Le curé-colonel

 

(HISTORIQUE)

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Paul FÉVAL

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La nuit tombait, et aussi la pluie. Il faisait un fichu temps. Dans la petite cuisine du presbytère d’Aolbach 1. Catherine, la vieille servant de M. le curé, mettait tout en ordre avant d’aller se reposer, sans soupçonner qu’il lui faudrait veiller cette nuit-là.

On était aux derniers jours d’août 1870. La campagne, solitaire d’habitude, paraissait habitée. Çà et là, une pointe d’acier, le poli d’un casque scintillaient aux rayons d’un foyer invisible.

Comme la vieille Catherine allait mettre la barre sur la porte avant de monter dans sa chambre, il y eut un grand bruit sur le pavé de la cour où sonnaient les éperons et cliquetaient les sabres, puis, brusquement, le battant fut jeté en dedans sous la pression d’un corps humain que deux autres hommes poussaient devant eux.

– François, qui sont ceux-là ! demanda Catherine tremblante en aidant le malheureux à se relever.

Mais l’autre était déjà debout, brandissant à bout de bras un énorme chenet qu’il maniait sans efforts apparents.

– Qui sont ceux-là ! murmura-t-il ; les misérables ! des uhlans de Prusse, parbleu !

Et, s’adressant aux autres :

– Ouvrez l’oreille un tantinet, les têtes carrées ; vous ne savez peut-être pas que vous avez à causer avec François Bournisien, ex-marchef au 3e chasseurs d’Afrique, dont la peau ressemble à un crible tant les balles y ont fait de trous sans l’endommager. Aussi, gardez vos distances ou je ferais la fin de vous. Respect à la demeure du colonel... de M. le curé, veux-je dire. Ah ! tas de gueux, vous ne savez donc pas que c’est ici la maison de M. de Bourgueneuf qui, avant d’être d’église comme au jour d’aujourd’hui, était colonel de mon régiment et a descendu pas mal d’Arbis et de Russes dont le physique était un peu moins désagréable que le vôtre !....

Mais un troisième Prussien s’étant présenté, galonné celui-là, et voulant forcer le passage, François fit tournoyer son redoutable chenet en hurlant de toute la force de ses poumons :

– Mille biscaïens ! toi, l’officier, je vais te faire rentrer sous terre...

Sa phrase s’acheva dans un cri de surprise. Une main venait de se poser sur son bras, l’arrêtant au moment où il allait frapper, et la voix mâle et calme de l’abbé de Bourgueneuf demanda :

– Vous oubliez trop souvent que je vous avais défendu de jurer, maréchal des logis ; c’est une habitude incompatible avec le service de Dieu, votre nouvel état... Que demandent ces gens, à cette heure ?

– Mon colonel... monsieur le curé, balbutia le pauvre François tout interloqué, cet officier prussien a un billet de logement pour ici...

– Que trouvez-vous là d’extraordinaire ?... Conduisez-le à sa chambre.

– Et à laquelle, mon Dieu ?... Il n’y a que la vôtre...

– Eh bien ! donnez-la-lui.

François eut un geste d’énergique désapprobation, mais n’osa rien répliquer.

Jusque-là, l’officier allemand s’était promené de long en large en sifflotant un air de son pays, sans se soucier du colloque. Il s’arrêta en ce moment et demanda d’un air railleur :

– Où logeront mes hommes ?

– Dans la grange, se hâta de répondre François.

– Votre grange n’a plus de toit, et la pluie tombe.

– Comprenez-vous notre langue, monsieur ? demanda l’abbé de Bourgueneuf, qui avait semblé réfléchir profondément. Oui, n’est-ce pas ! En ce cas, ma tâche sera plus commode... L’homme chez lequel vous êtes a été soldat comme vous, monsieur ; sans une malheureuse blessure reçue à Balaclava, en Crimée, il serait peut-être général à l’heure actuelle...

Le curé d’Aolbach montra sa main droite qu’une entaille profonde séparait en deux, depuis le cartilage joignant l’annulaire au médius, presque jusqu’au poignet.

