Bernadette devant Marie

 

HISTOIRE VÉRIDIQUE DU FAIT DE LOURDES

 

EN CINQ ACTES ET DOUZE TABLEAUX

PLUS UN PROLOGUE LÉGENDAIRE.

 

 

 

 

par

 

 

 

 

Henri GHÉON

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PERSONNAGES

 

Prologue

 

LA DAME DE LA GROTTE

LE GAVE

 

1er Acte

 

LE LECTEUR

BERNADETTE SOUHIROUS

LE PÈRE SOUBIROUS

LA MÈRE SOUBIROUS

TOINETTE SOUBIROUS

JEANNE ABADIE

LE CHŒUR DES AMIES

LE MEUNIER NICOLAU

LA VOIX DU GAVE

 

2e Acte

 

LE LECTEUR

BERNADETTE

LE PÈRE SOUBIROUS

LE MAIRE

LE PROCUREUR IMPÉRIAL

LE COMMISSAIRE DE POLICE

LE COMMIS PRINCIPAL DES CONTRIBUTIONS (M. ESTRADE)

 

3e Acte

 

LE LECTEUR

BERNADETTE

LA DAME PATRONNESSE

LE CHŒUR DES AMIES (DONT JEANNE ABADIE)

LE MAIRE

L’ADJOINT

M. ESTRADE

LE MEUNIER NICOLAU

LE CARRIER BOURRIETTE

LE DOCTEUR

M. LE CURÉ PEYRAMALE

LES MIRACULÉS

DES VOIX

 

4e Acte

 

LE LECTEUR

M. LE CURÉ

LE MAIRE

LE PROCUREUR

LE MEUNIER NICOLAU

LE CARRIER BOURRIETTE

LE CHŒUR DES AMIES

LE CHŒUR DES MÉNAGÈRES

UNE VIEILLE

UN CHEVAL ÉTIQUE (FIGURÉ PAR DEUX ACTEURS)

DES VOIX

 

 

5e Acte

 

LE LECTEUR

BERNADETTE

LE MAIRE

LE PROCUREUR

LE COMMISSAIRE

LE GARDE CHAMPÊTRE

MGR L’ÉVÊQUE DE TARBES

LE MEUNIER NICOLAU

LE CARRIER BOURRIETTE

DES FEMMES EN PELERINAGE

LA VOIX DU GAVE

DES VOIX

 

 

 

À ma filleule

SUZANNE BING

et à mes amis LES QUINZE

 

 

 

 

 

AVERTISSEMENT

 

 

Je me suis efforcé de ne rien avancer dans cet ouvrage que de conforme à la réalité. J’ai tâché d’y l’aire tenir les événements principaux qui se sont succédés autour de la Grotte, de la première apparition (11 février 1858) au départ de la Bienheureuse Bernadette pour le couvent de Nevers (4 juillet 1866), de façon que le spectateur, supposé ignorant de tout, sortît de la représentation complètement renseigné sur le fait de Lourdes. Je n’ai pris qu’une liberté, celle qu’a le droit et le devoir de réclamer le poète dramatique qui entreprend un ouvrage de style. Elle consiste essentiellement à mettre en forme, à ramasser et à simplifier, selon l’optique du théâtre, les éléments centraux de l’action : un lecteur est chargé de les relier entre eux. et surtout de les alléger, en fournissant les explications nécessaires. On verra que presque toutes les scènes ont été calquées littéralement sur les relations authentiques que nous devons à des témoins qualifiés, et tout spécialement sur le récit publié par M. Estrade[i]. Le prologue lui-même, qui ressortit à la fiction poétique – la seule partie de notre pièce où Notre-Dame se montre aux yeux des spectateurs – fait allusion à un détail d’histoire auquel il ne nous paraît pas qu’on ait attribué toute l’importance qu’il mérite.

Selon la tradition, le château et la cité de Lourdes avaient été donnés par Charlemagne à Notre-Dame du Puy, à titre de fief. Plus tard, le comte de Bigorre faisait hommage à la Très Sainte Vierge, dont il s’était reconnu le vassal, de la totalité de son comté ; ces droits ont été consacrés par un arrêt du Parlement. Notre-Dame en a joui officiellement de 1062 à 1307, date à laquelle l’hommage stipulé fut échangé contra une rente annuelle à la charge du roi de France. La rente n’étant plus payée, il semble que Marie soit venue à Lourdes en personne pour revendiquer ses droits méconnus.

Mais revenons à notre ouvrage.

Nous croyons devoir conseiller aux metteurs en scène d’adopter un dispositif permettant de jouer chaque acte tout d’un trait, sans interruption entra ; les tableaux. C’est dire que chaque tableau ne devra comporter qu’un minimum d’éléments de décor, facilement et rapidement déplaçables, tandis que le lecteur continue son récit. Personnellement, nous donnons notre préférence, à défaut d’une scène multiple, à un fond de rideaux neutres, le même pour toute la pièce, devant lequel on placera successivement unau série de toiles ou de panneaux peints (à la rigueur de simples paravents décoratifs), ayant environ la taille d’un écran de cinéma, qui fixeront le Lieu d’une façon précise et synthétique : intérieur, façade, pan de rocher, etc. Quelques sièges et accessoires, des éclairages variés, devront suffire à animer cette présentation sommaire. L’imagination des spectateurs fera le reste ; c’est la collaboratrice obligée du dramaturge et du metteur en scène ; leur rôle est de la provoquer à agir.

Ce qui passe avant tout : le jeu des acteurs, leur groupement, leur mouvement. On pourra donner aux tableaux une couleur d’image d’Épinal, franchement, crûment populaire, en s’inspirant pour les costumes des modes de l’époque et de la région. On en trouvera des modèles délicieux au musée du château de Lourdes.

Quant à « l’esprit » de l’interprétation, le sujet l’impose.

 

H. G.

 

 

 

 

PROLOGUE

 

Le rideau s’ouvre sur un mur de roches. Debout dans une excavation placée à mi-hauteur, la Dame de la Grotte, robe blanche et ceinture bleue. Elle porte une urne pleine d’eau. Au premier plan, un jeune garçon étendu, vêtu de vert pâle, s’amuse avec des pierres qu’il frotte les unes contre les autres et fait danser dans ses mains comme des osselets : c’est le Gave. Quelques accords quasi séraphiques ; puis, il parle.

 

 

                LE GAVE

 

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Vous voici bien ronds, j’espère !

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Je n’ai pas perdu mon temps.

 

    Cailloux blancs, cailloux gris,

Tintez gaiement, je vous prie !

    Cailloux blancs, cailloux gris,

Voyez comme mon eau rit !

 

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Je l’ai prise à cette neige

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Là-haut, près du firmament.

 

    Cailloux blancs, cailloux gris,

Il n’en est pas de plus pure,

    Cailloux blancs, cailloux gris,

Si ce n’est au paradis.

 

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Vous ignorez s’il existe ?

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Oui et non, disent les gens.

 

    Cailloux blancs, cailloux gris,

Je ne connais que la terre,

    Cailloux blancs, cailloux gris,

Et la mer où je finis.

 

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Pourvu que le ciel se mire,

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Dans mon eau, je suis content.

 

 

(Soudain, il aperçoit la dame de la Grotte :) Oh là ! qui êtes-vous, Madame ? Que faites-vous ici ? Qu’apportez-vous ? (Il se dresse vers elle.)

 

LA DAME, souriant. – Voilà beaucoup de questions, petit Gave. Vous êtes curieux. J’y répondrai pourtant. (Un temps bref.) Qui je suis ? La Reine du Ciel. Ce que je viens faire ici, mon enfant ? Reprendre possession de ma terre. Ce que j’y apporte ? De l’eau.

LE GAVE, éclatant de rire. – Ah, ah, ah, ah ! Pour ça, vous êtes belle ! J’ai vu bien des personnes belles sur mon chemin, de Gavarnie à Pau et de Pau à la mer, depuis des siècles que je roule, mais pas autant que vous, de loin ! Et si le ciel a une reine, vous êtes digne de l’être, bien sûr !

LA DAME. – Le ciel a une reine.

LE GAVE. – Et notre terre l’intéresse ?

LA DAME. – Elle est reine aussi de la terre.

LE GAVE. – Je ne m’en doutais point.

LA DAME. – Tu l’apprendras. La terre entière appartient à mon Roi. Et le pays de France plus qu’aucun pays. Et j’y possède plusieurs fiefs, de par la bonne volonté de quelques hommes qui sont venus au-devant de la Sienne et ont fait un pacte avec Lui. Un de ces fiefs se nomme Lourdes.

LE GAVE. – Ce Lourdes-ci ? (Elle acquiesce.)

LA DAME. – Je le tiens de l’empereur Charles, celui qui versa tant de pleurs à Roncevaux. Il me le donna par acte public. Mais ceux qui l’avaient racheté ne me paient plus la redevance. Je montrerai que je sais reprendre mon bien, étendre et imposer mon règne. Mon Roi le veut.

LE GAVE. – Cette terre est à vous ? Je la croyais pourtant à moi, Madame.

LA DAME. – Un peu aussi.

LE GAVE. – Je pourrai donc encore m’y promener ?

LA DAME. – Tant que tu voudras, petit gave. Tu y verras bien d’autres merveilles encore. Ceux qui me paient tribut se trouvent plus riches que devant. Quand je reprends, je donne.

LE GAVE. – Je ne comprends pas bien.

LA DAME. – Tu n’as pas besoin de comprendre.

LE GAVE. – Soit, je n’insiste pas. Mais l’eau ?... Vous apportez de l’eau, avez-vous dit ? dans cette cruche ?

LA DAME. – Oui, petit.

LE GAVE, éclatant de rire. – Ah, ah, ah ! Croyez-vous que j’en manque ici. Si ce beau temps-là continue, j’en aurai de quoi emporter le pont d’Orthez et vous savez qu’il est solide. De l’eau ! de l’eau !

LA DAME. – Écoute-moi, petit. Tu as peut-être défit vu des hommes ?

LE GAVE. – Bien sûr. Ils m’agacent... ils font trop de bruit... ils pèchent dans mon eau... ils dérangent mes pierres.

LA DAME. – Peut-être aussi sais-tu qu’ils ont un mur ?

LE GAVE. – Je crois l’avoir entendu dire... Mais je n’en ai pas vu. Qu’est-ce que c’est ?

LA DAME. – C’est avec cela que l’on aime.

LE GAVE. – Oh ! alors ! j’en ai un !

LA DAME. – Bien sûr ! Mais figure-toi que celui des hommes est devenu aussi dur qu’une terre sur laquelle il n’aurait pas plus depuis cent ans.

LE GAVE. – Oh là !

LA DAME. – Alors, il ne peut plus s’ouvrir.

LE GAVE. – Et eux ne peuvent plus aimer ?

LA DAME. – Voilà ! Et ton eau n’y saurait rien faire. Il faut une eau toute céleste pour l’attendrir : on l’appelle l’eau de la Grâce. C’est elle que j’apporte.

LE GAVE. – Ne pourrais-je en avoir un peu ?

LA DAME. – Tu n’en as pas besoin, enfant. Tu aimes comme tu peux aimer. Tu loues comme tu peux louer. Tu pries comme tu peut prier. Sans trop savoir si tu pries, qui tu pries. Mais, c’est la loi Dieu n’en demande pas plus à ton ruisseau.

LE GAVE. – Dieu ? Je connais ce nom.

LA DAME. – C’est le plus beau de tous ! – Eh bien, ils s’en moquent, petit, ils le blasphèment. Dieu, les hommes y croient moins que toi aujourd’hui. Ceux qui y croient le plus contestent sa Toute-Puissance.

LE GAVE. – Je voudrais y croire beaucoup.

LA DAME. – Tu y crois assez quand tu chantes.

LE GAVE. – Alors, il faut chanter ? je peux ? malgré que les gens ont le cœur si dur ?

LA DAME. – Tu le peux. Tu le dois. Tu leur annonceras dans ton langage l’eau qui leur doit rouvrir le cœur. Car un jour viendra, très prochain, où ils chanteront, comme toi, des cantiques d’amour à Dieu star cette rive.

LE GAVE. – Ils ne chantent donc plus ? Ce matin, à Bartrès, en traversant le pré, j’ai entendu pourtant une petite bergère...

LA DAME, lui coupant la parole. – Chut ! c’est la seule. Ne la dénonce pas ! – Adieu ! (Elle lui fait signe de passer.) Allons, chante, petit ! sois gai !... (Elle s’immobilise ; le gave s’incline et s’en va, faisant tinter des pierres dans sa main, à quatre pattes.)

 

 

                LE GAVE

 

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Je n’ai pas d’autre prière,

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Je la dis par tous les temps.

 

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Je ne sais pas qui je prie

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Le ciel, la terre ou le vent.

 

    Cailloux gris, cailloux blancs,

J’aime de prier quand même,

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Et je prie tout mon content.

 

 

      (Le rideau se ferme.)

 

 

 

 

 

 

PREMIER ACTE

 

 

PREMIER TABLEAU

 

I. – Le lecteur paraît sur une petite tribune isolée, en avant du rideau, à gauche. Il salue, se place à sa petite table, ouvre la chronique de Lourdes et dit :

 

LE LECTEUR. – Ceci est la vérité pure, et l’art n’y a rien ajouté.

(Un temps, et il commence sa lecture.)

En ce temps-là qui n’est pas loin du nôtre, sous Napoléon le troisième, en réalité le second régnant, la petite ville de Lourdes, entre ses montagnes et ses collines, avec son château-fort, sa mairie et son tribunal, jouissait de la même paix et de la même indifférence que toutes les autres petites villes de la France et du monde entier. On s’y disputait quelquefois et même tous les jours, mais ce n’était jamais sur les choses de l’autre monde. La pluie et le beau temps, le prix du beurre et de la viande, les rivalités à la confrérie, les compétitions au conseil, les questions de voirie, d’avancement et de bornage, les échos du dernier attentat contre l’empereur, sans compter les occasions innombrables de médisance, suffisaient amplement à occuper les langues et à nourrir dans tous tes cœurs un minimum de passion. Point n’était donc besoin d’aller encore chercher la Sainte Vierge. Personne ne la réclamait. Mais s’il lui plaisait de venir !

Voici la fin du carnaval. On l’a fêté honnêtement avec des marrons et des crêpes. Hier on a reçu les Cendres. Aujourd’hui il fait froid et noir. Les nuages sont bas et ils vous glacent les épaules ; on glisse ü chaque pas ; il faut avoir à gagner sa vie pour sortir. Non, ce n’est pas un temps à rencontrer la Sainte Vierge. Sur le chemin de Massabielle, trois petites filles s’en reviennent avec un fagot.

Le soir. Chacun boucle sa porte. Il faut pousser le feu. Ces messieurs n’iront pas au cercle. Pour une fois ! Encore une journée passée, une journée d’hiver, pareille aux autres. Or, voici ce qu’on peut entendre dans la pauvre maison des Soubirous.

(Les derniers mots très bas, puis le silence, et le rideau découvre l’inférieur des Soubirous.)

 

 

II. – La haute cheminée, des images, une table et des escabeaux. Le pâte est assis près du feu, ta mère prépare le repas. Bernadette et Toinette entrent par la droite, couvertes de leur capulet ; celle-ci porte le fagot.

 

LA MÈRE. – Ah ! vous voilà donc ! Vous n’êtes pas mortes ? Rapportez-vous du bois seulement ? (Elle voit le fagot.) C’est tout ça ? Oui, vous vous êtes amusées... Par ce temps de chagrin, à ne pas mettre le nez d’un chien, ni la queue d’une vache dehors ! (À Bernadette :) Mais tu es trempée, malheureuse fille ! Et ta faiblesse de poitrine ? et tes douleurs ? (L’asseyant.) Là ! Mets-toi dans le feu ! Je te l’avais bien dit, pauvre fauvette : quand on est sotte, on se laisse conduire ; on ne va pas courir au bois, contre la volonté de ses parents.

TOINETTE, activant le feu. – Mais vous le lui aviez permis, ma mère.

LA MÈRE. – Oui... permis sans permettre, parce qu’elle m’aurait fait la vie... et toi aussi... et votre amie, la Jeanne, qui a le tricotin aux jambes et qui est toujours pendue à vos jupes pour vous tirer de la maison.

TOINETTE. – Mais, ma mère...

LA MÈRE. – C’est bon ! Réchauffez-vous pendant que je vous mets la table... et racontez ce que vous avez fait avec cette Jeanne Abadie de l’enfer. Oui... vous n’irez plus avec elle, c’est écrit dans ma tête. – Eh bien ?

TOINETTE. – Vous le savez, ma mère... nous avons ramassé du bois. Je n’ai pas autre chose à dire. Comme on n’en trouvait pas tout près, le long du Savy, on a été jusqu’au Pont-Vieux. Comme au Pont-Vieux on en trouvait tout juste une poignée, on a été plus loin... et voilà tout.

LA MÈRE. – Où ça, plus loin ?

TOINETTE. – Pas très loin tout de même.

LA MÈRE. – Je te demande où ça ?...

LE PÈRE, souriant. – Laisse-la s’expliquer. Tu es toujours en avance sur celui qui parle... tu veux toujours aller plus vite que le violon.

LA MÈRE. – Ça vaut mieux, père Soubirous, qua d’arriver après la noce. Je suis pressée parce que l’ouvrage presse, et que la vie presse... et que la faite presse... et qu’elle n’attend pas les paresseux, ni lés songeurs.

LE PÈRE. – Comme moi ?

LA MÈRE. – Comme toi si tu veux, mon homme... je ne l’aurais pas dit.

LE PÈRE. – Mais tu le disais tout de même.

LA MÈRE. – Non, je ne l’ai pas dit... mais j’ai le droit de le penser. Si nous sommes encore en vie, ce n’est pas ta faute, bien sûr. Tu n’es pas débrouillard, chacun son caractère, et tu as toujours l’air d’attendre quelque chose qui tombe du ciel. Il ne tombe plus rien du ciel, dans tous les cas rien de solide. Il nous faut tout tirer d’en bas, avec nos mains. Si nous travaillons chez les autres, si nous logeons dans ce trou à jour de prison, tu sais pourquoi ?... alors, laisse-moi faire. Mets-toi à table, va ! il n’y a pas gras à manger, mais il y a de quoi tout de même... et laisse-moi causer ! J’ai bien le droit de dire ce que je pense... j’ai bien le droit de demander des comptes à mes enfants... j’ai bien le droit...

LE PÈRE, se mettant à table. – Oh ! tu as tous les droits, ma bonne... et je n’en ai aucun.

LA MÈRE. – Tu as le droit de te taire, c’est tout. (Se retournant vers ses filles :) Réponds, Toinette. Et après le Pont-Vieux, où vous en êtes-vous allées, avec cette Jeanne Abadie qui n’a peur de rien ?

TOINETTE. – Nous avons pris par la forêt, le chemin en montant, à gauche...

LA MÈRE. – Et après ?

TOINETTE. – Nous avons marché...

LA MÈRE. – Vous n’avez pas nagé, je pense bien.

TOINETTE. – Puis nous sommes redescendues de l’autre côté de la roche... en face de la grotte... et c’est là que nous avons ramassé le bois mort.

LA MÈRE. – Oh là ! oh là ! à la grotte de Massabielle ! Mais il a fallu passer l’eau, malheureuse enfant !

TOINETTE. – Oh ! le petit canal...

LA MÈRE. – Et tu t’es mis les pieds à l’eau ? Et Bernadette ? Elle est restée de l’autre côté, j’imagine, à vous regarder faire ?...

TOINETTE. – Oui... elle est restée un moment... elle avait peur du froid...

LA MÈRE. – Et puis, elle est passée quand même, parce que vous vous moquiez d’elle, cette Jeanne Abadie et toi ? Vous voulez donc qu’elle prenne la mort ? (Levant le bras :) Attends !

BERNADETTE, l’arrêtant. – Oh ! je n’ai pas eu froid du tout, ma mère... Ne battez pas Toinette !...

LA MÈRE. – Tu as passé dans l’eau pourtant ?

BERNADETTE. – Oui, ma mère, j’y suis passée.

LA MÈRE. – Les pieds nus, ou avec tes bas ?

BERNADETTE. – Les pieds nus.

LA MÈRE. – Et tu n’as pas eu froid, menteuse ?

TOINETTE. – Elle nous a juré que non... Et même qu’elle disait que l’eau était comme de l’eau de vaisselle.

LA MÈRE. – Mais tu l’as trouvée froide, toi ?

TOINETTE. – Moi je l’ai trouvée froide... J’ai cru qu’elle perdait la tête... Elle m’a expliqué...

LA MÈRE. – Que t’a-t-elle expliqué ?

TOINETTE, se reprenant : – Je ne sais pas.

LA MÈRE. – Oui, bonne langue, tu m’inventes des contes, des contes à dormir debout, pour me prouver que tu n’as pas eu tort. De l’eau de vaisselle !... dans le canal ! Pour qui me prenez-vous, petites sottes ?... Et le gave était tout bouillant, bien sûr, comme la fontaine de Barèges ?... (Frappée par la pâleur de Bernadette :) Main voyez-la donc ! voyez-la ! Elle claque des dents... elle grelotte... Elle n’est pas blanche, elle est bleue... comme le lait caillé !... Elle n’a pas eu froid ? Qu’elle le répète donc encore ! et je la réchaufferai à coup de gifles, toute innocente et malade qu’elle est.

TOINETTE, intervenant. – Oh ! ma mère... ma mère... (Bernadette alors fond en larmes :)

LA MÈRE. – Bon ! voilà qu’elle pleure, maintenant !

LE PÈRE. – Il vaudrait mieux qu’elle se mette au lit, la femme.

LA MÈRE. – Qu’elle avale sa soupe d’abord ! (À Toinette :) Et toi aussi. (Les deux sœurs font mine de se lever pour se mettre à la table.) Non, ne bougez pas !... restez dans le feu... Je vous servirai où vous êtes. (Elle remplit deux écuelles et les donne aux deux sœurs.) Ah ! misère des pauvres gens ! Vous ne méritez pas d’avoir une mère comme la vôtre. Elle crie, elle menace... vous savez qu’elle n’en fera rien. Il suffit d’une larme au coin de l’œil pour qu’elle cède. Le père le sait bien aussi, et c’est pourquoi il n’est pas grès de s’amender ! Et la maison va à vau-l’eau... parce que la mère est trop bonne... oui, trop bonne, vilains enfants... (Elle s’attendrit doucement. Bernadette lui rend son écuelle.) Tu ne finis pas tout, ma fille ? Tu n’as pas faim ? ou tu m’en veux ?

BERNADETTE. – Oh non...

LA MÈRE. – Alors embrasse-moi. (Elle tend les bras. Bernadette s’y jette et sanglote.) Ne pleure plus, voyons, ma poulette. Tu n’es pas malade ? Alors, quoi ? (Se dégageant :) La prière vite, et au lit ! (Le père se lève, retire son béret et joint les mains. La mère se met à genoux sur le sol, ses deux filles l’imitent. À Bernadette :) Tu t’appuieras sur cette chaise. (Un long silence ; le père commence doucement.)

LE PÈRE. – « Notre Père... qui êtes aux cieux... que votre nom soit sanctifié... que votre règne arrive... que votre volonté soit faite... sur la terre... comme au ciel...

LA MÈRE ET LES DEUX FILLES. – « Donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour... Pardonnez-nous nos offenses... comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés... Ne nous laissez pas succomber à la tentation... et délivrez-nous du mal.

TOUS. – « Ainsi soit-il. » (Un temps. Bernadette qui s’est ployée les bras sur la chaise, la tête, dans les mains, se relève doucement.)

LE PÈRE. – « Je vous salue, Marie, pleine de grâce... Le Seigneur est avec vous... Vous êtes bénie entre toutes les femmes... et Jésus, le fruit de votre sein, est béni... »

LA MÈRE ET LES DEUX FILLES. – « Sainte Marie, Mère de Dieu... (Bernadette, qui a prononcé ces mots d’une voix étranglée, éclate en sanglots, et retombe la face dans ses mains.)

LA MÈRE. – Mais quoi ? mais quoi ?... Sois raisonnable, mon enfant...

TOINETTE, bouleversée. – Ah ! ma mère, si vous saviez !...

LA MÈRE. – Si je savais quoi ?...

TOINETTE. – Bernadette...

LA MÈRE. – Eh bien ?... que lui est-il arrivé ? réponds-moi. Vous me cachiez quelque chose, je m’en doutais bien. Un grand malheur encore ?... Ah !quand le malheur se met sur les pauvres !...

TOINETTE. – Non... ce n’est pas un grand malheur... je ne crois pas... Elle a vu...

LE PÈRE. – Qu’est-ce qu’elle a vu ?

TOINETTE. – À la grotte de Massabielle...

LA MÈRE. – Parle vite.

TOINETTE. – Une dame.

LA MÈRE. – Une dame ? Finiras-tu ? Une dame de la ville ? Et que lui a fait cette dame ? Elle veut nous la prendre ? Elle veut l’adopter ? Tu ne la connais pas ?

TOINETTE. – Moi... ma mère... je ne l’ai pas vue.

LA MÈRE. – Tu étais là pourtant ?...

TOINETTE. – Bien sûr... Mais c’est une dame... comme on n’en voit pas... qui ne se fait pas voir à tout le monde... posée sur un nuage d’or... tout en haut... au-dessus du buisson... et si jeune... et si belle... avec deux roses d’or aux pieds, un chapelet au bras, et habillée en enfant de Marie... Il faut entendre Bernadette, quand elle parle de la dame... Elle en a eu si grande joie... et si grand’peur !

LA MÈRE. – Voyons... voyons... tu me rends folle... C’est un fantôme alors ?... Une vision ?

TOINETTE. – Interrogez ma sœur... Elle vous répondra, je suppose... Elle m’a défendu de le dire... mais je n’ai pu me tenir de vous en parler. (Toinette et sa mère se sont levées. Celle-ci se penche sur Bernadette.)

LA MÈRE. – Ma fille... tu m’entends ?

BERNADETTE, sans bouger, très bas. – Oui, mère.

LA MÈRE. – Et tu as entendu Toinette ?

BERNADETTE. – Oui, mère.

LA MÈRE. – Qu’est-ce qu’elle raconte là ?

BERNADETTE, levant la tête. – La vérité.

LA MÈRE. – Tu as rêvé, mon enfant. Il faut tout nous dire. Nous saurons bien te prouver que tu as rêvé.

