Aïnhoa

 

ROMAN DE MŒURS BASQUES

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Pierre HARISPÉ

 

 

 

 

 

 

PARIS – AUTEUIL

IMPRIMERIE DES APPRENTIS-ORPHELINS

LIBRAIRIE DE LA FRANCE ILLUSTRÉE

15, Rue Férou, Paris

___

 

1893

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE 1

 

AINHOA.

 

Batzuen gatz tokian ere aeeak sortzen dire.

 Il en est de si malheureux que les vers

s’engendrent jusque dans leur salière.

(Proverbe basque.)

 

Non loin des bords de la Nivelle 1, au pied du mont Axulay, dont la forme arrondie est émaillée de brebis et d’agneaux bondissants, s’étend une petite vallée toute riante de verdure et de fleurs. Ses champs immenses cultivés avec soin, ses prairies frémissantes sous le souffle du zéphir, ses gras pâturages où paissent de nombreux troupeaux, ses jardins enfermés dans des haies d’aubépines et de chèvrefeuilles, ses collines boisées qui en font le tour et les couvrent de leur ombre, font de cette vallée une mer d’émeraude où la vue se repose parmi toutes les nuances de la végétation. Juste au point où l’on voudrait se plonger et s’étendre, pour s’enivrer d’un doux sommeil, s’étale la belle Aïnhôa : Aïnhôa la petite ville des pasteurs, car, selon ce que j’ai lu dans Oihenart 2, Aïnhôa signifie pitance des pasteurs, et sans doute la petite ville n’a pris ce nom que parce que les pasteurs y furent toujours en nombre, à cause de la bonne pitance qu’ils y trouvaient.

Pour contempler Aïnhôa dans tout son éclat, toute sa voluptueuse quiétude, il la faut regarder d’un point qui seul la montre de face. Or ce point est la chapelle de l’Ermite ou Notre-Dame de l’Aubépine. Cette chapelle, toute simple qu’elle est, vous élève le cœur et l’esprit : elle est pleine de souvenirs tristes et gracieux. Bâtie sur le flanc de l’Axulay, blanche et pure, comme la vierge à laquelle elle est vouée, elle est le phare de toutes les douleurs du pays basque et de toutes les détresses de ses marins aux jours de tempête. Si vous vous asseyez sur la plate-forme qui la porte, pour repaître vos yeux de belles et larges vues, et vos poumons de l’air parfumé des montagnes, votre âme se pâme d’aise en voyant au loin parmi les collines et les bois qui ondulent sur la fraise grise, l’immense océan bleu qui se confond avec le ciel, et où se balancent des barques de pêcheurs aux voiles gonflées, semblables à des cygnes blancs dans un lac azuré. Si votre regard se replie, se retire pour s’arrêter à un spectacle plus voisin, des collines en foule, aux crêtes panachées de chênes touffus, ou le dos recourbé en champ de maïs et de froment, vous-bondissent, toutes fières de porter en croupe leurs belles maisons basques coquettement plantées sur leurs cimes, et dans une draperie de verdure qui flotte au vent. Tout à coup, elles s’écartent et vous laissent tomber sur la riante plaine qui se déroule à vos pieds, et que je vous peignais tout à l’heure : Aïnhôa y est assise. La voyez-vous qui vous regarde radieuse ? Ses maisons groupées autour de l’église, leur aînée, vous offrent la blancheur éclatante de leurs croisées, de leurs poutrelles sculptées et de leurs boiseries élégantes ; on croirait voir une troupe de jeunes filles, dont la surprise de votre vue a suspendu la marche dans l’Éden ; elles vous dévorent toutes de leurs grands yeux ouverts et vous offrent le panier de fleurs de leurs jardins, que chacune d’elles a déposé devant vous. Et puis, vos regards sautent à leur tour sur les fiers sommets des Pyrénées, sur la superbe Larhune 3, qui menace la mer, et la Pêna-de-la-Plata qui recule, et les cônes en pains de sucre d’Urda-zubi. Mais, vite ils reviennent de leurs bonds sur les cimes altières où ils ne sauraient s’arrêter longtemps, et retombent sur Aïnhôa. Ce frais et charmant village, mollement bercé au sein de son vallon de champs et de prairies, est un repos, une halte délicieuse pour le voyageur habitué aux tourmentes et aux agitations des villes. J’y ai cherché une retraite de quelques jours, je m’y suis reposé ; elle a été pour moi l’oasis dans le désert de mes angoisses, l’île fortunée de mon refuge parmi mes flots en furie.

Oh ! belle Aïnhôa, c’est dans ton sein que j’ai trouvé quelques heures paisibles. Le vent de l’infortune, qui m’a chassé de mille endroits, m’a jeté nu et meurtri sur les flancs de tes monts, ainsi qu’une épave de tempête sur la grève déserte : mais la Providence qui jamais ne délaisse ses enfants m’a fait goûter près de toi les douceurs oubliées de mon enfance. Deus nobis hæc otia fecit 4.

Tous les matins, après que la prière se fut élevée de mon cœur avec les ondulations de la cloche qui saluait l’aurore, je me rendais dans tes jardins, j’en respirais l’air embaumé, je gravissais lentement, le cœur gros de souvenirs tristes, les sentiers sinueux de ton calvaire, et à chaque croix blanche qui émerge de ses chênes, je m’inclinais avec respect, et pensant à toutes ces autres croix nombreuses aussi qui sillonnent si douloureusement ma vie, je pleurais, je tombais à genoux, je priais ; puis, les yeux encore pleins de larmes, je contemplais la nature, j’en goûtais les charmes. Cette contemplation et ces senteurs exquises qui sortaient de la touffe d’herbe près de la Croix, les mille chants du feuillage et du ruisseau faisant concert avec le vent, le rossignol, le pinson et le loriot, me consolaient le cœur, versaient le baume sur mes plaies saignantes, et souvent dans mes transports reconnaissants, je me jetais pensif sur l’herbe, et j’embrassais le flanc de la montagne en lui disant : « Merci. »

La violette, timide et cachée sous la mousse verte, répondait aussitôt à mes lèvres humides par un sourire et un parfum. Parfois fatigué de ma course, j’allais m’asseoir le long d’un clair ruisseau et m’y désaltérer ; parfois encore, le berger qui menait paître son troupeau me venait entretenir de ses moutons et de ses brebis. Il me montrait celle qui avait mis bas quelques instants avant que je ne l’eusse rencontré, et qui tendait déjà ses mamelles gonflées à son agneau : « Vous voyez, me disait-il, elle est encore gaillarde et porte, joyeuse, sa belle laine pendante. »

En effet, la brebis n’avait rien perdu : elle était bien nourrie de fines et de fortes herbes de la montagne. Son petit s’en ressentait ; ce n’était pas l’enfant chétif d’une chétive mère laissé sur un rocher aride, silice nuda connixa reliquit 5 ; non, tout dans la brebis et l’agneau donnait espoir, annonçait la prospérité. Aussi le berger se complaisait-il à me montrer son troupeau, à compter dans sa pensée et sur ses doigts tout le prix de ses fromages, de son lait et de sa laine. Le soir, si d’aventure j’errais encore autour de sa bergerie, sur le flanc de la montagne, il s’empressait à m’offrir un vase de ce lait qui fait bondir les agneaux, de ce lait pur et chaud plein d’arome et de parfum. J’étais fort sensible à cette attention délicate, et plus par reconnaissance que par besoin, je plongeais mes lèvres dans la coupe de bois qu’il m’offrait, et que dans la langue du pays on appelle Kaïkua. Tous les jours, je faisais mon pèlerinage à la Vierge du mont Axulay ; quelque chose d’intime et qui ne se peut définir m’y attirait. Il y avait là, sur ces sentiers en lacets, dans ces croix blanches qui grimpaient ainsi que moi, un attrait que je subissais sans comprendre : un secret instinct m’y portait avec empressement. Peu à peu, par la fréquence de nos rencontres, des relations d’amitié s’établirent entre ce berger et moi. Oh ! ce berger, au front large, à l’œil franc, au cœur généreux, je l’aimais comme un père et comme un ami, et quand le temps trop mauvais me forçait à renoncer à ma course accoutumée, et partant à ma montagne, à mes belles vues, à mes entretiens avec lui, je demeurais au logis triste et pensif, replié sur moi-même. Le lendemain, je reprenais mon pèlerinage plus alerte et plus joyeux, et mon berger, à ma vue, poussait de loin un beau cri qui faisait bondir mon cœur ainsi que ses moutons.

Ce berger battait bien ses soixante et dix ans : mais il les portait avec cette gaillardise que donne la vie de nos montagnes aux fiers Euskaldunaks. Il était grand, bien fait, sans courbure ni branle dans le port de sa tête, dont la chevelure lui tombait en flocons de neige sur les épaules, semblable à la toison de ses brebis. Il y avait dans ses traits encore verts une finesse, une régularité, un air de noblesse qui accusaient une grande âme. Ses yeux brillants et son front plein de majesté étaient le siège d’une intelligence vaste et peut-être d’un génie ; leur vue inclinait à la déférence et au respect. Combien, me disais-je souvent en le regardant, combien n’y a-t-il pas de génies ainsi sous le boisseau dans ces têtes agrestes. Si on les avait touchées comme tant d’autres de la baguette magique, la lumière en eût jailli abondante et féconde, ainsi que l’étincelle vive s’échappe de ces rochers muets dès qu’on les touche. Il y avait donc dans ce vieillard une vaste intelligence qui aurait éclaté en génie, si on l’eut mise en état de culture, et chaque fois qu’il me parlait, ce basque labourdin doux et harmonieux, comme une poésie intarissable, je j’écoutais des heures durant, dans un silence que je n’avais garde de rompre. Modeste à raison de son intelligence même, mon silence le troublait et il ne pouvait souffrir le son de sa voix que lui renvoyait seule la roche voisine, et il me disait simplement :

« Bah ! vous qui êtes un savant, vous m’écoutez toujours avec la docilité et la surprise d’un enfant auquel on conte une histoire !

– Je suis en effet, répliquai-je, un enfant pour vous, mon brave berger, et ce que vous me dites m’apprend plus de choses que tous les livres des sages. N’êtes-vous pas un livre qui parle tout seul ? Mes yeux trouvent leurs délices à vous regarder, mes oreilles et mon âme à vous entendre. »

Il m’interrompait aussitôt.

« Vous dites cela pour rire ; car je ne sais pas de quel agrément peut vous être un berger de mon ignorance.

– Ignorant de ce que nous avons appris, nous, dans nos écoles, d’accord ; mais, ajoutai-je, vous êtes un savant de l’école de la nature où vous avez lu pendant soixante ans, et nous sommes des ignorants de cette école que nous avons peu suivie, à notre tour. Nous sommes tous ignorants, les uns d’une chose, les autres d’une autre ; la science la plus étendue n’est qu’un autre genre d’ignorance ; mais vos connaissances valent les nôtres, car votre école est celle que Dieu a donnée à la plupart des hommes ; c’est une école divine, puisque Dieu lui-même y fait son cours et son enseignement. Là, on entend la voix des vagues et des ruisseaux, le chant des oiseaux, le bruissement de l’herbe. Là, on voit l’immensité, on sent, on expérimente l’infini que les savants cherchent en vain ailleurs. C’est l’école où l’on reçoit et recueille les leçons les plus vraies et les plus sublimes. C’est l’école qui élargit et élève l’âme, féconde et développe l’intelligence, remplit et abonnit le cœur.

« Les écoles des hommes sont faites au contraire à l’étroite mesure de l’homme ; elles resserrent l’esprit et enflent l’ignorance. Ce n’est pas de beaucoup savoir qui fait le bonheur ; mais une vie calme et la paix intérieure. La vraie science est celle qui y conduit, c’est-à-dire la science de la charité et de l’amour. Toute autre science est une source d’ambition et de désordre ; car elle augmente nos désirs dont l’étendue est celle de nos connaissances, et nos désirs multiplient nos inquiétudes et nos besoins. Ne me parlez donc plus de savant ; le vrai savant, c’est vous, parce que vous êtes un savant de l’école de Dieu. Vous lisez de pleine vue et d’une intelligence attentive dans le livre de la nature ; vous en jouissez d’une âme paisible, et cette nature est pour vous une échelle d’harmonie où votre pensée gravite vers le Créateur. Étranger aux querelles de nos écoles, à nos ambitions, à nos convoitises, vous sortez du terre-à-terre où nous traînons notre misérable existence pour vivre de la vraie vie humaine. Cet isolement du monde où l’on s’agite vous rend plus docile aux voix et leçons de la nature qui parle à vos oreilles en charmant vos regards.

– Vous pourriez bien avoir raison », me dit alors mon berger ; et, excité par mon langage, il se prit à me faire des réflexions que les Platon et les Aristote n’auraient pas démenties. Je le laissai courir le champ de ses belles pensées, depuis les plus simples, les plus naïves, jusqu’aux plus sublimes. J’étais trop heureux d’en avoir provoqué le jaillissement lumineux, de les recueillir dans mon âme, comme on recueille des paillettes d’or dans un vase d’albâtre.

Nous en étions donc déjà à nous parler librement et de mille choses, lorsque la cloche tinta dans le clocher d’Aïnhôa l’angélus du soir. Le vieillard aussitôt découvrit son front tourné vers l’église, s’inclina, et, son béret à la main, se mit à prier. Et comme il relevait sa tête encore illuminée des pensées qui en étaient sorties, le tintement de l’angélus d’Aïnhôa vint expirer à nos oreilles avec la voix de l’écho qui lui répondait. « Jainkoak dizula gauon ! » me fit-il, que Dieu vous donne bonne nuit. À ces mots nous nous séparâmes jusqu’à notre prochaine rencontre.

Quand je fus descendu de la montagne, j’entendis encore sa voix qui chantait, avec un léger chevrotement, une complainte qu’il avait peut-être composée lui-même car les Euskaldunaks sont nés poètes. Et dans la nuit, à chaque réveil, je me rappelais ce que j’avais entendu et vu durant le jour. Je me retraçais les tableaux qui avaient ébloui mes regards, et surtout, surtout je revoyais ce beau vieillard aux cheveux blancs, debout sur la montagne, offrant son visage radieux aux dernières lueurs du crépuscule qui l’empourpraient, son béret posé sur son makila 6, avec ses deux mains dessus, ses yeux baissés, ses lèvres closes, et son âme en prière. Et cette physionomie d’un autre âge relevait le spectacle déjà si beau qui se déroulait à mes pieds, et me transportait quatre mille ans en arrière, sur le mont d’Israël, où les patriarches avaient si souvent ployé leurs genoux devant Jéhovah. Je regrettais de n’avoir pas un pinceau capable de jeter ces visions passées sur la toile, les y faire revivre, les fixer comme un souvenir précieux ; et au son des derniers tintements de l’angélus, bercé par la complainte de mon berger, je reprenais mon sommeil interrompu.

Ainsi s’écoulèrent bien des jours entre les plus beaux tableaux et les plus doux entretiens de la nature, et ces jours heureux me faisaient oublier tant d’autres jours passés dans la tristesse et la souffrance. Il n’y avait que le fond de mon âme qui restait toujours attaché à la peine, sans que rien ne l’en pût distraire. Ce fond était inaccessible à toute joie humaine, et la sérénité de la surface ne pouvait jamais l’atteindre.

Or, un jour j’étais plus accablé que de coutume : car la vie de l’homme est un immense océan qu’agitent des flots divers et souvent contraires, et les flots de la douleur sont si nombreux, montent si haut, que les flots du bonheur en sont souvent couverts. Il en est de si malheureux que les vers s’engendrent jusque dans leur salière. Batzuen gatz tokian ere arrak sortzen dire 7. Ce jour-là, tout fut plus sombre en moi, mon ciel fut plus noir, ma mer et mes ondes furent en détresse, et j’allai bien loin, bien loin, sur un rocher qui domine un des flancs de la montagne, pour éviter la présence de mon ami. Les jours heureux de l’homme sont trop juste mesurés pour que j’en accourcisse le nombre à ce vieillard au déclin de sa vie, me disais-je en moi-même : je ne veux point l’affliger de ma peine. Je veux tout seul aujourd’hui goûter une à une mes souffrances passées, leur faire remonter le cours déjà parcouru, en savourer l’amertume, selon l’expression de Tertullien. Je laisse mon bon et digne berger à ses moutons et à ses brebis, moi, je vais à mes tristesses.

Cette journée, je la passai solitaire, uniquement occupé à tourner et retourner dans leurs plaies encore ouvertes et saignantes toutes les flèches dont la noire infortune et la malice des hommes avaient percé mon cœur : car tout le monde court sur un arbre abattu pour en tirer les branches et le bois. Haitz eroriari guziak lasteracri 8. Je pus échapper ainsi deux jours aux recherches et aux sollicitudes de mon berger, qui interrogeait souvent tous les plis et replis de la montagne, espérant de m’y voir : mais le troisième jour, soit qu’il se fût souvenu qu’il y avait une retraite ignorée entre les deux rochers où j’étais caché, soit qu’une brebis qui bêlait à mes pieds, prête à mettre bas, l’eut attiré en ces lieux, il me découvrit. La surprise de son visage, à ma vue, me fit comprendre toute la peine qu’il avait ressentie de mon absence et de ma fuite. Il demeura en suspens de se retirer sans mot dire, ou de m’adresser la parole.

La crainte de troubler mon repos, et le désir de m’être agréable se partageaient son âme. Le sourire, que portaient mes lèvres, lui fit prendre parti, et il me parla en ces termes avec un ton de reproche.

« Pourquoi vous êtes-vous ainsi dérobé à mes recherches ? Il y a déjà longtemps que je cours après vous, laissant mes moutons paître à la garde de mon chien. J’ai interrogé les passants de mes sentiers, les chênes qui nous donnaient leur ombre, et dont les rameaux semblaient pleurer déjà votre absence. Nul ne m’a su dire où vous étiez. Pourquoi m’avez-vous fui ? Est-ce que je vous ai causé quelque chagrin ? Je vous assure que je n’ai rien voulu mettre dans mes discours qui vous fût un sujet de tristesse ! »

Je ne pus lui répondre : mes larmes en eurent le soin, et il les comprit : car incontinent, il ajouta :

« Je vois que vous avez au cœur une épine que je ne puis toucher : mon indiscrétion ne ferait que la tourner et peut-être l’enfoncer davantage en en ravivant le souvenir. Il en est des chagrins intimes comme des joies et des tristesses domestiques : nul ne doit y entrer, à moins qu’on ne l’y convie ; les feux de la maison doivent être couverts avec les cendres de son foyer. Etcheko sua etcheko hautsez estal 9 ; mais je puis du moins vous distraire de vos chagrins et de vos sombres pensées, venez vous asseoir sur notre plateau accoutumé. »

Là-dessus, il donna quelques soins à la douce brebis devenue mère durant notre entretien, prit sur ses épaules l’agneau nouveau-né et je le suivis. Il s’avança dans le sentier, et je laissai passer devant moi la brebis qui avait agnelé et dont la tête s’allongeait vers son petit en bêlant. Dès que nous fûmes sur le tertre émaillé de pâquerettes où nous nous étions connus, mon berger déposa son tendre fardeau. L’agneau se mit aussitôt sur ses quatre pattes encore grêles, et chétives, d’un air ahuri de la vie, de la lumière et de son être : mais bientôt léché par sa mère, il se pressa sous son ventre qu’il battit de sa tête et se prit à tirer son lait.

« Pardonnez-moi, me dit alors le berger, de vous avoir arraché à cette solitude. Je vous veux conter une histoire que vous ignorez peut-être et qui vous sera une consolation, j’en suis sûr, dans votre détresse. Vous y verrez que, quelque grandes que soient nos souffrances, il en est toujours de plus grandes que nous ne connaissons pas : Gaïtz arok badu gaitzagoa. La vie est tissue de douleurs et d’ennuis, il la faut soutenir d’exemples et de pensées qui nous la rendent supportable. Puisque vous aimez ces lieux et leurs alentours, vous serez heureux de connaître les évènements qui s’y sont passés, et les existences qui s’y sont écoulées, tantôt paisibles, tantôt livrées tous les vents de l’infortune. »

À ces mots, je rompis mon silence, je le pouvais sans couper court à mes tristes pensées, car le flot de mes tourments était descendu et m’avait permis de recouvrer mon libre sourire de contentement, et je dis au vieillard :

« Je vous remercie du soin que vous prenez d’une amitié née d’hier : mais avant que d’entreprendre l’histoire dont vous voulez occuper mon esprit et mon cœur, apprenez-moi donc quelle pensée a élevé sur cette hauteur cette chapelle à la Vierge.

– C’est précisément par où je veux conclure, reprit-il, prenez un peu de patience et m’écoutez. »

À peine il achevait ces mots, le berger du mont Axulay s’assit sur le banc de mousse et de gazon que faisait une racine tordue au pied d’un vieux chêne, et il commença son récit dans un basque labourdin, où le bonheur de l’expression ne présidait pas moins que la grâce et l’élégance.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE II

 

BIITCHIENEA

LA MAISON ET LA TOMBE

 

Herriak beré legeak,

Etcheak bere asturak.

Chaque pays ses lois,

Chaque maison ses coutumes.

(Proverbe basque.)

 

Il y avait une fois dans ce pli de montagne que vous voyez à votre droite, non pas un palais ni un château, comme celui d’Urtubie à Urrugne 10, mais deux petites maisons jumelles qui n’avaient dû faire qu’une seule dans le principe. Elles tenaient l’une à l’autre par la même toiture et par un mur commun. Elles avaient toutes deux mêmes ombrages et mêmes champs. Telles que vous les voyez maintenant, fondues en une grande métairie, elles ne diffèrent pas beaucoup, suivant ce que me disait mon père, de ce qu’elles étaient autrefois. Les murs en ont été blanchis, les tuiles renouvelées et les boiseries repeintes ; mais aucun changement notable n’est venu troubler son ordonnance intérieure et sa façade. Ces deux petites maisons, qui font la grande d’aujourd’hui, étaient habitées en 1769 par deux familles qu’on aurait pu appeler aussi jumelles, tant elles étaient unies l’une à l’autre, et tant elles se ressemblaient de tous points. Aussi leur demeure ne fut-elle connue que sous le nom de Biitchienea, c’est-à-dire demeure des Jumeaux. Chez les Euskaldunaks, les maisons empruntent ainsi leurs noms, tantôt à une circonstance heureuse ou malheureuse où se trouvèrent ceux qui l’habitèrent un jour, tantôt et le plus souvent à la situation qu’elles occupent, tantôt à un souvenir ; puis ces noms passent à leur tour à ceux qui en ont été les maîtres. De là : Daguerre, qui est en vue ; Mendiboure, sommet de la montagne ; Elisalde, près de l’Église ; Harispé, sous le chêne, etc.

Chacune de ces deux familles se composait de trois membres. L’intelligence était parfaite entre elles, les cœurs battaient à l’unisson. Toutes les peines et toutes les joies y étaient communes, et si une nouvelle venue de loin attristait l’une, le silence, l’absence de chanson aux lèvres, de rayon dans les yeux, ces mille riens sombres que la douleur répand dans un foyer, ces fuites discrètes, ces soins qu’elle prenait pour ne se pas trahir, l’avaient vite annoncée au voisinage, et ceux du voisinage s’empressaient à la venir consoler. Si une joie éclatait dans l’une, l’autre la venait partager en un repas commun. Sans doute les caractères n’étaient pas les mêmes ; mais on le savait, et avec cette intelligence, cette claire vue, ce tact que donne l’amour, on en prévenait tous les heurts. Lorsqu’une matière à discussion se présentait, on avait hâte de l’écarter, pour peu qu’elle menaçât de porter ombre à la bonne harmonie des cœurs.

C’est ainsi que les âmes rassises et fortement trempées se garent toujours dans les situations les plus difficiles, et parmi les sujets de rupture les mieux ourdis, parce qu’elles savent qu’ils sont indépendants de la volonté et inséparables de toute condition humaine. Elles savent que les caprices, les défauts et les infirmités sont le lot obligé de tout fils d’Adam ; que quelque motif qu’elles aient de se plaindre des autres, les autres ont beaucoup à supporter d’elles : car il n’y a pas d’arbre feuillu qui n’ait son ombre 11. Elles savent que, ne pouvant se rendre elles-mêmes au gré de leurs propres désirs, elles auraient mauvaise grâce à prétendre y tourner les autres, et qu’enfin il n’est rien de plus grand que l’amour, seul bien au-dessus de tous les biens, qui rend léger ce qui est pesant, et fait qu’on supporte avec patience toutes les vicissitudes de la vie. Sur cette assurance qui seule donne la paix, elles gardent, quoi qu’il advienne, une assiette tranquille. Ainsi en était-il entre ces deux familles, où il n’y avait rien qui séparât leurs existences, si ce n’est le mur qui formait les deux foyers.

La grande maison qui les enserrait offrait l’une de ses faces au soleil levant, et l’autre à son couchant. La partie du levant dominait d’immenses prairies, et abritait la famille de Larralde 12. Celle du couchant terminait une belle allée de châtaigniers ; c’était le berceau de Gastambide 13. Les aïeux des deux familles avaient dû être deux amis inséparables d’intelligence et de cœur, qui s’étaient établis côte à côte comme deux frères, assez près l’un de l’autre pour jouir à leur guise de leurs rapports mutuels, séparés cependant, de crainte que les mêmes intérêts et le funeste contact habituel ne devinssent une source de division ou de froideur. C’est une séparation que les Euskaldunaks expriment merveilleusement, une séparation qui est une garantie de paix et de bonne amitié Akor eta apart 14 ; ou encore ; la borne sied bien entre les champs de deux frères 15.

Les deux habitations se transmettant avec leurs dépendances aux enfants des deux amis leur ont donné leurs noms. Vous n’ignorez pas que la propriété dans l’Euskal Herria 16, suivant un usage ancien, ne sortait jamais de la souche qui l’avait fondée, à moins qu’elle ne fût tarie. Elle ne s’émiettait pas par le partage ; elle était chose sainte et sacrée, elle passait toute entière, indivise, entre les mains de l’aîné des fils ou des filles, à charge pour l’un ou pour l’autre de pourvoir à la subsistance des frères et des sœurs, de les garder au besoin dans le foyer. Le fils aîné, après la mort du père, n’était que le continuateur de sa paternité sur les autres enfants, Il prenait le nom de Premua, et la fille aînée celui d’Andere-gaïa 17, future maîtresse.

N’admirez-vous pas avec moi l’incomparable organisation de notre vieille société ? Ne voyez-vous pas avec quel soin nos patriarcales coutumes conservaient la propriété à la famille et la famille à la propriété ? Elle passait intacte du père au premier des fils et se conservait dans toute la descendance, et cette transmission sans partage du bien paternel était une image de l’immortalité terrestre de la famille. Ainsi les enfants n’étaient jamais dépossédés du berceau où ils avaient pris naissance, du foyer où ils s’étaient formés, des champs aimés où ils avaient bondi à la poursuite de la génisse en liesse, où ils avaient vu leur jeune vie, la plus douce, la plus embaumée d’innocence et de tendresse. La propriété, c’était vraiment l’enveloppe, le corps de la famille ; elle donnait son nom à toute la postérité ; elle s’identifiait avec elle. Avec elle les vieux souvenirs, les vieilles traditions qui restent toujours pendus au mur à coté de la croix sainte où s’incline le rameau bénit, passent de génération en génération. C’est comme un héritage de vertus et de sagesse qui va de père en fils jusqu’au dernier rejeton. Si l’aîné des fils ou des filles se montrait indigne de prendre la succession paternelle avec ses charges et ses avantages, le père passait ses droits au cadet, ou à tout autre enfant qui lui paraissait plus capable de procurer le bien de tous. Pour ce faire, il étudiait durant sa vie entière, les vertus, les ressources intellectuelles de chacun, et quand il constatait que l’un de ses fils réunissait les qualités requises pour soutenir le bon renom de ses aïeux, il n’hésitait pas à lui confier la suite de sa paternité.

La valeur des enfants appelait son choix, et non l’inclination de son cœur. C’est la vertu qui emportait l’héritage, comme son couronnement et sa récompense ici-bas. Cela créait dans les familles et parmi leurs membres une émulation de travail et de piété filiale. De sorte que la maison était comme le cadre où s’enchâssaient tous les exemples et chaque fois qu’une fête de famille réunissait en un commun repas, les fils nombreux épars de ci, de là, dans les plaines et les vallons voisins, cette table en face du foyer, ces murs, ces meubles, tout leur rappelait un passé doux et sacré, un passé bienfaisant qui donnait à leurs âmes un regain de courage et de force.

En un mot le toit paternel ne portait pas seulement le souvenir des exemples, des sacrifices d’un père et d’une mère, mais encore de toute leur descendance aussi bien des frères et des sœurs que du père et du grand-père. Tout jusqu’à cette odeur de vieux, de bergamote qui s’exhale des coins et recoins et qui fleure toujours si bon au cœur, rappellent les leçons qu’on recevait en en sentant le parfum. « C’est ici, se dit-on, que j’étais, dans ce lieu qu’occupe toujours la même chaise quand mon vieux père, chargé d’ans et courbé sous le poids des fatigues endurées, me donna cette belle leçon de devoir et de dévouement. Je vois encore l’endroit, c’est là sur ce fauteuil de bois. Je vois sa tête blanche, branlante, j’entends sa voix, je sens la même odeur de linge séché sur le foin, qui sortait de la même armoire, pendant qu’il me parlait. Toute sa figure est dans mes yeux ; son timbre, son accent dans mes oreilles. » Ainsi on revit le passé. Les vertus des aïeux s’avivent au contact des lieux où elles ont germé, où elles se sont développées et incitent à les reprendre et à les suivre. Bien sûr, les deux maisons de Larralde et de Gastambide qui se tenaient par leur toiture, comme les deux vieillards amis, les bras passés autour du cou, n’étaient pas sans rappeler à la descendance l’un de l’autre l’amitié sainte qui les avait élevées toutes deux, côte à côte, sur ce plateau ensoleillé, et il y avait une vertu de paix et d’affection qui émanait d’elles, car elles en étaient les monuments vivants. C’est pourquoi les deux voisins qui s’y succédaient n’étaient pas des voisins, mais des frères. Chacun des deux foyers avait un jeune homme d’environ vingt ans qui en était l’orgueil et le charme. C’était de Larralde le jeune et le jeune de Gastambide. Ils avaient tous les deux cette figure mâle qui accuse la force, cette tête haute et fière de l’honnêteté radieuse et ce port ferme et solide qui semble défier les montagnes elles-mêmes. Leurs traits ne différaient guère dans leur ensemble, et l’égalité de leur humeur et de leur caractère rivalisait avec celle de leur taille et de leur visage. Nés dans la même année et sous le même toit, bercés par les mêmes mains, mangeant à la même table, ils avaient grandi dans l’illusion qu’ils étaient frères jusqu’à l’âge où il leur fut donné de comprendre qu’il n’y avait eu entre eux que des liens de bon voisinage, et d’amitié. Mais dès qu’ils s’en aperçurent, leur cœur reprit aussitôt ce que la nature perdait. De Gastambide qui était plus sensible resta fort ému, quand il apprit de sa mère, vers l’âge de sept ans, que de Larralde n’était pas son frère. Jusque-là, il l’avait bien entendu dire plusieurs fois : mais croyant qu’on le lui disait par taquinerie ou pour le punir de ses fautes d’enfance, il ne s’y était point arrêté. Le jour où l’illusion tomba fut un jour d’épreuve pour les deux enfants. Cette épreuve fut le coup de baguette qui fit jaillir, avec la douleur, des flots d’affection et de tendresse de leurs âmes, et y jeta la semence d’une amitié qui ne devait finir qu’avec la vie. Ainsi Dieu se sert souvent de l’épreuve pour unir deux cœurs qui ne se connaissaient pas, ou que leurs conditions séparaient.

La souffrance est le berceau des plus vives et des plus profondes amitiés. Il y a dans les larmes et dans la douleur un secret aimant qui attire. On s’incline facilement vers ceux qui souffrent, et souvent une parole douce et un baiser posé sur des lèvres gémissantes ont été le principe, la source de l’amour. C’est en suivant cette pente que ces deux enfants se portèrent l’un vers l’autre. Leur amitié devenue plus vive répara de la sorte le défaut de la nature, et les premières larmes des liens rompus furent la source et le ciment qui les renouèrent. Si jusque-là ils avaient vécu dans la tranquillité, l’indifférence presque que donne la sécurité des rapports entre les enfants d’un même père, ils éprouvaient désormais le besoin de redoubler d’attention, d’assiduité et de bonté l’un pour l’autre : car ils savaient que c’était là les seuls liens qui faisaient leur union. C’est bien sûr cette nécessité qui leur fit une seule âme en deux corps. Ajoutez ensuite qu’ils eurent sous les yeux, dès qu’ils purent voir, les mêmes montagnes, les mêmes vallons, qu’ils se nourrirent de la même nourriture, qu’ils se désaltérèrent toujours de la même eau, bue le long du même ruisseau, qu’ils reçurent la même éducation, les mêmes soins, la même culture intellectuelle et morale : c’était plus qu’il n’en fallait pour fondre en une seule ces deux vies. De là cette parfaite conformité d’humeur et de caractère. Ce que voulait l’un, l’autre le voulait également.

Dès que de Larralde paraissait en un endroit, on ne tardait pas d’y voir de Gastambide. Le béret sur la tête, des espadrilles blanches aux pieds, des culottes courtes tenues par une ceinture rouge qui faisait plusieurs tours à leur taille, surmontées d’une chemise blanche ornée de plis sur le devant, et la veste jetée négligemment sur l’épaule gauche, ils descendaient ensemble, d’une allure dégagée et pleine de grâce, la colline de Biitchienea, pour se rendre à l’église. Là, s’étant revêtus complètement, ils allaient prendre leurs places accoutumées aux galeries. Vous avez dû remarquer que dans la petite église d’Aïnhôa, comme dans toutes les églises basques, les femmes seules occupent le parterre de la nef, chacune sur son petit carré de drap noir étendu toujours au même endroit, et qu’on appelle la sépulture de famille. Cet usage remonte au temps où les corps des fidèles étaient ensevelis dans l’église même. Chaque famille avait sa place marquée où dormaient les siens, où les survivants allaient s’agenouiller durant les saints mystères. Comme les chrétiens des premiers siècles, les Euskaldunaks priaient sur les corps de leurs aïeux, de ceux de leurs frères qui avaient déjà passé le fleuve de la vie. La famille des vivants s’unissait de la sorte, les dimanches et les fêtes, à la famille des morts pour célébrer ensemble dans le même lieu, à la même heure, leurs agapes de fraternelles prières. Merveilleuse et sensible image de l’union qui doit exister entre ceux qui ne sont plus et ceux qui vivent encore, la tombe était le trait d’union, la limite frontière, où se rencontraient les membres de la même famille, déjà dispersés dans les deux mondes, et dont la foi franchissait les distances et déchirait les voiles.

C’est ainsi que dans l’Euskal Herria la maison et la tombe étaient l’enveloppe, la continuation de la famille : la maison, comme une tente dressée sur le sol de l’exil, la tombe après le grand passage, comme un vaisseau attardé dans le temps, et qui porte nos restes vers les rives de l’éternité sous la garde des survivants. Rien de plus touchant, de plus doux au cœur que ces anciennes coutumes si bien adaptées à ses aspirations les plus intimes et les plus religieuses. Elles ramènent, sans cesse, ceux que la vie et la mort séparent à un même point, centre de tous les souvenirs et berceau qui les a vus naître. Grâce à ces délicates industries de la foi, on renoue tous les jours les relations flottantes ou rompues avec ceux dont on pleure l’absence ou la mort : car telles sont la fragilité et l’inconstance de nos affections que les images de ceux qu’on a le plus aimés, et dont l’amour semblait immortel, disparaissent peu à peu dans l’oubli comme des fantômes chers et sacrés dans une brume lointaine, s’il n’est rien de sensible autour qui les ranime et les rappelle à tout instant. C’est pourquoi le foyer toujours le même, tel qu’il existait autrefois chez le peuple euscarien, et la tombe, faisaient revivre les années déjà vécues, entretenaient la vie avec les exilés du temps et ceux de l’éternité, en perpétuaient les rapports, en un mot, développaient et immortalisaient la famille.

Tandis que les femmes occupent le parterre de la nef, chacune d’elles, sur le drap mortuaire et la sépulture des siens, les hommes prennent place le long des galeries superposées qui prennent tous les murs de l’église, à l’exception de la partie réservée au sanctuaire et à l’autel. Vraiment ces murs ainsi tapissés d’hommes à genoux jusqu’à la voûte, ces murs qui tressaillent aux jours de fêtes, et d’où descendent en mâles accents les plus beaux chants, les plus brillantes manifestations de la foi, comme le Credo, vous transportent. Sans doute, l’harmonie n’en est pas toujours parfaite mais les convictions en sont profondes et vigoureuses. Ceux qui ont plus de souplesse dans leur gosier se livrent à des variantes qui garnissent les intervalles et ornent les notes trop appuyées, tandis que le flot du chant populaire se déploie en ondulations majestueuses.

Or ce jour là, il y eut plus d’émotion que de coutume dans la petite église d’Aïnhôa. Le curé, qui était l’âme de son troupeau, avait dans sa noble figure quelque chose de plus radieux. Il monta en chaire, puis après avoir donné un souvenir aux membres de sa chère famille passés à l’autre vie, il annonça le mariage de Larralde avec la jeune Gachucha d’Etchechuri et celui de Gastambide avec la charmante Frantcha de Chaarrenea. Ce fut une joie pour toute la famille chrétienne d’Aïnhôa ; car dans ces petits villages euscariens, les fidèles sont unis les uns aux autres par la communauté de la même foi qui les assemble dans un même foyer qui est l’église, et autour du même père, qui est le curé.

La vie, surtout autrefois, y était facile, aisée les joies et les peines y étaient également partagées entre tous on n’y connaissait ni pauvres, ni malheureux. Si quelques-uns avaient plus que leur part dans les biens de la terre, c’était pour l’étendre sur ceux qui en étaient dépourvus. Tout le monde se connaissait et s’aimait : aucun ferment de discorde n’y avait jeté la division et le trouble.

Ces réunions de tous les dimanches, au pied des mêmes autels, où personne ne manquait, unissaient les intérêts et les cœurs, fondaient en une vie commune toutes les vies que l’égoïsme cherche à isoler. Ah ! c’est que la charité y régnait en souveraine et que rien ne contribue davantage à lui donner cette pleine maîtrise sur les villageois que ces rendez-vous en un même lieu où l’on en rappelle la pratique. Là, on se sent plus frères, les liens se resserrent, les âmes se touchent. Le père commun des fidèles, le curé, est le confident de tous les cœurs, de toutes leurs faiblesses et de toutes leurs fautes, et cette convergence de toutes les consciences dans la sienne où chacun y vient réfléchir, est un puissant lien d’amour. Dans les villes où chacun tire à soi, et mène sa vie étrangère et indifférente à celle des autres, ce sentiment se fait moins sentir ; mais arrêtez vos regards sur une paroisse toute de foi, sur une paroisse de l’Euskal Herria, sur Aïnhôa par exemple ; entrez dans cette existence commune, où viennent aboutir toutes les existences privées avec leur bonne et mauvaise fortune, leurs vertus et leurs vices, vous y éprouverez une paix, un repos où vous sentirez votre âme doucement bercée par le flot qui porte les autres âmes.

Les mille ruisseaux qui descendent des montagnes et parcourent les vallées et les bois ont chacun leur cours ; les uns bondissent avec furie par dessus les rochers élevés ; les uns coulent mollement et serpentent dans l’herbe et parmi les fleurs de la plaine ; mais tous se pressent d’arriver également au grand fleuve qu’ils alimentent pour y reposer leurs eaux, et mener désormais un cours plus paisible dans le roulement majestueux de ses ondes où elles se vont confondre. C’est l’image de toutes ces existences chrétiennes fondues en une vie commune qui les porte toutes.

Rien ne développe plus l’esprit de fraternité, le soutient et l’embellit davantage que la vue de toutes les faiblesses, de tous les intérêts, de toutes les joies dans un même cœur qui corrige les unes, adoucit et console les autres. Toutes ces âmes qui s’ouvrent à l’âme d’un même Père s’y réfléchissent, se connaissent davantage ; et la connaissance étant un principe d’amour, elles s’aiment encore plus. Ainsi nous avons dans cette vie de la famille chrétienne un prélude terrestre de la vie et de l’union éternelle où tous des élus, comme des étoiles lumineuses, convergent vers l’essence divine, s’y voient et s’aiment dans un embrassement ineffable.

Le Curé d’Aïnhôa était donc l’âme de son troupeau, le soutien et la consolation de ceux qui souffraient. Si une épreuve secouait, mettait en détresse un des membres de la grande famille, c’est dans son cœur qu’elle répercutait, et le dimanche, ce cœur résonnait, comme un écho fidèle, au son de la douleur privée et la rendait commune. Il était l’âme qui faisait ressentir à tout le corps les souffrances d’un de ses membres.

Si une joie, au contraire, bondissait chez les uns, tous étaient dans l’allégresse aussitôt : car il avait hâte d’en porter l’heureuse nouvelle et de la répandre partout.

Le mariage de Larralde et de Gastambide devait être une fête pour tous, aussi la messe elle-même qui en suivit l’annonce fut chantée avec plus d’entrain que d’usage.

Le Credo, surtout le Credo, porta dans ses notes larges et élevées l’éclat du bonheur universel. À la sortie de l’office divin, on se pressait autour des deux jeunes gens, on se congratulait, on se félicitait dans tous les groupes répandus autour de l’église, sous le porche et sur la route. Le Curé, son fin sourire aux lèvres et riotant aimablement, les parcourait avec un mot de cœur. Arrivé au groupe où se trouvaient de Larralde et de Gastambide, il s’arrêta et les prenant tous les deux par le bras : « Mes enfants, leur dit-il, vous m’appartenez aujourd’hui ; c’est avec moi que vous allez célébrer la bonne nouvelle : trouvez-vous à l’heure précise chez moi, et nous ferons ensemble dîner de fête. » Je vous laisse à penser quelle fut la fête et quel fut le festin du curé !

La table de ce bon curé d’Aïnhôa était la table commune de tous les fidèles : chacun y venait à son tour, car il ne savait prendre aucun repas qu’il ne le partageât avec quelqu’un des siens. Ainsi il se répandait en bienfaits. Suivant les besoins, les souffrances auxquels il avait toujours son oreille attentive et son cœur ouvert, il donnait avec force beaux morceaux le mot de consolation qui leur convenait. Ah ! ces bons curés du pays euscarien partagent avec leurs ouailles les biens qu’ils en reçoivent sans penser à leurs vieux jours. Bien éloignés de se faire argent et bon repos pour le déclin de leur vie, ils se répandent le plus qu’ils peuvent, ils ne deviennent jamais riches, ou plutôt ils sont toujours riches de dévouement, de sacrifice et d’amour. Leur vie s’identifie avec celle de leurs ouailles : ils en souffrent les peines, en pleurent les larmes, en goûtent les joies et les transports. C’est un père vivant avec ses enfants, n’ayant d’aise et de bonheur qu’en leur compagnie, en leurs joies et en leur félicité, ne s’affligeant guère que de leurs tourments.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE III

 

MARIAGE

 

Ezkontza zaharrez estei berri egitea.

Faire nouvelles noces d’un vieux mariage.

(Proverbe basque.)

 

Quelques jours après que l’annonce en fut faite, les deux mariages de Larralde et de Gastambide se célébrèrent. Dès le matin, tout le village, femmes, vieillards, enfants, se pressaient autour de la demeure des deux époux. Leurs compagnons d’enfance et de jeunesse avaient été chercher leurs épouses, et ils les amenaient joyeux et triomphants à Biitchienea à travers la foule qui emplissait déjà tous les sentiers qui y conduisent.

C’était réjouissant de voir la colline, où la veille bondissaient les agneaux, couverte et animée par les couleurs variées des enfants qui y gambadaient en poussant des cris, tandis que leurs parents les suivaient gravement. Bientôt ils se rendirent à l’église en deux rangs au son du Chirula 18 et du Ttunttun 19 qui précédait et réglait leur marche. Les jeunes épouses avaient revêtu leurs plus beaux atours : mais quelque beaux qu’ils fussent, ils pâlissaient et s’évanouissaient auprès de l’éclat de leurs yeux et de leurs visages. On n’était attentif qu’à leurs charmants attraits, car la beauté repousse tout ce qui la couvre 20. La messe fut dite au son des instruments agrestes qui y avaient conduit la foule. Vers la fin seulement une jeune fille se prit à chanter :

 

        Oi miraculu guziz espantagarria !

        Oh ! de tous les miracles le plus étonnant !

 

À cette voix et à ce cantique qui rappelaient le plus doux de tous les souvenirs, celui de la première communion, tous les cœurs s’émurent, et les femmes qui emplissaient la nef joignirent leurs voix à celle de la jeune fille ; puis, les murs tressaillirent à leur tour, et des galeries et des tribunes qui les couvraient, les hommes répondirent :

 

        Oi miraculu guziz espantagarria !

        Oh ! de tous les miracles le plus étonnant !

 

Parmi ces chants et ces prières qui s’élevaient à Dieu de toutes parts avec l’encens de l’autel, les époux s’avancèrent vers la table sainte pour y communier à Celui qui seul rend l’amour fécond et immortel, en éloigne la jalousie sa meurtrière, fait envisager l’épreuve avec courage, rend supportables les défauts de chacun que l’assiduité découvre, adoucit les caractères, en émousse les angles, dissipe en un mot, les dégoûts d’une vie trop enchaînée au devoir. Cette communion saintement faite était le ciment du mariage et la garantie assurée du bonheur dans l’union.

Quoi de plus rassurant pour deux cœurs qui s’engagent l’un à l’autre, que de recevoir le Dieu de l’amour éternel qui les unit irrévocablement. Les parents et les amis, quelquefois tous les convives, prenaient part à ce premier banquet tout spirituel avec les époux. Ils offraient leurs vœux en portant aux lèvres la coupe qui fait les forts et les vaillants de la vie. Ainsi ce banquet de l’âme venait unir les destinées et rendait communes les espérances, en attendant que l’autre banquet mît à l’unisson toutes les joies et tous les épanchements.

Dès que la dernière bénédiction du prêtre annonça la fin des saints mystères, le Chirula et le Ttunttun reprirent leurs plus beaux airs, et invitèrent les époux et leurs nombreux amis à la réjouissance. Tous les suivirent avec entrain, les jeunes filles aux bras des jeunes gens, les grands-mères aux bras des vieillards qui se sentaient rajeunir, et faisaient, en ce jour, nouvelles noces d’un vieux mariage 21. Les petits enfants sautillaient devant et précédaient la marche, et la joie courait de rang en rang en murmures et en propos pleins d’allégresse. La gaieté et les ris emplissaient toutes les lèvres et tous les yeux.

Le cortège arriva dans cet ordre sur le plateau de Biitchienea : là une troupe de jeunes filles s’empressaient à servir une table immense dressée sous l’allée des châtaigniers, du coté des Gastambide, et couverte de la belle nappe blanche des fêtes. En ce temps-là, le curé présidait encore ce second banquet, comme il présidait le premier : parce que sans doute les mœurs y étaient pures et les cœurs simples. Il y fut donc, et prit place dans le milieu. Rien n’était plus touchant que de voir ce vieux prêtre aux cheveux blancs, entouré d’autres vieillards aussi graves, qui faisaient contraste avec toute cette jeunesse vive et joyeuse. Il rappelait l’onction et la douceur du divin Maître aux noces de Cana. Peu à peu la gaieté qui anime toujours les festins de fêtes gagna et envahit jusqu’aux grands-mères ; car, quand la bouche travaille, l’estomac est en liesse 22, et la tête, sa proche parente, s’illumine de pourpre et de feu.

Cependant une retenue sans contrainte en modérait les manifestations trop bruyantes, encore que rien ne grise plus la joie des enfants, ne la pousse plus à l’extrême que la vue des anciens et des sages se mettant de la partie. Sur la fin, l’un des convives, portant la coupe à ses lèvres et la santé au curé, tira de son humeur et de son esprit allumé, quelques vers charmants que tous les convives répétèrent en chœur. Il chanta ses vertus en strophes pleines de cadence et d’harmonie ; aussitôt un jeune homme qui occupait l’extrémité de la table, se leva pour lui répondre : Onak onari goraintzi 23, le bon fait salut au bon, s’écria-t-il, et il improvisa à son tour des couplets à la louange des époux où la flatterie n’avait aucune part. Une franche gaieté animait la leçon qu’il y glissait par manière de compliment, de sorte que ces gentils huitains, zortziko qui s’aboutaient les uns aux autres, en mélancolique chanson, formaient un tout complet où les souvenirs des aïeux, les exemples qu’ils avaient laissés, paraissaient revivre en vertus nouvelles dans leurs descendants, et s’alliaient aux gracieuses peintures du présent, aux plus riantes promesses de l’avenir.

Ces zortziko improvisés à la fin d’un dîner de noce, où souvent on ne se sent plus, et surtout où la raison et la sagesse ne mesurent pas, toujours ce que les lèvres portent, n’ont rien de ces discours flatteurs qui ne sont propres qu’à gonfler ceux qui les entendent. La nature franche, libre et accorte du peuple euscarien, ne lui permet pas de déguiser sa pensée et la vérité ; la langue, dit-on, est l’ouvrière du cœur 24. Elle ne saurait donc s’en écarter. C’est pourquoi, même lorsque l’esprit s’égare dans les vapeurs du festin, ses improvisateurs ne sortent pas de la vérité, parce qu’ils ne sauraient sortir de leur naturel. Leur noblesse et leur loyauté se tiennent même dans les enivrements de la joie ; car le pays euscarien, comme l’Égypte ancienne, est noble ; on n’y goûte de louanges que celles qu’on s’attire par son mérite. À peine le jeune homme eut-il fini son couplet que tous les convives répétèrent debout et le verre à la main, de Gastambide se leva pour improviser, à son tour, ses remercîments au Curé, aux vieillards et à la jeunesse ; puis, le curé se retira pour laisser aux jeunes gens la sage liberté que sa présence enchaînait. Aussitôt le Chirula et le Ttunttun donnèrent le signal de la danse qui suivit bon train de fandango. On les vit tous jusqu’au soir, les bras en l’air, sauter et gambader en tournoyant l’un devant l’autre. L’Angélus sonna ; ce fut le signal de la fin. Toutes les têtes s’inclinèrent, le silence se fit. Sur les derniers tintements de la cloche qui s’épandaient comme les soupirs du jour expirant sur la vallée, on se retira sans s’attarder plus longtemps ; car c’est un commun proverbe chez les Euskaldunaks, qu’il ne faille jamais demeurer chez autrui : l’hôte et le poisson, passé trois jours, sont poison 25.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV

 

LA VIE DANS L’EUSKAL HERRIA

 

Jainkoarekin Bizigozo.

Avec Dieu la vie est douce.

(Proverbe basque.)

 

La vie fut douce et paisible dans les deux foyers comme les deux épouses qui y avaient porté l’agrément de leurs charmes et de leurs vertus. On n’y connaissait ni la noire envie, ni la chagrine inquiétude de l’ambition. Chacun n’avait en vue que le bien d’autrui, sans penser au sien propre. La paix y régnait en souveraine parce que les goûts y étaient modestes et que l’attention ne se portait jamais au dehors.

Les vertus domestiques demandent une vie de retraite et qui se répand peu. Le commerce extérieur trouble la paix intérieure, en y semant des germes de rivalité et d’orgueil. Que trouve-t-on parmi les hommes, si ce n’est conversations vaines ? Qu’y puise-t-on si ce n’est l’envie de se gonfler à leur taille et de s’élever au-dessus d’eux ? Les jeunes Gachucha et Frantcha se suffisaient l’une à l’autre en l’absence de leurs maris. Attentives aux soins de leurs maisons, elles ne sortaient jamais. – Ma sœur, disait souvent Frantcha, comment peuvent être heureuses, celles qui s’embarrassent de choses étrangères ? Celles qui se prodiguent trop au dehors font le vide en elles-mêmes ; elles n’y trouvent rien ensuite qui les y puisse arrêter. Le monde est un immense Océan ; il n’offre point de branche à celui qui s’y noie 26, et ceux qui, comme nous, ne savent point nager vont au fond 27. C’est pourquoi, si la femme du marin est souvent veuve 28, le mari de la femme qui aime le monde ne l’est pas moins. – Il est vrai, lui répondait Gachucha, nos pères nous l’ont souvent répété : les longues promenades perdent les poules et les femmes 29. Ah ! heureux les simples et ceux qui aiment à vivre cachés, parce qu’ils posséderont la paix.

Animées de ces sentiments, les deux amies n’avaient en vue que leurs devoirs d’épouses et de maîtresses de maison. Aux aguets des besoins et des désirs de leurs époux, elles en prévenaient les manifestations et les demandes. Ce n’est pas qu’elles négligeassent pour cela leurs personnes. Encore que la nature les eut largement douées, dans leurs beaux yeux noirs, leur chevelure et leur fine taille, elles y étaient plus attentives qu’à toute autre chose.

L’une, petite et délicate, était une miniature de la beauté ; elle n’avait de grand que ses yeux. Sa bouche fine et petite, agrémentée d’une fossette au menton, était un véritable nid de baisers que l’amour avait formé. Son cou et son visage blancs comme la neige ressortaient avec éclat de sa chevelure d’ébène, semblable à une image d’ivoire sur un fond de velours noir. Les marbrures de la peau s’y dessinaient pour peu qu’on la regardât : mais si elle remarquait la moindre attention portée sur elle, la pourpre de sa modeste pudeur les couvrait aussitôt et les cachait aux regards. C’était Frantcha.

L’autre, Gachucha, était plus grande. Son port était majestueux et plein de grâces : de beaux cils noirs se confondaient avec ses prunelles vives auxquelles ils faisaient auvent. Sa bouche avait une forme incomparable qui en dissimulait la grandeur, et quand elle allait le soir, au soleil couchant, à travers les prés, a la rencontre de son mari, son corps élancé, svelte, sa démarche légère, presque aérienne, sa robe qui flottait sur l’herbe et qui en allongeait ainsi les plis onduleux lui donnaient l’allure d’une apparition de la nuit. On l’aurait prise pour la déesse des champs et des bois. Toutes deux étaient brunes, et chacune d’elles était accomplie dans son genre. L’une avait plus d’éclat et de majesté, l’autre avait plus de grâce et d’aimable souplesse ; mais malgré leur jeunesse et tous les agréments dont la nature avait été prodigue envers elles, elles n’avaient garde de s’abandonner à la coupable négligence d’elles-mêmes. Elles savaient que leur attention à se tenir dans des atours convenables, simples, élégants parfois, faisait partie de leurs devoirs d’épouses, et que la femme qui y forfait manque plus à son mari qu’à elle-même, parce qu’il ne doit jamais découvrir en elle quelque chose qui le repousse et qui l’éloigne, mais qui l’attire et l’y arrête avec complaisance, au contraire. Jamais elles n’auraient paru dans ce laisser-aller sordide qui accuse la paresse et cherche une excuse dans la modestie.

Dès la première pointe de l’aurore, elles se levaient en toute hâte, s’habillaient, et ne se montraient de nouveau qu’une fois s’être mises en état de recevoir leur Jauna 30, car qui a mari, a Seigneur 31.

C’est à lui qu’elles réservaient les charmes et la beauté que le ciel avait abondamment répandus sur elles, et c’est pour lui qu’elles les mettaient encore plus en relief. Aussi avaient-elles le soin de ne pas les ternir par des apparences qui les voilent ou les dégradent. Les mets les plus exquis perdent leur saveur et inspirent le dégoût, si on les présente dans des vases à l’aspect rebutant, le nectar le plus doux répugne aux lèvres qui y découvrent la lie. Elles étaient loin de ressembler à ces femmes dont tous les soins et les ornements sont pour le dehors, qui se dépouillent de ce qu’elles ont de mieux sur le visage et dans leur caractère dès qu’elles rentrent au foyer, qui, aimables au dehors, sont indifférentes et maussades au dedans, colombes dans le monde, elles deviennent corneilles chez elles : Campo an uso etchean bele 32.

Non, Gachucha et Frantcha entendaient d’autre sorte leurs obligations d’épouses.

Une fois les premiers soins donnés à leurs personnes, elles tournaient leur esprit et leur cœur vers le Seigneur d’en haut 33 par une courte et fervente prière, et vers leurs seigneurs d’en bas par un sourire plus pur que les rayons de l’aube naissant du jour, par un baiser et une caresse qui étaient le signal de leur lever. À peine de Larralde et de Gastambide étaient-ils prêts pour aller aux champs, ils trouvaient le pain sur la table avec le fromage et un couteau. Les mains délicates des deux Grâces, dont ils se sentaient plus fiers que d’eux-mêmes, leur offraient du lait en abondance et des fruits fraîchement cueillis, encore humides de la rosée du matin. Aussi quand ils s’en allaient, ils avaient coutume de remercier le ciel de leur avoir prêté deux anges pour les conduire et les soutenir dans les rudes labeurs et les tristesses de la terre.

Ils ne pouvaient se lasser d’admirer la Providence qui, avec une attention touchante, leur avait adouci les charges et les soucis de la vie. Le bon curé, qui passait souvent à travers leurs sentiers et parmi leurs blés murs et dorés, était ravi de leur bonheur et souvent il leur répétait : « Mes enfants, Dieu à béni votre vaillante jeunesse, il en a couronne les vertus, en vous donnant ces autres vertus incarnées qui récompensent les vôtres. Ayez-en soin, et soyez, à votre tour, une récompense pour elles. » De Larralde et de Gastambide passaient leurs journées dans les travaux des champs. L’été sous l’ardeur du soleil, ils fauchaient le foin dans les prés fleuris. Gachucha et Frantcha les y suivaient parfois. On les voyait, leurs chapeaux de jonc et de fleurs sur la tête et leurs râteaux à la main, occupées à faner sur les pas de leurs maris. Ceux-ci s’arrêtaient de temps en temps à les regarder, et ce doux regard, où leurs âmes prenaient aise et passaient dans l’âme de leurs épouses, était un repos au milieu de leurs fatigues. Celles-ci leur offraient aussitôt le cidre qu’elles avaient eu soin de porter pour les désaltérer.

Alors ils s’asseyaient sur l’herbe ou sous le chêne le plus voisin, et cette halte qui était un délassement pour leurs corps robustes les enivrait doucement. De Gastambide avait une attention et une sollicitude attendrie pour Frantcha dont la fragile santé troublait le ciel de son bonheur. Il ne pouvait s’y arrêter sans que son œil grand ouvert ne s’emplît de tristesse. Frantcha se levait aussitôt joyeuse, afin de tourner en gaieté la peine dont elle était l’innocente cause. De Larralde alors lui disait : « Allons, frère, il ne s’agit pas de s’attrister et de pleurer un mal avant qu’il ne soit venu ; Frantcha est chétive ; mais elle ira plus loin que nous ; retournons à nos foins, de peur que l’orage ne les surprenne. » Et puis, Gachucha prenait par la taille celle qu’elle appelait sa sœur, et tandis que les hommes continuaient à faucher, elles préparaient ensemble le repas de midi auquel elles portaient tout ce qu’elles avaient d’art et de bon goût, « car, disaient-elles, les travaux des champs par ces temps qui accablent, réduisent les forces et diminuent l’appétit, il faut soutenir les premières par une nourriture saine, exciter le second par nos artifices ».