– Notre Seigneur m’a envoyé ce coup de sabre pour assurer mon salut, continua-t-il, et ne pouvant plus servir la Patrie de mon épée, comme je n’avais jamais abdiqué les croyances chrétiennes de mon enfance, je me suis fait prêtre pour la servir encore avec la croix. Mon nouveau ministère de justice et d’abnégation m’ordonne d’être aujourd’hui un intermédiaire de paix et de conciliation entre vous et ce pays, où vous vous présentez en ennemi... Dieu est souverainement bon, je désire que vous le sachiez ; ce sont les vôtres qui ont enlevé le toit de ma grange, et, pourtant, par pitié, je vais les mettre dans le même asile que Dieu... Faites en sorte qu’ils le respectent. Vous n’avez devant vous que trois vieillards ; en face du Sauveur, qui pardonne et qui punit, je mets ma maison et son église sous la protection de vôtre honneur de soldat.

Sur l’ordre de l’abbé de Bourgueneuf, François, qui avait été son ordonnance au régiment et s’était fait sacristain pour ne pas le quitter, avait installé le capitaine prussien dans la chambre de son maître et rangé ses uhlans, sur des bottes de paille, dans les bas-côtés de la petite église d’Aolbach. Tout ce monde s’était couché sans faire trop de bruit, après avoir fait honneur au petit vin de Lorraine de la cave du curé.

Vers les deux heures du matin, un paysan arriva couvert de boue et trempé de pluie, réclamant le ministère du prêtre pour une personne qui se mourait, à une lieue de là.

– Vite, vite ! monsieur le curé, disait-il, le bonhomme est pressé de partir, et il n’attendra pas.

L’abbé s’était levé en hâte et sans répondre. Toutes les objections de François ne firent que le faire se presser un peu plus.

– Mais, il n’y a pas de bon sens, gémissait le brave sacristain ; monsieur l’abbé ne pense pas à courir les routes par ce temps noir, où le diable marcherait sur sa queue, par cette pluie qui tombe comme une bénédiction ! Le bois est plein de sacripants d’Allemagne..., et puis, cet officier et ses uhlans !...

– Fais bonne garde, répondit le curé, en mettant son chapeau et en franchissant le seuil... Dieu va toujours au-devant des âmes qui viennent à lui.

 

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Il y avait plus de deux heures qu’une orgie monstre se menait dans l’église même du petit village d’Aolbach. À peine l’abbé de Bourgueneuf s’était-il perdu dans la nuit, que le capitaine prussien se réveillant avait eu idée de regoûter au vin de Lorraine et, en officier bon prince, il avait invité ses hommes à faire comme lui.

Vers quatre heures du matin, comme le curé, absolument trempé, longeait les murs de son église pour regagner le presbytère, il buta contre le corps d’un homme couché à terre et entendit un gémissement.

– C’est toi, François, murmura-t-il en se baissant ; que fais-tu là ?

Le sacristain, car c’était lui, grelottait sur la terre humide.

– Le lâche ! grinça-t-il. Ah ! mon colonel, le lâche officier m’a garrotté par surprise ; il a forcé la porte de la cave et, pendant toute votre absence, il a souillé la maison du bon Dieu en buvant et en chantant.

Le prêtre venait de couper les liens qui retenaient son sacristain, il se précipita comme un fou sur le portail de l’église qui s’ouvrit à la première poussée. Alors les deux hommes reculèrent devant le spectacle qui s’offrait à leurs yeux.

Tous les cierges du chœur, tous les candélabres étaient allumés éclairant une foule de soldats prussiens, couchés pêle-mêle, dans la pose où l’ivresse les avait terrassés. Au milieu d’eux gisaient deux futailles éventrées desquelles coulait encore, se répandant sur les tapis, un mince filet de liquide pourpré.

L’abbé de Bourgueneuf et François considéraient ce tableau avec stupeur. Mais lorsque leurs regards tombèrent sur le maître, autel, ils se signèrent avec épouvante en murmurant :

– Sacrilège !