BERNADETTE, se levant. – Cela se peut. Je vous dirai tout ce que j’ai rêvé, ma mère. Mais je n’ai jamais eu de rêve en retirant mes bas, même avant de me mettre au lit, lorsque je tombe de fatigue. Je n’en ai jamais eu où l’on voie de si près les choses, peut-être mieux encore que je ne vous vois en ce moment. Je n’en ai jamais eu dont je garde si bien mémoire – et c’est à croire que je touche les choses encore. Je n’en ai jamais eu non plus où l’on voie de si belles choses. Voilà ce que je puis vous dire de ce rêve : vous me croirez ou ne me croirez pas. Je sens que je pourrai mourir très vieille, sans jamais l’oublier et sans jamais en avoir de pareil.

LA MÈRE. – Comme tu parles bien !

BERNADETTE. – On parle bien de ce que l’on voit bien, ma mère.

LA MÈRE. – Mais cette dame, voyons !

BERNADETTE. – J’aime mieux tout dire dans l’ordre. Comme ça, je suis sûre de ne rien sauter. (Elle s’est assise, son visage rayonne ; sa mère, son père et sa sœur s’assoient aussi en face d’elle. Un temps.) Nous avions passé la Merlasse. Nous entrâmes dans la prairie en traversant le moulin de Savy. Au bout de la prairie, en face de la grotte, nous nous trouvâmes au bord du canal, il s’agissait de le passer. Heureusement les eaux n’étaient pas fortes ; mais j’avais peur du froid et je n’osais pas y entrer. Jeanne et Toinette, leurs sabots à la main, passèrent vite le canal, et de l’autre côté se mirent à crier au froid ; à se frotter les pieds et à s’asseoir dessus pour ramener un peu de chaleur, ce qui, vous comprenez, ne m’engageait point à les suivre. Je criai à Jeanne Abadie de me prendre sur ses épaules. « Tu es trop mignarde, tu n’as qu’à rester... » Voilà ce qu’elle répondit. Et elle s’en alla avec ma sœur le long du gave. N’est-ce pas vrai, Toinette ?

TOINETTE. – Tout cela est vrai.

BERNADETTE. – Alors j’essayai de me faire un pont, en jetant dans l’eau quelques grosses pierres. Il y avait trop d’eau. Je m’assis donc par terre et commençai à enlever mes bas. Tout à coup, ce fut un grand bruit d’orage. Je regardais à droite, à gauche, pas une feuille ne bougeait. Je crus m’être trompée. Comme je revenais à mon bas, ce fut encore le même bruit. Oh ! cette fois je pris peur et je me levai toute droite. Je n’avais plus une parole en bouche et je ne savais que penser, quand, me tournant du coté de la grotte, je vis, près d’un des trous qui sont creusés dans le rocher, un rosier remuer, comme s’il avait fait grand vent, et les autres buissons autour ne semblaient pas se douter de la chose. Presque aussitôt il sortit de la grotte comme un nuage couleur d’or... et une dame jeune et belle, oh ! si belle... si belle !... comme je n’en avais jamais vu de pareille, vint se placer au-dessus du rosier, devant l’ouverture d’où le vent soufflait et qui semblait faite à sa taille. (Elle s’est levée doucement.) Elle me regarda, me sourit et me fit signe d’avancer, avec autant de familiarité et de bonté que si elle eût été ma mère. La peur m’avait passé... mais je ne savais plus trop où j’étais. Je me frottais les yeux, je les fermais, je les ouvrais ; je les fermais et les rouvrais encore, mais la dame était toujours là, et elle continuait de me sourire, et elle me faisait comprendre que j’étais éveillée et que je ne me trompais pas. Alors, sans le vouloir et sans savoir pourquoi, je pris mon chapelet qui était au fond de ma poche et je me mis sur les genoux. La Dame m’approuva d’un signe de tête, et elle amena elle-même à ses doigts un chapelet d’or à grains jaunes qu’elle portait suspendu au bras droit. Je voulus une signer, mais je ne pus soulever ma main la première. La Dame se signa d’abord et je pus alors l’imiter. Je priai seule ; elle ne pria pas ; elle faisait seulement passer les grains de nacre entre ses doigts, afin de compter mes prières, mais au bout de chaque dizaine, elle répétait avec moi : « Gloire au Père... Gloire au fils... » (À la fin du récit, l’émotion gagne Bernadette, elle achève tout bas.)

LE PÈRE, ému, la rasseyant. – Rassieds-toi, maintenant, ma fille.

BERNADETTE. – Merci, père. (Un silence.)

LA MÈRE. – Eh bien, continue, je ne crois pas un mot de tout cela.

BERNADETTE. – Après le chapelet, la Dame rentra dans la roche et le nuage d’or disparut. Je restai à genoux : la Dame était toujours dans ma pensée quand les drôles me virent, elles me traitèrent d’imbécile, de bigote et de bonne à rien. Four les suivre, j’entrai dans l’eau... mais elle était devenue tiède...

LA MÈRE, ironique. – Comme de l’eau de vaisselle ?

BERNADETTE. – C’est cela. Je demandai à ma sœur et à mon amie si elles n’avaient rien remarqué ; elles me répondirent que non. Je préférais ; je ne voulais pas que l’on sache. Mais en chemin je racontai tout à Toinette et je lui fis promettre le secret. (Un temps.)

LA MÈRE. – C’est bien tout cette fois ? (Bernadette acquiesce.) Tu fais de beaux rêves, ma fille. En retirant tes bas tu as eu froid aux pieds, le sang t’est monté au cerveau.

TOINETTE. – Elle a donc rêvé sans dormir, ma mère.

LA MÈRE. – Elle a dormi sans le savoir.

TOINETTE. – Sur les genoux alors ?

LA MÈRE. – Et pourquoi pas ? On dort partout quand on a bien sommeil.

TOINETTE. – Mais on s’aperçoit qu’on dort, tout de même ?

LA MÈRE. – Alors, tu veux me faire croire qu’elle a vu tout ce qu’elle a dit... le vent, le buisson, le nuage... et la dame perchée dessus ? Au fait, comment était-elle cette dame ? Elle ne l’a pas dit.

TOINETTE. – Mais si, toute en blanc.

BERNADETTE. – Toute en blanc... et avec une ceinture bleue qui glisse le long de la robe... et un voile jusqu’à la taille qui lui découvre à peine les cheveux...

LE PÈRE. – Quel âge ?

BERNADETTE. – Seize ou dix-sept ans.

LA MÈRE. – Et comment est-elle chaussée ?

BERNADETTE. – Elle est pieds nus, ma mère... mais l’on ne voit que le bout de ses pieds... et chacun, à la pointe, porte une rose jaune qui brille... comma une rose d’or.

LA MÈRE. – Eh bien, le père Soubirous, que pensez-vous de ces merveilles ? Ce n’était pas assez d’avoir une gamine de quatorze ans, avec toutes sortes de maux, qui ne sait pas encore ses lettres, qui vient seulement d’entamer le rudiment du catéchisme et qui n’est bonne qu’à mener paître les moutons. La voilà maintenant qui se mêle d’avoir des rêves, de rencontrer des fées ou des sorcières, et de réciter ses prières avec elles au bord de l’eau ! Un rêveur suffisait.

LE PÈRE. – Merci ! Mais moi, je n’ai jamais rêvé aux fées. J’espérais la fortune : j’aurais voulu avoir un grand moulin, plus grand que celui du Savy, et que tout le grain du pays y passe. Je n’ai pas réussi hélas ! mais ce sont des rêves permis.

LA MÈRE. – Oui, vous avez si bien rêvé, qu’en fait de seigle ou d’orge, il vous faudra moudre de l’orgue aux foires, pour faire danser l’ours, quand vous n’aurez plus de métier ! Vos rêves de grandeur, vous les avez passés à votre fille – et elle finira comme vous. (Se tournant vers Bernadette :) Mais, malheureuse, si ceux qui nous emploient apprenaient seulement que nous avons chez nous une visionnaire ou une somnambule, ils nous régleraient notre compte et rapidement. Quant au père Sajous qui nous loge pour rien ici, il nous reprendrait le cachot et nous serions une fois pour toutes à la rue. Si tu ouvres la bouche sur ce qui s’est passé ou ne s’est pas passé aujourd’hui devant cette grotte, je ne te connais plus, voilà ! Les bonnes sœurs te prendront à l’asile. – Une dame !... sur un nuage !... Une dame en blanc !... au mois de février !... par un temps noir comme l’enfer !... Mais qui veux-tu que ce soit, cette dame ?

BERNADETTE. – Elle est belle.

LA MÈRE. – Ça ne suffit pas.

BERNADETTE. – Elle est bonne.

LA MÈRE. – Tu n’en sais rien.

BERNADETTE. – Elle est pieuse.

LA MÈRE. – Ou elle fait semblant de l’être.

BERNADETTE. – J’en suis sûre, ma mère : elle a routes les perfections.

LA MÈRE. – Vrai ! ce serait la Sainte Vierge que tu n’en parlerais pas autrement.

BERNADETTE. – Taisez-vous, ma mère !

LA MÈRE. – Pourquoi ?

BERNADETTE. – Je ne sais pas. Pardon... (Un temps.)

LA MÈRE. – Mais je suis bien bête de discuter. Voilà maintenant que j’en parle, comme si cette Dame habitait autre part que dans ta cervelle ! Tu entends bien, ma fille, il n’en sera plus question entre nous, ni avec personne. Tu penseras à autre chose, promets-le.

BERNADETTE. – Je voudrais bien, ma mère. J’ai l’air heureux en ce moment – oh ! je le suis ! – mais je ne suis pas non plus rassurée... J’ai peur d’être trop heureuse comme ça... et d’en avoir trop vu... des choses que l’on ne doit pas voir... Mais si la pensée de la Dame ne veut pas s’en aller, comment ferai-je donc ?

LA MÈRE. – Tu prieras pour qu’elle s’en aille. Mais tu vas me promettre ici de ne plus retourner à la grotte avec cette Jeanne, ni avec une autre, ni avec aucune – et pas toute seule non plus.

BERNADETTE. – Jamais ?

LA MÈRE. – Jamais. Peut-être bien qu’on a jeté un sort sur cette grotte... Les feux-follets, les loups-garous en ont fait bien d’autres dans le temps. – C’est compris, Bernadette ?

BERNADETTE. – Il suffit que vous commandiez. (Elle pleure doucement.)

LA MÈRE, l’embrassant. – Ne pleure pas... et mets-toi au lit. Quand tu auras fait un bon somme, l’idée t’en passera. Bonsoir ! (Sortant par le fond :) Je vais soir si les enfants dorment.

 

 

III. – (Alors Bernadette se tourne vers son père.)

 

BERNADETTE. – Nous n’avons pas fini notre prière, je crois bien ?

LE PÈRE. – C’est vrai.

BERNADETTE. – Si vous voulez recommencer l’Ave, mon père.

LE PÈRE. – Bien sûr, ma fille. (Il se lève assez ému.) Bernadette et Toinette s’agenouillent à côté de lui, font le signe de la croix avec lui ; puis il commence :) « Je vous salue, Marie, pleine de grâces. – le Seigneur est avec vous, – vous êtes bénie entre toutes les femmes – et Jésus le fruit de votre sein est béni.

BERNADETTE ET TOINETTE. – « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort...

TOUS LES TROIS. – « Ainsi soit-il. »

 

(Le rideau se ferme lentement.)

 

 

 

 

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

 

 

I. – Le lecteur reprend aussitôt sa lecture.

 

LE LECTEUR. – Or, comme bien on pense, s’étant promis de ne rien dire, tout le monde parla, excepté pourtant Bernadette : d’abord Toinette à la Jeanne Abadie, puis la Jeanne Abadie à ses amies les plus intimes, sous le sceau du secret, naturellement : elles étaient une dizaine au moins, et ces dix privilégiées firent chacune autant d’heureuses. La mère Soubirous en toucha quelques mots à ses voisines aussi ; oh ! sans le faire exprès, mais sa langue courait trop vite ; quand elle s’aperçut de la chose, il était trop tard pour la rattraper. Le père, lui, fut plus discret, étant moins bavard de nature ; mais comme il lui semblait que la dame sur son nuage, par ses attentions illusoires ou véritables, faisait honneur à sa fille et à sa maison, il saisit à plusieurs reprises l’occasion de s’en vanter. Il ne s’en vantait pas devant sa femme, qui l’eût rabroué proprement ; mais il ne manquait pas d’insinuer que, depuis la rencontre de la belle Dame, Bernadette dépérissait et qu’il serait peut-être bon de la laisser retourner à la grotte, bien qu’elle ne le demandât pas. La mère Soubirous faisait la sourde oreille, mais n’en pensait pas moins, car l’esprit de curiosité était plus fort en elle que l’esprit de prudence. Elle aurait bien voulu savoir si cette dame reviendrait. Bien sûr elle n’y croyait pas, mais elle y croyait un peu tout de même. Aussi le dimanche suivant, quand Bernadette entendit dans son cœur une voix lui crier : « Retourne », quand elle supplia sa mère de la laisser encore aller, celle-ci feignit de s’indigner et se fit prier pour la forme.

La voilà donc partie, sous son capulet des dimanches, avec Toinette et quelques filles de leur âge, qui les ont vues passer ou ont été prévenues le matin. Jeanne Abadie est en retard. Avant de se rendre à la grotte, Bernadette a rempli une fiole d’eau bénite au bénitier de la paroisse ; car, pour l’épouvanter, sa mère lui rebat les oreilles, depuis trois jours, des ruses pieuses du Démon, Feu-follet, loup-garou, fantôme, si c’en est un, l’eau le fera partir. Le temps est assez clair, la route est bonne ; voici bientôt le bruit du gave, le canal du moulin, la grotte – et l’enfant s’agenouille en face du rosier au-dessus duquel la Dame apparut.

 

 

II. – Sur ces derniers mots le rideau s’est ouvert, découvrant le pré et le bord du gave devant le rocher de la grotte ; celui-ci est placé à droite, tout à fait de profil afin que l’ouverture où se tiendra l’apparition ne soit pas vue du spectateur et que toute l’attention se concentre sur la face de Bernadette où se reflétera la présence ou l’absence, la joie ou la peine de la Belle Dame.

Bernadette entre par la droite avec Toinette et le chœur des amies ; elle a les yeux baissés ; elle contourne le rocher et vient se placer à genoux, devant le rosier, comme l’a dit le lecteur ; ainsi placée elle se présente de trois quarts par rapport au public, un peu inclinée vers la droite.

D’abord les jeunes filles n’osent pas avancer, mais Toinette les pousse, et sans quitter le côté droit, elles font quelques pas et s’agenouillent presque en face de Bernadette.

 

TOINETTE. – Chut ! chut !... Tout le monde à genoux.

LE CHŒUR DES AMIES. – Chut ! chut ! (Un long temps.)

 

 

LA VOIX DU GAVE AU DEHORS

 

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Je n’ai pas d’autre prière,

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Mais je prie par tous les temps.

 

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Je ne sais pas qui je prie

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Le ciel, la terre ou le vent.

 

    Cailloux gris, cailloux blancs,

J’aime de prier quand même,

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Et je vous compte en priant.

 

(Au bruit du gave, Bernadette a tiré son chapelet et commence de l’égrener lentement. Les autres l’imitent inclinées, mais sans la quitter du regard. – Un long temps. – Les filles se lassent.)

 

LE CHŒUR DES AMIES, bas. – La voit-elle ? – Mais non. – Mais si. – Moi, je vous dis que non. – Priez pour qu’elle vienne ! – Si nous ne prions, pas, elle ne viendra pas. – Prions ! (Un temps.) La voit-elle ? – Mais si ! – Mais non ! – Elle ne viendra pas. – Allez-vous vous taire ! Vous la faites sauver. – La voit-elle ? – Mais si ! – Mais non !

BERNADETTE, d’un cri. – Elle est là !... elle est là !

LE CHŒUR DES AMIES. – Seigneur !... (Les yeux de Bernadette se sont fixés sur l’apparition invisible aux autres ; une joie douce se peint sur ses traits. Toinette s’approche et lui tend la fiole d’eau bénite.)

TOINETTE. – Bernadette !... Prends, Bernadette ! – Prends donc ! – Jette-lui vite de l’eau !

(Bernadette en extase jette le contenu de la fiole dans la direction du buisson.)

LE CHŒUR DES AMIES. – Eh bien ! – Que dit-elle ? – Que fait-elle ?...

BERNADETTE. – Oh ! rassurez-vous : elle en est bien aise ! – Elle ne s’en fâche pas. – Elle n’en a pas peur.

TOINETTE. – Mais que fait-elle ? Dis !...

BERNADETTE. – Elle fait oui, avec la tête. Elle sourit.

LE CHŒUR DES AMIES. – Seigneur !

BERNADETTE. – Elle ne sourit pas qu’à moi. À tout le monde ici. À toutes.

(Mouvement, les jeunes filles s’avancent, apaisées, pour essayer de voir ; elles ne voient rien, mais tombent à genoux.)

LE CHŒUR DES AMIES. – Je ne la vois pas. – Moi non plus. – Personne. – Regardez plutôt Bernadette. – Comme elle est heureuse ! – Comme elle est belle ! – Comme elle est douce ! – Comme elle est pâle !

TOINETTE, éperdue. – Elle s’en va ! elle s’en va !... Elle s’en va avec la Dame... Si elle allait mourir ?... Bernadette n’est plus à nous. Ma sœur ! ma sœur !...

LE CHŒUR DES AMIES. – Bernadette ! Bernadette !

TOINETTE. – Je vous dis qu’elle va mourir... Ne la touchez pas, vous mourrez aussi...

(À ce moment une pierre tombe devant la grotte. Bruit et panique. On se lève et on s’interroge. On ne comprend pas, on s’enfuit.)

LE CHŒUR DES AMIES. – Quoi ? – Que s’est-il passé ? – Bernadette ! Bernadette ! – C’est la Dame ! – C’est le diable ! – Au secours ! Au secours !

 

 

III. – Comme elles sortent en masse par la droite, Jeanne Abadie, qui accourt, les arrête.

 

JEANNE ABADIE, riant. – Oh là ! quelle frayeur ! C’est moi qui ai lancé la pierre... pour vous apprendre à m’attendre...

LE CHŒUR DES AMIES. – Tais-toi ! Tais-toi ! (Elles s’écartent pour lui laisser voir Bernadette qui n’a pas bougé un cil. Jeanne Abadie, stupéfaite, tombe à genoux.)

JEANNE ABADIE. – Oh ! Sainte Mère de Dieu ! moi qui ne voulais pas y croire.

LE CHŒUR DES AMIES. – Oh ! nous y croyons toute à présent. – C’est beau à voir ! – C’est beau à voir !

JEANNE ABADIE. – C’est si beau à voir... que j’ai peur.

LE CHŒUR DES AMIES. – Nous avons peur aussi, la Jeanne. Toinette croit qu’elle va mourir.

TOINETTE. – Ma sœur... ma sœur... ne t’en vas pas !...

LE CHŒUR DES AMIES. – Calme-toi, calme-toi, Toinette.

JEANNE ABADIE. – C’est bien possible aussi. Quand on a vu le ciel, on ne peut guère continuer à vivre avec les gens.

LE CHŒUR DES AMIES. – C’est donc le ciel qu’elle voit ?

JEANNE ABADIE. – Ce n’est sûrement pas l’enfer.

LE CHŒUR DES AMIES. – Une Dame du ciel, alors ? Mais quelle Dame ?

JEANNE ABADIE. – Une Sainte, probable.

LE CHŒUR DES AMIES. – Une Sainte ! – Mais quelle Sainte ? – Il y en a beaucoup.

JEANNE ABADIE. – On s’en doute un peu... on n’ose pas le dire... on se trompe peut-être... Tout de même, ce serait trop beau...

LE CHŒUR DES AMIES. – On s’en doute... On n’ose pas le dire... Oui, ce serait trop beau, bien sûr !

JEANNE ABADIE. – Ne parlons pas : si c’était elle ! (On se tait et on se recueille. L’Ave Maria à voix basse. – On entend seulement au passage, à cause du renforcement de la voix : « Sainte Marie, Mère de Dieu », et, en même temps, le gave, très discret :)

 

 

    LE GAVE

 

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Je ne sais pas qui je prie,

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Le ciel, la terre ou le vent.

 

(Un long temps de silence. Bernadette n’a pas bougé. )

JEANNE ABADIE. – Elle ne bouge pas !

TOINETTE. – Elle est morte !

LE CHŒUR DES AMIES. – Elle est morte ! elle est morte ?

JEANNE ABADIE. – Soyez raisonnables, voyons. (Se levant :) Je vais lui parler doucement... Il ne faut pas qu’elle s’éveille trop vite... ni qu’elle retombe de trop haut. J’ai connu à Tarbes une somnambule qu’on a réveillée sur un toit et qui est tombée dans la rue. Elle n’est pas sur un toit, que vous me direz... Elle est peut-être très haut tout de même, avec la dame, sur le rocher. (S’avançant :) Approchons-nous sans bruit. (Elle se penche sur Bernadette :) Bernadette ? Bernadette ! Ma petite amie Bernadette !... Mon petit pigeon malade ! Ma colombe du Bon Dieu ! Mon agneau de lait ! Mon petit loup blanc !... (Un temps.) Plus ce que je lui dis est tendre, moins on dirait qu’elle l’entend.

LE CHŒUR DES AMIES. – Elle n’est pas morte ?...

JEANNE ABADIE. – Que non pas !

LE CHŒUR DES AMIES. – Eh ! touche-la un peu, la Jeanne... Doucement... doucement... – Si elle tombe, nous la recevrons dans nos bras. (Elles s’accroupissent autour d’elle.)

JEANNE ABADIE, lui caressant la joue. – Bernadette, ma petite amie...

LE CHŒUR DES AMIES. – Elle a bougé. – Mais non ! Mais non !...

JEANNE ABADIE. – C’est la Jeanne... tu me connais bien... la Jeanne Abadie, qui te parle. (Elle lui prend le bras et le presse ; elle lui écarte les mains, mais aussitôt après celles-ci se rapprochent.) Elle n’entend pas, elle ne sent pas, et elle a les yeux grands ouverts.

LE CHŒUR DES AMIES. – La Dame la tient par les yeux.... Eh ! cache-lui les yeux, la Jeanne. (Jeanne Abadie lui passe la main devant les yeux, sans résultat.)

JEANNE ABADIE. – Inutile... inutile... Elle voit à travers ma main. (Se levant :) Bernadette est partie... elle ne reviendra plus... Car jamais plus elle ne nous parlera... et jamais plus ne nous reconnaîtra... et elle restera, les deux genoux fixés en terre, devant la Dame que nous ne voyons pas... sans manger et sang boire... jusqu’à ce qu’elle meure de faim. Et voilà !...

LE CHŒUR DES AMIES. – Et voilà !

JEANNE ABADIE. – Il y a un charme sur elle.

LE CHŒUR DES AMIES. – Un charme ! – Qu’est-ce que c’est ?

JEANNE ABADIE. – Je ne peux pas vous expliquer.

TOINETTE. – Alors... il faut la laisser là ?... Ma sœur, ma sœur...

 

 

IV. – Or, depuis un moment le meunier Nicolau, qu’une fille est allé quérir à son moulin, observe de loin Bernadette. Il s’avance et s’écrie :

 

LE MEUNIER. – Eh bien là, vrai ! il n’y a pas à dire : il faut décrocher son bonnet. (Il arrache son béret et le jette à terre.) On vient pour s’amuser, pour taquiner un peu les filles... et on se trouve à genoux, sans savoir pourquoi. (Il se laisse tomber à genoux.)

LE CHŒUR DES AMIES. – Meunier, vous venez à propos... Vous allez nous aider à la sortir du charme, à la ramener chez sa mère ; elle se reposera un peu au moulin.

LE MEUNIER. – Entendu... entendu... Laissez-moi regarder d’abord... que diable !

LE CHŒUR DES AMIES. – Regardez... mais pas trop longtemps.

LE MEUNIER. – Sacrebleu !

LE CHŒUR DES AMIES. – Ne jurez pas.

LE MEUNIER. – Ça ne compte pas, les belles... c’est de contentement. Il faut bien que je jure... je n’arrive pas à prier assez fort. (Se signant :) Sacrebleu ! si quelqu’un me dit que la Bernadette au vieux Soubirous ne voit pas des yeux ce qu’elle voit... et que ce qu’elle voit n’est pas une personne céleste, je le défie à la lutte, au couteau, et je suis sûr de le mater ; voilà ! (Se levant :) J’ajouterai ceci : Si je voyais ce qu’elle voit, je vaudrais mieux que je ne vaux et je ne courrais pas les foires. (S’avançant :) Alors, que faut-il faire ? Vous voulez que j’y touche ? Ça ne se peut pas. Je m’en vais la salir...

JEANNE ABADIE. – Tout le contraire, c’est elle qui vous nettoiera. Vous n’êtes pas encore si noir !

LE MEUNIER. – Je me connais... je me connais. (Il la saisit respectueusement, il la soulève. Elle se laisse faire.) Eh bien ! ça va... ça va... La voilà qui marche...

JEANNE ABADIE. – Elle marche en sommeil... mais elle « voit » toujours.

LE MEUNIER. – Elle ne pèse quasiment rien.

JEANNE ABADIE. – C’est cette Dame qui la porte. (À tout le monde :) Il serait bien de saluer la Dame, avant de s’en aller.

LE CHŒUR DES AMIES. – Oui, la Jeanne, ce serait bien. – Que lui dirons-nous ?

JEANNE ABADIE. – Adieu... Notre Dame !... c’est bien un peu la nôtre... ou plutôt : au revoir !

LE CHŒUR DES AMIES. – C’est cela, au revoir ! – Nous ne l’avons pas vue ?

JEANNE ABADIE. – Bernadette l’a vue pour nous.

LE MEUNIER. – Eh ! je crois bien... elle la voit encore ! (Tous s’inclinent au passage devant la grotte.)

LE CHŒUR DES AMIES ET LE MEUNIER. – À vous revoir, Notre Dame, Notre Dame.

JEANNE ABADIE. – Ne nous prenez pas Bernadette !

LE CHŒUR DES AMIES. – Ne nous prenez pas Bernadette !

JEANNE ABADIE. – À vous revoir.