Dès que de Larralde et de Gastambide rentraient, tout était préparé pour les recevoir. Les jours s’écoulaient selon la saison à la cueillette des fruits, des cerises ou des châtaignes, puis venait la moisson du blé et du maïs, puis les vendanges avec les joyeuses chansons qui emplissaient l’air sonore de l’Automne. Rien ne rompait la monotonie régulière de cette vie, si ce n’est les joies et les repos des dimanches et des fêtes.

Tous les soirs, après la soupe au lait et au pain de maïs, arto sopa, ou au pain de froment cuit au four de la maison, le vieux de Larralde entretenait tous les siens d’une pensée religieuse qui élevait les cœurs en haut, et leur contait quelques traits édifiants de l’histoire sainte, après quoi, il abaissait ses beaux yeux de vieillard qui ont quelque chose de candide et de suppliant comme ceux des enfants, et on faisait la prière. Ainsi se terminaient les veillées aux foyers de nos pères, car le trouble et l’agitation n’y étaient pas répandus. La pensée de Dieu y dominait la trame de l’existence, l’emplissait de la douceur de sa grâce, qui porte avec elle l’amour et la paix.

On ne saurait croire combien ces usages anciens, qui ennoblissaient la vie par la pensée religieuse, tenaient en haleine le respect filial, l’amour des parents et des siens. Ils jetaient dans l’âme comme une semence d’immarcescibles souvenirs, qui embaumaient ensuite la vie jusque dans l’âge le plus reculé, le plus tardif. Dieu, n’étant qu’amour lui-même, en répand les bienfaits partout où il règne, et avec l’amour vient l’union, vient le secours dans le besoin, la consolation dans l’épreuve.

Comme la vue des chefs-d’œuvre de l’art forme le goût et nous attache à la beauté, ainsi la connaissance d’un Dieu qui a donné, en passant sur la terre, l’exemple de l’amour le plus vaste, le plus désintéressé dans le sacrifice, le plus heureux dans l’immolation, en inspire et développe les sentiments. C’est pourquoi, éloigner Dieu de la famille, c’est y éteindre le foyer de l’amour, c’est y semer le trouble, l’agitation et la discorde ; car, qu’est-ce qu’éloigner l’amour, si ce n’est appeler la haine qui divise ? Et qu’est-ce qu’appeler la haine, si ce n’est convier à soi tous les maux. L’enfer n’est que la haine éternelle, parce que Dieu en est éternellement repoussé. L’absence de Dieu dans la vie est donc un commencement de l’enfer. Cette conviction et ce sentiment attachaient si fort les anciens eux-mêmes à l’idée religieuse, qu’ils considéraient celui qui en était dépourvu comme un être d’une perversité sans nom, une sorte de démon paru à la terre.

C’est aussi cette pensée qui était la mère et la nourrice de toutes les vertus, de tous les sacrifices et de tous les dévouements dans Biitchienea. Les deux jeunes épouses en étaient pénétrées, et, sous son inspiration, elles rivalisaient d’amour et de bonté pour leurs époux. Avec elles, rien ne leur manquait, au foyer tous les dons et les charmes de la nature et de la grâce s’y venaient répandre en bienfaisante rosée sur les fatigues de la journée et les faisaient oublier. Ainsi, accomplissant leurs devoirs d’épouses dont l’amour devait couronner les constants efforts, elles se préparaient à ceux plus austères de la maternité. Elles s’entretenaient toutes les deux dans la douce espérance de celui qui était l’attendu, le désiré de leurs tendresses impatientes.

Quoique la vie dans ces familles de la campagne soit toujours la même, que le tissu en soit formé des mêmes mailles qu’aucun éclat ne rompt, elle a ses charmes et ses variétés qui donneraient envie aux existences les plus enlevées par l’ivresse des amusements du monde. Elle est moins factice, plus vraie ; les joies en sont plus franches, plus libres. Dans les villes au contraire on ne vit pas sa vie, on vit celle d’autrui. Une fièvre continuelle vous enlève à votre intérieur, à votre famille et vous lance dans le tourbillon de la sarabande humaine.

Le besoin de sortir, de prendre l’air que vous n’y avez que juste mesuré, vous oblige à chercher hors de chez vous, l’aise que vous n’y pouvez trouver : de là ces rapports si répandus. Ah ! c’est que Dieu a mis dans la nature de quoi distraire l’homme, charmer ses regards et faire tressaillir son cœur, et, à défaut de ces plaisirs simples et doux, il en prend de futiles et d’éphémères dans le commerce des hommes. À la campagne tout afflue avec abondance : la vie s’y écoule toujours variée, sous des apparences monotones, entre les soins du dedans et les distractions du dehors.

Après les fatigues de la journée, il n’est pas nécessaire d’aller au loin, ni de demander aux hommes qu’ils vous amusent par des spectacles à surprise ; asseyez-vous sur le flanc de la colline qui domine la plaine, au seuil même du foyer de Larralde, et regardez. Tandis que tous les parfums montent vers vous des prés et des jardins, des haies touffues et des arbustes fleuris, tandis que votre poitrine se dilate en tirant cet air saturé d’oxygène, vos yeux se bercent mollement et sans nulle contrainte, dans la mer d’émeraude des riches verdures. Tout à l’heure encore, le vert glauque des chênes du bois ombrait gracieusement le vert émaillé de fleurs de la prairie où chantent les grillons ; le vert de la prairie laissait place à son tour au vert plus tendre du froment, puis venaient les champs de luzerne, de mélilot, de farouche, et de trèfle. Toutes ces nuances faisaient un contraste charmant sous la lumière éclatante du jour. Maintenant le soleil a déjà couché ses rayons sur la colline voisine. L’ombre gagne la plaine et change le spectacle. Les brebis rentrent au bercail, et leur troupe qui défile dans le sentier du vallon y dessine une dentelle de laine blanche. Le soleil empourpre le ciel et le sommet des arbres.

Le mont Axulay semble se dresser et grandir comme pour recueillir ses dernières lueurs. C’est le signal de l’orchestre final. Les oiseaux aussitôt s’assemblent sur les branches et les rameaux les plus élevés que dore le crépuscule, le rossignol caché dans la feuillée joyeuse lance ses trilles et ses roulades, la fauvette y joint ses soupirs, le merle ses sifflements, le ruisseau son murmure, l’agneau son bêlement puis tout se tait, le coucou seul redit trois fois bonsoir et le silence et la nuit vous enveloppent.

Quel spectacle y a-t-il au monde comparable à ce spectacle ? Quel tressaillement, quelle joie qui en vaille les frugales jouissances ? Sans doute ce tableau est de tous les jours, mais il n’est jamais le même, il varie suivant le temps, le soleil, la saison, la végétation. À chaque instant, les yeux y découvrent de nouveaux sujets d’admiration. Les dispositions de l’âme elles-mêmes viennent y jeter leurs mouvements et leurs nuances infinies.

La nature nous donne donc tout en ce monde, ses belles montagnes, ses riches collines, comme des mamelles gonflées de vignes et de moissons, ses plaines, son océan sans rivages, ses lacs, ses rivières, ses fleuves, ses ondes pures et cristallines, sa lumière, sa chaleur. Et que sais-je encore ? L’air nous enivre de senteurs exquises, la terre nous charme les regards, les arbres nous tendent leurs fruits les plus doux, la paix, la divine paix, berce notre âme. Que cherchez-vous davantage ici-bas ?

La vie dans les villes est une bousculade, on n’y goûte rien à loisir, mais à la hâte et sans cesse poussé par ceux qui veulent jouir comme vous. L’impatience, l’inquiétude, la fièvre de la curiosité vous dévorent. Tous ces regards qui toujours plongent sur vous, en quelque endroit que vous vous retiriez, pèsent comme des montagnes sur vos épaules. Ces conversations, ces indiscrétions, ces querelles qui envahissent le foyer, le troublent et font que l’amour lui-même est traversé de mille épreuves et de mille soucis.

Les jeunes époux dont je vous conte l’histoire toujours la même, n’avaient rien de toute cette agitation. Loin des bruits de la ville, ils vivaient heureux et obscurs. Rien n’en troublait la paix et le bonheur. Le dimanche et les fêtes rompaient seuls la monotonie régulière de leurs travaux, et variaient leurs jours. C’était un repos où l’âme prenait sa revanche sur l’existence matérielle. La maison elle-même nettoyée avec soin prenait un air d’aise et de réjouissance. Les outils du labourage ne traînaient plus de ci de là sur la porte. Les bœufs et les génisses gardaient l’étable, ayant à leur râtelier tout le foin et la luzerne de la journée, les poules seules couraient les champs. Dès le matin la cloche d’Aïnhôa chantait le jour du Seigneur, et conviait les fidèles au festin de l’âme.

Gachucha et Frantcha se pressaient l’une l’autre pour se rendre à la Messe, et, toute chose mise en ordre, le pot au feu sous la garde vigilante du chien et du chat qui somnolaient sur la grande plaque du foyer, la clef glissée sous la chatière, elles descendaient la colline. Elles avaient revêtu leurs plus beaux atours pour faire honneur à Dieu de ce qu’elles avaient de mieux, et lui être encore plus agréables qu’aux hommes. La mantille noire brodée était la seule coiffure qui ornait leur tête : elle flottait au vent comme une guimpe légère et relevait leurs traits déjà si purs ; mais le charme qui l’emportait sur tous les autres était cet extérieur de réserve et de modestie qui achevait leur beauté.

De Larralde et de Gastambide étaient pour lors à la galerie et à leur place accoutumée. Ils menaient de là, avec entrain, tous les chants de la messe et des vêpres. À midi, les deux familles des deux amis ne faisaient qu’une famille. Un dimanche se célébrait chez de Gastambide ; l’autre, chez de Larralde ; et ce jour-là, à cause de la fête, la belle nappe aux grandes et larges raies bleues couvrait la table ; le dîner était plus abondant ; le cidre faisait place au vin, l’Eltzecari 34 accompagnait la poule au pot, et sur la longue broche qui prenait tout le foyer et qu’un moulinet à grande pierre descendant le long du mur faisait tourner, l’agneau ou le chapon, suivant la saison, offrait sa couleur vermeille.

Les deux magnifiques vieillards présidaient tour à tour le repas. Le père Gastambide était roi chez les de Larralde, et le père de Larralde chez les Gastambide. Ce jour-là les parents de Frantcha et de Gachucha se pressaient à la même table. La joie et la gaieté assaisonnaient le festin, en attendant l’heure des vêpres, où tous se rendaient, où tous chantaient avec plus de force que durant la messe. Après les vêpres, on se rencontrait, on se parlait sous le porche de l’église et autour. On a tant de choses à se dire, au sortir d’une réunion fraternelle dans l’église d’Aïnhôa !!! le cœur est si plein, si débordant de souvenirs et d’amitiés, qu’on éprouve le besoin de les communiquer, de les verser aux amis, aux voisins de la montagne, qu’on ne voit qu’en ce jour et en ce lieu.

Puis vient la partie de balle, cette belle partie qui est le jeu nécessaire de toutes les fêtes chez les Euskaldunaks. C’est là un jeu vraiment royal qui les passionne au point de leur faire abandonner tout. Ils font vingt lieues, traversent les montagnes, marchent toute une nuit pour y assister. On rapporte même que pendant les célèbres campagnes de Napoléon, quatorze soldats du même régiment, ayant appris qu’on organisait une partie déballe à Saint-Étienne de Baigorry, partirent des bords du Rhin sans permission, vinrent y jouer, et que, vainqueurs à la pelote, ils allèrent rejoindre l’armée juste à temps, pour être encore vainqueurs à Austerlitz. Aujourd’hui la civilisation corruptrice a éteint cette passion et cette ardeur ; on n’y voit pas de ces actes de courage et d’énergie.

Les parties, les dimanches, dans les villages sont de petites parties entre jeunes gens du même endroit. Le Curé les anime par sa présence, les dirige de ses conseils, car il a été lui-même, en son jeune temps, un joueur de première force : son coup d’œil, sa main toujours sûre, ses surprises ont humilié plus d’un champion célèbre. Les de Larralde et les de Gastambide jeunes et vieux s’attardaient donc au jeu de balle jusqu’à la nuit tombée, tandis que Gachucha et Frantcha et leurs amies erraient le long des clairs ruisseaux, à l’ombre des châtaigniers et des chênes aux doux ombrages.

Ah ! la vie était heureuse, en ce temps paisible, parmi nos bons laboureurs et nos bergers toute simple et unie comme les mœurs qui la formaient, elle s’écoulait libre de toute contrainte au gré dès caprices et des goûts de chacun, semblable aux eaux de ces montagnes, qui tantôt sourdent sur la roche vive ou sur le gazon fleuri, en minces filets d’argent, tantôt s’étendent en détours sinueux dans les riches plaines et les vallons ombrés et s’y reposent, tantôt bondissent capricieusement et entraînent dans leur folle course les feuilles sèches, les joncs et les jonquilles qui ornent leurs rives.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE V

 

LA JUSTICE

 

Zahar hitzak, Zuthar hitzak.

Paroles de vieux, sentences de sages.

(Proverbe basque.)

 

Les deux vieillards des deux foyers jumeaux n’étaient pas seulement les rois de toutes les fêtes de famille, mais encore les arbitres de tous les différends qui pouvaient surgir en elle et dans Aïnhôa. Les dimanches étaient aussi les jours d’audience de ces deux sages, dont la parole mettait fin aux débats les plus mal engagés et les plus furieux. Or, cette année, il y eut une ombre, un nuage gros de tempête qui passa dans la demeure d’Etchechuri, berceau de Gachucha.

Le vieux serviteur Ganich qui avait vu naître tous ses maîtres, et l’etcheco Jauna, le Seigneur de la maison, et l’etcheco Alaba, la fille de la maison, menaçait d’aller finir ses jours chargés de tant de services et de travaux dévoués, sur le grand chemin d’Espagne, tendant la main à tous les passants. Un jeune domestique, mouthil 35 gastea, venu seulement de la veille, lui cherchait mainte noise. Sa vigilance pesait à ses épaules : ses soins assidus à soutenir les intérêts de ses maîtres, qu’il servait devant même qu’ils fussent venus au monde, c’est-à-dire, depuis plus de cinquante ans, ne pouvaient convenir à la jalouse ambition du jeune mouthil, d’autant que Ganich avait l’œil à tout et ne laissait rien passer sans contrôle. Depuis la mort de l’etcheco Jauna, il avait la gouverne complète de ses biens.

Toute confiance reposait sur son zèle et sa longue expérience, et il faisait en sorte que son mérite passât encore de beaucoup les témoignages qu’on lui en donnait. Aussi rien n’avait souffert de la disparition du maître à Etchechuri, si ce n’est les cœurs qui l’avaient connu et aimé. Les champs et les prés reçurent la même culture, et donnèrent les mêmes récoltes, les troupeaux eurent les mêmes pâturages, rien ne manquait à leur râtelier, ils y avaient toujours leur vivre en abondance. Cette prédominance et ce majordomat qu’exerçait le vieux Ganich sur le domaine et les dépendances d’Etchechuri, ne laissèrent pas bientôt d’armer et de porter à leur comble les fureurs du jeune mouthil, qui ne rêvait à rien moins qu’à le supplanter, tant il est vrai que toujours un compagnon du même métier porte envie à l’autre. Lankide gaizkide 36.

Il usa de zèle tout d’abord, mais d’un zèle qui n’avait sa source que dans son ambition. Il se montrait attentif à tous les ordres et à toutes les demandes de sa dame, Etcheco Anderea 37, il les prévenait même. Son travail était toujours mieux fait et plus vite, et il ne faillait pas à y appeler l’attention. Ganich, dont l’âge avait trahi les forces, ne pouvait lutter avec cette jeunesse pleine de vie. Le jeune mouthil le savait bien : aussi faisait-il parade sur les efforts vaincus de Ganich. Il ne s’abandonnait que quand ils travaillaient ensemble. Alors, par exemple, il laissait aller le vieillard tant que ses forces y pouvaient suffire, et restait lui-même en arrière, afin que la tâche de Ganich portât les traces de sa faiblesse et de son impuissance : « Comment, disait-il en lui-même, je travaillerai à m’épuiser, et ce vieux, parce qu’il est vieux, en aura tous les avantages et tous les honneurs. Non, non chacun sa part dans ce monde ; au vieux la part du vieux, au jeune la part du jeune. »

La jeunesse est impatiente d’arriver d’un bond où d’autres ont mis un demi-siècle d’activité et de dévouement : elle ne sait point regarder d’un œil endurant ceux qui occupent une place où ils branlent fatigués et chenus, pouvant à peine y trouver une assiette sûre et tranquille, malgré les efforts soutenus qui les y ont portés. Lorsqu’elle envisage ses propres forces qui lui inspirent tant d’arrogance, elle est tentée de donner de l’épaule à ceux qui la précèdent chancelants à la place qu’elle convoite. Le jeune mouthil fit tant et si bien, il monta si haut ses services d’un jour, que ceux de Ganich descendirent d’autant, malgré leur cinquante ans de constance et de fidélité. Leur âge même en faisait oublier l’étendue et le mérite. On ne les voyait plus, on n’en sentait plus les bienfaits ; ils se perdaient dans le passé, tandis que les travaux, les sueurs et le bon vouloir du mouthil étaient là présents, dans la force et avec l’éclat des vingt ans, poussant dans l’oubli les sacrifices vieillis, ceux du bon vieux serviteur Ganich.

La dame d’Etchechuri fut ainsi prise par toutes ces ruses dont se couvrait l’envie. Elle avait déjà commis la taille des bois, la récolte des moissons, la cueillette des fruits au jeune mouthil. Dans la balance de ses prédilections, les services actuels l’emportaient sur les anciens. Ganich en souffrait en silence. On le voyait le soir assis au coin du foyer, les yeux fixés sur le feu, ses mains reposées sur ses jambes, tout recroquevillé dans sa tristesse ; mais son dévouement et son amour furent tels, qu’il ne voulut en rien troubler le deuil et la paix d’Etchechuri ; il résolut de se retirer sans mot dire, en dévorant son chagrin, en étant dévoré lui-même. Son attitude désolée ne laissa pas cependant de mettre en émoi ceux qui l’entouraient. L’Etcheco Anderea comprit quel en était le motif et voulut mettre fin à une situation si tendue ; pour ce, elle s’en ouvrit au vieux de Larralde, qui remit son jugement au dimanche.

Le dimanche vint, et cette fois étaient assis au banquet des deux familles jumelles le vieux Ganich et le jeune mouthil. Sur la fin du repas et devant tous les convives attentifs, de Larralde inclina sa tête chargée de graves réflexions, et appuyant ses mains sur le rebord de la table : « Mes enfants, dit-il, vous connaissez tous nos usages ; nous n’aimons pas les contestations nos pères nous ont laissé cette loi de ne jamais admettre de plaid et de procès entre nous : car tout plaideur, disaient-ils, est l’écuyer de la misère 38. Toi, jeune mouthil, tu veux arriver trop tôt où tu ne peux toucher, et, comme le chat, faire ta pêche sans te mouiller les pieds 39, ou encore manger la soupe par dessous le chou qui la cache 40. Prends un peu de patience et ne porte pas envie à Ganich qui a plus de mérite que toi. La paix régnait à Etchechuri, tu y as porté la guerre. Il est vrai, tu travailles ses terres : ton zèle et ton activité en augmentent les revenus ! Tu ne faux jamais à faire sonner tes services et les gains que tu portes, de manière à piquer l’attention sur toi et d’appeler la reconnaissance ; mais sache qu’il vaut mieux tout perdre que la paix, que sans elle tout bien vous est un poison, qu’un œuf dans la paix est préférable à un veau dans la guerre et la désunion 41. Retire-toi donc, si tu dois semer dans les champs d’Etchechuri des germes de discorde, avec tes sueurs et ton dévouaient. Il ne faut pas que ton zèle soit comme celui du paresseux, qui d’aventure se leva matin pour allumer le feu, mais qui incendia la maison 42. Il ne faut pas que ton ardeur à bien faire soit la mèche de tous les désordres et de toutes les ruptures. Tu flattes ta maîtresse : mais c’est pour tromper son esprit, la prendre dans tes lacs et rendre son cœur ingrat. Le flatteur est toujours traître de celui qu’il flatte. Continue tes soins à Etchechuri, te souvenant que dans l’Euskal Herria le mouthil fidèle est le sixième enfant de son maître, s’il en a cinq déjà. Tu es de la famille que tu sers ; les fils de la maison travaillent avec toi et comme toi vos intérêts sont communs. Ne montre donc pas, par trop de bruit faire, ton mauvais droit, te souvenant que c’est celui qui en a le moins qui en témoigne le plus 43. Sois un soutien pour ce vieillard, que tes forces aident sa faiblesse, que ta jeunesse, loin d’être rivale de sa vieillesse, lui prête le concours de ton ardeur, lui donne tes jambes et tes bras. Chéris-le pour Dieu, et alors ton cœur te fera voir en bien, ce que tes yeux découvriront en lui de défectueux.

Et vous, Madame d’Etchechuri, et vous aussi, mes enfants, gardez dans votre mémoire le vieux dicton de nos ancêtres qui dit : « que le serviteur fidèle et diligent est toujours créancier de son maître, encore qu’il en ait reçu son salaire 44, et qu’il ne demande rien 45. C’est un ami dévoué, et, parmi les amis, le meilleur est le plus ancien 46 ».

Ainsi parla le vieillard, le sage de Larralde, et tous avaient écouté sa voix en silence : elle fut la messagère qui ramena la paix et le bonheur ; car c’est un principe parmi le peuple euscarien, que la supposition d’un sage vaut mieux que l’affirmation de cent autres 47, et que les dires des vieux sont sentences des sages.

 

Zahar hitzak

Zuhur hitzak.

 

C’est pourquoi ils ont plus de confiance dans leurs paroles que dans celles des juges les plus intègres, car ils disent à tout plaideur : « Paye, paye ton notaire et ton juge : ton argent sera la mesure de ton droit 48. Tandis que tu t’amuses à plaider, les gens de justice font leurs semailles 49. Défie-t’en, car le juge qui a l’âme tachée tient les lois entre ses griffes ; il les déchire et les tourne au gré de ses passions 50 ; c’est le grand voleur qui fait pendre le petit, et celui qui fut voleur l’an dernier juge et condamne les voleurs d’aujourd’hui 51. Ne vois-tu pas que celui qui dérobe des épingles est toujours fustigé, tandis que celui qui enlève des trésors devient Alcalde 52 ???

Grâce à ces conseils, la paix revint à Etchechuri en joyeux sourires, et le jeune mouthil 53 et le bon Ganich 54, et la maison en célébrèrent l’heureux retour devant tous les convives attendris. Le vieux serviteur pleurait en branlant sa tête et tendant sa main à son jeune rival.

Toutes les dissensions prenaient cette fin et sans qu’il en coûtât aux plaignants chez les Euskaldunaks. On n’y connaissait ni procès, ni tribunaux, ni avocats : c’était un crime et une honte que d’y recourir. Comme dans l’ancienne Égypte, on ne s’y était point encore avisé de faire un métier de la justice. Exercer la justice sur ses semblables était un honneur qui venait couronner celui qui en avait longuement pratiqué la vertu. On ne choisissait pour juges que des vieillards : parce que sans doute, le long usage de la vie et de ses difficultés ouvre davantage leur esprit à toutes les querelles dont elle est semée, que plus détachés des préoccupations, des soucis de leur avenir, ils en affranchissent leurs jugements, et qu’enfin sur le déclin de leurs jours de la terre, ils doivent penser plus sérieusement au compte qu’ils en rendront au juge suprême.

C’étaient donc des vieillards chargés d’ans, d’expérience et de sagesse qu’on élevait à cette noble judicature, et une vie toute entière de vertu et de dévouement était l’école qui les y préparait, avant que l’opinion de ceux qui en avaient été les témoins assidus leur en eût donné le titre. Ainsi la justice en même temps qu’elle pesait comme une charge publique, récompensait dans leurs vieux jours ceux qui l’avaient constamment aimée et pratiquée.

Vous avez remarqué qu’il n’y avait point de tribunaux pour l’exercice de cette judicature. Il n’y avait rien non plus de ces apprêts, de ces costumes, et de ces attirails de charlatans qui troublent et intimident l’innocent, et rendent les coupables plus audacieux.

Les avocats n’y étaient point admis, encore moins entendus, car on craignait la fausse éloquence qui éblouit les esprits et échauffe les cœurs. Elle incline à juger plus par sentiment que par raison. Quoi de plus dangereux pour l’homme intègre, que cette émotion qu’excite la parole passionnée de celui qui veut sauver un client, contre toute justice. La vérité n’aime pas le fard ; tout son charme, tous ses attraits gisent dans sa chaste et incomparable nudité.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VI

 

FRANTCHA

 

Eztadeusik edertasuna

lagun ez badu ontasuna.

La beauté n’est rien

si elle n’a pour

compagne la bonté.

(Proverbe basque.)

 

Au milieu de ces incidents inséparables de toute existence humaine, les jeunes couples des deux foyers jumeaux virent arriver le terme qui en devait couronner l’amour. La jeune Frantcha de Gastambide, dont la frêle enveloppe pouvait à peine suffire à son activité, inspirait de vives inquiétudes dans un état où il faut de la force pour deux. Elle dépérissait tous les jours, malgré les soins qui l’entouraient. Sa jolie tête d’où sortaient les plus beaux yeux du monde, s’inclinait comme un arbuste trop chargé de fruits, et dont la vigueur ne suffit point au poids qui l’accable. Il ne fallait rien moins que sa constante énergie pour soutenir sa faiblesse.

Ah ! cette énergie, de quel secours ne lui avait-elle pas été ? Elle étayait encore sa tige flexible et tendre au moment que ses forces semblaient l’abandonner. Sentant bien la nécessité d’une protection surhumaine, elle se rendait tous les jours à l’église accompagnée de sa sœur. Elle assistait au sacrifice du Christ auquel elle joignait le sien, pour le salut de celui qu’elle offrait au ciel avant même qu’elle l’eût dans ses bras. Elle y reçut le pain des forts. Il n’était que temps ; elle dut rentrer aussitôt soutenue par Gachucha et de Gastambide, de qui le front tristement courbé, accusait les préoccupations sombres qui le chargeaient. À peine fut-elle rentrée, elle donna le jour à un fils que le jeune de Gastambide contemplait dans les transports de ses joies paternelles : mais parmi les congratulations dont il était l’objet de la part des gens d’alentour accourus en foule à la nouvelle de cette naissance, son bonheur n’était point sans mélange ; les appréhensions et les douloureux pressentiments le traversaient, chaque fois qu’il arrêtait ses yeux sur celle à qui il le devait et en déchiraient le tissu faible et ténu. Ainsi la même source alimentait à la fois ses espérances et ses craintes, de telle sorte que les joies des premières ne pussent jamais détacher sa pensée et son cœur des douleurs qu’y suscitaient les secondes. Ses yeux toujours fixés sur le visage pâle et amaigri de sa maïtea 55 y attachaient son âme pour l’y répandre en tristesse.

Le lendemain, la voisine de Biitchienea vint prendre l’enfant nouveau-né, pour le porter à l’église. Il y reçut le baptême entre les mains du vieux de Larralde qui en fut le parrain, et de la mère de Frantcha qui en fut la marraine. On l’appela Ellemoun de Gastambide 56. Aussitôt la cloche d’Aïnhôa chanta pour annoncer aux vallons et aux bois, à tous les échos des collines voisines et à tous les fidèles, que le Christ venait d’avoir, à son tour, un fils de plus. La mère l’entendit, cette cloche joyeuse, et à ce son de fête, toute son âme se porta à ses yeux ; un sourire ineffable erra sur ses lèvres, et elle y répondit par un soupir et une prière.

Quand l’enfant fut de retour au foyer, on le lui présenta ; elle eut encore la force de se relever sur son séant ; elle tendit ses bras, le reçut, puis, trop faible pour le lever jusqu’à ses lèvres, elle le posa sur ses genoux, le couvrit de ses regards pleins d’amour et de larmes, et s’écria d’une voix qui expirait au sortir de sa bouche : « Que béni soit... Dieu !... Il t’a donné à moi, et j’ai pu à mon tour, te donner à lui, comme prémices de mon amour »... Elle ne put continuer ; la parole lui manqua ; elle jeta sur son mari, qui la soutenait, ses yeux mourants, où se peignaient les suprêmes tendresses de l’adieu. Semblable à une colombe qui cherche un abri sous son aile, pour dormir, elle s’inclina sur son épaule, et elle expira. Dieu avait permis qu’elle pût contempler son fils avant de mourir, afin de lui rendre sans doute la transition de ce monde à l’autre plus unie, plus simple, et qu’à la vue de cet ange de la terre qu’elle tenait dans ses mains, son œil fût préparé à celle des anges invisibles qui attendaient son âme. Ainsi elle rendit au ciel ce qu’elle en avait reçu, et la cloche d’Aïnhôa qui tintait encore célébra cette double naissance : l’une au temps, l’autre à l’éternité.

Cependant de Gastambide, qui s’était longtemps contenu pour ne pas affliger de ses larmes les derniers regards de celle qu’il aimait, tomba comme frappé de la foudre au pied de son lit. Il resta là, immobile, sans jeter un soupir, sans proférer une parole. Ce qui se passa dans son âme, nul ne le saurait dire : les lèvres humaines n’ont pas de mot pour rendre l’excès des maux qui accablent l’homme sur la terre.

Il demeura tout le jour dans cette attitude, sans qu’aucun bruit ; aucun témoignage d’affection, même de sa mère, l’en pût tirer. Livide, défait, le regard terne et toujours fixé sur sa maïtea, il semblait momifié par le spectacle de Frantcha inanimée. Sans doute sa foi vive consolait son âme ; mais ses consolations ne parvenaient point à calmer son cœur. La joie de son âme ne pouvait adoucir la peine de son cœur, et cependant la peine de son cœur ne troublait point la joie de son âme ; l’une combattait l’autre ; l’une et l’autre restaient entières et se partageaient ses pensées et ses sentiments : tandis que la foi emplissait ses lèvres d’actions de grâces, sa blessure profonde y poussait ses plaintes et ses angoisses. Bientôt le glas funèbre répondit à sa douleur ; il résonna, longuement, tristement, et ses échos qui gravissaient les flancs du mont Axulay, comme les sons des âmes affligées, en redescendirent lentement, et s’épandirent dans le vallon et sur Aïnhôa. Et ce jour-là, la plainte de la cloche des trépassés avait un timbre d’allégresse qui en adoucissait les gémissements et elle disait : « Elle est morte, Frantcha ! elle est morte ! mais sa mort est une naissance à l’éternelle vie. Vous qui l’avez connue et aimée, pleurez, car elle n’est plus ; mais que vos larmes se réjouissent, car elle vit au sein de Dieu ! Elle est morte, Frantcha ! elle est morte !! Arbres au feuillage touffu de Gastambide, laissez tomber vos rameaux et vos feuilles ; celle qui venait s’asseoir à vos pieds n’est plus ! Collines et Montagnes, dépouillez vos beaux atours ! Fleurs des jardins, effeuillez-vous ! Vos parfums n’enivreront plus ses narines et son cœur ! Oiseaux du bocage, ne chantez plus !! elle est morte, Frantcha, elle est morte !! mais réjouissez-vous, esprits des cieux dont je redis les accents, réjouissez-vous ; car Frantcha est retournée à votre vie.

Comme la cloche disait ces choses, en tintant longuement, tous les fidèles d’Aïnhôa, sur le seuil de leur porte, se signaient, et, branlant de la tête, ils se répétaient les uns aux autres : « Elle est donc morte ! » Et l’on vit le voisin de Gastambide, celui dont la femme avait porté l’enfant au baptême, gravir à pas de révérence la colline de Biitchienea, la tête nue et le front incliné, tenant avec respect dans sa main, en manière d’ostensoir, la croix noire des trépassés. De Gastambide la reçut dans ses mains et alla la poser lui-même sur la couche funèbre de sa bien-aimée. Et la cloche se tut.

Le deuil fut immense dans les deux familles jumelles ; Gachucha, surtout Gachucha, ne pouvait se consoler de la perte de celle qu’elle aimait comme une sœur et comme une amie. Dans sa douleur elle se trouvait malheureuse de lui survivre : elle ne pouvait faire le moindre pas dans les champs et dans les prés d’alentour, qu’elle ne sentît les siens. Sa voix ne réveillait aucun écho qui ne lui rappelât celle de Frantcha. Son cœur était plein de son souvenir, et aucune chose ne pouvait l’en distraire ; aussi se dédommageait-elle sur l’enfant nouveau-né des tendresses qu’elle ne pouvait plus prodiguer à sa mère, et son amour pour lui augmentait de tous ses regrets pour elle, et en prenait l’étendue. Elle l’avait sans cesse dans ses bras : elle cherchait dans ce petit visage encore informe les traits vagues, indécis de Frantcha, et les couvrait de baisers : « Cet enfant, disait-elle à de Gastambide, sera mon fils et je serai sa mère. »

Les amis et les parents accoururent à la nouvelle de ces évènements qui s’étaient succédé si vite dans le même foyer. Tous venaient contempler une dernière fois la dépouille de Frantcha. Ils embrassaient sa jolie tête que la mort n’avait pas ternie, et où s’épandait un reflet de la béatitude dont son âme s’enivrait. Les jeunes filles et les jeunes femmes, compagnes assidues de sa jeunesse, descendaient la pente douce de la colline, jetant de temps en temps leurs regards en arrière sur la maison désolée, et sur la fenêtre d’où si souvent elle leur avait fait signe de bienvenue ou d’adieu, et, le front baissé, elles continuaient leur marche en essuyant des pleurs.

Le lendemain du baptême de l’enfant se fit l’enterrement de la mère. Tout Aïnhôa y fut. On ne voyait partout que groupes épars, femmes, vieillards, jeunes filles sur le flanc de la montagne, dans les sentiers de la plaine et dans le vallon. La famille des fidèles chrétiens n’avait qu’un cœur pour pleurer la jeune disparue. Les entretiens parmi eux étaient dominés par la pensée religieuse, car la langue est l’ouvrière du cœur 57, et un cœur rempli, pénétré de l’idée de Dieu, ne porte aux lèvres que des paroles qui rappellent son nom et ses bienfaits. Voyez donc ce qu’est la vie, disaient les uns, pour un bonheur nous avons mille peines ; aux joies de la naissance, succèdent les tristesses de la mort. Pourquoi donc venons-nous sur cette terre, ajoutait un second ? N’y aurait-il pas moyen de cheminer plus doucement son chemin ? S’il y avait, répondait un troisième, quelque chose de meilleur et de plus utile que de souffrir, le Christ notre Maître nous l’aurait appris par ses paroles et par son exemple ; s’il a voulu souffrir et mourir lui-même pour arriver à la gloire, c’est pour nous faire entendre qu’il n’y a pas de voie plus sûre et plus sainte que celle de la Croix, et qu’il nous faut partager ses souffrances pour avoir part un jour à sa gloire.

De toutes les lèvres il ne sortait que des pensées de consolation et de foi qui tombaient comme une rosée bienfaisante sur les âmes affligées. À mesure que la foule se pressait autour de la maison, de Gastambide et Gachucha se laissaient aller aux douces paroles dont on étayait et soutenait leur peine : mais ils ne s’y appuyaient pas d’une confiance sans réserve, car ils savaient que Dieu désire parfois que l’on souffre sans consolation, qu’en quelque endroit qu’on aille, il n’y a pas de refuge si assuré, si défendu, dont l’adversité ne se puisse emparer, que partout on se trouve soi-même, et qu’enfin la Croix soutient seule ceux qui la portent de bon cœur ; qu’elle change en douceurs ineffables les afflictions qui nous accablent, quand nous nous y inclinons volontairement.

Comme ces consolantes paroles passaient d’une âme à l’autre, le prêtre arriva précédé de la Croix. Un instant après, le convoi funèbre qui portait la jeune morte descendait la colline, en serpentant dans le sentier. La dépouille de Frantcha était portée par quatre hommes du voisinage, et suivie de Gastambide qui marchait tristement, la tête inclinée et découverte, et vêtu du grand manteau au col de velours.

À leur suite venait Gachucha accompagnée des femmes d’Aïnhôa, les unes en mantille noire, les autres enveloppées dans leur belle cape, dont la riche dentelle leur couvrait le visage. Cela faisait une longue ligne silencieuse qui, se recourbant aux contours des sentiers, dentelait la colline. Et le bon curé chantait sa prière, comme une complainte de la douleur au ciel ; et les oiseaux cachés dans le buisson fleuri lui répondaient. Et l’airain résonnait à son tour dans sa cage de pierre. Et les chèvrefeuilles qui couvraient les haies touffues étaient du cortège, et embaumaient cette marche désolée.

Et tout dans la nature était un mélange de tristesse et de joie ; aux trilles animés du rossignol répondaient les soupirs et les gémissements langoureux de la fauvette. Les arbres eux-mêmes, d’ordinaire si agités, recueillaient leurs rameaux et leurs feuilles : le zéphyr retenait son haleine, tandis que les peupliers, sur la grande route, semblaient se rendre deux à deux à l’église. Tout enfin prenait part à la commune douleur, tout, jusqu’au mont Axulay toujours si gracieux, si riant, paraissait avoir revêtu la cape noire des femmes du deuil.

La petite église d’Aïnhôa fut aussitôt remplie comme en ses plus beaux jours de fête. Nul ne manquait à ce rendez-vous de la prière. Chacun faisait trêve à ses occupations, à ses travaux pour mettre sa personne dans le cortège funèbre, et son âme dans la tristesse commune. Des galeries, les répons descendaient en murmure. Les voix mâles n’avaient pas, aux jours d’enterrement, les éclats, les roulades et les caprices des grandes solennités ; elles étaient un peu étouffées par la peine du cœur.

De retour au foyer désormais dans le deuil, le père de Gastambide entra dans la chambre où avait expiré Frantcha, et, en face de ce lit désert, avant qu’on eût fait disparaître les traces chères et sacrées que la morte y avait laissées, ainsi qu’une ombre d’elle-même, il s’agenouilla entouré de tous les siens, et donna carrière à sa douleur, la répandit en larmes et en prières.

La grande maison des Biitchienea fut longtemps sans reprendre son aspect ordinaire : qu’on la regardât du côté des de Larralde, au soleil levant, ou du côté des Gastambide, à son couchant, les plus belles clartés de la pointe du jour et du crépuscule n’arrivaient point à relever et à rendre leur aspect réjoui à ces deux façades assombries. Il n’y avait aucun bruit, aucune chanson dans les deux foyers jumeaux : tout s’y faisait en silence, comme si l’on avait peur de réveiller l’endormie ; chacun allait et venait sans mot dire, sans se regarder, dans la crainte qu’une larme échappée des yeux à leur rencontre n’en fit jaillir mille autres. L’enfant, seul insensible à la mort qu’il avait apportée au monde avec sa vie, jetait son cri discordant, sur toutes ces douleurs silencieuses, qui se fuyaient.

Lorsque le soir fut venu, ce premier soir après que la maïtea eut pleinement disparu, tous les membres des deux familles se réunirent et la veillée fut longue, car la peine était plus douce à porter tous ensemble : on appréhendait d’être seul sous son fardeau. Il fallut cependant se retirer et reprendre son existence accoutumée. « Mes enfants, fit le voix de Larralde, il est tard, recueillons-nous. Je ne vous veux rien dire de Dieu ce soir puisqu’il nous a visités lui-même ; la croix, le malheur, les souffrances et la mort sont des visites de Dieu 58. Il nous a donc parlé mieux que je ne saurais le faire. Ne plaignons pas le sort de celle qui nous a quittés pour un monde meilleur. Elle est entrée dans la plénitude de la vie : ici-bas, nous ne sommes qu’au germe de cette existence plénière, dans un commencement de ce que nous devons être un jour. Que cette infortune soit la bienvenue pourvu qu’aucune autre ne l’accompagne 59, car tout mal a son pire 60. Puisqu’on embrasse le soc pour l’amour de la charrue, embrassons cette croix pour l’amour de Dieu 61. Le malheur, mes enfants est une bonne école où Dieu n’admet que ceux qu’il aime. On y apprend à ouvrir les yeux et le cœur à ceux qui soufrent 62. La bonne fortune au contraire, étant aveugle elle-même, aveugle ceux qu’elle comble de ses faveurs. À genoux donc, mes enfants, et rendons grâces à Dieu. » La prière se fit : l’ombre de Frantcha et son souvenir y présidèrent, puis chacun se retira murmurant encore son nom, comme un soupir d’angoisse. À partir de ce moment, Gachucha prit le nouveau-né comme sien ; elle ne pouvait l’abandonner aux soins d’un père que la douleur absorbait. Elle ne sortait jamais et, devant même qu’elle fût mère, elle s’exerçait aux devoirs sacrés de la maternité.

On était à la fin de septembre. L’automne donnait ses plus beaux jours, et la beauté de ses jours est une beauté mélancolique et triste. On aurait dit que la nature se voulait aussi mettre à l’unisson des cœurs autour de Biitchienea ; elle déchirait ses plus beaux atours en souriant d’un sourire pâle ; ses éclats étaient les éclats d’une lueur mourante ; ses chants, les derniers d’une voix qui tombe, les suprêmes accents de l’orchestre universel ; ses forêts, ses prés, ses vergers tressaillaient avant d’entrer dans la mort, et offraient leurs fruits les plus doux : mais les arbres et les arbustes qui les tenaient pendants à leurs branches inclinées les laissaient tomber dans la main de Gachucha qui les venait cueillir, en pleurant leurs feuilles jaunies, semblables à une mère expirante qui confie ses enfants aux parents et amis arrêtés autour de sa couche. Le mont Axulay changeait de verdure : ses chênes coquets, tout à l’heure encore pleins de jeunesse et de vigueur, s’endeuillaient peu à peu et laissaient entrevoir déjà leurs maigres et noirs rameaux, et quand Gachucha se promenait dans les jardins avec son petit Ellemoun pendu à ses bras, les dernières fleurs, celles qui s’étaient attardées, dans leur fragile vie, celles qui avaient pu échapper à l’orage, lui jetaient aux lèvres leur haleine embaumée, comme les derniers soupirs de leur beauté et de leur parfum.

Gachucha veillait aux deux foyers avec la grand-mère, et, pendant ce temps le vieux de Larralde, le jeune, le vieux de Gastambide, son fils, les mouthils étaient aux champs. Ils faisaient la moisson du maïs ou les vendanges, ou encore ils chargeaient leurs immenses chariots à roues massives de regain. Le soir ils rentraient tous ensemble. De Larralde, son grand akilo (aiguillon) à la main ou sur l’épaule, marchait devant son attelage de bœufs dont les têtes encore jeunes secouaient avec vigueur le joug.

Rien n’est plus beau, en automne, que cette rentrée de la moisson. Les vallons et les prés sont remplis de joie et de chansons, et sur tous les chemins, l’on voit ce majestueux attelage des anciens rois s’avancer lentement avec sa montagne de foin, de paille ou de récolte, dont quelques jeunes filles, la gorge blanche et pleine de gaieté, couronnent le sommet. Les mouthils viennent après, portant qui le râteau, qui la faux, qui la serpette. Un seul ouvre et conduit la marche triomphale du laboureur, en jetant aux échos du mont Axulay ses plus mâles accents que tous répètent en chœur. Heureux si les roues du char ne chantent pas dans leur essieu, et ne jettent point ainsi leur note criarde à travers la chanson.

Et puis, quand tout rentre à l’étable, quand la moisson disparaît dans les greniers et dans les granges, la terre se dépouille, l’hiver avance. Le soleil lui-même perd l’éclat de ses rayons : mais s’il s’enveloppe d’une gaze légère qui en émousse la pointe, c’est pour se rendre plus accessible aux regards et faire admirer davantage ses incomparables couchants. Il pâlit : mais d’une pâleur qui charme les yeux, les enivre de lumière. Les harmonies de la nature rivalisent avec les tons si variés de ses lueurs incomparables. Le ruisseau murmure avec une exquise suavité. L’oiseau a des trilles plaintifs, des roulades, des coulés d’un moelleux qui sentent la symphonie mourante et dernière. L’homme a dans sa poitrine des voix qu’il ne se connaissait pas, et quand il les jette largement, longuement, dans cet air d’automne devenu plus sonore, tout semble se taire pour l’écouter ; les vents suspendent leur souffle ; le zéphyr lui-même retient son haleine pleine de pollen parfumé : la montagne paraît plus immobile ; les arbres ne bougent pas ; les oiseaux se taisent ; l’insecte se cache. C’est la fin ; c’est le dernier coup d’archet. Ainsi l’homme commence et finit tout en ce monde.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VII

 

LE FOYER

 

Emastea campoan, etchean miseria dantzan.

La femme dehors, au foyer la misère en danse.

(Proverbe basque.)

 

Si la maison, chez les Euskaldunaks est comme le temple sacré de la famille, le foyer en est le sanctuaire où se tiennent tous les conseils, se donnent tous les jugements, se célèbrent toutes les fêtes, se saluent toutes les bienvenues, se pleurent tous les adieux et se font toutes les veillées.

C’est le salon où l’on reçoit l’hôte d’un jour ou d’une nuit, les parents et les amis. Il occupe la partie principale de la cuisine et en est l’ornement le plus original et le plus beau. Figurez-vous une charpente en parallélogramme qui fait saillie d’un mètre dans le mur principal, semblable à une marquise coiffée d’une maçonnerie de plâtre et de chaux qui se termine en pyramide ; c’est la cheminée basque. Ce pavillon sur le feu est à hauteur d’homme, et a, environ, quatre ou cinq mètres de pourtour. Les trois poutrelles qui le soutiennent et le forment sont surmontées d’une petite galerie élégante remplie le plus souvent de beaux chandeliers de cuivre toujours brillants comme l’or, et ornée d’une tenture blanche qui en descend de trente à quarante centimètres. Cette tenture est le vêtement du foyer, et parfois, aux veilles de fête, elle se termine par une broderie tuyautée. Les dimanches on la change. À fleur du sol entre des pierres plates s’étend l’immense plaque de fonte qui forme l’âtre. Là, on couche tout de leur long des fagots entiers de chênes, sur d’antiques chenets de fer. Les belles flammes qui en jaillissent montent sur le mur noirci et sur la crémaillère, et vous enveloppent de chaleur. Tout autour se groupe la famille sans en excepter les mouthils qui en font partie.

En face se trouve l’immense alasea 63, qui prend tout le mur dans sa hauteur et dans sa largeur, et où s’étale la riche vaisselle ancienne, dont les assiettes émaillées de fleurs et de dessins sont tenues droites par de longues tiges de bois sculpté. Cette alasea est la rivale du foyer : c’est le meuble dont l’etcheco Anderea est la plus fière. Pourquoi les Euskaldunaks ornent-ils ainsi leur foyer ? l’entourent-ils de respect ? J’en donnerais bien une raison que les historiens savent et trouvent de leur goût, car ils prétendent que nos pères ont professé autrefois un culte pour le feu, qu’ils l’adoraient même comme une divinité. C’est sans doute pour ce motif qu’ils ont appelé la cuisine le lieu du feu par excellence, Sukaldea, l’alentour du feu ; Suko du feu, Aldea, l’alentour ; et le foyer, Subasterra, le voisinage du feu, le près du feu ; mais j’aime mieux m’en remettre à la sagesse antique des peuples primitifs, qui leur donnait un sens pratique que nous n’avons plus. La cuisine est le domaine où la femme de ménage exerce son empire et son activité.

Chez les Euskaldunaks, c’est encore un principe que si l’homme, l’etcheco Jauna, est le roi des champs, des bois et des moissons, la femme seule, l’etcheco Anderea, est la reine du foyer. Il fallait bien que son royaume portât l’empreinte de sa souveraineté, et que la cuisine fût ornée de tout ce qui faisait son orgueil. D’autre part, les hommes étant tous des laboureurs et des bergers travaillant de leurs mains, occupés tout le jour aux travaux extérieurs loin d’elle, c’était bien le moins qu’elle les eût le soir sous son regard, et qu’elle ne fût pas contrainte à s’en séparer pour les servir.

Or, les servir ailleurs que dans son domaine, c’était pour elle en sortir, abdiquer sa couronne, faire violence à ses sentiments d’épouse, de fille, et de maîtresse de maison. Tous les soirs donc depuis le déclin des derniers jours d’automne et après le souper, les deux familles se réunissaient au foyer de Larralde. La reine du logis manquant chez les Gastambide, on se groupait autour de Gachucha pour lui rendre sa charge moins lourde et sa peine plus douce ; de la sorte ses soins n’étaient point partagés et son cœur non plus, et elle pouvait à la fois avoir son œil sur son royaume et sur le petit Ellemoun qui lui tendait toujours ses petits bras en lui envoyant ses premiers sourires plus purs que l’aurore.

Le vieux de Larralde dominait l’assemblée familiale de toute la majesté de son âge, de son noble port, et de sa grave attitude. Il veillait avec une attention jalouse à conserver les vieilles traditions qui sont l’honneur et la force des peuples libres. Il y a, en effet, un milieu moral pour les races humaines, comme il y a un milieu physique qui aide à leur développement, et ce milieu moral qui grandit et ennoblit un peuple, ce sont les coutumes qui l’ont formé durant des siècles.

Quand les premiers froids furent venus, c’est donc au foyer des de Larralde que se réunissaient tous les habitants de Biitchienea. Ah ! la flambée était belle ! Les flammes, tantôt faisaient une roue de gerbes lumineuses, tantôt montaient en languettes de serpent et contournaient la crémaillère en léchant le mur noirci, tantôt s’affaissaient en brasiers ardents, sous l’immense bois qu’on leur jetait dessus. Ce mur du foyer n’a rien qui le sépare et le distingue du reste, rien qui l’enserre : seulement à l’endroit où commence le feu, jusqu’au point d’où descend la tenture garnie de la marquise, il est tapissé de belles briques bleues émaillées, afin que les personnes qui s’y appuient n’en soient pas salies ; car toute la maison, soit à l’intérieur, soit à l’extérieur, est blanchie à la chaux. Ces deux extrémités du foyer, d’un côté comme de l’autre, sont les coins réservés aux anciens. C’est là qu’ils se recoquillent, parce que sans doute ils ont moins de sang, moins de feu dans les veines, et que les glaces de l’âge s’ajoutent chez eux à celles de la nature en hiver. D’un côté se met la vieille grand-mère, Amatchi, avec sa quenouille à la ceinture, et ses fuseaux aux doigts, tout près de la chandelle de résine qui éclaire l’intérieur du foyer. Elle file en silence sa belle quenouillée de fin lin ; car c’est à force de filer que la maîtresse de maison fait provision de linge et non en demeurant oisive 64. Elle écoute les divers propos qui animent la veillée, sourit aux ébats de la jeunesse qui l’entoure et dont les pétillements rivalisent avec ceux du grand feu.

Parfois elle y jette ses saillies, ses souvenirs d’enfance, comme une poignée de sel sur un brasier ardent ; parfois aussi sa quenouille toujours en garde, le fuseau reposé sur ses genoux, elle suspend l’attention de tous par un de ces contes charmants que les plus jeunes écoutent avidement, et au bout duquel ils ne se lassent jamais de dire : « Encore un autre, chère Amatchi, encore un autre ! » Alors l’Amatchi radieuse sourit du contentement qu’elle donne, et s’amuse à mettre feu à toutes les envies, et dès qu’elles sont éveillées, qu’elles ont pour ainsi dire l’eau à la bouche : « Oh ! mes enfants ! s’écrie-t-elle, je n’en sais plus, il m’en reviendra peut-être un autre demain, c’est assez pour ce soir. » Puis se reportant, par la pensée, au jeune temps que les mouthils adolescents lui rappellent, elle ajoute : « C’est un bien triste nom que celui d’avoir été. » Izana, izen gaitza 65. Mais les jeunes du foyer, les mouthils, toujours curieux des vieilles histoires des maîtres, n’en croient pas le premier mot, car le sourire malin d’Amatchi accuse le mensonge de ses lèvres.

En face d’elle, à l’autre coin du foyer, le grand-père de Larralde, l’Aitatchi, branle la tête d’un air satisfait, et anime les aimables persécutions des mouthils contre sa femme. À côté de lui, continuant le cercle de la veillée, vient la vieille de Gastambide, puis son fils, puis les mouthils, et sur le milieu, faisant vis-à-vis au feu qui illumine leurs visages, le monsieur et la dame de céans, le jeune Larralde, l’etcheco Jauna et Gachucha sa femme, l’etcheco Andrea, avec le petit Ellemoun qu’elle berce dans ses bras. Après les contes du vieux temps, après les chansons que Gachucha chantait, et dont les hommes murmuraient doucement le refrain pour ne pas réveiller l’enfant, le vieux Larralde terminait la veillée par un souvenir, un récit de l’histoire sainte, ou une pensée religieuse éclose des circonstances de la vie.

Or, ce soir, il redressa sa belle tête, et, s’adressant à son fils il lui tint ce langage : – Où était donc Gachucha tout ce jour ? Elle manquait bien au foyer, mon fils ! – Mon père, reprit aussitôt le jeune Larralde, Gachucha était avec moi dans les champs, tandis que je pressais la charrue et que le soc fendait la terre, elle m’aidait en marchant devant les bœufs, qu’elle excitait de l’aiguillon. – Mais tu n’y penses pas, mon enfant, ajouta le vieillard ; c’est là une manière d’agir bien éloignée de nos usages ; jamais ta mère n’a travaillé avec nous dans les champs ; elle n’y venait que pour nous porter les vivres, quand nous nous y attardions trop longtemps. – Mon père, dit alors Gachucha, c’est moi qui suis allée au labourage de nos terres, avant même qu’on m’y conviât. – Je sais bien, ma fille, lui répondit le père, que vous vous imposerez toutes les fatigues pour le seul plaisir d’être avec mon fils ; sa présence vous rend faciles et légers tous les fardeaux, même les plus pénibles ; mais si la sombre et froide raison fait sortir parfois de l’amour, l’amour encore plus souvent nous tire de la raison. Cela s’appelle défaire sa toiture pour en avoir du bois ; mais celui qui s’est chauffé de ce bois hier est mort de froid ce matin 66. À l’homme, ma fille, les travaux des champs, les préoccupations, les soucis des affaires du dehors ; il a pour l’y aider des mouthils 67. À la femme la vie intérieure, la garde du foyer dont elle est reine, l’entretien, l’ordre et le bien-être qui y doivent régner. Elle en a bien assez sans sortir de chez elle ; l’en tirer, c’est préparer sa ruine, c’est abandonner les enfants, c’est détruire l’esprit de famille. Tandis que la femme sème le grain de froment ou de maïs dans le sillon, l’ennemi envahit son domaine et y sème le désordre 68. Je vous dis ces choses, mes enfants, non pour vous faire de la peine, mais pour arrêter, dès le principe, une source de malheur avant qu’elle ne soit devenue un fleuve débordant, car c’est parce qu’on néglige de réparer la gouttière qu’on perd souvent sa maison 69. L’abeille qui veut quitter sa ruche, dit en souriant la vieille Amatchi, ne fait ni miel, ni bonne cire 70. C’est pour mourir bientôt que la fourmi prit des ailes, et non pour oiseau devenir 71, ajouta le vieux Gastambide. La poule promeneuse devient bientôt la proie du renard, repartit d’un air malin la grand’mère de Larralde 72. C’est a force d’y rester qu’on se plaît au logis 73, répliqua avec son bon sens l’Amatchi Gastambide, voyez plutôt, l’oiseau qui a grandi sur la montagne d’Orhi ne se plaît que sur ses flancs, encore qu’ils soient couverts de neige 74. Oui, mon fils, reprit alors le vieux Larralde, tout cela est vrai et encore plus, le mari qui aime à vivre en loup a une femme qui ne pense qu’à la forêt 75. Vos destinées sont les mêmes, mes enfants, l’un de vous ne se peut dégrader que l’autre ne descende aussitôt, car les blessures de la femme ensanglantent le mari, comme le nez meurtri ensanglante la bouche 76.

Le vieillard laissa tomber ces dernières paroles sur le silence et les fronts inclinés de tous les siens assemblés. Et son fils lui dit : « Mon père vous savez que nous n’avons tous qu’une pensée qui est la vôtre, c’est vous promettre que désormais, on ne verra plus Gachucha dans les champs de Biitchienea : vos sentences de vérité sont comme l’huile, elles vont toujours au-dessus de nos préférences, et de nos inclinations les plus chères 77. – Je sais bien, continua le vieillard, que mes pensées sont les vôtres ; laissez-moi néanmoins rattacher cette dernière à un souvenir que vous avez tous présent à la mémoire, et qui vous en fera comprendre toute la justesse. Elle n’en sera que plus avant gravée dans vos cœurs, pour être désormais la règle de votre conduite. Lorsque nos premiers parents eurent le malheur de forfaire, par leur chute, aux droits du Seigneur et à leur propre liberté, Dieu fit deux parts de la peine et des travaux qu’il leur imposa : l’une commune à tous les deux ; l’autre propre à chacun d’eux : « Je multiplierai, dit-il à la femme, tes angoisses avec tes enfantements, et tu enfanteras dans la douleur. Tu seras sous la puissance de ton mari, et il dominera sur toi. » Et s’adressant à l’homme il ajouta : « La terre sera frappée de malédiction sous ta main, et c’est à force de travail que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie. Elle te donnera des ronces et des épines, tu te nourriras des herbes de la terre et tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. »

La part de châtiment commune à l’homme et à la femme fut la mort et tout ce qui l’entoure et y conduit, encore qu’elle ne fût signifiée qu’à l’homme ; mais la femme, étant l’os de ses os et la chair de sa chair, devait subir la sentence qui frappait l’os et la chair dont elle était. Cette condamnation portée sur Adam et Ève a ceci de commun qu’elle est un joug : mais le joug imposé à la femme a ceci de particulier qu’il est attaché à sa qualité de mère et d’épouse et que partant il tient à sa nature. Elle est sous la double dépendance de son fils et de son mari ; de son fils, dont l’enfantement lui impose la douleur ; de son mari qui la domine. L’homme au contraire a un joug étranger au joug du foyer, il est jeté sous la dépendance de la nature désormais rebelle à ses ordres ; c’est une déchéance de sa royauté.

Vous voyez par là, mes enfants, que les travaux et les peines de la femme sont les travaux et les peines de la famille qui pèsent principalement sur elle, et c’est pourquoi elle doit être déchargée de ceux qui ont été imposés à l’homme, comme la sujétion de la terre, la culture et les soins extérieurs. Ce serait donc une injustice qu’elle portât en outre le joug de l’homme ou le partageât avec lui. La nature autant que la Providence le lui interdit. Pour maintenir l’harmonie, et ne pas inégaliser les conditions de la vie, la rendre plus lourde pour l’un que pour l’autre, il faut que l’être fort mette dans le plateau de la balance commune tout ce que l’existence extérieure a de rude et de dur pour faire contrepoids des peines intimes qui sont accumulés dans l’autre ; il faut que l’homme trouve un dédommagement, à ses fatigues et à ses labeurs du dehors, dans la paix, qu’il trouve au dedans la bonne formation de ses enfants qu’il embrasse le soir, et qui sont le joug et la dépendance de la femme. Que la femme à son tour trouve un allégement à ses travaux et peines intérieures dans les secours et le pain que lui apporte l’homme et qui sont les fruits de ses travaux de la terre, son joug à lui. C’est là l’ordre de Dieu et de la nature.