Sur la pierre même du saint sacrifice, le capitaine teuton était étendu de tout son long, cuvant avec volupté le petit vin de Lorraine.

– François, dit le curé, va prendre cet homme et porte-le au dehors du saint lieu.

Quand le sacristain eut accompli cet ordre, l’abbé de Bourgueneuf reprit s’adressant à l’officier prussien que ce transport avait réveillé et que la petite pluie fine qu’il recevait sur le visage dégrisait peu à peu :

– Monsieur, pendant la campagne d’Afrique, à Biskra, alors que j’étais simple capitaine, un de mes hommes, le meilleur de mes soldats, commit un vol ; je fis fusiller le voleur. Plus tard, en Crimée, j’étais colonel, et je fis passer par les armes mon plus fidèle ami, un jeune lieutenant d’avenir qui m’avait deux fois sauvé la vie et que j’avais surpris commettant une action indigne !...

– François, s’interrompit-il en s’adressant à son sacristain, va décrocher mon sabre de cavalerie qui est sous le crucifix dans ma chambre...

Et, regardant le capitaine droit dans les yeux :

– Vous devinez, monsieur, qu’il était de votre devoir de montrer à vos soldats l’exemple de la discipline et de l’honneur. Vous y avez manqué d’une façon ignoble ; je suis arrivé trop tard pour vous éviter une infamie et un crime. Vous avez souillé la maison de Dieu que j’avais mise sous la sauvegarde de votre loyauté. Il faut que vous m’en rendiez compte. Ces actions-là, on ne les fait pas punir, on les châtie soi-même ! Je suis le serviteur de Dieu, vous avez insulté mon maître, préparez-vous, monsieur ! Oubliez que je suis prêtre, souvenez-vous seulement que j’ai été soldat et songez que je saurais vous contraindre si vous osiez vous récuser.

L’Allemand, complètement dégrisé, avait regardé tout d’abord avec étonnement ce grand vieillard calme et froid, puis il avait baissé la tête, comme honteux.

– Je suis à vos ordres, monsieur l’abbé.

L’abbé de Bourgneneuf prit de sa main gauche le grand sabre que lui apportait François et ce dernier ayant allumé une lanterne sourde à la flamme d’un cierge, les trois hommes se mirent en route.

Ils longèrent à l’extérieur le bas-côté de l’église, et, dans l’obscurité, que rendait plus épaisse encore la timide clarté de la lanterne, l’étranger ayant trébuché contre une pierre, l’abbé lui dit de sa voix grave, en le soutenant :

– Attention, monsieur, nous sommes ici dans le champ du Repos, et vous venez de buter contre une tombe.

Un court tressaillement parcourut le corps de l’Allemand de la tête aux pieds. C’était un présage funeste ; les gens de son pays ont une superstitieuse terreur des augures de ce genre.

À partir de ce moment, il marcha comme un automate, perdant tout sentiment de dignité.

Ils franchirent la porte de la grange.

– Nous serons bien, ici, monsieur, murmura l’abbé en refermant la massive porte ; ces murs nous défendront contre les indiscrets et les vôtres ont eu la bonne idée d’enlever le toit. Nous combattrons donc sous le regard de Dieu, souverain juge des paroles et des actes.

Sur son ordre, le sacristain avait accroché la lanterne à un vieux clou rouillé de la muraille, et la lueur vacillante, fouettée par le vent, montrait la gigantesque et sombre silhouette du prêtre en face de l’officier allemand, dont le visage avait une pâleur de cadavre.

– Le terrain est bon, n’est-ce pas, monsieur ? fit encore l’abbé de Bourgueneuf, en essayant la trempe de son sabre sur la terre durcie.

Cette voix au timbre toujours uniforme révolutionnait l’officier allemand ; de grosses gouttes de sueur tombaient de son front ; il n’aurait su dire pourquoi, mais il avait peur, atrocement peur, et ne pouvait s’empêcher de penser à la pierre tombale sur laquelle il venait de trébucher et sous laquelle il lui semblait se voir déjà couché, rigide et froid.