LE CHŒUR DES AMIES. – À vous revoir ! (Elles sortent doucement, escortant le meunier qui, aidé de Jeanne Abadie, soutient la petite voyante, dont le corps obéit, mais dont les yeux demeurent dans l’extase et qui ne sent rien. Et sur la rumeur le gave reprend :)

 

 

    LE GAVE

 

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Je n’ai pas d’autre prière,

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Je la dis pour tous les temps.

 

 

(Le rideau se ferme lentement.)

 

 

 

 

 

 

DEUXIÈME ACTE

 

 

TROISIÈME TABLEAU

 

I. – Le lecteur reprend sa lecture.

 

LE LECTEUR. – Il est à croire que la Dame précéda Bernadette jusqu’au moulin, car celle-ci tenait toujours les yeux levés, fixés sur l’invisible objet qui se déplaçait avec elle. Là, on la fit asseoir et le charme soudain cessa. Qu’il faisait noir, qu’il faisait triste ! Les prés même étaient sans couleur, et nulle part les prés ne sont d’un plus beau vert qu’ici. Elle avait vu la Dame qui, elle, n’était pas moins belle ; elles avaient prié ensemble tout comme la première fois. À son récit tout le monde s’extasiait, tout le monde pleurait, et lorsque la mère avisée, reprise de fureur, arriva avec une trique : « Vous allez battre un Ange ! » lui dit la mère du meunier. Alors elle pleura aussi et ramena sa fille sans rien dire.

Or, les petites filles jasèrent. Toute la ville sut bientôt qu’une dame, belle comme le jour, qui était une toute jeune fille, dans le costume que l’on sait, blanc et bleu, s’était montrée deux fois à la petite Soubirous. On vint la voir et on la fit parler, et deux dames du lieu, qui vénéraient le souvenir de la défunte présidente des Enfants de Marie de Lourdes, crurent, sur la foi du costume, que c’était l’âme de celle-ci qui venait réclamer un supplément de prières à l’enfant. Elles finirent par obtenir de la mère de Bernadette la permission de l’accompagner à la grotte le jeudi suivant, 18 février. Ce fut dès le matin ; elles s’étaient munies d’un cierge, d’un encrier et d’une plume, et d’une feuille de papier blanc. Quand la Dame parut, elles ne la virent point, mais elles prièrent la jeune fille de lui présenter la feuille et la plume et de lui demander d’inscrire ce qu’elle avait à leur communiquer. Ces deux dames de Lourdes ne doutaient de rien. Mais la Dame du ciel ne fit que sourire ; sans malice naturellement. La présence des visiteuses ne lui déplaisait pas, mais elle était venue pour Bernadette et, au lieu d’écrire à ces dames, elle lui parla comme il suit : « Ce que j’ai à vous dire, il n’est pas nécessaire que je l’écrive. Voulez-vous avoir la bonté de venir ici pendant quinze jours ? » Bernadette promit et la Dame ajouta : « Je ne vous promets pas de vous rendre heureuse en ce monde – mais dans l’autre. » Bernadette enhardie lui demanda son nom, mais la Dame baissa la tête et elle sourit sans répondre. Elle semblait dire : « Devinez », ou bien : « Je le dirai plus tard », ou : « Je montrerai qui je suis, autrement que par des paroles. » Une chose certaine, c’est que la Dame n’avait rien de commun avec la digne présidente défunte des Enfants de Marie de Lourdes.

C’en était trop : la Dame se mettait à parler, il fallait donc la prendre au sérieux. On ne rêve pas des choses pareilles. Les époux Soubirous passaient de la crainte à l’espoir, de la méfiance à la confiance. Mais le plus simple était d’y aller voir. Sur le conseil de la tante Bernarde, la marraine de Bernadette, la mère se rendit à la grotte le lendemain au petit jour. Quelle surprise ! quelle bonheur ! Bien sûr la mère Soubirous n’avait jamais vu sa fille si belle ! Mais elle ne vit pas autre chose et n’entendit pas le démon qui poussait à travers la terre des insultes à la belle dame et qui lui criait : « Sauve-toi ! » La Dame ne se sauva pas ; un froncement de son sourcil eut raison de la symphonie infernale. Ce fut du moins ce que Bernadette conta.

Le lendemain 20 février, il y eut cent personnes à la grotte. Le surlendemain, un dimanche, il y en eut plus de deux cents. On remarquait un docteur de la ville, qui se permit de tâter le pouls de l’enfant ; il battait la santé, la sérénité, l’équilibre. Mais ce jour-là aussi Bernadette pleura. C’est que la Dame elle-même pleurait, en regardant la foule et, plus loin que la foule, toutes les foules qui peuplent le monde. Elle avait dit à la petite fille : « Priez pour les pécheurs... » et tout le monde est pécheur, plus ou moins.

Le retour fut fort agité : des bourgeois, des petites gens, des paysans, des ouvriers, qui traversaient les rues en proclamant la réalité des merveilles, provoquèrent des attroupements, des discussions, des éclats. L’autorité n’aime pas qu’on s’attroupe. Si cette foule s’avisait de proclamer la République, ou de rétablir les Bourbons, ou simplement d’envahir la mairie et de pendre le maire par son écharpe à son balcon. Les révolutions commencent toutes par des rêves. La petite Bernadette n’aura bientôt plus le droit de rêver.

Et c’est pourquoi, Monsieur le Maire, dans son Hôtel de Ville menacé, convoqua son bras séculier, le Commissaire de police, et le défenseur de la loi, Monsieur le Procureur impérial. Ces Messieurs parlèrent ainsi :

 

 

II. – Le rideau largement tiré découvre un décor triple, aussi simplifié que possible ; au milieu au fond le cabinet du maire, à gauche au premier plan le cabinet du procureur, à droite au premier plan le commissariat, représentés par trois cadres égaux, tendus de vert foncé formant muraille ; contre chacun, réelle ou figurée, une cheminée de marbre noir portant le buste en bronze de l’Empereur ; devant chacun la table traditionnelle en tapis vert, avec un fauteuil et deux chaises ; les trois panneaux sont espacés, pour figurer trois lieux distincts, mais absolument identiques.

M. le Procureur à gauche, M. le Commissaire à droite, partent de leur cabinet respectif en même temps et se rendent du même pas au cabinet de la mairie, où, debout derrière sa table, M. le Maire les attend.

 

LE MAIRE. – Monsieur le Procureur... Commissaire... (Il serre les mains.) Merci de votre exactitude, tout d’abord. Après quoi, si vous le voulez, je vous demanderai de vous asseoir et de m’entendre. (Ces deux premiers s’assoient : le procureur à gauche de la table, le commissaire à droite ; puis le maire au centre, dans son fauteuil.) Ne nous le dissimulons pas, la situation est grave...

LE PROCUREUR. – Très grave.

LE COMMISSAIRE. – Excessivement grave.

LE MAIRE. – Peu nous importe que la jaune personne ait vu ou n’ait pas vu.

LE PROCUREUR. – Elle n’a pas vu.

LE COMMISSAIRE. – Elle n’a rien vu.

LE MAIRE. – Ou si elle a vu quelque chose, ce ne peut être et ce n’est donc pas ce qu’elle dit.

LE PROCUREUR. – D’accord.

LE COMMISSAIRE. – D’accord, Monsieur le Maire.

LE MAIRE. – Libre à elle de voir ou de rêver ce qui lui plaît. Je suis un libéral, Messieurs.

LE PROCUREUR. – Comme tous les hommes qui se respectent.

LE MAIRE. – On ne vit pas au siècle dix-neuvième, qui le premier de tous les siècles a reconnu les droits de la conscience humaine, sans rendre hommage à la déesse Liberté. (Les deux Messieurs s’inclinent.) La liberté, Messieurs, est la condition de l’ordre. Mais quand elle se permet de troubler l’ordre, elle manque à son devoir et elle outrepasse son droit. Il y a aujourd’hui un fait, un fait nouveau, inattendu, indubitable, et en vérité inouï dans une ville comme la nôtre : l’ordre est troublé. Et c’est pourquoi, Messieurs, représentant de l’ordre, j’ai convoqué ici les vigilants gardiens de l’ordre, pour le défendre et le rétablir à tout prix.

LE COMMISSAIRE. – Bravo ! Bravo !

LE PROCUREUR. – Vous parlez mieux que moi, Monsieur le Maire. (Un temps.)

LE MAIRE. – J’ouvre une parenthèse, Messieurs. Ne trouvez-vous pas scandaleux que dans le siècle en question, le nôtre, dans le siècle des réverbères et de la machine à vapeur, la plus grotesque superstition demeure encore enracinée au cœur d’une population qui, dans les affaires publiques, nous donne chaque jour des preuves d’un esprit si près de la terre et d’un bon sens vraiment pyrénéen ?

LE PROCUREUR. – Scandaleux.

LE COMMISSAIRE. – Scandaleux.

LE MAIRE. – Je crois en Dieu, Messieurs, et je respecte la religion... Et vous aussi ?

LE PROCUREUR. – Je fais mieux que d’y croire et de la respecter, mon cher maire, je la pratique.

LE COMMISSAIRE. – C’est la consigne, Monsieur le Maire.

LE MAIRE. – D’accord. Mais fidèles ou non, fidèles plus ou moins, personne de sensé ne saurait prendre au sérieux des histoires de l’autre monde, où l’autre monde s’aviserait de percer la voûte du ciel et de rendre visite au nôtre... Le ciel est ce qu’il est... on y croit ou on n’y croit pas... mais le fait est qu’il est fermé depuis des siècles... Ceux qui y croient le plus fort en conviennent. Non, Messieurs, non, le ciel ne se rouvrira pas pour jeter chez nous la discorde. Chacun chez soi, Dieu sera bien servi ! (Se penchant :) N’est-ce point votre avis, Monsieur le Procureur Impérial ?

LE PROCUREUR. – Exactement, Monsieur le Maire. Si je préparais mon réquisitoire, je reprendrais le vôtre, mot pour mot.

LE MAIRE, qui s’est incliné. – Concluons donc, Messieurs. Dans l’intérêt de nos concitoyens, dans l’intérêt même d’une religion dont, indirectement, nous avons tous les trois la garde, il s’agit d’enrayer les progrès menaçants, d’une rapidité aussi déconcertante que réelle, de la folie contagieuse qu’a semée, comme un grain d’ivraie ou, si vous préférez, de sénevé, une petite fille hypocrite ou hallucinée, dans l’esprit et le cœur de nos braves populations. Ou sinon, autour de ce grain, ce sera bientôt l’avalanche... l’avalanche, Messieurs, avec le schisme, l’hérésie, la guerre civile, la guerre religieuse... et nous serons tous emportés.

LE PROCUREUR. – Ou mis à pied par le gouvernement.

LE MAIRE. – Vous l’avez dit. (Un temps.) Laissons là le Bon Dieu. Je parle en magistrat municipal : aujourd’hui même, sur la place, des rumeurs, des cris, peut-être des coups. Tous les matins, une foule sans cesse accrue, se massant en un lieu sauvage, non aménagé pour la recevoir. Des hommes, des femmes, des enfants, les pieds dans l’eau, sur des îlots de pierre, à la merci du gave qui peut d’un moment à l’autre grossir... Des grappes humaines accrochées aux broussailles, aux arbres, à la roche, suspendues sur le précipice. Une branche qui cède, une pierre qui se détache : la chute... l’accident... la mort... Et de cette mort nous aurons à répondre... devant Dieu naturellement... et devant le pouvoir central. Demain il ne sera plus temps ; il s’agit d’en finir sur l’heure. Que me proposez-vous ?

LE COMMISSAIRE. – Arrêter la gamine, Monsieur le Maire.

LE MAIRE. – Évidemment.

LE PROCUREUR. – Arrêter... arrêter... Eh ! pas si vite, commissaire.

LE COMMISSAIRE. – Je m’en charge, c’est mon métier.

LE MAIRE. – Mais si la foule assiège la prison ?

LE PROCUREUR, souriant. – Nous n’en sommes pas là. (Au commissaire :) Et sous quel chef d’inculpation, je vous prie ? On n’arrête pas comme ça une enfant parce qu’elle a rêvé.

LE COMMISSAIRE. – Sans doute, Monsieur le Procureur, sans doute ; mais on peut l’arrêter parce qu’elle a menti.

LE PROCUREUR. – Le mensonge n’est pas un délit.

LE COMMISSAIRE. – Quand on le fait pour porter tort aux autres ?

LE PROCUREUR. – Il faudra prouver le mensonge, il faudra établir le tort.

LE COMMISSAIRE. – Je m’en charge... je m’en charge.

LE PROCUREUR. – Vous vous chargez de trop de choses, commissaire. L’exercice de la justice est un art plus subtil que vous ne pensez.

LE MAIRE. – On peut toujours la menacer. Elle aura peur et se tiendra tranquille.

LE PROCUREUR. – Qui sait ? Je ne la connais pas... Mais les résultats effectifs qu’elle a obtenus en si peu de jours avec sa vision imaginaire ou inventée, révèlent une malice, en elle ou autour d’elle, d’une très rare qualité. Tout cela fait partie d’un plan. (Ouvrant son carnet :) Les Soubirous sont à quia, ils gagnent leur vie à grand’peine : six enfants, une femme qui braille, un homme qui n’est pas travailleur. Ils se servent de leur aînée pour attirer sur eux l’attention et les subsides de quelques personnes pieuses qui ont gardé un fond de superstition.

LE MAIRE. – Probable, très probable, Monsieur le Procureur.

LE PROCUREUR. – C’est l’explication la plus simple. J’en ai deux autres... que je hasarde timidement. La première est celle des incrédules, des ennemis jurés de la religion. Certains prêtres, un peu trop zélés, pour relever la foi qui tombe, auraient soudoyé les parents et soufflé à l’enfant l’idée d’une apparition. Oh ! ils n’agiraient pas directement, mais par l’intermédiaire de dames de la confrérie ; deux de ces dames. j’en ai la certitude, l’ont accompagnée à la grotte hier. (Un temps.)

La seconde a été formulée par de bon croyants, un tantinet fanatiques, qui voient partout la main de la secte des francs-maçons. Ceux-ci, les francs-maçons, pour déconsidérer l’Église, auraient monté l’affaire à beaux deniers comptants. Quand elle aura fait assez de tapage, qu’un ecclésiastique imprudent peut-être aura accepté de la patronner, la petite visionnaire proclamera qu’elle a menti et inventé l’apparition de toutes pièces, à l’instigation des gens d’Église qui lui auraient payé sa comédie très cher. Elle pourra montrer l’argent : elle l’aura reçu des autres. (Un temps.) Voilà la clé ou les trois clés. L’avenir nous dira quelle était la bonne. Nous y arriverons, Messieurs. Mais, Commissaire, il y faudra beaucoup de tact... beaucoup de temps aussi...

LE MAIRE. – Et en attendant, je vous prie, monsieur le Procureur Impérial ? Le scandale va continuer... avec les risques de mort et d’émeute... de disgrâce surtout ? Il faut voir cette petite sotte... la cuisiner, la terroriser, la vider... Si j’étais procureur... avec tous les moyens dont il dispose... et la capacité bien entendu... je vous promets qu’avant deux heures je saurais ce qu’elle peut avoir dans le ventre.

LE PROCUREUR. – Voulez-vous ma place ?

LE MAIRE. – Mais non... mais non... je ne saurais pas la tenir ! Mais je vous en supplie, faites-lui peur. Ce qui s’est passé aujourd’hui ne doit à aucun prix se reproduire. Si c’est une folle, qu’on l’enferme. Si c’est une menteuse, qu’on lui prouve qu’elle a menti.

LE PROCUREUR, se levant, ironique. – Et si vraiment elle a vu cette Dame ? une Dame du ciel ?

LE MAIRE. – Vous perdez la tête.

LE PROCUREUR, le faisant marcher. – Mais non.

LE MAIRE. – Alors, alors... Monsieur le Procureur... je regrette le Moyen Âge. Vite, qu’on rétablisse l’inquisition et le bûcher ! L’ordre avant tout !

LE PROCUREUR. – Ouais ! la pensée est libre, Monsieur le Maire. Vive la liberté ! (Lui tendant la main :) Nous nous efforcerons d’en priver cette demoiselle. Si je n’arrive à rien, je la renvoie au commissaire. À vous revoir !

LE MAIRE. – Merci ! merci !

LE PROCUREUR. – Je la convoque à l’instant même. (Il serre aussi la main du commissaire et descend vers son cabinet – à gauche –, tandis que celui-ci descend – à droite – vers le sien. Le maire se rassied, se prend la tête dans les mains et songe.)

 

 

III.

 

LE LECTEUR, aussitôt. – Or, Bernadette a été convoquée et on l’introduit sans cérémonie dans le cabinet imposant de Monsieur le Procureur Impérial.

 

 

IV. – Là-dessus Bernadette entre par la gauche et se trouve en face du procureur. Le procureur la salue dédaigneusement, la laisse debout dans un coin et va et vient auteur de son bureau. Long silence. Puis, sans cesser de marcher, il parle bref.

 

LE PROCUREUR. – C’est vous la fille Soubirous ?

BERNADETTE. – L’aînée, Monsieur.

LE PROCUREUR. – Bernadette ?

BERNADETTE. – Bernadette.

LE PROCUREUR. – Hem ! hem ! Vous faites beaucoup parler de vous en ce moment.

BERNADETTE. – Je n’en fais pas parler, mais on en parle.

LE PROCUREUR, rude. – Soyez polie.

BERNADETTE. – Monsieur !

LE PROCUREUR. – Vous savez à qui vous avez affaire ? Au procureur, ma fille, au procureur impérial !

BERNADETTE. – Qu’est-ce que c’est ?

LE PROCUREUR, ricanant. – Qu’est-ce que c’est ? C’est un homme terrible... qui ne badine pas avec les petites filles menteuses comme vous... et qui les fait mettre en prison, les petites filles, quand elles ne disent pas toute la vérité. Je vous fais peur ?

BERNADETTE. – Mais non, Monsieur.

LE PROCUREUR, bondissant. – Ah non ?

BERNADETTE. – Vous faites les gros yeux, mais vous n’êtes pas méchant homme... et comme je ne mens pas...

LE PROCUREUR. – Ah ! vous ne mentez pas ? (Désignant une chaise :) Asseyez-vous. (Lui-même se carre dans le fauteuil.)

BERNADETTE. – Ce sera volontiers, car je suis un peu fatiguée.

LE PROCUREUR. – Vous ne l’êtes pas le matin pour courir là où il ne faudrait pas.

BERNADETTE. – Oh ! je n’y vais pas en courant.

LE PROCUREUR. – C’est bon. Vous êtes une petite rusée. Vous épluchez toutes les paroles qu’on vous dit. Lorsque je dis que vous courez...

BERNADETTE. – Je ne cours pas, Monsieur le Procureur.

LE PROCUREUR, outré. – C’est bon. (Un temps.) Et vous avez l’intention de continuer vos visites à la grotte de Massabielle ?

BERNADETTE. – Bien sûr, Monsieur, je n’y manquerai pas.

LE PROCUREUR. – Oui-da ?

BERNADETTE. – Oui, je l’ai promis à la Dame. J’y reviendrai encore au moins une douzaine de jours.

LE PROCUREUR. – Vous n’avez rien promis du fout.

BERNADETTE. – Pardon, Monsieur.

LE PROCUREUR. – Pour la raison qu’on ne vous a rien demandé.

BERNADETTE. – Mais si !

LE PROCUREUR. – Un fantôme ne parle pas, ne demande rien, n’a besoin de rien... et l’on n’a rien à lui promettre.

BERNADETTE. – Mais cette dame existe.

LE PROCUREUR. – Hans votre cervelle, mon enfant.

BERNADETTE. – Je l’ai vue comme je vous vois... et pas une fois, dix fois de suite... J’ai eu beau me frotter les yeux, je ne l’en ai pas fait partir.

LE PROCUREUR. – Mais les autres ne l’ont point vue.

BERNADETTE. – C’est qu’elle ne veut pas que d’autres la voient.

LE PROCUREUR. – Vous êtes bien savante pour être toute seule à la voir.

BERNADETTE. – Je ne suis pas savante... Je ne suis pas non plus aveugle. (Le procureur, démonté, se lève de sa fable, se penche et la regarde dans les yeux. Un temps. Bernadette n’a pas bougé.)

LE PROCUREUR. – Et combien vous paie-t-on pour inventer de pareilles sottises, les colporter partout, ameuter les passants ?

BERNADETTE. – Personne ne me paie, je n’invente rien.

LE PROCUREUR. – Jusqu’aux sœurs de l’hospice, chez qui vous apprenez à lire, qui prétendent que vous rêvez.

BERNADETTE. – C’est que les sœurs ne la voient pas, Monsieur.

LE PROCUREUR. – Prenez garde, je vous préviens. Je sais déjà sur vous plus de choses que je n’en veux dire. Je sais que vos parents reçoivent des cadeaux, peut-être de l’argent... et qu’on vous comble de douceurs.

BERNADETTE. – Il n’y a pas d’argent chez nous... et pas gras à manger. On n’y mange guère que de la soupe.

LE PROCUREUR. – Et ailleurs ?

BERNADETTE. – Je ne comprends pas.

LE PROCUREUR. – Ces dames des Enfants de Marie ne vous ont-elles pas ramenée chez l’une d’entre elles hier matin ? ne vous ont-elles pas gâtée ? Je sais tout... je sais tout... le petit doigt d’un procureur impérial raconte à l’oreille tout ce qui se passe derrière les murs.

BERNADETTE, cherchant. – Hier, Monsieur...

LE PROCUREUR. – Ah ! vous en convenez ?

BERNADETTE. – L’une de ces dames, en effet, pour me faire passer mon asthme, m’a préparé un verre d’eau sucrée... et, ma foi, je l’ai bu.

LE PROCUREUR. – Vous voyez bien !

BERNADETTE. – Vous pensez donc que j’ai inventé tout cela pour qu’on m’offre de l’eau sucrée ?

LE PROCUREUR. – C’est un commencement... l’eau sucrée ne vous déplaît pas... Vous êtes prise, là !

BERNADETTE. – Non, je ne suis pas du tout prise. Je n’ai rien fait de mal. Si c’est un mal de dire ce qu’on a vu, je n’en savais rien... Mais c’est un plus grand mal de dire que l’on n’a pas vu quand on a vu vraiment.

LE PROCUREUR, se levant. – Oh ! la têtue, la tête de bourrique ! Assez ! Taisez-vous ! Et allez-vous-en ! (Elle se lève.) Il faut que ces choses finissent. Si vous vous obstinez, malgré mon avertissement... paternel, à retourner à la grotte de Massabielle...

BERNADETTE. – Je l’ai promis à la dame.

LE PROCUREUR. – Bon.... bon... Je vous promets, moi, que vous aurez de mes nouvelles ! – C’est votre dernier mot ?

BERNADETTE. – Oui, Monsieur.

LE PROCUREUR. – Nous aviserons. En attendant, je vous prie de passer au commissariat de police. Si vous n’y allez pas, on saura bien vous rattraper. (Tandis que le procureur se rassied à sa table, et se plonge avec frénésie dans ses dossiers, Bernadette salue, traverse la scène, et s’arrête au cabinet de monsieur le commissaire de police. Celui-ci l’attend avec impatience.)

 

 

V.

 

LE COMMISSAIRE. – Ah ! c’est donc toi ? Il est question de te mettre en prison, ma pauvre petite. Je n’y tiens pas. Si on me le commande, je serai bien forcé de t’arrêter. Tu viens donc me demander grâce ? Assieds-toi et explique-toi. Tu me connais... je ne te fais pas peur ?

BERNADETTE. – Le procureur non plus, Monsieur le Commissaire. Il pourra vous le dire.

LE COMMISSAIRE. – Ah bah ! tu sors de chez Monsieur le Procureur ? Il t’a fait la leçon, j’espère ?

BERNADETTE. – Il n’a pas pu me faire dire le contraire de ce que je sais.

LE COMMISSAIRE. – Bon... bon... Monsieur le Procureur a ses idées, moi j’ai les miennes. C’est un homme fort distingué... il n’a pas la façon de voir des gens de chez nous, comme toi et moi, et comme notre voisin, Monsieur le Commis principal des contributions indirectes, qui vient me rendre une petite visite justement. (Le commis principal vient en effet de paraître à droite ; il a échangé un petit signe avec monsieur le commissaire ; puis, il s’avance et s’assied familièrement sur une chaise.) Asseyez-vous, Monsieur Estrade. (À Bernadette :) Il ne nous dérangera pas... je t’ai fait venir pour causer. (Un temps.) Eh ! mon enfant, c’est qu’elle est magnifique ton histoire, à la prendre telle qu’elle est, c’est-à-dire comme tu la dis. Je n’y crois pas à la lettre, non pas ! personne n’y croit à la lettre... on se méfie toujours... on ne peut pas changer les gens. Mais enfin elle m’intéresse... et comme on m’a chargé d’écrire un rapport sur ton cas, je voudrais bien l’entendre de ta bouche.

BERNADETTE. – Bien volontiers, Monsieur le Commissaire. Je l’ai déjà trop racontée... et cela me fatigue un peu... mais à vous...

LE COMMISSAIRE. – Un moment, que je note. Tes nom... prénoms... et âge. Je sais tout ça. (Il griffonne sur un papier.) Tu n’es pas forte pour ton âge. Tu as été en nourrice à Bartrès... Tu y es retournée pour garder les moutons... et tu es rentrée récemment à Lourdes.

BERNADETTE. – C’est bien cela.

LE COMMISSAIRE. – Qu’est-ce que tu fais à la maison ?

BERNADETTE. – Oh ! pas grand’chose... Je surveille mes frères et sœurs qui sont plus jeunes... Je vais au catéchisme chez les sœurs.

LE COMMISSAIRE. – Tu ne sais pas lire.

BERNADETTE. – Non, j’apprends.

LE COMMISSAIRE. – Tu as des amies au pays ?

BERNADETTE. – Une surtout, Jeanne Abadie.

LE COMMISSAIRE. – Une rusée, celle-là !

BERNADETTE. – Oh ! elle est moins sotte que moi.

LE COMMISSAIRE. – Tu n’es point sotte. Raconte-nous maintenant la scène de ta rencontre avec la Dame à la grotte de Massabielle. Ne passe aucun détail, j’ai le devoir de tout noter.

BERNADETTE. – Je tâcherai de dire tout.

