doutant s’il n’était pas le jouet d’un rêve, et déjà poussant un cri sauvage, l’écuyer qui le suivait s’élançait prêt à le dépasser. Mais d’un geste impérieux Jean l’arrêta brusquement, et tandis que son ennemi levant les yeux l’apercevait affolé et demeurait cloué sur place par l’épouvante, l’héritier des Gualbert s’élançait à son tour si impétueux et rapide que toute fuite était rendue impossible.

C’était la mort inévitable et l’expiation méritée qui fondait sur lui : le meurtrier le comprit, et l’aspect de Jean était si formidable et farouche, qu’il ne songea ni à fuir ni à tenter de se défendre. Mais tombant à genoux, le visage terrifié et les bras étendus, il priait ardemment les yeux levés, suppliant Dieu pour qu’au prix de sa vie son âme au moins fût rachetée. Et déjà l’épée était suspendue sur sa tête et la faisant tournoyer avec force, Jean savourait la joie amère de la vengeance, quand regardant la place où son glaive allait tomber, il rencontra le regard éperdu du moribond, et dans l’imploration suprême de ce regard et dans ces bras étendus, il retrouva la divine angoisse et la douleur infinie de l’image du Christ que dévotement il avait baisée ce matin après la messe. À ce seul souvenir, son cœur fut touché de la grâce, et c’est pourquoi jetant au loin son épée, il sauta à bas de son cheval, et relevant avec compassion celui qui n’attendait plus que la mort, il lui dit : « Ô pauvre fol, qui traîtreusement et méchamment occis mon frère bien-aimé, relève-toi et ne crains plus ; ò toi qui méritas la mort la plus vile et les peines sans fin de l’enfer éternel, sache que ma dévotion à la Sainte Croix de Jésus Christ qui mourut pour nous en ce jour t’a sauvé : car, lorsque mon glaive était suspendu sur ta tête, j’ai cru Le voir lui-même qui dans tes yeux égarés, et dans tes bras étendus me suppliait pour ta vie. Or, à présent repens-toi : pardonné par moi, vas en paix, et garde désormais en ton cœur l’amour de Dieu, qui dans ce péril de mort miraculeusement t’a sauvé. »

« Qu’il me pardonne et te bénisse ta vie entière », répondit pleurant et se signant pieusement le meurtrier repenti. « Ce n’est point d’aujourd’hui que le remords est entré dans mon cœur, ô Jean Gualbert : mais par la grâce de Dieu, ta miséricorde m’a touché à ce point que dès ce jour ma vie sera changée : et je ferai si rude et publique pénitence de mon crime que jamais tu ne pourras regretter de m’avoir laissé la vie pour l’expier et que nul non plus ne pourra te blâmer pour ta clémence : pour toi, puisses-tu, éloigné des passions violentes qui me perdirent, vivre de nombreux ans heureux et pacifique, et que dans cette vie et dans l’autre Dieu t’accorde la récompense de l’amour qu’en ce jour tu lui montras. »

Il dit et baisant la main qui l’avait épargné, il s’en alla emmenant avec lui le petit enfant blond qui sans comprendre avait assisté à cette scène, et qui impatient de reprendre les jeux interrompus se serrait maintenant contre lui et le pressait de partir. Jean les regardait s’éloigner, et il allait remonter en selle quand, découvrant à sa droite l’église aux marbres blancs et verts de San Miniato, un tel désir lui vint d’y prier, que confiant son cheval à son écuyer, il lui donna l’ordre d’aller l’attendre à Florence. Pour lui, traversant la route et la petite place qui le séparait de l’église, il gravit en hâte les degrés de marbre blanc qui menaient au sanctuaire. Une telle ardeur l’entraînait qu’il ne sentait pas ses pieds se poser sur le sol : et il ne pouvait réfléchir à ce qu’il avait fait, mais tandis qu’il marchait de douces larmes s’échappaient de ses yeux, et il lui semblait qu’un poids énorme lui avait été ôté de la poitrine.