– Défendez-vous, monsieur, murmura l’abbé en se mettant en garde. Toi, François, ajouta-t-il, à genoux mon garçon, et prie pour celui qui va mourir !

Devant l’assurance de ce terrible homme, le capitaine sentait ses forces l’abandonner. Lentement il dégaina.

François Bournisien, le marchef sacristain, prosterné dans une encoignure, récitait à haute voix la prière des agonisants ;

Suscipe, Domine, servum tuum.

Lorsque les deux lames se croisèrent, le choc fut si violent que les cheveux se hérissèrent sur le crâne du capitaine, ses doigts se détendirent et son sabre, décrivant une parabole, alla se planter en terre à dix pas derrière lui.

– En garde ! Monsieur, répéta le prêtre de plus en plus imperturbable ; peut-être ne savez-vous pas vous battre avec un gaucher ; eh ! bien, qu’à cela ne tienne.

Et comme le capitaine revenait avec sa lame, il assujettit la poignée de la sienne dans sa main mutilée.

Libera, Domine, animam servi tui..., disait le sacristain.

Le sabre du prêtre tournoyait avec une effrayante rapidité. Trois fois déjà, l’Allemand avait été touché entre les deux yeux, juste au même endroit ; son sang coulait goutte à goutte ; mais si la blessure était légère, il voyait bien qu’il ne devait cette prolongation d’existence qu’à la pitié de son adversaire ou à sa cruauté. Enfin, son arme, liée pour la seconde fois, fut arrachée d’entre ses doigts crispés et, traversant l’air avec un sifflement de couleuvre, franchit le mur de la grange pour aller retomber dans le champ voisin.

– Pitié ! gémit le capitaine que le souvenir de la pierre tombale hantait ; pitié, monsieur l’abbé ! je suis chrétien, et vous ne voudriez pas me voir mourir sans confession !

– Qu’à cela ne tienne ! redit encore l’imperturbable curé.

Puis, lâchant tout aussitôt le sabre dont il savait si bien se servir :

– Dieu ne veut pas la mort du pécheur, murmura-t-il d’une voix tendre en relevant son adversaire. J’ai voulu vous donner une leçon d’escrime pour vous apprendre à respecter les choses saintes. Demandez pardon à celui qui est mort pour vous sauver et tout sera oublié.

 

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À l’aube, la compagnie prussienne fut reconduite sous bonne escorte à la frontière. Tel avait été le vouloir du curé d’Aolbach. Le sacristain François Bournisien, se souvenant fort à propos de la façon dont il réquisitionnait lorsqu’il était marchef aux chasseurs d’Afrique, avait fait lever tous les vieillards à peu près valides restés au bourg. Avec cette redoutable troupe armée de vieilles colichemardes et de fusils préhistoriques, il avait envahi l’église et fait prisonniers, sans coup férir, tous les ivrognes qui y dormaient ; mais, à son grand regret, il avait dû exécuter les ordres de son colonel et ramener en leur pays ces mâcheurs de paille, comme il les appelait.

Le capitaine allemand, lui, avait disparu. Jamais plus l’armée du prince Frédéric-Charles, à laquelle il appartenait, n’entendit parler de lui. Il avait accompli un serment fait dans cette nuit terrible, et l’Église comptait un néophyte de plus.

Pour l’abbé de Bourgueneuf, tandis que ses administrés, pleine de respect pour lui, marchaient avec orgueil vers le Rhin, conduisant la compagnie prussienne l’oreille basse, il était dans sa chambre, à genoux devant son crucifix. Les yeux pleins de larmes, il regardait l’image de son maître et murmurait en se frappant la poitrine :

– Pardon ! Seigneur, pardon ! Je crois n’avoir point mal fait, car si j’ai dérobé un instant à la pensée de votre gloire, c’était pour le mettre au service de mon pays !

 

 

 

Paul FÉVAL, Nouvelles, 1890.

 

 

 

 

 

 



1 Nous dénaturons à dessein le nom de l’endroit et ceux des personnages.

 

 

 

 

 

 

 

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