LE COMMISSAIRE. – Bon, je t’écoute. (Un temps.)

LE LECTEUR, aussitôt. – Donc, Bernadette commença.

BERNADETTE. – Nous avions passé la Merlasse. Nous entrâmes dans la prairie en traversant le moulin de Savy. Au bout de la prairie, en face de la grotte, nous nous trouvâmes au bord du canal : il s’agissait de le passer...

LE LECTEUR. – Mais on nous permettra de laisser Bernadette poursuivre son récit sans nous ; car on a déjà reconnu celui qu’elle fit le premier soir, en face de ses père et mère. Elle n’y changea pas une phrase, pas un mot, pas une virgule. Les choses étaient si précises et si vivantes dans sa tête que, pour les exprimer, les mêmes mots se présentaient toujours, les seuls qui en fussent capables. À la vérité ce n’était pas elle, c’était ce qu’elle avait vu qui parlait. Monsieur le Commissaire, qui ne manquait ni de clairvoyance, ni de cœur, eut de la peine en l’entendant à se défendre contre l’évidence. Il n’était point là pour se convertir et il reprit bientôt conscience de son devoir. (Pendant que le lecteur a parlé, Bernadette a continué son récit, mais seuls le commissaire et son ami ont semblé l’entendre et le suivre. À peine a-t-il fini que de commissaire intervient.)

LE COMMISSAIRE. – Parfait. Tout cela est fort beau. Mais cela ne nous apprend pas quelle était cette belle Dame.

BERNADETTE. – Je n’en sais rien... et je voudrais bien le savoir.

LE COMMISSAIRE. – Ce n’était personne de Lourdes ? Ce n’était pas Madame Troubaldas ? Ni Madame Estissac ? Ni Madame...

BERNADETTE. – Nullement, Monsieur le Commissaire.

LE COMMISSAIRE. – Tu ne l’avais donc jamais vue ?

BERNADETTE. – Jamais, Monsieur.

LE COMMISSAIRE. – Et comme qui était-elle belle ?

BERNADETTE. – Ah ! plus belle que toutes les dames que j’ai rencontrées jusqu’ici !

LE COMMISSAIRE. – Plus belle que Madame Maupré ?... Et que la baronne de Saint-Amour ? Mais ce n’est pas possible, mon enfant. On vient les voir exprès de Pau... Et elles sont l’ornement de notre ville.

BERNADETTE. – Elles ne peuvent pas y faire, allez !

LE COMMISSAIRE. – Elle se tient comme une statue ?

BERNADETTE. – Non, comme une personne, Monsieur... Et bien sûr plus souple qu’une personne et que toutes ces dames ensemble, avec leurs modes de Paris.

LE COMMISSAIRE, lassé. – Soit ! Soit ! (Consultant son papier :) Tu m’as bien dit qu’elle avait environ de dix-neuf à vingt ans... un peu plus peut-être.

BERNADETTE. – Non, Monsieur... de seize à dix-sept.

LE COMMISSAIRE, vivement. – C’est vrai... c’est vrai. – Tu m’as bien dit qu’elle portait une robe bleue et une ceinture blanche...

BERNADETTE. – C’est tout le contraire, Monsieur... Une robe blanche et une ceinture bleue.

LE COMMISSAIRE. – Pardon... pardon... j’ai là mes notes.

BERNADETTE. – Oh ! je n’ai pas pu dire ça... Je n’ai jamais dit ça... Je la vois trop bien pour le dire. Une robe blanche et une ceinture bleue.

LE COMMISSAIRE. – Bon, mon enfant, je rectifie : c’est moi qui me serai trompé. – Elle a bien les cheveux qui tombent en arrière jusqu’à la ceinture environ ?

BERNADETTE. – Mais non... mais non, Monsieur le Commissaire. Ses cheveux, on les voit à peine... C’est le voile qui tombe. Ainsi que vous disiez, vous vous êtes trompé encore.

LE COMMISSAIRE, renonçant. – Cela se peut... Je suis un peu distrait. Cela n’a aucune importance.

BERNADETTE. – Pour moi, cela en a beaucoup, pardon. La Dame est telle que j’ai dit... pas autrement. Ce que je n’ai pas dit, je ne veux pas qu’on me le fasse dire.

LE COMMISSAIRE. – Ne vous énervez pas.

BERNADETTE. – Oh ! je suis très calme, Monsieur.

LE COMMISSAIRE. – On ne le croirait pas. Vous vous défendez à merveille. (Changement de ton :) Eh bien, ma chère enfant, il n’y a pas un mot de vrai dans tout ceci.

BERNADETTE. – Comment ?

LE COMMISSAIRE. – Et la vérité, vous allez l’entendre. J’ai été trop bon avec vous. Je voulais vous persuader que vous trouveriez en moi un ami, un défenseur si l’on vous attaquait, et je pouvais compter que vous me feriez confiance. Or, vous venez de me mentir, comme vous mentez à tout le monde. Vous me croyez aussi sot que vos camarades, que ces bonnes dames de la confrérie, et que monsieur votre curé.

BERNADETTE. – Mais je n’ai rien dit au curé.

LE COMMISSAIRE. – Entendu ! entendu ! Il y a... quelque part... une personne que je connais... qui a inventé toute cette histoire... qui te l’a apprise par cœur – j’ai reconnu un à un tous les mots – en te faisant croire qu’en la racontant au public, tu passerais pour une sainte... et que la Sainte Vierge t’en saurait gré.

BERNADETTE. – Pour une sainte ? Mais non... mais non...

LE COMMISSAIRE. – Écoute-moi, malheureuse petite ! J’ai les aveux de la personne en question... elle est prête à les répéter devant témoins, devant le tribunal. Si tu ne veux pas être confondue, condamnée et emprisonnée, tu vas me promettre à l’instant de ne plus retourner à la grotte de Massabielle, ni demain, ni jamais.

BERNADETTE. – Monsieur le Commissaire, j’ignore quelle est cette personne... Elle a menti. Mais moi, je ne mens pas, Monsieur.

LE COMMISSAIRE. – Tu ne reviendras pas à la grotte ? Réponds.

BERNADETTE. – Je l’ai promis à la Dame, j’irai demain.

LE COMMISSAIRE. – On te mettra en prison, toi et tes parents.

BERNADETTE. – J’irai en prison... mes parents aussi... Mais je dois retourner à la grotte.

LE COMMISSAIRE. – Entendu : mais tu n’iras pas. Je vais de ce pas chercher les gendarmes. (Il s’est levé et feint de sortir.)

BERNADETTE. – Monsieur... monsieur... je vous en prie... (Le commis principal des contributions, qui a assisté à la scène sans dire un mot, se lève et va à Bernadette qui s’est effondrée en pleurant.)

LE COMMIS PRINCIPAL. – Voyons, ma fille, pourquoi t’obstines-tu ? Monsieur le commissaire n’exige pourtant pas grand’chose. Une visite de plus ou de moins à cette grotte de malheur...

BERNADETTE. – Oh ! Monsieur... oh ! Monsieur !

LE COMMISSAIRE. – J’y vais alors ? (Comme il ouvre la porte, il se trouve nez à nez avec le père Soubirous, qui se présente timidement le bonnet à la main.) Que voulez-vous ?

 

 

VI.

 

LE PÈRE. – Je suis le père Soubirous.

LE COMMISSAIRE. – Vous tombez bien ! Entrez.

LE PÈRE. – Je viens rechercher Bernadette.

LE COMMISSAIRE. – Entrez... vous la verrez.... Vous pouvez l’embrasser, je le permets. Quant à l’emmener, vous arrivez trop tard, mon brave. Voici une heure au moins que j’essaie de lui faire entendre raison. Comme elle a trompé ses amies, comme elle a trompé ses parents, votre fille s’obstine à tromper aussi la justice. En désespoir de cause, je viens de décider de mettre Bernadette en état d’arrestation. Si c’est le seul moyen de l’empêcher de se rendre à la grotte et de troubler la ville par ses contes et ses chansons, force est à nous de l’employer. Le dernier mot restera à la force.

LE PÈRE. – En prison ! en prison ! Mais tu veux donc nous déshonorer, mon enfant... Je n’ai jamais été riche, tu le sais... j’avais pourtant rêvé de l’être... Mais une richesse de cœur dont le papa Soubirous n’a jamais manqué, c’est l’honnêteté... c’est l’honnêteté, Bernadette...

LE COMMISSAIRE. – Il ne tient qu’à vous de la persuader, de la faire obéir, puisque je n’y réussis pas. C’est votre métier de père après tout. Défendez-lui de retourner aux rendez-vous de cette dame et tenez-y ferme la main. Nous consentirons à la relâcher. Sinon...

LE PÈRE. – Sinon ! sinon !... Monsieur le Commissaire !... Croyez-vous qu’elle m’écoutera, si elle ne vous écoute pas ? Depuis huit jours elle n’en fait plus qu’à sa tête... Quand on lui commande une chose, il s’agit d’abord de savoir si la Dame le permet ou non. Ce n’est plus nous qui commandons, c’est cette dame. Je sais bien que ce sont des rêves, des illusions, des « bobards ». Mais des rêves bien encombrants, bien dérangeants, Monsieur le Commissaire ! La maison ne désemplit pas... Il faut conter la chose à tout venant... Au lieu d’aller à mon ouvrage, je passe ma journée à ouvrir ma porte et à la fermer. La mère Soubirous et moi en avons par-dessus la tête. Que faire, Seigneur Dieu, pour lui retirer ça de la cervelle ! C’est qu’elle y croit dur comme fer... et, mes bons Messieurs, ce qu’il y a de pire, c’est que, quand elle en parle, tous ceux qui lui prêtent audience se mettent à croire aussi... moi le premier. Elle se trompe peut-être, elle se trompe sans doute... elle se trompe très certainement... Le moyen de la détromper ? (Se tournant vers elle :) Ah Bernadette ! Bernadette ! ma petite fille... Toi en prison ! elle est donc si belle cette dame ? si bonne ? – meilleure que nous probablement – si exigeante aussi ? Et elle t’en voudra, tu crois, si tu ne vas plus à ses rendez-vous pour y faire un bout de prière ? Tu prieras chez nous, mon enfant. Veux-tu que je te dise, Bernadette... Si tu me promets aujourd’hui de ne plus aller la voir à la grotte... eh bien, ma petite fille, j’y croirai... j’y croirai tout à fait, tu m’entends ?

LE COMMISSAIRE. – Entre nous, père Soubirous, vous vous y prenez drôlement pour guérir votre fille de ses folies. Vous promettez d’y croire maintenant.

LE PÈRE. – Quant à croire ou non, ça nous regarde, Monsieur le commissaire. Nous parlerons de cette Dame autant qu’il nous plaira et comme il nous plaira chez nous. Nous serons entre nous et nous bouclerons notre porte. Mais Bernadette, si cela vous ennuie, n’ira plus prier au rocher. C’est bien tout ce que vous voulez ?

LE COMMISSAIRE. – C’est bien tout, père Soubirous ; mais votre fille ne vous a rien promis encore.

LE PÈRE. – Allons, tu me le promets, Bernadette ? Tu n’iras pas tout de même en prison ? Et ton vieux père, tu n’y songes donc pas ? (Bernadette fond en larmes ; il se penche et la prend dans ses bras pour la consoler.) Elle a promis, Monsieur le Commissaire. Du reste, j’en réponds. (La relevant pour l’emmener.) Viens, ma fille... viens... ne pleure pas ! (Il s’en va avec Bernadette.)

 

 

VII.

 

LE COMMISSAIRE, se frottant les mains. – Hé hé ! Monsieur le commis principal, cette Dame a du bon ! Des félicitations ! de l’avancement ! un ruban à la boutonnière !... Voilà ce qui m’attend, sans doute.

LE COMMIS PRINCIPAL. – Et la rancune du procureur impérial, pour avoir réussi, là où il s’est usé les dents.

LE COMMISSAIRE. – En tout cas, l’ordre est assuré, et pour un commissaire de police, c’est déjà une récompense de pouvoir se dire : l’ordre est assuré.

LE COMMIS PRINCIPAL. – Provisoirement.

LE COMMISSAIRE. – Et votre opinion sur la fille ?

LE COMMIS PRINCIPAL. – Je vais vous étonner, je pense. Franc comme l’or, ça ne sait pas mentir.

LE COMMISSAIRE. – Vous plaisantez. Elle parle trop bien, mon cher ! Son histoire est limée comme un discours de notre maire. Appris par cœur, j’en réponds.

LE COMMIS PRINCIPAL. – Je réponds que non.

LE COMMISSAIRE. – Ouais ! vous n’avez pas l’œil de la police. (Il rit.) Alors, vous y croyez ? Concluez maintenant. Si la fille n’a pas menti ?... si, en outre, elle n’est pas folle ?

LE COMMIS PRINCIPAL. – Rompons là, s’il vous plaît. C’est déjà bien assez d’avoir à me poser la question. Je ne m’en posais plus jamais, tant j’étais sûr de moi en toutes choses. J’en sais assez pour aujourd’hui. Bonsoir !

LE COMMISSAIRE. – Vous n’avez pas l’air satisfait ?

LE COMMIS PRINCIPAL. – Oh ! pardon... je suis content d’elle. Mais je ne suis plus content de moi. Merci, pourtant. (Il lui serre la main et sort.)

 

 

VIII. – Le commissaire éclate de rire, met son chapeau, prend sa canne ; et se rend chez le maire. De l’autre côté de la scène, le procureur, qui sort enfin de ses dossiers, en fait autant. Ils s’aperçoivent et s’abordent.

 

LE COMMISSAIRE. – Salut, Monsieur le Procureur, c’est fait !

LE PROCUREUR. – C’est fait ?

LE COMMISSAIRE. – La petite a promis.

LE PROCUREUR. – Ce n’est pas possible !

LE COMMISSAIRE. – Qu’en dites-vous ?

LE PROCUREUR, vexé. – Je dis... je dis... qu’elle y retournera quand même, voilà tout. (Protestation du commissaire. Tous deux se présentent devant le maire qui dort dans son fauteuil.) Monsieur le Maire...

LE COMMISSAIRE. – Monsieur le Maire...

(Le maire se réveille en sursaut.)

LE MAIRE. – Qu’il y a-t-il, Messieurs ? Une émeute ?

LE COMMISSAIRE. – L’ordre public est rétabli.

LE PROCUREUR. – Nous avons refermé le ciel.

 

 

 

 

 

 

QUATRIÈME TABLEAU

 

I. – Le rideau se referme. Le lecteur reprend sa lecture aussitôt.

 

LE LECTEUR. – Or, Bernadette pleura toute la nuit. Le lendemain matin elle se rendit à l’école, son alphabet dans son petit panier. Les bonnes sœurs la consolèrent. Elle revint à la maison prendre son repas de midi et repartit pour la classe du soir. Or, à la croisée des chemins, elle se sentit arrêtée. Une invisible barrière, solide comme un mur, se dressait devant elle tout à coup. Elle essaya de la tourner, de l’enfoncer ; de partout elle s’opposait à sa marche. Que faire donc ? Retourner et aller ailleurs ? La voie du retour était libre, le chemin de la grotte aussi. Bernadette comprit qu’à défaut de sa conscience, le ciel avait voulu l’empêcher de se parjurer. Alors, sans hésitation, elle retourna à la grotte. Mais il fallait passer devant la maison des gendarmes. Ceux-ci la remarquèrent et dépêchèrent des leurs : « Où allez-vous ? » L’enfant ne tourna pas même la tête et n’en fit pas une enjambée de moins : « À la grotte », répondit-elle. Les deux gendarmes, désarmés par son assurance, au lieu de l’arrêter, lui emboîtèrent aussitôt le pas. Ils la virent s’agenouiller. Ils retirèrent leurs bicornes. Mais ce jour-là, par crainte de la force armée, ou plus probablement pour punir Bernadette, la belle Dame ne se montra pas. La ville en fit des gorges chaudes. La farce était près de finir.

Mais dans son cœur, Bernadette pria.

 

 

II. – Le rideau s’entrouvre très peu. On voit Bernadette au pied de son lit, à genoux, les mains jointes ; on entend sa prière intime.

 

BERNADETTE, très bas. – Ma Dame, je vous aurai donc offensée ? Vous êtes fâchée contre moi ?

Oui, j’ai eu peur de la prison. Oui, j’ai eu peur qu’on me traite de folle. Oui, j’ai eu peur que ma mère me donne des coups.

Mais, ma Dame, vous le savez bien, je n’avais pas peur seulement pour moi ; j’avais peur aussi pour mon père. Rien n’a réussi à mon père, il n’a jamais été heureux. Et il a pleuré hier devant moi, comme jamais je ne l’ai vu faire.

Je n’aurais pas obéi, c’est certain, ni à monsieur le Procureur, ni à monsieur le Commissaire, et ni même à monsieur le Maire, s’il fût venu aussi me tourmenter. Car vous êtes plus sage que la procure, que la police, que la mairie, et vous n’avez pas de comptes à leur rendre ; vous faites ce que vous voulez.

Mais vous m’avez donné au monde un père et une mère ! Si vous aimez les filles sages, vous savez qu’une fille sage doit obéir à ses parents. Surtout quand ils pleurent, Ma Dame, et mon père pleurait souvent.

J’aurais dû penser à vos pleurs, bien sûr. Car vous pleurez aussi et il faut bien que quelqu’un vous console. Vous êtes trop belle, trop bonne et trop parfaite pour pleurer.

Je vous promets, Ma Dame, de préférer à tout la volonté de vos paroles et de vos larmes... de n’avoir plus peur qu’on m’enferme, qu’on me donne des coups, qu’on me fasse passer pour une fille sans raison.

J’irai tous les jours à la Grotte, tant que vous m’y voudrez, j’en fais promesse. Mais vous me direz qui tous êtes ?... mais vous me donnerez un signe ? Ce n’est pas pour moi que je le demande. Votre nom, votre signe, je n’en ai pas besoin pour vous aimer. J’en ai besoin pour ceux qui ne vous aiment pas, parce qu’ils ne vous connaissent pas et parce qu’ils ne vous voient pas... Et je voudrais tant qu’ils vous aiment !

Peut-être consentirez-vous à vous montrer encore à moi de temps en temps. Pas tous les jours... Je serais trop gourmande, non ! Et puis aussi, je m’y habituerais, et quand je ne vous verrais plus, je ne saurais plus comment vivre !

Demain ?... Ce sera demain, n’est-ce pas ? Le temps me dure après vous. Je ne veux pas que vous restiez fâchée. Je n’aurai plus peur, je vous le promets. De rien... de rien.

Demain ?... demain ?...

 

(Le rideau se ferme lentement.)

 

 

 

 

 

TROISIÈME ACTE

 

 

CINQUIÈME TABLEAU

 

I. – Le lecteur reprend sa lecture.

 

LE LECTEUR. – Bernadette fut exaucée et désormais aucun obstacle ne lui vint plus de ses parents. Au lieu de les faire douter, l’absence de la Dame au rendez-vous les convainquit de la sincérité de leur petite : si elle avait joué un rôle, aurait-elle avoué que la Dame faisait faux bond ? Le commissaire se frottait les mains : cette défection, à ses yeux, prenait figure de défaite et, comme l’enfant s’entêtait, il la convoqua de nouveau avec le père Soubirous. Il ne fut pas peu étonné de trouver celui-ci encore plus intraitable qu’elle : « Si le Bon Dieu ou la Vierge l’appelle, les parents n’ont qu’à obéir. » Oh là ! oh là ! voilà comme il parlait à présent, ce meunier du diable ! Le commissaire brandit les foudres de la loi ; le meunier repartit, avec une certaine malice, qu’il n’y avait pas, à sa connaissance, de loi qui vous interdit de prier. L’autre resta quinaud, mais prépara en secret sa revanche.

Et Bernadette retourna à la grotte. Et la Dame lui apparut. Le lendemain. Et le surlendemain. Et tous les jours de la semaine. Et le parti des incrédules devint d’autant plus enragé qu’en présence des faits, il semblait fondre comme neige au soleil.

Le commis principal des contributions indirectes eut la curiosité d’y aller voir. À l’insu de tous ses amis, de ces Messieurs du cercle spécialement, il se rendit à la grotte dès l’aube. Or, à peine arrivé, il se trouva nez à nez avec le Docteur, avec l’ancien intendant militaire, avec Me Duflo, l’avocat, et le capitaine du fort. Il n’y manquait que le procureur et le maire. Chacun, en grand mystère, était venu de son côté. Dès la transfiguration de Bernadette, avec un ensemble admirable, tous retirèrent leur chapeau. Ce matin-là, l’enfant marcha sur les genoux jusqu’au-dessous du rosier et baisa la terre. Elle reçut de la Dame trois confidences qu’on ne parvint jamais à lui faire livrer.

Le 24 février fut un jour tragique. Le visage de Bernadette se couvrit tout à coup de pleurs. Puis elle s’avança, s’agenouillant à chaque pas pour baiser la ferre et levant les yeux vers la Dame, sembla l’écouter un moment. Après quoi, elle se retourna vers la foule et jeta par trois fois le cri qui vient du fond des âges, celui de Jonas à Ninive, de David à Jérusalem, le mot d’ordre éternel du Dieu offensé, mais sauveur : « Pénitence ! pénitence ! Faites pénitence ! » Beaucoup comprirent, ce jour-là, au nom de qui la Dame lui parlait. Deux gens d’armes, un peu lancés, qui traitaient Bernadette de tous les noms, furent très proprement expulsés par la foule.

Le lendemain, le vent avait tourné, hélas !

 

 

II. – Sur ces mots, le rideau découvre la petite cour en contrebas qui se trouve devant la maison du père Soubirous, telle qu’on peut la voir encore, tout au moins la porte d’entrée et la fenêtre à barreaux.

La porte est fermée ; une dame patronnesse avec une capote à plumes et une petite visite garnie de jais, s’agite au milieu du chœur des amies auquel s’est joint le meunier Nicolau.

 

LA DAME. – C’est une folle ! c’est une folle !

LE CHŒUR DES AMIES. – Calmez-vous, Madame Florent.

LA DAME. – C’est une folle, je vous le répète, et je vais lui dire son fait.

LE MEUNIER. – Vous prétendiez que c’était une sainte, l’autre matin. Et même que, dans l’émotion, vous en avez embrassé tout le monde, à commencer par moi ?

LE CHŒUR DES AMIES, riant. – Ah, ah, ah, ah !

LA DAME. – Une sainte, parfaitement... je le dirais encore sans cette chose... Mais cette chose est arrivée, et patatras ! (Elle souffle.) Oh, oh ! elle n’est plus si fière ! Ni ses père et mère, mes belles ! (Elle désigne la porte.) Visage de bois ! Eux toujours sur leur porte pour faire l’article, ils n’osent même plus mettre le bout du nez dehors. Ils ont menti : leur nez remue. Oui, j’ai dit une sainte, je n’en disconviens pas ; tout le monde y a été pris avant qu’elle ait mangé de l’herbe... A-t-elle mangé de l’herbe, oui ou non ? Vous ne me ferez jamais croire qu’une fille qui mange de l’herbe est une fille raisonnable. Ce n’est plus même une personne... c’est une chèvre ou un mouton.

 

 

III. – Le maire et le commis principal (M. Estrade) sont entrés depuis un moment.

 

M. ESTRADE. – Un peu de modération, ma chère dame.

LE MAIRE. – Les passions sont excitées, M. Estrade. Par la faute de qui ? Des gens trop crédules comme vous. Le raisonnement de Madame Florent me semble absolument irréfutable. Si Bernadette mange du l’herbe, il faut la mettre avec les fous.

LA DAME. – Elle en a mangé devant nous, Monsieur le maire, devant M. Estrade le premier, qui voudrait bien me faire taire cependant : il n’est pas fier non plus.

M. ESTRADE. – Je n’ai jamais dit le contraire, Madame Florent. Ce sont vos conclusions que je discute. Voici exactement ce que j’ai vu jeudi dernier : – Tout d’abord, elle s’avança et baisa la terre au bas de la roche, puis elle redescendit jusqu’au gave pour se recueillir ; elle récita, sur les genoux, trois dizaines de son chapelet, puis se leva, regarda autour d’elle, comme si la voix mystérieuse lui eût donné un ordre qu’elle comprenait mal. Soudain, elle fit oui de la tête, et se dirigea vers la grotte, à l’opposé de l’excavation où devait se tenir la Dame ; elle hésita encore, et bientôt s’accroupit pour gratter la terre à ses pieds. Elle attendit ; le petit trou qu’elle avait creusé se remplit d’eau. Elle attendit encore ; alors elle se pencha dessus, y but, s’y lava le visage. Elle attendit une troisième fois – et c’est ici que se place historiquement le petit incident, étrange j’en conviens, qui scandalisa Madame Florent et toutes les personnes présentes. Bernadette cueillit un brin d’herbe, elle le porta à sa bouche et elle le mangea... (Cri d’horreur de Mme Florent.) Simplement, sans dégoût, comme si elle eût mangé de l’herbe toute sa vie.

LA DAME. – Vous voyez bien !

M. ESTRADE. – Quand elle se releva pour regagner la place où elle a pris l’habitude de s’agenouiller, elle nous montra une figure toute barbouillée, car l’eau dans laquelle elle s’était lavée et dont elle avait bu, était mêlée de terre noire. Elle en avait bu cependant. Oui, tout le monde la crut folle... et moi-même, Madame Florent. Pourtant, quand on lui eut nettoyé la figure, ses compagnes vous le diront, on reconnut sur ses traits toute la douceur et toute la pureté de l’extase et quand elle en sortit, on lui trouva tout son bon sens.

LA DAME. – Elle avait cependant mangé de l’herbe !

LE MEUNIER. – Nous mangeons bien de la salade, Madame Florent, comme des bêtes, comme des bêtes.

LA DAME. – La salade n’est pas de l’herbe.

LE MEUNIER. – Même le pissenlit ?

LA DAME. – Je l’assaisonne, mon garçon.

LE MEUNIER. – Et s’il lui plaît de la manger sans vinaigrette ? (On rit, on jase.)

LE MAIRE. – Permettez... permettez... Je crois que nous nous égarons.

