L’enfant heureux

 

ÉLÉGIE

 

 

      UN ange aux plumes argentées,

Au chevet d’un berceau qu’ombrageaient à demi

Ses ailes dans les airs mollement agitées,

Planait d’un vol léger sur l’enfant endormi.

L’immortel incline vers la douce figure,

Où brillait un sourire et d’amour et de paix,

        Comme au miroir d’une onde pure,

Croyait voir son image et contempler ses traits.

        De cette illusion entretenant l’ivresse,

Vers la couche tranquille il approche, il se baisse.

Oh ! combien ce sommeil lui paraît gracieux !

Le pur souffle échappe de ses lèvres de rose

        Respire le calme des cieux ;

Sur ce front argenté l’innocence repose

Et son éclat céleste en cercle radieux

Semble briller autour de ses boucles flottantes,

        Dont l’or en ondoyants replis

        Voile deux mains éblouissantes ;

Jointes paisiblement sur un beau sein de lis.

L’immortel souriait à cette aimable image.

Soudain son front pensif s’est voilé d’un nuage ;

Il détourne les yeux, et pousse un long soupir.

        Déjà dans les jours à venir

        Il avait entrevu l’orage

Qui fait ployer le chêne et brise l’humble fleur.

Il entendait siffler la flèche du malheur,

La flèche au vol mortel, qu’inutile défense,

N’écartent la justice, hélas ! ni l’innocence.

Ces yeux clos doucement allaient s’ouvrir aux pleurs ;

        Ce sein paisible et pur, qu’à peine

Agite en s’exhalant une légère haleine,

Devait être brisé sous le poids des douleurs.

L’esprit céleste, ému d’une sainte tristesse,

Consulte, l’œil aux cieux, l’éternelle sagesse ;

Le Tout-Puissant fait signe, et d’un facile effort

Soulevant dans ses bras l’innocent qui sommeille,

Il presse sa paupière et sa lèvre vermeille :

« Sois heureux », lui dit-il ; et l’enfant était mort.

 

 

 

Franz GRILLPARZER.

 

Traduit de l’allemand par Ch. Loyson.

 

Paru dans les Annales romantiques en 1825.

 

 

 

 

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