Il dit, et aussitôt il se leva ; l’Amatchi, qui filait silencieuse son lin pendant tout ce discours, tira sa quenouille de sa ceinture, serra ses fuseaux dans l’armoire, et tous les genoux fléchirent pour la prière du soir. Sur la fin le nom de Frantcha fut porté à Dieu par toutes les lèvres, son souvenir fut éveillé dans tous les cœurs, son image retracée sous tous les yeux, et avec la douce pensée de celle qui n’était plus, unie à celle de Dieu qui l’avait ravie, chacun alla prendre sa part de sommeil et de repos.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VIII

 

VEILLÉE DE NOËL

 

Oi eguberri gaua Bozkarioskogaua.

Ô nuit de Noël, nuit d’allégresse.

 

De toutes les veillées, la plus touchante, la plus tenue parmi les Euskaldunaks est celle de Noël ; car cette fête réveille chez eux les plus doux souvenirs. La nature, leurs montagnes, leurs collines et leurs vallons, leurs bergeries perdues au sein des bois ou sur le flanc des coteaux, leur vie de pasteur, leurs brebis et leurs chèvres rendent plus réelles et vivantes à leurs yeux les scènes passées autrefois sur la terre d’Israël et parmi les bergers de la Judée. Qui de nous, qui de nous, à une époque de l’année, à celle qui renouvelle sans cesse la naissance d’Emmanuel, n’a pas parcouru les champs de Bethléem ? Qui n’a pas gravi mille fois par la pensée les collines que l’hiver a blanchies, et où se trouvent assises des maisons à coupoles et à galeries élégantes ? Qui n’a pas renouvelé souvent, surtout en face des montagnes, des étables et des moutons qu’on y entend ruminer, la pastorale divine ?

Voici donc que tous les foyers sont en fête, chez les Euskaldunaks ; même celui de Larralde et de Gastambide avait dépouillé la mélancolique tristesse dont il était revêtu depuis la mort de Frantcha. Tout y était ce soir-là plein d’animation et de vie. Déjà depuis la tombée de la nuit, chacun avait passé son heure dans la petite Église d’Aïnhôa pour y laisser le fardeau de ses faiblesses et de ses fautes. Aussi toutes les âmes semblaient-elles se dilater plus légères dans les poitrines et sur les visages, et lorsqu’après le frugal repas du soir, la diligente Gachucha mit le grand chaudron plein de châtaignes, pendu à la crémaillère, sur la belle flambée, tous se groupèrent en se serrant d’un air heureux l’un contre l’autre, sous la grande cheminée, dont le pavillon était orné, ce soir-là, de sa plus belle tenture fraîchement lissée et tuyautée. Elle flottait joyeuse elle aussi sous l’animation, les mouvements du foyer, et sur la galerie élégante qui la surmonte ; les chandeliers d’argent et de cuivre polis pour la fête brillaient de tout leur éclat. L’Amatchi, l’active Amatchi ayant laissé dans le coin sa quenouille et ses fuseaux, se tenait radieuse à sa place accoutumée, les mains sur ses genoux et les pieds sur les chenets. Toutes ses rides empourprées par les flammes rivalisaient de sourires avec ses lèvres. Nul ne manquait à la fête : depuis le vieux de Larralde qui tenait le haut de l’âge, jusqu’au plus jeune mouthil, tous offraient leurs figures réjouies à la lueur vacillante de la chandelle de résine qui éclairait l’intérieur de la cheminée. Et ce soir-là, les voisins et les parents étaient accourus auprès des Larralde et des Gastambide ; le cercle s’était agrandi autour du même foyer, et ils ne se tenaient pas d’aise et de contentement de se voir réunis en si grand nombre, pour célébrer la belle veillée tous ensemble. Et comme on se réjouissait, en se passant des châtaignes brûlantes et parfumées d’anis, en les arrosant de bonnes gorgées de cidre et de vin blanc, des chœurs de jeunes filles se prirent à chanter sur le seuil de la maison en dehors. Leurs voix étaient accompagnées du tambourin, du ttunttun 78 et du chirula 79 des pasteurs. Aussitôt tous les ébats du foyer des Larralde furent suspendus, on laissa les châtaignes et on écouta. Dans ce silence que la nuit rendait solennel, tous, la bouche bée et les oreilles tendues, n’avaient d’attention que pour les bruits et les chants du dehors. Et ces voix de jeunes filles qui chantaient à la belle étoile, par ce beau soir de Noël, remplissaient les cœurs d’allégresse. Et leurs chansons saluaient la naissance du Sauveur, célébraient les vertus qui régnaient à Biitchienea.

Chacun des membres des deux familles eut son couplet. La critique s’y mêlait parfois à l’éloge et la rendait plus saine à l’esprit et au cœur. Quand la raillerie s’y glissait, elle restait toujours subtile et délicate, car la trivialité, chez les Basques, tourne trop vite à la grossièreté dégoûtante pour peu qu’on glisse sur la pente. Et, dans ces ballades nocturnes, il y avait tant de grâces et de poésies, que nul ne prenait ombrage de la leçon qu’il y découvrait, et qu’elles lui donnaient. Elles commençaient généralement par ces mots Etche untako, etcheco Jaunak, etc.

« Le maître de cette maison a autant de noblesse en son cœur que de charme sur son visage. Sa main généreuse secourt l’infortune que son œil lui montre, et quand il donne, c’est plus de son âme que de son avoir, car de l’une il peut donner sans mesure, tandis qu’il doit conserver comme un dépôt de famille ce qu’il a reçu de ses aïeux pour son fils. »

« Qu’il vienne ce fils, qu’il vienne, répètent alors toutes les voix, et qu’il ressemble à son père !!! »

Puis une seconde voix reprenait : « Etche untaco etcheco anderea. La dame de cette maison est une perle de diamant sur la poitrine de son mari. Heureux est-il de l’avoir trouvée, et de l’avoir cueillie, comme une rose dans le jardin de son père. Une femme de cette vaillance, de ce cœur et de cette beauté est chose rare en ce monde. Que Dieu la conserve et couronne ses vertus en lui donnant un fils qui soit son image. »

« Que Dieu la conserve, reprirent les voix au son du chirula et du ttunttun, et couronne ses vertus en lui donnant un fils qui soit comme elle !!! »

Et une troisième voix chantait encore : « Console toi, Gastambide, console-toi de la perte de celle que tu aimais, et que tu enveloppais dans tes bras comme un trésor de Dieu ; si tu méritais de l’avoir, toi, le monde n’était pas digne d’elle, sa place était parmi les anges dont elle avait l’innocence. Console-toi, Gastambide ; elle n’est pas partie tout entière puisqu’elle t’a laissé, en s’en allant, un fils, la meilleure part d’elle-même, de son âme et de son corps. »

Et le chœur des jeunes filles redit encore, tandis que les yeux s’humectaient de larmes dans le foyer : « Console-toi, Gastambide, elle n’est pas partie tout entière, puisqu’elle t’a laissé, en s’en allant, un fils, la meilleure part d’elle-même, de son âme et de son corps. »

Et une quatrième voix. – « Ah ! heureux vieillards jumeaux de ces maisons jumelles, votre mémoire s’étendra d’âge en âge sur vos enfants, comme les rameaux de nos vieux chênes étendent leur ombre bienfaisante sur les rejetons qui germent à leurs pieds. Vos vertus se perpétueront, avec vos exemples renouvelés, dans votre postérité. » « Que Dieu descende en cette maison durant cette nuit, et qu’il bénisse de ses plus douces bénédictions et les vieillards et leur descendance. »

« Que Dieu descende en cette maison, et qu’il bénisse de ses plus douces bénédictions et les vieillards et leur descendance. »

À ces mots, les voix se turent et le jeune Larralde se leva pour aller remercier les jeunes filles et les pasteurs, et les inviter à prendre part aux châtaignes et au cidre. Les convives improvisés ne manquèrent pas de trouver le cidre excellent ; car le cidre donné a meilleur goût que le vin acheté 80. C’est ainsi que chez les Euskaldunaks, l’honneur nourrissait toutes les vertus, que le bon renom qu’elles s’étaient acquis se faisait jour même dans les chansons. On n’y attendait pas la mort pour encourager au bien, on savait que c’est durant la vie que l’on a besoin d’y être poussé et soutenu 81.

L’heure était déjà fort avancée, lorsque les jeunes filles se dispersèrent, et il fallut penser au mystère qui allait s’accomplir à minuit. On laissa donc les jeux et les rires pour le temps qui restait encore avant l’office. Alors, dans le foyer rendu à lui-même, tous les regards se portèrent sur le vieux Gastambide, comme si on en attendait quelque chose. C’était un beau vieillard que Gastambide, grand et maigre, la figure ascétique et le front découvert, il dominait de toute sa tête les vieillards d’alentour. Ses yeux brillants et vifs, quoique pleins de douceur, subjuguaient et charmaient à la fois. Son port était grave et sa démarche mesurée. Sa voix douce, son imagination féconde et riante, sa parole souple et docile à ses inspirations, donnaient un charme indicible aux récits qu’il contait chaque année pour clore la belle veillée. Voici comme il composa dans sa pensée et raconta cette fois la pastorale divine.

Figurez-vous, mes enfants, que nous sommes aux environs de Bethléem. Les champs sont couverts de neige, les figuiers en silence avancent leurs branches dépouillées dans l’air sonore et glacé. Les oliviers ouverts en éventail semblent chargés des fleurs du printemps. Les collines brillantes l’été de vignes et de pampres dorés sont aujourd’hui tristes et désolées. Là-bas, sur le chemin de Bethel, le puits de Jacob couvert d’ordinaire de mousse verte est blanc de givre ; sur sa margelle des hommes assis se reposent et donnent à leurs bêtes quelques bottelets de foin sec, ou de cette luzerne parfumée qui croît dans les prés de Jéricho. Dans les sentiers et les vallons, mille groupes, femmes, vieillards, enfants s’en viennent en gazouillant. Plus loin, dans l’horizon qui tombe, ce sont des chameaux chargés de paniers et de provisions, qui s’avancent, comme ces muletiers que nous voyons parfois à travers nos montagnes. Dans ces paniers et parmi ces vivres, émergent des têtes charmantes d’enfants. Ce sont aussi des ânes qui portent en travers du bât des femmes, et de la paille pour dormir, et des nattes et des pains d’orge. Tout ce monde-là accourt en toute hâte, pour se faire inscrire chacun en son lieu d’origine, car Hérode avait dû choisir le jour du sabbat pour convoquer le peuple de la Judée et de la Galilée, sans doute parce que le jour du repos, l’homme qui vit de son travail peut plus facilement s’absenter et courir de village en village.

Dans cette foule et parmi les plus modestes et les plus simples, se trouvent Marie et Joseph. Ils arrivent les derniers, car ils viennent de bien loin. Leur marche lente, leurs figures pâlies accusent leur fatigue et la longueur de leur course.

Cependant la multitude est considérable. La petite ville d’Ephrata en est envahie. La nuit tombant, chacun se presse de chercher un gîte pour soi-même et ses bêtes, de sorte que les rues de Bethléem furent bientôt remplies de murmures et de gens qui se saluaient d’un air de joyeuse et vieille connaissance. Ils se pressaient dans tous les sens pour s’emparer du moindre endroit habitable. Si bien qu’en peu d’instants il ne resta plus une place pour les derniers venus, pas un coin d’étable ou d’écurie qui n’eût sa paille et son hôte. Les hôtelleries regorgeaient, les maisons étaient pleines. Nos deux époux eurent beau frapper aux portes, elles furent closes pour eux. Enfin, de chercher las, ils sortirent de Bethléem et regagnèrent la campagne. Or, dans la campagne de Bethléem, il y a des grottes profondes et noires s’enfonçant dans le flanc des collines. L’hiver, les pasteurs y mettent leurs troupeaux à l’abri, et s’y accommodent eux-mêmes. Les voyageurs fatigués s’y reposent aussi, et, un grand quartier de roc poussé sur l’ouverture, y dorment leur paisible sommeil. Marie et Joseph ne tardèrent point à en trouver une : elle était isolée et vide. Ce fut une bonne fortune, ou plutôt une heureuse providence. Ils y entrèrent. Combien Joseph ne dut-il pas être attendri, en voyant la Vierge son épouse, dans une situation si critique, réduite à n’avoir d’autre couche que la terre, d’autre abri qu’un creux dans le roc ! Avec quel soin et quelle sollicitude attristée ne dût-il pas disposer toute chose pour le mieux, dans ce lieu où il manquait de tout. Réunir brin à brin toute la paille abandonnée dans ce réduit, la mettre en tas dans le coin le plus abrité et le moins humide, y joindre les étoffes tissées par la Vierge, les nattes et les couvertures portées sur l’âne, fut l’affaire d’un instant. Sans doute aussi il mit proche de Marie, afin qu’il la pût chauffer de son haleine, le bœuf qu’il avait emmené avec lui pour faire face aux frais du voyage, selon l’usage de ces temps, qui était de payer bien souvent en nature ; car, mes enfants, l’argent était rare à cette époque, et la richesse consistait, comme chez nos vieux pères les Euskaldunaks, en troupeaux. De là le nom que nous donnons encore aux riches aberatsa (qui a des troupeaux).

Ces dispositions prises, les deux époux durent se partager leurs provisions de route, et se refaire de leurs fatigues et de leurs ennuis par un frugal repas et une ardente prière avant que de se livrer au sommeil. Le feu s’éteint. La Vierge s’étend sur la couche préparée par l’indigence, avec la richesse d’un cœur plein d’amour. Joseph va se mettre sur le seuil, son bâton à la main, afin de faire garde tout en dormant, et d’éloigner tout danger de ce lieu. Puis, le sommeil les gagne, ou plutôt l’extase qui précède le ravissement.

Le silence est profond partout aux alentours ; le plus léger flocon de neige roulant d’un arbuste sur le rocher fait bruit dans cette solitude. La grotte seule résonne des deux souffles endormis, mêlés à la rumination du bœuf. La terre se repose sous son manteau blanc, en attendant la visite de l’époux ; mais l’époux, lui, ne dort pas. Les rêves les plus enchanteurs bercent le sommeil de Marie. Et, dans ces rêves, l’échelle mystérieuse de Jacob lui apparaît reliant le ciel à la terre. Dormez en paix, Joseph, les anges de Dieu veillent sur vous !!!

Mais quelle est donc cette lueur, qui va comme la crinière de l’aurore, comme la traînée lumineuse d’un astre nouveau, de la grotte au ciel et du ciel à la grotte ? Mille fantômes plus lumineux encore montent et descendent en elle, comme dans un océan de feu. On entend les légers frôlements d’ailes des puissances célestes qui vont et viennent, de ci, de là, dans les airs, les chuchotements des entretiens mystiques, les soupirs, les saints frémissements de l’amour. On se presse, on s’agite partout : on sent que l’atmosphère est remplie d’une mystérieuse et grande activité. Là haut, au sein des nues qui flottent dans le ciel bleu, au son fuyant des joyeux arpèges qui gémissent, aux mélancoliques murmures des cordes éoliennes que le zéphir léger promène dans l’espace, aux soupirs passionnés du hautbois, aux accents exaltés des harpes prophétiques, à la douce harmonie de la lyre, des milliers de chantres réunis en chœur s’apprêtent à lancer leurs voix. Tous leurs regards suivent l’immense aurore qui tombe sur la grotte et qui l’illumine, et où les esprits d’amour s’épandent par milliers comme ces valses microscopiques qui se balancent dans la lumière.

L’immensité de l’espace est remplie d’un souffle divin. Tout à coup, au sein de l’Éternité, l’heure solennelle frappe minuit. Les anges, qui ont pris corps pour imiter le Verbe, se précipitent en foule pressée sur la terre. Joseph se réveille en sursaut. Les saintes phalanges entonnent leur hymne. La Vierge s’agenouille, et, de son sein jaillit, comme un trait de lumière, comme un rayon de soleil que des chérubins vermeils déposent dans ses bras, l’Emmanuel, l’Enfant des Promesses, le Dieu fort, le sage Conseiller, le Prince de la Paix, le Messie, le Sauveur Jésus, dans toutes ses grâces et ses douceurs enfantines.

Or, mes enfants, aux environs de Bethléem, du côté de l’Orient, auprès de la tour d’Ader, aujourd’hui dédiée aux anges, des pasteurs se trouvaient enfermés avec leurs troupeaux, les uns dormant étendus sur la laine douce de leurs brebis, les autres veillant et faisant bonne garde autour du bercail. Et l’un des anges, les yeux étincelants, courut à tire d’aile vers eux ; et ceux-ci, frappés de l’éclat qu’il projetait de sa face, tombèrent d’épouvante, le visage contre terre. Mais le messager de la bonne nouvelle les rassura par ces mots : « Ne craignez point ; je, viens vous porter une grande joie qui sera pour tout le peuple. Il vous est né un Sauveur dans la cité de David, courez tous l’adorer. Voici son signalement : vous trouverez un enfant enveloppé de langes et couché dans une crèche !!! » Aussitôt les pasteurs pleins d’allégresse se dirent entre eux : « Avez-vous vu cette lumière ? entendu cette nouvelle ? Courons vite offrir nos hommages à l’enfant qui vient de naître. »

Oh ! alors, si vous eussiez vu ces bergers, mes enfants, et leur empressement ému, comme ils s’agitaient en s’éveillant l’un l’autre, s’animant de leur mutuelle ardeur, s’engageant à recueillir ce qu’ils avaient de mieux dans leur richesse pastorale. « Pressons-nous, pressons-nous, s’écriaient-ils, car une telle invitation ne se peut retarder. Voyez-vous cet éclat rougeâtre qui, de la montagne, se lève comme les feux roses de l’aurore ? C’est là ! » Ils y accourent en diligence, pressant devant eux de timides agneaux qui bêlent. À l’approche du lieu saint, ils ralentissent leur marche ; le recueillement envahit leurs âmes et, pleins de respect, ils s’avancent silencieux, le cœur tout entier à la joie qui en devait couronner les douces espérances. La lumière céleste les enveloppe eux-mêmes. Ils regardent dans l’antre profond, et voient bercé au sein d’un nimbe de lueurs vaporeuses un enfant dans les langes, et couché sur une crèche, et son père et sa mère à genoux qui l’adoraient. À cette vue, eux, habitués comme nous à se conter, tour à tour, les récits de leurs vieux ancêtres les patriarches dans les entretiens solitaires de la veillée, durent se rappeler le songe de Joseph, qui venait confirmer dans leur pensée la réalité des choses qu’ils voyaient. Ils se prosternent et ils adorent ce nouveau Joseph, sauveur d’Israël, sur le trône de sa royale pauvreté. Et pendant ce temps, les anges et toute la milice des esprits remplissaient les cieux et la terre de leurs chants de triomphe : « Gloire à Dieu dans les hauteurs du ciel, et sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté. »

Bientôt leur simplicité rustique étant encouragée par le pauvre attirail qui faisait l’ornement de ce lieu, ils s’approchent de l’enfant et de la mère, et la nuit toute entière ils la passèrent dans les transports et les tendres embrassements que leurs cœurs portaient à leurs lèvres. Le lendemain, dès la pointe du jour, ils firent cortège à Marie et Joseph qui se rendirent avec l’enfant à la maison de Ville de Bethléem, où ils devaient se faire inscrire sur le registre public du recensement romain. Jouez, pasteurs, jouez vos fifres et vos tambourins, accompagnez de vos chants et de vos cœurs le nouveau citoyen de l’empire qui vient affirmer sa royale descendance dans le cadastre de la famille de David. Annoncez à vos amis et à vos voisins, à tous les gens de votre ville ce qui vous est advenu durant cette nuit. Que tout le peuple sache la grande joie qui est pour lui. Aussi, mes enfants, la nouvelle eut bientôt envahi la ville entière, et en voyant passer Marie son fils sur le sein, chacun se rappelait les merveilles racontées par les bergers, et notre Sauveur fut inscrit au rang de sa famille. Dans les premiers temps du christianisme, on voyait encore son nom sur les registres, c’est ce que nous dit un jour notre curé. »

J’ai fini, mes enfants, je vous ai conté la naissance d’Emmanuel telle qu’elle m’est venue à l’esprit cette année, et telle que ma foi et les lectures que j’ai pu faire me l’ont inspirée.

Tout le temps que parla Gastambide, le silence fut profond dans le foyer ; tous les regards s’étaient tenus fixés sur lui, toutes les attentions pendues à ses lèvres. Il n’y avait que Gachucha dont la figure pâle accusait une grande fatigue. La cloche de l’Église d’Aïnhôa se fit entendre en joyeux carillon, annonçant, elle aussi, la grande nouvelle qui était pour tout le peuple. « Allons, s’écria le vieux de Larralde, répondons avec empressement à la voix qui nous appelle, car une telle invitation ne se doit négliger. » Gachucha voulut bien se rendre joyeuse à l’invitation : mais ses forces la trahirent, elle fut contrainte à demeurer au logis. Et tandis que tous les champs d’alentour s’emplissaient de murmures et de chansons, que la cloche sonnait encore et annonçait la naissance de l’enfant Dieu, elle mit au monde une fille, qui fut une grande joie pour toute la famille.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE IX

 

LA FAMILLE

ÉDUCATION PASTORALE

 

Salduna eghik semea Duke ezaguke.

Chevalier, fais ton fils Duc,

il ne te reconnaîtra plus.

(Proverbe basque.)

 

Cet avènement, bien éloigné de troubler la fête, ne fit au contraire que la rendre plus éclatante. Gachucha qui n’avait pu porter son âme et sa foi vive au pied des autels, en ce jour, pour célébrer la naissance du Sauveur parmi les hommes, voulut que sa fille l’y remplaçât et rendît à l’enfant de la crèche, les honneurs qu’elle lui devait. Dieu lui ayant donné son fils unique par pur amour d’elle, elle lui donna sa fille unique à son tour par pur amour de lui. Le baptême donc se fit en ce grand jour de fête, au son joyeux de toutes les cloches carillonnant à l’envi dans leur tour carrée. Le vieux Gastambide fut le parrain de l’enfant et la mère de Gachucha sa marraine : Mayalena fut le nom qu’elle reçut.

C’est dans ce milieu si profondément chrétien et patriarcal, aux mœurs sévères et antiques, que tombaient du ciel ces deux enfants chéris, pour y subir la destinée cruelle, lot commun de l’innocence et de la vertu sur la terre. Si le milieu fait l’homme, au point de vue des habitudes morales et sociales, je vous laisse à penser, mon cher ami, ce que deviendront ce fils de Frantcha et cette fille de Gachucha, formés à cette école de la famille, la meilleure de toutes, école d’amour où la religion, largement pratiquée, n’est point tournée en formules mesquines et ridicules.

C’est le propre de ceux qui n’ont de la foi chrétienne que la surface, les apparences extérieures, d’être imbus de notions superstitieuses, révoltantes pour la raison et pour le cœur. La religion demande deux choses de ceux qui la professent, pour y resplendir dans toute sa grandeur et son plein épanouissement : la connaissance approfondie de ses principes qui font les convictions religieuses, et la vertu qui la couronne en la rendant aimable. On a beaucoup dit que nos ancêtres, les Euskaldunaks, étaient superstitieux, parce que sans doute ils étaient profondément religieux. Superstition et religion sont deux termes que l’on brouille et confond souvent, pour ne pas se donner la peine de les connaître.

Or, il n’y a pas deux termes qui se répugnent et se repoussent davantage : rien n’est plus éloigné de la religion que la superstition. Ceux qui les confondent ainsi et s’acharnent à traiter de superstitieux les peuples de foi, montrent par là leur ignorance de ce qu’ils disent. Leur fausse vue leur fait attribuer aux autres la superstition qui les couvre eux-mêmes, et à travers laquelle ils voient tous les autres superstitieux, comme les malades qui ont la jaunisse peignent les objets qu’ils regardent du jaune de leurs yeux. Sans doute, il y a de la superstition chez les Euskaldunaks, parce que chez tous les peuples, quelque bien cultivés qu’ils soient, il y a de l’ignorance religieuse, et que l’ignorance religieuse est sœur jumelle, inséparable de la superstition.

– Vous parlez d’or, car vous parlez de sens, mon brave berger, lui dis-je, en l’interrompant, L’esprit croit naturellement, disait Pascal, et la volonté aime naturellement, de sorte que, faute des vrais objets, il faut qu’ils s’attachent aux faux. La superstition est donc la conséquence de l’ignorance religieuse, et un peuple sans principes religieux est un peuple nécessairement superstitieux, parce que faute de vrais objets, il s’attache aux faux. Mais continuez, mon brave berger, vous êtes en trop bonne voie, et vraiment, j’ai grand regret de vous avoir interrompu. – Bah ! vous me flattez, reprit-il aussitôt, qu’est-ce que ce Pascal dont on parle si souvent ? – Pascal, lui répondis-je, était un grand penseur qui se serait fort bien entendu avec vous. Je vous en prie, ne me faites pas regretter davantage mon interruption : continuez.

Puisque la superstition est le fruit de l’ignorance religieuse, il ne la faut point chercher chez les Euskaldunaks ; car nulle part l’étude des vérités divines n’était plus avant poussée que parmi eux, surtout à l’époque dont je vous parle. Leur vie retirée, modeste, le spectacle de la plus belle nature qui soit au monde, les leçons qu’ils entendaient, et sur lesquelles leurs esprits réfléchissaient longuement n’ayant rien qui les en pût distraire, enfonçaient profondément dans leurs cœurs, en les élevant, la science et les convictions religieuses. Ce qui les entretenait encore davantage dans ces pensées et ces connaissances une fois acquises, c’était l’enseignement et l’explication du catéchisme qui étaient toujours donnés aux enfants, le dimanche, du haut de la chaire et devant les fidèles assemblés. Ainsi tous y prenaient part et leurs principes se nourrissaient sans cesse à la source pure qui les avait fait naître. Le père et la mère, le grand-père et la grand-mère, aussi bien que leurs fils et petits-fils, rivalisaient de questions et de réponses, et parfois on voyait des vieillards aux cheveux blancs, répéter du haut des galeries où ils siégeaient, et avec une sûreté de mémoire merveilleuse, la lettre même du catéchisme et les développements qu’ils avaient entendu donner dans leur enfance.

Ce spectacle et ces exemples si beaux n’étaient pas sans conséquences pour la jeunesse, car elle y comprenait toute l’importance d’une science qui révèle nos destinées les plus sacrées, et à laquelle elle voyait les pères, les patriarches de la paroisse si profondément attachés. Aussi ne voulait-elle pas rester en arrière ; et les jeunes gens et les jeunes filles, parmi toutes les préoccupations de leur âge, n’avaient garde de la négliger. Vous voyez donc que la superstition, étant fille de l’ignorance religieuse, ce n’est pas chez les Euskaldunaks qu’il la faut chercher non, elle s’est réfugiée dans ces bas fonds de la société que l’idée de Dieu n’éclaire plus, comme ces êtres sans nom, les serpents et les reptiles venimeux, et les miasmes corrupteurs, et les plantes vénéneuses vont empoisonner les peuples qui habitent les bords des marécages, et les régions basses et ombreuses que le soleil ne visite pas.

Les proverbes qui sont le bon sens du peuple, l’expression de son âme, de ses aspirations, de ce qu’il est, ne portent aucune trace de superstition ; au contraire, la sagesse des Grecs y règne en souveraine. Deux d’entre eux, pris au hasard, montrent combien la foi de nos pères avait besoin d’être éclairée. Ils n’étaient pas crédules naturellement, ils inclinaient plutôt au scepticisme, car, disaient-ils : Boire peu et croire peu est le fait d’un homme sage. Guti eratea eta guti sinestea da zuhurraren egitea 82 ; et encore : le cœur croit volontiers ce que l’œil voit, begiz ikustendena gogoz sinestenda 83. Vous ne serez donc pas étonné, après ces quelques remarques, du tableau de la famille que je vous ai dépeint, des convictions religieuses que je vous y ai montrées, de la foi qui en est l’âme, et qui remplit et anime toute la trame de son existence. Je n’ai fait que vous esquisser en paroles ternes et froides ce qui était une réalité vivante, il y a quelques années, ce qui se voit encore pour l’honneur et la paix de quelques foyers sauvés du naufrage, dans quelques plis de nos montagnes.

On s’est trop répandu aujourd’hui, trop livré aux agitations malsaines pour comprendre le bonheur de cette vie intime, toute circonscrite dans les limites d’un modeste enclos ; il en faut cependant conserver l’exemple, pour qu’il puisse servir quelque jour de modèle et de fanal, dans la tempête universelle qui bat et ballotte la frêle nacelle de la famille. On n’a pas mis pied sur une terre, qu’on aspire à courir sur une autre, et comme l’homme a soif de l’infini, ses aspirations ne font que croître à mesure qu’il les satisfait. Celui qui sort de son foyer et s’abandonne à son humeur vagabonde, et à cette cruelle inconstance qui nous agite sans cesse, n’y trouve plus l’aise et les douceurs qui avaient bercé ses premiers ans. Cependant, rien n’égalera jamais pour lui ces temps heureux qu’on ne peut plus revivre, et dont le souvenir seul, quand il nous en revient, charme jusque nos ennuis, semblable à ces parfums que les vents nous portent des rives embaumées, et dont ils caressent notre front accablé de travail et de soucis. La vie réelle, celle qui donne les jouissances les plus vraies, les plus saines pour l’esprit et pour le corps, s’écoule silencieuse dans ces montagnes ignorées des ambitions humaines ; celle du monde n’est qu’une vie éphémère et toute artificielle, ses joies et ses ris ne sont que des buées qui se gonflent, l’espace d’une seconde, et qui se déchirent et tombent au moindre souffle qui les effleure.

Ne croyez pas que nous soyons plus ignorants que vous dans notre solitude. Nous n’avons ni vos connaissances ni vos plaisirs ; mais nous avons les nôtres, et pour peu que vous y soyez attentifs, vous ne laisserez pas de vous convaincre qu’ils valent bien les vôtres. Votre âme est resserrée dans l’étroite sphère des choses humaines, les nôtres sont libres, et s’épandent sur l’immense nature jusqu’au Dieu qu’elle révèle. L’esprit rempli de préjugés, dès l’enfance, habitué à une vie toute de surface et d’artifice, votre science est comme votre vie et vos plaisirs ; seulement pour continuer votre rôle jusqu’au bout, vous vous en faites une belle imagination, vous dédaignez, de cette hauteur superbe, nos connaissances, parce que vous êtes incapables de les avoir.

Je vous ai montré ce qu’était le foyer chrétien dans l’Euskal Herria 84, quand il jouissait de ses belles franchises, que le joug oppresseur n’avait point détruites. Vous avez vu les heureuses conséquences de cette vie patriarcale, la noblesse des sentiments qui l’animaient, la richesse et l’élévation des pensées qui en étaient l’ornement, et surtout cette foi vive, profonde, éclairée, source des vertus domestiques qui emplissaient de parfums exquis. Dieu prépare ainsi un berceau digne d’elles, aux âmes qu’il destine à un rang élevé parmi les hommes, puis, il les jette parmi les constellations des étoiles de ce monde, comme ces météores lumineux qui ne paraissent qu’à de rares intervalles et qui illuminent les cieux. – Ellemoun de Gastambide et Mayalena de Larralde eurent donc pour berceau ce foyer où je vous ai introduit, les entretiens de veillée que je me suis efforcé de vous rendre, selon les souvenirs qui m’en revenaient à la mémoire déjà décrépite et tardive. La jeune et belle Gachucha est doublement mère cette fois ; elle tient sur ses genoux et dans ses bras ses deux enfants. Dans son bonheur, elle ne pouvait se lasser de les admirer, de les couvrir de ses caresses et de ses baisers. Elle ne tirait l’un de son sein que pour y mettre l’autre et bientôt le petit Ellemoun ayant commencé à connaître et à sourire, la charmait de ses essais de babil, et de ses mouvements vifs tandis qu’il la regardait, sa petite bouche ouverte, et tenant son pied dans sa main.

Rien ne pouvait la distraire de ces êtres si chers qui s’attiraient l’un l’autre dans sa pensée et dans son cœur. Tandis qu’Ellemoun dormait, elle avait Mayalena dans ses bras et réciproquement, et si tous les deux étaient endormis à côté l’un de l’autre, elle les couvait de son œil maternel et de ses tendres sollicitudes, comme l’oiseau couvre de ses ailes ses petits dans son nid.

Même parmi les soins qu’elle devait à son intérieur, dans ses allées et venues, ses mille tours, de la table au foyer, de l’armoire aux soins de son ménage, elle n’écartait pas longtemps ses regards de ses doux objets de toutes ses tendresses. À peine les mouvements des petits bras dans le linge blanc annonçaient-ils leur réveil, elle y accourait aussitôt, avide de repaître ses yeux ravis, de leurs premiers regards à la lumière, ses oreilles de leurs propos de cris vagues et inarticulés.

Les traits de la douce Frantcha se dessinaient tous les jours davantage sur le pur visage d’Ellemoun, à mesure qu’il grandissait, et Gachucha l’embrassait avec plus d’ardeur quand elle les découvrait ; car il lui semblait que les baisers dont elle inondait le fils étaient portés à sa mère, par l’ange invisible qui veillait à sa garde. Aussi Frantcha semblait-elle à son tour lui répondre par son fils, en lui mettant mille sourires aux lèvres, et mille caresses aux mains pour Mayalena et pour elle. Loin de trouver ombrage et de pleurer à la vue de sa sœur sur les mêmes genoux et sur le même sein que lui, Ellemoun ne pouvait s’y supporter lui-même sans elle ; aussitôt qu’il s’y voyait seul, il lui tendait ses bras, et pressait sa mère à la prendre.

On aurait dit que le sang de Frantcha parlait en ses veines, et lui inspirait tous ces tendres mouvements vers Mayalena, afin de rappeler à la mère les liens qui l’unissaient à elle et de lui faire entendre qu’ils n’étaient pas rompus, qu’elle les entretenait toujours malgré la mort et le voile qui séparent les deux mondes où elles vivaient toutes deux séparées. Ce spectacle d’amitié et de tendresse échangées entre ces deux enfants, et qui allait se développant tous les jours davantage avec la connaissance, la comblait de joie et lui faisait oublier sa peine, en rendant plus vivante à ses yeux celle qui n’était plus.

La mère de Gachucha venait souvent à Biitchienea, pour aider sa fille, lui alléger le fardeau de maîtresse de maison, et la laisser toute entière à ses deux enfants, car le vieux Larralde avait déclaré qu’il fallait qu’elle fût d’abord et avant tout attentive à leur formation, qu’aucun autre souci ne devait passer devant dans sa pensée : « Maintenant, répétait-il, il faut nourrir et élever les enfants, plus tard, on cardera la laine. » Aurten haurrac has, gero illeac ilaz 85. Ainsi Gachucha, exempte d’inquiétude, se reposait de ses autres travaux sur sa mère, pour n’être occupée que d’Ellemoun et de Mayalena. Cela lui était d’autant plus doux que son cœur la portait sans cesse à ses devoirs maternels, et que ses deux enfants l’y conviaient toujours par leurs charmants attraits. La bonne Amatchi, la grand-mère, toute branlante qu’elle fût, venait bien les lui ravir quelquefois ; elle ne pouvait rassasier ses yeux de les voir, elle avait mille mots aimables et touchants pour le dire, et ces mots étaient suivis d’autant de baisers. Le soir au coin de l’âtre, chacun tendait ses mains à Gachucha pour avoir sa part des caresses pures de l’innocence. Ellemoun et Mayalena passaient des uns aux autres distribuant leurs doux sourires. Les deux vieillards Larralde et Gastambide étaient les plus exigeants ; il fallait toujours que la mère insistât beaucoup pour qu’elle rentrât en leur possession, et souvent les deux enfants étaient contraints de pousser des cris perçants et de faire entendre, à leur manière, qu’ils voulaient revenir au doux sein de Gachucha, pour s’y désaltérer et dormir.

Encore que ces deux vieillards eussent une inclination qui semblait tourner en faiblesse pour Ellemoun et Mayalena, qui les appelaient toutes, la raison avait assez d’empire sur eux, pour les maintenir dans une sage et bonne mesure. Ils ne laissaient passer aucun abus, sachant bien que les premiers sont les avant-courriers qui entraînent tous les autres. Dès que les yeux des enfants donnèrent les signes des premières connaissances, ils veillèrent à l’action de la mère sur eux. Les larmes étant les premières paroles par lesquelles ils font connaître leurs besoins et leurs souffrances, font entendre et souvent imposent leur volonté, ils appelaient souvent l’attention de Gachucha sur les motifs qui les devaient provoquer. « Quand vous remarquez, lui disaient-ils, qu’ils n’ont ni besoin, ni souffrances, qu’ils ne font que tendre leurs mains à un objet qu’ils ne sauraient avoir, et que ne pouvant l’atteindre, ils se mettent à crier, gardez-vous bien de vous en émouvoir, de céder à leurs désirs, de consoler leur larmes par vos baisers et vos caresses car, dans ce cas, une mère qui trop embrasse ses enfants les couvre de maux avec ses lèvres. Ama gupidatsuak, egiten ditu haur zakartsuak 86. C’est dans la plus tendre enfance qu’il faut réprimer leur caprices, de crainte qu’ils ne prennent racine et ne soient impossibles à corriger plus tard 87. Ne voyez-vous pas que nous n’agissons pas autrement, même avec nos arbres et nos arbrisseaux ? Plus le chêne est vieux, plus il est difficile de le redresser 88. »

Bientôt après les premières connaissances, vinrent les premières paroles qui mirent en joie le cœur de la mère. Tandis que tout le monde était aux champs, et que Gachucha prenait son lait le matin, elle entendit sortir du berceau un cri, qui la fit tressaillir ; Ama 89, lui dit Ellemoun, en lui tendant ses bras. Ama, répéta l’angélique voix de Mayalena. À ce doux nom, le plus doux qui soit à l’oreille d’une mère, parce qu’il lui rappelle sa maternité, elle courut les embrasser. Peu à peu les deux enfants grandirent, essayant ensemble les mêmes paroles et leurs premiers pas. Ellemoun ne pouvait manger qu’il n’eût à côté de lui à la même table sa petite sœur. Ses pleurs mettaient en larmes Mayalena, et les rires de Mayalena le comblaient de joie. Ils n’avaient déjà tous deux qu’une vie et qu’une seule âme. Ils se caressaient et s’embrassaient sans cesse, comme les amours de Phidias, et quand après une incartade, une assiette ou un verre cassé, le père faisait les gros yeux sur l’innocent coupable, l’autre poussait des cris perçants pour en prévenir ou en adoucir le courroux ; ainsi, on ne pouvait gourmander le frère sans que la sœur pleurât. Leurs pleurs et leurs ris étaient communs. Plus tard pour les éprouver, on donnait souvent à l’un les éloges que l’autre avait mérités ; mais loin de s’en plaindre, l’autre s’en réjouissait plus que des siens et y ajoutait ses propres baisers. Les soirs, aussitôt le souper terminé, ils couraient à la recherche de leurs petites chaises pour les porter autour du grand feu, et s’y asseoir à côté l’un de l’autre, et là comme deux petits poucets, ils disparaissaient entre les robes de leur mère et de leur grand-mère. Parfois on faisait le vide autour d’eux, pour les mieux observer, et l’on voyait leurs petites têtes qui allaient de droite et de gauche, en moulinet, étudiant tous les visages, scrutant tous les regards de leurs yeux lutins, épiant tous les mouvements des lèvres, afin d’y découvrir une bonne histoire.

Le vieux Larralde faisait une bonne garde sur tous les propos qui se tenaient devant eux, car, disait-il, comme on se gâte l’esprit, on se gâte aussi le sentiment. On se forme l’esprit et le sentiment par les conversations. On se gâte l’esprit et le sentiment par les conversations.

Ainsi les bonnes ou les mauvaises le forment ou le gâtent 90. Telles paroles, tels actes, mes enfants, la langue, étant l’ouvrière du cœur, ne dit que ce que lui inspire son maître 91, et un cœur gâté exhalant sa pourriture par la langue, corrompt les autres cœurs. Si nous ne voulons pas que la cloche sonne, il ne faut point en tirer la corde 92. Si nous ne voulons pas que ces enfants parlent mat un jour, gardons nos langues de toute mauvaise parole. Sans doute ils sont bons ; Dieu, pour nous consoler de nos peines et couronner nos vertus, semble les former lui-même à merveille ; mais encore que Dieu soit bon ouvrier, si est-ce qu’il veut qu’on l’aide 93...

Sous cette vigilante sollicitude, les entretiens du soir étaient exempts de toutes ces libertés de langage auxquelles les enfants se prennent si vite. La bonne Amatchi Gastambide savait occuper leur esprit et leur âme par ses contes, qu’elle leur contait longuement en y ajoutant toujours des détails et des circonstances de son invention, ce qui les faisait traîner durant plusieurs veillées. Elle avait un art infini pour s’arrêter chaque fois, au moment où l’attention était la plus curieuse d’entendre la suite. Les traits les plus connus de l’histoire sainte prenaient sur ses lèvres un charme et une vie qui tenaient en haleine et en suspens tout le monde, et c’était un contraste charmant que celui qu’offraient les tableaux de son imagination, en face de celui que donnaient vivant et réel ces deux enfants, la tête immobile, et tournée du côté de la fée à la quenouille, qui les charmait, leurs yeux d’ordinaire si roulants, fixés sur elle, et la bouche entrouverte. À peine le récit terminé, leurs petites poitrines se dégonflaient, et ils respiraient d’aise et de contentement. Puis ils ployaient leurs petits genoux entre leur mère et leurs pères pour la prière, et ce second spectacle n’était pas moins torchant que le premier, et ce second contraste moins frappant, entre leurs douces voix mêlées aux voix mâles des hommes pour ne former qu’une seule voix suppliante, entre ces vieillards au déclin de la vie, et ces deux enfants qui en étaient à l’aube, et qui disaient également : Notre Père qui êtes aux cieux.

Par une attention délicate de Gachucha qui nourrissait toujours le souvenir de Frantcha dans l’âme de son fils, le petit Ellemoun rappelait tous les soirs à Dieu, celle dont il était la vivante image. Il demandait pour elle l’aumône d’une pensée et d’une prière. « Pour ma bonne mère Frantcha !! » et aussitôt sa petite sœur Mayalena, joignant ses deux mains, s’écriait : Notre Père qui êtes aux cieux. Tous les yeux se mouillaient de larmes, à la vue de ces deux enfants dont l’un demandait une aumône pour sa mère, tandis que l’autre la lui donnait aussitôt, et dès que l’on s’était relevé, chacun voulait s’embaumer les lèvres et le visage de leurs baisers innocents et purs, avant que de s’en séparer pour le sommeil. Jainkoak dizuela gau on, faisait en souriant Mayalena, à tous les gens de la veillée, que Dieu vous donne bonne nuit !! Puis elle allait dormir dans les bras de son frère, joue contre joue, cœur contre cœur, et les mains passées autour de son cou.

Un jour, de bon matin, le beau chien Beltza qui faisait sentinelle autour de Biitchienea aperçut de loin un pasteur qui s’avançait portant deux agneaux sur ses épaules. Ses aboiements répétés réveillant les échos l’annonçaient partout aux alentours. Ce pasteur descendait tout les ans du mont Axulay pour offrir ses vœux aux vieux de Larralde et de Gastambide et à leurs familles. Ellemoun et Mayalena l’attendaient avec impatience, car ils savaient que pour célébrer l’Urthe-berri 94 (la nouvelle année), le pasteur du mont Axulay leur portait chaque fois un agneau à chacun. Éveillés dès la pointe du jour, ils ne faisaient que courir de la porte au coin du foyer. Le chien qui comprenait leurs désirs par leur impatience redoublait ses aboiements à l’approche du pasteur. De temps en temps il venait lécher leurs mains et leur visage, d’un air de dire : il sera là bientôt, réjouissez-vous, mes petits maîtres ! ! Hela ! faisait le pasteur de sa grosse voix, arrivé sur le seuil de la porte. Alors Ellemoun et Mayalena ne se tiennent plus, ils se précipitent sur lui dans les transports de la plus vive allégresse, l’introduisent en triomphe dans la cuisine, et reçoivent de ses mains les doux présents qu’elles leur portaient. Ils n’avaient point assez de caresses pour faire oublier à leurs tendres agneaux leurs mères, auxquelles on les avait si jeunes arrachés. Ils les tenaient dans leurs bras chaudement, partageaient avec eux le lait du matin, car ils croyaient entendre leurs plaintes ou leurs désirs à chaque bêlement suppliant qu’ils poussaient, et s’efforçaient aussitôt à calmer les unes ou à satisfaire les autres. Ils ne pouvaient s’en séparer ni le jour, ni la nuit. Le vieux de Larralde leur avait construit une manière d’étable en miniature dans leur chambre, où ils leur faisaient bonne et chaude litière, où ils les couchaient avant qu’il ne fît nuit noire. Le jour, ils les menaient paître dans les champs et les prés voisins, et là, joyeux et contents, ils s’abandonnaient à tous leurs jeux innocents. Tantôt poursuivant les agneaux, et imitant leurs petits bonds, ils couraient avec eux ; tantôt ils s’étendaient sur l’herbe parfumée, et s’y roulaient avec complaisance. Le brave chien Beltza, assis sur un monticule, présidait à leurs ébats folâtres, jetant de tous côtés ses yeux en même temps, pour prévenir tout danger, ou être prêt à défendre ses petits maîtres. Peu à peu, les agneaux ayant grandi, ils perdirent leurs allures faciles et débonnaires ; ils ne se prêtèrent plus à jouer au gré d’Ellemoun et de Mayalena ; et parfois, avant même que leurs petites cornes eussent poussé sur leur front, on les voyait témoigner leur mauvais vouloir et leur mécontentement par des coups de tête qui les envoyaient à terre l’un et l’autre. Aussitôt le vieux chien Beltza quittait un instant son monticule, et faisait une chasse à l’agneau devenu mouton, pour le ramener au devoir ; et puis ayant léché les mains de ses maîtres, il reprenait sa place et sa posture de vigilant gardien.

Le soir venu, Mayalena contait à sa mère toutes les misères que lui faisait l’ingrate bête qu’elle avait tant de fois comblée de caresses et de baisers, qu’elle ne pouvait entendre pousser le moindre bêlement sans lui porter aussitôt un bol de lait, ou quelques gerbes de foin ou d’herbes fines, parce qu’il lui semblait qu’elle se plaignît et pleurât ainsi. Maintenant la bête scélérate n’avait de bonheur que quand elle s’échappait d’elle dans les prairies. Plus attentive aux gras pâturages qu’à ses soins assidus, elle fuyait sans cesse la petite main qui l’avait tant caressée, ou répondait à ses caresses par des mouvements de tête qui témoignaient du déplaisir qu’elle en avait. « Ma fille, lui dit Gachucha, en lui posant ses deux mains sur les épaules, il ne faut pas plus s’émouvoir de l’ingratitude des bêtes que de celle des hommes ; le bien a rarement sa récompense ici-bas, il la faut attendre du Père qui est au ciel. Voyez comme il agit lui-même avec nous. Il nous a tout donné : la vie, la santé, le pain de chaque jour, de riches moissons et les fruits de la terre en abondance, et ces grands bois qui nous offrent leurs rameaux et leurs branches sèches pour nous chauffer l’hiver, et leurs superbes et doux ombrages, l’été, tout, jusqu’à ces belles montagnes et leurs verdures pour réjouir et charmer nos yeux. Il vous a donnée à moi, ma fille, il m’a donné à vous enfin. Que pouvions-nous attendre de plus de sa bonté ? Et cependant nous y pensons si peu ! Ne lui répondons-nous pas souvent comme les moutons ingrats dont vous vous plaignez avec tant d’amertume par des coups de tête de l’ingratitude ? Est-ce que Dieu cesse pour cela de nous faire du bien ? Ne signale-t-il pas chacun de nos oublis par de nouveaux bienfaits ? comme s’il voulait nous vaincre et nous conquérir à force d’être bon ? De plus, il aide lui-même à notre indifférence en se cachant, de telle sorte que nous croyons moins lui devoir parce qu’il ne paraît pas. Nous ne voyons de lui que les biens dont il nous comble, et il ne nous est présent que par les riches dons de sa munificence. Pourquoi ne ferions-nous pas comme lui ? Est-ce parce qu’il est plus grand et nous plus petits ? Est-ce parce qu’il a plus de droit, et que nous en avons moins ? Les biens que nous faisons nous-mêmes, nous viennent de sa main, car nous n’avons rien que nous n’ayons reçu de lui.

« Ne soyons donc pas plus exigeants que lui. Habituez-vous, mes enfants, à faire comme, le bon Dieu, le bien sans espoir de retour, parce que c’est le bien, et sans vous montrer. Qu’on ne voie de vous que vos bonnes actions. Voyez dans cette conduite des deux agneaux à votre égard une leçon pour vous. Ne soyez jamais ingrats. N’est-ce pas, mes bien-aimés, que vous ne répondrez jamais à mon amour par une telle conduite ? » – « Oh non, s’écriaient Ellemoun et Mayalena en l’embrassant ; mais je ne veux pas, ajoutait, que l’agneau fasse du mal à ma petite Mayalena ; et moi, reprenait Mayalena, je ne veux pas qu’il frappe de sa tête mon Ellemoun. » C’est ainsi que Gachucha, en mère attentive, tirait une leçon des moindres choses, des circonstances les plus insignifiantes pour ses enfants ; elle le faisait au bon moment, lorsque leur attention libre de toute préoccupation de jeu et d’amusement pouvait se fixer un instant sur elle. Et son langage prenait un ton de gravité ou d’enjouement selon l’occasion, et avec un naturel parfait, sans affectation d’aucune sorte, elle profitait de leurs ouvertures, des moindres faits, pour leur glisser la leçon, de telle sorte que celle-ci parût sortir des choses elles-mêmes, dites ou racontées par eux, plutôt que de ses lèvres.

La figure attentive d’Ellemoun qui la dévorait tandis qu’elle parlait, l’émouvait profondément, et quelquefois elle croyait voir les yeux de Frantcha dans ceux de son fils, et entendre sa voix qui, passant par son gosier lui disait merci, car il y a de la reconnaissance dans ceux qui ne sont plus : leurs âmes attentives à nos bienfaits, errent autour de nous, et répondent à nos âmes dans une langue connue d’elles seules, et qui se sent plus qu’elle ne se parle.

Gachucha avait sans cesse son attention et son cœur sur ces deux enfants ; elle mettait tant d’art et de tendresse aux avis qu’elle leur donnait, que, même dans l’ardeur du jeu le plus échauffé, sa parole ne les fatiguait jamais ; dès que ceux-ci l’entendaient, ils couraient après elle, et écoutaient autant sa voix que ses yeux, car les enfants sont aussi attentifs au visage qu’à la voix et, suivant le ton et la figure dont on leur parle, ils s’arrêtent et attribuent plus ou moins d’importance à ce qu’on leur dit. Si une chose sérieuse leur est donnée d’une physionomie qui en rit, ils savent le peu de cas qu’il en faut faire, puisque le visage même se moque de ce que les lèvres portent. Si au contraire le moindre reproche leur est adressé avec un air grave, ou affligé, il n’est pas nécessaire d’appuyer des mots par des mots plus forts ; les y eux donnent assez de poids aux paroles, même banales, que leurs oreilles entendent. On parle autant par le visage que par la langue. Gachucha le savait ; et quoiqu’elle n’eut pas fait de grandes études, son cœur maternel, son sens droit, et l’attention qu’elle avait à tout, lui ouvraient l’esprit aux pensées et aux soins auxquels d’autres n’arrivent que par des années d’expérience.

Elle joignait à sa foi profonde et à sa vertu toujours égale un talent d’observation incomparable, et l’observation est la lumière qui dirige la main, et éclaire le cœur dans la formation du caractère des enfants. Rien ne lui échappait, tout lui était matière à réflexion ; et chose rare dans les mères mondaines qui toujours regardent en avant dans leur vie, et jamais en arrière, qui n’ont de vue que pour l’avenir, et ne savent point scruter leur passé, elle faisait retour sur elle-même, se rappelait ses impressions vives d’enfance, et l’effet que produisaient sur elle la figure de son père et les yeux de sa mère : elle se rappelait l’influence qu’y exerçaient les paroles qu’elle entendait, les exemples qu’elle voyait, et d’après les sentiments qui lui en revenaient, elle jugeait de ceux qu’elle pourrait provoquer à son tour, sur ses propres enfants. Elle connaissait ainsi l’effet que devait produire telle parole forte adoucie par un visage de bonté, ou rendue encore plus forte par un regard sévère. Elle savait aussi combien les choses vues et entendues dans l’enfance influent sur la vie entière et s’y étendent en bonnes ou mauvaises actions. C’est pourquoi elle veillait assidûment à tout ce qui se disait et se faisait dans le foyer, afin qu’aucune parole, aucun exemple n’y vînt détruire la leçon qu’elle avait faite. Tout y était subordonné à la formation de ses deux enfants. Elle arrêtait ce qui pouvait y donner une idée fausse de la vie, de la vertu, de la religion ; mais elle laissait, au contraire, s’y développer, et au besoin y faisait naître, ce qui pouvait y confirmer les notions qu’elle avait jetées dans leur âme par manière de semences de vérité.

Les jeunes de Larralde et de Gastambide étaient ravis le soir quand, revenus de leurs travaux, Ellemoun et Mayalena leur couraient dessus en leur tendant les bras. Leurs caresses adoucissaient leurs fatigues : mais la vue des vertus qu’ils voyaient croître en eux charmait et embaumait encore davantage leur âme ; et, prenant l’un Ellemoun sur ses genoux, et l’autre Mayalena, ils regardaient Gachucha d’un œil d’affection et de reconnaissance, comme s’ils voulaient lui dire : « Non contente de leur avoir donné la vie, de les nourrir, vous voulez en faire des anges qui soutiendront et consoleront notre vieillesse. »

Formés à cette école, ces deux êtres chéris répandaient, en effet, sur la maison entière, la rosée bienfaisante de leur innocence, de leurs doux propos et de leurs joyeux ébats. On ne voulait jamais s’en séparer, ni les abandonner à des mains étrangères, de crainte qu’ils n’y perdissent leurs formes peu affermies, semblables à ces statues de cire encore molle, dont les lignes et les traits se heurtent et se brouillent, dès qu’on leur met dessus, ne serait-ce qu’un instant, un moule qui n’est pas le leur. On avait du reste développé chez eux un tel amour de la maison, de ses champs, de ses ombrages, qu’ils ne pouvaient se plaire et trouver d’aise nulle part ailleurs, car c’est une maxime de sagesse chez les Euskaldunaks, qu’il faut savoir se tenir là où l’on se trouve bien 95. Pour ce motif, on leur procurait des agréments qui empêchaient leur envie de se porter au dehors. Le dimanche, par exemple, après les vêpres où ils allaient comme à une fête, parce que leurs parents eux-mêmes s’y rendaient avec plaisir, le vieux de Larralde les menait promener dans les bois, sur les collines, sur ce mont Axulay où ils s’asseyaient tout essoufflés, et d’où leur vue s’étendait au loin, jusque sur les falaises de l’immense Océan.

Les plaisirs qu’on leur procurait de la sorte étaient des plaisirs simples et bienfaisants à l’esprit et au cœur. On avait soin de ne les pas multiplier, afin de ne pas ouvrir leur âme à de funestes exigences, de ne pas troubler la paix et le bonheur dont ils jouissaient, car donner aux enfants, des plaisirs autres que les plaisirs faciles et simples de la nature qu’ils peuvent toujours trouver, en quelque coin de la terre où la Providence les puisse jeter, c’est multiplier leurs désirs, et partant leurs souffrances pour l’avenir.

On les accoutumait en outre à se passer de peu, et à être contents de ce peu, pourvu qu’il fût suffisant, convaincu, que le superflu lui-même devient un besoin dont il est aussi cruel de se priver que des choses nécessaires, lorsqu’une fois on s’y est habitué. L’homme aux meilleures jambes, aux plus vigoureux jarrets en perd l’usage dès qu’il s’accoutume au superflu d’être toujours porté comme un malade. Parfois, un air de gaieté animant les esprits, on invitait le jeune de Larralde à composer quelques couplets, et le jeune de Larralde, qui était un bertzulari 96 de premier ordre, plusieurs fois couronné dans les concours, chantait aussitôt le bonheur de la vie champêtre, et les malheurs de tant de gens, qui vont traverser les déserts et les ondes, pour satisfaire leur avarice et leur ambition, plutôt que de cultiver la terre qui donne paisiblement tous les biens.

La terre, chantait-il, n’est ingrate que pour ceux qui la délaissent : elle comble au contraire ceux qui la cultivent avec soin ; car l’activité est la mère des richesses 97. Son sein ne s’épuise pas pour y trop puiser, ses mamelles se gonflent, au contraire, à mesure qu’on en boit le lait. De même que chaque petit a son pis sous la laie qui te nourrit, et que d’y puiser en entretient le lait, chaque homme a sa place et son vivre dans les flancs de la terre, de sorte que sa fécondité augmente avec le nombre de ceux qui vivent d’elle. Plus ils sont nombreux et laborieux, plus ils jouissent de son abondance, sans avoir besoin d’être jaloux les uns des autres. La mère nourrice du genre humain multiplie ses dons avec le nombre des enfants qui méritent ses fruits par leur travail. C’est l’ambition qui perd les hommes et les rend malheureux par le désir du superflu. S’ils savaient comme nous vivre simplement, et se contenter de satisfaire aux vrais besoins, on ne verrait parmi eux que l’abondance, la joie, la paix et l’union, car celui-là est le plus riche de tous qui se contente de ce qu’il a.

 

            Zoin da orotan aberatsena?

            Bere doiaz gogoabetetz en duena.

 

Toutes ces leçons données, tantôt entre deux baisers ou deux caresses, tantôt en chansons, tantôt en paroles graves et sérieuses, mettaient bien avant, dans l’âme des enfants, l’amour du foyer et de la vie simple qu’ils étaient appelés à vivre, avec sa modeste aisance, fruit de l’économie et du travail. Ces leçons étaient en outre soutenues de beaux exemples. Tout le monde travaillait à Biitchienea, depuis les deux vieillards jusqu’au plus jeune mouthil, et chacun était content de son travail, parce qu’il lui procurait une vie douce et réglée, et lui donnait avec abondance tout ce qui est véritablement nécessaire. Sans doute Ellemoun et Mayalena n’y voyaient ni meubles précieux, ni habits magnifiques ; l’ordre et la propreté en étaient toute la richesse et l’ornement ; mais ils n’en connaissaient pas d’autres, n’étant jamais sortis de chez eux, et l’œil qui ne voit pas ne pleure pas. Begi itsuac nigarric eztik 98.