M. ESTRADE. – Pas tant que ça, Monsieur le Maire. L’objection plaisante de Nicolau n’est pas, selon moi, sans valeur. Elle nous rappelle tout au moins qu’il ne faut pas juger sur l’apparence des faits dont le sens nous échappe encore. J’ai été troublé, je l’avoue mais, je l’avoue aussi, je le suis un peu moins depuis que j’ai appris que la petite flaque de boue s’est transformée en une source d’eau parfaitement claire et pure qui ne cesse pas de couler.

LE MAIRE, sursautant. – Est-ce vrai ?

M. ESTRADE. – On le dit.

LE CHŒUR DES AMIES. – Et nous en avons bu, Monsieur le Maire.

LE MEUNIER. – Moi aussi.

LA DAME. – Pas moi.

M. ESTRADE. – Vous avez eu tort.

LA DAME. – Je n’en boirai jamais. (Rires.)

LE MAIRE. – Voyons... voyons... Revenons au brin d’herbe... Nous embrouillons tout avec cette source... Elle est connue depuis longtemps.

M. ESTRADE, LE MEUNIER ET LE CHŒUR. – Mais non.

LE MAIRE. – Comment, mais non ? Cette source ne coulait pas avant que « Mademoiselle Bernadette... »

M. ESTRADE, achevant. – Y mît le doigt et y trempât le nez, exactement.

LE MAIRE. – Et elle coule aujourd’hui ?

M. ESTRADE. – À flots.

LE MEUNIER, se fouillant. – J’en ai sur moi une bouteille. (Il la tend au maire, à Mme Florent :) Si vous voulez goûter...

LE MAIRE. – Merci,

LA DAME. – Merci. (Rire des filles.)

LE MAIRE. – Alors ? concluez.

M. ESTRADE. – Concluez vous-même.

LE MAIRE, hésitant. – Ce serait ce que vous nommez... un miracle... ?

M. ESTRADE, LE MEUNIER ET LE CHŒUR. – Un miracle.

LE MAIRE. – Encore un ? ah non !

LA DAME. – Ah non ! ah non !

LE MAIRE. – Si le miracle récidive, on n’en finira pas. (Se reprenant :) Rassurez-vous, chère Madame Florent. Ce n’est pas un miracle, je suis tranquille... Une fontaine de plus ou de mains : l’eau court partout dans ce pays. Je ne vois qu’un fait, un seul fait digne d’être retenu dans cette histoire : Bernadette a mangé de l’herbe.

LA DAME. – Comma une chèvre ou un mouton.

LE MAIRE. – Pourquoi ?

LA DAME. – Pourquoi ?

LE MAIRE ET LA DAME, ensemble. – Pourquoi ?

LE MEUNIER. – Les pourquoi ne manquent pas dans le monde, Monsieur, Madame. S’il fallait y répondre, la vie d’un homme n’y suffirait pas. Et pourquoi d’abord que le premier jour, quand je l’ai vue en prières devant sa grotte, j’ai ôté ma casquette comme à l’enterrement ? Pourquoi que Mme Florent, le second jour, m’a embrassé en pleine rue comme un cousin qui lui reviendrait d’Amérique ou comme son mari défunt ? Pourquoi que cette source qui se cachait depuis l’origine du monde s’est mise à couler gros comme le bras ? Pourquoi que, ce matin encore, la gamine a baisé la terre, a grimpé sur la roche, a fait un grand geste sur nous... et que nous tous, tous ceux qui étaient là, les demoiselles que voici, moi qui vous parle, et bien d’autres, bien d’autres, des ouvriers, des dames et des commerçants patentés, sans nous être donné le mot, nous nous sommes mis à quatre pattes et avons collé notre bouche sur la poussière et le gravat ?

LA DAME, éperdue. – Mais ils sont fous aussi !

LE MEUNIER. – Comme vous, comme vous, ma donne dame, quand vous m’avez collé la vôtre sur les joues... Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?... (Rires.)

M. ESTRADE, au maire. – Vous êtes à sa porte... demandez-lui qu’elle s’explique.

LE MAIRE. – Et vous croyez qu’elle me répondra ?

M. ESTRADE. – Essayez !

LE MEUNIER ET LE CHŒUR. – Essayez !

LE MAIRE . – C’est une butée !

LA DAME. – Une toquée !

LE MAIRE. – Une idiote !

LA DAME. – Une folle !

M. ESTRADE. – Essayez. Ça ne vous coûte rien ? (On rit et on attend.)

LE MAIRE, après un temps. – Eh soit ! (À la porte, avant de frapper.) Elle n’ouvrira pas. Inutile.

M. ESTRADE. – Nous verrons bien, Monsieur le Maire.

LE MAIRE. – C’est bon. (À peine a-t-il frappé que la porte s’ouvre ; Bernadette paraît, suivie de ses parents. Elle salue.)

 

 

IV.

 

LE MAIRE, reculant. – Hem ! Hem !... C’est vous, Mademoiselle ?

BERNADETTE. – Je ne sais pas une demoiselle ; vous me faites honte, Monsieur...

LE MAIRE. – Qu’êtes-vous donc ?

LA DAME, pincée. – Une sainte alors ?...

BERNADETTE, protestant. – Oh ! Madame ! une petite fille comme une autre, qui a gardé les vaches et qui ne s’en croit pas, allez !

LA DAME. – Vous avez pourtant vu la Sainte Vierge.

BERNADETTE, sursautant. – Qui vous a dit que cette dame était la Sainte Vierge ? Elle ne me l’a pas dit à moi.

LA DAME. – Qui est-ce alors ?

BERNADETTE. – Je l’ignore, Madame.

LE MAIRE. – Et c’est cette dame... inconnue – et invisible aussi...

BERNADETTE. – Pour vous, Monsieur. Moi, je la vois.

LE MAIRE, continuant. – Qui vous a appris à manger de l’herbe ?... on en mange dans son pays ? (Ricanement de la dame.)

BERNADETTE. – Je ne sais pas. Je ne sais pas trop ce qu’elle me fait faire... ni pourquoi elle me le fait faire... Mais je le fais... parce qu’il faut lui obéir...

LE MAIRE. – Et pourquoi le faut-il ?

BERNADETTE. – Parce que c’est comme ça... Parce qu’elle pleure... et qu’elle est belle... Que voulez-vous que je vous dise... ?

LA DAME. – La vérité.

LE MAIRE, se retirant. – Nous n’en tirerons rien, Madame. Nous ne sommes pas beaux et nous ne pleurons pas. (On rit. Il rit. Mais pas la dame.)

LA DAME. – Permettez que j’insiste. (À Bernadette :) Alors c’est cette dame aussi qui vous a donné l’ordre de manger de l’herbe ?

BERNADETTE. – Oui et non.

LA DAME. – Comment oui et non ?

BERNADETTE. – Elle ne l’a pas dit... mais c’était son désir, je pense... Elle m’y a poussée... je ne peux pas expliquer ça.

LA DAME. – Et vous n’avez pas hésité ?

BERNADETTE. – Mais non.

LA DAME. – Vous ne craignez donc pas le ridicule ?

BERNADETTE. – Oh ! tout le monde est ridicule, plus ou moins.

LA DAME. – Et la raison ?

BERNADETTE. – Sans doute qu’elle voulait me dire : « Tu n’es qu’une toute chétive créature, ma pauvre enfant, rien de plus qu’une bête... Allons, mange de l’herbe, comme une bête. » Alors, j’en ai mangé... et l’on a ri de moi.

LE MAIRE, revenant, ironique. – Et cette flaque de boue, elle t’a dit aussi d’aller y boire ?

BERNADETTE. – Ça oui... elle me l’a dit, avec des mots. (Imitant l’apparition :) « Allez boire à la fontaine ! » Je ne savais laquelle... mais elle me guidait de loin... J’ai fini par trouver.

LA DAME. – Mais ce matin, quand vous avez baisé la terre ?

BERNADETTE. – La dame venait de prendre sa voix triste et elle m’avait dit : « Vous baiserez la terre pour les pécheurs... » Alors j’ai eu l’idée de demander à mes compagnes et aux autres personnes d’en faire autant. Quand il s’agit du salut des pécheurs, il faut que tout le monde s’y mette. (Rumeur.)

M. ESTRADE, ému. – Voilà du moins une belle parole, Monsieur le Maire.

LE MAIRE, éclatant. – Ce n’est pas mon avis, Monsieur le Receveur. Je n’ai jamais vu au contraire fille plus sotte et plus bornée... et je ne sais pas trop ce qu’en penserait son curé. (À Bernadette :) Au fait, vous l’avez prévenu ? (Elle fait non avec la tête.) Non, naturellement. Vous savez bien qu’il ne s’y laisserait pas prendre. Jamais, quand j’étudiais le catéchisme, son prédécesseur ne m’apprit que l’on avançait son salut, à plus forte raison celui des autres, en buvant de la boue, en mangeant de l’herbe, et en passant sa langue sur les chemins ! (Sévère :) Un dernier avertissement, vous m’entendez, le père Soubirous. Ah non ! ah non ! cette dame, cette herbe, cette source !... c’est trop d’absurdités ou de mystifications en huit jours !... Vous venez, Madame Florent ?...

 

 

V. – Au moment de sortir il se heurte presque au carrier Bourriette qui semble hors de lui.

 

BOURRIETTE. – Monsieur le Maire ! Monsieur le Maire !

LE MAIRE. – Que vous arrive-t-il, Bourriette ? Vous devenez fou vous aussi !

BOURRIETTE. – Fou de joie, bien sûr... Ah ! Monsieur le Maire ! j’y vois... j’y vois des deux yeux maintenant ! (On l’entoure, on le presse. Seule, Bernadette baisse la tête, comme pour cacher son bonheur ; elle recule d’un pas tandis que ses parents avancent ; elle joint les mains.)

LE MAIRE. – Comment ? Votre œil fendu par une pierre ?

LE MEUNIER. – Ton œil fendu ?

LE CHŒUR DES AMIES. – Son œil fendu ?

BOURRIETTE. – Il est recollé, voilà tout... et je viens voir la petite avec mes deux yeux !

LE MAIRE. – La petite ?

BOURRIETTE. – Oui... Bernadette. Qui voulez-vous donc que ce soit ? (La rumeur se déchaine ; on distingue quelques éclats :)

LA DAME. – Mais qu’est-il arrivé ?

LE CHŒUR DES AMIES. – Raconte, bon carrier ! raconte !

BOURRIETTE. – Je raconterai tout quand vous voudrez bien m’écouter... vous faites un charivari...

LE MEUNIER. – Silence là !

LE MAIRE, fort. – J’ordonne le silence. (La rumeur s’apaise.)

BOURRIETTE. – Et quand la petite sera là... je veux qu’elle en ait la primeur.

M. ESTRADE. – Mais elle est là.

LE CHŒUR DES AMIES. – Elle est là, Bourriette. (Elles s’écartent pour qu’il la voie ; mais Bernadette a reculé jusqu’à sa porte derrière ses parents.)

BOURRIETTE. – Où donc ?

LE MEUNIER. – Elle s’est ensauvée.

LE CHŒUR DES AMIES. – Mais non ! mais non ! mais non !... (Elles vont la chercher et elles la poussent en avant, toute honteuse. Bourriette fait un pas, s’incline, bredouille.)

BOURRIETTE, ému. – Ma petite fille... Mademoiselle... Madame... Je ne sais comment l’appeler... (On rit.)

BERNADETTE. – Et pourquoi donc ? je ne suis pas changée. Dites-moi Bernadette.

BOURRIETTE. – Bernadette... Bernadette... (Aux autres :) Si je me mettais à genoux ?

BERNADETTE, scandalisée. – Ne faites pas ça !

BOURRIETTE. – Alors... je reste comme je suis ?

BERNADETTE. – Comme vous êtes.

LE CHŒUR DES AMIES, bas. – Parlez ! parlez !

BOURRIETTE. – Voilà. Oh ! c’est tout simple. Avec cet œil qui m’embêtait depuis vingt ans, depuis cet accident de mine qui a ratiboisé mon pauvre frère, je me disais souvent : « Si l’autre œil en prenait autant, il te faudrait un caniche, mon vieux bonhomme, un bâton, une pancarte et une sébile... » Quand je fermais mon bon œil, pour essayer, je n’aurais pas su distinguer un homme d’un arbre ; rien qu’une petite lueur blanchâtre, avec des ombres, au fond d’un trou. « Ne te chagrine pas : nous avons tous un œil de trop, répétait ma femme. C’est assez d’un dans ton métier... » (On rit.) Assez d’un... assez d’un ! Elle me disait encore : « Tu as passé l’âge de plaire... » (On rit encore.) Enfin... après vingt ans... ça m’embêtait toujours... Et puis... (Il s’arrête.)

LE CHŒUR DES AMIES. – Et puis ?

BOURRIETTE. – Oh ! c’est tout simple... Quand j’ai appris que la petite fille de la grotte... la Bernadette je veux dire... celle qui est là... venait de découvrir une fontaine... j’ai mis une bouteille dans la main de ma fille et lui ai dit : « Va me quérir de l’eau... c’est une eau qui doit avoir des vertus... Ce n’est pas une eau ordinaire. Je laverai mon œil avec. » Ma fille me riait au nez. Elle a fini par consentir et m’a rapporté la bouteille pleine. « C’est sale, c’est terreux... vous vous ferez du mal, mon père ! qu’elle disait. – Oh ! pas plus que j’en ai ! » J’ai baigné mon œil et je l’ai frotté... Je priais... je frottais... je faisais tout ensemble... Mais le fait est qu’au bout de quatre ou cinq minutes, mon œil mauvais était devenu bon. C’est le meilleur des deux à présent ; je peux perdre l’autre. (Il se bouche l’œil gauche et regarde successivement ceux qui l’entourent.) Voici Céline... voici Julie... voici Solange et voici la Jeanne Abadie... (À une autre fille :) Toi, je ne connais pas ton nom. – Tiens, voici Mme Florent... voici Nicolau et M. Estrade... voici M. le Maire !... (Rires, exclamations, rumeurs. Bernadette s’est mise à genoux ; ses parents l’embrassent.)

LE MAIRE, imposant le silence. – Permettez, permettez. (Solennel et sévère :) Bourriette, vous ne plaisantez pas ?

BOURRIETTE. – Comment ?

LE MAIRE. – Vous ne vous moquez pas de nous ?... vous ne vous payez pas notre figure ?

BOURRIETTE. – Je n’oserais, Monsieur le Maire.

LE MAIRE. – Alors... pour nous prouver votre sincérité... votre respect des lois... votre amour de la paix publique... je vous prierai de ne pas colporter partout la nouvelle de... l’incident...

PRESQUE TOUS, protestant. – Oh !

LE MAIRE, poursuivant. – Avant... laissez-moi achever... que votre médecin vous ait examiné... et qu’il vous ait permis de voir avec un œil jusqu’à nouvel ordre malade. (Exclamations.)

BOURRIETTE. – Guéri... guéri !... Monsieur le Maire ! Et je n’attendrai pas sa permission pour m’en servir. (On rit.) Si mon œil voit, il voit... et sa science n’y peut rien faire... et j’ai le droit de le crier tout haut... vous ne m’en empêcherez pas.

PRESQUE TOUS. – Bravo ! bravo !

BOURRIETTE. – Et j’ai le droit de dire à cette petite fille que c’est son eau qui m’a rendu la vue... que sans elle, sans sa Dame et naturellement le Bon Dieu, je serais borgne comme devant !

LE MEUNIER. – Bien dit !

PRESQUE TOUS. – Bravo ! bravo !

BOURRIETTE. – Quant au docteur, vous serez bientôt satisfait... Ma fille a couru le chercher... elle doit le ramener à la porte de la petite sainte... Vous n’avez qu’à l’attendre.

PLUSIEURS VOIX. – Le voici... le voici...

 

 

VI. – Entre le Dr Dozous, un peu gêné, mais stupéfait surtout.

 

LE DOCTEUR. – Que me raconte-t-on, Bourriette?

BOURRIETTE, montrant son œil. – Regardez, Monsieur le Docteur.

LE DOCTEUR. – Hum... hum... Cet œil est moins enflammé, en effet... Mais, mon ami, vous ne me ferez pas croire...

BOURRIETTE. – Donnez-moi quelque chose à lire... Je ne suis pas fort savant, mais je lis un peu.

LE DOCTEUR. – Voyons... c’est une plaisanterie... Je ne suis pas ennemi d’une certaine religion... Mais la science... la science... Je suis sûr de mon diagnostic...

BOURRIETTE. – Donnez-moi quelque chose à lire. (Tirant son mouchoir :) Vous banderez mon œil et vous mettrez la main devant.

LE DOCTEUR, après un moment. – Soit ! il ne coûte rien d’essayer... Une seconde ! (Le silence se fait. Le licteur, à l’écart, griffonne au crayon quelques mots sur son agenda, puis le referme, revient vers le carrier, prend son mouchoir, lui bande l’œil.)

BOURRIETTE. – Serrez... serrez.... n’ayez pas peur.

LE MAIRE. – Je propose un second mouchoir... (Il tire le sien.)

BOURRIETTE. – Mettez-en six, mettez-en douze... tous les mouchoirs de Lourdes... mais ne bandez qu’un œil surtout ! (Par amusement tous ont tiré le leur. Le docteur noue aussi le mouchoir du maire.)

LE DOCTEUR, soupçonneux. – Vous ne voyez pas par-dessous ?

BOURRIETTE. – Je vous ai prié d’y mettre la main.

LE DOCTEUR. – Entendu ! entendu ! (Il ouvre son agenda, le présente d’une main et bouche l’œil bandé de l’autre. Profond silence.)

BOURRIETTE. – Un peu plus haut, s’il vous plaît ? Monsieur le Docteur.

LE DOCTEUR, pincé. – Comme ça ? (Bourriette acquiesce. Nouveau silence.)

BOURRIETTE, lentement, comme un écolier. – « Bourriette... a... une... a-mau-rose... in-cu-ra-ble... (Le docteur stupéfait laisse retomber l’agenda.) Donnez la suite ! (Il le rapproche :) « Et... il... ne... gué-ri-ra ja-mais... ! »

LE CHŒUR DES AMIES ET LA FOULE. – Jamais ! jamais ! jamais ! (Explosion de rires.)

LE MAIRE, atterré. – C’est exact.

LE DOCTEUR. – Oui, Monsieur le Maire.

BOURRIETTE. – Aidez-moi à retirer ça ! (Les filles dénouent son bandeau. Éclatant de rire :) J’embrasserai les deux premières... je suis un vieux père, voyons ! Ah, ah, ah, ah, ah ! (Rires, tumulte.)

LE MEUNIER. – On peut donc crier au miracle ! C’est permis maintenant ?

LE CHŒUR DES AMIES. – Miracle ! miracle ! miracle !

LE MAIRE, hors de lui, leur imposant silence. – Vous admettrez, Docteur, que la science peut se tromper ?

LE DOCTEUR. – Certainement. Mais dans le cas présent, cela m’étonnerait, Monsieur le Maire. Le carrier Bourriette était atteint d’amaurose incurable... je ne suis pas le seul à l’avoir constaté. S’il en a guéri, comme il semble, il faut bien reconnaître que la science n’y est pour rien.

LA FOULE. – Bravo ! bravo !

LE DOCTEUR. – Je crois toujours à la science, bien sûr... mais sans doute n’est-elle pas tout ?

M. ESTRADE. – Vous voulez dire qu’il y a autre chose ?

LE DOCTEUR. – Autre chose, c’est ça... Mais je suis trop ému pour y voir clair.

LE MEUNIER. – On vous rendra vos deux yeux, Monsieur le Docteur, comme à Bourriette.

LA DAME, sortant de son silence, à Bourriette. – Quelle joie ! quelle joie ! Permettez que je vous embrasse ?

LE MEUNIER. – Lui aussi ? (Elle se pend au cou de Bourriette.)

LE MAIRE. – Je me retire... Toute la ville est folle... Je suis maire d’une ville de fous.

(Le maire sort. Alors Bernadette, qui n’a pas cessé de prier, se lève.)

BERNADETTE. – Allons à la grotte pour remercier la Dame, n’est-ce pas ?

TOUS. – Oui ! Bernadette ! oui, Bernadette !

(Elle prend la tête du cortège, les jeunes filles chantent un cantique et la procession disparaît.)

 

 

 

 

 

 

SIXIÈME TABLEAU

 

I. – Le rideau fermé, le lecteur reprend sa lecture.

 

LE LECTEUR. – Or, M. le curé de Lourdes se promenait dans son jardin. Il n’est pas de jardin plus simple ni plus charmant qu’un jardin de curé. Les arbres d’agrément, en petit nombre, s’y mêlent aux arbres à fruits ; les fleurs y voisinent avec les légumes, comme le spirituel avec le temporel dans la vie d’un bon chrétien. Tout y demeure à sa place pourtant, précis, distinct : un jardin de curé n’a que peu d’ombrage, parce qu’il sait que le plus important pour lui, pour ses fraisiers, pour ses choux, pour ses roses, c’est encore, comme pour les âmes, la lumière du ciel. (Un temps.) À vrai dire, au mois de février, un jardin, même de curé, vit de promesses invisibles. Pour toute verdure ici, un laurier, quelques fusains, de hautes bordures de buis qui règlent les pas du saint homme. À vrai dire aussi, pas une fraise, pas une rose, si par miracle il en naissait, ne suffirait à distraire de son souci M. le curé Peyramale. Croyez-vous qu’il ignore ce qui révolutionne sa paroisse, ses enfants de Marie, ses dames patronnesses, son suisse, son bedeau ? On n’a pas coupé la langue à sa bonne. Plus elle parle, plus il se tait ; plus il est tenu de se taire. Il n’en pense pas moins. C’est une épreuve surhumaine, même pour un homme peu bavard, que de s’entendre interpeller à tout venant sur une chose qui l’intéresse plus que quiconque et dont il est le seul à Lourdes qui n’ait pas le droit de parler. Il n’a jamais qu’entrevu Bernadette ; il n’est prévenu ni contre elle, ni en sa faveur. Il sait que la Sainte Vierge peut tout faire, même apparaître, encore qu’elle n’en abuse pas ; il n’y a pas si longtemps que sur le mont de la Salette elle a parlé à Mélanie et Maximin. Il sait aussi, hélas ! toutes les contradictions, tous les ennuis qui s’ensuivirent : avouez qu’il est excusable, s’il ne tient pas à avoir les pareils. (Un temps.) Rien ne prouve après tout la réalité du fait merveilleux. Ce n’est pas l’envie qui lui manque, pour Dieu, pour sa paroisse, pour lui-même, d’enquêter en personne, afin d’en avoir le cœur net. Mais il engagerait l’Église. Il ne peut cependant se rendre à la grotte sacs un masque de carnaval ? Il ne sait que faire, que croire. Il vit sur des on-dit. Si son jardin savait parler, dont il bat les allées du matin au soir, il nous dirait le choc de chaque on-dit dans ce cœur et dans cette tête. Non, M. le curé n’aura plus de repos tant qu’il ne tiendra pas la preuve en main de la véracité ou de la fausseté de Bernadette. Il inclinerait vers la fausseté, voici pourquoi : là, franchement, si la petite était sincère ou divinement inspirée, n’aurait-elle pas, dès le tout premier jour, bondi chez son curé pour lui faire part de la chose ? Mais non, la comédie dure environ depuis une quinzaine, la Dame, à ce qu’on dit, a visité Bernadette dix fois, et celle-ci n’a pas trouvé encore une heure pour s’en ouvrir à l’autorité compétente, à l’homme qui a la garde, en ce lieu, du spirituel ? Oh ! mauvais signe ! mauvais signe ! Il prie Dieu ; Dieu ne répond point. Viendra-t-elle enfin ? ne viendra-t-elle pas ? Il a une peur bleue de voir Bernadette venir – et il l’espère toutes les minutes. (Un temps.) Donc, nous le répétons, M. le curé Peyramale se promenait dans son jardin ; c’était le 27 février ; il récitait son bréviaire, quand le portail grinça. Une petite fille s’avança, les yeux baissés, tremblant de tous ses membres, qui s’inclina en lui disant :

 

 

II. – Sur ces derniers mots, le rideau s’est ouvert sur le jardin de M. le curé figuré par un ou deux arbres ; au fond, un petit salon figuré par un paravent et deux fauteuils de velours rouge. M. le curé aussitôt s’avance par la droite en longeant le bord de la scène, et Bernadette par la gauche symétriquement.

 

BERNADETTE. – Je suis Bernadette Soubirous.

LE CURÉ. – Ah bah ! c’est toi, ma pauvre fille ! Suis-moi, nous allons voir. (Il se dirige vers le salon, Bernadette marche derrière lui ; il s’assied à gauche dans un fauteuil ; elle se tient debout à droite.)

LE CURÉ. – Eh bien, voyons ! que me veux-tu ?

BERNADETTE. – La Dame...

LE CURÉ. – Qui, la Dame ?

BERNADETTE. – La Dame de la Grotte... m’a chargée de dire aux prêtres... qu’elle désire avoir une chapelle à Massabielle. Voilà. Je fais sa commission.

LE CURÉ. – Voyons... voyons... je ne te comprends pas...

BERNADETTE. – Je vous répète ce que m’a dit la Dame ce matin : « Allez dire aux prêtres qu’il doit se bâtir ici une chapelle. » C’est pourquoi je n’ai pas tardé à venir.

LE CURÉ. – Une chapelle ! pourquoi ? Quelle est la Dame dont tu me parles ?

BERNADETTE. – Oh ! je ne sais pas, Monsieur le curé ; je ne la connais pas.

LE CURÉ. – Et tu trouves tout naturel de me déranger dans mon presbytère pour me faire une commission de ce genre-là ? N’importe qui te dirait dans la rue : « Va prier Monsieur le curé de fonder un hospice, d’élever une cathédrale ou d’agrandir seulement le cimetière... » tu irais donc ?

BERNADETTE. – Oh ! ce n’est pas la première venue, elle ne ressemble pas aux autres... Si elle ressemblait à quelqu’une, ce serait aux dames du ciel.

LE CURÉ. – Du ciel ? Tu connais donc le ciel ?

BERNADETTE. – Oh non... Monsieur le curé... je l’imagine...

LE CURÉ, surmontant son émotion. – Hem ! hem ! Quel est le nom de cette Dame ?

BERNADETTE. – Je l’ignore.

LE CURÉ. – Tu ne le lui as jamais demandé ?

BERNADETTE. – Plusieurs fois.

LE CURÉ. – Alors ?