 

 

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Dans l’un des battants de bronze qui fermaient l’entrée de San Miniato, une porte plus petite était ouverte laissant voir dans l’ombre le sanctuaire. Tout ému et troublé encore, Jean la franchit et dès qu’il fut entré la paix et la fraîcheur reposante de ce lieu le retinrent dans un pieux respect près du seuil, et tandis qu’il y était arrêté le calme et la quiétude heureuse de ce temple descendait peu à peu dans tout son être.

Il n’y avait personne à cette heure dans l’église et la douce majesté de ses autels semblait plus auguste dans l’harmonieux silence qui y régnait, et dans lequel semblaient vivre encore et flotter des prières : témoin discret d’adorations récentes, un suave parfum d’encens flottait dans l’air et l’exubérante allégresse de la nature en fête ne faisait qu’ajouter au recueillement et à la paix sereine de ce lieu. Par la porte entr’ouverte on entendait au dehors les oiseaux qui chantaient et un bruit joyeux et confus de voix lointaines : à travers les transparentes fenêtres d’albâtre du chœur, le soleil éclairant le maître autel adoucissait et tempérait l’éclat de sa lumière, et par les étroites fenêtres de la nef, ses rayons se glissaient, lumineux faisceaux de velours bleu illuminant les dalles, et les colonnes polies de marbre blanc et mauve qui soutenaient la voûte.

Saisi par le charme auguste de ce lieu, craignant d’en troubler le religieux silence, Jean vint tomber à genoux au pied de l’autel qui s’offrait le plus rapproché à ses regards. Suspendue à la voûté par une chaîne d’argent, une petite lampe y brûlait éclairant une croix de bois sur laquelle une image du Christ crucifié était peinte, les bras ouverts implorant le pardon pour tous les hommes. Et devant lui, le cœur débordant d’amour et de tendresse, Jean priait, rendant grâces à Dieu de ce qu’en sa bonté infinie, il avait retiré de son cœur le douloureux aiguillon de la haine, et de ce qu’il lui avait fait connaître en échange les joies sereines du pardon et de la miséricorde. Au souvenir des projets de vengeance et des désirs sanguinaires qui si longtemps avaient persécuté son esprit, il redoublait de ferveur, demandant à Dieu qu’il le délivrât pour toujours des passions mauvaises et violentes, et qu’il lui fût donné de vivre de la vie heureuse et pacifique que son ennemi réconcilié lui avait tantôt souhaitée. Et comme dans l’ardeur de son amour il s’était relevé, tendant vers Dieu ses mains pieuses et suppliantes, voici qu’il vit soudain, prodige confondant ! le Christ de l’autel s’animer et vivre et se pencher vers lui, et que dans une confusion profonde et une joie infinie il se sentit attiré et pressé dans les bras divins. Et dans cette étreinte ineffable, sentant son cœur se fondre, Jean aperçut un instant le ciel entr’ouvert, et les joies séraphiques promises aux élus de Dieu dans les royaumes du Paradis....

 

 

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Quand il revint à lui, l’image avait repris sa place sur l’autel, et dans le couvent de Bénédictins attenant à l’église, on entendait solennelles et paisibles les voix graves des moines qui commençaient les prières de l’office de vêpres. Lentes et mesurées, ces voix graves disaient l’absolu détachement terrestre de ceux qui priaient là, de l’autre côté de ce mur, et bercé par leur chant, Jean demeurait en prières, cherchant à retenir sous ses paupières closes la bienheureuse vision qui l’avait tantôt ébloui. Il pria si longtemps qu’il en avait à son tour oublié le monde extérieur, et une paix si grande était descendue dans son cœur, qu’il aurait voulu demeurer toujours ainsi adorant et priant sous la garde des anges à cet autel. Cependant dans le cloître voisin les voix s’élevèrent une fois encore et moururent, et comme si son extase eut été portée sur les ailes de ces chantantes oraisons, elle prit fin avec elles, et à regret Jean songea qu’il lui fallait quitter cette maison de paix et de prière pour aller rejoindre à Florence l’écuyer qui l’y attendait.