Les repas y étaient sobres ; on n’y buvait pas de vin, excepté les jours de fête ; mais une gaieté franche y présidait. Le pain de maïs ou de froment, l’eltzecari 99, une tranche de jambon grillé, chingarra, le lait du troupeau, les fruits que les arbres offraient d’eux-mêmes, le fromage et le beurre étaient les mets ordinaires de tous les jours ; mais les fatigues de la journée leur donnaient un goût exquis toujours nouveau, et les soins délicats de Gachucha en variaient l’assaisonnement. Le meilleur de tout était la paix, la douce, la divine paix et l’union de tous les cœurs, dans la même foi, le même amour de Dieu et des hommes, dans l’abondance des choses nécessaires, le mépris des futiles, l’habitude du travail, l’horreur de l’oisiveté, et la sainte émulation de la vertu.

Telle était la vie chez nos ancêtres, mon ami, telle elle se développait, sous le règne de la foi, dans la pratique de l’Évangile.

– Telle, elle est encore, mon brave berger, lui répondis-je, là où son règne n’est pas tombé ; car, comme le dit avec un grand sens et une juste observation M. Le Play, les populations qui respectent le mieux les commandements de Dieu, c’est-à-dire, les populations les plus chrétiennes sont précisément celles qui jouissent au plus haut degré du bien-être, de la stabilité et de l’harmonie.

Témoins de cette douce vie pastorale et chrétienne, reprit Le Berger, Ellemoun et Mayalena ne pouvaient faire moins que de s’y former, d’y entrer dès leur âge le plus tendre.

Ellemoun avait à peine onze ans que déjà il essayait ses forces à la culture. Armé d’une petite bêche et d’une pioche, il allait travailler dans un jardin que son père avait confié à ses soins, tandis que Mayalena plus jeune de quelques mois, venait en aide à sa mère.

Dès que l’aurore de ses doigts de rose avait soulevé l’ombre de la nuit sur les monts, et que le coq l’avait annoncée, elle s’habillait en toute hâte avec sa mère, éveillant d’un baiser son frère qui dormait dans la chambre voisine. En un clin d’œil, ils étaient tout prêts au travail ; la journée était offerte au Seigneur avec ses peines, ses souffrances et ses labeurs, et Mayalena courait aux poules pour leur distribuer leur déjeuner et les lâcher dans les champs. Puis elle revenait au foyer pour y veiller à la montée du lait qui, parfois trompait l’attention surprise de sa mère, car elle voulait avoir le soin exclusif de son frère, et lui offrir de ses mains délicates le lait du matin, ce lait parfumé de fines herbes que les troupeaux paissent dans les pâturages et les montagnes d’Aïnhôa.

À peine en avait-elle posé le bol fumant sur la table, elle courait et criait de sa jolie voix : Ellemoun ! Ellemoun ! Ellemoun ne tardait pas à paraître en souriant. Il avait déjà fait plusieurs fois le tour de son jardin, remerciant Dieu de la douce rosée dont les gouttes scintillaient au soleil, comme des perles de diamant sur les corolles de ses fleurs. Dès son entrée, il embrassait Mayalena, puis, ayant déjeuné en sa compagnie, il l’emmenait triomphant dans le jardin. – Viens voir, viens voir nos fleurs, lui disait-il, comme elles déjeunent elles aussi de la rosée du matin : elles en sont déjà toutes repues et enivrées ; leurs pétales brillants et leurs calices en débordent. Ellemoun avait fait deux parts de son jardin, l’une pour sa sœur, l’autre pour lui-même. Celle de sa sœur était plus riante, plus agréable aux yeux. Aidé de son grand-père, complice et souvent auteur principal des surprises aimables qu’il voulait faire à Mayalena, il y avait semé les fleurs les plus belles et les plus odorantes.

Dans le milieu, il faisait présider le lis dont la blanche corolle exhalait partout son haleine embaumée. Il l’appelait la fleur de Mayalena. Tout autour s’élevaient la jacinthe, l’iris, l’amarante, puis de ci de là, sur de petits tertres construits avec art, s’étalaient des corbeilles de marguerites, de scabieuses et d’œillets, enfermées dans des bordures de violettes. Le tout était enclos dans une haie de roses et d’églantines.

Son jardin, loin d’avoir cet éclat qui réjouissait les yeux, ne produisait que des plantes utiles et des fruits, des légumes de toutes sortes, des fraises, des framboises, dont les primeurs étaient destinées aux lèvres de corail de sa bien-aimée sœur. Sur une légère pente qui dominait les deux jardins, le grand-père, aidé du jeune jardinier, avait aussi élevé une tonnelle, ou plutôt une niche d’aubépines et de chèvrefeuilles, et dans l’intérieur un petit banc de mousse verte où perçaient des pâquerettes. C’est là qu’ils allaient s’asseoir pour respirer l’air du matin. Au printemps, quand on voyait ces deux jolies têtes, aux yeux noirs et brillants, dans leur niche de verdure et de fleurs, dans ce cadre d’aubépines et de chèvrefeuilles qui couronnait leur front, et parmi toutes ces émanations qui s’élevaient des jardins et des prés, et vous enivraient doucement, on se croyait en face d’une échappée de l’Éden, sur la terre désolée. C’est ainsi qu’auraient dû être tous les fils d’Ève dans l’état d’innocence.

Mais le triomphe d’Ellemoun et de Mayalena était d’entraîner le soir, en été, au retour des champs, leurs pères et leur mère, vers leur jardin, et de les y faire asseoir à leur place, pour les délasser de leurs fatigues, en les comblant de leurs baisers et de leurs caresses, au milieu des charmes de la nature qui les entouraient. Leur bonheur alors n’avait pas de borne, et l’on voyait leur cœur se dilater d’aise dans leurs yeux à la vue de leurs parents assis sur le trône de fleurs qu’ils leur avaient préparé.

Hélas ! ce bonheur ne devait pas durer longtemps : de cruels retours arrivaient en surprise pour abreuver d’amertume ces deux innocences, car notre existence de la terre est d’un tissu bien frêle, qui ne tient au bonheur que par un fil fragile et facilement rompu, et à l’infortune par un câble. On aurait dit, du reste, que les anges qui veillaient à leur garde le leur faisaient déjà pressentir, et qu’ils avaient hâte de les faire jouir du peu de jours heureux qui leur restaient encore avant l’épreuve. Leurs attentions, leurs tendres sollicitudes et leurs caresses l’un pour l’autre et pour leurs parents redoublaient, comme s’ils voulaient préparer, pour les temps de malheur, de doux souvenirs qui en allégeraient le poids.

Du reste, la vue de l’union parfaite qu’ils voyaient régner entre leurs pères et leur mère ne faisait qu’ajouter à la leur. Gachucha et de Larralde son mari qui semblaient n’être qu’une seule personne en deux corps, qui n’avaient jamais assez de soins et de prévenances l’un pour l’autre, étaient un exemple permanent qui les engageait à s’aimer encore davantage. De sorte que leur amitié fraternelle, née de la leur, augmentait tous les jours de toute celle dont ils étaient les témoins ravis. Ils ne faisaient aucune distinction dans leur amour filial entre de Larralde et de Gastambide ; ils prenaient l’un et l’autre pour leurs pères, et Gachucha pour leur mère : chacun d’eux avait deux pères et une mère.

On s’était bien gardé de leur dire qu’ils n’étaient pas frère et sœur, sans doute pour que leur cœur ne se brisât pas avec leur illusion tombée ; mais l’entretien de cette sainte ignorance dans leur âme avait un motif plus élevé, plus moral. Connaissant la vivacité de leur affection, on la voulait conserver pure et simple, ne pas l’empoisonner par un amour plus violent, moins chaste, qui aurait pris la place de l’amitié fraternelle, dès que les liens de cette dernière auraient été rompus. Aussi croissait-elle tous les jours davantage et sans tache sous la garde de leur innocence. Mayalena, arrivée à ses douze ans, était déjà grande et presque formée. Sa taille était fine et élancée, de beaux cheveux d’ébène ombrageaient son front plein de candeur, ses yeux grands et noirs, dans des cils de même couleur, reluisaient d’un éclat incomparable, ses lèvres vermeilles brillaient d’un rouge tendre sur son visage pâle. Sa voix était le son d’une belle âme à peine contenue dans sa frêle enveloppe : on aurait dit qu’une musique céleste résonnait dans sa poitrine, tant l’harmonie en était douce.

Elle avait pris à son père et à sa mère ce qu’ils avaient de mieux : mais les traits de Larralde, rendus plus délicats, dominaient sur son visage ; elle avait son regard, son front et sa bouche, avec le port élancé et grave de Gachucha. Ellemoun, au contraire, tirait tout de sa mère. Surtout à cet âge de douze ans où les jeunes garçons n’ont pas encore pris les éclats rudes, les traits plus accusés et plus forts de leur sexe, où ils rivalisent encore de grâces et de pureté avec leurs compagnes, Ellemoun était Frantcha revenue à la terre. C’était sa même figure inondée de ses grands yeux qui la dominaient toute, avec ses lèvres de corail, son menton délicat orné de fossettes et ses joues animées d’un léger teint de rose. C’était sa même voix, ses mêmes manières affectueuses. Comme si elle eut voulu en s’en allant laisser son image vivante à ceux qui la pleuraient, pour les consoler de sa perte, elle s’était reproduite toute entière dans son fils, s’y était répandue en charmes nouveaux : elle y reluisait avec complaisance, s’y attardait. C’était les feux incomparables du soleil, oubliés sur les monts, et dans la pénombre du crépuscule. Ces deux chefs-d’œuvre de la nature et de la grâce vivaient leur douce vie d’innocence et de vertu, sans se douter de l’agrément qu’ils donnaient aux yeux et aux cœurs ; et cet oubli d’eux-mêmes, cette ignorance de la beauté, de tout leur être que leur mère conservait dans leur esprit, cette absence de toute recherche, relevaient encore leurs charmes, les enveloppaient de ce nimbe discret de la modestie qui en est le plus bel ornement.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE X

 

LES CASCAROTS 100

 

Jainkoa gabe ghizona abere.

Sans Dieu l’homme devient bête.

(Proverbe basque.)

 

Un soir, comme leurs pères tardaient à rentrer, et que leur mère avait de l’inquiétude et du souci plein les yeux, les enfants, toujours attentifs à tout, entrèrent dans son émotion et lui dirent : « Voulez-vous que nous allions savoir ce qui se passe ? Bien sûr, nos pères auront voulu finir leurs travaux avant de rentrer, et nous les trouverons sur le chemin. » – « Allez mes enfants, leur dit la mère, et qu’il ne vous arrive rien de fâcheux, suivez la route jusqu’à la borne d’Etchechuri, sans pousser plus loin. » Aussitôt Ellemoun et Mayalena partirent joyeux ; mais voilà qu’arrivés sur la route, ils virent une femme, au teint noir et repoussant, vêtue de haillons composés de lambeaux ajustés l’un à l’autre, et qui semblaient collés à sa peau, plutôt que cousus entre eux, les cheveux en désordre, et ses jambes et ses pieds nus.

Auprès d’elle se tenait un homme très brun et d’une stature démesurée, son visage olivâtre et ses regards étaient sauvages et presque fauves ; il s’agitait avec la dernière furie et brandissait un bâton énorme sur la tête de la malheureuse qui tremblait à ses pieds. À cette vue, les deux enfants s’arrêtèrent interdits, firent quelques pas timides en avant, et se regardèrent l’un l’autre, incertains de ce qu’ils devaient faire. Ce spectacle gagnant leur esprit à mesure qu’ils l’observaient davantage, ils reculèrent, l’haleine en suspens sans oser dire une parole.

Tout à coup, l’homme ou plutôt le géant à l’œil méchant, mit le pied sur la femme qui levait vers lui ses mains suppliantes, et lui assena un coup formidable. Elle ne poussa qu’un cri, un cri affreux ; sa tête se renversa en arrière sur ses cheveux flottants, et elle ne bougea plus. Et le géant la regardait encore avec des yeux et des lèvres où la rage était peinte.

Il s’apprêtait à frapper un autre coup, lorsque Ellemoun, ne pouvant faire mieux à cause de sa faiblesse et de son jeune âge, se prit à crier de toute sa force pour demander du secours. Mayalena, remplie d’effroi, engageait son frère à fuir ; mais Ellemoun avait appris de son grand-père que les méchants sont lâches, et que la moindre chose les met en fuite. Comme il criait toujours, le géant se retourna, jeta sur lui des regards qui lançaient des flammes et, murmurant des paroles qu’ils ne comprirent pas, il s’enfonça dans le bois. Alors Ellemoun s’approcha de la femme qui ne donnait aucun signe de vie, s’assurant bien que le géant ne paraissait plus dans le feuillage touffu des arbres. Mayalena ne tarda pas à le suivre. La misérable femme avait la bouche grande ouverte, les yeux égarés dans leur orbite, et les mains crispées. Une pâleur mortelle contractait ses lèvres livides : « Elle est morte ! s’écria Mayalena. Puisque nous ne pouvons plus rien pour elle, donnons-lui du moins une prière qui consolera son âme. » Ce disant, ils s’agenouillèrent et la recommandèrent d’une voix tendre à toute la pitié du Père qui est dans le ciel.

Rien n’était plus touchant que de voir ces deux images de l’innocence agenouillées en face de l’horreur du crime. Dès qu’ils se furent relevés, ils s’aperçurent que la poitrine de la femme se soulevait, et qu’elle respirait encore. Ellemoun dit à Mayalena : « Ma sœur, je suis plus fort que toi ; je vais aller chercher du secours à la maison : peut-être que quelques gouttes de la liqueur que fait notre mère lui pourront rendre la vie ; assieds-toi sur ce gazon et je reviens incontinent. » Ellemoun courut donc au logis avec toute la vitesse de ses jambes. Gachucha sa mère, dont les inquiétudes redoublaient à chaque instant qui s’écoulait, était debout sur le seuil de la porte, interrogeant sans cesse de ses yeux les sentiers de la colline. La vue d’Ellemoun qui tomba dans ses bras tout essoufflé et la figure bouleversée, mit le comble à son trouble. Du coup qu’elle en reçut, elle pensa tomber à la renverse. Elle embrassa longuement Ellemoun, dont le cœur battait avec violence dans sa poitrine, puis elle s’écria d’une voix étouffée qui pouvait à peine sortir : « Que se passe-t-il, mon fils ? Où est Mayalena ? » – « Ô mère, répondit aussitôt Ellemoun, je vois votre peine, rassurez-vous, Mayalena est sur le chemin ; elle garde une pauvre femme qu’un méchant homme, sorti du bois, a laissée demi-morte. » – « Respire-t-elle encore ? » reprit Gachucha – « Oui ! Ama ! » repartit l’enfant.

Aussitôt elle prit du linge, un flacon de sa liqueur, du vinaigre, et suivit son fils. Son émotion laissant place à sa charité, elle ne pensait qu’au soulagement de cette malheureuse, sur le sort de laquelle Ellemoun lui faisait la plus émouvante peinture, tout en descendant la douce pente de la colline. Gachucha ne pouvait se lasser de l’entendre et souvent, au récit qu’il lui contait, elle était tentée de s’arrêter pour l’embrasser. Elle remerciait Dieu en son cœur de ce qu’il avait si vite développé en des âmes si jeunes les sentiments généreux qu’elle y avait fait germer. Ils arrivèrent sur le théâtre de l’évènement ; mais quelles ne furent pas leur surprise et leur douleur, quand ils s’aperçurent que la femme demi-morte et Mayalena que son frère avait laissée près d’elle avaient disparu. Ils se regardèrent sans mot dire, car l’émotion leur avait ôté toute parole. Ils fouillèrent de leurs yeux les profondeurs du bois, les ravins et les buissons. Ils s’enfoncèrent dans les broussailles, et Ellemoun criait à chaque pas d’une voix pleine de sanglots : « Mayalena ! Mayalena ! » Mais les échos du mont Axulay répondaient seuls à son appel. Gachucha contenait ses angoisses dans la crainte d’augmenter celles de son fils qui courait en tous sens hors de lui-même. – Peut-être, lui disait-elle, Mayalena est remontée par un autre chemin tandis que nous descendions par ce sentier ; allez voir, mon enfant.

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, Ellemoun avait fait le tour de la maison, parcouru les deux foyers, toutes les chambres, criant partout : « Mayalena ! Mayalena ! » Aucune voix ne répondit à sa voix. Dans sa douleur, il n’avait même pas aperçu les deux grand-mères près desquelles il avait passé, et qui lui demandaient d’un air plein d’effroi : « Zer egin da ? Que se passe-t-il ? » Aveuglé par son chagrin, il n’avait d’attention et d’oreilles que pour sa sœur. Il est déjà dans les bras de sa mère, pâle, tremblant, essoufflé et rendant le sang par la bouche et par le nez. – Mayalena n’est pas à la maison, dit-il en tombant sur elle. Gachucha, assise au pied de l’arbre sous lequel tout à l’heure était mourante la femme misérable gardée par sa fille, tenait appuyé sur elle Ellemoun sans connaissance et presque sans vie. Elle employait à le faire revenir le cordial qu’elle avait porté, et le vinaigre dont elle eut soin de oindre son front et ses poignets.

Certes, son cœur maternel ne pensait pas, en quittant la maison, à l’usage qu’elle devrait faire des divers secours que sa charité lui avait inspiré de prendre pour soulager l’infortune. Il n’y a pas de douleur comparable à celle qui était peinte sur son visage : son excès même ne laissait échapper aucune larme de ses yeux, aucun soupir de sa poitrine.

Elle était immobile, pâle, tenant d’une main la tête d’Ellemoun, de l’autre lui caressant les joues et le front, lui faisant sentir de temps en temps le vinaigre, et le couvrant de ses regards et de ses baisers. Elle attendait qu’un passant lui vînt en aide pour transporter son fardeau si cher, et appeler du secours. Le secours vint ; elle vit au loin son mari et de Gastambide, et les deux grands-pères, et leurs mouthils qui arrivaient prenant à eux seuls toute la route, et réveillant tous les échos d’alentour de leurs chants joyeux. « Que Dieu soit béni, se dit-elle, en elle-même ; mais que leur joie va être bientôt changée en source amère de larmes. » Déjà sa peine s’augmentait de toute celle que de Larralde allait éprouver à sa vue, et au récit de ses malheurs. Elle voulut faire effort pour se relever ; mais elle ne put : les forces lui manquèrent.

Cependant les hommes arrivaient, armés de leurs instruments de labourage, accablés de fatigues ; mais le cœur et la tête à la joie et à la chanson. À leur approche, leurs propos et leurs éclats joyeux avaient réveillé Ellemoun de son assoupissement. Ils arrivaient au tournant de la route et allaient prendre le large sentier qui conduisait à Biitchienea, lorsqu’ils virent Gachucha au pied du chêne avec l’enfant dans ses bras. La surprise qu’ils en eurent, suspendit toutes leurs voix. Les chansons et la joie se dissipèrent pour faire place à l’étonnement et au trouble. De Larralde ne fait qu’un bond qui le met près de sa maïtea, et l’ayant enlacée dans ses bras : « Qu’avez-vous donc, ma bien-aimée ? », lui dit-il. « Prenez-moi l’enfant, lui répondit Gachucha, et vous saurez le reste. » De Gastambide prend aussitôt son fils dans ses bras, les deux grands-pères l’entourent, les yeux pleins de larmes. « Es-tu tombé, Ellemoun ? As-tu reçu quelques mauvais coups ? Qu’est-ce qui te fait mal ? » lui disaient toutes les voix à l’envi l’une de l’autre. Ellemoun, pour toute réponse, n’avait qu’un mot qu’il répétait en pleurant. « Mayalena ! Mayalena ! » Alors tout le monde de s’enquérir de Mayalena.

Sur cette scène navrante la nuit vint elle couvrit de ses ombres les sentiers de la colline, et au milieu du sentier on rencontra les deux grand-mères tremblantes d’angoisses et de crainte ; elles s’étaient traînées comme elles avaient pu jusqu’à la route, après l’alarme dans laquelle les avait jetées l’air éperdu avec lequel Ellemoun parcourut la maison. Hâtons-nous, s’écria Gachucha, dont la raison dominait le chagrin, cet enfant a besoin de repos et de soins.

Appuyée sur le bras de son mari, elle s’avança sans proférer une parole, sans verser une larme. Tous les regards reposaient sur elle. On s’attendait à la voir tomber, vaincue par sa douleur et l’effort qu’elle avait fait pour la dominer. Le jeune de Larralde son mari, la soutenait ; mais il n’osait point lui adresser la parole ; on n’entendait que le bruit des pas qui heurtaient les pierres en saillie du sentier, et les soupirs de la fauvette cachée dans la feuillée. Cette ascension silencieuse et triste fut une vraie marche funèbre. À peine rendue au foyer, Gachucha recueillit ses forces défaillantes et, contenant les angoisses qui lui montaient à la gorge, elle conta à toute la famille assemblée la belle action des deux enfants, et comment Mayalena avait dû être enlevée, victime de son dévouement.

Au tableau que fit Ellemoun de l’évènement, au portrait qu’il traça de l’homme scélérat et de la femme, le doute ne fut plus possible ; Mayalena avait été prise par ces horribles bohémiens, Caskarots, qui habitaient les forêts de l’Euskal Herria 101. Le vieux de Larralde manda immédiatement un de ses mouthils aux principaux personnages d’Aïnhôa pour leur conter la funeste aventure dont la maison Biitchienea portait le deuil. Ce ne fut qu’un cri dans tout Aïnhôa : la nouvelle se répandit en un clin d’œil de porte en porte, de maison en maison. Toutes les croisées s’ouvrent, se ferment avec violence ; les jeunes gens, leur bâton à la main, envahissent la rue, et gagnent Biitchienea, prêts à aller battre toutes les forêts d’alentour, avec des feux et les lanternes. Cette vue console un peu le cœur d’Ellemoun, parce qu’elle y rallume l’espoir de retrouver sa sœur. Tous jusqu’aux vieux de Larralde et de Gastambide, oubliant leurs fatigues de la journée, partirent, tandis que les deux grand-mères et Gachucha entouraient de leurs soins Ellemoun qui ne voulait prendre aucun repas avant qu’on lui eût ramené sa sœur.

Ah ! la veillée fut bien triste ainsi réduite, dans ce foyer jusque là si paisible, si heureux. Gachucha y gémissait comme une colombe infortunée dont on a dévasté le nid. « Mon Dieu, disait-elle, si je n’avais pas foi en une autre vie, je douterais de votre bonté et de votre existence ; vous soumettez la vertu, ici bas, à des épreuves qui la désespèrent et font douter de vous. Que vous m’eussiez pris Mayalena pour votre ciel, j’y suis prête, ayant tout fait pour exciter votre envie de l’avoir et de la couronner comme une autre Agnès ; mais la jeter de mes bras, innocente, ne sachant rien de rien, entre les mains de ces êtres dont la brutalité et la corruption n’ont pas de nom, c’est vraiment pousser vos rigueurs trop loin.

« Vous nous faites un crime d’exposer l’innocence des enfants au scandale et aux vices du monde, et voilà que vous m’arrachez ma fille, et la jetez dans cette fournaise de toutes les passions et de toutes les hontes, car enfin elle est au milieu des monstres qui n’ont de l’homme que la figure, qui la souilleront, qui lui feront descendre en un seul jour toute l’échelle de la dégradation. Fallait-il donc, ô mon Dieu, que j’en eusse tant de soin, pour voir si tôt flétrir tant d’innocence et de beauté, fruits de douze ans de travail et de vigilance ? » Là-dessus, Gachucha, les mains jointes, regardait le foyer, le front accablé, et les yeux hagards.

De temps en temps, elle se reprochait comme une coupable imprudence d’avoir envoyé les enfants au devant de leurs pères : mais, se reprenant, elle ajoutait aussitôt : « Quand Dieu veut, de tout vent il pleut. Jmboak nahiduen orduan aize guziez egiten du uri 102. – Il est vrai, lui répondait la vieille Gastambide, nos bohémiens ne pensent ni à Dieu, ni à leur âme : ils n’ont aucune religion, et partant ils sont capables de tous les crimes. Ils sont fourbes, menteurs : ils ne vivent que de vols et de rapines. Ils n’ont pour foyer que des forêts et pour abri que les creux des rochers, ou des troncs d’arbres. Leur vie toute entière se ressent de leur dégradation et de leurs vices, qu’aucun frein religieux ne retient. Vêtus de haillons, couverts de vermines, d’un aspect repoussant, ils vivent pêle-mêle, les uns sur les autres. Ne les avez-vous pas vus quelquefois, sur les bords des chemins, les uns étendus presque nus au pied des arbres, les autres accroupis sur leurs talons, tandis que leurs femmes attisaient le feu sous un immense chaudron, où elles avaient jeté un horrible mélange d’os et de chair pourrie et de légumes qui devait servir à leur nourriture ? On dit même, ajouta l’amatchi Gastambide, qu’ils mangent la viande de leurs morts et des animaux qu’ils empoisonnent sur la montagne. » – « Vraiment, se prit alors à crier Ellemoun, comme sortant d’un sommeil où il avait eu les plus affreux cauchemars, vraiment grand-mère ? mais alors, ils sont à se repaître ce soir des restes de la vieille femme qui a dû mourir, et peut-être de la chair blanche et pure de ma sœur. »

« Plût à Dieu ! s’écria Gachucha avec un tressaillement convulsif, plût à Dieu, mon fils, car, malgré le deuil et la mort que la sienne me mettrait au cœur, j’aimerais mieux qu’elle servît de pâture à leurs sauvages entrailles que de la voir vivre de leur vie ! » – « Loin de là Ellemoun, loin de là, reprit vivement l’amatchi Gastambide, ta petite sœur n’est pas morte ; les bohémiens tiennent trop aux enfants ; ils les conservent au contraire avec soin. Depuis le temps qu’on les poursuit, leur nombre a diminué : traqués comme des bêtes fauves, chassés tantôt de France en Espagne, tantôt d’Espagne en France, nous les avons vus promener leurs tribus nomades qui allaient chaque fois diminuant. Les chasseurs eux-mêmes en ont tué souvent : la maladie, la misère, le froid et leur immonde nourriture ont réduit encore le peu qui restait, de sorte que, pour perpétuer leur race, ils sont contraints à voler des enfants, à combler par le vol les vides que la mort opère dans leurs rangs. »

« Ainsi, dit tristement Ellemoun, ma petite Mayalena deviendrait une bohémienne affreuse : elle oublierait son Dieu, sa mère et son frère. Oh ! je ne puis le croire, elle mourra plutôt ! »

Cependant la nuit s’avançait, et aucun signe, aucun bruit du dehors n’annonçait le retour des hommes armés qui étaient partis à la recherche de Mayalena. Après ces quelques paroles échangées entre toutes ces douleurs réunies, le silence se fit, les têtes s’inclinèrent, et tous les regards se tinrent fixés sur le sol, car la maison vide est pleine de chagrin. Etche utsa damuz betea 103.

On n’entendait que la rumination des bœufs, les sonnailles du troupeau, dans l’étable, et la cadence d’un pendule qui balançait dans la longue boîte de son horloge dont les heures, frappant solennellement, rompaient seules la monotonie. « Il est minuit, dit Gachucha en faisant un signe de croix. Mon fils, adressons-nous à Dieu, et que l’âme de Frantcha votre mère lui porte notre prière. »

À cette parole, Ellemoun se redresse, se jette sur Gachucha et la console à son tour. « Ô mère, j’ai confiance ; Frantcha, ma mère du ciel, qui nous voit dans la peine gardera Mayalena. » Sur les instances de Gachucha, Ellemoun alla se coucher, aussitôt après la prière : mais le sommeil fuyait ses paupières rougies par les larmes. Gachucha, appuyée sur sa couche, le considérait, tournant et retournant sur lui-même sans trouver le repos dont il avait besoin. Enfin, vaincu d’émotion et de fatigue, il s’endormit : mais même pendant son sommeil, son agitation ne l’abandonnait pas. La fièvre avait empourpré son front et coloré ses joues jusque-là caves et ternes. Les cauchemars les plus affreux hantaient son esprit. On le voyait, tantôt se redresser, jetant de tous côtés ses yeux égarés, tantôt bondir de tout son corps allongé, tantôt faire des mouvements convulsifs, comme s’il repoussait un invisible ennemi. Puis, il retombait épuisé sur lui-même et semblait reprendre un repos plus calme : mais bientôt sa poitrine se soulevait haletante, ses lèvres se contractaient balbutiant des sons inarticulés, sa bouche s’ouvrait pour pousser un cri suprême : Mayalena ! vite, sauvez Mayalena !

Témoin de ce sommeil si troublé, si rempli d’amertumes jusque dans ses rêves qui venaient ajouter encore à son mal, Zauriaren gainean picoa, une morsure sur la plaie vive 104, Gachucha, une main de l’enfant dans sa main, priait à genoux, et essuyait son front couvert de sueur. « Si la sœur s’en va, ce sera bientôt le tour du frère, faisait-elle en elle-même. Tu les veux tous les deux peut-être, ma chère Frantcha ; ils sont trop purs et trop parfaits pour le monde : prend-les donc, prends-les, ma chérie : ils sont à toi, autant qu’à moi, tu es leur mère ; prends-les, te dis-je, car celui-là est bien gardé que Dieu garde lui-même. Onghi begiratua da jainkoak begiratzen duena 105. Ils auront dans ton sein un bonheur et une sécurité que je ne puis leur donner, prends-les donc, ma Frantcha, prends-les ; mais ne me laisse pas après eux sur la terre, je ne saurais plus y vivre. Dis au Seigneur qui t’a ravie si jeune à mon amitié de ne pas m’oublier. Tu dois être aimée de tous au ciel comme tu l’étais sur la terre ; tes vertus t’y ont fait des amis ; les âmes que tes prières avaient portées dans le séjour heureux que tu habites se souviennent de ce qu’elles te doivent.

« Eh bien ! dis à tous ces amis du ciel que tes amis de la terre sont dans le deuil et dans l’affliction, que ta fille innocente et pure, ainsi que les anges qui t’entourent, court les plus grands dangers, que ton fils se meurt de la peine qu’il en a, et que je te supplie de les sauver. Dis-leur combien tu m’aimes, et malgré mon indignité, pour ton amour, tout le ciel entrera dans ta prière, et Dieu en sera touché. »

À peine achevait-elle de jeter ces cris de détresse, le jour vint à paraître. Hélas ! sa lumière devait éclairer une désolation encore plus grande. Les hommes rentrèrent de toutes parts, des bois, des collines, des sentiers et de la route. Mais aucun d’eux ne ramenait au foyer celle qui en était l’ange. Les jeunes de Larralde et de Gastambide avançaient suivis de leurs pères qui pouvaient à peine se traîner, tant leurs fatigues et leur douleur étaient grandes. Nul d’entre eux n’osait lever la tête. Ils entrèrent en silence. Ils demeurèrent immobiles autour de Gachucha qui était accourue pour les recevoir. Ils la regardèrent, ils se regardèrent sans mot dire, et chacun se retira, qui, dans les jardins, qui, dans les champs, qui, dans l’étable pour pleurer à l’aise.

Le jeune de Larralde resta seul avec Gachucha qui ne voulait point s’éloigner d’Ellemoun encore endormi. Dès que l’enfant eut ouvert les yeux, il les promena autour de lui cherchant sa sœur : il avait sa tête où était son cœur, non bihotza, an burua 106. Voyant de Larralde près de sa mère : « Où est-elle, ma petite sœur ? Ne l’avez-vous point retrouvée ? » On lui répondit par des baisers et par des larmes. Sa figure se couvrit aussitôt de tristesse, et il se leva en toute hâte, pour se rendre au jardin où il avait accoutumé de faire sa prière avec elle. Lui si gai, si joyeux, qui chantait dès le matin comme les oiseaux, n’avait pas même un sourire aux lèvres. Il passa, sans lui faire une caresse, devant le bon chien Beltza, dont l’œil était étonné de son indifférence. Arrivé dans le jardin, il considéra les fleurs dont les couleurs lui paraissaient plus ternes que la veille, et il lui sembla que ce jour-là, la rosée qui les inondait fut convertie en larmes qui tombaient goutte à goutte de leurs corolles tristement inclinées.

« Ah ! vous pouvez pleurer, mes chères fleurs, vous pouvez pleurer, leur cria-t-il, car celle pour laquelle vous êtes nées, et qui vous arrosait tous les jours n’est plus ! dès que la cage a été faite, l’oiseau a disparu. Kaiola egin deneko choria hil 107. Puis il s’agenouilla sur le banc de mousse dans la petite tonnelle d’aubépines qui était son oratoire rustique, et il pleura longuement. La journée tout entière, il la passa dans cette solitude, triste et pensif, et ne voulant prendre aucune nourriture. De temps en temps, il allait sur le haut du coteau de la il interrogeait l’horizon et cherchait de ses regards sa bien-aimée mais rien ne paraissait. Sur le soir seulement, ii descendit, sans rien dire, le sentier de la veille et alla s’asseoir sur le tertre de gazon du bord de la route, où il avait laissé Mayalena près de la femme mourante. Il espérait, sans doute, qu’on l’y viendrait prendre à son tour, et qu’ainsi il serait rendu à sa sœur, qu’il pourrait l’aider à s’échapper des mains de ses ravisseurs. C’est là que le curé d’Aïnhôa, qui se rendait à Biitchienea pour y porter ses consolations, le surprit.

« Que fais-tu là, Ellemoun ? lui dit-il de sa voix la plus paternelle. Puis, sans attendre sa réponse, il le prit par le bras et l’emmena avec lui vers sa mère. Il faut avoir du courage, mon enfant, et ne pas se laisser abattre comme ceux qui n’ont pas d’espérance. Ta sœur reviendra bientôt près de toi, j’en suis persuadé ; j’ai mandé un courrier à Bayonne, et un autre en Espagne pour aviser les chefs de nos régions, les baillis et les alcades de ce qui vous est advenu, et avant deux jours, une battue générale sera faite dans les montagnes et les vallées voisines à vingt lieues à la ronde. » Ces paroles mirent le baume sur ce cœur qui se fermait déjà à toute espérance, et l’enfant le regarda d’un air plus confiant.

Le bon curé trouva la désolation à son comble, quand il entra dans la demeure qu’elle avait si cruellement visitée. Le jeune de Gastambide surtout, tout entier à sa douleur, ne voulait rien entendre, ni recevoir aucune consolation. Il avait bien souffert de la mort de Frantcha qui lui avait été enlevée aux plus beaux de ses jours. Cette nouvelle épreuve avait rouvert toutes ses plaies que le temps semblait avoir cicatrisées : et les maux présents et la perspective de maux encore plus grands dans l’avenir y jetaient un venin dont rien ne pouvait adoucir l’amertume. La vigueur de sa foi en fut même ébranlée. Il est des nuages si noirs, si denses, que leur passage devant le soleil fait la nuit sur la terre et obscurcit les cieux ; ainsi en est-il des épreuves dont les coups sont si cruels, qu’il faut du temps pour qu’on en puisse revenir, recouvrer ses sens et sa foi, voir le ciel en un mot. Le temps seul ramène le ciel serein et emporte sous son aile nos douleurs. Demborarem egalpean, minac airean 108. Dieu le sait bien : il sait le trouble que porte dans une âme un de ces grands coups qui la tirent d’elle-même, et que les cris et les blasphèmes qui en sortent dans ces circonstances ne sont pas d’elle, puisqu’elle est hors d’elle-même, hors de sa raison et de ses sens troublés.

Tel était l’état du jeune de Gastambide quand le curé entra et lui tendit la main avec un mot de cœur : « Que pense donc Dieu de nous traiter de la sorte, nous qui n’avons qu’une seule pensée, celle de lui être agréables et de le servir ? Pourquoi désespère-t-il ainsi ces enfants qui n’offraient au ciel que l’éclat de leur innocence et de leur amour, tandis qu’il comble de ses biens tant de gens qui le méritent si peu ? Vous nous avez dit souvent que la vertu avait sa récompense même sur la terre ; où est-elle, cette récompense ? » Telles furent les paroles dont de Gastambide accueillit le curé. Celui-ci lui répondit : « Vous l’avez, cette récompense ; car la récompense de la vertu sur la terre est l’épreuve, et une épreuve qui grandit avec la vertu elle-même. Dieu ne frappe de grands coups que sur ceux qui sont capables de les endurer. Avant d’y mettre sa croix, il fait des épaules assez robustes pour la porter, et il mesure son poids à la force qu’il y a mise. L’épaule qui porte la croix est la vertu. Ne faites pas le faible, mon ami, vous avez plus de force et de vaillance que vous ne pensez. Écoutez-vous vous-même. Interrogez Frantcha dans votre cœur : sa voix s’y fera entendre et elle vous consolera. Justement je reviens de chez la malheureuse Josepa qui, dans l’espace d’une année, a perdu ses cinq enfants, son mari et ses biens, et que l’infortune la plus implacable jette nue dans la rue comme Job sur le fumier. Dieu ne la délaissera pas : n’êtes-vous pas tous des enfants d’un même Père ? Vous vous soutenez les uns les autres, et Josepa ne manquera de rien. »

« Qu’elle vienne habiter notre maison, s’écria aussitôt le vieux de Larralde qui, oubliant sa propre douleur, ne pensait qu’à soulager celle d’autrui ; là où il y a vivre et couvert pour quatre, il y en aura pour cinq, qu’elle vienne. Donner aux malheureux, ce n’est pas donner, mais s’enrichir. »

« Eh bien, Josepa me parlait de vous, reprit le curé. Elle faisait comparaison de ses malheurs avec les vôtres. Elle trouvait qu’à son appétit le ciel vous était bien clément, puisqu’il ne vous privait que d’un enfant dans douze ans. Vous connaissez, lui ai-je répondu, l’étendue de vos peines et elle vous empêche de mesurer celle des autres. Dieu a ses secrètes touches pour atteindre une âme jusque dans son fond, et lui faire parcourir d’un seul bond l’étendue de ses douleurs. Ce n’est pas le nombre des coups qui fait l’intensité de la souffrance : mais leur nature, et la qualité, la sensibilité de la personne qui les reçoit. Il est des personnes qui, avec moins d’infortune, souffrent plus que d’autres qui en sont accablées : ainsi Dieu fait retrouver aux uns le nombre par l’intensité ; aux autres l’intensité par le nombre. S’il diminue les maux des premiers, il les leur rend plus cruels ; et s’il multiplie ceux des seconds, il en adoucit les rigueurs, en émousse la pointe. Je vois à votre désolation, mes enfants, que vous n’avez rien perdu pour attendre et que si le ciel a ménagé quelques jours vos épaules, c’est pour y mettre une croix plus lourde. Le temps et la fortune se changent en peu d’heures 109 ; et tel rit le matin qui le soir gémit et pleure. Je suis mal venu, sans doute, de vous parler si librement : mais c’est mon devoir et c’est votre droit. Je vous dois dans l’épreuve le secours de mes lumières et les consolations de la foi. Je sais, du reste, que je réponds à l’appel de vos âmes qui ont toujours soif et faim de vérité et d’amour. Dans l’épreuve l’âme est plus attentive à la voix de Dieu : l’épreuve la frappe, la réveille, et tourne son attention vers lui 110.

« C’est donc durant l’épreuve qu’il faut faire entendre sa voix qui tombe et entre plus avant dans des cœurs ouverts et déchirés. Plus la blessure qui nous est faite est profonde, plus avant peut pénétrer le remède qui la doit guérir. Ainsi en est-il de la parole de Dieu. C’est quand les ténèbres gagnent le monde qu’on a le plus besoin de lumière ; c’est quand les maux font la nuit du doute qui ébranle l’espérance dans une âme qu’il y faut porter le flambeau de la raison et de la foi.

« Permettez, ô Gastambide, que j’entre dans la nuit de vos tourments avec cette lampe discrète, que j’en éclaire les plis et les replis, les coins et les recoins les plus échappés aux regards humain. »

Le jeune Gastambide, à ces dernières paroles, releva sa tête et reposa ses yeux sur la figure du vénérable prêtre, d’un air reconnaissant et satisfait.

Gachucha profita de cette interruption pour courir à la croisée, d’où la vue s’étendait au loin sur la route, et pour réparer un oubli. « Je vous demande pardon, monsieur le curé, dit-elle en ouvrant l’armoire, de n’avoir pas pensé plus tôt à vous offrir quelque chose qui vous pût rafraîchir, par ces grandes chaleurs d’été. Mais vous êtes le maître à Biitchienea, que ne m’avez-vous rappelé mes devoirs ? » « Mon enfant, répondit le curé, je n’y ai pas plus pensé que vous ; mon esprit et mon cœur étaient tout à votre malheur. La pensée comme la langue se porte où est le mal. Non minâ an mihia 111. Un père est l’âme de ses enfants et les maux qui les affligent y répercutent douloureusement et l’accablent de leurs angoisses. Vous ne direz pas maintenant que le prêtre a toujours le dernier mot pour lui. Apezac azken itza bere 112. Le curé parlait encore, et la table était dressée comme par enchantement devant lui, et sur sa nappe à raie large et bleue, s’étalaient le doux fromage des brebis, une fine bouteille de vin d’Iroulegy et tous les fruits de la saison qu’Ellemoun avait été cueillir dans son jardin.

Le bon curé fit honneur à tous ces présents de la nature, plus par reconnaissance et pour récompenser la générosité de ses enfants que pour l’agrément qu’il en avait ; il avait le cœur gros, et la peine qui emplissait sa gorge de longs soupirs rendait amères les meilleures choses qu’il prenait. Il toucha cependant à tout ce qui lui était offert ; mais il fallait qu’Ellemoun insistât, agrémentant chacun des fruits qu’il offrait d’un sourire et d’une parole aimable. Et il était là comme chez lui, ce vénérable et bon pasteur, parmi toutes ses brebis qui avaient pris une épine bien grosse aux ronces et buissons de la vie. Assis sur le large fauteuil de bois de l’etcheco jauna 113, car c’était lui le maître de céans quand il faisait sa visite, il se complaisait là où étaient les malheureux. Sa belle tête encadrée dans une chevelure blanche qui lui tombait sur les épaules lui donnait un air grave et divin. Ses yeux jetaient comme un rayon céleste d’une douceur exquise à tous les yeux qui les rencontraient ; ses lèvres, où la bonté résidait en souveraine, n’avaient que des paroles pleines de grâce et d’onction ; elles distillaient la cinname et l’espérance, et toute sa personne répandait dans la maison la paix et la consolation comme une visite du Christ en personne.

Ces populations chrétiennes, en effet, où la foi circule et emplit la vie entière, envisagent Dieu lui-même dans son ministre et l’y vénèrent, lui prodiguent leur respect et leur amour. Aussi, chaque fois qu’il se levait pour partir, on trouvait sa visite trop courte : on imaginait mille attraits pour la prolonger. Ellemoun, qui s’était assis sur un petit escabeau de bois à ses pieds, ne pouvait souffrir aucun mouvement qui menaçât de son départ. Le coude appuyé sur ses genoux, il le regardait attentivement. Sa vue occupait son esprit, comme elle emplissait ses yeux et le dédommageait un peu, le distrayait de la peine dont son cœur débordait. On fit donc tous les efforts pour le retenir le plus longtemps possible. Gastambide, dont l’intelligence habituée au raisonnement aimait à aller au fond des choses, voulut trouver dans la profondeur et l’étendue de sa peine, les motifs qui la pussent adoucir. Sa nature sensible, la connaissance parfaite qu’il en avait, lui faisait analyser les souffrances et les peser à la balance de la foi, où seule, elles ont un poids qui vaille pour l’éternité. Le prêtre, autant pour occuper son cœur le distraire de son chagrin et de sa peine que pour satisfaire son esprit, lui disait :

« Réjouissez-vous de vos larmes, mon enfant, vous surtout qui êtes une âme délicate. Cette épreuve est la récompense de votre vertu, et la douleur que vous en ressentez vous donne la mesure de la joie et du bonheur que vous en aurez un jour. La douleur comprend deux choses qui en sont l’essence même : la sensation par la lésion, la blessure faite ; et le sentiment que l’on en a. La mesure de la douleur est donc celle de la sensation et du sentiment. Or, mes enfants, la sensation va avec la sensibilité : plus on est sensible, plus les sensations sont profondes et les blessures cruelles. Le sentiment va de pair avec la connaissance : plus l’intelligence est vaste, plus avant elle pénètre dans la souffrance, plus le sentiment en est profond. Donc l’intensité de la douleur varie selon la sensibilité des organes, et la connaissance intellectuelle.

« En un mot, plus un homme est sensible et intelligent, plus il souffre : car il est plus parfait, et tout est plus grand dans les êtres plus parfaits, même la souffrance. C’est pour ce motif que le Christ, le chef-d’œuvre des hommes, le roi des génies et des cœurs sensibles, a souffert dans sa passion des douleurs qui passaient de bien loin toutes les douleurs humaines réunies. Qui pourra donc jamais dire quelle est la souffrance dans certaines âmes ? Les unes vont jusqu’à la mort avec une seule peine, tant elle les accable, tandis que d’autres soutiennent mille tourments sans en être si profondément atteints et renversés. Quand Dieu forme une âme et un corps, qu’il les remplit d’intelligence et de sensibilité, il en fait par là-même un vase vivant de toutes les souffrances et de toutes les angoisses, et, s’il y verse à plein bord les dégoûts et les maux de la vie, il n’y a pas de parole dans la langue humaine pour en peindre les amertumes et les douleurs, ni de blasphèmes assez grands pour maudire la main qui frappe.

– Comment ! s’écria Gastambide à ces mots, Dieu n’aurait aiguisé la sensibilité de nos organes que pour en rendre les sensations plus profondes, n’aurait développé notre intelligence que pour nous en donner un sentiment plus cruel ?

– Comment ! ajouta de Larralde, sur toutes ces plaies rendues plus vives par l’excès de la sensibilité et du sentiment, il se plairait à verser les souffrances les plus dures. Mais, reprit Gastambide, le tigre est plus humain que Dieu pour sa victime ; car du moins, lui, s’il se joue de sa proie en la déchirant, il n’en augmente ni le sentiment ni la sensibilité pour lui faire plus cruellement sentir ses blessures.

– Il est vrai, mes enfants, Dieu serait le dernier des tyrans, et notre vie tout entière et nos tourments seraient des blasphèmes qui, d’un pôle à l’autre, maudiraient avec justice son nom, si après tant de maux dont nous sommes accablés sur la terre, il ne devait pas nous combler de bonheur dans la mesure des souffrances endurées. Le mystère de la douleur n’a son explication et son jour que dans une vie future et en en est la preuve la plus rigoureuse. C’est pourquoi je me réjouis, tout en pleurant avec vous, mes enfants, parce que vos larmes me sont un gage des joies qui vous sont réservées ; car les douleurs, souvent si peu méritées, qui abreuvent l’innocence et la vertu sur la terre proclament notre immortalité, et les gémissements éplorés qui montent de tous les points du monde où il y a un homme qui souffre, me sont un immense cri d’espérance qui fait tressaillir mon âme.

« Aussi bien, continua le prêtre dont la figure s’animait de plus en plus, comme s’enivrant de sa propre parole, aussi bien, dis-je, ma propre nature m’est un sûr garant de mes destinées futures et des joies qui m’y sont réservées. Si Dieu m’a donné une sensibilité et une connaissance qui font la mesure de mes souffrances ici-bas, ce n’est pas pour me les ôter ou les amoindrir une fois qu’elles seront au bonheur. Ce sont les mêmes organes, c’est le même sentiment, la même intelligence que je porterai à la justice divine, et les mêmes organes sont également sensibles à la joie qu’à la peine. Les mêmes sentiments font éprouver et goûter dans la même mesure les sensations de la joie et celles de la souffrance. Si donc Dieu a augmenté ma capacité de souffrir par mes organes et ma connaissance sur la terre, s’il l’a remplie de douleur, il la maintiendra au moins égale pour les ivresses qu’il réserve à ses élus, et il y versera à plein bord le torrent des voluptés éternelles.

« Autant de plaies, mes enfants, autant de bouches qui appellent toutes leur mesure de bonheur, et qui boiront la félicité, et s’enivreront de Dieu. Les feuilles des arbres et des fleurs de ton jardin, Ellemoun, ont une multitude de petites bouches imperceptibles qu’on appelle stoma et qui boivent la rosée du matin et tirent l’air avidement. Plus leur nombre est grand, et plus la plante reçoit de fraîcheur et de vie. Les plaies dont nos âmes seront couvertes ici-bas, seront autant de stoma qui s’abreuveront des délices et de la manne célestes. »

Ici le curé s’arrêta, et, regardant avec surprise autour de lui, il voulut s’excuser d’avoir si longtemps parlé seul : mais le vieux de Larralde lui prenant les mains les baisa avec transport, et lui dit : « Dieu nous a consolés par vos paroles, que son nom soit béni ! Celui-là est riche qui met son cœur en lui ; s’il a peu sur la terre, il a beaucoup au ciel 114. »

Le vénérable et saint vieillard étant parti, chacun reprit son visage plein de tristesse. Quelques jours s’écoulèrent dans cette désolation qui tenait tous les travaux en suspens : ils furent des siècles pour tous ces cœurs brisés. Ellemoun ne pouvait reprendre sa gaieté ni même ses forces. Il dépérissait visiblement, et les deux grands-pères, le voyant manger du bout des lèvres à tous les repas, branlaient tristement la tête d’un air de dire : « Ce pauvre enfant n’en a pas pour longtemps. » Ellemoun se rendait tous les matins dans son jardin, qu’il négligeait depuis la disparition de sa sœur. Il allait s’asseoir sous la petite tonnelle, et là, on le voyait morne, replié sur lui-même. Il passait tout le jour dans cette solitude. On l’y laissait volontiers : la solitude est douce à la douleur : elle permet de ranimer les physionomies des êtres aimés que l’on a perdus, de les voir par la pensée, et de s’entretenir longuement avec eux.

Sur son banc de mousse verte piquée de pâquerettes, Ellemoun s’abandonnait à tous ses souvenirs. On le voyait tantôt embrasser la place qu’elle avait occupée, où elle s’était assise, où elle avait posé ses pieds ; tantôt, il s’entretenait avec elle, lui reprochait de n’avoir pas crié pour appeler du secours ; ses mains s’allongeaient pour la saisir et la caresser. Mais, sentant le vide autour de lui, le fantôme aimé disparaissait de ses yeux, ses illusions s’en allaient, et il retombait dans son abattement. Il était dans cette phase de la douleur qui, fatiguée des efforts tentés pour réveiller un passé doux et cher, s’assoupit anéantie, lorsqu’une circonstance imprévue la vint renouveler et la porter jusqu’à son comble. Un jour, il vit venir, de loin, son chien fidèle, la tête haute et d’une allure triomphante. Il portait dans sa gueule un objet qu’il ne put distinguer ; mais bientôt, à son approche, il discerna une robe, et reconnut celle de Mayalena toute déchirée et traînée dans la boue. « Elle est morte s’écria-t-il, elle est morte ! » Et il s’affaissa sur lui-même. Son père accourut à son cri, et comme il tardait à recouvrer ses sens, il fallut le porter et l’étendre en son lit. Sa vue faisait pitié. Ses lèvres blêmes, ses yeux fermés et enfoncés dans l’orbite, sa figure étirée et sa pâleur extrême firent craindre pour ses jours. L’ombre de la mort errait sur son visage.

Cependant le chien Beltza courait dans tous les sens ; faisant aller sa queue à l’entour de ses flancs, il remplissait la maison de ses gémissements. On examina la robe qu’il avait apportée ; elle n’avait aucune trace de sang ; seulement on découvrit dans une des poches un petit bouquet de bassinets, de myosotis et de bluets fraîchement cueillis. « Mayalena n’est pas morte, dit aussitôt le vieux de Larralde, et bien sûr le brave Beltza l’a vue : suivons-le. » Il n’avait pas achevé de parler, que tous les mouthils et les hommes du voisinage étaient sur pied, armés de fusils et de makila 115. Ils suivirent le chien qui, ne se possédant pas joie d’avoir été compris, courait en avant, revenait sur ses pas, s’arrêtait, relevait sa tête et dressait ses oreilles comme pour voir plus loin, et écouter une voix lointaine.

Il y avait déjà deux heures qu’on était en marche du côté de l’Espagne, lorsque le chien se mit à aboyer dans la direction de la montagne. Tous les hommes s’y dirigèrent à pas lents, en se cachant le plus possible, derrière les arbres et les buissons. Une voix qu’on crut être celle de Mayalena se fit entendre. « Beltza ! Beitza ! » À cette voix, le chien ne fit qu’un bond et courut de toute la vitesse de ses jambes, sautant tous les ruisseaux et tous les obstacles, jusque sur le flanc de la montagne. Les hommes ne tardèrent pas à le suivre. À travers une échappée de la forêt éclaircie en cet endroit, ils virent une caverne dans les rochers, et devant cette caverne une petite fille, debout, les cheveux épars, et vêtue seulement d’un jupon blanc. Aux caresses que lui fit le chien fidèle, ils reconnurent Mayalena. L’impatience de la rejoindre s’empara de tous les cœurs ; mais le vieux de Larralde en voulut modérer les élans : « Il ne s’agit pas, disait-il, d’échouer en arrivant au port. Notre vue pourrait peut-être provoquer chez ces bohémiens misérables les derniers excès, et perdre celle que nous voulons sauver. Cachons-nous, contournons la montagne afin de les prendre en surprise. »

À peine a-t-il parlé, ils gravissent la montagne, la tournent par le sommet, en descendent ; les cerfs ne sont pas plus agiles que n’étaient ces vainqueurs si près de la victoire. Ils ne se possèdent plus, et à un signal du vieux de Larralde, ils bondissent, ils tombent sur la horde affolée qui ne sait où fuir. Dans ce désordre, Mayalena éperdue reconnaît son père, se jette dans ses bras. Les femmes s’arrachent les cheveux et maudissent le ciel, poussent des cris affreux, se précipitent aux pieds des Larralde, des Gastambide, s’y roulent, dans les imprécations et les supplications les plus basses. Pendant ce temps, les coups de makila pleuvent sur ces misérables qui ne savent point se défendre. Trois d’entre eux sont déjà attachés à des chênes : déjà on s’apprêtait à l’exécution du premier qui paraissait le chef, comme étant le plus grand et le plus fort.

Le jeune de Gastambide le couchait en joue, lorsque Mayalena se précipite à ses pieds : « Mon père ! mon père ! ne le tuez pas ! ne le tuez pas ! » criait-elle. Elle dit et elle tombe à la renverse ; ses jolis yeux s’éteignent ; sa voix expire sur ses lèvres ; la pâleur couvre son visage. Gastambide abaisse le canon de son fusil, tandis que de Larralde reçoit sa fille dans ses bras et lui prodigue ses soins. Gastambide, les larmes aux yeux et la rage au cœur, demeurait en suspens : la vengeance et le pardon se disputaient son âme. Le spectacle qu’il avait sous les yeux nourrissait ces sentiments contraires et alimentait leur combat. Cet homme, auteur de tant de ruines et de larmes, cause de la mort de son fils peut-être, il l’avait entre les mains : sa vie tenait à un mouvement de son doigt ; et en face de lui, il avait à ses pieds, gisant sur l’herbe, la petite Mayalena dont la douce voix retentissait encore à ses oreilles : « Mon père ! mon père ! ne le tuez pas ! »

Le visage plein de haine du Bohémien repoussait le pardon, que la vue de l’enfant demandait, et Gastambide, son fusil abaissé, réfléchissait encore. Alors son père lui dit : « Mon fils, nous avons retrouvé notre fille que nous croyions à jamais perdue ; ce bonheur vaut bien la vie de ce misérable. » « Mon père, lui répondit Gastambide, c’en est trop. Ellemoun expire peut-être en ce moment entre les bras de Gachucha, et je laisserais vivre celui qui cause sa mort ! Celui qui fait du bien au méchant dissipe son bienfait et injurie les honnêtes gens qui en sont dignes 116. Vous nous avez dit souvent vous-même : Nourris le corbeau, il te crèvera les yeux. Laisser vivre le malfaiteur, c’est se préparer de nouveaux malheurs 117. » Et là-dessus, enflamme décolère, il s’élance sur le Bohémien, et le frappe d’un coup qui ensanglante sa figure. Cette vue l’exalte, enivre sa furie. Il se retire de quelques pas, pour faire feu ; mais quelle n’est pas sa surprise quand il voit devant lui la petite Mayalena portée par son père, et dont le corps et la tête angélique faisaient rempart au Bohémien.

Alors, tout d’un coup, son courroux tombe, et comme ces hommes dont les passions sont extrêmes, il brise son arme contre le vieux tronc d’un chêne, se jette sur Mayalena, l’enveloppe de ses bras, la couvre de ses larmes. À ce contact, l’enfant se ranime, et, comme si la vie rendue à ce scélérat avait réveillé la sienne, elle ouvre ses yeux, les promène pleins de surprise autour d’elle : elle cherche de ses regards le bohémien, elle le voit, elle l’entend. Ce cœur, jusque-là si dur, est touché à la vue d’un si admirable et si généreux dévouement dans une enfant si jeune. Il la remercie avec tendresse ; les pleurs couvrent sa figure. Mayalena, toujours dans les bras de Gastambide, pousse un long soupir ; ses joues s’empourprent, ses lèvres se colorent, sa poitrine se dilate. « Merci, mon père » s’écrie-t-elle. Son amour avait vaincu la fureur et l’indignation de Gastambide. Et de Larralde lui dit à son tour : « Frère, j’aurais eu tous les regrets du monde si tu avais tué cet homme. Nos peines ont été grandes, mais elles ne valent pas la vie d’un homme. Dieu t’a visiblement récompensé, À peine as-tu brisé ton arme, instrument de ta colère, Mayalena a recouvré ses sens. » « Oui, lui répondit Gastambide : mais si Ellemoun n’était plus... » Et il n’osa pas achever sa phrase. « Courage, mon frère, reprit de Larralde, un présent donné est, dans la main de celui qui l’a reçu, un mendiant qui lui en demande un plus grand en retour 118. Tu as fait à Dieu l’hommage de cette vie misérable et de ta vengeance vaincue ; ces deux présents te vaudront bien la conservation de ton Ellemoun. »

Mayalena, complètement revenue à elle-même, entendit ces paroles qui la troublèrent : mais un mot de son père la rassura. On lui fit un lit de branchages et de verdure, un vrai nid de mousse et d’herbes touffues émaillées de basilics à odeur de girofle. Ce nid était couvert d’immenses fougères qui y entretenaient une ombre délicieuse. Mayalena y fut étendue, par les soins de son père, et portée par les mouthils. Les deux grands-pères ouvraient la marche, les jeunes de Larralde et de Gastambide la suivaient. Le cortège s’avançait ainsi à travers les vallons et les bois, précédé du chien Beltza qui courait au loin et dans tous les sens en éclaireur, et aboyait sur tous les gens à l’allure suspecte.