BERNADETTE. – Quand je le lui demande, elle sourit, incline la tête, mais ne me répond pas.

LE CURÉ. – Elle est donc muette ?

BERNADETTE. – Non, Monsieur le curé, puisqu’elle m’a dit de venir vous voir. La Dame me parle tous les jours. (Un temps.)

LE CURÉ, s’asseyant. – Eh bien, raconte ton histoire, la première rencontre, la suite. (Lui désignant l’autre fauteuil.) Mets-toi là. (Bernadette s’assied.)

BERNADETTE. – Ce fut le 11 de ce mois, un jeudi, comme nous ramassions du bois. Mes compagnes et moi, nous avions passé la Merlasse... (Elle poursuit tout bas.)

LE LECTEUR. – Pour la centième fois peut-être, mais celle-ci devant un homme qui représente Dieu, elle fit le récit de son aventure. Elle le fit comme elle l’aurait fait devant Dieu, au jugement dernier, au moment de rendre des comptes, et M. Peyramale dut souvent se mordre les lèvres pour ne pas sangloter, car chaque mot perçait sa défiance et descendait jusqu’à son cœur. Il se taisait, il se sentait porté sur un flot limpide, ou soulevé sur une écharpe d’azur par les Anges. Simplicité, pureté, vérité, sagesse, c’était un Ange qui se confessait à lui – et cela le changeait, on n’a pas de peine à nous croire. Or ce fut un nouveau supplice, car plus le brave homme se sentait pris, et moins il devait le paraître. Il fallait qu’il grognât, il fallait qu’il grondât, il fallait qu’il bravât et qu’il éconduisît l’Ange de Dieu. Ah ! ce n’est pas drôle d’être curé quand le miracle tombe chez vous, surtout quand on est près d’y croire. Écoutez-le ; il se lève, tout rouge. (En effet.) L’enfant, effrayée, se lève à son tour. (En effet.) Et il tient les mêmes propos que le procureur, que le commissaire, que M. le Maire de Lourdes, que les folliculaires anticléricaux de l’endroit. Toute l’Église est derrière lui, il n’a pas le droit de la compromettre. Ah ! il en a bien de la peine – et Bernadette, qui est fine, le sent bien.

M. LE CURÉ, bourru. – Oh ! ma pauvre ! ma pauvre ! Cette dame s’est moquée de toi... elle a voulu te rendre ridicule ! Comment as-tu pu prendre au sérieux une personne qui n’a pas de nom, et qui vient on ne sait pas doit, qui marche les pieds nus, qui loge dans un trou de pierre et qui donne des ordres à ton curé ?... voyons ! voyons ! Je ne dis pas que tu mens, ma pauvre petite... mais que tu rêves... que tu es victime du diable ou d’une imagination. Eh bien ? (Bernadette se tait. Il va et vient, puis il s’arrête en face d’elle.) Tu répondras à cette chant que le curé de Lourdes se méfie, qu’il n’est pas dans ses habitudes de traiter des affaires avec des gens qu’il ne connaît ni d’Ève, ni d’Adam. Qu’elle te dise d’abord son nom et qu’elle nous fournisse la preuve que ce nom-là est bien à elle. Si cette Dame existe réellement et si elle a droit à une chapelle, elle me comprendra. Que si elle ne me comprend pas, tu lui diras bien poliment qu’elle peut se dispenser à l’avenir d’envoyer des messages et des messagers à la pure. Voilà. Tu m’as bien entendu. (Bernadette fait oui, de la tête, lève des yeux sur le curé, fait sa révérence et s’en va. Un long moment. Le curé la suit des peux, puis joignant les mains :) Mon Dieu !... mon Dieu !... Ce serait vrai ?... Mon Dieu ! (Et il s’effondre à genoux, la tête dans ses mains sur un fauteuil. Le rideau se ferme.)

 

 

 

 

 

 

SEPTIÈME TABLEAU

 

I. – Le lecteur reprend aussitôt.

 

LE LECTEUR. – Mais un curé n’a le droit de s’attendrir ; c’est un soldat de l’Église de Dieu. En attendant d’y voir plus clair, il renforcera la consigne qu’il a déjà donnée à ses vicaires : sur toute la ligne, abstention. Mais l’événement continue ; les « on-dit » chaque jour l’assiègent. Le lendemain dimanche, douzième extase de la petite fille, devant deux mille spectateurs. Les carriers ont taillé dans le roc un chemin et improvisé un bassin qui retient la source au passage. Pas de réponse de la Dame. Mais le soir une mère en pleurs apporte dans son tablier un enfant en danger de mort, le plonge un quart d’heure dans l’eau, le rapporte glacé, le recouche – et il ressuscite ; c’est Justin Bouhohorts, deux ans. Le surlendemain lundi, 1er mars, treizième extase – sans réponse. Le mardi 2, la Dame renouvelle son ordre et Bernadette sa démarche auprès de M. le curé. « Il faut qu’il se bâtisse ici une chapelle... je veux qu’on y vienne en procession ! » Le rude et bon curé s’emporte ; il lance à la Dame un défi : « Elle t’apparaît au-dessus d’un rosier, dis-tu ? Eh bien ! que son rosier fleurisse ! » Bernadette pourrait répondre : « Et le carrier Bourriette... et le petit Justin ? Un œil qui voit, un cœur qui bat, n’est-ce pas plus beau et plus merveilleux qu’une rose d’hiver qui s’ouvre ? » Elle se contente de s’incliner et de sourire. Mais le rosier ne fleurit pas et la Dame s’abstient de paraître. « Elle se réserve pour le lendemain », se disent les bonnes gens. C’est justement le dernier jour de la quinzaine durant laquelle Bernadette avait promis de se rendre à la grotte chaque matin. On attend un éclat, un nuage d’or, un coup de foudre, une apothéose finale de patronage ou d’opéra ; le préfet, avisé, prescrit un examen minutieux de la caverne : ni feux de Bengale, ni chandelles romaines, ni trappes, ni couloir secret... Mais, à l’aube, vingt mille personnes ; la garnison du fort et la gendarmerie sur pied ; et M. le Maire, son écharpe au ventre. Bernadette s’avance, les yeux baissés, à la suite de deux magnifiques gendarmes, le sabre au clair, qui lui fraient un chemin. Service d’ordre impressionnant – et je ne compte pas les Anges. La foule se tut, Bernadette pria ; son extase dura une heure, visible sur sa face, avec des larmes... Mais ce fut tout : la Dame partit sans adieux, mais sans miracle, sans réponse. Que pensa le Curé ? Les feuilles locales s’en donnaient à cour-joie : le mythe s’était dégonflé, et la Dame, et la sainte aussi. (Un temps.) La Dame en effet accorda vingt jours de triomphe à ses ennemis, vingt jours d’épreuve à ses fidèles. Ceux-ci avaient dressé dans la grotte un autel rustique, portant une statue bénie, la sienne très probablement ; ils y brûlaient des cierges nuit et jour, y entassaient toutes sortes d’offrandes, de l’argent même, qu’une balustrade fragile, à peine un peu plus que morale, devait protéger. Bernadette s’y rendait le soir, avec sa sœur ou une de ses tantes ; elle y priait dans l’ombre. Mais pour le reste, elle allait à l’école, bavardait et jouait avec ses compagnes, tout comme devant ; dans leur troupeau insouciant, elle n’était plus qu’une brebis pareille aux autres. « Fausse alerte, fausse joie, fausse crainte ! tout cela s’éteindra peu à peu », pensait le curé. Et l’on fut au vingtième jour. (Un temps. Au loin une rumeur, des bribes de cantique, puis le silence.)

UNE VOIX, derrière le rideau. – « En ce temps-là, l’Ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée appelée Nazareth, vers une vierge qui était fiancée à un homme nommé Joseph, de la maison de David, et le nom de cette Vierge était Marie... »

DES VOIX, au loin. – Marie... Marie... Marie... (Silence prolongé.)

LE LECTEUR. – C’était la veille de l’Annonciation. Un souffle descendit sur le pays de Lourdes, sur la vallée, sur la montagne et sur tous les pays voisins – et chacun se dit, à part soi : « La Bonne Dame reviendra bien sûr pour sa fête. » Et Bernadette en fut avertie clairement. Et elle pria toute la nuit. Et le peuple se mit en marche. Et elle courut à la grotte dès l’aube et elle ne le vit même pas. Déjà, dans sa niche en forme de gloire, la Dame, toute rayonnante, l’attendait.

 

 

II. – Le rideau s’ouvre sur la grotte de Massabielle ; mais moins largement qu’au second tableau, afin de montrer Bernadette seule, à genoux à la même place, en face de la Dame qu’on ne croit pas ; au fond l’autel rustique et la provisoire statue au milieu des cierges et des ex-voto ; à droite et à gauche derrière le rideau, la rumeur d’une foule énorme.

 

LA PENSÉE INTIME DE BERNADETTE, une voix très pure qui vient d’ailleurs. – Pardonnez-moi, Madame. J’aurais dû être là avant vous, pour vous recevoir... Je me serai levée trop tard... je suis paresseuse... J’ai essayé de courir... j’ai le souffle court... à cause de ma maladie de poitrine... Oui... oui... vous savez tout cela... je ne vous apprends rien, bien sûr... (Un temps.) Vous me pardonnez... vous êtes trop bonne... C’est ça, n’en parlons plus... Je perds mon temps en bavardage. Je n’ai pas trop de temps à moi pour vous admirer... et pour vous aimer... et pour vous dire que je vous aime. (Un temps.) Mais oui... je vous aime... bien sûr... comment donc ne pas vous aimer ? Je vous aime toujours... Je n’ai pas autre chose à dire... Mais c’est le principal... (Un temps.) Non, je n’ai pas été en peine tout ce long temps que vous n’êtes pas venue... Pour être heureuse, il suffit que je pense à vous... J’y pense en jouant, en courant, en faisant la folle... vous ne me quittez pas... partout. (Un temps.) Il faut prier ? Oh ! naturellement... C’est la meilleure des causeries... Voici... je prends mon chapelet. (Bernadette le prend et prie.)

BERNADETTE ELLE-MÊME. – Notre Père... qui êtes aux cieux. (La voix se perd.)

LA FOULE, répondant. – Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien... pardonnez-nous nos offenses... (Le reste dans une rumeur.)

BERNADETTE ELLE-MÊME. – Je vous salue, Marie, pleine de grâce... (La voix se perd.)

LA FOULE, répondant. – Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs... (Le reste dans une rumeur.)

BERNADETTE ELLE-MÊME. – Je vous salue, Marie... (La voix se perd.)

LA FOULE, répondant. – Sainte Marie, Mère de Dieu... (Le reste dans une rumeur. Bernadette continue de prier en silence. Au bout d’un moment, sans interrompre l’égrènement de son chapelet, la voix reprend.)

LA PENSÉE INTIME DE BERNADETTE. – Mais votre nom, pourtant... ? Comment répondre quand on m’interroge ? Ils sont tous là qui me demandent votre nom... et je ne peux pas leur donner... Oh ! je me doute bien... je pourrais dire qui vous êtes... Mais je n’ai pas le droit, tant que vous ne l’aurez pas dit... Vous avez sans doute un nom préféré, un sobriquet, je ne sais pas... un petit nom que vous a donné votre mère... le plus doux de vos noms, ou le plus beau, ou le plus vrai... ? Et c’est ainsi que vous voulez qu’on vous appelle...

BERNADETTE, priant. – Je vous salue, Marie... (La fin, tout bas, réponse en rumeur de la foule, tandis que la voix continue.)

LA PENSÉE INTIME DE BERNADETTE. – Oui... votre nom ?... J’ai peur de me rendre importune... Je vous l’ai bien trop demandé déjà... Mais, voyez-vous, cela les aiderait, cela les convaincrait... Et M. le Curé prétend qu’il a le droit de le connaître... Oh ! c’est un bon homme, ma Dame... et puis, voyez-vous, c’est notre curé... Ainsi... je vous en prie une seconde fois aujourd’hui : donnez-moi votre nom... Je suis bien hardie !... Mais comment faire ? comment faire pour ne pas vous le demander ? (Un temps.) Vous souriez ?... vous inclinez la tête ?... j’aime votre sourire... et votre salutation. Je ne vous fâche pas puisque vous souriez... Mais vous ne voulez pas répondre. Non ? non ?

BERNADETTE, très bas. – Je vous salue, Marie... (Et le reste tout bas. Un temps.)

LA PENSÉE INTIME DE BERNADETTE. – Madame... excusez-moi... Je ne sais pas trop ce que j’ai... Plus je prie et plus je m’entête... Votre nom ! votre nom ! Je sais que je suis indigne, bien sûr, de l’entendre de votre bouche... Mais je suis indigne aussi de vous voir... et je vous vois pourtant... Moi chétive, ignorante, pauvre bergère... moi, la dernière de ma classe... et qui arrive à peine à épeler mon nom à moi... Votre nom... votre nom... pour la troisième fois, Madame, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit... (Un très long temps. La foule sent qu’il se passe quelque chose. Bernadette se tend, se penche comme pour recevoir le nom précieux. Puis elle se prosterne la face dans les mains, de joie, tandis qu’au loin éclate un chant du ciel : la plus pure et la plus ténue des mélodies grégoriennes. Elle demeure un long temps ainsi. Silence absolu.)

 

 

III. – Alors le chœur des amies conduit par Jeanne Abadie déborde du rideau gauche, le chœur des miraculés conduit par Bourriche à droite. Jeanne Abadie se penche sur Bernadette et la relève, puis recule, par discrétion.

 

JEANNE ABADIE. – Excuse-moi...

BERNADETTE, à genoux. – Merci... Vous pouvez parler... Elle n’est plus là. (Elle semble la chercher des yeux.)

LE CHŒUR DES AMIES, l’entourant. – Eh bien ? eh bien ? eh bien ? (Énorme rumeur dans la foule. Bernadette se tait.)

JEANNE ABADIE. – Tu ne nous réponds pas ? tu reconnais bien tes amies ?

BOURRIETTE. – Nous avons le droit de savoir, nous sommes les miraculés... (Les désignant :) Benoîte Cazeaux et Blaisette Soupenne... et le petit Justin, le ressuscité...

BERNADETTE. – Attendez... attendez... (Un long temps.) La Dame a parlé. (Rumeur.) Elle a dit son nom. (Clameur.)

LES DEUX CHŒURS, à la foule. – Taisez-vous par là ! Taisez-vous !

BERNADETTE. – Je l’ai demandé trois fois à la Dame. À la première elle a souri. À la seconde, elle a souri encore. À la troisième, son visage est devenu grave... mais si grave, si grave... que j’ai pensé mourir de crainte !... et j’ai compris qu’elle cédait. Ce devait être un nom terrible... Elle tremblait elle-même, et elle semblait me dire : « Je ne suis rien... Je suis indigne de porter ce nom... d’être ce que je suis... C’est Dieu qui l’a voulu et je n’y ai aucun mérite. » Ensuite, elle joignit les mains et les porta très haut sur sa poitrine. (Bernadette l’imite.) Elle se redressa. (Bernadette se met debout.) Elle regarda le ciel une minute, puis sépara ses mains avec lenteur et, se penchant vers moi, elle me dit, d’une voix tremblante... (Elle a pris la position qu’elle décrit, le tremblement qui la gagne la fait défaillir.)

LE CHŒUR DES AMIES. – Eh bien ? eh bien ? Elle t’a dit ?...

BERNADETTE. – C’est un nom que peut-être vous ne comprendrez pas... Je ne l’ai jamais entendu, je crois... Je ne sais pas ce qu’il veut dire... Il était si beau, si grand et si pur, en sortant de sa bouche... que je n’ai pas demandé plus. Il disait tout... quand elle le disait. Je sais qu’il ne convient qu’à elle... (Elle semble se perdre dans le souvenir de la Dame.)

LES DEUX CHŒURS. – Dis ! dis ! dis ! Bernadette !

BERNADETTE, solennelle. – Elle m’a dit : « Je suis l’Immaculée Conception. »

(À ces mots un énorme cri s’échappe de toutes les poitrines ; des bravos, des hourras !)

UNE VOIX. – L’Immaculée Conception !

LA FOULE. – Marie ! Marie ! Marie !... (On se prosterne.)

BERNADETTE. – C’est bien elle, n’est-ce pas ? Qu’est-ce que cela veut dire ?

M. ESTRADE, s’avançant. – Cela veut dire, petite Bernadette, qu’elle a été conque plus blanche que le lis et que l’agneau, sans la moindre tache, et ce miracle, le Bon Dieu ne l’a jamais fait que pour elle, afin qu’elle fût digne de mettre au monde le Sauveur... Notre très saint Père Pie IX l’a déclaré voici quatre ans. (Rumeur.) Il faut aller en hâte chez M. le Curé pour qu’il ait la primeur de la nouvelle. (Quelques rires.)

BERNADETTE. – Je n’y manquerai pas, Monsieur. (Alors elle se tourne vers la statue provisoire autour de laquelle on vient d’allumer un nouveau faisceau de cires, s’agenouille dos au public. Alors une voix s’élève de la foule.)

LA VOIX. – Ô Marie conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous.

LA FOULE ENTIÈRE. – Ô Marie conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous. (Des cris, des chants... Au loin l’Ave maris Stella éclate. Le rideau se ferme lentement.)

 

 

 

 

 

 

QUATRIÈME ACTE

 

 

HUITIÈME TABLEAU

 

1. – Le lecteur reprend sa lecture.

 

LE LECTEUR. – Après avoir donné son eau, et la vie aux corps, et la foi aux âmes, la Dame avait donné son nom et n’avait plus rien à donner, sinon – toujours – et la foi et la vie. La Dame de la Grotte était bien Notre-Dame, Notre-Dame de Massabielle, Notre-Dame de Lourdes enfin ! Le démon le comprit si bien qu’il dépêcha ses troupes les plus enragées et l’on vit s’agiter autour du rocher des enfants possédés, des jeunes filles en transe et un pullulement de fantômes, des saint Joseph, des saint Pierre, des saint Paul et quantité de Saintes Vierges, secouées d’affreuses convulsions. Or, Dieu laissa faire le diable, ayant besoin de lui pour magnifier son dessein. Pour conseiller aux prêtres la prudence, afin que tout se fît sans eux et qu’aucun soupçon ne les atteignît. Pour exercer en sa petite élue la patience. Pour confondre l’entêtement des athées, la suffisance des savants et la médiocrité des catholiques officiels. Lorsque Bernadette se présenta, le curé radouci dit : « C’est bien ! » mais n’insista pas – et il se contenta de rendre compte à son évêque. Le pouvoir civil prit sa place pour défendre la religion. Il déclara, dans son langage juridique, la dévotion qui naissait formellement « irrecevable », attentatoire à Dieu et à la loi. C’était l’avis du commissaire, du procureur et du préfet de Tarbes. Celui-ci était le baron Massy, commandeur de l’ordre de Saint-Grégoire, s’il vous plaît ! Il s’en ouvrit au ministre des cultes qui lui conseilla de fermer la grotte ou tout au moins d’empêcher l’enfant d’y aller. Mais le préfet se heurta à l’évêque, au saint évêque Mgr Laurence, que le nom de l’Immaculée avait ému. Le préfet passa outre, fit convoquer trois médecins chargés d’examiner l’état mental de Bernadette. Elle n’eut qu’à parler, du ton direct qui est le ton des saints, pour les persuader que si elle n’était pas sainte – ce qui ne les regardait pas – elle était saine. Le 5 avril, lundi de Pâques, on compta neuf mille pèlerins ; le 7 on en compta dix mille, et Notre-Dame de Lourdes apparut ; ce fut ce jour-là que l’enfant, qui tenait un cierge, mit par mégarde sa main sur la flamme et, durant son extase, l’y tint un quart d’heure durant, sans qu’on put constater la moindre trace de brûlure. Le flot de la source bénie, des prières, des cantiques, des miracles, montait toujours. Il fallait en finir. Notre pieux préfet entra dans une grande colère. Au conseil de révision, après le défilé des anatomies montagnardes, il tança vertement les maires du canton, fit appeler le commissaire, et prit un arrêté à exécuter sur-le-champ. M. le Maire de Lourdes, dont le cœur se sentait troublé, tint tête en vain à son supérieur, contresigna l’arrêté pour la forme et pria un de ses adjoints de prévenir M. le curé Peyramale ; en cette occasion, il le flanqua du procureur.

 

 

II. – Le rideau s’ouvre. Comme au sixième tableau, le jardin du curé, avec, au fond, le salon rouge. Déjà, au premier plan, le curé, fermant son bréviaire, s’incline devant M. l’Adjoint et M. le Procureur, ceux-ci en redingote et le tube à la main.

 

LE CURÉ, saluant. – Monsieur l’Adjoint, Monsieur le Procureur...

L’ADJOINT ET LE PROCUREUR, idem. – Monsieur Peyramale.

LE CURÉ. – Qu’est-ce qui me vaut l’honneur de voire visite ?

L’ADJOINT, embarrassé. – Voila... voilà...

LE CURÉ. – Veuillez passer au salon, je vous prie.

L’ADJOINT. – Merci... merci... Nous serons aussi bien ici.

LE CURÉ. – À votre gré.

L’ADJOINT. – Je n’ai que deux mots à vous dire.

LE CURÉ. – Je vous écoute.

L’ADJOINT, de plus en plus embarrassé. – Voilà ! (Il fait tourner son chapeau en parlant.) Il vaudrait peut-être mieux en effet que nous passions au salon... n’est-ce pas ?

LE CURÉ. – Je vous le proposais.

L’ADJOINT, se reprenant. – Non... inutile... (Il se tourne sans cesse vers le procureur qui approuve.)

LE CURÉ. – Soit ! Soit !

L’ADJOINT. – Voici. (Un temps.) Vous n’ignorez pas, Monsieur le Curé... hem ! hem !... que M. le Préfet de Tarbes... hem ! hem !... est venu ce matin à Lourdes... hem ! hem ! pour le conseil de révision...

LE CURÉ. – Je le sais.

L’ADJOINT. – Monsieur le Préfet... comme moi... comme Monsieur le Procureur... (Celui-ci salue.) Comme du reste toutes les personnes de bon sens... hem ! hem ! comme vous-même, Monsieur le Curé... (Il attend une approbation qui ne vient pas.) Hem ! hem ! Je dis comme vous-même...

LE CURÉ. – J’entends, Monsieur l’Adjoint ; mais j’attends pour vous approuver de savoir de quoi il s’agit.

L’ADJOINT. – Évidemment. (Il rit.) Eh bien voilà... voilà !... Donc, Monsieur le Préfet de Tarbes déplore comme nous... les incidents pénibles...

LE PROCUREUR. – Pour ne pas dire scandaleux...

L’ADJOINT. – Qui ont troublé la paix de notre brave petite ville, de nos braves concitoyens, de nos braves populations... depuis qu’une petite fille innocente...

LE CURÉ. – Innocente, en effet.

L’ADJOINT. – Je dis bien innocente, Monsieur le Curé... Elle ne sait pas ce qu’elle fait... elle ne le fait pas par malice... Si elle a l’esprit faible, ce n’est pas sa faute, n’est-ce pas ? Faiblesse du cerveau... chlorose des idées... ou délire anémique... cela se soigne ; ce n’est pas à moi mais aux praticiens de définir son cas.

LE CURÉ. – Cela vaut mieux.

L’ADJOINT. – Enfin, je ne vous l’apprends point, cette innocente créature révolutionne le pays. C’est un fait patent.

LE PROCUREUR. – C’est un fait.

L’ADJOINT. – Vous êtes d’avis comme nous quo ses rêveries, que ses simagrées déconsidèrent chaque jour un peu plus la vraie religion, la saine religion de nos populations pyrénéennes qui... que... (Il ne peut terminer.) Vous m’entendez certainement ?

LE PROCUREUR. – Monsieur le Curé n’est pas sourd. Gomme nous le disait M. le Préfet ce matin : « Le silence même de son curé la condamne. »

L’ADJOINT, riant. – Parfait... parfait... formule excellente... Ah, ah, ah !

LE CURÉ. – Ah ! permettez, Messieurs... vous ignorez mon opinion.

LE PROCUREUR. – Nous la devinons aisément.

LE CURÉ. – Vous n’êtes pas devin, je pense.

LE PROCUREUR. – Oh là ! nous serions-nous trompés ?

LE CURÉ. – Qui sait ?

LE PROCUREUR. – Faudrait-il au contraire appliquer à votre silence le dicton populaire : « Qui ne dit rien consent » ?

LE CURÉ, protestant. – Mais pas du tout !

LE PROCUREUR. – Ce n’est ni oui, ni non alors ? et vous n’êtes ni pour ni contre ? (Geste vague du curé.)

L’ADJOINT, qui a repris son aplomb. – Voyons... voyons... n’obligez pas notre vénérable pasteur à dire tout haut ce qu’il ne veut pas dire. Sa situation est délicate ici. Il ne peut pourtant pas se mettre à dos toutes ses ouailles. (Il rit.) Si M. Peyramale n’a pas protesté jusque-là, s’il laisse s’établir, au mépris de la loi, un culte nettement hérétique dans cette grotte, c’est par un excès de prudence, dont, entre parenthèses, elles ne lui sauront aucun gré. Il compte sur nous pour agir.

LE CURÉ. – Une seconde, s’il vous plaît, Messieurs. Vous n’avez pas qualité ni pouvoir de prononcer sur l’hérésie.

L’ADJOINT. – Cette dame pourtant ?

LE CURÉ. – Je ne sais d’elle que ce que l’on en dit. Je puis cependant affirmer que le seul tort qu’elle ait causé à mes ouailles, jusqu’ici tout au moins, c’est de les faire davantage prier.

LE PROCUREUR. – Vous êtes un étrange pasteur. Si vos ouailles prient Belzébuth, ou Teutatès, ou Vénus Astarté, peu vous importe ?

LE CURÉ. – Rassurez-vous, Monsieur le Procureur. À la grotte, comme à l’église, c’est le Bon Dieu qu’elles prient, tout simplement.

LE PROCUREUR. – Dans ce cas, selon vous, cette Dame serait la Sainte Vierge ?

LE CURÉ. – Je n’en sais rien... nous le saurons un jour, lorsque l’Église en aura décidé...

L’ADJOINT. – Oui-da ! Et quand la vraie religion sera détruite ?...

LE CURÉ. – Cela regarde l’Église, Messieurs. Vous vous mettez bien en peine pour elle. L’Église sait ce qu’elle fait ; elle est plus patiente que vous.