Lentement il retraversa l’église, et saluant d’un dernier regard sa blancheur heureuse et recueillie et ce miraculeux crucifix qui s’était animé sous l’ardeur de son amour, il parvint près du seuil et, sur le point de sortir, il demeura ébloui en revoyant, dans le cadre précis de la porte de bronze, la belle ville des fleurs mollement étendue dans la plaine, les montagnes baignées de lumière qui l’entouraient de toutes parts, et le ciel printanier et pur qui riait radieux au-dessus d’elles. Comme celui qui revient d’un long voyage contemple avec des yeux attendris sa ville natale, et tandis qu’il admire mille beautés oubliées, les souvenirs et les désirs renaissent en foule en son esprit, ainsi Jean ravi regardait Florence. Il se demandait comment il avait pu, ne fût-ce qu’une heure, si complètement oublier le charme et la douceur de la vie Florentine, et jamais en effet la ville ne lui avait paru aussi adorable et séduisante. Repassant la porte, son admiration s’augmenta encore devant l’horizon élargi, et ne pouvant se décider à descendre de suite vers la ville, il retraversa la place et vint s’asseoir sur le petit mur de pierre qui l’entourait.

 

 

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La ville s’étalait à ses pieds, divisée en deux parties par la verte ligne de l’Arno qui venu des monts couverts de neige de la Falterona passait sous le vieux pont de trois arches qui unissait les deux rives, et s’en allait là-bas derrière les arbres verts et les prés tranquilles des Cascine porter ses eaux rapides vers la mer Tyrrhénienne. Bâties sur pilotis les maisons qui bordaient la rive droite plongeaient dans l’eau ; presque toutes étaient peintes de couleurs claires, et leurs façades blanches, bleues et roses, s’avivaient encore à l’éclat des persiennes encadrant les fenêtres. Dominant les toits de tuiles brunes, la coupole ronde de San Lorenzo, et les sveltes campaniles de San Stefano, et de Sam Niccolo, se silhouettaient nettement sur l’azur : et dans chaque quartier les tours belliqueuses des maisons seigneuriales se dressaient, rudes et menaçantes à l’exception de quelques-unes, toutes parées et recouvertes de fleurs jaunes, que la douceur du printemps avait fait pousser sur leurs vieux murs. Au-delà de la ville, dominant de sa masse majestueuse les formes harmonieuses des autres montagnes, le mont Morello érigeait la douce ligne de ses flancs arides et nus dont la couleur changeait incessamment avec les degrés divers de la lumière. L’ombre des nuages passant lentement par-dessus lui assombrissait par place son sol dénudé et de loin donnait l’illusion de sombres bois de pins dont les noirs contours se seraient nettement détachés sur la terre ensoleillée tout à l’entour. Solitaire était le mont Morello : solitaires et perdues dans les vapeurs et les brumes les montagnes qui vers Pistoia et Pise fermaient l’entrée de la vallée : mais de l’autre côté du mont Morello, sur toutes les hauteurs au levant de Florence, de claires villas et de riantes métairies étaient semées et dispersées ; comme des rivières toujours grossissantes elles descendaient de toutes ces cimes, et se serrant, se groupant, venaient former enfin une ville nouvelle en dehors des portes florentines.

Aux pieds de Jean, le vieux mur d’enceinte, aux créneaux bruns régulièrement espacés de tours carrées, escaladait des collines plantées d’oliviers, et des portes de la ville au couvent de San Miniato, une allée de noirs et coniques cyprès montait en ligne droite, voilant d’ombre et de mystère le chemin qu’ils bordaient. Le ciel était d’un bleu souverainement doux : un vent frais soufflait par instants de l’ouest, et de blancs nuages passaient éblouissants par-dessus la chaîne harmonieuse et bleue des Apennins. Dans le soleil et la lumière, des papillons aux ailes de safran se poursuivaient énamourés : une troupe de ramiers à l’éclatant plumage décrivait de grands cercles au-dessus des toits de la ville et des oiseaux heureux de vivre chantaient partout. Sur le petit mur de pierre auprès de Jean, des moineaux familiers voletaient et piaillaient à l’envi : cachés sous les feuilles, des merles sifflaient joyeux et tendres, et d’allègres alouettes s’élevaient en chantant dans le ciel, enivrées d’air pur, de lumière et de mélodie...