La jeunesse d’Aïnhôa, qui était accourue au bruit de cet évènement, emmenait les bohémiens captifs à Bayonne, et remplissait les échos de ses chansons et de ses irrintzina 119 joyeux. Le cortège était encore bien loin et le brave Beltza parcourait déjà les deux foyers de Biitchienea, y annonçait le retour de Mayalena, par ses sauts, ses gambades et les mouvements de sa queue qu’il agitait en signe de réjouissance. Ellemoun restait seul insensible à tous ces témoignages du chien fidèle. Une fièvre de feu brûlait ses lèvres, tandis qu’une sueur froide mouillait son front. Gachucha avait beau lui parler du retour de Mayalena ; rien ne touchait plus ce cœur qui s’était fermé à tout espoir. Aucun rayon n’illuminait ses regards. Bientôt les voix de Larralde et de Gastambide se firent entendre. Gachucha se mit à pâlir ; son cœur cessa de battre. Elle vit le lit de branchages dans lequel reposait son enfant : mais elle ne voyait point son visage. La lui rapportait-on morte ou en vie ?... Elle descend rapidement, elle court au devant du cortège ; elle aperçoit Mayalena qui lui tend les mains en souriant. Le lit de branchages et de fleurs s’arrête la mère et la fille se jettent dans les bras l’une de l’autre et y demeurent longtemps sans mot dire. « Ma fille ! mon enfant ! » s’écrie enfin Gachucha, et un torrent de larmes déborde de ses yeux qui n’avaient pas pu pleurer jusque-là. Elle regarde sa fille, l’embrasse, puis la regarde encore.

« Ma fille ! mon enfant ! » répètent ses lèvres, où la joie était si fort combattue par l’explosion de sa douleur si longtemps contenue. Elle l’emporte dans ses bras, et lui prépare un bain pour délasser et nettoyer ses membres fatigués. « Un jour de plus sans toi, mon enfant, et Ellemoun s’en allait vers sa mère, lui disait-elle. Ah ! si tu savais, ma fille, ce que nous avons souffert de ta disparition ; mais nous, au moins, nous n’étions pas seuls, nous pouvions nous consoler mutuellement ; toi, tu n’avais personne à qui recourir et donner tes larmes dans ta détresse. Ô ma fille, ma pauvre enfant, comme tu as maigri ! comme tes yeux se sont ternis ! comme tes lèvres ont pâli ! Viens, ma bien-aimée, viens que je t’embrasse encore, que je nettoie ta tête, que je lave ton corps rongé par le chagrin, que je l’inonde de mes caresses. » Ce disant, elle la plongeait nue dans le bain qu’elle lui avait préparé. Elle soupirait tristement à la vue des ravages que le malheur avait déjà faits sur ces membres qui étaient blancs comme le lis. Rien n’en avait souillé l’éclat et la pureté, et à chaque baiser qu’elle y déposait, son âme remerciait l’ange invisible d’avoir fait si bonne garde autour de son enfant.

Dés qu’elle l’eut habillée, revêtue de ce linge blanc, tissé par la vieille grand-mère et tout embaumé encore du parfum des fleurs sur lesquelles il avait séché, elle entra avec Mayalena dans la chambre d’Ellemoun qui s’était endormi. Le bruit qu’elles firent en s’approchant du lit le réveilla. « Ellemoun ! lui dit sa mère, voici votre Mayalena ! » Ellemoun ouvrit ses yeux : mais, soit qu’il crût que c’était un de ces rêves qui l’avaient si souvent abusé, soit qu’il ne reconnût pas tout d’abord les traits de sa sœur, il se détourna pour ne la pas voir. Aussitôt Mayalena se jeta sur lui et l’embrassa en lui disant : « Tu ne me reconnais plus, mon frère ? » À cette voix et à ce contact, cet enfant, jusque-là insensible à tout, se redresse, se retourne, ouvre démesurément ses yeux dilatés par la fièvre, les repose longuement sur sa sœur, lui tend ses bras et se reprend à une vie qui semblait l’abandonner. Ce que furent les entretiens de ces deux enfants, leurs termes de tendresse, leurs larmes, comment le dépeindre ? Eux-mêmes n’avaient point de paroles capables de satisfaire aux sentiments qu’ils éprouvaient. Ils se regardaient et s’embrassaient sans cesse, comme s’ils voulaient se refaire à leurs visages déjà un peu effacés par l’absence. Ils contemplaient l’un dans l’autre toutes les ruines que leur amour avait faites et se reprochaient leurs tristesses : « Pourquoi donc as-tu tant souffert de mon absence, murmurait doucement Mayalena ; si tu avais succombé à tes souffrances, que serais-je devenue sans toi ? » « Et toi, maître, toi que Dieu me rend maintenant, comment as-tu fait pour perdre l’éclat de tes yeux ? La même peine que celle qui m’a étendu dans ce lit et dont tu te plains, te minait secrètement. » Ils se renvoyaient leurs reproches, se rendaient leurs caresses perdues : ainsi deux fleurs jumelles sur leur tige brisée s’inclinent et exhalent leurs soupirs embaumés dans le calice l’une de l’autre.

Cette épreuve ne fit qu’accroître leur amitié, en la rendant plus pure, plus dégagée de la fange, car rien ne dompte les sens, ne purifie l’amitié comme la douleur. C’est pourquoi, quand Dieu unit deux âmes ici-bas, il les plonge dans le bain salutaire de leurs larmes, dont l’amertume épure leur amour, et le dégage de tout alliage trompeur. Désormais, Ellemoun et Mayalena ne pouvaient plus s’éloigner de Biitchienea. Cette cruelle séparation avait rendu leurs liens plus forts, et souvent on les surprenait à genoux sous leur petite charmille fleurie, remerciant Dieu de les avoir si heureusement rendus l’un à l’autre.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XI

 

L’ADOLESCENCE

 

Maitatzea gasteentzat loratzea,

zaharrentzat zoratzea.

Aimer, pour les jeunes, c’est fleurir ;

pour les vieux, c’est folie.

(Proverbe basque.)

 

Un autre évènement, mais d’une nature différente, vint mettre le sceau à cette amitié fraternelle. Si l’épreuve est le fondement, la roche vive où l’union de deux âmes repose avec quelque assurance, la première communion faite ensemble est le ciment qui l’achève et la rend immortelle. Rien n’ouvre et ne dispose davantage l’enfant, au seuil de la vie, à l’amour que la première communion, avec tous les sacrifices désintéressés qu’elle rappelle : tout est amour dans ce mystère, amour sans espoir de retour, sacrifices sans aucune perspective qui les soutienne, si ce n’est celle de l’ingratitude la plus noire. La première communion, c’est l’infini se couvrant de haillons pour mendier à un adolescent son cœur, encore libre de tous liens. La première communion arriva donc pour ces deux enfants, et quoiqu’ils y fussent déjà préparés par la vie innocente et pure qu’ils avaient vécue dans cette solitude, et par cette croix dont le Christ voulut meurtrir leurs jeunes épaules, il fallut ouvrir leur esprit, les faire entrer plus avant dans les profondeurs et les délices ineffables de ce sacrement.

La maison de Biitchienea fut tardive à se remettre de la secousse qui l’avait si fort ébranlée. Tout y fut encore quelques jours troublé, les travaux des champs, les soins des troupeaux, les repas et les entretiens du soir. Peu à peu, la vie y reprit son cours paisible et tous les cœurs qui s’y abandonnaient se reposèrent de leurs angoisses passées dans une douce confiance en la Providence. Les veillées, dont une partie était consacrée à de religieuses pensées, furent longtemps remplies du funeste évènement qui les avait interrompues. On reprenait de fil en aiguille toutes les circonstances qui l’avaient précédé et suivi. On interrogeait Ellemoun, on interrogeait Mayalena, et les deux enfants, dont l’esprit était plein et le cœur encore gros de tout ce qui leur était advenu, n’oubliaient aucun détail, et se complaisaient à étendre leur récit sur l’attention recueillie et les encouragements de leurs grands-pères. L’Amatchi de Larralde surtout était impatiente de tout savoir, et souvent elle pressait Mayalena à parler, lui promettant en retour et comme récompense, un de ses vieux contes qui laisserait bien en arrière ceux qu’elle avait déjà donnés. Mayalena, pressée de toutes parts, reprit donc sa triste histoire, et la conta en ces termes :

« Voilà, horra. Aussitôt qu’Ellemoun eut disparu, l’homme qui nous avait tant effrayés revint avec une figure encore plus menaçante. Il se jeta avec fureur sur la malheureuse femme dont la vue avait excité notre pitié. Je me précipitai à ses genoux pour lui demander sa grâce ; je ne pouvais pas croire qu’il me la refuserait : mais quelle ne fut pas ma surprise, lorsque je vis d’autres hommes, qui sortaient du bois à pas de loup, en regardant à droite et à gauche, dans la crainte sans doute d’être vus et suivis. Ils prirent la femme demi-morte et remportèrent. Je fus saisie d’épouvante, et je m’apprêtais à fuir : deux d’entre eux s’emparèrent de moi, ils me bâillonnèrent avec un mouchoir ; ils m’emportèrent à mon tour. Une fois bien loin, bien loin, ils m’ouvrirent la bouche et me firent mille bontés. Je ne voulus rien accepter de leurs mains. Je pleurais, je gémissais tandis qu’ils m’emmenaient avec eux. Arrivés dans cet antre de rocher où vous nous avez surpris, je vis cinq ou six femmes qui m’accueillirent avec allégresse et qui voulurent m’embrasser. Je les repoussai, et cachant ma tête dans mes bras, je me mis à sangloter avec la dernière violence.

« Alors, elles s’empressèrent toutes autour de moi, me promirent de me rendre heureuse et me donnèrent tous les jouets et les fruits que leurs hommes avaient volés au marché d’Espelette. Ma capture fut l’occasion d’une fête : on en fit les feux dès le soir. Là il n’y avait ni Dieu, ni prière, ni lit, ni table, ni foyer. Ces femmes allumèrent des feuilles, des herbes et des branches sèches, et mirent dessus un chaudron, où elles faisaient cuire le quartier d’un mouton qu’elles avaient dérobé sur la montagne. Pendant ce temps, trois hommes vinrent du côté de l’Espagne, portant sur leurs épaules une peau de bouc remplie de vin qu’ils avaient encore volé. Ce fut une joie sans mesure pour cette bande infernale. Ils se mirent à danser en poussant des cris affreux et faisant des contorsions et des gestes épouvantables autour du chaudron. Je crus voir en vie et sautant sur les flammes ces diables rouges et horribles qu’on a peints dans notre Église : ma douleur laissait place à l’épouvante et à l’effroi. Quand le mouton fut cuit, chacun en prit un morceau qu’il déchirait de ses mains et de ses dents, plutôt qu’il ne le coupait. Vous avez vu les vautours sur nos montagnes, lorsqu’ils s’assemblent autour d’un cheval mort ; ils le déchirent à qui le plus, et le dévorent de leurs serres avides, sans se donner la moindre haleine ; ainsi étaient ces hommes, sur leur mouton. De temps en temps ils allaient poser leurs lèvres encore dégouttantes de viande sur le pied de bouc qui laissait échapper le vin, et en buvaient leurs pleines gorgées. Ils m’invitèrent à manger et à boire avec eux ; mais leur aspect avait révolté mes entrailles emplies déjà de crainte et d’horreur.

« Après qu’ils en eurent pris tout leur soûl, ils se roulèrent sur la terre dans des mouvements et des grimaces qui n’avaient rien d’humain Les femmes et les hommes s’étaient enivrés du vin d’Espagne dont leurs bouches débordaient. Ils se jetaient les uns sur les autres, se livrant à tous les excès. Toute la nuit, ils la passèrent dans ces horribles orgies, tantôt criant, tantôt chantant. Puis, passant de la joie à la furie, les hommes prenaient les femmes par les cheveux et les traînaient dans la caverne. À la vue de tant d’horreur, je me tenais blottie en un coin de rocher, frémissante de peur et de froid.

« Le fils du chef de cette troupe demeura seul près de moi. Il était jeune et paraissait bon. Il m’offrit d’aller dormir avec lui ; mais je lui dis que je ne voulais pas dormir. Je passai la nuit entière à pleurer et à prier Dieu de me rendre à ma mère et à mon Ellemoun et à vous tous.

« Le lendemain, de bonne heure, les hommes se mirent en marche pour continuer leur vie de vol et de rapines : car la nécessité est fort agissante 120, et ce qu’elle n’obtient pas par le travail, elle le cherche par le vice. Le chef indiquait à chacun le point où il devait se rendre pour faire bonne capture ; c’était le marché de Saint-Pée, ou bien le marché de Saint-Jean-de-Luz, ou celui de Hasparren. Là ils surveillaient les maquignons et les paysans pour connaître celui dont la poche et la bourse seraient plus lourdes le soir, au retour ; ensuite, se postant derrière les arbres ou les buissons, ils le guettaient au passage, et s’il était seul, ils lui couraient sus, le terrassaient au besoin, ou ne le laissaient continuer sa route qu’une fois soulagé de son fardeau d’or ou d’argent, puis ils tiraient leurs grègues et gagnaient la montagne. Je vous laisse à penser de quelle joie ils étaient accueillis, quand ils arrivaient les mains pleines. Si d’aventure ils échouaient dans leurs attaques, et revenaient à la caverne la tête basse, n’y portant que des étrivières et les coups de makila sur le dos, les ventres vides cherchaient aussitôt noise 121, et la querelle était vive un instant ; mais bientôt elle s’apaisait, et chacun cherchait à oublier sa peine dans le repos ; car le chien affamé se soûle de sommeil. Hor gose, loz ase 122. Je passais le jour avec ces femmes qui me faisaient mille caresses ; mais elles ne me laissaient jamais m’éloigner d’elles.

« Comme je leur demandais ce qu’était devenue la vieille femme que nous avions laissée demi-morte : « Ah ! me répondit en ricanant celle qui me paraissait la plus audacieuse et la plus mauvaise, nous l’avons tordue dans ce coin ; tu ne la verras plus, ma fille, et si la viande nous manque, elle servira quelque jour peut-être à nos repas, nos ventres sont nos maîtres et nous tiennent 123. Du reste la vieille poule fait bon bouillon. Ollo zaharrac salda on 124. » Ces paroles mirent le comble à mon dégoût. Je ne pus désormais regarder ces femmes et je résolus de tenter tout pour leur échapper. Ce ne sont pas des êtres humains que ces femmes, faisais-je en mon cœur ; ce sont des monstres pires que les loups eux-mêmes qui mangent toute sorte de chair, sauf la leur 125. »

« – Mon enfant, interrompit à ce moment le vieux de Gastambide, voilà où l’on en vient quand on suit les méchants ; va après la chèvre, elle te jettera dans le hallier 126.

« L’homme qui s’éloigne de Dieu descend à la condition des êtres les plus dégradés. Il n’y a pas de bête fauve qui le puisse égaler ; c’est pourquoi, malheur au peuple qui perd son Dieu et qui s’écarte de sa loi. Mais continuez, Mayalena, continuez. Dites-nous comment vous avez pu tromper la surveillance de ces tigresses à face humaine. » Mayalena reprit : « Un jour que j’avais prié Dieu avec plus de ferveur, une pensée me vint à l’esprit. Ces femmes, tout inhumaines qu’elles fussent, ne négligeaient rien pour adoucir les rigueurs de ma captivité. Profitant de leurs bonnes dispositions, je leur demandai la permission d’aller me promener avec le jeune fils de leur chef ; elles me l’accordèrent avec d’autant plus d’empressement qu’elles attribuaient ce désir à mon inclination pour lui, et en tiraient fort bon augure. Nous allâmes donc un peu loin du côté de nos champs, là où mon père va chasser bien souvent avec Beltza.

« Ce que j’avais prévu ne tarda pas à survenir ; le chien fidèle que ma piste avait sans doute attiré dans ces lieux, me vit, dressa ses oreilles, faisant aller sa queue sur ses flancs, il bondit et me fit mille caresses. Il semblait me porter toutes les vôtres qui me manquaient depuis si longtemps. Je le renvoyai aussitôt, dans la crainte que sa vue ne trahît mon dessein chez les Bohémiens. Je revins à la caverne plus joyeuse que de coutume ; mon cœur s’ouvrait à l’espérance.

« Le soir, je mangeai quelques fruits que mon jeune compagnon m’offrit ; il vaut mieux se nourrir même de son que de rester bouche vide 127. Il s’était pris d’une vive amitié pour moi, et quoiqu’il m’aimât et voulût vivre avec moi, il ruminait, en sa pensée, au moyen de me soustraire à cette misérable existence et à me rendre à vous sans se commettre lui-même. Favoriser mon évasion, et tout à la fois se tenir à couvert de tout soupçon d’y avoir contribué était toute son étude et toute sa pensée depuis quelques jours, lorsqu’un matin que nous nous promenions selon notre coutume, il me dit, en souriant d’avance à son projet : « La montagne n’a pas besoin de la montagne, mais l’homme a toujours besoin de l’homme 128. J’ai dans la tête un plan qui doit réussir : bien fin sera qui m’y prendra : le renard tombe rarement dans les pièges qu’on lui tend 129. Nous voici sur le bord du ruisseau où votre chien vient souvent, déchirez votre robe, et laissez-la sur le bord : le brave Beltza l’y trouvera, et l’emportera à votre père, ainsi on comprendra chez vous que le chien vous a vue, qu’il connaît vos traces et on le suivra. Je dirai aux gens de notre caverne que vous avez mis en lambeaux votre robe en sautant les ravins, et les buissons épineux, et mon plan sera exécuté. »

« Il dit et aussitôt je dépouillai ma robe, je mis dans une de ses poches un petit bouquet composé des fleurs des champs qu’Ellemoun préfère, et nous partîmes. Vous savez le reste de l’histoire, puisque vous en avez été les témoins : mais vous ignorez de quel secours, de quelle consolation m’a été, dans mon malheur, ce jeune bohémien auquel j’inspirai quelque pitié. Si un bienfait fend les chênes les plus durs, et les paroles douces les cœurs de rocher 130, la conduite de ce jeune homme, les consolations et l’amitié dont il a adouci mon malheur, doivent suffire à désarmer votre courroux, et à vous enlever tout esprit de vengeance. Je demande, selon toute justice, que grand-père fasse les diligences nécessaires pour que mon jeune bienfaiteur ne soit point compris dans l’arrêt qui frappera les autres bohémiens. » Sur les bonnes assurances qui lui furent données, Mayalena embrassa son grand-père.

Il était tard ; le sommeil accablait sa paupière. La longueur du récit avait éraillé sa voix. Quant à Gachucha, elle ne pouvait se lasser d’admirer sa fille. Ses yeux ne s’étaient point détachés d’elle pendant qu’elle parlait, qu’elle racontait la vie dégradante de ces misérables, qu’aucune foi ne relève de la boue où ils sont plongés et dont aucune espérance ne fait sourire les cieux.

Ellemoun à son tour ne revenait point de l’horreur que lui avait inspiré le tableau des mœurs retracé par sa sœur, si différent de celui qui se déroulait tous les jours devant lui. Il ne savait assez reconnaître le bienfait d’être né de parents si profondément chrétiens. Dieu se plaît à établir ces contrastes, et à mettre une leçon dans l’épreuve, afin que l’épreuve elle-même la grave plus avant dans l’âme par ses coups redoublés. Ainsi, dès leur âge le plus tendre, et dès qu’ils en purent avoir le discernement complet, ces deux enfants furent témoins de l’existence la plus ignominieuse qui se puisse voir, en face de celle pleine de douceur et d’amour que la vertu faisait éclore comme son fruit. La Providence leur fit connaître ces deux vies, afin, sans doute, que le dégoût et l’horreur qu’inspire la première se portât sur le vice qui y conduit, et que les agréments de la seconde leur donnassent un attachement inviolable pour la vertu. Leur amour du foyer paternel ne fit que croître de toutes les souffrances qu’ils avaient connues au dehors, car on n’apprécie un bien qu’autant qu’on en a été privé 131. Grâce aux soins que ne cessait de leur prodiguer Gachucha, les ravages que le chagrin avait faits sur leurs traits et jusque dans leurs yeux disparurent. Ils reprirent peu à peu leur vigueur et leur beauté : leur teint se rembrunit, leurs visages s’animèrent de vives couleurs, et de leurs poitrines plus développées, des accents plus mâles sortirent, accusant plus de forces.

Leur amitié fraternelle suivit l’exemple de leurs corps : elle devint plus souriante et plus ferme à la fois, plus grave et plus profonde : la tempête qui l’avait si cruellement ébranlée ne fit que la consolider, l’assurer par de nouvelles attaches : ainsi les chênes superbes, secoués par l’ouragan, poussent plus avant leurs racines en terre, et s’y raffermissent.

Ils allaient ensemble dans les champs pour veiller à la garde de leurs troupeaux. Ils les conduisaient à leurs gras pâturages et à l’abreuvoir. Ellemoun connaissait déjà les endroits où croissaient les herbes les plus fines, les plus délicates, celles qui donnaient aux brebis un lait plus abondant et plus parfumé, et il avait soin de les y conduire, de les y tenir même quand elles voulaient errer et vagabonder ailleurs. Ils s’asseyaient tous les deux, sous un buisson en fleur, ou sous l’ombrage des châtaigniers ou des cerisiers : là, tout en surveillant le troupeau de leurs yeux, ils se contaient leurs peines et leurs joies, se rappelaient les conseils, les histoires édifiantes de la veillée. « J’aime bien, disait Ellemoun, les récits de grand-mère ; ils sont toujours pleins de gaieté et nous amusent. – Moi, répondait Mayalena, j’aime mieux ceux du grand-père de Larralde, qui touchent le cœur et font verser des larmes parce qu’ils sont plus vrais : ne vois-tu pas que dans la vie, on pleure plus qu’on ne rit ? »

« – Et les histoires de grand-père de Gastambide ! » reprenait Ellemoun. « Et les chansons de notre père », ajoutait Mayalena. – Mais voici une brebis qui manque ; les deux enfants se lèvent aussitôt, se mettent en quête, et, aidés du diligent Beltza, la ramènent dans l’enclos de verdure où elle était parquée. Ils reprenaient alors leur place sous l’ombrage touffu et renouaient le fil interrompu de leurs souvenirs. Parfois, dans leurs doux entretiens, ils s’élevaient à de hautes pensées, car ils étaient pénétrés du grand acte qu’ils allaient accomplir bientôt et, leur petit catéchisme à la main, ils s’excitaient à l’apprendre avidement. Rien ne leur paraissait plus beau au monde que l’enseignement de ce livre ; aussi en ornèrent-ils vite leur mémoire et leur âme. Du reste, ils avaient l’esprit si pénétré des choses qu’ils y apprenaient, ils les avaient entendues de leurs pères et de leurs grands-pères, et surtout de Gachucha, sous tant de formes différentes, qu’ils n’y découvraient rien qui leur fût étranger. La seule difficulté pour eux était d’en retenir la lettre, mais non le fonds de la doctrine qu’ils avaient bue, pour ainsi dire, avec le lait maternel.

Ils s’encourageaient mutuellement à cette étude et rivalisaient d’ardeur à en pénétrer le sens mystérieux. Ellemoun, dont l’esprit était plus subtil et plus pénétrant, soulevait des difficultés qui embarrassaient souvent sa mère ; mais Mayalena, dont le bon sens dominait l’imagination, savait le ramener et le mettre au point d’où la lumière se faisait en lui. Ainsi, tout en gardant les moutons, les brebis et les chèvres, ils faisaient dans leur pensée riche bagage pour la veillée. Leur joie était grande de surprendre la mémoire de leurs grand-mères qui étaient toutes fières de réciter encore leur catéchisme sans omettre un mot et une syllabe. Quand ils pouvaient les reprendre, ils triomphaient et tous d’applaudir à leur triomphe. Ainsi était soutenu et attisé dans leur âme ce goût pour cette doctrine et cette morale dont l’ignorance fait la ruine des peuples ; car c’est l’esprit chrétien qui engendre la paix dans la famille et la concorde dans la société, et c’est la connaissance religieuse qui est la mère et la nourrice de l’esprit chrétien.

Si Ellemoun et Mayalena avaient la noble passion des choses saintes et de l’Évangile du Christ, c’est parce que leurs pères et leurs mères en étaient remplis, et que leur vie tout entière n’était que l’application de leurs croyances à leur conduite. Ils voyaient sans cesse la pratique de cette morale sublime autour d’eux, et les fruits délicieux qui en résultaient. Ils faisaient comparaison de ces heureux effets avec le trouble et l’agitation que son absence totale entraîne. « Quelle différence, disait souvent Mayalena à Ellemoun, entre ceux qui sont nourris de cette doctrine d’avec ceux qui l’ignorent ! Si tu avais vu l’état sauvage de ces Bohémiens qui ne connaissent pas Dieu, et combien ils sont malheureux de n’avoir pas les yeux ouverts à sa lumière ! Ils ne s’aiment pas et, partant, ils n’ont entre eux aucune paix, aucun bonheur. La vie ne leur donne aucune jouissance, si ce n’est celle de leurs sens, encore ne les savent-ils pas goûter, tant ils ont le goût dépravé par le vice et la débauche. Ce ne sont plus des hommes, mais des brutes presque sans raison. Plongés dans leurs habitudes dès l’enfance, ils ne soupçonnent pas qu’il puisse y avoir dans le monde une existence plus heureuse que la leur. Ah ! s’ils savaient, Ellemoun, combien il est doux de vivre comme nous, de s’aimer comme nous nous aimons, ils abandonneraient aussitôt leurs cavernes et leurs bois ! »

Ce disant, Mayalena enlaçait de ses bras la tête de son frère, et posait sur ses joues ses lèvres vermeilles. Ellemoun à son tour prenait sa jolie figure dans ses mains et lui rendait avec usure ses baisers. À la tombée du jour, on les voyait revenir ensemble derrière leur troupeau de brebis et d’agneaux qu’ils pressaient devant eux, tandis que le chien fidèle conduisait la marche, allait et venait, veillait à tous les écarts, courait sur les moutons attardés aux herbes du chemin, ou errants en dehors dans des sentiers fleuris. Ellemoun, son bâton à la main droite et son bras gauche passé autour de la taille de Mayalena, était radieux. Souvent il s’arrêtait près des églantiers, dont il cueillait une branche, ou montait sur les cerisiers chargés de fruits, pour tresser une couronne dont il ornait le front de sa bien-aimée. Puis son cœur plein d’allégresse éclatait en chansons. De sa voix pure comme l’eau cristalline qui murmurait près de lui en faisant rouler sur les cailloux ses flots d’argent, il redisait les couplets charmants composés par son père. Mayalena s’enivrait alors au doux son de sa voix ; elle ne pouvait retenir ses transports, et se détachant de ses bras, elle essayait une danse de ses pieds agiles. Ellemoun, aussitôt, sautait autour d’elle, ses bras en l’air et s’animait à sa vue.

Parmi ses gambades et ses rondes insensées, il avait toujours ses yeux complaisamment reposés sur sa maïtea, dont il ne pouvait assez admirer le front couronné d’églantines et de cerises rouges.

Bientôt fatigués, leurs poitrines haletantes, leurs yeux pleins d’étincelles et leurs joues animées des couleurs les plus vives, ils se jetaient l’un sur l’autre et se reposaient dans les plus innocentes et les plus douces caresses. Ils arrivaient ainsi tous les soirs à Biitchienea, tantôt riant, tantôt dansant, et toujours joyeux. Ils variaient leurs plaisirs et se rendaient agréables la garde monotone du troupeau commis à leur vigilance, et l’étude du catéchisme.

Dès qu’Ellemoun avait fait rentrer ses brebis au bercail, il les comptait avec soin, et Mayalena accourait avec le vase de bois appelé kaïkua, pour traire les mères des agneaux et en tirer le lait plein de parfum, qui donne le fromage, le beurre et le caillé. Ce travail terminé, et la claie du troupeau fermée avec sa cheville de bois, ils se rendaient auprès de Gachucha qui ne savait sur lequel des deux elle devait porter ses premières tendresses. Mayalena lui paraissait ravissante sous sa couronne de cerises, d’églantines, et de roses trémières ; elle eut bien désiré que son père la vît dans cet état ; mais l’enfant, qui avait hâte de venir en aide à sa mère, s’en dépouillait aussitôt et vaquait aux soins du ménage. Sans doute, Gachucha l’aurait pu garder près d’elle tout le jour, au lieu de la laisser aux champs et sur le flanc de la colline avec son frère ; mais c’eût été priver ces deux enfants du plaisir d’être ensemble, et puis, ils avaient le catéchisme à apprendre, et ils s’animaient l’un l’autre dans l’amour de cette étude sainte.

De plus, Gachucha savait qu’il ne faut point refuser aux enfants les plaisirs bienfaisants qui les aident à remplir leur tâche de tous les jours avec plus d’ardeur. Elle savait que l’art d’élever consiste à ne pas s’effaroucher trop des affections et des assiduités de l’enfance, surtout quand l’innocence les règle, que la séparation, loin de rompre les liens de l’amitié, ou d’en adoucir les témoignages, les trouble, les étire, et les tourne souvent de purs qu’ils étaient en passions vives, et que la résistance alors est comme le vent qui éteint les petites flammes et avive les grandes 132. C’est pourquoi elle se sentait heureuse de l’amour qui unissait ses deux enfants chéris ; loin de rien faire qui le pût affaiblir, elle applaudissait à toutes les marques qu’ils s’en donnaient ; car « s’aimer, leur disait-elle, pour les jeunes, c’est fleurir ; pour les vieux, c’est folie 133. Il n’est rien de plus doux que l’amour. L’amitié d’un frère et d’une sœur qui se chérissent comme vous est un bienfait du ciel dont une mère est toujours heureuse. Aimez-vous donc, mes enfants, et que votre amour monte par vous jusqu’à Dieu pour s’y reposer dans une durée et une sécurité sans fin ».

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XII

 

LA RÉVOLUTION

 

Jaunetan gohorrena ez densetik jauntua.

Le Seigneur le plus tyrannique

est le bourgeois devenu Seigneur.

(Proverbe basque.)

 

« Tandis que ces deux êtres chéris des cieux et de la terre s’épanouissaient, ainsi que deux fleurs jumelles dans un jardin, et répandaient au foyer le doux parfum de leurs vertus, tandis que la vie s’écoulait paisible à Biitchienea et dans tout l’Euskal Herria, la Révolution vint à sonner le glas funèbre de toutes les libertés. Avec elle, tout fut mis en question : le droit, la propriété, la famille, la morale et Dieu lui-même. Toutes les bases de la religion et de la société furent ébranlées. Louis XVI, instruit des droits aux libertés et franchises séculaires d’un peuple qui s’était donné à la France sous la condition expresse qu’elle les respecterait, les voulut maintenir ; mais la Révolution ne respecta ni la liberté ni la justice, et, en attendant que dans sa fureur de tout détruire, elle nivelât les têtes que la noblesse, le mérite et la vertu élevaient au-dessus de sa tourbe infâme, elle fit table rase de tous les droits de l’homme en les proclamant.

« L’Euskal Herria qui méritait bien quelques égards, puisqu’il ne s’était donné à la France que sous la réserve et à la seule condition que ses privilèges et ses libertés seraient maintenus, subit le sort d’un vaincu, qui passe sous le joug et qu’on réduit en servitude. Malgré la protestation des trois représentants, le comte de Macaye, pour la noblesse, le curé de Ciboure, pour le clergé, le comte de Garât pour le tiers-état, tous ses droits furent foulés aux pieds, avec ses incomparables coutumes. La propriété fut détruite par le partage, Des lors, plus d’union dans les familles, plus de centre, plus de foyer qui en réunisse les membres épars dans le monde, plus de traditions. La culture des terres elle-même devient ingrate. On n’aime plus à défricher et à bâtir, puisque ce que l’on défriche et ce que l’on construit ne doit plus rester dans la famille. Le père n’a même pas la satisfaction de transmettre son nom avec ses champs arrosés de ses sueurs. Il ne peut plus rappeler à ses descendants, à ses fils, qu’ils doivent rivaliser de travail pour la conservation du bien qu’il leur lègue, que la prospérité de ce bien sera la récompense de leurs fatigues, et l’honneur de leurs vieux jours.

« Non, il ne peut plus leur tenir ce langage ; car à sa mort son héritage s’émiette par le partage, et passe souvent à des étrangers indifférents aux travaux qui y ont été faits. Rien désormais ne resserre ses fils autour de lui, ne les y retient. Leurs efforts n’ont pas de couronnement. Il ne leur en reviendra ni plus, ni moins, la propriété leur devant échapper, bon gré mal gré. Les membres de la même famille n’ont plus besoin de se prêter secours, de se liguer, pour garder intact l’héritage sacré qui était la gloire de leurs ancêtres et de leur nom. Ils doivent même se disperser un jour, s’en aller au loin, porter leur intelligence et leur activité pour s’assurer une vie plus indépendante sous des lois moins tyranniques. Quand ils reviendront de leur lointain voyage, le foyer paternel sera dispersé. Ils ne trouveront plus un abri hospitalier, ni un refuge au temps de l’adversité. Leur refuge et leur abri dans le malheur seront le bord du chemin où ils tendront la main aux passants, ou l’hôpital ou la prison. Tel est le fruit de la Révolution dans l’Euskal Herria. Et l’on s’étonne que les Euskaldunaks émigrent en masse vers l’Amérique du Sud ! Ce qui m’étonne, moi, mon ami, c’est qu’il en reste encore un seul en France. »

À ces mots, le berger du mont Axulay, qui m’avait tenu pendu à ses lèvres pendant tout ce récit, s’interrompit, et me demanda la permission de fumer une pipe, avant de reprendre la suite de son narré. J’étais dans l’admiration de l’aisance et du beau langage labourdin avec lesquels il me disait des choses si simples, presque naïves. L’Euscara 134 a un avantage qui accuse sa supériorité sur toutes les autres langues, et l’antiquité de son origine. Les autres langues ne sont bien parlées que par les lettrés ; les gens du peuple et sans culture les parlent mal. On ne saurait y trouver aucun charme. L’Euscara, au contraire, est la langue du peuple par excellence. Nul ne la manie avec plus d’art et plus de souplesse que nos montagnards, nos bergers, nos marins et nos pêcheurs. Quelque étude que fassent les lettrés, jamais ils n’arrivent à la facilité, à l’élégance, à la perfection des simples femmes du peuple qui vendent le poisson à Saint-Jean-de-Luz.

Nul n’a un vocabulaire plus varié. Elles ont le doigté complet de la musique labourdine ; elles en connaissent toutes les gammes, les nuances douces et tendres qui expriment l’amour, les grondements et les éclats qui emplissent l’air de leurs colères. Cela établit avec la dernière rigueur que l’Euscara est une des langues primitives, la mieux adaptée aux exigences et aux pensées humaines : car cette langue est la plus parfaite, la mieux faite pour l’homme, que tout homme peut parler dans sa perfection, sans recherche et sans étude. Vous ne serez donc pas surpris, ami lecteur, du langage que je prête à mon berger. Il vous suffit d’aller dans l’Euskal Herria, d’écouter le moindre batelier sur sa barque, au bord de la Nivelle, et vous en aurez autant.

Comme j’achève de vous dire ces choses, en regardant toujours la belle Aïnhôa étendue à mes pieds, voici mon berger qui a fini sa pipe et qui m’engage à l’écouter encore. Imitez mon exemple, prêtez-lui l’oreille, et je vous promets de nouvelles surprises : car les pensées et les sentiments des vieux Euskaldunaks sont comme les montagnes qu’ils habitent : à mesure qu’on y gravit, les horizons s’étendent, et à chaque ascension seulement de quelques pas, les tableaux varient, le spectacle est nouveau. « – Je suis à vous, mon brave berger, je vois par la fin de votre récit, que vous n’aimez pas la Révolution ; mais tout le monde n’est pas animé des mêmes sentiments que vous. Il y a sans doute quelques Basques qui datent leur existence de cette époque ? » – « Ah ! ne m’en parlez pas, reprit-il, aussitôt avec un accent indigné. Ce ne sont pas les fils des Cantabres indomptés et de la liberté : mais les horribles nourrissons de la tyrannie.

« Si nous avons changé de maîtres, c’est pour en avoir de plus mauvais ; comme le dit bien notre proverbe, de tous les seigneurs, celui-là est le plus dur, le plus tyrannique qui de rien est devenu Seigneur : Jaunetan zoin da latzena ? Ezdeusetik Jauntua 135. La Révolution ne tarda pas à se faire sentir dans le paisible village d’Aïnhôa. Les nouvelles de ce qui se passait à Paris y venaient tardives, comme d’un pays lointain ; mais l’âme de la Révolution était partout et s’y manifestait en inquiétudes, en agitation qu’on éprouvait sans en connaître le motif et la source. Le peuple français était semblable à un malade qui sent un malaise qu’il ne sait pas définir. Sans doute, l’Euskal Herria était moins sensible à ce mal sourd, latent, qui rongeait depuis longtemps la France. C’était un point extrême où le mal était atténué, adouci, par une législation et par des coutumes à l’ombre desquelles on se tenait toujours libre.

« Si le reste de la France, le Nord et le Centre souffraient des droits féodaux, des droits de banalité, du droit de garenne, des corvées et des péages ; si une exception odieuse pressurait le peuple au profit des classes privilégiées ; si elle pesait à la roture en épargnant la noblesse, il n’en allait pas ainsi chez les Euskaldunaks ; car il n’y avait ni seigneurs ni nobles exerçant ces droits, et faisant sentir au peuple ces inégalités qui appellent toutes les révoltes ; ou plutôt, ils étaient tous nobles ; mais d’une noblesse toute simple, sans faste, ni grandeur, de cette noblesse toute paternelle et bienfaisante dont jouissaient les deux vieillards de Larralde et de Gastambide, rois absolus de leur foyers et de leurs familles ; mais rois dont le pouvoir, fait de bonté, s’étendait en amour sur les enfants. Ce n’est donc pas l’Euskal Herria qui a gagné à ce mouvement de tout un peuple qui s’affranchit et qui, dans sa fureur extrême, se blesse lui-même en brisant ses chaînes. Les Euskaldunaks, contrairement aux autres parties de la France, ont passé à la servitude au cri d’affranchissement de 1789. C’est pourquoi il n’est pas admissible qu’ils soient partisans de la Révolution. »

« – Il est vrai, répondis-je, non seulement l’Euskal Herria n’a rien recouvré de ses libertés perdues, mais la France entière n’a fait que passer d’une servitude à une autre encore plus dégradante. La Révolution n’a fait que remettre en vigueur et pousser à l’extrême tous les abus, et les inégalités qu’elle reprochait à l’ancien régime, et qu’elle a consacrés et passés en loi par le code. Elle a remplacé les anciennes charges qui pressuraient le peuple par les impôts, les droits de timbre et d’enregistrement, les droits de mutation et de partage, les droits de vente et d’achat, le droit de succession, la cote mobilière et immobilière, le fisc, l’octroi, etc., qui dépassent de bien loin les tailles, corvées, péages, dîmes, et droits de tous genres d’autrefois. Joignez à toutes les charges présentes l’usage constant et perpétuel du papier timbré, que la loi impose pour toutes les transactions, et qui est un droit imperceptible en apparence mais tyrannique et lourd en réalité.

« La bourgeoisie financière a pris la place des marquis et barons de l’ancien régime : l’argent a remplacé les titres de noblesse, et, quant à moi, je préfère le joug ancien, qui avait ses douceurs et plus de dignité, à celui qui nous rend aujourd’hui esclaves du premier manant qui s’est assis sur un million comme sur un trône, car, comme vous le dites fort bien, celui là est de tous les seigneurs le plus dur, le plus tyrannique, qui de rien est arrivé à être seigneur. Jaunetan gohorrena, ez deusetik Jauntua 136.

« Avec l’argent on s’affranchit de toutes les charges, on se met à couvert de toutes les poursuites : on a la justice dans sa main. Sur la simple dénonciation d’un bourgeois repu qui est arrivé à force d’argent à se faire élire député, de simples et modestes employés, les instituteurs, seront brisés aux gages et jetés dans la misère sans un morceau de pain pour se nourrir, sans un abri pour y reposer et dormir. Qu’est-ce donc cela, si ce n’est une manière de faire revivre les lettres de cachet ? Certes, il ne valait pas la peine de travailler durant un siècle sur les idées nouvelles, et vraiment régénératrices, pour réduire le pays à cette dure extrémité, le livrer à la merci du premier misérable qui aura l’audace et la bonne fortune de s’y élever par les ruines et par la terreur. »

« – Quoique l’Euskal Herria, continua le berger, fût fort éloigné des centres où s’agitaient tant de passions diverses, les échos s’y répercutaient, comme les élancements d’une douleur vive atteignent les extrémités des membres d’un corps. – Un soir d’été, vers la fin du mois d’Août, le bon curé d’Aïnhôa, faisant sa promenade solitaire dans les champs, vint jusqu’à Biitchienea. Les deux familles de Larralde et de Gastambide étaient assises à la ronde sur la fraîche pelouse, à l’ombre des châtaigniers. Ellemoun et Mayalena récitaient leur catéchisme à leur mère, et chacun prenait part aux explications qu’ils en donnaient. Lorsque le curé parut dans le sentier, montrant sa tête blanche au-dessus de la haie d’aubépine, les deux enfants firent un bond et coururent au-devant de lui. Le vieillard de Larralde, le voyant avancer triste et pensif, se leva et, lui tendant la main, il lui dit : « Quel malheur nous annoncez-vous ? » – « Il n’y a pas de malheur encore, mais j’en prévois de bien grands, je crois que c’en est fait de notre roi. » À ces mots, on demeura en suspens et on attendit avec angoisse la suite de ces paroles.

« – Vous savez, ajouta le curé, que des réformes sont réclamées par la France et voulues par son roi depuis longtemps. » – « Il serait temps, s’écria de Gastambide, qu’on les pressât ; car il est vraiment regrettable que le peuple souffre sous un chef qui est plutôt son père. Je ne sais toutefois où iront les choses ; le roi me paraît bien hésitant, tantôt il veut, tantôt il ne veut pas. » – « C’est précisément, reprit le curé, cette indécision qui le va perdre : plus le bois est tendre et facile, plus avant le ver y pénètre 137 pour le ronger et le détruire. Il a déjà pris parti deux fois pour la Noblesse et le Clergé contre le Tiers-État, c’est-à-dire le peuple, et le 23 juin, il a cédé aux instances de ce dernier contre les deux autres. Maintenant, il a tout le monde contre lui, et vous savez : ce que la pluie n’a pu enlever, le torrent l’emporte 138. La Bastille a été renversée, tous les prisonniers, désormais libres, vont partout semant la haine contre lui. Une assemblée s’est tenue le 4 août, et dans la nuit, le vicomte de Noailles, lui-même, est monté à la tribune. Il a proposé la répartition de l’impôt à tous les Français, le rachat des droits féodaux, et l’abolition entière de toutes les servitudes personnelles. Le duc d’Aiguillon a fait de même. Toute la noblesse, suivant leur exemple, a renoncé aux droits seigneuriaux, et le clergé à la dîme ecclésiastique. » Là-dessus, le curé lut aux deux familles réunies le compte rendu et les discours de cette nuit mémorable toute d’enthousiasme et d’admirable générosité.

De Larralde, qui l’écoutait attentif, ne put contenir sa joie à la vue de ce triomphe de la justice et de l’égalité. Jusqu’à ce jour, la noblesse et le clergé se regardaient pour savoir lequel des deux devait s’incliner le premier vers le peuple. Ils étaient comme les deux fils de famille devant le même fagot, ne voulant ni l’un ni l’autre s’abaisser jusqu’à le couper. « Toi, de grande race, et moi fils de castel, qui donc nous viendra scier ce bois 139 ? » Les grands ont agi en grands 140 : Handiak handizki. Cette noble entente entre les trois états m’est d’un heureux présage. Chacun rentrant dans son droit, la justice règne 141. La belle action des nobles et des prêtres, l’abandon généreux et unanime de leurs privilèges qui les rendaient si odieux et suspects au peuple, ne peut que leur concilier l’estime et l’affection de ce dernier. Il faut maintenant que le peuple à son tour ne pousse pas plus loin ses prétentions, et ne réclame pas, comme nous disons, oghi bezimbat gasna, autant de fromage que de pain 142. – Sans doute, dit le curé, sans doute ; mais le mal est bien grand et les passions sont fort excitées. Le peuple est dans la misère, il a faim ; et la faim n’entend pas raison, et partant n’a pas d’oreilles 143. On s’y est pris un peu tard : ce n’est pas au moment de périr d’inanition et quand les entrailles, trop longtemps resserrées, se ferment, qu’il faut donner du pain au malheureux qui succombe. De toutes parts on se presse vers la frontière. Les nobles, les grands émigrent en masse, et, comme s’ils regrettaient les sacrifices qu’ils ont faits, ils cherchent un appui sur les puissances étrangères, et semblent vouloir s’en faire une arme de revendication. – Malheur à nous, s’écria de Gastambide, si le peuple s’aperçoit d’une pareille trahison ; car la fureur d’un peuple abusé est comme un vent de tempête qui ravage les campagnes et n’y laisse rien survivre !

Le curé détourna ses regards vers les enfants comme pour les reposer sur un spectacle plus doux, plus consolant. « Je suis bien aise de vous voir, leur dit-il ; j’ai tant souffert de votre malheur ! Enfin, Dieu vous a rendus à votre mutuelle amitié ; c’est vraiment de lui que découle tout bien, puisque la souffrance et le mal n’en peuvent point venir. S’il a permis que vous fussiez éprouvés, c’est pour vous rendre vos liens plus doux, son nom et son souvenir plus présents. Rien, mes enfants, ne rapproche plus de Dieu que l’adversité, l’épreuve, parce qu’elle nous détache de nous-mêmes et du monde et nous jette dans son sein. Tels, les agneaux broutent indifféremment et jouent dans les prés, sans penser à leurs mères ; mais à peine ont-ils vu le loup, ou quelques dangers qui les menacent, à peine ont-ils reçu une blessure, qu’ils vont se presser sous leur laine pendante en bêlant. Dieu est jaloux de notre amour, et quand il nous voit vivre notre existence loin de sa pensée, il nous envoie la douleur qui nous le rappelle, qui nous fait tendre nos mains suppliantes avec un soupir, vers lui, comme vers une mère dont on attend le secours. »

Ellemoun et Mayalena écoutaient en silence cette voix de leur curé, qui tombait sur leur âme et y creusait son sillon. Mayalena, avec toutes les grâces de son âge et de son sexe, avec la timide candeur de son innocence, l’invita à aller s’asseoir sous la tonnelle embaumée de chèvrefeuilles et d’aubépines que lui avait dressée l’amitié de son frère. Elle voulait honorer ainsi par un témoignage naïf, celui qu’elle considérait comme le père de son âme. Ellemoun triomphait de voir son jardin dans toute sa splendeur s’étalant sous ses yeux ravis, tandis que chaque fleur lui envoyait sur l’aile du zéphir son haleine embaumée. Le curé, assis sur le banc de mousse piquée de violettes et de pâquerettes, dans cet encadrement de festons et de guirlandes, écoutait d’une oreille distraite leurs propos aimables et pleins de tendresse. Il promenait avec complaisance ses regards, sur l’œuvre du jeune jardinier qu’il avait à ses pieds. Deux lis jumeaux, inclinés l’un vers l’autre, élevaient leurs têtes au-dessus de toutes les fleurs du jardin, les dominaient par l’éclat pur de leur blancheur et la suavité de leur parfum. « Ô mon enfant, mon cher petit Ellemoun, dit le curé, je connais deux lis aussi blancs et aussi purs, dont ceux de ton jardin ne sont que l’image, et que ta mère a cultivés avec soin. Que Dieu descende dans leur calice aux senteurs exquises, et ce sera votre première communion. Il me semble qu’il doit être impatient de venir, et qu’il me reproche souvent mon retard à vous le donner, car vous touchez déjà à vos quinze ans. Gardez-vous bien l’un l’autre pour ce grand jour ! Quelle fête ce sera dans le ciel, et comme Frantcha, votre mère, tressaillira d’allégresse quand elle vous verra assis au même banquet où déjà elle s’abreuve et se nourrit de la divinité depuis tant d’années, car le ciel n’est autre chose qu’une communion rendue éternelle. Il est tard, mes enfants ; le soleil a déjà retiré ses rayons ; voyez, le mont Axulay en conserve à peine quelques-uns ; l’herbe dorée de sa cime devient noire ; ses rochers de pourpre se couvrent d’ombra, il faut nous dire adieu. » En achevant ces mots, le curé embrassa les enfants, et, suivi de Larralde et de Gastambide, il redescendit la colline.

Depuis ce jour, les deux familles, mettant de côté toutes les préoccupations étrangères, n’eurent qu’une seule pensée, la communion d’Ellemoun et de Mayalena. Gastambide, dont l’âme tendre était ouverte aux plus hautes pensées, avait une théologie douce et charmante qui plaisait autant au cœur qu’à l’esprit. D’un sentiment délicat, d’un sens droit, d’une raison profonde, il avait longuement médité sur ce mystère d’amour qu’on appelle la communion, et chaque fois qu’on le voyait assis à ce banquet, on sentait en lui des tressaillements ineffables. Son cœur exultait de joie, et sa raison elle-même, quelque sujet qu’elle eût de se troubler, trouvait dans ce même cœur des raisons qui lui rendaient souverainement raisonnable un mystère souverainement aimable. Quand il relevait sa tête, elle était inondée de larmes d’allégresse et de reconnaissance. C’est de Gastambide qui voulut avoir le soin d’ouvrir leur âme aux grandes pensées dont il était lui-même rempli. Aussi pendant ces veillées qui précédèrent cette double communion, il y eut sous les toits de Biitchienea, à l’ombre des châtaigniers et sur l’herbe émaillée de fleurs de Gastambide, des entretiens religieux que les philosophes de l’antique Grèce auraient écoutés avec un étonnement ravi. Le bon curé le savait si bien qu’il s’en remettait pleinement sur de Gastambide du soin de préparer les enfants à ce grand acte, et que souvent il venait lui-même écouter d’une oreille avide le beau langage basque labourdin dont il ornait ses pensées et ses sentiments. Ellemoun et Mayalena ne pouvaient se lasser de l’entendre, tant il avait d’agrément et de charme dans son dire. Ils attendaient avec impatience la veillée du soir sous la charmille en fleur ou autour du foyer. Tout le jour ils ruminaient dans leurs pensées ce qu’ils y avaient entendu. Il leur semblait que c’était déjà là pour eux une communion anticipée ; car parler de Dieu et de ses bienfaits, c’est encore s’unir à lui ; et comme la bonté est essentiellement communicative de ses propres biens, quand ils rencontraient d’autres camarades ou des compagnes qui suivaient avec eux les instructions du curé, ils avaient mille inventions ingénieuses pour tourner la conversation vers cet objet divin, et faire part de leurs sentiments et de leurs désirs à ceux qui partageaient leurs jeux. Ce n’est pas qu’ils fussent toujours dans ces graves pensées et que leur commerce en fût alourdi et rendu plus sombre, non ; leur piété était aimable et gaie. Ils étaient les premiers et les plus ardents à la cachette ou au jeu de paume qu’Ellemoun organisait lui-même, et animait de son entrain à la place, près de l’église, en attendant que la cloche tintât pour les appeler au catéchisme. À cette voix, leur ardeur tombait et ils allaient aussitôt se grouper autour du sanctuaire, Ellemoun dans le rang des jeunes garçons comme lui, et Mayalena dans celui des petites filles. Ils étaient encore tout rouges de leurs ébats folâtres, et leurs poitrines haletaient, essoufflées en disant la prière et en chantant le cantique du Décalogue.

Le curé, qui savait que ces deux enfants portaient le même feu à l’étude qu’à leurs jeux, se plaisait à les interroger souvent. Quand Ellemoun répondait, le cœur de Mayalena battait avec violence, son souffle s’arrêtait dans sa gorge et son visage s’emplissait de couleurs vives. Quand Mayalena se levait à son tour, Ellemoun la regardait avec un regard reposé et content, et ne l’abandonnait pas des yeux qu’elle n’eût achevé de parler, tant il était assuré de ses réponses et de sa mémoire. Dès que le curé avait terminé, tous les jeunes garçons se précipitaient vers la place du jeu de paume pour y reprendre la partie commencée par Ellemoun et ses compagnons. Ils étaient quatre : deux contre deux au jeu de blé.

Ce jeu consiste à jeter une pelote contre un mur de façon à tromper l’œil et le mouvement de l’adversaire, et à le mettre ainsi dans l’impuissance de la renvoyer au même mur. Ce mur est haut de sept à huit mètres environ et large de cinq ou six : il a dans sa partie inférieure, à une hauteur de deux ou trois pieds, une raie, sur laquelle et au-dessous de laquelle la pelote ne doit jamais frapper après le premier but. Si le mur du rebot est trop large, comme celui d’Aïnhôa par exemple, la balle ne doit jamais se porter en dehors des pierres plates du milieu ni sortir des raies qui les terminent aux deux extrémités. Cela fait dans le mur une sorte de parallélogramme dans lequel il faut diriger tous ses coups. Le sol sur lequel bondit la balle, est ferme et a aussi ses limites, en dehors desquelles elle ne doit pas tomber. Une raie tracée au milieu et faisant parallèle à l’arête du mur, à une distance d’environ six ou sept pieds, doit être toujours dépassée au premier but. Si le butteur, c’est le nom de celui qui jette le premier la balle au mur, après avoir dit yo, l’y lance de manière qu’elle ne dépasse pas cette raie, il perd son point, et donne sa place du rebot à la partie adverse. Ellemoun conduisait le jeu d’un pied agile et d’un œil assuré. Aussitôt qu’il a le but, il prend la balle, examine d’un regard furtif et en dessous ses adversaires et les places qu’ils occupent. Yo, s’écrie-t-il, et frappant la balle de sa main, avec force, il la fait aller presque à fleur de terre, jusqu’au point que son regard lui avait assigné. Cependant tous ses camarades l’observaient, assis sur des gradins de pierre qui font le tour de la place du jeu de paume. Mayalena y avait entraîné ses compagnes et ses amies pour les faire assister aux triomphes d’Ellemoun qui étaient les siens.

Ellemoun, preste et dégagé, les pieds dans de légères spadrilles, déployait à ce jeu toute l’agilité et l’adresse de ses membres, toutes les grâces et la souplesse de sa taille. Il n’y a pas de jeu au monde qui exerce davantage l’activité du corps, la sûreté du regard : la marche, la course, le bond et tous les mouvements des bras, de la poitrine et des reins s’y trouvent réunis, et y sont exigés : c’est la gymnastique la plus complète et qui dispense de tout autre exercice. On ne connaissait pas encore, à cette époque, le gantelet d’osier, encore moins la raquette qui prend usage maintenant. On jouait simplement à main nue, comme disent les Euskaldunaks. Les spectateurs se passionnent à ce jeu, selon qu’ils prennent parti pour tel ou tel camp et que les chances vont à leurs champions ou s’en éloignent. Mayalena suivait d’un regard anxieux la pelote et tous les coups d’Ellemoun : elle négligeait ses compagnes, et ne prêtait qu’une oreille distraite à leurs babils, tant que jouait son frère. Les dix premiers points qu’il avait enlevés d’entrée et sans quitter le but mirent le comble à l’enthousiasme des camarades : « Biba ! Ellemoun ! » criait la foule des enfants en battant des mains. « Biba ! » répétait Mayalena en l’encourageant de ses regards.

Bientôt les passants de la route d’Espagne s’arrêtent au bruit des applaudissements et y joignent les leurs. Et c’était touchant de voir la jolie tête de Mayalena, sa figure animée dont les beaux, yeux noirs reflétaient le triomphe de son frère, quand celui-ci, après avoir longuement disputé un point l’emportait subitement, d’un coup de pelote prise à la volée et jetée au lieu le plus éloigné et le moins défendu des champions adverses. « Biba ! Biba ! Ellemoun », lui faisait-elle d’une voix tremblante d’émotion. « Biba ! » répétaient les camarades en jetant les bras en l’air. Enfin, la partie est en trente points, et le crieur qui les compte a déjà crié vingt-neuf à vingt-quatre, et c’est Ellemoun qui a l’avance et le but. Cette fois, assuré de la victoire, il ne jette plus la pelote en surprise à ses adversaires, il la leur donne belle, comme ils disent. Ceux-ci, dont l’espoir se ranime, répondent le plus mal qu’ils peuvent ; mais Ellemoun prévient leur coup, et le crieur s’écrie : « Partida 144 !! » Ellemoun et son compagnon, vainqueurs, sont aussitôt entourés de leurs camarades qui se réjouissent avec eux. Mayalena le guette un instant, puis court lui porter sa veste, car il était tout suant dans sa petite chemise qui laissait voir sa jeune poitrine haletante, et dessinait ses bras et ses hanches.

Il tardait bien à Mayalena de l’avoir à elle toute seule, dans les sentiers de la colline de Biitchienea, entre deux haies d’aubépines en fleur mêlées de fougères, afin de pouvoir plus à l’aise lui prodiguer ses caresses et ses soins de petite sœur. Dès l’arrivée au foyer, elle avait hâte de conter les belles réponses d’Ellemoun au Catéchisme et ses triomphes, et sa partie de blé gagnée sur la place du jeu de Paume, aux applaudissements de la foule des curieux. Ellemoun la laissait parler, parce que, disait-il à sa mère : les fleurs et les bons cœurs ont l’haleine embaumée 145. Mayalena ne sait donner que d’aimables paroles sur moi : cela témoigne des bontés dont son cœur est rempli, et de l’amour qu’elle me porte, et non de mon mérite.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XIII

 

PREMIÈRE VEILLÉE

DE LA COMMUNION

 

Aditzen es duzun gauza ez billa ez trufa.

Ne cherchez pas, ne méprisez pas

ce que vous ne pouvez entendre.

(Proverbe basque.)

 

Quand le soir fut venu, tandis que les travailleurs des champs délassaient leurs membres fatigués, mollement étendus sous l’ombrage des châtaigniers et des chênes de Gastambide, Ellemoun et Mayalena s’approchèrent de leur père, et tous prêtèrent l’oreille aux pensées religieuses, à l’aimable philosophie de son cœur. Les oiseaux jetaient au ciel leurs derniers accents, en se cachant sous la feuillée ; les troupeaux de génisses et de bœufs, les brebis et les chèvres étaient enfermés dans l’étable et au bercail ; le chien Beltza se tenait couché aux pieds de ses maîtres ; le soleil jetait son manteau de pourpre sur le mont Axulay avant de se coucher dans l’onde ; les feuillages touffus frémissaient au chant du rossignol qui commençait, dans le silence, son concert ineffable, tandis que l’ombre s’étendait sur la plaine.

C’était l’heure du recueillement, l’heure sainte du crépuscule où l’homme des champs qui vit de la nature, après les fatigues du jour, peut en jouir plus à l’aise. Aucun moment de la journée n’est plus favorable à la réflexion et aux sentiments tendres. On dirait que Dieu ait réservé les plus beaux spectacles, les parfums les plus exquis, les plus suaves harmonies, les lueurs les plus vives et les plus variées, pour les délicieux instants, où l’homme, moins tenu au travail, moins courbé sous le joug, peut y être plus attentif. L’aurore et le crépuscule sont les sublimes coups d’archet qui commencent et unissent l’orchestre universel que la main divine joue dans la nature. Ils frappent nos âmes et nos sens, les font chanter à leur tour, leur arrache les accents les plus doux de l’admiration et de la prière. C’est sous cette impression vive que de Gastambide, assis sur le gazon au pied d’un vieux chêne, commença ses entretiens qu’il appelait si bien les veillées de la communion. Voici comme il parla ce soir, sur toutes les attentions recueillies des siens.