LE PROCUREUR. – C’est ce qui la perdra.

LE CURÉ. – Vous en préjugez à votre aise !

L’ADJOINT. – Voyons ! voyons ! venons au fait. Je me présente aujourd’hui, Monsieur le Curé, au nom de M. le Préfet... qui a derrière lui M. le Ministre des Cultes... Ils savent aussi ce qu’ils font. Ils ont la garde du culte comme vous... et de l’ordre public par-dessus le marché. Parfaitement. Or, M. le Préfet a pris un arrêté que notre commissaire de police doit exécuter sans retard... que vous vous y prêtiez ou non. Je comptais sur votre raison pour lui faciliter la tâche... et je me permets d’y compter encore, bien que vous n’y sembliez pas, en principe, fort disposé.

LE CURÉ. – Nous verrons... nous verrons, Messieurs. En fait, qu’a décidé la préfecture ?

L’ADJOINT, brandissant un papier. – Ordre de dépouiller la grotte de tous les objets de piété – de fausse piété – qui s’y accumulent depuis deux mois ; statue, autel, ex-voto, chapelets et cierges... Qu’il ne reste plus que le roc, nu comme la main !... Ordre de saisir Bernadette dont la santé exige de grands soins et de la diriger sur l’hospice de Tarbes où elle demeurera jusqu’à complète guérison. Voilà ! Pour supprimer le mal, il faut en extirper la cause. (Le curé a baissé ta tête et s’est tu.) Eh bien ?

LE CURÉ, faisant front. – Monsieur l’Adjoint, je respecte la loi. Je rends à César ce qui lui est dû, tant qu’il n’exige rien d’injuste. Quoi que je pense du premier point de l’arrêté, je ne prêcherai point la résistance. Mais mes paroissiens n’en font qu’à leur tête ; ils sont fort excités pour le moment. J’attire votre attention sur les obstacles qu’ils vous opposeront et sur les troubles qui pourront s’ensuivre. (Un temps.) Il en va autrement du second point de l’arrêté. En tant que curé, je me dois à tous, particulièrement aux faibles. La mesure odieuse que vous songez à prendre contre une inoffensive enfant est parfaitement illégale. Faites savoir à M. le Préfet que ses gendarmes me trouveront à la porte des Soubirous et qu’avant de toucher à la petite Bernadette, il leur faudra me passer sur le corps.

L’ADJOINT, épouvanté. – Oh ! Monsieur le Curé !

LE CURÉ. – J’ai dit. Vous êtes prévenus. (S’inclinant :) Je vous salue, Messieurs. (Et il se retire lentement vers le fond.)

L’ADJOINT, criant. – Alors... c’est la guerre civile ? (Mais le curé ne répond pas.)

LE PROCUREUR. – Cela sent mauvais, en effet.

L’ADJOINT. – Je vous l’ai toujours dit : cette affaire finira mal. (S’élançant :) Je cours décommander le commissaire de police.

LE PROCUREUR. – Son beau zèle l’emporte... Je suis sur qu’il est déjà loin...

L’ADJOINT. – Pas chez Bernadette pourtant ? Il doit commencer par la grotte. (S’élançant :) Je cours à la grotte !

LE PROCUREUR. – Je ne vous y suis pas. C’est à vous que revient le soin de faire exécuter ou non l’arrêté inexécutable. J’ai plaidé les droits de l’État devant cet entêté bonhomme. Advienne que pourra. Je m’en lave les mains.

L’ADJOINT, l’arrêtant. – De grâce. Que me conseillez-vous ? Je suis pris entre le Bon Dieu, mes administrés et la préfecture...

LE PROCUREUR. – Demandez à la Dame de vous inspirer ! (Il s’en va guilleret. Le rideau se ferme sur le jardin, laissant l’Adjoint, en vue, qui va et vient sur l’avant-scène.)

 

 

III. – L’adjoint s’élance et va frapper comme à une porte imaginaire, contre le cadre de la scène à droite.

 

L’ADJOINT. – Le commissaire, s’il vous plaît ?

UNE VOIX, au dehors. – Il est sorti. (Il s’élance à gauche en courant. Même jeu à gauche.)

L’ADJOINT. – Le commissaire, s’il vous plaît ?

UNE VOIX, au dedans. – Il n’est plus là. (Même jeu de nouveau à droite.)

L’ADJOINT. – Le commissaire ?

UNE VOIX, au dedans. – Pas vu ! (Même jeu de nouveau à gauche.)

L’ADJOINT. – Le commissaire ?

UNE VOIX, éclatant de rire. – Ah, ah, ah, ah !

L’ADJOINT, éperdu, au public. – Le commissaire, Mesdames et Messieurs ! Personne ici n’a vu le commissaire ?

(Sur ces mots le rideau s’entrouvre pour faire place au meunier Nicolau et à Bourriette le carrier, qui s’avancent bras dessus bras dessous, précédant le chœur des amies.)

NICOLAU. – Moi, je l’ai vu.

BOURRIETTE. – Moi, je l’ai vu.

LE CHŒUR DES AMIES. – Et nous ! – Et nous !

L’ADJOINT, s’élançant vers eux. – Où ? où ? où ? où ?

NICOLAU, désignant la gauche. – Moi, par ici !

BOURRIETTE, montrant la droite. – Moi, par là !

LE CHŒUR DES AMIES. – Partout ! partout ! partout !

NICOLAU. – Il est partout et nulle part.

BOURRIETTE. – Il ne sait plus où donner de la tête...

LE CHŒUR DES AMIES. – Ce pauvre commissaire !

L’ADJOINT. – Vous expliquerez-vous enfin ! Que lui arrive-t-il ? (Éclat de rire général.)

LE CHŒUR DES AMIES, se séparant en deux. – Il veut à tout prix un cheval... Un cheval et une charrette.

NICOLAU ET BOURRIETTE, ironiques. – Et pour quoi faire, Mesdemoiselles ?

LE CHŒUR DES AMIES. – Pour déménager Notre Dame.

NICOLAU ET BOURRIETTE, ensemble. – Et il n’en trouve pas, voilà !

LE CHŒUR DES AMIES. – Le pauvre, le pauvre commissaire !

NICOLAU. – Il se présente chez Castagne, Castagne l’envoie chez Boudoux.

BOURRIETTE. – Il se présente chez Boudoux, Boudoux l’envoie chez Caracosse.

NICOLAU. – Caracosse l’envoie chez Pouey.

BOURRIETTE. – Pouey le renvoie chez Raspienjas.

LE CHŒUR DES AMIES. – Et Raspienjas le renvoie chez Castagne.

TOUS, riant. – Ah, ah, ah, ah, ah, ah !...

NICOLAU. – Toutes les charrettes sont bancales.

BOURRIETTE. – Tous les chevaux ont mal aux dents !

LE CHŒUR DES AMIES. – C’est comme une épidémie générale.

NICOLAU. – Le diable s’y est mis !

BOURRIETTE. – Le diable !

LE CHŒUR DES AMIES. – Le pauvre commissaire ! le pauvre commissaire ! Hélas ! hélas ! hélas ! Ah, ah, ah, ah, ah, eh !... (L’Adjoint, éperdu, va de l’un à l’autre, se bouche les oreilles, entre en fureur. Soudain un cri à l’arrière.)

LA VOIX DU COMMISSAIRE. – Place ! place, mécréants. (On se retourne. Le rideau s’ouvre largement : décor de rideaux.)

LE CHŒUR DES AMIES, à deux voix. – Le commissaire ! Le commissaire ! Avec sa charrette ! Avec son cheval ! (Éclat de rire général.)

 

 

IV. – Le chœur s’est divisé en deux pour laisser passer l’attelage burlesque, composé d’un cheval étique, une vraie carcasse de cheval, et d’une charrette disloquée ; en avant, une vieille femme à demi bossue tire la bête par la bride, et par derrière, le commissaire pousse aux roues.

 

TOUS. – Nos compliments, Monsieur le Commissaire

LE COMMISSAIRE. – Si vous manifestez, je vous dresse un procès à tous.

NICOLAU. – Oh ! nous ne disons rien.

BOURRIETTE. – Nous admirons votre attelage.

LE CHŒUR DES AMIES. – Combien l’avez-vous payé, s’il vous plaît ? (On pousse le cheval qui flageole et la charrette qui oscille. Éclats de rire.)

LE COMMISSAIRE. – Arrière, mécréants !

L’ADJOINT, plus doucement. – Arrière ! (Il s’avance vers le commissaire.)

LE COMMISSAIRE. – Monsieur l’Adjoint !

L’ADJOINT. – C’est moi. Où allez-vous ainsi ?

LE COMMISSAIRE. – Mais à cette grotte ! à la grotte d’enfer ! Voilà tout ce que j’ai trouvé. Vos administrés se moquent de nous. Toutes leurs charrettes et tous leurs chevaux sont malades.

LE CHŒUR DES AMIES, geignant. – Malades ! malades ! très malades !

NICOLAU, montrant la carne. – Le seul cheval qui se porte bien, le voici ! (Rires éperdus.)

LE COMMISSAIRE. – Vous les entendez ?

L’ADJOINT. – Calmez-vous.

LE COMMISSAIRE. – Sans la brave femme que voici, la seul du pays qui ne soit pas folle...

LE CHŒUR. – Hou ! hou !

LE COMMISSAIRE. – La seule qui respecte la loi...

LE CHŒUR. – Hou ! hou ! (La bonne femme baisse la tête et pleure dans son tablier.)

LE COMMISSAIRE. – Nous serions verts.

LE CHŒUR. – Verts ! verts ! verts ! (Entourant la femme :) Hou ! la vilaine ! la vilaine !

LA VIEILLE. – Ça n’est pas ma faute, tout de même... Il m’a dit comme ça que l’on me mettrait en prison...

LE CHŒUR. – Hou ! hou ! hou ! hou ! hou ! hou !

L’ADJOINT. – Ne la bousculez pas, Mesdemoiselles. (Au commissaire :) Et nous, ne perdons pas notre sang-froid. Cela commence mal, fort mal.

LE CHŒUR. – Fort mal ! fort mal ! fort mal !

L’ADJOINT. – Allez-vous vous taire ? (Au commissaire :) Peut-être vaudrai-t-il mieux renoncer... provisoirement.

LE CHŒUR. – Bravo ! bravo ! bravo !

LE COMMISSAIRE. – Moi, je ne renonce pas, Monsieur l’Adjoint au Maire... J’ai l’arrêté du préfet dans ma poche... J’exécute les ordres... (Clameurs indignées. Poussant l’attelage :) En avant ! en avant !

BOURRIETTE, s’accrochant au cheval. – Eh bien non !

LE CHŒUR DES FILLES. – Non ! non ! non !

NICOLAU. – Laissez-les aller... C’est trop drôle. Le ridicule les tuera.

TOUS. – Ah, ah, ah, ah, ah ! – Ah, ah, ah, ah !...

NICOLAU. – Hue, Cocotte !

TOUS. – Hue, Cocotte ! (Le commissaire les menace.)

L’ADJOINT. – Du calme, du calme, commissaire ! – Quel tableau ! (Au public :) J’en ai assez vu... Je m’en vais. (Il sort par la gauche en poussant des « hélas ! »)

(Avec bien des difficultés, la charrette s’ébranle au milieu des rires, fait le tour de l’avant-scène et s’éloigne par le fond. La foule suit. Le rideau se referme sur eux.)

 

 

 

 

 

 

NEUVIÈME TABLEAU

 

I. Le lecteur enchaîne.

 

LE LECTEUR. – Il fallut aussi trouver une hache pour démolir la barrière qui protégeait la statue et l’autel. Ce ne fut pas commode ; il y eut pourtant encore un Judas. Les pauvres femmes qui priaient à la grotte ne purent que protester et que gémir. Le cheval, la charrette et le commissaire avec son butin s’en revinrent sous les huées, et le crieur public fit assavoir aux habitants qu’ils eussent à reprendre les objets leur appartenant, à la mairie. Alors...

(Sur ces mots, le rideau se rouvre et découvre au fond de la scène le cabinet du maire tel qu’on l’a déjà vu au troisième tableau. En même temps la scène est envahie par des femmes du peuple et des jeunes filles (le chœur des ménagères et le chœur des amies) suivies de Bourriette et de Nicolau. L’adjoint et le commissaire se trouvent derrière la table où sont entassés des objets volés. Tumulte et rires. Chacune a son panier au bras.)

 

 

II.

 

LE CHŒUR DES AMIES, saluant. – Monsieur le Commissaire... – Monsieur l’Adjoint !

LE CHŒUR DES MÉNAGÈRES. – Monsieur l’Adjoint ? – Monsieur le Commissaire.

LE CHŒUR DES AMIES. – Nous venons chercher...

LE CHŒUR DES MÉNAGÈRES. – Nous venons chercher...

LES DEUX CHŒURS. – Nus venons chercher notre bien. (Elles entourent la table.)

LE COMMISSAIRE. – Bon... bon... L’une après l’autre, je vous prie.

L’ADJOINT. – Sur deux rangs !

LE COMMISSAIRE. – Sur deux rangs ! (Confusion et rires. Les deux chœurs finissent par se ranger de chaque côté de la scène à la file, en papotant et en riant toujours.)

PREMIÈRE AMIE, s’avançant. – Moi, ce petit cadre... et ce chapelet... et ce bouquet de fleurs artificielles.

PREMIÈRE MÉNAGÈRE, même jeu. – Moi, ce bouquet de fleurs artificielles... et ce petit cadre, et ce chapelet.

L’ADJOINT. – Pas si vite, voyons ! (Aidant le commissaire débordé :) Je vais m’y mettre.

DEUXIÈME AMIE. – Moi, ce petit bout de statue.

DEUXIÈME MÉNAGÈRE. – Moi, trois cierges.

DEUXIÈME AMIE. – Moi, ce bouquet blanc.

DEUXIÈME MÉNAGÈRE. – Moi, ce vase bleu.

DEUXIÈME AMIE. – Moi, ce vase rose.

DEUXIÈME MÉNAGÈRE. – Et aussi ce rosaire avec une croix de métal.

L’ADJOINT ET LE COMMISSAIRE, ensemble. – C’est à vous tout cela ?

DEUXIÈME AMIE. – Bien sûr.

DEUXIÈME MÉNAGÈRE. – Bien sûr.

LE COMMISSAIRE. – C’est bon. Enlevez ! À une autre... (Elles se présentent à quatre en même temps.)

LE GROUPE. – Moi ceci. – Moi cela. – Ce chapelet de corail... – Celui de nacre... – Celui d’ébène... – Moi, celui de noix de coco... (Confusion.) – Pas celui-ci. – Pas celui-là ! – Celui-ci est à moi. – Celui-ci est à elle... – Mais non ! – Mais si !...

L’ADJOINT. – Prenez les deux... vous vous arrangerez...

LE COMMISSAIRE. – Pressons ! (Presque toutes les femmes se pressent à la table.)

LES DEUX CHŒURS, très vite. – Ça... ça... et ça ! – Ça... ça et ça !... – Un chapelet... – Deux cierges... – Un vase... – La statuette... – Ce paquet d’images... – Ce bouquet de lis. (Celles qui sont déjà servies y retournent ; on n’entend plus que des cris inarticulés ; les paniers se remplissent, bientôt débordent.)

L’ADJOINT. – Qu’elles prennent tout... Finissons-en... (Il distribue des objets par poignées, fleurs, chapelets et cierges.)

TOUTES, se les disputant. – À moi ! – À moi ! – À moi ! – À moi !...

LE COMMISSAIRE. – Reste la statue !

UNE FEMME. – C’est moi qui l’ai mise.

LE COMMISSAIRE. – Prenez-la ! (Elle la prend :)

L’ADJOINT. – Et l’autel ?

NICOLAU ET BOURRZETTE, s’avançant. – C’est nous qui l’avons installé.

L’ADJOINT. – Soit ! soit !...

NICOLAU, à Bourriette. – On le charge ?

BOURRIETTE. – On le charge. (Ils le saisissent chacun par un bout.)

TOUS LES AUTRES. – Bravo ! Bravo ! bravo !... Merci, Monsieur le Commissaire.

BOURRIETTE, criant. – Et maintenant, à la grotte ! (Clameur.)

LE COMMISSAIRE. – Comment ?

L’ADJOINT. – Comment ?

BOURRIETTE. – Il faut bien rendre à Notre-Dame ce qui lui appartient... nous ne sommes pas des voleurs...

TOUS. – À la grotte ! à la grotte !

LE COMMISSAIRE. – Mes gendarmes ?... où sont mes gendarmes ?

NICOLAU. – Ils sont allés se rafraîchir.

TOUS. – Ah, ah, ah, ah ! (À ce moment entre le Maire.)

LE COMMISSAIRE. – Je vous prends à témoin, Monsieur le Maire...

LE MAIRE. – Et que voulez-vous que j’y fasse ? Je vous ai conseillé de vous abstenir.

LE COMMISSAIRE. – Bon ! Je vais de ce pas arrêter Bernadette.

LE MAIRE, le saisissant à bras-le-corps. – Ah ! cela ! je vous l’interdis.

LE COMMISSAIRE. – J’irai.

LE MAIRE. – Vous n’irez pas. (À Bourriette et à Nicolau qui s’interposent :) Ne craignez rien, mes braves... Je réponds d’elle, sur ma tête...

LA FOULE. – Vive le maire ! Ah, ah, ah, ah !...

LE COMMISSAIRE, s’écroulant. – Le maire est contre la loi, maintenant ! Où allons-nous !... où allons-nous !

NICOLAU. – Où allons-nous ? À la grotte !

LA FOULE, répétant. – À la grotte !

(Pendant cette discussion, le cortège s’est ordonné, sur deux rangs ; on brandit les bouquets, on allume les cierges ; Bourriette charge l’autel sur sa tête, Nicolau dresse la statue dans ses bras et la procession commence.)

 

 

UNE VOIX, chantant

 

Dame immaculée,

Fontaine de douceur,

Ils t’ont dépouillée,

Pardonne aux vo-o-leurs.

 

 

LE CHŒUR

 

Ave ! ave ! ave Maria,

Ave ! ave ! ave Maria.

 

(La procession fait deux fois le tour de la scène, puis s’en va. Les chants s’éloignent. Le rideau se ferme lentement.)

 

 

 

 

 

 

CINQUIÈME ACTE

 

 

DIXIÈME TABLEAU

 

I. – Le lecteur reprend sa lecture.

 

LE LECTEUR. – C’est ainsi que la grotte fut restaurée et la petite sainte protégée. Chaque soir, en réparation de l’outrage, les jeunes filles et les ménagères de Lourdes renouvelèrent la procession aux flambeaux. Alors, le diable changea ses batteries et appela la science à son secours. Les libres-penseurs du conseil, devant les guérisons indubitables, furent réduits à invoquer les propriétés chimiques de l’eau. Pour rentrer en grâce auprès du préfet, le maire lui transmit leur vœu. C’était une idée de génie. Le préfet confia l’analyse à un sien ami, chimiste-pharmacien, si ce n’est pharmacien-chimiste. Celui-ci conclut, en cinq secs, à la présence naturelle, dans l’H2O en question, de phosphates, de sulfates, de carbonates, de silicates, sans compter les chlorures et les oxydes, bref, plus qu’il n’en fallait pour rendre la vue aux aveugles, pour faire trotter les culs-de-jatte et pour ressusciter les morts. Avec un établissement de bains, un casino, une roulette, Lourdes allait devenir la première station thermale d’une région qui n’en manque pas. À vrai dire, les vertus curatives de l’eau de Lourdes dépassaient de si loin, en fait, celles de Barèges, de Bagnères, de Cauterets et de Saint-Sauveur qu’il convenait de se montrer un peu sceptique. Mais, armé du rapport chimique, le préfet, triomphant, lança un nouvel arrêté.

 

 

II. – Roulement de tambour. Le rideau s’entrouvre et l’on voit le garde-champêtre, en blouse et en bicorne, armé de son tambour, et une longue feuille à la main.

 

LE GARDE CHAMPÊTRE, lisant. – « Avis. – Le Maire de la ville de Lourdes... vu les instructions à lui adressées par l’autorité supérieure. Vu les lois du 14 et 22 décembre 1879, du 16 août 1790, du 19 et 22 juillet 1791... (Le reste se perd.) Considérant... considérant... considérant... (La voix se perd.) Et que d’ailleurs la loi soumet l’exploitation des sources minérales à l’autorisation préalable du Gouvernement... (Un temps.) Arrête : Article Ier. – Il est défendu de prendre de l’eau de la dite source. (Rumeur.) – Article 2. – Il est également interdit de passer sur le communal dit rive de Massabielle. (Rumeur plus forte.) – Article 3 : – Il sera établi à l’entrée de la grotte une barrière en planches pour en empêcher l’accès. (Clameurs.) Des poteaux seront également placés qui porteront ces mots : « Défense... » (La fin se perd dans le tumulte. Puis :) – Article 4. – Toute contravention au présent arrêté sera poursuivie conformément à là loi... (Le tumulte est indescriptible.) Fait à Lourdes... le maire...» (Roulement de tambour et clameurs. Le rideau se referme sur le garde champêtre.)

 

 

III.

 

LE LECTEUR. – Ce fut une révolution. Le soir même, une foule énorme, en tête les ouvriers des carrières, leur marteau sur l’épaule, marcha vers la grotte fièrement, au chant scandé des litanies. (Piétinement derrière le rideau.)

DES VOIX, au loin, chantant. – « Virgo purissima. – Ora pro nobis. – Virgo castissima. – Ora pro nobis.... etc. » (Elles s’éteignent avec les pas.)

LE LECTEUR. – Le pré interdit fut foulé, la barrière fut renversée. On eut beau y placer des gardes, elle s’écroula le 17 juin ; elle s’écroula le 27 juin ; et encore le 5 juillet. Cela aurait pu finir dans le sang, mais le curé apaisa les carriers rebelles. Rien pourtant n’arrêta le pèlerinage ; on priait devant la barrière et voilà tout. Des jeunes filles, des commères frondeuses, trompant la surveillance du gardien, prenaient plaisir à forcer la consigne ; les procès-verbaux tombaient comme grêle ; mais les délinquantes ne se lassaient pas. (Un temps.) Le 3 juin, la petite voyante avait reçu son Dieu pour la première fois. Elle le reçut le 16 juillet encore, en la fête du Mont-Carmel. À la fin de l’après-midi, comme elle priait à l’église paroissiale, elle fut avertie que la Dame la réclamait. Elle courut au rendez-vous, mais ne passa pas la barrière : l’Immaculée la saluait et lui souriait par dessus. Son dernier salut, son dernier sourire. Dieu avait gagné la partie : trois mois plus tard, la barrière tombait.

 

 

IV. – Le rideau s’ouvre sur le commissariat simplifié, tel qu’on l’a vu au second acte, mais cette fois au milieu de la scène. Derrière la table, assis, le procureur, le commissaire. L’adjoint va et vient autour. À droite, debout, le garde champêtre, un vieil agenda et des papiers en main.

 

LE COMMISSAIRE. – Combien de procès-verbaux, ce matin ?

LE GARDE CHAMPÊTRE. – Sauf votre respect... vingt-sept, Monsieur le commissaire...

LE PROCUREUR. – Vingt-sept !

L’ADJOINT. – Vingt-sept !

LE GARDE CHAMPÊTRE. – Un de moins qu’hier, sauf votre respect.

LE COMMISSAIRE. – C’est encore vingt-sept de trop.

LE GARDE CHAMPÊTRE. – Oh ! je ne tiens pas à en faire... J’en ferai moins si vous voulez... (Il rit.)

LE COMMISSAIRE. – Silence. Je ne plaisante pas. (Un temps.) Entre parenthèses, on m’a averti que vous récitiez votre chapelet dans cette grotte.

LE GARDE CHAMPÊTRE. – Quand il n’y a personne !

LE COMMISSAIRE. – Quelqu’un vous a vu cependant. Et c’est ainsi que vous donnez l’exemple ?

LE GARDE CHAMPÊTRE. – Le temps me dure, Monsieur le commissaire. Il faut bien faire quelque chose pour passer le temps !

LE COMMISSAIRE. – C’est bon. Les noms !

LE GARDE CHAMPÊTRE, lisant sur son carnet. – Hem hem ! Isabelle Boudoux.

L’ADJOINT. – Naturellement.

LE GARDE CHAMPÊTRE, lisant. – Et puis la femme à Caracosse.

L’ADJOINT. – Oh ! celle-là !

LE PROCUREUR. – La troisième contravention

LE GARDE CHAMPÊTRE. – La fille à Raspienjas... la mère Pouey...

LE COMMISSAIRE, impatienté. – Donnez ! donnez ! Toutes récidivistes !

LE PROCUREUR. – Il faut les saler, voyez-vous. Le juge de paix est trop bon. Un exemple soigné : quinze jours de prison... le renvoi en correctionnelle... ou aux assises.

L’ADJOINT. – En aurait-on le droit ?

LE PROCUREUR. – Le droit, c’est nous qui le faisons ! Il faut qu’on en finisse. À Paris, on montre les dents... Notre préfet est intraitable... Le scandale est en train de devenir universel ! Nous allons tous sauter au bout du compte ! Et nous ne l’aurons pas volé.

L’ADJOINT. – Calmez-vous, mon cher procureur... Toutes ces femelles sont possédées. Quand le diable aura assez d’elles, il s’en ira.

LE PROCUREUR. – Vous croyez au diable maintenant

L’ADJOINT. – On y croirait à moins !

LE COMMISSAIRE, au garde. – Votre liste, voyons, votre liste. Rien que des indigènes du pays ?

LE GARDE CHAMPÊTRE, gardant sa liste. – Non justement, Monsieur le commissaire. Je dois vous prévenir... Le gros bonhomme passe encore ! Un journaliste, à ce qu’il dit... ça ne vaut pas cher... Mais la dame... la dame ! (Il se gratte la tête.)

LE COMMISSAIRE. – Quel gros bonhomme ?... et quelle dame ?...

LE GARDE CHAMPÊTRE. – Pas celle de la grotte, bien sûr... Une dame en chair et en os... Enfin... enfin...

L’ADJOINT. – Commençons par le gros bonhomme.

LE GARDE CHAMPÊTRE. – Oh ! celui-là ! Un bouffi et un malappris... qui m’a dit comme ça qu’il avait bien lu la pancarte... mais qu’il entrait quand même.