Et des rues de Florence et des fenêtres au large-ouvertes de ses maisons, montait aussi vers lui tout un bruit de chansons et de voix heureuses, dans l’harmonieuse et vague rumeur que cause la vie de toute une ville. Au bas de l’allée des cyprès, vers la porte de San Miniato, dominant les cris et les rires des enfants qui jouaient au dehors, une voix de femme appelait avec de longues et tendres inflexions un doux prénom italien. Plus loin, dans le quartier des orfèvres, le rythme clair des marteaux battait sans trêve les enclumes, tandis qu’à intervalles réguliers, comme une plainte mélancolique s’élevait et planait sur la ville le cri traînard des marchands ambulants. Des bateliers puisant et versant dans leurs frêles nacelles le limon fécondant de l’Arno s’appelaient à grands cris et plaisantaient bruyamment, et sur le vieux pont romain des chars attelés de mules passaient en longues files avec de joyeuses sonneries de clochettes et de clarines. Parfois, nonchalamment couché sur les brancards, leur conducteur chantait, épris de son chant, une langoureuse et berçante chanson d’amour : sa voix juvénile retentissait un instant entre les deux rives, et s’éteignait et se perdait bientôt avec le tintement des clochettes dans le dédale compliqué des rues tournantes. Parfois aussi un clair rire d’enfant jaillissait imprévu et rapide, et toutes ces rumeurs et ces voix montaient vers Jean, adoucies et bercées par la plainte confuse et continue du fleuve déversant ses eaux par-dessus un barrage en amont de la ville.

 

 

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Longtemps, longtemps, écoutant tous ces bruits et contemplant l’admirable paysage qui s’offrait à sa vue, Jean resta rêveur, songeant à tout ce que la vie lui offrait de gloire et de bonheur dans cette ville qu’il aimait par-dessus toutes, et dans laquelle ses ancêtres avaient vécu illustres et puissants. Mais troublant ses rêves de bonheur, le souvenir des discordes et des crimes qui sans cesse ensanglantaient et bouleversaient la ville, inquiétait son esprit. N’était-ce pas dans cette même ville d’apparence si heureuse et si charmante, que son frère bien-aimé avait été quelques mois auparavant assassiné, alors que pour lui aussi la vie s’annonçait souriante et pleine de promesses : et n’était-ce point aussi sur cette douce et radieuse terre Florentine, que lui-même Jean Gualbert avait failli en ce jour du Vendredi-Saint commettre un crime irréparable. Troublé, Jean se souvint en cet instant des joies ineffables qu’il avait tantôt goûtées dans l’église de San Miniato pour avoir fait une heure la volonté de Dieu. Il se revit priant le cœur enflammé d’amour devant l’autel, et de nouveau il crut entendre les calmes voix des moines psalmodiant leur office. Reportant ensuite ses yeux sur Florence, toute la gloire et les plaisirs qu’y trouvaient les siens lui parurent vains et frivoles, comparés au paisible et constant bonheur que les fils de St Benoît trouvaient dans leur vie d’adoration et de prière. Il comprit alors que sa vie passée, toute cette journée et cette incomparable et séduisante vision de Florence n’avaient été qu’une épreuve, et qu’il n’était point au monde de plus grand amour et de plus noble vie que celle de ces contemplatifs, qui, dédaignés du grand nombre, renonçant à tout bien terrestre, priaient, intercesseurs perpétuels, pour le monde, protecteurs et soutiens des pays où s’élevaient leurs cloîtres. Et comme il avait l’âme héroïque, assoiffée d’amour et de dévouement, son choix fut fait sur le champ, et c’est pourquoi, retraversant la place, il poussa d’une main ferme la porte de ce couvent de San Miniato qu’il ne devait quitter dès lors que pour aller fonder un asile plus paisible et plus près de Dieu, dans les solitudes bénies de Vallombreuse.

 

 

 

Olivier Georges d’ESTRÉE.

 

Paru dans Le Spectateur catholique en décembre 1897.

 

 

 

 

 

 

 

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