 

GASTAMBIDE

 

De tous les mystères de notre sainte religion, il n’en est point que je trouve plus raisonnable, plus conforme aux exigences du cœur, que celui d’un Dieu qui s’unit à l’homme. Chaque fois que je me rappelle ces touchantes veillées qui remontent si loin dans nos familles, et les entretiens que nos pères nous faisaient, je me reporte naturellement aux touchantes veillées que le Sauveur présidait avant sa mort et surtout cette dernière, la plus touchante de toutes, où il se laissa lui-même par testament à ses disciples, et à tout le genre humain. Tout, jusqu’au moment choisi pour cette donation suprême, me paraît répondre à la nature même de notre cœur, et de nos rapports mutuels. Il fallait vraiment que le Christ fût Dieu pour envelopper même un mystère si étrange, de dispositions si raisonnables ; car, mes enfants, il faut avoir fait le cœur de l’homme pour en connaître tontes les inclinations, et les satisfaire dans le merveilleux qui semble les devoir troubler. Le moment des adieux d’une personne qu’on a beaucoup aimée est celui où l’on est le plus sensible à sa voix, le plus touché de ce qu’elle nous dit. C’est pour ce motif que le Christ a choisi la veille même de sa mort pour nous faire l’étonnant héritage de son corps et de son sang.

Sans doute, il est d’autres moments dans la vie qui y laissent des traces profondes, dont le souvenir nous revient jusque dans les délires et les glaces de la mort. Ainsi le jour où nous fîmes notre communion les deux frères pour la première fois, nous jette encore, de si loin qu’il est, les rayons de bonheur que nous y ressentîmes. Le jour que nous connûmes vos mères et celui où nous leur fûmes unis au pied des autels, sont présents à nos cœurs et nous envoient leurs charmes toujours nouveaux.

Tous les jours que le malheur ou la joie ont marqués sont autant de phares qui illuminent l’océan souvent battu de notre vie : mais les tueurs qui nous reviennent des joies disparues sont plus ternes, tracent un sillon moins lumineux, parce qu’elles restent à la surface, tandis que les chagrins pénètrent en nous par la blessure faite et y demeurent. C’est pourquoi, mes enfants, la pensée du bonheur que j’éprouvais quand je serrais dans mes bras votre mère Frantcha est toujours présent à ma mémoire : mais elle est poussée bien loin, et couverte par celle de sa mort.

Il n’est point d’image, ni de paroles qui nous soient plus présentes que celles des adieux d’une personne aimée, parce que jamais on n’est plus attentif, plus sensible à sa voix que quand elle se fait entendre pour la dernière fois. Lorsqu’après les beaux jours que nous avions passés dans l’union de l’amour, votre mère et moi, vint celui de la séparation, lorsque je la vis me tendre ses bras qui m’avaient si souvent enlacé, incliner vers moi sa tête si pure, ainsi que le lis dont une main meurtrière aurait brisé la tige, je m’approchai d’elle le front baissé, je la regardai d’un regard qui portait toutes mes affections, comme si je les eusse voulu toutes assembler, pour en envelopper son âme qui se dépouillait de la terre ; j’épiai d’une oreille attentive les moindres désirs, les plus légers soupirs de ses souffrances. Je recueillis d’un cœur avide les paroles qui tombèrent de ses lèvres bien-aimées pour les enchâsser avec soin dans l’or le plus pur d’un souvenir éternel. Je n’avais d’yeux et d’attention que pour elle. Elle était toute ma pensée, toute mon âme en ce moment. Il est donc vrai, mes enfants, et vous le saurez mieux un jour, il n’est point de moment où nous soyons plus attentifs aux paroles d’une mère, d’une épouse, d’un père que celui qui précède leur mort. C’est le moment où tout l’amour se porte aux lèvres pour s’épancher en protestation de pardon et de tendresse ; où l’oreille s’ouvre tout entière pour n’écouter qu’une voix, n’entendre que les derniers sons d’une âme qui s’en va, où les yeux ne sont attachés qu’à des yeux qui se ferment et à un front qui pâlit, moment sacré où chaque heure qui s’écoule sonne le glas funèbre et annonce la fin. Et, mes enfants, si ce moment est solennel pour tous, il l’est encore davantage pour ceux dont les liens sont plus profonds, plus intimes, car la grandeur de la séparation vient de celle de l’union : plus l’union est parfaite, plus la séparation est cruelle. C’est donc avec raison que le Christ avait choisi l’instant suprême de ses adieux pour ouvrir son cœur à ses disciples : c’était rendre leurs âmes plus attentives aux paroles qu’il allait dire, plus sensibles au bienfait de son legs divin.

 

MAYALENA

 

Je comprends, mon père, que notre bon Sauveur ait choisi l’instant suprême de ses adieux, pour nous laisser ce sublime testament. Vous nous avez fait entrer dans tout ce qu’il y a de plus touchant, de plus sacré dans les dernières paroles d’une personne aimée, et certes, les disciples devaient écouter avec un attendrissement bien recueilli les derniers accents de celui qui les avait choisis et comblés d’amour. Mais, mon père, si je comprends le choix du moment pour une chose si sainte, je ne vois pas aussi bien pourquoi le Sauveur a institué ce mystère à table et pendant un repas. Il est vrai, j’ai souvent entendu dire à mon grand-père : « Ne méprisez jamais, et ne cherchez point à approfondir ce que vous ne pouvez entendre. Aditzen ez duzun gauza ez trufa ez billa 146. » Toutefois, mon père, un repas ne me paraît pas être favorable à de si graves pensées.

 

GASTAMBIDE

 

Au contraire, ma fille, il n’en est point de plus convenable. Ne voyez-vous pas que votre grand-père décide et juge les affaires les plus sérieuses sur la fin du repas et à table ? Ici encore le Christ a répondu à l’appel de notre cœur et à ses exigences. Il n’a fait qu’établir dans une sphère plus haute ce que nous voyons sans cesse autour de nous. N’avez-vous pas observé que toutes nos fêtes de famille, tous nos anniversaires de deuil ou de joie, nous les célébrons par un banquet ? Il ne se passe rien de grand, d’extraordinaire dans notre existence sans qu’aussitôt un même repas nous unisse. Le mariage, le baptême, une fête ou un deuil se célèbrent par un banquet. Un fils ne quitte point le foyer paternel qu’on ne fasse en commun un dernier repas de famille. Votre heureux retour après quelques jours d’absence, Mayalena, a été le sujet de réjouissances et l’occasion d’un repas. Mais de tous ces banquets de fête, le plus touchant est celui de l’adieu. Rien n’est comparable à l’affectueux empressement avec lequel les amis et les parents y accourent, ni aux regrets et aux souhaits de bonheur que chacun porte à ses lèvres avec la coupe de la bonne santé.

Banquet où l’on se sent plus aimé, plus aimant, comme si l’assimilation des mêmes substances fondait ensemble toutes ces vies qui se doivent séparer. On dirait qu’en mangeant à la même table, on perpétue davantage son être avec celui qu’on aime et qui s’en va, qu’on lui laisse quelque chose de soi, qu’on reçoive quelque chose de lui. Ah ! c’est que la séparation réveille les amitiés endormies, dont les liens flottant derrière ne se font pas sentir quand on est à côté l’un de l’autre, mais s’étirent toujours et font crier sitôt qu’on s’éloigne. Vous l’avez éprouvé bien cruellement, il y a quelques jours, mes enfants, lorsque le malheur vous a séparés, et vous avez dû comprendre le prix de votre amitié et la puissance de vos liens. Jamais le cœur de l’homme n’éprouve plus le besoin de se donner que le jour où il se sépare de ceux qu’il aime, et le don qu’il voudrait faire de lui-même va de pair avec l’amour qu’il porte.

C’est pourquoi, il célèbre un banquet, parce que le banquet est l’expression sensible de ce qui se passe dans le cœur. Celui qui part voudrait laisser quelque chose de ce qu’il est et souvent tout ce qu’il est à ceux qui restent ; ceux qui restent, à leur tour, voudraient donner quelque chose de ce qu’ils sont, et quelquefois tout ce qu’ils sont à celui qui s’en va : mais comme les hommes, dans leur impuissance, ne se peuvent donner qu’en image, le don de soi à la veille d’un voyage qui sépare se traduit par le souvenir, par les larmes versées, des regrets exprimés, et par le repas qui les réunit tous : car le repas d’adieu où l’on mange le même pain, où l’on boit le même vin exprime d’une façon admirable le don mutuel qui tend à se faire entre ceux qui se séparent : ces substances absorbées au milieu des plus affectueux témoignages subsistent également dans ceux qui restent et celui qui s’en va ; elles passent à leur être et s’identifient avec lui.

N’avez-vous pas remarqué en vous ce sentiment ? N’avez-vous pas ressenti ce besoin de vous donner l’un à l’autre, quand le destin vous a séparés quelques jours ? Quel est l’homme qui, aimant, n’a pas voulu s’unir à l’objet de son amour, et s’identifier avec lui, surtout à l’heure de la séparation.

 

ELLEMOUN

 

Oui, mon père, j’ai observé cette inclination dans mon cœur. J’aurais désiré qu’une partie de moi suivit Mayalena quand elle s’en allait, et souvent ne pouvant davantage, je cueillais une fleur encore humide de la rosée du matin et je la lui donnais pour qu’elle eût au moins quelque chose de son Ellemoun, mais je sens bien que si j’eusse pu m’attacher à ses pas et m’identifier avec elle, je l’aurais fait.

 

GASTAMBIDE

 

Il en est ainsi de l’homme, mon fils, parce que sa puissance n’égale ni son amour, ni ses désirs. Il ne peut les satisfaire. Sa nature elle-même porte des tendances qui passent ses moyens. Bien sûr, Dieu ne lui a mis au cœur des aspirations si hautes avec tant de faiblesse et d’impuissance d’y atteindre, que pour lui faire entendre ce mystère d’amour, car c’est dans ce mystère seul qu’elles sont pleinement satisfaites, c’est là que l’homme trouve la réalisation de ce qu’il désire. C’est là aussi que ses tendances si hors de proportion avec ses moyens, trouvent leur explication et leur raison d’être.

Toi, Ellemoun, malgré tous tes efforts, tu ne pourras rien donner de toi-même à Mayalena quand elle s’éloignera de toi. Des regrets, des larmes, des protestations, c’est tout ce qu’elle emportera de ton cœur brisé ; mais identifier ton âme avec la sienne, la suivre, tout en restant où tu es, et ce que tu es, non, jamais tu ne le pourras. Mais regarde le Christ, écoute-le. En lui, la puissance égale l’amour ; c’est pourquoi il va plus loin que toi dans la réalisation de tes propres désirs. Il satisfait d’un coup de sa main souveraine tes tendances. Il va au fond même de ta nature et répond à son appel et à son cri. Tu le veux garder, ce bien-aimé qui te fait ses adieux. Eh bien ! il restera : il survivra à sa mort. Il s’en va, et il reste. Regarde-le encore, écoute sa voix, Ellemoun : « C’est la dernière fois, mon fils, te dit-il, que je fais ce repas avec toi : mais voici du pain : tu auras toujours du pain dans tes champs. Ce pain à la voix de mes disciples deviendra mon corps. Voici du vin : tu auras du vin de ta vigne ; ce vin, à la voix de mes disciples, deviendra mon sang, et comme en moi tout est inséparable, que mon humanité est inséparable de ma divinité, mon âme inséparable de mon corps, en mangeant de ce pain, en buvant de ce vin, tu te nourriras de ma chair, tu t’abreuveras de mon sang, de ma divinité, de tout mon être : tu m’auras tout entier. Ainsi en te faisant mes adieux, je donne pleine satisfaction à tes tendances. En te quittant, je perpétue mon être avec toi. Je m’identifie avec toi, je me laisse complètement à toi. Je m’en vais et je reste. »

 

ELLEMOUN

 

À la bonne heure, mon père ! à la bonne heure ! Dieu est admirable en tout ce qu’il fait, et je comprends maintenant que s’il a mis dans mon cœur des inclinations qui n’ont pas de raison d’être en moi-même, qui sont inexplicables, ce soit pour me faire trouver raisonnable ce mystère. Il ne fait qu’y accomplir merveilleusement ce que j’ai voulu faire moi-même mille fois, et il confirme ainsi les droits de ma nature, bien loin de les troubler.

 

GASTAMBIDE

 

II est vrai, mon fils, un sentiment, une inclination qui est si avant dans notre nature et qui n’a son jour et son complet rassasiement que dans ce mystère, le justifie à merveille, et proclame les harmonies de l’amour de Dieu et du cœur de l’homme. Ce qui satisfait le cœur humain dans ses nobles aspirations est toujours raisonnable ; car ce qui est dans l’ordre de la nature entre par là même dans l’ordre de la raison.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XIV

 

UNE SURPRISE

 

Odolak su gabe iraki.

Le sang bouillonne sans feu.

(Proverbe basque.)

 

À peine de Gastambide achevait-il ces mots, le chien Beltza qui était couché à ses pieds grommela sourdement en se levant sur ses pattes, puis gronda, puis se prit à aboyer en courant vers le fond de l’allée des châtaigniers. La nuit enveloppait la terre et, à la pâle clarté de la lune dont les rayons perçaient à peine le feuillage des arbres, on vit au loin une ombre humaine qui lentement se mouvait. Les enfants se précipitèrent près de leur mère. De Larralde se leva, et accompagné des mouthils 147 et précédé de Beltza, il alla au devant de l’ombre qui s’avançait toujours. Le cœur de Gachucha cessa de battre. Les deux bras reposés sur les épaules d’Ellemoun et de Mayalena qui se pressaient à ses flancs, elle regardait immobile, comme une biche aux aguets. Nor da hor 148 ? cria de Larralde, en s’approchant de l’inconnu. N’ayez aucune crainte, répondit une voix que nul ne semblait reconnaître. Mayalena seule tressaillit aussitôt en disant : « C’est le jeune bohémien qui m’a sauvée ! c’est mon ami ! Oh ! merci, grand-père, de l’avoir fait sortir des prisons de Bayonne. Le jeune bohémien, c’était vraiment lui, sentit son cœur se rassurer, à la vue de Mayalena qui était accourue pour l’embrasser. Il vit à l’accueil qui lui fut fait qu’on gardait bon souvenir de sa belle conduite. « Tu peux venir, lui dit Mayalena, tous ici seront heureux de te voir. Voici Ellemoun mon frère à qui tu as rendu la vie ainsi qu’à moi : un jour de plus, deux peut-être, il se mourait de mon absence. »

Ellemoun lui serra la main affectueusement, et tout le monde se réjouissait à la pensée de faire quelque bien à celui qui avait rendu à Biitchienea la paix et le bonheur qui en étaient partis : mais le jeune bohémien ne voulut rien accepter, pas même quelques instants de repos sous le toit hospitalier des de Larralde.

« Non ! répondait-il à toutes les avances qui lui étaient faites, non je viens seulement vous prévenir que les gens de mon espèce sont tous en liberté. Je ne sais ce qui se passe là haut en France ; mais les prisons sont ouvertes aux malfaiteurs. On a demandé à mon père son concours et son aide pour découvrir tous les amis du roi. On a juré votre perte et peut-être ce soir la bande que vous avez attaquée fondra sur votre maison. Tenez-vous en garde et armez-vous. Adieu ! je vais les rejoindre ; je vous serai plus utile parmi eux qu’en restant au milieu de vous : je mourrai avant qu’il vous arrive du mal, car à celui qui est reconnaissant il faut donner la mesure comble. Eskerdunari mukure ezarri 149.

« Adieu, Mayalena, et que nul ne sache que je suis venu vous avertir : la mort serait ma récompense, et une fois que je ne serais plus, qui pourrait vous prévenir et vous défendre contre leurs coups imprévus ? Adieu ! Andere gaia, adieu ! »

Il dit et disparut à la hâte, semblable à un renard qui bondit et file d’un pas léger le long des haies et des broussailles. Aussitôt de Larralde et de Gastambide prennent leur fusil de chasse à deux coups, les chargent à balle, tandis que les mouthils s’arment de faux, de fourches et de Makila. Toutes les portes fermées les lumières éteintes, ils attendaient sur pied leurs ennemis. Il était déjà minuit, et le chien Beltza qui montait la garde, la tête haute, les oreilles dressées, n’avait pas encore donné l’alarme.

Tout à coup, un bruit se fait entendre et l’ombre d’une tête émerge timidement d’une haie en fleur où la lune faisait briller ses rayons d’argent. Le chien bondit et aboie. Une seconde tête paraît, puis une troisième, puis une quatrième : ils sont dix en face de la maison, le chien fait rage et fond sur eux ; il leur saute à la gorge et les mord : mais quelques coups de bâtons vigoureusement assenés réduisent la pauvre bête. La voilà sur les flancs. Le vieux de Larralde n’y tient plus : il ouvre la fenêtre et s’écrie d’une voix formidable : « Nor da hor ? Qui est là ? » Nul ne lui répondit si ce n’est l’écho du mont Axulay qui répéta : Nor da hor ? et une pierre qui le vint frapper au front. Il s’affaissa sur lui-même, le visage ensanglanté. À sa vue Gachucha pousse un cri, les jeunes de Larralde et de Gastambide se précipitent vers la porte et l’ouvrent à deux battants. Une pluie de boue les y accueille. Ils se retirent de quelques pas, puis se lancent comme des lions en furie sur les misérables assaillants. De Larralde fait feu à bout portant, et couche à terre le plus audacieux d’entre eux qui semblait mener l’attaque. Le jeune bohémien dévoué à Mayalena et à sa famille se tenait à l’écart jetant quelques pierres d’une main nonchalante sur la maison, pour mieux couvrir son jeu.

Bientôt le vieux de Larralde paraît, la tête ceinte d’une bandelette couverte de son sang. Sa figure est pâle mais son œil étincelle. Son grand âge n’avait pas éteint son ardeur, ni alourdi ses membres : car le sang bout sans feu. Odolak su gabe iraki 150. Seul, sans armes, sans parole, sans menaces ; les grandes menaces, disait-il, ont mal aux mains, Mehaxu handiac eskuan min 151, il va droit au chef qui lui avait lancé la pierre, et le saisit à la gorge. Une lutte corps à corps s’engage. Sa vue anime ses fils et ses mouthils : le combat devient acharné. Jamais spectacle de gladiateurs, dans les cirques romains, ne fut plus animé, plus émouvant. Le chef était subjugué par le regard de de Larralde. Tantôt il le veut frapper au visage, tantôt l’étreindre et le renverser. Il oscille de droite et de gauche pour détacher du sol les pieds du vieillard : mais en vain. Alors les deux athlètes se prennent l’un l’autre, se serrent, se plient, se replient, se raccourcissent, s’allongent.

Un instant la victoire semblait incliner vers le roi des bohémiens : mais la colère donne aux vieux un regain de courage et de force. Tout à coup, de Larralde, de ses deux larges mains, presse les flancs de son adversaire de manière à y entrer ses doigts. Celui-ci pousse un cri et tire sa langue démesurément. De Larralde le soulève en l’air de toute la hauteur de ses bras, le jette à terre et le terrasse, puis il entre chez lui épuisé de l’effort qu’il avait tenté, et s’agenouille pour rendre grâces à Dieu. Le chef vaincu, tous ses compagnons prirent la fuite : c’est ainsi que cent malfaiteurs trouvent leur sépulture dans la fosse d’un pendu 152. Cependant, les jeunes gens poursuivent ces misérables à qui la peur servait de coursier. Beldurra bera zaldi 153. Le jeune bohémien, s’étant attardé sur l’arrière, perdit bientôt de vue ses compagnons qui n’avaient pas assez de leurs jambes pour tirer leur course. Cela permit à de Larralde de le joindre et de l’entretenir. Le père de Mayalena s’efforçait à retenir près de lui celui dont l’amitié pour sa fille était un amour de bête fauve, un amour sauvage qui n’a d’autre but que de donner la vie, pour défendre son objet. De Larralde eut beau lui rappeler le souvenir de Mayalena, lui promettre une existence plus paisible et plus heureuse dans son foyer, tout fut inutile.

« Voyez-vous, lui répondait le bohémien, le palais même des rois ne me peut convenir ; je ne saurais où y poser mon pied.

« Mon palais à moi, c’est la forêt immense, mes lambris sont de verdure, et ma voûte est toute d’étoiles semée ; j’étoufferais sous un toit moins élevé. À chaque oiseau son nid paraît beau 154, et celui qui est né dans les bois y tient toujours 155 : car encore que le renard change de poil, il ne change pas son naturel 156. Avec mes instincts, sous peu de jours, je vous serais insupportable bien plus que l’hôte vulgaire et l’ami, qui comme le poisson, passé trois jours sont poison 157. Laissez-moi donc aller où ma nature me porte, aussi bien je vous y serai plus utile : je pourrai mieux veiller aux projets de vengeance de mes camarades, et à la sécurité de vos jours. Ah ! vous avez donné une belle fuite à mes compagnons, les voilà qui grimpent déjà sur la montagne et sans regarder en arrière. Ils ne savent point se battre, pour peu qu’on leur résiste : car l’épée de l’homme qui n’a point de courage est toujours émoussée 158 : il a ses mains aux pieds et son cœur dans les jambes 159. Ils sont partis et pour longtemps. Adieu, je les vais rejoindre afin de mieux suivre leurs desseins contre vous. »

Le jeune bohémien disparut et de Larralde revint trouver son frère de Gastambide qui lui dit dès l’abord : « Tu vois, frère, ce qui nous arrive ; tu n’as pas voulu me laisser tuer ce chef, et il a voulu nous tuer en surprise, lui. Qui est trop bon pour autrui, ne l’est pas assez pour lui-même 160. On trouve souvent sa perte où l’on a mis sa confiance 161. »

Ah ! mon frère, lui répondit de Larralde, il faut bien vivre avec les gens de bien et ne pas se brouiller avec les méchants 162.

Chemin faisant, les deux frères s’entretenaient ainsi de l’évènement qui avait si fort ému leurs foyers paisibles. Quand ils arrivèrent à Biitchienea qu’un mystérieux silence emplissait, ils trouvèrent Gachucha et Mayalena tout occupées à prodiguer leurs soins au vieux de Larralde et au chef de la bande qu’il avait terrassé. L’un et l’autre étaient frappés à mort.

De Larralde assis sur son séant sentit sa fin prochaine et l’envisagea avec sang-froid. Sa majestueuse tête dominait toutes les autres que la douleur inclinait autour de son lit : « Seigneur, disait-il en fixant ses grands yeux sur le crucifix, je pardonne, comme vous avez pardonné vous-même à vos ennemis, et vous offre cette vie que vous m’aviez donnée gratuitement, sans aucun mérite de ma part, pour celui dont vous vous êtes servi afin de me l’enlever. Je ne vous demande en retour que son pardon, et un peu de cette foi qui lui ouvre le ciel, et nous unisse dans votre sein. » Le matin, dès que l’Angélus d’Aïnhôa vint frapper ses oreilles une dernière fois, on manda en hâte un mouthil à la recherche du brave Curé, qui apprit en même temps les évènements tragiques de la nuit, et l’extrémité de de Larralde. Il vint aussitôt, précédé du sacristain qui agitait la clochette et suivi de tout Aïnhôa porter à son ami le Dieu consolateur des mourants. Dès qu’il fut entré dans la demeure en prononçant sur le seuil le souhait de la paix, Pax huic domui ! il comprit toute l’étendue du malheur qui l’avait visité avant lui, et une fois son ministère rempli il se jeta dans les bras de son vieil ami et donna libre carrière à sa douleur.

Da Larralde le consolait de ses derniers regards pleins d’espérance, en lui disant : « Vous savez bien que la mort d’un chrétien est sa naissance au ciel. » Cependant Mayalena était restée seule auprès du bohémien, et versait sur ses plaies avec ses soins le baume de ses larmes. Ses larmes émurent enfin ce cœur si farouche. « Pourquoi pleurez-vous ? répétait-il toujours d’une voix mourante, je ne suis pour vous qu’un étranger et même un ennemi. Je ne vous ai fait que du mal et ce mal vous me le rendez en bienfaits de toutes sortes. Je suis vraiment touché de tant de bonté et je voudrais que votre grand-père me donnât son pardon avant que d’expirer. » Ainsi Dieu se sert des larmes de l’innocence pour amollir les cœurs les plus durs, les disposer à recevoir sa grâce, car la bonté brise les chênes 163, et couronne la beauté 164.

Mayalena courut aussitôt porter à son grand-père le repentir et les regrets du bohémien, puis revint avec le curé. Celui-ci fut ému des sentiments qui animaient ce cœur sauvage ; le loup qui ravageait les bois était agneau devenu. Il passa trois heures auprès de lui, le consola, l’instruisit, ouvrit son âme aux espérances immortelles, puis lui ayant donné le baptême et le viatique du grand voyage, l’embrassa comme un frère et comme un ami.

À cette nouvelle le vieux de Larralde ne se sentit plus aux portes de la mort, tant il en fut heureux. Son front s’illumina, ses yeux tout à l’heure ternes se ranimèrent d’un éclat nouveau ; il parut se reprendre à la vie. « Mayalena ! s’écria-t-il d’une voix ferme, tu es vraiment la messagère de mon bonheur ; va dire à ce bohémien que je veux le voir, que nous sommes frères désormais et que nous irons ensemble trouver notre père qui est dans le ciel. » On porta donc le nouveau chrétien près du vieux de Larralde, qui tout mourant qu’il était, lui tendit sa main, et inclina sa tête pour l’embrasser. Alors on vit un spectacle tel que le monde ne saurait en offrir. Ces deux ennemis qui, quelques heures auparavant s’acharnaient l’un contre l’autre et cherchaient à se donner la mort, on les vit transformés en frères. Ils se regardaient de ces derniers regards attendris qui portent l’amour et le pardon, et comme deux voyageurs qui cheminent ensemble, ils se consolaient mutuellement, s’encourageaient dans le péril extrême de la transition dernière. Le bohémien surtout ne savait comment rendre la douce paix qui berçait son âme. Il souriait d’un sourire ineffable. Et quand on lui demandait s’il ne voudrait pas revenir à la vie. « Non ! répondait-il, ce m’est un gain de mourir, et de me présenter à Dieu avec de Larralde. »

Le vieillard mourant entouré de tous les siens reproduisait le tableau du vieux Jacob bénissant ses enfants pour la dernière fois. « Gardez-vous, leur dit-il, de vous séparer de Dieu, car de grands malheurs vous menacent. Qui aurez-vous dans l’infortune si Dieu n’est pas avec vous ? Ne savez-vous pas que le monde s’éloigne de ceux qui souffrent, et que la nécessité, comme la peste, met en fuite les parents et les amis 165 ? Que l’haleine du pauvre est empestée, pobreeck atsa garratz 166 ? C’est pour ce motif que le Christ, qui n’aimait pas le monde, a aimé les malheureux, et s’est fait pauvre lui-même »... Ce disant, sa voix s’éteignit, sa poitrine se souleva et il se prit à mourir. Le bon curé éleva ses mains, le bénit, et tandis que tous les regards humides reposaient sur ce beau visage où Dieu avait répandu un reflet de sa majesté, il s’écria : Proficiscere anima christiana. Partez, âme chrétienne ! Partez ! Et encore. – Seigneur, éloignez votre serviteur de toutes les peines, de toutes les angoisses, de toutes les tribulations.

– Comme vous aviez excepté Hénoch et Élie de la mortalité commune, gardez l’âme de votre serviteur de la mort éternelle.

Et tous répondirent : Qu’il en soit ainsi !

– Comme vous aviez sauvé Noé du déluge des eaux, Seigneur, sauvez l’âme de votre serviteur du déluge des flammes.

Et tous répondirent : Qu’il en soit ainsi.

– Comme vous-aviez arraché Abraham de la ville des Chaldéens, Seigneur, arrachez votre serviteur de la servitude dernière.

– Qu’il en soit ainsi !

Comme vous aviez rendu Job vainqueur de la tentation, Seigneur, donnez la victoire à votre serviteur !

– Et qu’il en soit ainsi !

– Comme vous aviez arrêté sur la tête d’Isaac le bras de son père qui l’allait frapper, Seigneur, suspendez le bras de votre justice sur votre serviteur !

– Et qu’il en soit ainsi

– Comme vous aviez préservé Lot des flammes de Sodome, Seigneur, préservez l’âme de votre serviteur !

– Et qu’il en soit ainsi !

– Comme vous aviez tiré Moïse des mains de Pharaon roi d’Égypte, Seigneur, tirez votre serviteur de l’oppression des ténèbres.

– Et qu’il en soit ainsi !

– Comme vous aviez protégé Daniel dans la fosse aux lions, Seigneur, protégez l’âme de votre serviteur !

– Et qu’il en soit ainsi !

– Comme vous avez sauvegardé les enfants de la fournaise, Seigneur, sauvegardez l’âme de votre serviteur !

– Et qu’il en soit ainsi !

– Comme vous avez défendu Suzanne contre les calomnies des vieillards, Seigneur, défendez l’âme de votre serviteur !

– Et qu’il en soit ainsi !

– Comme vous avez détourné de David les coups de Saül et de Goliath qui l’allaient atteindre, Seigneur, détournez les coups qui menacent votre serviteur !

– Et qu’il en soit ainsi !

– Comme vous avez délivré les apôtres Pierre et Paul de la prison, Seigneur, délivrez l’âme de votre serviteur de sa prison d’argile !

– Et qu’il en soit ainsi !

– Comme vous avez soutenu Thécla votre vierge martyre dans ses tourments, Seigneur, soutenez l’âme de votre serviteur !

– Et qu’il en soit ainsi !

– Seigneur ! ouvrez, ouvrez vos bras à l’âme de votre serviteur et recevez-la dans votre gloire !

Après ce magnifique rappel fait à Dieu de toutes les délivrances qu’il a opérées, le Curé entra dans une prière silencieuse et de Larralde expira. Alors, tous les cœurs éclatèrent en sanglots, et ce n’est que d’une voix étouffée par la douleur que le Curé ajouta : « Venez, saints de Dieu, accourez, anges du Seigneur, et prenant son âme dans vos mains, portez-la en face du Très-Haut. »

Le bohémien dont l’âme régénérée n’avait besoin d’aucune prière, fit un sourire où le bonheur était peint, et rendit son âme, joyeuse de suivre l’âme de son ami.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XV

 

DEUXIÈME VEILLÉE DE LA COMMUNION

 

Azia Nola bihia ala.

Telle semence tel fruit.

(Proverbe basque.)

 

Désormais le trouble et l’agitation s’emparèrent du foyer paisible de Biitchienea. Les évènements qui agitaient la France y répandirent bientôt leurs funestes conséquences. Cependant Ellemoun et Mayalena avaient atteint leurs seize ans, et ils étaient impatients de faire leur première communion, car la tempête qui grondait au loin menaçait de les en éloigner et de les jeter seuls et désarmés dans les combats de la vie. Aussi dès que les deux familles furent un peu remises de la secousse de cette douleur, Ellemoun voulut reprendre le soir, à la veillée, les entretiens religieux avec son père : « Mon père, lui dit-il, les temps deviennent mauvais, de toutes parts nous voyons des prêtres et des nobles gagner la frontière. Hier encore la route de l’Espagne qui traverse Aïnhôa était toute noire de monde, de voitures, et de mules chargées. Dans quelques jours peut-être notre sort sera le même ; il nous faudra fuir loin du pays, et Mayalena et moi, nous serons peut-être séparés pour longtemps ! Pourquoi donc ne ferions-nous pas sans tarder notre première communion ? Mon Dieu ! ce beau jour tant désiré de nos cœurs, ne sera-t-il pas le dernier de notre vie !

Cet enfant dont l’âme était sensible avait de tristes pressentiments. Les malheurs qui se suivaient de si prés autour de lui, la mort de son grand-père, ses dernières paroles, avaient laissé dans son âme une impression profonde. Souvent il s’éloignait seul avec Mayalena, dans un lieu solitaire ou dans leur jardin, et là, il s’abandonnait à ses tristes prévisions. Le soir même, les entretiens reprirent et le jeune de Larralde répondit à son fils en ces termes : « Oui, mon enfant, tu feras cette communion une et double et sans tarder avec ta sœur, afin que Dieu vous soutienne dans l’épreuve et vous fasse trouver au dedans la paix que vous avez perdue au dehors. C’est du reste là une semence d’amour et de force, et telle semence tel fruit. Azia nola, bihia ala 167. De plus, mon fils, les aliments que nous absorbons ne sauraient produire en nous des effets contraires à leur nature : une nourriture saine ne fait point germer dans nos veines la maladie et la mort. Or, le Christ est amour, il est vie, vérité et force. C’est pourquoi, en se faisant notre nourriture, il ne peut porter dans nos âmes et jusque dans nos sens que son amour pur, sa vie qui ne meurt pas, sa vérité qui nous conduit et sa force qui nous soutient, car de même que la chair fait la chair, Aragiak aragia egiten du 168, l’esprit fait l’esprit, et une chair divine divinise, en quelque sorte, tout en nous.

 

MAYALENA

 

Ô mon Père, comme vos paroles sont consolantes et qu’elles font du bien à nos cœurs troublés. Parlez encore, parlez ; ne craignez pas d’abuser de notre attention.

 

DE LARRALDE

 

Mon frère Gastambide vous a déjà dit de grandes et belles choses, et vous avez pu comprendre avec quelle connaissance du cœur humain et quel ardent désir d’y répondre, le Christ avait agi en instituant ce banquet de l’adieu où il s’est laissé en nourriture et viatique à ses disciples, et par eux à l’humanité tout entière qu’il convie au même festin. Pressons encore la pensée divine et entrons plus avant dans ses desseins. Vous verrez qu’il a répondu par son Eucharistie à d’autres inclinations qui sont en nous.

Notre cœur, mes enfants, réclame un amour personnel et unique : un amour qui embrasse tous les hommes n’en touche aucun, car l’ami de tous ne l’est de personne, Ororen adiskidea, nehorena 169. C’est pour ce motif que dans le monde, les hommes ne comptent pas sur l’ami du genre humain.

 

ELLEMOUN

 

À quoi cela tient-il, mon père ?

 

DE LARRALDE

 

Cela tient à la diversité des conditions, des intérêts, des besoins dans lesquels s’agitent nos existences, et aussi au désir jaloux de notre cœur qui veut tout ramener à lui. Un exemple vous le fera mieux entendre. Quand nous remarquons qu’un ami est fidèle et assidu à nous être utile, à prévenir nos malheurs, à nous entourer de ses soins, nous nous attachons à lui ; il jouit de notre estime et de notre affection sans partage : mais apprenons-nous qu’au premier venu il court en faire autant, nous en sommes blessés, nos illusions tombent et entraînent avec elles notre amour et notre estime. Ajoutez à cela qu’il y a parmi les hommes des intérêts divers et souvent contraires, et partant, qu’on ne peut favoriser l’un qu’au détriment de l’autre. De là, mon fils, ces divisions et ces ruptures qui portent la mort dans l’âme d’un bienfaiteur. Il va donc de soi que la nature de l’homme réclame une amitié personnelle et sans partage. Qui le sait mieux que le Christ notre sauveur ? N’a-t-il pas fait l’homme de ses mains, et ne le connaît-il pas ? N’est-il pas descendu à notre nature ? N’en a-t-il pas expérimenté les penchants intimes ? N’a-t-il pas vu, n’a-t-il pas senti qu’on n’agit avec l’homme qu’autant qu’on lui est uni ? qu’on n’en est aimé, qu’autant qu’on bat avec son cœur ? N’est-il pas lui-même un Dieu jaloux qui veut être aimé uniquement au-dessus de tout ?

 

MAYALENA

 

C’est certain.

 

DE LARRALDE

 

C’est pourquoi, mes enfants, après s’être uni à notre nature, il se donne à chacun de nous en propre. Par l’incarnation, Dieu s’incarne en la nature humaine : par l’Eucharistie, il s’incarne, pour ainsi dire, en chacun de nous, et dans l’un et dans l’autre de ces deux mystères, c’est une égale puissance et un même amour qui se manifestent ; mais le second nous doit toucher davantage, car c’est celui par lequel Dieu se donne à nous comme notre unique bien. Ah ! vous chanterez, mes enfants, vous laisserez dilater vos cœurs en le recevant. Vous n’aurez pas assez de vos lèvres pour lui dire votre amour. Il vous a aimés jusqu’à l’hostie, c’est assez vous dire qu’il vous a aimés jusqu’à l’extrême, car il vous a aimés jusqu’à l’oubli de lui-même, jusqu’à l’abandon de sa divinité. Il l’a tellement mise à l’écart, tellement couverte, anéantie dans ce mystère que la foi la plus vive se trouble et doute parfois de sa présence !

 

ELLEMOUN

 

Oui, mon père, oui nous l’aimerons ; l’amour se paie par l’amour, amodioa amodioz pagatzen da 170. Comment ne pas l’aimer après un tel bienfait et un tel abandon ? Sans doute, à la vue d’une hostie où nulle apparence ne trahit sa divinité, on se prend parfois à douter de sa présence ; mais Dieu qui est partout ne paraît nulle part. Son effacement de la nature ne prouve point son absence. Du reste, puisqu’il pousse son désintéressement jusqu’à permettre que nous doutions de l’étendue de ce qu’il nous donne, c’est assez pour notre cœur, car donner sans paraître, c’est beau, c’est sublime, mais donner en telle sorte que le don lui-même disparaisse et fasse douter de sa réalité, c’est l’extrême limite où l’amour puisse aller, et qui prouve sa divinité.

 

DE LARRALDE

 

Sais-tu, mon fils, que tu me parles d’or. C’est assurément ta mère Frantcha qui t’a inspiré cette belle pensée ; je la veux graver en mon cœur parmi celles qui ne s’oublient pas. Un don fait en telle sorte que, non seulement le donateur ne paraisse pas, mais que le don lui-même ne dise pas ce qu’il est et fasse douter de sa réalité, c’est à coup sûr la preuve d’un amour qui n’est pas humain. Les hommes ne savent point aimer jusqu’à ce complet oubli d’eux-mêmes et de ce qu’ils offrent. Ils veulent au moins qu’on sache ce qu’ils donnent, encore qu’ils ne montrent pas leurs mains.

Je remercie le ciel de cette heureuse digression au cours de mes idées, puisqu’elle me vaut une pensée si profonde et si belle, et je reprends la suite de mes observations. C’est une vérité admise de tous, parce qu’elle est portée par notre nature, que chacun de nous, à raison de son individualité, a des besoins qui ne regardent que lui. Il y a des nécessités communes qui embrassent tous les hommes, il y a des misères qui sont attachées à toute nature humaine comme la souffrance et la mort ; mais ces nécessités et ces misères communes elles-mêmes se diversifient en chaque individu, suivant les circonstances dans lesquelles il se trouve, suivant les passions qui l’agitent, suivant son organisme. On ne peut donc les satisfaire, les apaiser ou les guérir que par une action individuelle. Il en est de l’âme de l’homme ainsi que de son corps, et il y a un tempérament moral, comme il y a un tempérament physique.

Les tempéraments physiques diffèrent les uns des autres, et réclament du médecin qui les soigne des traitements particuliers, encore que la maladie soit la même parfois dans tous. Il est même des remèdes qui, appliqués à telle constitution forte, y rétablissent l’équilibre des humeurs, tandis qu’administrés à telle constitution faible, ils y portent le trouble et la mort. La vie morale ressemble à la vie physique, et il faut à chaque homme des biens particuliers, puisqu’il a des besoins propres, des remèdes spéciaux, puisque ses maux diffèrent de ceux des autres. Tel est travaillé par une ambition qui le poursuit sans relâche et le pousse à tous les crimes ; tel autre est rongé par une passion cachée dans son cœur. Celui-ci ne vit que de meurtres et de rapines ; celui-là s’abandonne incessamment aux fureurs indomptées de sa colère et ne respire que vengeance. Ainsi chaque homme se trouve plus ou moins atteint de ces différentes maladies ; mais ces maux eux-mêmes revêtent encore en nous un caractère d’individualité qu’on ne peut atteindre que par une action individuelle. L’Eucharistie, mes enfants, est cette action personnelle, ce remède propre et particulier à chacun de nous. L’Incarnation est le traitement, le remède universel que les sacrements et la grâce individualisent et appliquent aux maux de chacun.

Croyez-vous que le Christ ignorât ce principe que notre nature révèle ?

 

ELLEMOUN

 

Oh ! non, mon père !

 

DE LARRALDE

 

Souvent les médecins se trompent, parce qu’ils ne connaissent pas toute la diversité des tempéraments sur lesquels ils exercent leur art et qu’ils appliquent à celui-ci ce qui ne peut convenir qu’à celui-là. Mais le Christ connaît tout en nous ; aucune de nos misères ne lui échappe ; il en a même l’expérience sensible ; car à la connaissance parfaite des souffrances communes par sa descente en notre nature, il joint la connaissance de nos maux individuels par sa descente en notre poitrine. En médecin charitable, amoureux des clients qu’il visite, il entre dans le plus intime de notre être, y découvre et panse de lui-même nos plaies les plus secrètes, les plus échappées aux vues humaines.

 

MAYALENA

 

Ah ! c’est bien là, mon père, le médecin souverain, l’ami par excellence, que chacun de nous peut revendiquer comme sien. Le médecin qui compatit en ami fidèle à tous nos maux, qui pleure nos larmes, souffre nos douleurs, pousse au ciel le cri de nos angoisses, s’identifie, en un mot, avec nous.

 

DE LARRALDE

 

Et notez, ma fille, que Dieu a établi la même distinction entre le don général et particulier dans les communications qu’il lui plaît de faire à l’homme.

 

ELLEMOUN

 

Comment cela, mon père ?

 

DE LARRALDE

 

Il y a deux sortes de communions à Dieu : la communion à sa parole, et la communion à sa personne adorable. Dieu se communique de ces deux manières en parole et en personne. Comme je vous l’ai dit, il y a le don général qui s’étend à l’humanité tout entière et que nous appelons l’incarnation, et il y a le don particulier, qui est l’application du don général de la personne du Christ, et que nous appelons l’Eucharistie. De même, dans la communion à sa parole divine se trouve une égale distinction. La prédication, c’est la vérité s’épandant comme une rosée bienfaisante sur toutes les intelligences, mais cette parole est trop générale, elle n’atteint pas nos besoins particuliers. Quand le prêtre nous parle, nous communions sur ses lèvres à la vérité suprême, nous buvons la lumière et la vie éternelle. C’est l’incarnation de la parole de Dieu qui se fait dans son cœur, le Verbe qui jaillit de ses lèvres.

Cette parole, quelque sublime qu’elle soit, ne va pas jusqu’aux blessures intimes et secrètes de chacun de nous, jusqu’aux misères sous lesquelles nous gémissons, jusqu’aux douleurs, aux déceptions et aux faiblesses qui nous sont propres. Il faut donc que nous ayons une communication plus spéciale de cette parole pour qu’elle s’applique directement et avec efficacité à nos souffrances et à nos plaies individuelles. Or, le prêtre du Christ ne peut appliquer sa parole à nos maux qu’autant que nous les lui découvrons. De là les aveux de la confession et les reproches, les consolations, les encouragements divins qui y répondent. C’est l’Eucharistie de la parole de Dieu. Ainsi, mes enfants, dans les deux communions à la divinité, l’une à sa personne, l’autre à sa parole, nous avons le don qui est commun à tous et son application à chacun de nous.

 

MAYALENA

 

Comme Dieu est admirable et bon ! et comme sa sagesse rend raisonnable et conforme à notre nature ses plus insondables mystères !

 

DE LARRALDE

 

Oui, ma fille, les mystères de Dieu, quoique toujours mystères, sont raisonnables et trouvent un écho dans nos sentiments les plus profonds. Je me complais avec amour à dépouiller sous vos yeux les feuillets du testament du Christ, et ce m’est une joie de découvrir et de soulever dans ma propre nature les exigences qui en justifient l’étrange legs ; car la raison ne saurait considérer comme impossible et absurde ce que les aspirations de l’homme réclament comme juste et raisonnable. La nature humaine, c’est l’humanité tout entière, et sa voix, c’est la voix commune de tous les hommes, et ce que tous disent être, ou est, ou sera, Orok diotena edo da edo izanen da 171.

C’est dans ces entretiens religieux que s’écoulaient les heures de veillée à Biitchienea, tant la religion en était l’âme et surnageait à tout, même dans ces temps si troublés. Tous y trouvaient un adoucissement à leurs peines. La grand-mère de Larralde seule dépérissait tous les jours. Elle avait supporté avec courage l’épreuve cruelle qui, après soixante ans d’union heureuse, avait détaché son âme de la terre en lui faisant un lien de plus au ciel ; mais son âge et sa profonde sensibilité avaient fixé la douleur au fond de son cœur, et elle le rongeait secrètement, comme un ver ronge le fruit où il est caché. Si du moins elle eut pu travailler de manière que sa pensée ne fût pas sans cesse sur sa peine : mais sa faiblesse ne lui permettait que le soin des poules durant le jour et sa quenouille le soir, et souvent, tandis qu’elle filait et que de Larralde parlait, de grosses larmes coulaient silencieuses dans ses rides débordées. Ellemoun et Mayalena, déjà grands, faisaient alors tous leurs efforts pour l’arracher à son chagrin, et la bonne Amatchi, pour ne pas les affliger de sa peine, forçait un sourire sur ses lèvres et prenait part à leur entretien.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVI

 

LA FÊTE DE L’AMOUR

 

Hitz luzeek berante labur.

Les longs discours accourcissent l’attente.

(Proverbe basque.)

 

Sur ces entrefaites, le bon curé d’Aïnhôa arriva, la figure bouleversée, pâle et hors d’haleine. Il se jeta sur le fauteuil de bois qu’Ellemoun lui présentait, sans parole, presque sans vie. On eut de la peine à le faire revenir de l’émotion vive qui semblait l’étouffer, et il fut longtemps sans répondre à toutes les questions qui lui étaient faites. Enfin il revint à lui, promena ses yeux pleins de larmes sur les membres des deux familles réunies. « Ah ! mes amis, leur dit-il, c’est fini ! Les malheurs annoncés par votre père mourant sont arrivés. Je croyais qu’il y avait de l’exagération dans tout ce qui se disait : une nouvelle est d’autant plus grande qu’elle vient de plus loin, Berria urrunagotik eta handiago 172, car elle grossit en chemin. Je pensais qu’on m’oublierait dans ce coin ignoré de la France, et que j’échapperais ainsi au malheureux sort de beaucoup d’autres prêtres qui ont dû s’enfuir en Espagne. Qui jamais aurait pu penser que la Révolution se ferait sentir à Aïnhôa ? La Constituante, après avoir rendu de grands services, après avoir supprimé les corvées et toutes les redevances féodales, réparti l’impôt entre tous, rendu les grades de l’armée accessibles aux roturiers, vient de commettre des fautes qui entraîneront tous les désordres et feront verser beaucoup de sang. Excitée sans doute par la guerre que les émigrés allument à l’étranger contre nous, elle veut transformer les prêtres en fonctionnaires élus par le peuple, elle exige de nous le serment à une constitution qui va contre nos croyances et notre foi, que nous ne pouvons pas admettre même au péril de notre vie. J’ai dû refuser comme les autres ; dès lors je suis mis au rang des suspects et des ennemis de l’État. Notre Église est fermée et je n’ai de sécurité que dans la fuite. »

En parlant ainsi, le bon curé laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Tous l’avaient écouté en silence. Les hommes étaient debout, leurs bérets à la main, et les yeux fixés sur le sol, tandis que les femmes, assises, les mains jointes sur les genoux, pleuraient et jetaient des soupirs vers le ciel. Ellemoun et Mayalena, le regard reposé sur la tête du martyr, se tenaient immobiles à ses deux flancs, semblables à deux anges prêts à le couronner de palme et de myrte. Alors le jeune de Larralde lui dit : « Désormais notre maison sera votre église et votre refuge, mon cher curé », et prenant les Évangiles dans ses mains, il ajouta : « Par ce livre saint, nous jurons tous de vous défendre jusqu’à la mort ; car mourir pour vous, c’est mourir pour Dieu. »

Ellemoun, enflammé par ces paroles, répéta le serment de son père et jura de donner son sang pour la liberté et pour Dieu. À cette voix jeune, mais déjà mâle et forte, la figure du curé se ranima. Il tendit ses bras à Ellemoun et l’embrassa longuement.

Aussitôt la Chambre où avait expiré le vieux de Larralde fut transformée en chapelle. On y éleva un autel et une croix où le sacrifice du Christ allait se renouveler. C’est là qu’Ellemoun et Mayalena durent faire leur communion. Puisque par un reste de jansénisme, on les avait empêchés d’aller à Dieu qui les appelait, Dieu vint à eux. Il précipita les évènements de façon à forcer toutes les barrières que la prudence humaine opposait à son amour. En effet le curé, dans l’incertitude de l’avenir où il se trouvait, et ne voulant pas assumer la responsabilité d’un retard plus prolongé, fixa la fête des deux jeunes gens au lendemain.

Dès que le soir fut venu et que les hommes rentrés des champs se furent assis à la ronde autour du foyer, la dernière veillée commença. Cette fois, le curé lui-même fit l’entretien : « Mes enfants, leur dit-il, nous voici donc revenus aux premiers temps du Christianisme. Les chrétiens sont de nouveau réduits à se cacher pour célébrer les mystères de leur foi : mais faisons bon accueil à la mauvaise fortune dans l’attente de la bonne 173. Demain, dans cette même chambre où mon vieil ami a fait sa dernière communion, ces deux enfants qu’il a tant aimés feront leur première communion. Dieu est admirable dans ses desseins, car c’est lui qui m’a contraint à venir célébrer parmi vous cette fête de son amour. C’est ici dans cette chambre que le patriarche de votre famille a rendu son âme, recevant pour la dernière fois le pain des voyageurs. Mais c’est encore ici, sur ce même lit de douleur, qu’il a fait sa première communion au Dieu de la patrie. Car la dernière communion de l’exil, sur les frontières du temps, n’est qu’une transition dernière à la communion éternelle. C’est Dieu qui dans son impatience franchit les limites, et va au devant de son fidèle pour le conduire jusqu’à l’autre rive.

Quand vous gravissez, par un jour sombre d’hiver, les flancs du mont Axulay, recouverts d’un brouillard lourd et pesant, le soleil vous paraît dans le ciel comme une lune pâle. Sa lumière est terne et sans vigueur : mais à mesure que vous montez, le brouillard devient plus léger, plus translucide ; puis enfin, il arrive un moment où les lueurs du soleil, victorieuses des ombres, les empourprent : vos yeux le voient encore voilé, mais d’un voile diaphane et transparent qui s’efface et s’enfuit, ou plutôt d’un voile que l’éclat de la lumière elle-même pénètre, absorbe et dissipe. C’est l’image de la dernière communion de la terre. Ce n’est pas encore le face à face avec le soleil qui illumine les âmes justes, mais le prélude du face à face, une station intermédiaire dans les dernières pointes rosées du brouillard de la foi expirante. C’est l’aurore du grand jour qui ne doit plus finir. C’est la fin de la vision dans l’ombre et l’énigme. Encore un coup, la terre passe, le monde disparaît, l’exil n’est plus, et c’est la patrie. La première et la dernière communion de la terre sont voisines de l’éternelle : elles sont toutes les deux sur les frontières du temps. Dieu a voulu que vous fissiez cette rencontre avec votre grand-père dans ce lieu même où il l’a entrevu, pour vous donner un nouveau gage de vos communes destinées. Le ciel n’étant qu’une communion sans fin, ceux qui communient sur la terre sont les convives que Dieu appelle et convie quelques jours au festin de ses élus. Le vieux de Larralde se doit réjouir à cette heure, en vous voyant approcher du banquet où il est déjà assis. Il sera de votre fête, quoiqu’invisible. Il n’y a pas de distance qui puisse séparer les âmes, et celles qui nous ont été unies pensent à nous, nous voient dans l’essence divine, sont présentes autour de nous, surtout quand nous approchons de Dieu, car ne changeant pas de nature en passant d’une vie à l’autre, elles ne sauraient changer de sentiments. Si notre amour inconstant sur la terre, troublé par mille fantômes, est souvent infidèle, le leur désormais fixé dans l’éternel amour y puise une plus grande étendue et une constance inébranlable.

Si notre mémoire trop souvent oublieuse nous fait perdre de vue ceux-là même que nous aimons le plus ici bas, parce qu’ils ne sont pas là sous nos regards, qui nous parlent et qui nous entendent, la leur, se confondant avec la mémoire de Dieu qui n’est pas proprement une mémoire, un souvenir, mais une vision perpétuelle, une présence de toute chose, ne peut nous oublier : on n’oublie pas ceux que l’on voit sans cesse. Ce n’est pas quand les âmes entrent dans une vie parfaite qu’elles perdent leurs sentiments les plus purs, et que les liens sacrés se brisent. Une vie plus haute, plus d’amour, développe en elles l’amour pour ceux qu’elles ont aimés sur la terre, et avec l’amour augmente leur désir de s’unir à nous, puisque l’amour est un principe d’union. C’est pourquoi, je vous le dis en vérité, en m’appuyant sur ma raison et sur ma foi, votre grand-père sera le convive invisible de votre fête.

Pendant que le bon Curé parlait ainsi, tous les cœurs attendris étaient dans une émotion profonde. L’ombre du vieux de Larralde leur apparaissait dans un nimbe lumineux, les mains et les lèvres chargées de bénédictions et de grâces, qu’il répandait avec plus d’abondance sur Ellemoun et Mayalena. Aussi, ce soir-là, la veillée fut longue, car les longs entretiens diminuent les rigueurs de l’attente 174. Ellemoun, malgré la fatigue qui l’accablait, voulut que la communion à la parole de Dieu qui jaillissait des lèvres de son ministre allât jusqu’à l’heure de sa communion à la personne du Christ, afin que, disait-il, enivré de l’une, il fût mieux disposé à recevoir l’autre : « Que le jour nous surprenne dans ce régal de la pensée et du cœur ; assez d’autres passent leurs nuits dans les futiles jouissances et dans la débauche. Parlez, ô pasteur de nos âmes, parlez, nous sommes avides de vous entendre encore. Nos pères de Gastambide et de Larralde nous ont montré combien Dieu a été attentif à nos aspirations et à l’appel de notre nature en se donnant à nous de la manière qu’il se donne. Ils ont découvert en nous des tendances qui justifient l’action divine. Mon père Gastambide nous a dit que l’Eucharistie en tant que banquet d’adieu, telle que notre Sauveur l’a instituée, s’harmonise merveilleusement avec les exigences de notre nature, parce que c’est un repas d’adieu où celui qui part se laisse à ceux qui restent et perpétue sa présence parmi eux, et que la nature au moment des adieux suprêmes réclame le don mutuel de ceux qui se séparent. Notre père Larralde, à son tour, nous a fait aller plus avant et nous a montré l’Eucharistie, comme union personnelle de Dieu avec l’homme. Si l’Incarnation est le don universel, l’amour général de tous les hommes, la communion, c’est le Christ devenu l’ami propre de chacun, c’est le médecin qui va de lui-même soigner les plaies de son malade. Or, la nature réclame de l’amitié qu’elle ne soit pas générale mais individuelle, du médecin, des soins particuliers, et se rapportant au tempérament de chacun. C’est pourquoi la communion répond au secret penchant du cœur de l’homme qui veut un ami propre et des soins personnels.

Il nous a parlé encore des deux communications de Dieu à l’homme : l’une de sa parole, l’autre de sa personne, et dans une comparaison frappante nous avons vu que la prédication est l’Incarnation de la parole de Dieu et que la Pénitence en est l’Eucharistie.

À vous, ô pasteur bien-aimé, aujourd’hui persécuté pour le Christ, d’achever ce que nos pères ont si bien commencé et de nous dire, quelques-unes de ces vérités si belles, qui éclairent, qui élèvent, éblouissent l’intelligence, animent et échauffent les cœurs, afin que nous soyons prêts à recevoir dignement l’auteur de ces merveilles saintes, notre ami, notre médecin et à la fois notre Dieu.

 

LE PRÊTRE

 

Comment vous puis-je refuser une si douce faveur, mon enfant, dès lors que la demande que vous m’en faites témoigne des heureux fruits que vous en tirez. Il est encore un autre principe que nous portons, une tendance de notre nature qui sert à nous faire entendre ce mystère. Le but de tout amour est l’union, et une union d’autant plus profonde que l’amour qui nous y presse est plus grand. Quand deux âmes s’aiment, elles se cherchent, et veulent toujours être ensemble : toutes les séparations, si courtes soient-elles, leur sont cruelles. Et certes, mes enfants, ce n’est pas devant vous que je dois insister sur ce principe et sur cette inclination ; vos deux cœurs penchés l’un vers l’autre vous les ont démontrés avant moi. Combien de fois ne vous ai-je pas vus entre les bras de votre mère. Combien de fois n’ai-je pas été témoin des efforts qu’elle faisait pour s’unir à vous, et pour ne s’en séparer jamais. Elle vous prenait tour à tour sur son sein, elle vous caressait, elle vous embrassait, et peu à peu, s’excitant elle-même par ses propres tendresses, elle vous pressait sur sa poitrine, enivrant ses yeux de vos regards réjouis, et ses lèvres de baisers innocents. Si elle vous voyait malades, ou si elle redoutait quelque danger de séparation, elle ne respirait pas, elle ne parlait pas, elle vous contemplait en silence, et elle mettait tant de transports dans ses étreintes qu’elle semblait vouloir fondre vos deux vies dans la sienne ! mais sa puissance n’égalant pas son amour, elle n’en pouvait réaliser les désirs ni satisfaire le penchant.

Or, mes bien-aimés, qu’est-ce que l’amour d’une mère, auprès de l’amour de Dieu : autant l’infini est au-dessus du fini, d’autant l’amour de Dieu surpasse celui d’une mère. Et si l’amour tend à l’union, comme à son effet naturel et à une union dont la profondeur égale l’amour, je vous laisse à penser à quelle union l’amour divin doit pousser la puissance divine. Ah ! ce n’est pas l’union que cet amour doit produire, mais l’identification, la fusion de deux êtres dans un seul ; car l’identification, ne faire qu’un, c’est l’union suprême, c’est la perfection dernière où l’amour puisse aller. C’est pour ce motif que nous contemplons cette fusion, cette identification des trois personnes divines en un seul Dieu, dans l’auguste mystère de la Trinité. Les trois personnes divines ne doivent faire qu’un seul Dieu, et la raison humaine ne peut pas concevoir qu’il en soit autrement, dès lors qu’elle se trouve en présence d’un amour infini qui va du Père au Fils, et du Fils au Père, et que l’effet nécessaire d’un amour infini est l’identification, la fusion dans l’unité, qui est l’infini de l’union.