LE PROCUREUR. – Mais il vous a laissé son nom ?

L’ADJOINT. – Quel est son nom ?

LE GARDE CHAMPÊTRE. – Oh ! un nom comme tous les noms... un nom qui ne dit rien. Je ne sais pas si j’ai bien mis les lettres... c’est à peu près ça en tout cas. (Il tend un papier.)

LE COMMISSAIRE, déchiffrant avec peine. – Lou...is... Veu... yot...

LE PROCUREUR, bondissant. – Louis Veuillot !

L’ADJOINT. – Louis Veuillot !

LE PROCUREUR. – Le rédacteur en chef de l’Univers !...

LE GARDE CHAMPÊTRE. – C’est ca ! vous le connaissez donc ?

LE PROCUREUR. – Oui... mon ami... une plume terrible... une plume d’acier... Quand on est au bout de sa plume... (Au maire :) Alors, Monsieur l’Adjoint au Maire, il va falloir poursuivre Louis Veuillot ?

L’ADJOINT. – Nous sommes frais ! (Tumulte. Ils vont et viennent tous les deux.)

LE COMMISSAIRE, au garde. – C’est tout pour aujourd’hui ?

LE PROCUREUR, persiflant. – Bonne journée !

LE GARDE CHAMPÊTRE. – Mais non... mais non... Monsieur le Commissaire... Il y a cette dame encore... la gouvernante... (Il s’arrête.)

LE COMMISSAIRE. – Quoi ?

LE GARDE CHAMPÊTRE. – Oh ! vous savez... une dame bien gentille, en deuil, avec deux jeunes filles très bien. Même que, quand je l’ai avertie... et que je lui ai dressé procès-verbal... elle m’a répondu : « Je vous remercie. » Et elles ont bu à la fontaine... Et elles ont cueilli deux ou trois feuilles du rosier... Et elles ont dit leurs prières.

L’ADJOINT, LE PROCUREUR, LE COMMISSAIRE. – Le nom ! le nom !

LE GARDE CHAMPÊTRE. – Je lui ai tendu mon papier... et elle l’a mis dessus de sa main blanche. Elle n’est pas fière, vous savez... Elle a dit ça tout simplement.

LES AUTRES. – Mais quoi ?

LE GARDE CHAMPÊTRE. – « Je suis la femme de l’amiral Bruat...

L’ADJOINT, inquiet. – Bruat ?

LE PROCUREUR, comprenant. – Tu dis Bruat ?

LE GARDE CHAMPÊTRE, achevant. – La gouvernante... du prince impérial... (Stupeur.)

LE COMMISSAIRE, sidéré, au procureur. – ... Du prince impérial ?

LE PROCUREUR. – Énorme, énorme, énorme ! (Un temps. Le maire s’écroule.) Eh bien ? qu’en dites-vous, Messieurs ? Nous avons contre nous la Cour et la Presse, l’Univers et les Tuileries ! et nous instrumentons contre eux !

LE COMMISSAIRE, pâle et tremblant. – Les... Tuileries ? les Tuileries ? (Bondissant sur le garde champêtre :) Dehors ! dehors ! allez-vous sortir, malheureux !

LE GARDE CHAMPÊTRE. – Mais... je n’y suis pour rien.

LE COMMISSAIRE. – Au large ! (Il le jette dehors. Un long temps froid. Il se rassied.) Monsieur l’Adjoint, devons-nous donner suite... à... à...

L’ADJOINT. – Cela regarde Monsieur le Préfet, mon ami. Prévenez-le... moi, je me mets au lit. Et, si ça continue, je démissionne. Bonsoir, Messieurs... bonsoir... (Le rideau se ferme rapidement.)

 

 

V.

 

LE LECTEUR. – Le préfet n’était pas au bout de ses déboires. Ayant demandé à des compétences une analyse plus sérieuse de l’eau, il lui fallut s’entendre dire que ce n’était que de l’eau de fontaine, agréable et légère, mais dépourvue totalement de sels actifs, partant de valeur médicale. Le rapporteur ajoutait avec ironie : « Elle peut être bue sans inconvénient. » Adieu le casino ! les thermes ! la roulette ! À quelque temps de là, l’empereur, averti, télégraphia de Biarritz au préfet de Tarbes un ordre aussi impératif qu’impérial, celui de rouvrir la grotte aux fidèles. (Roulement de tambour. La voix du garde champêtre derrière le rideau :)

LE GARDE CHAMPÊTRE. – « Avis. – Le maire de la ville de Lourdes... Vu les instructions à lui adressées par l’autorité supérieure... Arrête : L’arrêté pris par lui le 8 juin 1858 est rapporté... » (La fin se perd dans une grande clameur de rires. Roulement de tambour. Une clameur encore, puis le silence.)

 

 

 

 

 

 

ONZIÈME TABLEAU

 

 

LE LECTEUR, enchaînant. – L’Église patientait. L’Église méditait. L’Église se prononça la dernière, quand il fut patent, évident, éclatant pour tous – hormis pour ceux qui ne veulent pas voir – que Dieu avait conduit sans elle, jusqu’à sa fin triomphale, l’évènement. Sans son action politique. Sans son action temporelle. Mais non sans ses prières, sans ses prières redoublées, qui n’avaient cessé un seul jour de réclamer les lumières de l’Esprit-Saint. Le 1er août 1858, Mgr l’évêque de Tarbes avait constitué une commission chargée d’examiner les faits, de recueillir les témoignages, d’éprouver les acteurs du drame, de déconcerter les témoins. Bernadette comparut à la fin de novembre. L’enquête ecclésiastique ne dura pas moins de quatre ans ; le temps seul pouvait décider de la réalité des guérisons miraculeuses. Les quatre ans écoulés, les aveugles guéris voyaient toujours et d’autres yeux s’ouvraient sans cesse. Ce fut donc le 18 janvier de l’an 1862, en la fête de la chaire de Saint-Pierre à Rome, que Sa Grandeur Monseigneur Laurence, évêque de Tarbes, lança son mandement à la face du monde païen. (Ici, le rideau pourrait s’entrouvrir sur l’évêque de Tarbes, coiffé de la mitre et portant la crosse. À son défaut, on entendra sa voix. Musique liturgique.)

L’ÉVÊQUE. – Le Saint Nom de Dieu invoqué, les lumières du Saint-Esprit et l’assistance de la Très Sainte Vierge... Nous avons déclaré et nous déclarons ce qui suit : – Nous jugeons que l’Immaculée Marie, Mère de Dieu, a réellement apparu à Bernadette Soubirous, le 11 février 1858 et les jours suivants, au nombre de dix-huit fois, près de la ville de Lourdes, dans la grotte de Massabielle ; que cette apparition revêt tous les caractères de la vérité, que les fidèles sont fondés à la croire certaine. Nous soumettons humblement notre jugement au Souverain Pontife, qui est chargé de gouverner l’Église universelle. Oui, le doigt de Dieu est ici ! (Chœur liturgique. Le rideau se referme.)

LE LECTEUR. – L’Église répondait. Elle accordait à la Dame de Lourdes son sanctuaire, ses offices, ses processions. Pour connaître la suite, il suffira d’y aller voir. En vain la laideur, le négoce et la médiocrité firent alliance, le fief reconquis par Marie tint bon, pour rassembler sur son sol privilégié toute la France, toute la terre, autour de cette fontaine de grâces qui semble ne devoir jamais tarir. – Or, Bernadette avait grandi et elle était rentrée dans l’ombre. Sa mission était finie et son calvaire commençait.

 

 

II. – Le rideau s’ouvre sur un carré de mur blanc, avec un crucifix : une salle de l’hospice tenu par les Sœurs de Nevers, à Lourdes. Quatre chaises de paille, occupées par la Supérieure, deux jeunes Sœurs et Bernadette ; celle-ci est en noir, avec un petit bonnet. Les aiguilles courent dans le linge blanc.

 

BERNADETTE. – Ah ! c’était drôle... c’était drôle... cet oiseau avec un ruban autour du cou !... (Elle rit.)

LA SUPÉRIEURE, doucement. – On ne rit pas si fort ici.

BERNADETTE, se reprenant. – Pardon... Je n’y pense jamais, ma mère. Je tâcherai de faire attention.... je vous promets.

LA SUPÉRIEURE. – Ce n’est pas tout que de promettre, il faut tenir... Il faut ce qu’on appelle prendre sur soi.

BERNADETTE. – Je sais, ma mère... Mais ça n’est pas facile.

LA SUPÉRIEURE. – Rien n’est facile, mon enfant. (Bernadette est prise d’une quinte de toux.) Voyez-vous, vous êtes punie... cela vous fait fausser. (Bernadette s’essuie la bouche avec son mouchoir.) Vous n’avez pas craché de sang ?

BERNADETTE. – Oh non !

LA SUPÉRIEURE. – Eh bien ! ne parlez plus de cinq minutes. (Long silence. Au loin les cantiques d’un pèlerinage.) Le pèlerinage de Tours, aujourd’hui ?

PREMIÈRE SŒUR. – Oui, ma mère, de Tours. (La sœur portière paraît à gauche.)

LA SŒUR PORTIÈRE, saluant. – Ma mère, c’est pour le parloir. On demande encore Bernadette.

DEUXIÈME SŒUR. – Encore ? (La sœur portière salue et se retire. Bernadette hésite.)

LA SUPÉRIEURE. – Allez, ma fille. La bonne cause vous réclame.

BERNADETTE, se levant. – Oh ! ma mère, ça ne m’ennuie pas... Je leur conterais bien mon histoire toute la journée... même toute la vie... Si j’étais sûre qu’on m’écoute, au moins ! Ils ouvrent des yeux ronds comme à la foire, devant un singe ou un lion en cage...

LA SUPÉRIEURE. – C’est que vous êtes une curiosité ! (Bernadette proteste.) Il faut en prendre votre parti... en accepter les conséquences... sans cependant en tirer vanité. Pas plus qu’un lion d’être un lion... un singe d’être un singe... ils n’ont pas demandé à l’être, n’est-ce pas ? Ni vous non plus. (Elle sourit.) Remplissez bien votre fonction... Dieu fera le reste. Quand vous ne toucheriez qu’une âme sur cinq cents, ce serait encore merveilleux... Une âme, c’est grand comme le monde.

BERNADETTE. – Oui, ma mère.

LA SUPÉRIEURE. – Allez donc. (Bernadette sort. Les religieuses se remettent à leur ouvrage. Un temps.)

 

 

III.

 

LA SUPÉRIEURE. – Comment la trouvez-vous ?

PREMIÈRE SŒUR. – Oh ! ma mère, toujours pareille... Des hauts... des bas... Un miracle perpétuel. On croit qu’elle va mourir... elle se relève.

DEUXIÈME SŒUR. – Elle aurait besoin de ménagements. Je ne crois pas qu’elle supporte la sainte Règle. Si jamais elle entrait au couvent...

LA SUPÉRIEURE. – Elle n’y est pas. Bien qu’elle mène à peu près ici la vie d’une religieuse, ce n’est tout de même pas si strict.

PREMIÈRE SŒUR. – Il vaut mieux que nous la gardions.

LA SUPÉRIEURE. – Nous ne le pourrons pas longtemps, sans doute. Nous l’avons mise à l’abri pour quelques années – à moitié seulement du reste – de la curiosité implacable des voyageurs et, il faut bien le dire aussi, de la misère noire qui est le lot de sa famille. Un jour ou l’autre, elle y devra rentrer, bien qu’elle eût préféré rester chez nous comme servante... Mais, comme vous savez, les servantes de l’Ordre sont toutes liées par des vœux... Aucune exception...

PREMIÈRE SŒUR. – On devrait aider ses parents, ma mère.

LA SUPÉRIEURE. – La chose est impossible justement. Dieu a fait encore là un miracle qui n’est pas mince. Ces pauvres gens ont pour principe de ne pas accepter un sou, afin qu’il ne soit pas dit qu’ils spéculent sur Bernadette. Le diable leur aurait bien offert une fortune, et il n’est pas certain qu’il n’est pas venu les tenter, afin qu’on mette en doute leur parole. Ils préfèrent mourir de faim.

DEUXIÈME SŒUR. – C’est admirable.

PREMIÈRE SŒUR. – Les parents d’une sainte participent un peu à sa sainteté.

DEUXIÈME SŒUR. – C’est-à-dire, ma sœur, que Dieu ne leur ménage pas ses grâces.

LA SUPÉRIEURE. – Ceci serait plus juste... mais ne dites pas une sainte, mes enfants ; elle ne l’est pas. L’Église seule a le droit de la dire telle... quand elle sera morte et quand elle l’aura prouvé.

DEUXIÈME SŒUR. – Mais, ma mère... pourtant... n’a-t-elle pas vu la Sainte Vierge ?

LA SUPÉRIEURE. – Cela ne fait plus aucun doute. Mais c’est un don de Dieu et vous savez que Dieu donne gratis.

PREMIÈRE SŒUR. – Le Bon Dieu n’eût pas fait ce don à une méchante fille, ma mère ?

LA SUPÉRIEURE. – Non, je ne le crois pas. Il a choisi ici une âme pure, une âme blanche, une âme simple, la plus simple que j’aie eu l’honneur d’approcher. Peut-être a-t-il voulu, en lui envoyant sa Très Sainte Mère, l’élever peu à peu à la perfection des saints. Mais rien ne dit qu’elle y parvienne... Car il faudra encore qu’elle s’y prête et que le monde ne l’en détourne pas. C’est le secret de Dieu. Plus elle aura reçu de grâces... plus elle devra mériter. Je l’envie... et la plains... Dieu a mis une lourde charge sur ses épaules. (Un temps.)

DEUXIÈME SŒUR. – Ce qui m’étonne, moi, c’est qu’elle reste toujours la même. Elle rit, elle plaisante, la moindre chose la distrait. Elle ne paraît pas même regretter les visites de Notre Dame. « C’est fini ? C’est fini. » Elle ne la voit plus, bien sûr !

LA SUPÉRIEURE. – Elle ne la voit plus.

DEUXIÈME SŒUR. – Cela devrait la rendre triste ! Quand on a vu le ciel, rien ne devrait plus exister.

PREMIÈRE SŒUR. – À moins que l’on n’en garde dans les yeux le rayonnement toute sa vie... On voit tout à travers et tout paraît beau !

LA SUPÉRIEURE. – Allons ! allons ! n’essayons pas de pénétrer ce qui est pour nous un mystère... ce que Dieu ne nous a pas jugées dignes même d’entrevoir. Nous ignorons la plupart des secrets que Marie a pu déposer dans cette âme. Laissons germer le grain : si Dieu le veut, il fleurira. N’en veuillons pas surtout à notre petite sœur, de demeurer une enfant naïve et rieuse... Je ne veux plus lui reprocher son rire désormais. Car elle souffre, mes enfants... elle souffrira toute sa vie. De plus en plus, si Dieu l’aime autant que je crois, s’il veut encore se servir d’elle. Dieu l’a placée d’abord très haut dans sa lumière... Il peut vouloir la pousser très profond, très bas dans son obscurité. – En somme, elle n’a plus de place sur terre. Qu’elle suive sa voie dans le monde ou bien dans le cloître, une voie étroite, une voie médiocre, presque personne ne la comprendra. – Elle aurait dû mourir en nous livrant le secret de l’Immaculée. Elle a ému l’univers tout entier ; l’univers tout entier vient prier où elle pria. Cela suffit. Personne n’attend plus rien d’elle – excepté Dieu – et elle n’est plus bonne à rien. (Un temps.) Prions pour elle, mes enfants.

 

 

IV. – Les religieuses se recueillent. Au bout d’un moment entre Bernadette. Elle a le visage changé ; ses yeux rayonnent. Au moment de reprendre son ouvrage, elle hésite puis se tourne vers la Supérieure et dit :

 

BERNADETTE. – Je voudrais vous parler, ma mère... À vous seule... (Aux sœurs :) Vous m’excuserez ?

LA SUPÉRIEURE, aux sœurs. – Retirez-vous un moment, s’il vous plaît. Je vous rappellerai. (Les sœurs se lèvent, saluent et se retirent. À Bernadette :) Eh bien, ma fille ?

BERNADETTE. – Probablement que vous vous souvenez, ma mère, de la visite ici de Monseigneur l’Évêque de Nevers, il y a un an. (La Supérieure acquiesce.) Je suis une ignorante et je n’ai aucune fortune. Je ne sais même peut-être pas assez bien prier pour faire une sœur. Mais Sa Grandeur m’a dit que si je me sentais la vocation, on pourrait s’arranger quand même... On passerait sur la dot et les autres choses... La maison mère de votre Ordre me recevrait. C’était là une grande faveur... je l’en ai bien remercié au moment... (Un temps.) J’ai réfléchi un an, devant Dieu et la Sainte Vierge... Aujourd’hui... mon parti est pris. (La Supérieure se lève et cache en vain son émotion.) Si la chose est faisable, si vous jugez que je n’en suis pas trop indigne, je vous prierai d’écrire à Sa Grandeur que je désire de vivre et de mourir sous le voile des religieuses qu’il dirige. (Elle tombe à genoux, aux pieds de la Supérieure. La Supérieure la relève et l’embrasse.)

LA SUPÉRIEURE. – Relevez-vous, ma chère fille... Que le ciel soit béni ! Je priais pour ce jour depuis un an. (Elle essuie ses yeux.)

BERNADETTE. – Ma mère... je vous dirai tout... Je me croyais bien décidée... mais j’hésitais encore... à cause... du départ...

LA SUPÉRIEURE. – Pour Nevers ?

BERNADETTE. – Pour Nevers. Mon père... ma mère... mes frères et mes sœurs... Vous aussi, ma mère... et vos religieuses... mon autre famille, n’est-ce pas ? (Un temps.) Mais surtout... la grotte... Ne plus voir la grotte... la grotte où... (Elle tombe en sanglotant dans les bras de la Supérieure.)

LA SUPÉRIEURE. – Voyons... voyons...

BERNADETTE, se reprenant. – Pardonnez-moi, ma mère. Oui, j’hésitais encore... Et puis en faisant mon récit... le dernier là... devant de bonnes gens – ah ! ceux-là y croyaient, ma mère, cela leur faisait quelque chose de se trouver devant la malheureuse qui avait vu la Très Sainte Vierge sans le mériter – je me suis trouvée si heureuse... et si glorieuse... si attachée à ce bonheur... à ce souvenir... que j’ai bien compris qu’il fallait tout rendre... ou que le Bon Dieu me le reprendrait. Alors, j’ai dit : « Oui » en moi-même... « Oui, mon Dieu ! oui, mon Dieu... Comme vous voudrez !... » (Elle est debout, les yeux au ciel ; des larmes serpentent sur son visage. Elle semble faiblir, la Supérieure la soutient.)

LA SUPÉRIEURE. – Allons ! venez le remercier ! (Elle l’entraîne vers la gauche et dit en coulisse :) Rréjouissez-vous pour votre sœur Bernadette, mes chères filles. Vous pourrez bientôt l’appeler Sœur Marie Bernard. (Elles sortent. Un petit harmonium chante au loin. Le rideau se ferme.)

 

 

 

 

 

 

DOUZIÈME TABLEAU

 

I. – Le lecteur enchaîne.

 

LE LECTEUR. – Bernadette devait partir le 4 juillet au matin. La veille au soir, elle se rendit à la grotte, non pour y triompher – le monde ignorait son départ – mais pour y prendre sur le lieu mesure de son sacrifice. Il le fallait expressément. Il fallait que la petite bergère de Bartrès tînt encore par toutes ses fibres à sa terre, à sa terre natale et à sa terre maternelle, à sa terre deux fois natale et maternelle par la venue de la Reine du Ciel. Il fallait que son cœur, depuis huit ans rivé à cette roche et ne battant qu’à son contact, en fût brusquement arraché et acceptât de ne plus battre. Il fallait qu’elle renonçât à tout ce qui la distinguait de ses compagnes, que la confidente abdiquât en elle et ne gardât de la merveilleuse présence qu’un frêle et fuyant souvenir. Il fallait peut-être qu’elle oubliât, qu’elle en vînt à douter de ses yeux et de sa mémoire, qu’elle fût seule enfin, la plus seule et la plus abandonnée des créatures, après avoir lié commerce intime avec le ciel.

 

 

II. – Musique très discrète. Le rideau s’ouvre sur la grotte toute étincelante de cierges ; cette fois le trou du rocher où se tenait, invisible pour nous, la Dame, est occupé par la statue que l’on connaît. Silence. Bernadette s’avance, son chapelet à la main, suivie des deux jeunes religieuses.

 

BERNADETTE. – Je vous salue, Marie, pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni...

LES DEUX SŒURS. – Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs... (Alors Bernadette, soudain, tombe à genoux devant la grotte.)

BERNADETTE, d’un cri. – Ô ma mère ! ô ma mère ! comment pourrais-je vous quitter ? (Elle se prosterne la face contre terre. Les deux Sœurs se penchent sur elle.)

PREMIÈRE SŒUR. – Bernadette, ma sœur Bernadette... Soyez courageuse, ma sœur. (Elle la redresse.)

DEUXIÈME SŒUR. – Vous savez bien que la Très Sainte Vierge est partout... et que partout elle sera votre mère.

BERNADETTE. – Je le sais... je le sais...

PREMIÈRE SŒUR. – Vous la verrez aussi là-bas. On lui fera une grotte dans le jardin, avec une statue toute pareille.

BERNADETTE. – Ah ! la statue !... ce n’est pas elle, vous savez... elle ne lui ressemble guère.

DEUXIÈME SŒUR. – Allons, soyez raisonnable... priez !

BERNADETTE. – Je ne peux plus... je ne sais plus quoi faire. (Long silence. Elle reste accroupie, elle regarde, elle écoute.)

 

 

     LA VOIX DU GAVE

 

     Cailloux gris, cailloux blancs,

Je n’ai pas d’autre prière.

    Cailloux gris, cailloux blancs,

Je la dis par tous les temps.

 

BERNADETTE, des larmes dans la voix. – Le gave... je ne l’entendrai plus... La Bonne Dame aimait l’entendre... (Un temps.) Je ne pourrai plus baiser le rocher... où ont posé ses beaux pieds blancs... (Un temps.) Et je ne pourrai plus me dire : Voici l’endroit où j’étais quand elle est venue... quand elle m’a souri... quand elle m’a parlé... (Elle baise le sol.) Jamais plus... jamais plus... D’abord... elle est partie... À présent, c’est moi qui pars... Il n’y aura plus rien... plus rien...

PREMIÈRE SŒUR. – Il y aura toujours des prières ici.

DEUXIÈME SŒUR. – Des cierges.

PREMIÈRE SŒUR. – Des sacrifices.

DEUXIÈME SŒUR. – Des miracles !

PREMIÈRE SŒUR. – Nous viendrons tous les jours pour vous, je vous le promets.

DEUXIÈME SŒUR. – Tous les jours !

BERNADETTE. – Merci... Mais je suis une ingrate... Ce ne sera pas la même chose malheureusement.

PREMIÈRE SŒUR. – Allons, relevez-vous ! Partons ! La Mère Supérieure nous a recommandé de ne pas prolonger notre visite. Cela ne vous vaut rien...

BERNADETTE. – Ma sœur, une minute encore !

PREMIÈRE SŒUR. – Soit ! mais après, vous serez sage.

BERNADETTE, à la Sainte Vierge. – Ô ma Mère... ma Mère... Où êtes-vous ? ne reviendrez-vous pas ? Je m’en vais à Nevers... Vous irez me rendre visite ? Si c’est trop demander, ma Mère, faites... faites... que je n’oublie pas ! Tout... que j’emporte tout... le gave, la grotte, la fontaine... et vous surtout, ma Mère... (Un temps.) Je vous salue, Marie... je vous salue, Marie... je vous salue, Marie... (La voix s’éteint. Elle reste hagarde, les yeux ouverts. Un temps.) J’ai été si heureuse ici !... oui, trop heureuse... C’est vrai, ma Mère, que vous ne m’avez pas promis de me donner le bonheur ici-bas... (Les sœurs s’approchent, la relèvent ; elle résiste un peu mais se laisse vaincre.) Alors... adieu !... adieu !... tout ce que j’aime... Adieu ! (Soutenue par les Sœurs, elle se retire par la gauche.)

 

 

 III. – À ce moment entrent à droite le meunier Nicolau et le carrier Bourriette. Puis un petit groupe de femmes.

 

BOURRIETTE, aux femmes. – C’est Bernadette.

NICOLAU. – Elle s’en va demain, la pauvre !

BOURRIETTE. – Elle va se faire sœur.

NICOLAU. – Elle va se faire sainte. (Un temps.)

BOURRIETTE. – J’aurais bien voulu lui dire merci... car sans elle...

NICOLAU. – Sans elle, il n’y aurait rien là. (Un temps. Les femmes se sont mises à genoux.)

BOURRIETTE. – C’est ça !... pourvu que la prière continue...

NICOLAU. – On en mettra deux fois plus et voilà ! (Les deux hommes s’agenouillent aussi. Les femmes commencent :)

LES FEMMES. – Je vous salue, Marie... pleine de grâce... (Le gave reprend en sourdine :)

 

 

LE GAVE, au dehors

 

Cailloux gris, cailloux blancs,

Je n’ai pas d’autre prière...

 

(Au loin, les chants d’un pèlerinage qui s’avance :)

 

 

LES VOIX, au loin

 

Vierge immaculée

Fontaine de douceur...

De la troupe ailée

Vous êtes reine et sœur...

 

Ave, ave, ave Maria,

Ave, ave, ave Maria.

 

(Le rideau se ferme, les chants s’éteignent.)

 

LE LECTEUR, debout, dans le silence. – Elle ne revit jamais la grotte. Treize ans durant, elle vécut à l’ombre du cloître, dans l’humilité et dans la souffrance, puis rendit sa belle âme à Dieu. On peut la voir, à Nevers, les mains jointes, couchée devant l’autel, dans l’habit de sa profession. Il est permis de la prier : le 14 juin 1923, l’Église l’a proclamée Bienheureuse. (Il s’incline et se retire.)

 

 

 

FIN

 

 

 

Henri GHÉON.

Achevé au matin de la Septuagésime, le 1er février 1931,

veille de la Purification, à Paris.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[i] Les apparitions de Lourdes, 1 vol. Imp. de la grotte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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