Mais l’amour de Dieu, mes enfants, passant du ciel à la terre, ne change point de nature : il est toujours le même, aussi bien lorsqu’il s’échange dans le sein de l’éternité entre les personnes divines, que lorsqu’il s’abaisse sur sa créature. C’est pourquoi, Dieu ayant aimé les hommes, les a aimés jusqu’à l’extrême, c’est-à-dire d’un amour sans borne. C’est pourquoi aussi cet amour lui devait inspirer une union proportionnée à sa grandeur, c’est-à-dire l’identification avec sa créature. Aussi le fait-il. « Prenez et mangez, vous dit-il, ceci est mon corps, mon sang, ma divinité. Prenez et mangez, et mon corps sera votre corps, mon sang sera votre sang, mon âme sera votre âme, vous et moi ne ferons qu’un, de manière que, comme je disais à mon Père : « Mon Père, vous et moi, ne faisons qu’un. » Vous puissiez-vous écrier avec autant de vérité : « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi. »

 

DE GASTAMBIDE

 

Oui, il est vrai, Dieu nous a aimés jusqu’à l’extrême, et il nous en a laissé un témoignage qui ne laisse aucun doute sur ce que vous nous dites, ô pasteur de nos âmes. Ce que notre amour nous inspire et recherche sans l’atteindre, le sien, dont la puissance est sans mesure, l’accomplit. Il répond ainsi à l’appel de notre cœur bien mieux que nous-mêmes, et donne dans l’amour de la terre et dans ses exigences, la justification éclatante de ce qu’il réalise par la communion. Il suffit donc, ô pasteur des âmes, de considérer l’amour divin et sa puissance, de les mettre en rapport avec nos aspirations elles-mêmes pour reconnaître que Dieu est aussi touchant que raisonnable dans ses mystères. La raison conclut de ce que vous avez dit, Dieu l’a pu, et le cœur ajoute : Donc il l’a fait.

Voici le jour déjà : le soleil enveloppe de ses feux la cime de l’Axulay et ses rayons brisés par les branches et les troncs de nos arbres divergent en longues gerbes lumineuses, sur la terre encore sombre. Il n’y a pas une branche dans nos chênes et nos châtaigniers, pas une fleur dans nos buissons qui n’ait son oiseau qui le chante et le salue. C’est l’aurore de la fête qui commence sur la terre et finit dans les cieux. »

Il dit, et bientôt cette chambre jusque-là désolée se ranima et prit un air de fête, à la lueur des flambeaux de l’autel rustique qu’on y avait élevé. Cet autel disparaissait sous la mousse et les fleurs odorantes que la main de Gachucha y avait suspendues. Les festons et guirlandes de rameaux, de buis, d’aubépines et de chèvrefeuilles couvraient les murs. Les poutrelles et les planches de la voûte disparaissaient derrière les couronnes de lauriers qu’on y avait pendues, et le sol sous la jonchée de roses, de jacinthes, de violettes et de lis qui répandaient un parfum exquis. Les plus riches étoffes depuis longtemps tenues en réserve dans l’armoire faisaient le fond de toutes ces verdures : le linge le plus fin tissé par les doigts habiles de l’Amatchi de Larralde servait pour la première fois à l’autel. La lumière discrète des lampes soupirait en vacillant parmi les fleurs, et annonçait le mystère de douleur qui allait se renouveler au milieu de tous ces atours de fête. Tandis que le pasteur des âmes préparait et ornait les cœurs d’Ellemoun et de Mayalena, y entretenait par ses discours la flamme vive de l’amour, Gachucha, aidée des deux grand-mères et des mouthils, avait tout préparé pour le sacrifice. Le sacrifice commença en pleine aurore, et aux mille chants des oiseaux qui la saluaient, et formaient ainsi le concert de la communion. Les deux familles y assistaient et avec elles quelques amis et parents d’Aïnhôa et de Sare avertis secrètement.

Une première communion est toujours un sourire du ciel à la terre, un parfum de l’Éden venant caresser les peines nombreuses de la vie : mais celle-ci empruntait aux circonstances et aux deux adolescents qui la faisaient une solennité grave et touchante qu’on ne saurait définir. Telle devait être la communion des premiers chrétiens, des Agnès et des Cécile, dans l’ombre des Catacombes. Cette montagne de verdure, image du Thabor, bientôt transformée en Calvaire. Ces couronnes suspendues sur les têtes, ces draperies élégantes, ces festons qui souriaient parmi tant de sujets de tristesse et de larmes. Ces fleurs, ce jardin, qui rappelaient celui de l’agonie du Sauveur. Ce silence solennel, ce recueillement où l’on n’entendait que les chœurs de la feuillée touffue se répondant d’un arbre à l’autre, du buisson au bois, de la montagne à la vallée. Ce prêtre persécuté qui demain peut-être portera sa tête sur l’échafaud, et qui aujourd’hui unit son sacrifice au Dieu qui s’immole en ses mains. Ces flambeaux de l’autel, cette chambre funèbre transformée en chapelle, cette messe célébrée dans l’ombre et dans la solitude en pleine tempête, comme dans un vaisseau battu par l’orage. Ce bonheur présent se venant greffer sur tant d’épreuves passées, parmi de si douloureuses perspectives de l’avenir. Tous ces contrastes et ces harmonies réunis formaient un tableau si vivant, si expressif que tous les sentiments de joie et de tristesse se heurtaient dans les cœurs qui en étaient les témoins. L’allégresse et l’accablement, la paix et l’agitation s’y livraient combat, et triomphaient tour à tour en faisant couler des larmes de leurs sources opposées. Les âmes étaient ainsi tournoyées dans ce remous des flots contraires, et s’y débattaient avec ivresse et douleur. L’ombre de de Larralde présidait au festin et faisait raison à tous les convives.

Ellemoun et Mayalena n’étaient plus sur la terre. Leurs pensées étaient si haut élevées et plongées dans l’amour de Dieu, qu’elles ne semblaient plus tenir à leur enveloppe mortelle. Un coup de plus, elles s’en détachaient pour toujours, comme un fruit déjà trop mûr se détache de sa tige pendante. Leurs larmes et leurs prières se confondaient dans le même amour, et dès qu’ils purent se regarder au sortir des mystères accomplis, ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre et ils s’embrassèrent.

Oh ! s’écriait Ellemoun en pleurant, que nous sommes malheureux de revenir à la terre après avoir goûté combien le Seigneur est doux ! » Et Mayalena soupirait à l’oreille de son frère : « Je comprends, je comprends, disait-elle maintenant, pourquoi ceux qui jouissent de Dieu n’en reviennent jamais. Il y fait trop bon, et aucune pensée ne les peut détacher de la vue qui les absorbe pleinement ; car ils y voient ceux qu’ils ont le plus aimés sur la terre et qu’ils y ont laissés ; ils en jouissent au sein de Dieu plus que dans notre exil. Ainsi notre grand-père jouit bien plus de notre présence auprès de celui qui est immense et dans lequel nous nous mouvons, nous vivons et nous sommes. Je comprends maintenant le mot de saint Paul qu’on nous a si souvent répété : « L’œil de l’homme n’a rien vu, son oreille n’a rien entendu qui puisse être comparé à ce que Dieu réserve à ses élus, puisque nous qui n’avons eu en ce jour qu’un pâle reflet du ciel, une lueur échappée de l’astre qui y luit, nous ne savons pas exprimer ce que nous éprouvons, puisque notre bonheur est si grand que nous ne savons le dire, que serait-ce donc s’il l’eut été encore davantage ? »

En parlant de la sorte, Mayalena essuyait les larmes qui tombaient de ses yeux et ne pouvait se lasser d’embrasser son frère. Dieu avait couronné son amitié vive pour son frère en y mettant le sceau de son amour ; car rien ne développe avec plus de vigueur le dévouement et l’affection que la première communion. Ce sacrifice d’un Dieu qui pousse son amour jusqu’à dépouiller sa divinité, qui, après s’être immolé, se donne à l’homme sans réserve, réveille tous les sentiments généreux qu’il y a dans le cœur de l’homme. On y éprouve comme un besoin de se dévouer. Que l’homme s’oublie lui-même devant Dieu, c’est le fini qui se va perdre dans l’infini : mais que Dieu s’oublie, s’anéantisse par amour pour l’homme, cela passe l’imagination et inspire tous les dévouements et tous les sacrifices. Et quand deux âmes se rencontrent dans cet océan sans rivage, elles éprouvent une délicieuse quiétude, une sublime tranquillité, elles s’y laissent porter au gré des flots des suaves tristesses et des saints enivrements.

La certitude et la sécurité étant les bases que recherchent les sentiments humains, l’homme leur trouve un refuge dans les sentiments religieux qui seuls ne manquent jamais de certitude. L’amour ne se croit en sûreté que par sa similitude avec l’amour divin. L’astre du jour dardant ses rayons sur la mer, en aspire les eaux, les épure, les élève en vapeurs diaphanes, au travers desquelles il transparaît toujours, puis les laisse retomber pures et limpides en pluies fécondantes sur la terre.

L’amour divin est le soleil qui, à son contact, absorbe l’amour humain, le purifie, le dépouille de tout alliage trompeur, l’élève pour le faire retomber sur l’être chéri et aimé en sacrifices et en dévouements sans mesure. S’il est certains faits, minimes en eux-mêmes auxquels mille petites circonstances antérieures donnent une portée immense, en résumant le passé, en le rattachant au présent et à l’avenir. S’il est en amour de ces clous d’or épars dont parle Bossuet et où se rattachent mille souvenirs doux et précieux au cœur, la première communion, quand elle survient au milieu de l’amour de deux êtres innocents, c’est le clou de diamant qui porte les plus sublimes élans qu’une créature puisse éprouver pour une créature, et dont l’éclat illumine toute la vie et efface tout autre éclat.

On dit souvent que l’amour divin détruit l’amour de l’homme ; rien n’est moins vrai ; car celui-là aime vraiment son semblable qui a su aimer son Dieu, parce qu’il y puise un principe d’abnégation désintéressée. L’amour divin devient pour tout autre amour une lentille qui l’épure au passage, le rend plus ardent, plus vif et plus profond. C’est un feu qui dévore et consume l’ami pour son ami, l’amant pour son amante.

Ellemoun le sentit, ce feu ; un attrait nouveau et saint vint couronner sa bien-aimée. Mayalena lui paraissait encore plus belle, plus digne de son cœur et de ses hommages, parce qu’il la voyait désormais à travers l’amour divin dont il était rempli et que cet amour porte avec lui l’esprit de sacrifice, de dévouement à l’être aimée, une vénération, un culte pour elle. Son cœur était un vrai sanctuaire où résidait Mayalena, où il lui brûlait sans cesse l’encens de sa tendre affection. Il l’aimait pour elle-même à l’exemple de Dieu. Ah ! c’est qu’il faut que la vénération, le respect se mêle à l’amour pour le conserver intact et toujours dévoué. On n’en doit pas ravaler l’objet ! Combien de fois l’homme n’a-t-il pas expérimenté cette vérité que l’amour s’abaisse par l’abaissement de son objet. Tant que l’amour reste au cœur sans se mêler à la chair, tant qu’il est pur, il augmente sans cesse : il ne demeure stationnaire et ne descend qu’au contact de la chair qui réduit tout à sa mesure toujours étroite. Le jeune amant encore libre de ses sens est en adoration devant son amante. Il lui voue un cuite, il se sacrifie, il s’immole ; mais à peine l’a-t-il touchée, à peine en a-t-il senti les étreintes, il se ressent de la fange où il s’est plongé ; son amour s’arrête dans son essor, ses ailes s’alourdissent, il n’est plus libre ; il est esclave de son esclave ; ses élans tombent avec ses ailes ; sa générosité se mesure ; il calcule ses sacrifices et non ses plaisirs ; la chair se cherche elle-même et réduit tout à sa mesure.

C’est pour ce motif que Joseph Pagnon, épris dans son âme d’artiste de la beauté d’une fille qu’il avait connue et aimée, lui disait souvent : « Oh ! si tu savais comme tu es belle, tu resterais toujours pure ; car la pureté est le sel divin qui conserve l’amour et la beauté. Ellemoun et Mayalena avaient puisé ce sel dans le Dieu des vierges qu’ils reçurent, et sous la garantie qu’il donnait à leurs cœurs, ils se livraient sans contrainte aux douceurs ineffables de s’aimer sans réserve. Ils le pouvaient certes ; rien de terrestre n’entravait les liens qui les nouaient tous les jours davantage.

Ellemoun s’asseyait au pied de Mayalena. Il la regardait d’un regard qui cherchait à découvrir, à travers la transparence des traits de son visage, les traits encore plus beaux de son âme. Pour lui, Mayalena était l’idéal des beautés que son cœur avait conçues et rêvées ; aucune fille ne lui était comparable ; aucune n’avait l’éclat de ses yeux, la soie d’ébène de sa chevelure qui couvrait un cou de cygne, l’ivoire de ses dents, le corail de ses lèvres, le velouté de ses cils d’où sortaient les flammes vives de ses regards, la finesse de sa taille, la majesté de son front, l’élégance de son port. Sa voix lui était une musique qui emplissait ses oreilles de douces harmonies, et quand sa bouche qui distillait la grâce et la bonté laissait tomber en son cœur une parole d’amour, il était prêt à rompre, comme le cristal le plus pur au contact d’un lingot d’or coulé vif et enflammé du creuset où il s’est épuré.

L’amour est un trésor de souvenirs et quoique celui d’Ellemoun en fût rempli, il y ajouta les perles les plus précieuses. Toute sa puissance d’aimer se concentra sur Mayalena ; elle devint le principe de toutes ses pensées. Ellemoun l’aima avec une force, une constance, une cohésion qui faisait d’elle la substance même de son cœur, celle sur laquelle tombaient les flots divers de son dévouement et de ses sacrifices, comme les vagues de la mer sur le sable doré de la grève. Néanmoins, malgré sa force et-son étendue, son amour était tranquille et reposé. Il n’avait rien de ces éclats, de ces jaillissements, de ces soubresauts, de ces troubles que porte la passion et qui sont une source d’agitation et d’inquiétude. Il ne reposait pas sur la beauté extérieure, et partant, il n’en avait ni la fragilité, ni les changements. Il avait un fondement plus haut, plus assuré ; il s’appuyait avant tout sur Dieu et sur la beauté morale qui seuls lui donnent une durée éternelle.

De là, cette douce quiétude dans la possession de sa maïtea, et la certitude de la garder toujours. Son amour n’avait pas sans doute ces élans de générosité, ces entraînements où l’on ne monte que par bonds ; mais aussi il était bien éloigné de ces retours que l’Écriture appelle si bien Inconstantia concupiscentiae. Ce n’était pas le torrent échevelé et désordonné qui descend avec fracas le flanc de la montagne, débordant ses rives, bondissant en furie, sur les rochers muets, les entraînant parfois dans son cours, déracinant les arbres et semant partout la dévastation et le deuil ; c’était le fleuve paisible dont les eaux roulent silencieuses dans leur lit bordé de fleurs, et répandent l’abondance et la fertilité dans les champs qu’elles arrosent.

Après cette fête de l’amour célébrée en commun à Biitchienea, la vie y reprit sa trame ordinaire de travaux des champs et des soins domestiques ; mais ce ne fut pour Ellemoun et pour Mayalena, que l’aurore d’une existence nouvelle dont le crépuscule devait avoir des teintes si sombres et si tristes. Ces enfants ne guettaient tout le jour que l’occasion de se dévouer l’un à l’autre, de se dire leur affection et de s’en donner mille et mille tendres et doux témoignages.

Si Ellemoun se rendait aux champs, il en revenait le soir les mains chargées de présents que l’industrie du cœur lui faisait découvrir sur son chemin. Tantôt, il dépouillait les arbustes et les arbres des fruits les plus doux de la saison nouvelle, dont il portait les primeurs à sa bien-aimée ; tantôt, il cueillait des fleurs dans les prés, au bord des ruisseaux, et sur les haies touffues, il faisait une gerbe de lychnis, de coquelicots, de pervenches, et de myosotis, qu’il nouait avec le chèvrefeuille, et l’offrait le soir à sa sœur. Mais Mayalena avait hâte de l’aller déposer au pied de l’autel toujours dressé dans la même chambre. C’est ainsi qu’elle rapportait tout à Dieu. Elle ne recevait rien de son frère, pas le moindre sentiment de tendresse, qu’elle ne le retournât à celui qu’elle disait en être la source délicieuse et surabondante. L’hiver, quand la terre n’avait plus rien, que les prairies étaient tristes et désolées, qu’aucun fruit ne pendait aux arbres, qu’aucune fleur n’émergeait de l’herbe maussade, Ellemoun semait à tous les buissons, le matin en s’en allant au travail, ses reglinglettes, ses réseaux, tous ses lacets et ses lacs pour attraper les oisillons en quête d’un grain de mil, et il entrait le soir comme un chasseur qui aurait couru tout le jour, et déposait sa riche capture dans le sein de sa sœur. Celle-ci, attentive à tant de soins constants et délicats, faisait deux parts de ces aimables présents : celle de Dieu qu’elle donnait aux malheureux et celle de son cœur qu’elle destinait à son frère. Formée à l’école de sa mère, elle lui préparait tous les soirs quelques mets abondants et agréables, où elle mettait tout son art : de la sorte, elle lui rendait les produits de sa chasse, les lui accommodant au goût qu’elle lui connaissait. Ainsi s’écoulait la vie paisible de ces deux enfants, tandis qu’ils prenaient de l’âge et arrivaient à la plénitude de leurs charmes et de leur beauté. Rien n’était si agréable à la vue et au cœur que le spectacle de ces deux incarnations de l’amour, s’immolant, se dévouant l’un à l’autre, chacun n’ayant d’autre agrément que celui qu’il donnait. Tout en s’aimant et par leur amour, ils s’animaient à la vertu et au bien. Leur ambition était de se répandre en bienfaits de toutes sortes autour d’eux et au dehors. Un pauvre ne pouvait passer à Biitchienea qu’il ne s’en retirât les mains pleines. Un fugitif de la terrible tourmente y trouvait un refuge contre la persécution. Le curé surtout était l’objet de leurs sollicitudes et de leurs soins dont l’assiduité tendait à lui adoucir les rigueurs de son infortune. De quelque côté que vint l’injure et la calomnie, Ellemoun était prompt à les relever et à les repousser avec colère dans la gorge de celui qui les avait conçues. Il était prêt à tout sacrifier, même sa vie, pour la défense du juste persécuté, et souvent les élans généreux de son âme, qui perçaient et se donnaient carrière dans ses paroles, émouvaient l’âme du saint vieillard et lui arrachaient des larmes.

Cependant, la Révolution sévissait avec vigueur ; elle avait lancé ses séides, et répandu sa tyrannie jusque dans les hameaux les plus ignorés. Le district d’Ustaritz recevait ses ordres de la Convention et les transmettait aux villes et villages d’alentour.

Ici, arrêtons-nous un instant, me dit mon berger, interrompant son récit : il faut que vous sachiez ce qu’a été la Révolution dans nos campagnes et nos paisibles villages. Par le contraste de l’agitation, du trouble et de la haine qu’elle y a semés, avec le calme, le bonheur de la vie intime qu’on y menait jusque-là, vous comprendrez ce que les Euskaldunaks ont perdu. Du reste, comme il faut à chaque tableau un fond qui le fasse ressortir, il faut à l’histoire de ces deux enfants un milieu où elle se déroule naturellement. On ne peut isoler deux existences de l’existence commune de telle sorte qu’elles ne s’y mêlent jamais, et puisque l’Euskal Herria lui-même a subi la commotion formidable qui en a ébranlé les fondements, la moindre petite chaumière aura sa part de trépidation morale. Jetons, s’il vous plait, un regard autour de nous.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVII

 

DONIBANÉ

 

Non laetior alter.

Il n’en fut pas de plus joyeuse 175.

 

Jaunetan gohorena ez deusetik jauntua.

Le plus cruel des seigneurs

est celui qui de rien est parvenu à l’être.

(Proverbe basque.)

 

Voyez-vous là-bas, au loin, une petite ville qui baigne voluptueusement ses pieds dans la mer bleue ? C’est Donibané Lohitzun, l’antique baronnie de Guienne, Donibané la noble, la vaillante, la franche, la joyeuse. Il me semble parfois entendre d’ici les éclats de sa voix avec le murmure de ses flots. Audacieuse jusqu’à la témérité, elle a voulu mille fois braver le courroux de l’Océan, comme elle a bravé les plus hautes puissances de la terre. Elle a pu se présenter à Napoléon Ier lui-même, portant encore à son front la fière inscription qui résume sa valeur et son courage Invincibili invicti 176. Aujourd’hui elle se recroqueville le plus qu’elle peut : repoussée par la mer, elle se retire plus loin sur les marais qu’elle comble pour s’y étendre, comme on jette de la paille sur la terre détrempée et des fleurs afin de s’y reposer ensuite. Elle gagne les hauteurs de Bordatchoa, et de Aise-Errota, sème de coquettes maisons sur tous les sommets, d’où elle jette un défi moqueur aux vagues furieuses qui s’avancent, parfois crinière au vent, semblables à une cavalerie ennemie qui prend tout l’horizon, qui se précipite, et bondit sur ses digues, dans un nuage de poussière blanche. Oh ! qu’elle est belle, Donibané, ainsi répandue, sur les flots, sur les collines vertes, sur les falaises rocheuses, sur les rives de la Nivelle, et poussant sa tête radieuse et pleine de chansons jusque sur les flancs des Pyrénées ! On ne saurait la voir un jour sans se prendre de passion pour elle ; car elle réunit en un assemblage charmant les plus beaux spectacles de la nature.

Voulez-vous jouir de la mer, assister au jeu si varié de ses flots ? Asseyez-vous sur la pointe de Sainte-Barbe qui s’y avance ; vos yeux embrasseront l’immensité, votre âme s’y bercera avec volupté, vous n’aurez devant vous que l’onde, encore l’onde, toujours l’onde, et le ciel. Si elle est calme et recueillie, tantôt vous la verrez d’un bleu azuré qui se confond au loin avec le ciel, tantôt d’un vert tendre, suivi d’un vert plus sombre, puis d’un vert glauque, semblable à une immense plaine de prairies mobiles et de champs de luzerne. Tout à coup un bruit frappe votre oreille et ramène vos regards de l’horizon où ils se baignaient jusqu’auprès de Sainte Barbe : le vent vous porte la poussière de l’écume des flots qui vous enveloppe d’une odeur d’algues vertes. C’est une vague qui s’est précipitée dans l’antre profond des rochers, pour bondir, et s’en retirer en grommelant. La voilà qui s’en retourne furieuse et ondulante ; elle rencontre en chemin une autre vague, et se prend de querelle avec elle ; toutes deux se heurtent, se brisent et s’affaissent en courbes écumeuses.

Tout à l’heure vous croyiez voir des champs de verdure, qui se mouvaient : maintenant ce sont des montagnes qui se forment, se déforment ; ce sont des vallons sombres qui s’allongent, puis s’élargissent peu à peu pour aller se confondre avec la plaine liquide. Sur cette plaine, voici deux vagues, trois vagues, qui glissent d’abord, puis s’élèvent en rangs pressés, montent, montent, s’élancent en écumant sur les rochers, passent dessus, puis enfin se jettent contre les flancs recourbés de la digue. Alors elles rugissent, bondissent jusqu’aux nues, tantôt en gerbes divergentes, tantôt en éventail de flocons blancs, où le goéland se balance, tantôt comme une neige qui sort des flots irrités et couvre tout le mur de la jetée. Vous resteriez en admiration devant ce spectacle tout le jour, des mois et des années entières, vous n’en épuiseriez jamais les variétés infinies, car nulle vague ne ressemble à la vague qui précède, nul jaillissement d’écume ne s’élève à la même hauteur que celui qui a lancé avant lui sa fusée, ou sa nappe nuageuse.

Êtes-vous fatigué de la mer ? Tournez-vous à la même place où vous êtes, sur la colline de Sainte-Barbe, du côté de la terre, vous voilà en face des Pyrénées. Donibané qui s’étend à vos pieds vous regarde de toutes ses croisées ouvertes. Elle est si curieuse, si avide de tout voir !

De jolies collines s’élèvent derrière, et vous montrent leurs bois touffus, leurs bouquets de chênes et de châtaigniers, leurs prairies riantes et leurs moissons dorées ; puis la Rhûne, la gracieuse Rhûne dont la tête fine plonge dans les nues, vous présente ses flancs noirs et rocheux, et les autres filles des Pyrénées plus petites, qu’elle entraîne avec elle vers l’Espagne. À droite les autres sommets se dressent qui dentellent le ciel. À gauche, c’est la plaine d’Ascain avec la Nivelle qui l’arrose, et qui dans mille détours sinueux entre ses rives fleuries scintille au soleil comme une ceinture de diamants. Gravissez tour à tour les sept collines qui entourent Donibané : chacune d’elles vous donnera un spectacle nouveau. J’avais donc raison de vous dire que Donibané offrait au cœur de l’homme les plus beaux spectacles de la nature.

Dieu a été prodigue envers elle ; il l’a comblée de ses largesses. Cependant, mon ami, si Donibané a conservé ses splendeurs et ses grâces physiques, son front est découronné de l’antique agrément de sa beauté morale. Et de même qu’on éprouve un désenchantement, une déception lorsqu’en face d’une beauté dont on était ravi, on s’aperçoit à l’un de ses sourires que la bouche est déformée et que les dents sont noires et pourries, de même on est cruellement désenchanté quand au contact de Donibané après quelques heures d’observation, on remarque qu’elle n’est qu’une ombre vaine d’elle-même. Depuis le jour où elle a cessé d’être une République noble et franche sous la tutelle des rois de France, elle a répudié sa gloire et ses grandeurs passées. Mais, mon ami, vous connaissez son histoire mieux que moi, vous êtes vous-même de Donibané, je crois : votre langage et votre accent vous trahissent. Mon père me disait que Donibané avait été jusqu’à imposer ses lois à des puissances redoutables, est-ce vrai ? Contez-moi ce que vous en savez, puis, je reprendrai mon récit des deux enfants dont la vie douce et simple a pour vous tant de charmes, et ils se trouveront ainsi placés par vous dans le milieu où ils doivent continuer et peut-être terminer leur existence.

– Je le veux bien, mon brave berger, je le veux bien, car vous pourrez ainsi vous reposer et prendre haleine. Apprenez donc ce que Donibané était au temps de sa noble république, et vous comprendrez, encore que vous le sachiez déjà, ce qu’elle a perdu. Ses titres nobiliaires, il les faut tirer de l’oubli et les lui mettre sous les yeux, afin que leur vue lui rappelle sa noblesse et son indépendance et l’incite aux vaillantes vertus qui les lui avaient acquises. Vraiment elle a trop oublié, Donibané. Elle a oublié ce fameux pilote qui sortit de son sein et fit la découverte du cap Breton ou de Bacalaos, avant Colomb. Elle a oublié les d’Haristague, les de Somian et les d’Ansogarlo qui en 1556 s’emparèrent dans les Indes d’une possession du roi d’Espagne, et en emmenèrent les habitants prisonniers.

Elle a oublié ce brave marquis d’Haramboure auquel Henri IV écrivait si familièrement : « Haramboure, pendez-vous de ne vous être pas trouvé près de moi en un combat où nous avons fait rage : mais non pas tous ceux qui étaient avec moi. « Adieu, borgne – Henri-Dijon 13 juin 177. »

Elle a oublié ces braves capitaines dont les noms seuls sont bravoure et intrépidité, et qui s’illustrèrent dans le nord près du Spitzberg ; et les Lohobiague et les d’Arretche, et les d’Hirigoyen et les Haristeguy qui revinrent vainqueurs des Rochelais, faisant flotter au vent le pavillon noir et rouge de Donibané, avec son navire d’or sur fond de gueules et ses trois coquilles d’argent en pointe 178.

Elle a oublié les Chabat de Lohobiague, et les Augerot de Lasson qui portèrent bien haut son nom sur les mers lointaines. Elle a oublié les de Chibau, à la munificence desquels elle doit son hôpital et sa chapelle, et Martin Sopite, son corsaire habile et intrépide qui inventa le moyen de fondre la baleine en pleine mer, et que de Choiseul lui-même complimenta de sa valeur.

Elle a oublié Jean Peritz de Haraneder que Louis XIV créa vicomte de Jolimon et dont le fils cadet devint comte de Macaye, et les Jalday, et les Larralde d’Ornoague, et les Alexandre de saint Martin, et les Ducomte, et l’intrépide corsaire Cépé.

Elle a oublié les Jean d’Olabaratz, chevalier de saint Louis, et d’Etcheverry qui fit l’expédition des Moluques et auquel le roi donna la Croix de saint Louis avec cette noble devise : Virtute et animo ditavit Galliam : Il a enrichi la France par sa valeur et son courage.

Elle a oublié tous ces noms illustres, et bien d’autres encore dont je ne me souviens pas : que dis-je, elle a même oublié son propre nom si plein de gloire, en ces jours d’aberration et de délire, pour prendre celui de Chauvin-le-Dragon, et cela par une délibération municipale 179.

C’est ainsi que plus tard encore elle oubliera les noms illustres des Dornadéguy, des Larreguy, de Pellot, Lermet, Dermit, et Etchebaster, si renommés à l’abordage, pour ne se souvenir que d’un Courtade et d’un Garat d’Ustaritz ou plutôt de Bayonne sa rivale 180 ; d’un Garat serviteur de tous les régimes au pied desquels il s’est roulé, pour mendier une magistrature quelconque, d’un Garat qui avait fait litière de toutes les libertés de l’Euskal Herria 181. Cependant, vous le savez bien, les noms des tyrans de la Révolution ne peuvent rappeler aux Euskaldunaks que leurs libertés perdues. Donibané moins que toute autre aurait dû l’oublier, car toutes ses gloires, sa prospérité, sa richesse, elle les devait à la monarchie qui loin de peser sur elle, la conservait en République libre et franche. Ses privilèges ont vécu autant que la royauté, constituant en sa faveur une exception aussi remarquable qu’avantageuse 182. Encore si elle eut eu à se plaindre, comme d’autres provinces, d’être pressurée, exploitée par les nobles et les seigneurs, on comprendrait son attitude nouvelle : mais loin de subir la loi commune, elle se déroba toujours à la domination des princes et gentilshommes. Ni gens à castels, ni seigneurs étrangers qui y voulurent élever leurs châteaux forts ne purent imposer leur pouvoir. Les paysans Euscariens opposaient sans cesse leur noblesse d’origine, qui remontait bien autrement loin, à leurs titres et à leurs blasons de la veille, car la noblesse est une descendance d’aïeux libres comme la roture est une descendance d’aïeux esclaves. Toute noblesse nouvelle qui venait s’implanter dans le noble pays du Labourd n’en put dominer la fierté ; et la paroisse populaire vécut indépendante aux pieds des châteaux d’Urmendie, d’Urtubie, et de Jean-de-Saint Pée 183. Les Basques, organisés en hermandad ou fédération populaire, dit Cenac de Moncaut, se maintenaient sur le pied d’égalité vis-à-vis des gentilshommes et officiers royaux, et donnaient le rare exemple d’un peuple libre, gardant des formes qu’on peut qualifier de républicaines au milieu d’une société universellement féodale 184.

Il suffit de parcourir encore aujourd’hui les vallons fertiles et pittoresques du pays basque, dépourvus de toute trace de castel et de fortification féodale et municipale, pour rester convaincu de l’absence de toute domination seigneuriale ; de toute organisation bourgeoise, de tout privilège de localité. La liberté y régna constamment sur la plus large base : et le problème si difficile de l’égalité résolu depuis l’époque cantabre s’y maintint sans altération 185.

À ces mots, les deux yeux du Berger qui étaient encore fixés sur Donibané, qu’on admire si bien du haut du mont Axulay, s’emplirent de tristesse : de grosses larmes coulèrent silencieuses sur ses joues, et ses lèvres murmurèrent : « Ah ! que nous avons perdu !!! » Et l’œil toujours sur Donibané il l’apostropha en ces termes : « Tu n’es plus au temps où tu envoyais aux assemblées des nobles et chevaliers, un archer monté et armé pour cause de ta baronnie 186. Tu n’es plus au temps où un seul de tes négociants pouvait offrir au roi de France deux navires munis d’artillerie pour aller soutenir, sous le commandement d’Ibagnette, l’île de Ré menacée 187.

Tu n’es plus au temps où un de tes enfants, Martin de Lasson, créancier de l’Angleterre, saisissait lui-même un navire venu dans ta rade, où tu pouvais ainsi traiter d’égal à égal avec la plus redoutable des puissances maritimes. Tu n’es plus au temps où tes marchands eux-mêmes s’estimaient nobles, à titre de Labourdins d’abord, puis comme citoyens d’une ville franche.

Tu as perdu jusqu’à ton nom tant de fois illustré, pour prendre celui de Chauvin-le-Dragon. Tu as troqué même le chaperon et la simarre rouges de tes baillis et de tes jurats contre le bonnet phrygien : c’est ainsi qu’on se revêt de guenilles quand on descend dans les fers, car rien de noble ne sied aux épaules qui se sont faites au joug de l’esclavage !!! »

Ainsi dit le berger, puis tout à coup, se retournant vers moi, il ajouta : « J’ai appris toutes ces choses de mon frère qui avait étudié à Bayonne pour être notaire : mais il n’a rien su me dire de ce qui se passa durant cette époque à Donibané ou ailleurs. Cependant je voudrais bien connaître l’histoire de ces années de ruine et de désolation, sans quoi je ne puis comprendre encore les tristes choses qui arrivèrent à Biitchienea. Avez-vous fait quelques découvertes dans les archives d’Ustaritz ou de Donibané ? »

Je lui répondis : « J’ai bien mis la main sur quelques documents de la cité labourdine ; ils éclairent assez la situation de l’Euskal Herria durant les années de la République Une et Indivisible. Une municipalité loquace et imbécile s’est chargée de laisser à la postérité un monument digne d’elle, dans ses délibérations de 1792 et 1793. Sous sa folle direction, Donibané, dépouille toute vergogne, et comme ces enfants de famille que le désordre a ruinés, déconsidérés, et réduits à la condition de valets de quelque négociant, elle se roule dans la plus basse roture. Désormais elle n’a même plus le souvenir de sa grandeur passée, et partant elle a perdu toute notion de liberté.

Dans un style poncif et enflé qui sentait tout le vide et la sottise des choses dites, sa municipalité dénonce les citoyens coupables de n’avoir pas abjuré les erreurs chimériques d’une contre-révolution promise par les princes imbéciles et despotes couronnés 188. Elle accuse d’incivisme et ordonne de désarmer jusqu’à leur conversion définitive et reconnue, tous les citoyens de Saint-Jean-de-Luz et d’Acotz qui manifestent des principes réprouvés par le nouvel ordre des choses 189. Et voilà comme on entend la liberté, sous un régime de liberté !!!

De plus en plus oublieuse de son origine, Donibané pousse son ingratitude à son comble, en décrétant, huit ans après que Louis XVI l’eût raffermie en franchise et liberté, par ses lettres patentes de 1784, que l’enterrement solennel de la Royauté serait célébré en son Église, le vendredi 2 Novembre suivant 190. Tout cela pour favoriser le nouvel ordre des choses qui avait fait litière de ses droits et de ses libertés. Plus tard, elle nomme un curé constitutionnel du nom de Fonrouge pour rendre le culte libre 191. Après avoir proscrit la liberté des opinions, elle interdit les insignes et les images religieux 192 : elle ordonne d’enlever Saint Jean-Baptiste de la porte de son Église 193, de dépouiller la statue de Saint Louis de sa couronne et de son sceptre qui rappelaient le pouvoir royal 194. Sur la demande d’un Harriet, elle va même jusqu’à défendre qu’on joue du tambourin et du violon en la fête de Saint-Jean, comme étant une fête superstitieuse 195. Puis, conséquente avec elle-même, elle se préoccupe du culte qu’elle veut régenter à sa guise ; elle trouve qu’à son appétit on brûle trop de cierges en la nuit de Noël, et délibère de les réduire à six pour le grand-Hôtel (sic) et vingt-quatre pour les degrés qui conduisent au grand-Hôtel 196. Elle convertit l’Église et la chapelle de l’Hôpital en club et lieux de réunion 197. Elle devient voleuse et tracassière et envoie MM. Lambert et Martin Darretche pour faire l’inventaire des ustensiles en or et argent employés au service du culte 198. Elle réduit le nombre des lampes de l’Église, à cause du prix exorbitant de l’huile 199. Elle fait descendre la grosse cloche, pour être fondue et transformée en canons qui doivent écraser les tyrans 200 (sic). Elle blâme et dénonce à la convention d’Ustaritz le curé Fonrouge coupable de n’avoir pas voulu enterrer une femme qui avait refusé ses services religieux avant de mourir 201.

Tandis que la municipalité de Chauvin-le-Dragon fait de si nobles choses et témoigne ainsi de son ardent amour de la liberté, une société révolutionnaire se fonde qui la pousse encore et la précipite aux derniers excès. Elle ouvre toujours ses séances par des chants patriotiques, que quelques-uns de ses membres entonnent après avoir fait le signe de la Croix : c’était l’invocation aux mânes de la sainte liberté déjà morte et enterrée. Ensuite, l’aimable société passait son temps à dénoncer des citoyens qui manifestaient des opinions inciviques, aristocratiques et fanatiques, toute la race justement abhorrée des contre-révolutionnaires 202. Elle veut qu’on exige des certificats de civisme de tous ceux qui sollicitent un emploi pour vivre sous un régime si libéral 203. Dans son zèle et son désir de faire des neveux dignes d’elle, et de laisser un exemple aux municipalités liberâtres de l’avenir, elle ordonne de faire des séances particulières pour l’instruction des enfants, afin de les accoutumer de bonne heure aux principes républicains qui doivent les rendre heureux 204. Elle arrête qu’il sera nommé un comité d’instruction pour cet effet, et que les enfants qui profiteraient le mieux de leur instruction y seraient encouragés, de plus en plus, par de petites récompenses patriotiques, qu’on leur ferait la dernière décade de chaque mois 205. Un membre plus libéral de cette trop libérale Société se plaint : « Les instituteurs ou mieux les institutrices, dit-il, continuent leur ancien usage de faire chanter des cantiques » : et la Société arrête que la municipalité serait invitée à y remédier 206. Cette aimable Société, toujours amie de la liberté et de l’égalité, veut en outre qu’on exige le certificat de civisme, même des officiers de santé pour l’exercice de leur art 207, qu’on donne des pièces patriotiques les jours des décades pour instruire les citoyens de Chauvin-le-Dragon 208, qu’on lise le catéchisme des républicains chaque deux jours pendant deux mois 209, et que les citoyens nantis d’un certificat de civisme soient seuls autorisés à porter le bonnet phrygien pour qu’on les puisse distinguer de la caste abhorrée des suspects 210.

Enfin, ne voulant laisser aucun doute de son amour du nouvel ordre des choses et de la liberté, elle ordonne qu’une souscription soit faite, à Chauvin-le-Dragon, à l’effet d’y établir une guillotine qui sera l’effroi des traîtres et des conspirateurs 211. »

« Oui, vraiment, reprit alors mon berger, oui, ces misérables ont réussi à dresser la guillotine à Chauvin-le-Dragon, sur la place Louis XIV. Vous allez voir maintenant quels sont les traîtres et les conspirateurs qui y ont porté leurs têtes. Je ne m’étonne plus du triste sort des nobles familles de l’Euskal Herria, dans ces années honteuses, où toute l’écume de la société en gagna la surface. Ah ! Donibané ! Donibané ! est-il possible qu’il y ait eu tant d’aberration et tant de haine parmi tes enfants !

En entendant ces choses, j’ignore si je rêve ou si je me souviens. Je douterais même de ces faits, aussi odieux que ridicules, n’étaient les exemples récents et multiples des municipalités qui ont renouvelé ces délibérations liberticides, du moins, dans leur esprit et leur tendance. Non ! non ! je ne puis croire que la petite République du Labourd ait donné jour à de pareils tyrans. »

« En effet, lui dis-je incontinent, je ne vois figurer au bas de toutes ces délibérations que des noms étrangers, comme Fonrouge, le curé constitutionnel, Frère, Paquier, Morphi, Wolf, Duval, Bonatoux, etc. Pour l’honneur de Donibané, ce sont toujours des étrangers qui l’ont dominée, chaque fois qu’elle a été dans le trouble et l’esclavage. Comment une République jadis si fière, si indépendante, même en face des puissances et des Rois, a-t-elle pu accepter le joug des derniers venus ? C’est ce que je ne puis comprendre. Non seulement, elle a répudié sa noblesse et son nom, et ses franchises, et sa liberté : mais encore, cette libre gaieté qui lui valut sur les pièces de largesse que lui donna Louis XIV la devise : Non lætior alter : il n’en est point de plus joyeuse. Ah ! c’est qu’on ne tombe pas impunément sous l’empire des valets de la veille : de tous les tyrans, le plus dur, le plus cruel est celui qui de rien est parvenu à être Seigneur. Jauntean gohorrena, ez deusetilc jauntua 212.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVIII

 

LE JEU DE PAUME

 

Atz erri Otso erri.

Pays étranger, pays de loups.

(Proverbe basque.)

 

Nous voilà bien loin des deux enfants dont vous me contez l’histoire. Oh ! combien leurs mœurs sont éloignées des mœurs vaines et ambitieuses de la petite cité labourdine, tombée de sa baronnie superbe dans la dernière roture, de sa liberté dans l’esclavage. Ne vous semble-t-il pas que nous retrouvions, dans cette société qui a perdu le sens moral, la même vie dégradée des bohémiens que la petite Mayalena nous avait peinte ! Hélas ! à quelle triste fin vont-ils aboutir, ces chers adolescents, dont la vertu échappée à tant de périls tombe parmi tant de dépravation. Déjà la révolution a étendu ses ravages partout, et il n’est pas jusqu’à la petite bourgade de Souraïde dont l’Église ne soit fermée 213. Mon Dieu, que vont devenir vos enfants ?

Effrayés par ce débordement d’impiété et de barbarie, par ce triomphe de tous les vices et de toutes les débauches, les populations entières d’Espelette et de Saint-Pée émigraient en Espagne, abandonnant foyer, champs et terres fécondes.

Dès que le District d’Ustaritz fut informé de la présence à Biitchienea du curé qui avait refusé le serment, et du refuge et de l’hospitalité qu’il y avait trouvés, les deux familles de Gastambide et de Larralde furent reconnues suspectes. Le curé fut obligé de fuir, et de demander asile à ses amis, les moines d’Urda-Zubi. Le vieux de Gastambide tint conseil un soir. Il fallut donc se séparer, du moins pour quelque temps. Depuis déjà trois jours, Ellemoun et Mayalena se fondaient en larmes. Ils ne pouvaient se regarder, ni se parler sans que la rencontre de leurs regards, ou le simple échange des mots les plus banals ne provoquât les derniers excès de la douleur. Se séparer dans des circonstances si cruelles, c’était pour leurs âmes si étroitement unies aller à la mort. Et ils avaient bientôt vingt ans, et sur leur amitié fraternelle déjà si vive, si profonde s’était venu greffer l’amour ; car, leur mère voulant consacrer par le mariage une union déjà si sainte, leur avait fait connaître ce qu’ils étaient l’un pour l’autre. L’éloignement venant se joindre à la rupture qu’une telle révélation devait faire dans leur pensée redoubla leurs angoisses.

Ils sentaient avant même le jour fatal leurs liens si doux s’étirer et se rompre avec des déchirements douloureux. Dieu les préparait ainsi par des maux moindres à de plus grands. Bien souvent ils étaient tentés de se fuir, de se cacher l’un de l’autre, parce qu’il leur semblait que la douleur que chacun portait sur le visage ne fît qu’augmenter celle de l’autre. « Va, mon frère, va aux champs, disait Mayalena, puisque je ne puis te cacher mes larmes et qu’elles sont autant de glaives qui te percent davantage le cœur. » Mais l’amour, plus fort encore que leur douleur, les pressait l’un contre l’autre, et Ellemoun répondait : « Nous n’avons que quelques heures à passer ensemble, ma sœur, pourquoi nous séparer, ce sera bien assez tôt quand il le faudra. » Alors, Mayalena dont le caractère était ferme, faisait un effort suprême ; elle refoulait ses larmes et son chagrin en dedans, et prenait un air de gaîté rassurante pour consoler son frère : « Tu vois, lui disait-elle, le bon Dieu ne nous livre à tant d’épreuves que pour nous ménager quelque heureux retour et nous unir ensuite. » Ellemoun souriait en pleurant, à la délicate industrie de l’amour de sa sœur pour adoucir sa peine, et il l’embrassait avec ardeur.

Tous les repas, les deux familles les faisaient ensemble depuis que l’orage était menaçant sur leurs têtes, et le soir, la veillée se prolongeait bien avant dans la nuit. On escomptait ainsi d’avance ce qu’on allait perdre, et prenait sur le sommeil les douces heures d’amitié que l’infortune allait accourcir. Mais les repas eux-mêmes étaient tristes et silencieux. On se fuyait du regard, on en évitait la rencontre, et chacun cherchait à distraire sa douleur par sa hâte à manger le peu qu’il pouvait, et à s’occuper. Si parfois Ellemoun et Mayalena, n’y tenant plus, ne prenaient rien, aussitôt tout le monde se levait, et Gachucha contenant sa douleur leur disait sur un ton de reproche : « Vous pleurez comme ceux qui n’ont point d’espérance et cela n’est pas bien ; c’est faire injure à Dieu que de douter de sa Providence. » À ces mots, la douleur commune débordait un instant en sanglots, puis on se reprenait à vivre, dans la pensée d’une prompte et définitive réunion. Ellemoun ne pouvait détacher ses yeux de Mayalena, il les avait sans cesse fixés sur son visage dont il étudiait tous les traits, comme s’il les eût voulu graver davantage dans son âme, et les emporter dans son regard. Enfin, l’heure étant venue où ils se durent embrasser pour la dernière fois, Ellemoun dit à Mayalena : « Je vais donc partir, maïtea, ma bien-aimée, partir ! Que de tourments, que de soucis m’empliront le cœur et la pensée quand tu ne seras plus près de moi ; car les temps son affreux. Je te laisse sur un océan où la tempête est déchaînée, et chaque jour redoublera ma peine avec la crainte de ne plus te revoir ; mais ne te désole pas. Pense à toi-même, aux soins que tu te dois pour l’amour de ton frère ! »

« Fais toi-même comme tu veux que je fasse, reprit Mayalena ; souviens-toi que nous avons tous deux mêmes destins, que tes malheurs m’accablent, que tu ne saurais souffrir sans que je souffre, car nous avons même vie et une seule âme en nos corps. » Ils dirent, et s’embrassèrent. Les de Gastambide s’éloignèrent de Biitchienea. De temps en temps ils se retournaient et regardaient en arrière pour saluer encore les de Larralde réunis devant la maison. Bientôt ils sont sur le dernier sommet des dernières collines qui bornent l’horizon du côté de Sare. Ellemoun, debout sur le rocher le plus élevé, agite son mouchoir blanc, fait un dernier adieu, et disparaît. Deux heures après, il entrait avec tous les siens à Bera, petite ville basque assise sur le flanc de la Rhûne, du côté de l’Espagne. Là, il fut morne et pensif tout le jour, et nul ne put lui arracher une parole. Il était indifférent à tout, ne mangeait pas, ne dormait pas. Lui, dont l’âme joyeuse éclatait sans cesse en chanson, n’avait plus un accent dans la poitrine, ni un mot gai sur les lèvres. Dès l’aube naissante, il s’enfuyait sur l’autre versant de la montagne et, assis sur un rocher, il regardait au loin du côté de Biitchienea ; son âme inquiète l’y portait tous les jours ; à Bera il ne pouvait trouver ni aise, ni repos, il lui semblait que la montagne lui pesât de tout son poids sur le cœur puisqu’elle lui enlevait l’horizon où gisait sa maïtea.

Bientôt les dangers croissant de toutes parts sur la frontière à cause de la guerre avec l’Espagne, il dut renoncer à cette faible consolation qui lui restait dans son malheur, car sa présence à Bera avait été signalée au district d’Ustaritz, et on l’avait inscrit sur la liste des suspects entretenant un commerce criminel avec l’ennemi. Pinet, qui tenait la frontière en état de siège, ne cherchait qu’une occasion de s’emparer de lui. Ellemoun, ainsi privé du faible recours qu’il avait en sa détresse, s’abandonna à toute sa douleur. Son père, son grand-père, avaient beau l’entourer d’affection, rien ne pouvait le distraire de celle qui l’occupait uniquement. Une circonstance particulière, tout en aggravant sa situation, le vint tirer de son abattement dont la persistance faisait concevoir les plus vives inquiétudes. Perkaïn, le roi des joueurs de pelote, s’était réfugié à Bera.

Or ce Perkaïn s’était fait remarquer comme un ennemi acharné du nouvel ordre des choses. Poursuivi et traqué, il n’avait pu franchir la frontière qu’en jouant de son makila sur la tête des soldats chargés de l’arrêter. Sa présence à Bera y fixa davantage l’attention du district sur Ellemoun, mais aussi fut un sujet de distraction pour ce dernier, car il n’est rien de tel qu’une passion pour combattre et faire diversion à une autre passion. Ellemoun, comme tous les Euskaldunaks, aimait le jeu de paume ; après Dieu, et sa bien-aimée, c’était ce qui primait tout autre amour, dans son cœur. Tous les siens entrèrent en réjouissance en le voyant prendre du plaisir dans la compagnie de Perkaïn : ils ne négligèrent aucune occasion de le pousser à cette amitié qui était une planche de salut, dans le triste naufrage où son âme se débattait. Ellemoun, qui avait déjà depuis longtemps Perkaïn parmi ses plus chères et ses plus glorieuses affections, prit feu pour lui et lui voua un culte et une admiration sincères.

La passion des Euskaldunaks pour ce jeu vraiment royal est telle que même en ces temps où chacun n’était attentif qu’à sauvegarder sa vie, ils s’y livraient avec entrain. Ni menaces, ni troupes armées ne les pouvaient retenir. Tandis qu’on se battait dans la gorge étroite, entre deux plis de montagne, là-bas l’immense place retentissait de bravos, d’applaudissements et d’irrintzina 214.

Il y avait alors trois rois du jeu de paume qui tenaient le haut dans l’amour et le culte du peuple Euscarien : c’étaient Curutchet, d’Azanza et Perkaïn. Perkaïn surtout avait une vigueur et une justesse de coup d’œil qui ne craignaient aucune surprise. Il était grand et bien fait, d’une souplesse et d’une agilité qui lui faisaient atteindre d’un bond et d’une course rapide les balles les plus fuyantes. Il sommeillait depuis quelque temps, comme un lion au repos dans son antre, lorsque Curutchet son rival annonça une partie aux Aldudes. Perkaïn se dresse aussitôt, fièrement cambré sur ses jambes, et relève son défi. Malgré la mort suspendue sur sa tête, armé de son makila, sa veste sur l’épaule, et son béret bleu un peu sur l’oreille gauche, il court à travers les montagnes, accompagné d’Ellemoun, qui ne voulut pas le laisser seul en ce pressant danger. Le cerf et le daim poursuivis par les chasseurs ne sont pas plus alertes et plus dégagés dans leurs élans, que n’étaient ces deux jeunes gens sur les rochers, dans les ravins profonds, et sur les sentiers abrupts. Ils gagnèrent rapidement et sans être vus la vallée étroite et rocheuse du Pas de Roland ; car ils avaient arrêté en chemin de s’aller reposer un instant, chez un ami qui leur donnerait bon vivre et bon couvert à Itzazu.

À peine furent-ils entrés dans le village si coquettement reposé aux pieds des fiers sommets du mont d’Arraïn et de l’Artza, ils virent une foule anxieuse et avide autour de la maison du sacristain, et des gens armés qui allaient et venaient en tous sens, coiffés de bonnets phrygiens. S’étant enquis de ce qui se passait, ils apprirent que le district d’Ustaritz avait envoyé des commissaires chargés de s’emparer des vases sacrés en or massif qui forment encore le trésor de la petite église. Le sacristain, qui savait sans doute ce qu’on avait fait de la chapelle de Louis XIV enlevée de Donibané, fondue et transformée en effigie de la liberté, les tenait cachés avec soin dans le mur, derrière l’âtre de son foyer. Les commissaires eurent beau chercher à l’église, fouiller tous les coins et recoins de la maison du brave serviteur de l’autel, ils ne purent assouvir la cupidité sacrilège de la Convention.

À bout de leurs recherches, leur fureur était à son comble. Les promesses les plus alléchantes, les menaces les plus dures et les plus terribles auxquelles ils eurent recours ne purent fléchir l’énergique silence du sacristain qui se refusait à leur répondre. Enfin l’inutilité de leurs prières allumant davantage leur colère, ils en vinrent aux vieilles tortures du moyen âge. Eux, représentants d’un régime qui n’a pas assez de cris pour maudire les usages barbares des temps anciens, soumirent le sacristain à la question. Le feu pétillait dans l’âtre derrière lequel étaient cachés les vases de l’autel : les flammes vives montaient et léchaient le mur noirci ; il les avait entretenues tout le jour avec un chaudron dessus pour mieux couvrir son secret, et maintenant elles allaient servir à son supplice. Ce que son industrie avait imaginé pour mettre à couvert les objets que vénérait sa foi, devenait ainsi l’instrument cruel qui la devait faire éclater dans la souffrance.

Déjà, on l’avait frappé au visage, on lui avait lié les jambes l’une contre l’autre, et on lui tenait les pieds sur le brasier ardent ; et la figure du martyr demeurait impassible. Il n’avait qu’à indiquer du doigt, aux commissaires, là devant lui, le lieu où étaient cachés les objets de leurs convoitises pour voir la fin de ses tourments : mais son courage et sa foi le mettant au-dessus de ses souffrances, il envisageait la mort comme sa seule délivrance, et le ciel comme son unique lieu de repos. La lueur blafarde des flammes qui montaient, empourprait son visage que les convulsions de la douleur avaient démesurément allongé. Ses yeux fixés dans le vague semblaient déjà tourner dans leur orbite. Tout à coup, Ellemoun et Perkaïn, donnant de l’épaule à droite et à gauche, percent la foule compacte au foyer du sacristain. Les commissaires sont bousculés, sans se rendre compte d’où leur vient la poussée vigoureuse. Ellemoun bondit et saisit à la gorge celui dont la figure féroce interrogeait le martyr au milieu de ses tortures : il lui assène un coup formidable et l’étend sur le sol avant même que les gens aient pu se rendre compte de ce qui se passait. Pendant ce temps Perkaïn en furie fait le vide autour de lui au moulinet de son makila.

Assommer les commissaires et emporter le vaillant sacristain fut l’affaire d’un instant. Enhardis par leur exemple, les spectateurs prennent parti pour eux, et les aident à prodiguer aux malheureux les soins que réclamait son état, puis les deux voyageurs reprennent leur course interrompue. « Advienne que pourra maintenant, disait Ellemoun à Perkaïn. Si j’ai compromis mes jours, c’est pour la justice et pour le droit ; celui qui succombe en défendant le juste opprimé est un martyr comme lui. » En parlant ainsi nos gaillards pèlerins cheminaient d’une âme allègre sur les pentes les plus rapides. Ils se sentaient plus dégagés, plus alertes depuis leur noble conduite d’Itzazu.

Tout leur paraissait plus riant, plus gai. Le ciel était d’un azur sans tache : aucun nuage n’en ternissait l’éclat. Le soleil sans voile dardait ses rayons d’or sur les eaux qui sourdaient sous leurs pas du flanc de la montagne, et qui scintillaient sur la roche muette, comme des perles cristallines. Dans les prairies et les vallons qui se déroulaient sous leurs yeux, les troupeaux avaient des bondissements joyeux. Les oiseaux gazouillaient : les fleurs embaumaient ; et d’un champ à l’autre, les pâtres et les bergers se répondaient en chantant.

Et le berger disait :

 

    Je ne rabaisse point le mérite du fils d’Azance.

    Il n’a point son pareil pour lancer la paume,

    Mais il n’intimidait pas ce Perkaïn,

    Qui suffisait seul à remplir toute la place.

 

Et le pâtre répondait :

 

    As-tu du courage, Curutchet le gaucher ?

    Emporterons-nous de l’argent à la maison ?

    Si tu es habitué à frapper la paume en son vol,

    Difficilement nous te laisserons enlever la partie.

 

Et le berger reprenait :

 

    Monsieur Pierre d’Azance, vous êtes bien habile :

    Vous avez pris des bains, mais inutilement ;

    Bien que vous soyez nourri de bonnes cuisses d’oie,

    Nous sommes toujours prêts à vous tenir tête avec la pelote d’autrefois 215.

 

À ce dernier verset, Perkaïn poussa d’une seule haleine un Irrintzina sonore et retentissant qui emplit la vallée. Toutes les têtes de la plaine, des vallons et des prairies se tournèrent vers la montagne où les deux voyageurs s’en allaient l’un après l’autre sur un mince sentier ; les voix se turent : l’écho seul répéta longuement les derniers sons de l’Irrintzina de Perkaïn, et dans ce silence, Ellemoun, qui marchait depuis un instant sans mot dire, envoya sa complainte à la roche attendrie qui la lui rendit en murmure :

 

I

 

Si je savais te chemin des étoiles du ciel,

C’est là que je rencontrerais bien sûr ma bien-aimée.

Mais hélas je ne la verrai peut-être plus 216 !!!

 

II

 

Un jeune chêne que j’aurais coupé avec la hache acérée me donne l’image de mon cœur blessé, comme si ses racines devaient bientôt dessécher.

 

III

 

Parce qu’elle était de toutes les fleurs la plus jolie et aussi la plus aimée de mon cœur, c’est à elle que je serai jusqu’à mon dernier souffle.

 

Et puis son âme, revenant à la douleur qui en tenait toujours le fond, croit la voir déjà dans le deuil et pleurant sa mort :

 

Semblable à Madeleine sa patronne, je la vois assise sur le bord du chemin. Ses larmes la couvrant de la tête au pied. Oh ! je vous en supplie, mon Seigneur du ciel, donnez-lui votre grâce 217.

Il achevait à peine sa plainte, en essuyant ses yeux, lorsque Perkaïn lui cria : « Voilà les Aldudes, nous sommes arrivés ! – Que de monde ! la place en est toute noire ! » lui dit Ellemoun. En effet, plus de six mille personnes attendaient Perkaïn, les regards tournés vers la frontière d’Espagne. Curutchet et d’Azance, qui l’avaient reconnu les premiers, vinrent au devant de lui tandis que la foule frémissante d’allégresse poussait des cris de bienvenue, se mouvait en tous les sens, comme une mer houleuse dont les flots s’écartent et montent. Les uns bondissaient de joie sur les gradins et les murs de la place, les autres jetaient en l’air leurs bérets et leurs bras, et tous témoignaient de quelque manière leur contentement. On n’entendait de toutes parts, de la place, des croisées garnies de gens, des routes qui portaient le flot grossissant, que l’acclamation unanime : « Biba Perkaïn ! Biba Perkaïn ! » Puis, tout à coup, comme à un signal donné, chacun gagne sa place sur les degrés élevés en amphithéâtre tout autour, sur les cheminées, sur les toits des maisons, sur les murs voisins, sur les arbres, pour voir la grande partie. Le jeu de paume, tout à l’heure envahi et noir de monde, est libre ; la terre en est nette et nue. Perkaïn y paraît et l’emplit à lui seul, de son regard et de ses belles épaules. Curutchet, d’Azance et les autres champions l’entourent : ils tiennent conseil, et choisissent les juges qui doivent trancher les différends du jeu. Ellemoun est juge pour Perkaïn. Les joueurs graves, recueillis, vont et viennent le long de la place. Leurs légères culottes retenues par une ceinture rouge, leurs bas de soie noués par des rubans, leurs spadrilles attachées aux jarrets, par des lacets bleus et roses, leurs chemises de fin lin dont le col déboutonné laisse voir des poitrines larges et velues, leur donnent une allure alerte et dégagée.

Ils sont si peu tenus aux reins et à toutes les jointures, qu’on s’attend à les voir parcourir la place en quelques bonds. Ils ne tiennent presque pas au sol qu’ils foulent de leurs pieds, tant ils ont l’air agile. Déjà Perkaïn et tous ses compagnons ont armé leurs mains droites du gantelet de cuir, et essayent les balles. Voici que l’heure sonne à l’horloge de l’Église : le silence se fait. Curutchet jette en l’air un écu pour le choix du camp ; pile ou face, et Perkaïn va au mur du rebot, tandis que son adversaire court se placer à l’autre extrémité, environ à quatre-vingts mètres. La place est partagée en deux camps par le milieu. Perkaïn et ses compagnons défendent au début la partie du mur du rebot contre lequel on dirige la balle. Curutchet et ses compagnons forment le camp de l’attaque. D’Azance, qui est de ces derniers, s’avance dans le camp adverse à trente pas de Perkaïn. Il a sa main droite nue ; car le premier but doit être donné sans gantelet. Les deux camps opposés offrent l’image de deux triangles, et le sommet de l’angle de l’un, c’est Perkaïn ; de l’autre, c’est Curutchet. Les champions, qui vont s’écartant ensuite de distance en distance, sont les côtés de l’angle principal occupé par les rois du jeu. Les rechasseurs 218, qui se trouvent en deçà et en delà de la limite des deux camps, ferment l’angle et achèvent ainsi le triangle de part et d’autre.

D’Azance, qui est avec Curutchet, s’introduit donc dans le camp ennemi à quelques pas de Perkaïn qui l’attend. Il fait bondir la balle. Yo ! s’écrie-t-il, et il la lance de façon que touchant l’arête du mur, elle ne bondisse pas : qu’elle glisse au contraire à terre sans que Perkaïn la puisse prendre : mais ce coup est fort rare. Pour peu que la balle bondisse, Perkaïn la saisit de son gantelet, et la lance d’une main sûre et vigoureuse à Curutchet qui l’attend, le bras en l’air, à l’autre extrémité de la place pour la lui renvoyer. La pelote monte haut, si haut qu’elle échappe presque à la vue, et décrivant une majestueuse parabole, elle descend à Curutchet pour revenir à Perkaïn qui se joue à lui faire parcourir l’espace. Tous les regards suivent la balle avec anxiété, et chacun, l’haleine en suspens, s’apprête à jeter ses bravos enthousiastes sur celui des deux adversaires dont l’adresse aura surpris celle de l’autre. Tout à coup, Perkaïn change de tactique ; d’un mouvement brusque et inattendu, il précipite la pelote sur d’Azance qui ayant repris son gantelet était allé se mettre devant Curutchet. D’Azance la lui renvoie de même ; deux coups formidables s’échangent, et la balle reste dans le camp de Curutchet. Alors tout le monde se lève ; les applaudissements éclatent de toutes parts. On saute, on trépigne, et l’on ne cesse de crier : « Biba Perkaïn ! Biba Perkaïn ! » Les paris se croisent, les enjeux redoublent : « Cent livres contre vingt ! s’écrie l’un. Deux cents ! » répond l’autre : et sur la place tombe une pluie d’or et d’argent que le premier venu ramasse et garde en dépôt. Quelques points se font ainsi, et Perkaïn prend l’avance sur ses adversaires, provoquant sans cesse l’admiration des spectateurs.

Une fois seulement d’Azance arrive à le surprendre, lui mettant comme on dit la balle à pic, contre le mur, de manière qu’elle lui revienne à fleur de terre, sans bondissement. Il n’est point de joueur, pour si habile qu’il soit, qui puisse saisir une balle lui venant ainsi, à moins qu’il ne la ramasse par terre ; ce qui n’est admis dans aucun cas. Les paso et les chasses se succèdent : le jeu continue avec des chances diverses ; le crieur des points chante les quintzé, puis les trente, les quarante, et le jeu. De temps en temps, quand le jeu s’égalise, il fait en chantonnant « Kintzenada Jaunak (1) ! » Curutchet et d’Azanze ont leurs beaux succès et leurs bravos : mais Perkaïn est vraiment le roi de la place. Un coup douteux, porté sur les limites qu’il ne faut point franchir, ou qu’il faut dépasser dans le mur ou sur le sol fait-il crier : Falta ! aussitôt sans protestation, sans murmure ; les juges s’avancent sur le milieu et tiennent conseil.

Pendant qu’ils délibèrent, on porte aux joueurs altérés un peu d’eau rougie ou de cidre, Pitarra. Puis les juges s’écartent : ils ont décidé. Ona : elle est bonne. Ainsi se continuait la partie en alternatives d’enthousiasme frénétique et de silence anxieux et recueilli, lorsqu’un bruit insolite d’armes et de troupes vint troubler un des plus beaux coups de Perkaïn. Sur les toitures, sur les gradins de l’amphithéâtre, les hommes se dressèrent aussitôt pour voir de quoi il retournait. C’était les commissaires et les gendarmes envoyés par le district d’Ustaritz pour s’emparer de Perkaïn et de son ami. Les spectateurs ignoraient encore leur dessein : mais comme les commissaires s’avançaient au milieu de la place, ils comprirent le danger qui menaçait Perkaïn. « Fuera ! » vocifère avec furie une voix. « Fuera ! Fuera ! » répètent avec rage six mille autres voix ; et, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, tous font irruption sur la place, brandissent leurs makila : ils saisissent les commissaires et leur suite, et les jettent hors de l’enceinte du jeu. La troupe armée ne voulut point engager une lutte inégale avec une masse d’hommes si montés et si résolus. Force lui fut de se retirer et d’attendre en silence la fin de la partie, car tandis qu’elle reprenait, ces braves Euskaldunaks surveillaient de leurs regards les envoyés de la Convention et les menaçaient de leurs makila. Cependant Perkaïn, qui voit ses jours en danger, ne trahit aucune émotion : il continue ses plus beaux coups comme si de rien n’était, et lorsque l’horloge encore respectée de l’église des Aldudes sonne midi, il se découvre noblement, et au son de l’angélus, jette à la face de ses ennemis, qui le guettent, un immense signe de croix. Tous les Euskaldunaks se lèvent et suivent son exemple.

Après cette magistrale bravade, et ce loyal défi, Perkaïn poursuivit son jeu. Ces derniers points furent les plus beaux. On vit la balle décrire pendant près d’un quart d’heure ses gracieuses paraboles, de Perkaïn à Curutchet, de Curutchet à Perkaïn. Les deux rois se jouaient sur la fin et faisaient traîner le point sur le silence et l’anxiété des spectateurs qui suivaient la balle, l’haleine en suspens, et les yeux ravis. Tout à coup Perkaïn prend son élan ; on voit qu’il ramasse toute sa vigueur pour un effort suprême, il saisit la balle, la lance horizontalement sur le chef des commissaires qui s’approchait au milieu de la place. Il le frappe avec une telle violence, qu’il en a la figure tournée, et qu’il tombe à la renverse et sans vie. Partida Jaunak ! s’écrie le crieur des points et le triomphe est complet. L’enthousiasme est à son comble. Ce n’est pas la joie qui éclate, c’est le délire. On ne sait point comment témoigner au vainqueur l’admiration et l’allégresse débordante. Les cris ne suffisent pas, il faut des chansons : on chante, on fait le coup de feu ou pour mieux dire le coup de makila. On se précipite vers Perkaïn pour le porter sur les épaules et le proclamer invincible. Vous pensez combien peu cette foule ainsi enivrée était disposée à se laisser enlever le roi de la place, par des vulgaires envoyés d’Ustaritz. Mille poitrines et autant de makila lui servent de rempart, deux mille font bonne garde autour de ses flancs, et trois mille protègent ses derrières. Sous cette escorte, il fut conduit à l’hôtellerie où l’attendaient Curutchet et d’Azance pour le dîner, puis jusqu’à la frontière d’Espagne.

Les envoyés de la Convention tentèrent bien de s’emparer de lui : mais quelques coups de bâton vigoureux et les menaces qui tendaient aux derniers excès, retournèrent leurs desseins et leur firent abandonner la partie. Ils furent réduits à l’accompagner eux-mêmes jusqu’à ce qu’il s’engageât librement dans la noble vallée de Baztan. Comme Perkaïn saluait ses amis et répondait à leurs acclamations, il s’aperçut qu’Ellemoun lui manquait. Il ne s’était point encore enquis de lui, le croyant perdu dans la foule qui le pressait de toutes parts. Il revint aussitôt sur ses pas et se montra décidé à rentrer en France, et à partager le sort de son ami, si sa destinée l’avait fait choir aux mains de ses ennemis. Les lâches, disait-il, ils se vengeront sur lui de leur impuissance à m’atteindre : mais ils se trompent, ou nous mourrons ensemble ou il me suivra. À ces mots on cherche le jeune de Gastambide dans tous les rangs : mais en vain.

Alors Perkaïn, ayant à sa tête mille hommes résolus, revient sur la frontière, il aperçoit de ses yeux d’aigles deux ombres qui se débattaient au loin dans la plaine au milieu des bonnets phrygiens. Il pousse un cri que sa fureur rendait sauvage ; il bondit, court de toute la vitesse de ses jambes entraînant après lui tous ses gens. À mesure qu’il approche, il reconnaît son ami qui se défendait gaillardement et vendait cher sa vie. Le beau drille faisait face à tous les coups. Une large blessure laissait échapper le sang qui couvrait son visage.

À cette vue, Perkaïn ne se possède plus : il se précipite : il est déjà entre Ellemoun et ses ennemis. Il tourne son makila sur sa tête, sa figure n’est pas une figure humaine : mais celle d’un lion qui fond tout à coup sur un champ de carnage et y répand la terreur ; son œil étincelle d’une lueur fauve : sa poitrine se soulève comme pour donner plus de force à ses bras. Il rugit, et frappe sans merci ; terrasse tous ceux qu’il atteint de ses coups et met en fuite les autres. Son ami est sauvé.

Il en était temps, car il y avait déjà deux heures qu’il se défendait, et n’était la vaillante intervention d’un jeune inconnu qui lui avait porté secours, il aurait mille fois succombé dans la lutte.

Ce jeune inconnu gisait près d’un ravin, la bouche ouverte, le visage pâle et sanglant, l’œil terne et les paupières demi-closes. Ellemoun, la main appuyée sur sa plaie béante, le regardait avec angoisse, lorsque Perkaïn et ses gens lui vinrent donner leurs soins. Le jeune de Gastambide, tendant sa main à son libérateur, voulut se soulever, mais bientôt, ses jambes et sa tête lui manquèrent, et il chancela sur le sol qu’il avait déjà baigné de son sang.

Perkaïn fit immédiatement bandelette de ses beaux mouchoirs brodés et en entoura la tête de son ami. Les deux blessés furent déposés sur deux lits de branchages, de rameaux et de fougères, et portés sur les épaules vers l’Espagne. Perkaïn en dirigeait la marche : il allait à droite, à gauche, interrogeait les buissons et les plis de montagne de ses regards, pour se tenir en garde contre toute surprise ennemie. Dès que la frontière fut franchie, on déposa les deux blessés que la marche avait fatigués. Ellemoun, d’une voix faible, dit à Perkaïn : « J’avais bien le pressentiment de tout ce qui m’arrive ! Mon Dieu que mon sort est cruel ! » – « Mon ami, lui répondit Perkaïn, ne te désespère pas, si tu avais dû mourir de ta blessure, tu serais déjà mort ! Dieu nous protège, puisque te voilà hors de danger, et délivré de ces loups qui le voulaient dévorer. » – « Il est vrai, reprit Ellemoun, je me sens mieux..... la liqueur que tu m’as donnée... m’a remis les esprits : mais tu sais... le mal est traître et nous prend en surprise... Ma souffrance est grande... elle n’est rien cependant auprès de la douleur que va en ressentir ma bien-aimée... Elle en mourra, Perkaïn !! elle en mourra ! » Ce disant, il s’affaissa et poussa une plainte ; un instant après : « J’ai soif », dit-il, et Perkaïn lui tendit son chahako 219 et lui versa à la gorge quelques gouttes de vin d’Espagne qui le ranimèrent. On reprit route vers les hauteurs d’Isterbegikomunua, et on arriva enfin à la borde d’Ithurribelza où les deux blessés furent déposés.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XIX

 

LES FIANÇAILLES

 

Egoitza mina da.

L’attente fait souffrir.

(Proverbe basque.)

 

Cependant, l’anxiété était grande à Bera. Mayalena et Gachucha y étaient accourues auprès des vieux de Gastambide pour être plus près des nouvelles d’Ellemoun, quand elles arriveraient, et aussi pour prodiguer leurs soins aux vieillards dont les émotions ressenties et les chagrins avaient usé et presque rompu les quelques fils qui les tenaient à la vie. La douce grand-mère de Larralde avait déjà succombé à Sare aux tristesses de la séparation. Arrivé à un âge avancé, l’homme est une lampe expirante dont la flamme faible et tremblante, ne tient et ne subsiste qu’autant qu’elle se trouve à l’abri du moindre souffle et de la moindre secousse ; le plus léger mouvement, un bruit trop fort, une porte brusquement fermée l’éteint aussitôt. Les deux familles jumelles exilées loin de leurs foyers traînaient une existence malheureuse et incertaine du lendemain ; ce n’était plus la vie douce et paisible de Biitchienea. Tant que la pensée d’y revenir, après la tempête, pour y reposer leurs vieux jours, alimenta l’espérance dans l’âme des vieillards, ils tinrent encore bon contre leur mauvaise fortune ; mais dès qu’ils apprirent que leurs biens confisqués, comme biens de suspects et d’émigrés avaient passé en des mains étrangères, les derniers liens qui les tenaient à la vie leur échappèrent, et l’amatchi de Larrade expira, et les deux Gastambide n’attendaient qu’une dernière secousse pour l’aller rejoindre. Tant il est vrai que le changement de pays est la mort des vieilles gens. Iri aldatzea zaharrentza eriotzea 220 car le pays étranger est un pays de loups, Atz eri, otso erri 221.

Depuis leur exil, ils ne vivaient plus leur vie. Ils avaient rompu avec leurs habitudes, leurs usages ; et, transportés sous un climat inhospitalier ils dépérissaient misérablement. Les Euskaldunaks ne savent point vivre d’une vie qui n’est pas la leur. Si maintenant ils émigrent en masse, c’est qu’ils n’ont plus rien qui les retienne au sol qui les a vus naître. Ayant perdu leurs franchises, ils n’ont plus de vie propre : une législation brutale et tyrannique leur dispute en outre le foyer, la propriété indivise de la famille qui autrefois restait intacte, et attachée à toute la descendance. Ce n’est pas une langue de terre qui fait la patrie, ce sont les usages, les traditions saintes et sacrées d’un foyer toujours conservé. Si le foyer n’existe pas ou est seulement menacé, la patrie n’est plus ; car il n’y a pas de patrie là où il n’y a pas de foyer, et il n’y a pas de foyer là où on a fait litière des libertés et des franchises à l’ombre desquelles il s’était formé, et qui seules en protégeaient la vie. N’auriez-vous qu’une chaumine enfumée au bord d’un ruisseau avec la sécurité, l’indépendance, les vieilles traditions de votre famille, et l’espérance de les voir se perpétuer dans ce même réduit de père en fils, vous avez le foyer, vous avez la patrie.

Hors de là vous êtes un étranger dans votre propre demeure, puisque demain elle ne sera plus à vous dans votre descendance. L’activité que vous avez dépensée, les souvenirs que vous y avez laissés, n’appartiendront plus à ceux qui seront dans l’avenir la continuation de vous-même. Il y a pour les plantes un climat qui favorise leur développement et conserve leur vie ; il y a aussi pour les peuples un climat moral en dehors duquel ils dépérissent tous, et ce climat moral est formé par les usages anciens et les libertés qui les gardent. Ah c’est donc avec raison que les Euskaldunaks disent par proverbe aux vieillards : Veux-tu mourir ? eh bien ! va vivre à l’étranger. Atsoa lehia baadun hiltzeko, oha atzerrira 222. Tant ils sont convaincus qu’enlever les vieillards de leur foyer, c’est leur arracher leurs habitudes et partant leur vie. C’est pour ce motif que le vieux de Gastambide et sa femme s’en allaient de ce monde devenu pour eux inhospitalier. Mayalena et Gachucha sa mère pleuraient tous les jours, loin des regards des vieillards qu’elles ne voulaient point affliger de leurs larmes. Leurs cœurs étaient partagés entre les soins à leur donner et les mortelles inquiétudes que l’absence prolongée d’Ellemoun avivait à toute heure davantage. Le père d’Ellemoun, voyant l’état de prostration de Mayalena, dont la vue chargeait davantage sa propre douleur, partit avec le jeune de Larralde à la recherche de son fils. Ils passèrent par Zugarramurdi, et arrivèrent à Urda-Zudi.

Là, ils s’arrêtèrent, pour rendre leurs devoirs et faire visite au bon curé qui s’était réfugié au couvent des Prémontrés. Ce vénérable prêtre dont le cœur était attentif aux douleurs de ceux qu’il aimait avait appris la perte de leurs biens. Il savait même que le nom de Biitchienea n’existait plus. À la vue de Larralde et de Gastambide dont il avait béni le mariage en des jours plus heureux, il pâlit ; ses yeux s’emplirent de larmes et, posant ses deux mains tremblantes sur leurs épaules, il les embrassa tour à tour, sans rien dire ; puis il s’assit, les regarda d’un regard profond et tendre qui semblait pénétrer jusqu’au fond de leur âme pour en prendre toutes les angoisses, et d’une voix que l’émotion étouffait, il répéta : « Pauvres enfants ! Pauvres enfants ! Mais ce fut encore bien pis quand de Larralde ajouta aux malheurs déjà connus la perte de sa mère, celle des vieux de Gastambide qui s’en allaient, la disparition d’Ellemoun et les douloureuses incertitudes où ils avaient laissé Mayalena et Gachucha, veillant à leurs derniers instants. Tous ces coups tombèrent dans l’âme du prêtre et y firent des blessures qui manquèrent l’achever. Il resta un instant l’œil morne et fixé sur le sol, dans cette attitude atterrée que donne un coup de foudre venant frapper autour de vous. Tout à coup, maîtrisant sa douleur, il se redresse, embrasse de Gastambide. Une énergie peu commune refoule et comprime au fond de son cœur les sentiments dont la violence le pouvait rompre. « Mes enfants, leur dit-il, vous allez sans doute à la recherche d’Ellemoun, j’ai ouï dire que deux jeunes gens avaient été pris par les envoyés de la convention, aux Aldudes ; que blessés et mourants, ils avaient été défendus et sauvés par Perkaïn dont on célèbre partout le triomphe et la valeur.

Toutes les bouches sont remplies de ces nouvelles et de chansons, à la louange du héros de la fête. Je suis vieux, mais le sang bout à tout âge et sans feu 223 ; le danger et l’épreuve où vous êtes me donnent une force que je ne me connaissais pas. Allons, mes enfants, rien ne sert de parler, les paroles sont femelles et les effets seuls sont mâles 224. Je prends mon bréviaire et mon makila et je vous suis. »

Là-dessus les trois pèlerins prirent le chemin des montagnes pour abréger les distances. Ils arrivèrent le soir à la ferme d’Ithurribelza. Là, Perkaïn les reçut et les rassura dès les premiers mots avec lesquels il les aborda : « Ellemoun, quoique gravement blessé, vit et veut vivre encore, mais pour son compagnon, celui qui l’a détendu et protégé contre les coups mortels qui devaient l’atteindre, je crains qu’il n’en ait pas pour longtemps. Je ne le connais pas ; il ne dit pas son nom ; mais sa conduite est admirable ; c’est la seule chose que je sache de lui. Parmi ses souffrances cruelles, il n’a sur ses lèvres que des paroles de contentement. Il est indifférent à son triste état qui ne laisse aucun espoir, et n’a de souci et de pensée que pour Ellemoun dont le retour à la vie l’occupe uniquement. »

En entendant ces choses les trois voyageurs entrèrent. Ellemoun, quoique assoupi par la fièvre, se souleva à leur vue. Ses grands yeux noirs se fixèrent tour à tour sur son père, sur de Larralde et sur le prêtre. Il semblait les interroger de ses regards avant même qu’ils eussent proféré le moindre mot. « Comment ! vous êtes là ? fit-il, et Mayalena ? » – Mayalena ne sait rien, lui dit aussitôt son père, rassure-toi ; nous-mêmes n’avons appris l’évènement que des lèvres de notre bon Curé et de Perkaïn. Nous sommes venus en quête de tes nouvelles : mais comme l’incertitude est la plus cruelle de toutes les douleurs, parce qu’elle nous les fait souffrir toutes, nous avons hâte de revenir à Bera, où nous attendent Mayalena et sa mère anxieuses de toi. Ellemoun tendit alors sa main brûlante de fièvre au vénérable prêtre qui tomba de fatigue et d’émotion au pied de son chevet, et l’embrassa.

Ellemoun, ne pouvant contenir les sentiments de reconnaissance dont son âme débordait, parla en ces termes : « Il y a dans la chambre voisine un jeune homme qui ne dit pas son nom. Je lui dois la vie après Dieu. Il n’a d’autre désir que de mourir, et dès qu’il apprend que je vais mieux et que ma blessure se referme, il est heureux. Il s’était enquis de ma naissance et de mon nom, sur la place des Aldudes. Il connaît nos malheurs et il en souffre. Quand il me vit me débattre seul au milieu des gens d’Ustaritz armés jusques aux dents, il bondit en furie, me fit rempart de son corps, et soutint l’attaque avec son bâton pendant deux heures. Sans lui j’aurais mille fois succombé, dans la lutte inégale dont il a disputé les chances avec un courage et une adresse que je n’ai retrouvés ensuite que dans Perkaïn. Comment pourrais-je reconnaître un si noble dévouement et tant de sacrifices ? Quant à Perkaïn, je ne dis rien ; son nom parle tout seul et dit assez haut ce qu’il est. »

Le bon curé, ému jusqu’aux larmes au récit d’Ellemoun, voulut voir le jeune inconnu, lui prodiguer les consolations religieuses et ouvrir ainsi l’immortalité bienheureuse à une âme qui ne voulait rien de la terre. De Larralde et de Gastambide s’empressèrent auprès du jeune inconnu, et lui firent les remercîments, les amitiés qu’il méritait ; après quoi, ils prirent en diligence le chemin de Bera où tant d’angoisses les attendaient. Le prêtre resta donc seul avec Perkaïn auprès des deux malades.

Quelques jours se passèrent ainsi, au bout desquels Ellemoun voulut se lever. Il avait hâte d’aller donner ses soins avec son affection à celui qui répétait sans cesse que son âge tendre était plus digne de vie que le sien 225.

Il lui prodiguait mille caresses et mille mots de cœur, et faisait ainsi de sa reconnaissance un baume bien doux à ses plaies encore ouvertes ; mais tandis que lui se reprenait à la vie, son fidèle compagnon s’en détachait d’un fil à chaque heure, car, comme le dit le vieux clocher d’Urrugne, chaque heure nous blesse, la dernière nous tue. Vulnerant omnes ultima necat. Perkaïn lui-même s’attendrit et pleura à la vue de ce jeune homme dans la force de l’âge, mourant si aise de mourir, n’ayant que le sourire d’une satisfaction intime sur des lèvres où ses souffrances cruelles n’auraient dû porter que des plaintes et des soupirs désolés, de ce jeune homme indifférent à tout, excepté au sort d’Ellemoun.

Nul ne pouvait dire son nom, et lui-même ne répondait à aucune question qui le pût faire connaître. Le prêtre seul tenait scellés dans son cœur les mystères sacrés que cette mort lui révélait. Tous les témoins de cette admirable scène, où l’on voyait la victime de l’amitié s’immoler avec joie pour son ami, et chercher même à soustraire l’étendue de son sacrifice à la mémoire reconnaissante de la postérité, ne se lassaient pas de l’aimer et de l’admirer. Impuissant à l’arracher à une mort certaine, chacun s’empressait à lui en adoucir les rigueurs, par la compassion, les paroles aimables et les larmes versées.

Perkaïn, Ellemoun et le prêtre étaient là silencieux, n’ayant d’yeux et d’attention qu’à ses regards et à ses soupirs. Et dans ce silence, on n’entendait que le souffle oppressé qui sortait de sa poitrine en la soulevant. Tout à coup, un bruit se fait entendre à la porte de la maison ; la bobinette soulevée claque sur son pêne de bois ; Perkaïn y accourt. C’étaient Mayalena et sa mère. Ellemoun ayant reconnu leurs voix sort de la chambre du mourant et, la tête encore ceinte de bandelettes, va tomber dans leurs bras. Mayalena et Gachucha avaient connu tous les détails des évènements qui s’étaient succédé : aucune explication nouvelle ne pouvait les en instruire davantage.

Cependant Mayalena regardait de temps en temps avec anxiété le front de son bien-aimé, car elle ne semblait pas croire que son malheur ne fût pas plus grand, plus complet ; elle remercia dès l’abord Perkaïn de sa belle et noble conduite, après quoi elle voulut voir celui dont la mort avait valu la vie d’Ellemoun. Elle s’approche du lit où il gisait.

À sa vue, la figure déjà presque effacée du mourant se ranime ; une lueur brille dans ses yeux comme une étincelle dans la cendre d’un foyer éteint ; il se redresse, fait un effort suprême pour s’asseoir ; il tend ses mains pâles vers Mayalena, comme vers une vision longtemps attendue et désirée : ses lèvres blêmies se contractent, et d’une voix entrecoupée et mourante, il lui adresse ces mots : « Vous voilà donc enfin !!... vous dont le souvenir... a rendu... ma vie plus pure !! m’a fait aimer la vertu !... le sacrifice !! le dévouement... Vous voilà ! Oh ! que la mort vienne !!... je n’ai plus rien à voir... que mon Dieu... après vous !... Ne pouvant vous aimer pour moi... Je vous ai aimée pour vous-même... pour votre bonheur... Je vous avais rendue... une première fois à l’affection des vôtres... Je vous rends maintenant celui que vous aviez perdu celui que vous aimez... Je puis mourir !... Dieu me récompense déjà... puisque je vous vois. »

À ces mots Mayalena reconnaît le jeune bohémien, tombe à genoux et embrasse ses mains ; puis s’apercevant qu’il faisait effort pour la voir encore, elle se relève, prend sa tête sur ses bras et repose ses yeux noirs sur ses yeux de mourant : « Il n’y a qu’un Dieu qui puisse couronner un tel amour », lui dit-elle. « Oui ! reprit le jeune mourant, c’est assez !! le ciel... après vous. »

Et comme s’il se fut enivré de la vision qui l’avait visité, et de la musique de sa voix, il entra dans une agonie qui fut une extase et un ravissement pour son âme, et il expira.

Ellemoun et Mayalena rendus à eux-mêmes après les funestes évènements qui avaient si longtemps troublé et rompu leurs liens, ne purent contenir les élans de leur amour. Jusque-là tout entiers aux soins de leur malade, ils s’étaient contenus : maintenant leur naturel va se donner carrière. Ils se regardent, pleurent et se regardent encore : ils semblent ne pas croire à leur fortune, tant leurs cœurs accoutumés à souffrir s’étaient hantés et comme fixés au malheur, à l’idée de ne se revoir plus. Ils se jettent sur le corps inanimé du jeune bohémien, ils l’inondent de leurs larmes et de leurs prières. Puis se reprenant à se considérer, ils n’ont pas de termes assez affectueux, assez tendres, pour rendre leurs angoisses passées et leurs joies revenues. L’allégresse et la douleur se disputaient leurs pensées et leurs sentiments.

Ce retour d’Ellemoun et ce départ de l’ami, cette mort et cette résurrection fondues ensemble ; ce cadavre encore chaud de la jeune victime dont le sacrifice offert à Dieu, en holocauste d’amour, avait rendu le bien-aimé à sa bien-aimée ; tous ces contrastes doux et déchirants suscitaient en leurs âmes des mouvements contraires et souvent combattus.

Ellemoun et Mayalena vécurent quelques jours dans ce vague, bercés et ballottés au flux et reflux des sentiments divers.

Ceux qui restaient encore des deux familles jumelles exilées à Bera, voulurent célébrer leur retour. Ils se réunirent donc en un commun repas, et cette fête de l’exil fut présidée par le Curé ; elle rappelait d’autres fêtes où l’on avait mangé avec gaîté le pain de la patrie, et lorsque le vénérable prêtre, bénissant la table, promena ses regards autour de lui, comptant dans sa pensée les vides que la mort avait faits, l’émotion gagna tous les cœurs. Les deux familles mangèrent donc ensemble le pain de l’exil trempé dans leurs communes larmes, comme des voyageurs attardés sur la terre étrangère, tristement assis sur des ruines abandonnées.

Vers la fin du repas, on décida de consacrer par le mariage l’union déjà si pure et si sainte d’Ellemoun et de Mayalena. Le jour ayant été fixé et toutes les dispositions prises, on se sépara rempli de contentement ; mais hélas ! ce contentement fut de courte durée, car l’espérance qui en était l’âme avait un tissu trop frêle pour que la tempête de toutes les passions si furieusement déchaînée contre la vertu ne le déchirât point.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XX

 

L’UNION

 

Batzuen gatz iokian ere arrak sortzen dire.

Il en est de si malheureux que les vers

s’engendrent jusque dans leur salière.

(Proverbe basque.)

 

Tandis que Mayalena revenait à Sare avec son père et sa mère, nourrissant le doux espoir d’une union éternelle avec son frère, la haine et l’envie aboyaient après elle, comme des chiens lascifs et hargneux, et aiguisaient leurs armes les plus perfides. La Révolution était furieuse de n’avoir pu mettre sa main scélérate sur Perkaïn et sur le jeune de Gastambide : l’échec qu’elle avait subi aux Aduldes, le triomphe de ses ennemis, surtout après l’acte d’audace d’Itzazu, lui rongeaient les entrailles. Elle avait semé des sentinelles sur toute la frontière, espérant un jour ou l’autre de prendre Perkaïn et Ellemoun dans ses lacs. Impuissante à les atteindre, elle avait déjà séquestré et vendu tous les biens de leurs familles ; lâche et tyrannique comme le vice dont elle est née, elle ne va épargner ni la faiblesse, ni l’innocence, ni l’âge, ni le sexe. Voici que ne pouvant se venger sur des hommes, elle arme toutes ses fureurs contre une fille timide, contre une femme qui n’a d’autre défense que sa vertu : afin qu’on puisse dire d’elle qu’elle a trompé toutes les espérances, accompli toutes les trahisons, commis tous les crimes et toutes les lâchetés, et bu toutes les hontes et toutes les infamies.

Mayalena s’en allait tous les jours à travers les sentiers de la montagne à l’église de Zugarramurdi 226 rendre ses grâces à Dieu et lui demander secours contre ses ennemis. La veille du mariage, elle s’y rendit, revêtue de sa mantille. Son cœur, tandis qu’elle cheminait, faisait mille rêves heureux. Les oiseaux chantaient dans le buisson fleuri : la feuillée était remplie de mystères d’amour. Dans les nids tout chauds et frêles, des petits fraîchement éclos tendaient leurs becs tendres avec un léger cri à la becquée que la mère leur portait. Et Mayalena pensait en elle-même au bonheur de cette mère qui, battant de l’aile, allait et venait à travers mille dangers dans les champs et les prés lointains chercher la nourriture de ses enfants. Elle pensait aussi à la bonté divine qui préside ainsi aux destinées de la plus chétive et de la plus délaissée des créatures avec autant de sollicitude qu’à celles des astres et des planètes qui décrivent leur orbe dans l’espace. Elle se rappelait toutes les circonstances heureuses ou malheureuses de sa vie et, en admirant ce que Dieu avait fait pour elle, elle méditait sur le peu qu’elle avait fait pour lui, lorsque les soldats de Pinet la surprirent et la troublèrent en ses pensées. – Où allez-vous de ce pas, charmante Mayalena ? Je vais, répondit la jeune fille, à l’église de Zugarramurdi. – À l’église de Zugarramurdi ? Et pourquoi faire ? – Pour me confesser.

À ces mots les soldats de Pinet se regardèrent avec des regards convenus, puis l’un d’eux reprit : – Tu sais, Mayalena, la République n’a pas fermé les églises en France pour qu’on aille se donner rendez-vous avec les suspects dans les églises d’Espagne. La Nation considère comme un crime contre la France la pratique d’un culte qu’elle a proscrit, car c’est le culte de ses ennemis. – Comment, dit doucement la jeune fille, est-ce devenu un crime de faire le bien ? – Tu peux faire le bien comme tu l’entendras ; mais tu ne peux pratiquer un culte qui est défendu par la loi : garde-toi donc, si tu ne veux compromettre ta tête, d’avouer devant le citoyen Pinet ce que tu allais faire à Zugarramurdi. Dis la vérité et tu seras pendue 227. – Je dirai à votre Pinet ce que je vous ai dit à vous-même, s’écria Mayalena d’une voix assurée. Dieu me garde d’ajouter à tous les malheurs qui m’accablent celui de perdre le seul bien que j’attends de sa main, par un mensonge qui serait une trahison pour ma conscience et ma foi. » Sur cette assurance qui ne laissait aucun doute et aucune réplique, Mayalena fut conduite à Pinet.

Dès l’abord Pinet, dont les yeux brillèrent à sa vue, l’envisagea avec complaisance ; mais bientôt, voyant que ni ses menaces, ni ses promesses ne pouvaient en obtenir même un mensonge, il perdit tout espoir de réaliser les desseins qu’il avait conçus. Âme vile et ambitieuse, il croyait que toute vertu devait fléchir devant lui. Humilié de sa défaite en face de l’inflexible caractère et de la dignité d’une fille de vingt ans, il résolut de la perdre et de cacher sous un amour de la patrie et sous le prétexte d’une trahison à venger, la corde de ses passions qui seules avaient traîné Mayalena à sa barre.

– Il y a longtemps, lui dit-il, que tu te promènes d’un côté de la frontière à l’autre. Non contente de donner ainsi l’exemple de la résistance à nos lois, tu entretiens un commerce coupable avec les suspects et les ennemis de la patrie.

– Non ! répondit vivement Mayalena dont la figure devint rouge d’indignation, non ! répéta-t-elle en fixant ses yeux noirs sur Pinet, je ne trahis pas la France, et vous savez très bien quelle est ma vie, et quel est le motif qui me fait aller tous les jours à Zugarramurdi. L’amour de Dieu et de mon frère que vous avez exilés occupe seul mon cœur et me porte vers ceux que j’aime. Nul n’ignore mes rapports et ma conduite, interrogez ceux qui me connaissent : l’existence d’une âme droite s’écoule sous une maison de verre 228 ; tout le monde y plonge à loisir. Quand vos soldats m’ont surprise, je m’apprêtais à me jeter aux pieds du prêtre pour me confesser.

– Tu te perds, malheureuse, tu te perds ; tes propres aveux te condamnent, s’écria Pinet à ces mots, et si tu persistes à répéter ton crime avec la même audace, devant tout ce monde qui nous écoute, je serai obligé de te taire exécuter, afin que ta mort serve d’exemple aux autres.

– Je ne puis dire le contraire, répliqua Mayalena, et appuyant énergiquement sur ses paroles, elle ajouta : J’allais à Zugarramurdi pour me confesser ; que Dieu me protège et me défende ! son seul appui me suffit !

Cette scène se passait non loin de la frontière d’Espagne, à l’orée d’un bois de chênes, avant d’arriver à Sare, et devant quelques hommes infâmes, armés pour cette circonstance.

Pinet ne pouvant fléchir les déclarations de la jeune fille et vaincre sa constance, entra dans les transports d’une furieuse colère et donna l’ordre de conduire Mayalena à Chauvin-le-Dragon pour y être exécutée en place de grève, comme coupable de résistance aux lois de la Terreur et de trahison envers la patrie. Cette sentence inique qui frappait l’innocente et pure Mayalena, c’était la foudre tombant sur un lis embaumé. Elle leva ses yeux au ciel, y fixa un regard long et profond. On aurait dit que son âme s’y élançait d’un vol rapide et empressé. Insensible à son malheur, ou plutôt heureuse de son sacrifice qui lui devait assurer l’éternité, elle n’abaissa ses yeux que pour penser à son bien-aimé. Le souvenir de la peine qu’il allait ressentir de sa perte occupait seul son cœur. « Que va devenir mon Ellemoun, disait-elle en elle-même, encore si nous pouvions mourir ensemble, nous célébrerions notre mariage dans le ciel, au lieu de le célébrer dans l’église de Zugarramurdi. Dieu bénirait notre union ; mais je suis seule au milieu de ces hommes, et lui va rester seul aussi. Mon Dieu ! mon Dieu ! je vous offre ma vie, pour que mon Ellemoun me vienne rejoindre dans votre sein. »

Comme elle disait ces choses en son âme, elle s’avançait toujours entre ses bourreaux. Sa figure était pâle, et parfois elle cherchait à cacher dans les plis de sa mantille les larmes qui coulaient silencieuses sur ses joues. Cependant elle ne se plaignait point de son sort. Une circonstance vint troubler son douloureux pèlerinage vers le lieu de son martyre. Tout à coup, elle vit près d’Ascain sa mère et son père qui, au bruit de son arrestation, étaient accourus pour l’embrasser. Ils s’étaient jetés avant leur départ aux pieds de Pinet, lui avaient fait toutes les supplications que le cœur d’une mère porte à ses lèvres pour sauver une fille ; mais que pouvaient les prières et les larmes sur le cœur du misérable collègue de Marat et de Robespierre, de celui qui avait voté la mort de Louis XVI, sans appel au peuple, sans sursis à l’exécution 229. Cette rencontre fut cruelle pour la mère et la fille, et vraiment à les voir toutes deux dans les bras l’une de l’autre, on se demandait quelle était celle qui marchait à la mort. Il fallut employer la violence et la force pour mettre fin à une entrevue à laquelle ces tigres à face humaine que la Révolution enfanta, pouvaient seuls demeurer insensibles. Si les rochers, les chênes, les cerisiers et les ormeaux sous lesquels ils passèrent avaient eu un cœur, ils se seraient jetés sur ces pourvoyeurs de guillotine qui emmenaient si gaîment au supplice une fille innocente, digne de tous les respects et de tous les honneurs. Le triste cortège continua vers Chauvin-le-Dragon, et de Larralde et Gachucha le suivirent de loin avec angoisse.

Leur tristesse faisait un étrange contraste avec la brutale joie des envoyés de Pinet, et leurs larmes avec leurs cris d’allégresse. Mayalena seule dominait calme et sereine ce mélange d’infamies sauvages et d’accablement. Ni les menaces, ni les propos obscènes, ni les ricanements dont elle était l’objet n’émouvaient son âme chaste qui, déjà élevée au dessus de son corps, semblait le suivre d’une région supérieure et inaccessible aux profanations humaines. Tout le vocabulaire du corps-de-garde eut beau frapper ses oreilles, elle n’entendait rien. Voici qu’un de ces monstres, voulant poser ses lèvres de chacal sur ses joues pâles, lui dit en ricanant : « Nous allons faire tout à l’heure bonne viande de boucherie de ta chair blanche, et ton Ellemoun n’en aura pas. »

Mayalena le repoussa d’un geste énergique et elle tressaillit. Le nom d’Ellemoun l’avait ramenée de sa région sereine d’où elle foulait aux pieds ses gardiens et leurs propos. Un instant elle parut faiblir. Elle chancela : elle tomba, et la vallée d’Ascain retentit du cri de détresse que sa mère avait poussé vers le ciel. Aï nere aurra ! Ah ! mon enfant !

À cette vue, de Larralde ne se peut contenir, il bondit, il court, il se jette sur la cohorte des soldats. La colère et l’amour conjurés lui donnent un courage et une force qu’il ne se connaissait pas. D’un mouvement de son makila, il les met à distance, les frappe, les disperse. Sa figure était animée d’une telle fureur qu’il paraissait un géant armé de la foudre. L’épouvante dans les yeux, ils demeurent en suspens de prendre la fuite ou de tenir tête ; mais bientôt leur lâcheté se trouvant un refuge dans leur nombre contre un seul homme, ils s’acharnent après lui. L’un d’eux, le couchant en joue, s’apprêtait à faire feu ; de Larralde saisit le canon de son fusil en travers, le lui arrache, et le terrasse d’un coup de crosse.

Une fois maître de cette arme, il la dirige contre les autres, la décharge sur l’un qui va coucher auprès de son compagnon. De sa vaillante main, il en avait déjà réduit cinq, ou tués, ou blessés, lorsqu’une balle le vint frapper au front. Alors son fusil lui échappe, ses bras s’allongent le long de ses flancs et il s’affaisse sur lui-même. Le héros est étendu sur le sol qu’il arrose de son sang, et sa femme et sa fille, rendues à elle-même par le bruit du combat, l’entourent de leurs soins attendris. À peine l’eurent-elles embrassé, il les regarda, embrassa la croix qu’il portait à son cou, et rendit son âme à Dieu.

Gachucha et Mayalena à genoux devant lui semblaient anéanties dans leur douleur. On aurait dit que la mort qui avait frappé de Larralde les avait touchées de son aile. Immobiles, les yeux fixés sur ses yeux mourants, elles étaient sans aucune apparence de vie.

Cependant les soldats, un instant dispersés, revinrent vite à leur proie et à leurs victimes, armés d’une fureur nouvelle, et résolus à se venger sur la fille et sur la mère de l’audace et du courage que le père avait montrés contre eux. La scène fut déchirante et sauvage entre ces bourreaux et leurs victimes ; mais celles-ci furent insensibles aux reproches, aux injures et aux mauvais traitements dont elles étaient l’objet ; c’est le propre de la souffrance ou de la joie poussée à l’extrême de tirer l’homme de ses sens et quelquefois de sa vie : l’homme ne peut rien supporter qui passe sa mesure, sans perdre le sentiment de ce qu’il endure et même de ce qu’il est. Cet état d’insensibilité où l’excès de la douleur avait réduit ces deux femmes faibles et sans défense ne toucha pas les mandataires de Pinet ; car la fureur rend les cœurs durs à la pitié. Ni les menaces, ni les coups ne purent satisfaire les uns, ni réveiller le sentiment dans les autres : force fut à ces tigres d’emporter les deux femmes. Ils les jetèrent toutes les deux dans une charrette traînée par des bœufs qui passaient d’aventure sur cette route. Le paisible bouvier qui s’en allait, son aiguillon sur l’épaule, en chantant, dut rebrousser chemin vers Chauvin-le-Dragon d’où il venait, pour remplir le triste office de charrette de guillotine.

La mère et la fille gisaient inanimées sur la paille où on les avait couchées, et les bœufs s’avançaient tristement, lentement entre les rives, d’ordinaire si riantes, de la Nivelle, et les collines couvertes de chênes et de verdure. Et le spectacle si gai, si animé de cette route pleine de surprises agréables à l’œil était assombri cette fois par le passage de ce convoi, escorté des envoyés de Pinet à l’air dur et sévère. Et chaque fois qu’un berger ou un pâtre menait à l’encontre, jetant sa belle voix aux échos d’alentour, sa chanson expirait dans sa gorge dès qu’il apercevait de loin le funèbre cortège. Et quand il en sentait l’approche, sa figure se revêtait de surprise et d’effroi, et il s’efforçait à tourner et à fuir par le premier sentier de droite ou de gauche, pour en éviter la rencontre. Les bœufs, les génisses, les brebis et les chèvres se dispersaient en désordre, comme s’ils eussent eu, eux aussi, horreur de cette scène. Ainsi se faisait dans le silence le transport des deux nobles victimes. Gachucha et Mayalena se rendaient au lieu de leur supplice, tantôt s’embrassant dans un moment de lucidité qui les rendait à leurs douleurs, tantôt en perdant la conscience dans les bras l’une de l’autre ; car Dieu pour adoucir la rigueur de leurs angoisses leur en enlevait sans cesse le sentiment.

Tandis que ce triste tableau se déroulait le long du chemin d’Ascain à Chauvin-le-Dragon, un autre évènement, non moins navrant, se produisait à Bera.

Bera est un petit village basque sur le flanc de la Rhûne du côté de l’Espagne. Les fiers sommets des Pyrénées l’entourent, pressant devant eux et autour d’elle des collines et des mamelons chargés d’arbres feuillus, de prairies émaillées, et de riches pâturages. C’est un véritable nid d’aigle sur les roches vives qui descend et se prélasse jusque sur les bords d’une rivière dont les flots bleus écument sur les rochers, se jouent entre ses rives qu’ils fécondent, et où ils font germer, par la pureté de leurs ondes débordées, les fleurs les plus rares et les arbustes les plus variés. L’Église domine tout ce luxe de verdure ; elle est la plus haute maison du village, celle qui, plus vaillante, grimpe la première sur le flanc de la montagne. Or ce jour-là, la voix de sa cloche chantait dans sa tour carrée et conviait les fidèles à y monter : c’était une fête dans le village et dans tout le royaume, et les clochers voisins chantaient à leur tour et emplissaient les vallons et les bois, animaient les échos des montagnes de leurs sons argentins. Les cloches des villages de France sur l’autre versant étaient seules muettes, et les fidèles qu’elles avaient coutume d’appeler à l’Église étaient obligés de prêter l’oreille à celles d’Espagne, pour avoir au cœur un air de fête qui leur rappelât le passé. On célébrait Salvatore, l’ascension du Sauveur.

Déjà sur tous les sentiers, à travers les champs et les prés, des femmes en mantille noire, des vieillards en béret bleu, des jeunes gens en bras de chemise accouraient vers l’église. Les bergers et les pâtres descendaient en bondissant la pente abrupte des montagnes, lorsqu’on entendit mille voix d’une foule assemblée qui montaient du vallon comme des flots de l’indignation et de la pitié. Et l’on vit Perkaïn, le brave Perkaïn, la flamme de la colère dans les yeux, et deux hommes avec lui, portant Ellemoun dans leurs bras, et son père de Gastambide qui les suivait tristement.

Ellemoun, accompagné de Perkaïn, s’était rendu à Zugarramurdi pour y épouser celle qu’il appelait jusque-là sa sœur bien-aimée. C’est dans ce village qu’il attendit durant trois longues heures sa bien-aimée, et sa bien-aimée ne vint pas. Nous savons à quelles tortures elle était en butte. Enfin un courrier mandé en diligence à Sare en revint avec l’affreux récit des tristes choses qui s’y étaient passées. Le vénérable Curé d’Aïnhôa fut le premier à recueillir toutes les douloureuses circonstances de cette nouvelle. Il ne voulut point incontinent en faire part à Ellemoun dont il redoutait la profonde sensibilité et, pour préparer son âme à cette épreuve qui réclamait un courage et une force surnaturels : « Mon fils, lui dit-il, Mayalena n’arrive point encore et il est déjà très tard. Si tu le veux, je vais célébrer l’auguste sacrifice de la messe auquel tu joindras le tien, et tu recevras le Dieu des forts, afin que tu puisses soutenir les combats de la vie et porter sans faiblir le fardeau parfois trop lourd de la souffrance. – Mon père, reprit Ellemoun, je suis prêt à tout pour mon Dieu et pour ma bien-aimée ; faites selon votre désir. » Le sacrifice donc commença à onze heures, juste au moment où Mayalena s’approchait de Chauvin-le-Dragon. Et le vénérable vieillard le célébra longuement : il avait peine à contenir les sanglots qui parfois lui montaient à la gorge et étouffaient ses oraisons. Quand il eut élevé l’hostie divine, il s’arrêta, n’en pouvant plus, et laissa couler sur elle, avec sa prière, ses larmes qui débordaient de toute les rides de son visage, et l’inondaient comme une multitude de minces rigoles que la douleur aurait grossies et poussées en dehors de leurs rives accoutumées.

Aussitôt le sacrifice terminé, Perkaïn et de Gastambide vinrent prendre Ellemoun au pied de l’autel où il priait, et le conduisirent vers le vénérable curé qui l’attendait et à qui ils avaient commis le soin de lui annoncer la triste nouvelle.

« Mon fils, lui dit le saint vieillard d’une voix tremblante et d’une figure bouleversée, le ciel t’éprouve bien et te fait la part belle pour te dégoûter d’une vie où nous ne faisons que passer, entre des douleurs qui relient par une chaîne ininterrompue la naissance à la mort.

– Qu’y a-t-il donc, mon père, répondit Ellemoun, qu’est-il arrivé à ma bien-aimée ?

– Rien que Dieu n’ait voulu, mon enfant, dit le vieillard. Il trouve sans doute votre amour trop pur pour cette terre vile et corruptrice, il le veut réserver pour un monde meilleur. Mayalena a été prise par les soldats de Pinet et emmenée captive à Donibané. »

À ces mots la figure d’Ellemoun pâlit d’une pâleur affreuse, ses yeux se ternirent enfoncés dans leur orbite livide, et de ses lèvres blêmes :

« Mon Dieu ! s’écria-t-il, que va-t-elle devenir entre les mains de ces monstres qui n’ont même pas su respecter leur Dieu ? – Mon fils, reprit le vieillard, il faut tout vous dire ; aussi bien l’attente et l’incertitude sont plus cruels que nos maux, parce qu’ils nous les font endurer tous. »

Puis passant ses deux bras autour du cou d’Ellemoun, avec des précautions infinies, il ajouta :

« Nous ne savons que trop ce que va devenir votre bien-aimée... »

En ce moment les regards d’Ellemoun prirent une fixité pénétrante qui interroge avec angoisse ; il chancela et le vieillard se tut... Ils se tenaient et se servaient d’appui l’un à l’autre dans une étreinte désespérée.

« Achevez donc, ô mon père, s’écrie le jeune homme, dites-moi tout, que je sache l’étendue de mon infortune. »

Et le prêtre le regardait toujours sans mot dire.

« L’a-t-on mise à mort, dites-le-moi ? lui demande Ellemoun.

– Non, mon enfant, mais on va l’exécuter en place de grève à Donibané.

– Exécuter ma bien-aimée ? » s’écria le jeune homme avec un accent de désespoir ; et il ne parla plus.

Il y eut un long silence, et on ne savait lequel des deux était le plus atteint, foudroyé, par cette nouvelle.

Alors le vieillard :

« Elle meurt victime de son amour de la vérité ; elle n’a pas voulu souiller son âme par un mensonge qui aurait sauvé sa tête, et aussitôt elle reçoit la récompense de sa vertu, la couronne du martyre qui seule manquait à son front virginal. Bien loin de la perdre, mon fils, tu la gagnes pour l’éternité, car elle sera ta sœur, ton épouse au ciel, bien plus sûrement que sur la terre. Loin de te plaindre, mon fils, remercie Dieu de cette suprême épreuve et admire la Providence qui, pour te préparer à ce dernier coup, t’en a ménagé tant d’autres, et a ainsi disposé ton cœur à cette séparation définitive par des séparations partielles. Te rappelles-tu le jour où tu perdis une première fois ta sœur ? La peine que tu en eus était le prélude de celle qui t’accable aujourd’hui, mais les joies que tu ressentis quand tu l’eus recouvrée ne sont qu’une ombre vaine auprès de celles qui t’enivreront quand tu la retrouveras au sein de Dieu. »

Dès que le saint prêtre eut parlé de la sorte, Ellemoun tomba de tout son corps à ses pieds sans proférer un soupir, sans verser une larme. Perkaïn et son père accoururent au bruit de sa chute pour le relever. Il tourna ses yeux languissants vers le vieillard qui parlait encore, et lui dit d’une voix faible et mourante :

« Mon père... Dieu fait bien ce qu’il fait... Que son nom... soit béni... »

Et il entra dans une sorte de sommeil lourd et pesant dont il ne fut pas possible de le tirer. Il fallut le transporter dans cet état jusqu’à Bera. C’est là que nous le retrouvons maintenant, au milieu de la foule accourue de toutes parts pour célébrer la fête de l’Ascension.

Il y a dans Bera, en face de la maison même où s’était réfugiée la famille de Gastambide, une petite place ; et sur cette place, contre le mur blanchi d’une maison en ruine, un magnifique Christ en chapelle. Ce Christ est enfermé comme dans un immense tabernacle qui s’ouvre à deux battants, et ce jour-là, à cause de la fête, les deux grandes portes étaient ouvertes et livraient l’immense Christ à la vénération des passants. Lorsque Perkaïn et de Gastambide arrivèrent sur cette place, Ellemoun leur fit signe de s’arrêter. Il voulut être porté jusqu’au pied de l’image sainte où il avait si souvent prié avec sa maïtea. Il parut revenir à lui-même ; son âme forte, où chantaient l’espérance et l’amour parmi toutes les angoisses présentes, vainquit un instant sa nature et son cœur ; mais bientôt il laissa tomber sa tête en arrière, fixa un long regard sur son père, et ne donna plus signe de vie. La foule qui l’avait suivi s’agenouilla tout entière sur la place, et l’on entendit la voix du curé qui disait : Gure aita zeruetan zarena. Notre Père qui êtes aux cieux.

Cependant Mayalena et Gachucha arrivèrent à Chauvin-le-Dragon. Assises toutes deux côte à côte, elles purent voir de loin les gens qui se pressaient vers la place aux sons du tambour et de la trompette qui les y convoquaient, pour assister à leur exécution. Le pont de Ciboure versait les habitants de la rive gauche de la Nivelle sur sa rive droite, où ils venaient se confondre avec ceux de Chauvin-le-Dragon. Ce fut aussitôt une confusion de voix s’élevant de toutes parts. Les cris de l’indignation et de la colère se mêlaient aux soupirs et aux exclamations de la pitié que provoquait la vue de cette fille de vingt ans, qui ne semblait être parée de tous les charmes de la nature que pour les voir flétrir en un jour sous le couperet des misérables : ainsi se couche la rose du matin sous la faux meurtrière qui abat les herbes grasses et mauvaises.

Un tribunal fut constitué pour couvrir ce crime d’une apparence de justice. Ce tribunal, où l’on regrette de voir quelques citoyens d’un pays autrefois noble et ennemi de la tyrannie, se tint sur la place même de Louis XIV, en face de la guillotine dressée au milieu. Toutes les tachetés et toutes les cruautés s’étaient donné rendez-vous pour rendre encore plus odieuse cette parodie de la justice. Je ne vous nomme pas les membres de ce tribunal : vous les connaissez : ils ont fait souche, ils ont des neveux ; mais le dernier des crimes souille leur mémoire ; le sang de l’innocence pèse sur eux, les marque du signe de la flétrissure et de la honte les poursuit d’un glaive vengeur. Sur une estrade comme celle qu’on élève dans les foires pour les charlatans, ces charlatans s’étaient assis, coiffés de bonnets phrygiens.

Mayalena, soutenue par sa mère, s’avança au milieu de la place, les deux mains liées derrière le dos. Le bourreau la suivait, tout prêt à saisir sa victime pour le sacrifice. Une haie de soldats avait paru suffisante pour empêcher cette fille de s’échapper des mains de la Révolution. Arrivée devant ses juges, Mayalena fixa ses regards sur sa mère et l’embrassa. L’interrogatoire fut court. Mayalena répondit malgré sa faiblesse avec une fierté et une énergie qu’on n’attendait pas d’elle, dans sa détresse. Le temps était magnifique. On aurait dit que le ciel se parait de son plus bel azur pour recevoir celle qui n’avait été qu’une exilée de l’éternité sur la terre. Là-bas, en face, le vert petit mamelon de Bordegaïn où les fermes blanches semblaient grimper pour voir la martyre, jetait au ciel la tour octogone de son église avec sa croix triomphante. Sur le quai les coquettes maisons de Ciboure, assises sur l’embouchure de la Nivelle, se miraient dans ses flots, et le front tourné vers la place, y regardaient avec anxiété.

Quand Mayalena, interrogée par ses juges, élevait ses regards, ses beaux yeux noirs rencontraient dans l’azur du ciel la croix de Bordegaïn dont la vue donnait à son âme vaillante un regain de courage et de force. Debout dans tout l’éclat de ses vingt ans et de sa beauté, dans cette majesté radieuse que met au front l’innocence, elle accablait ses juges : sa sérénité, ses réponses tranquilles accusaient la noirceur de leur crime.

« Tu as trahi la nation, lui crie l’accusateur public.

– Comment l’aurais-je fait ? reprit doucement Mayalena, puisque je ne connais point ses ennemis.

– On a trouvé sur toi des papiers qui te condamnent.

– Montrez-les », interrompit la jeune fille.

Et comme l’accusateur ne montrait rien, ne pouvait rien montrer, il ajouta :

« Enfin, tu allais tous les jours en Espagne, qu’y faisais-tu ?

– Vous le savez bien, reprenait Mayalena, j’allais rendre mes devoirs au Dieu que vous avez chassé de nos églises.

– Oui, continua l’accusateur, tu allais pratiquer un culte que la nation réprouve, te confesser, prier.

– Vous l’avez dit.

– Mais crois-tu donc, misérable fanatique, que la nation ait interdit le culte en France pour que ses citoyens aillent le pratiquer en Espagne ? C’est le culte des suspects, des nobles et des anciens tyrans, le culte superstitieux, justement abhorré de tous les amis de la patrie ; et c’est un crime de lèse-nation que d’entretenir des rapports avec le Dieu de ses ennemis. Tu es donc coupable ; tes propres aveux te condamnent, et tu seras exécutée sur l’heure. »

À ces mots, Mayalena jeta sur ses juges un sourire de pitié, et leur dit :

« Heureuse serais-je de n’avoir pas d’autre crime que celui que vous m’imputez ; j’en suis fière et je le préfère à celui que vous allez commettre. Je meurs contente et vous pardonne ; car vous ne savez ni ce que vous dites ni ce que vous faites. »

Alors il y eut un murmure dans toute la foule, murmure d’horreur pour les juges et d’admiration pour la jeune et noble victime. La terreur avait ôté la voix et le mouvement à quelques-uns, mais le plus grand nombre s’agitait et se pressait sur la haie des soldats comme les vagues contre la digue qui protège la place. Tout à coup, quelques-unes de ces femmes gaillardes dont le grand cœur égale parfois l’audace, et qu’on nomme à Donibané des Cascarotes, femmes robustes et vaillantes qui défient les hommes les plus courageux, bondissent, poussent des cris épouvantables, se précipitent comme de véritables furies sur les juges, leur arrachent leurs bonnets phrygiens, les bousculent et les précipitent de leurs sièges au bas de l’estrade, se ruent ensuite sur les soldats et brisent la barrière qu’ils formaient autour de Mayalena.

La foule prend aussitôt parti pour elles, et une lutte acharnée et sanglante s’engage. L’échafaud est renversé. Dans ce désordre, Gachucha, enlevée par les bras vigoureux des Cascarotes, est emportée chez l’une d’elles à la rue Sopite. Là, ces femmes se plantent sur le seuil de la porte, résolues à en défendre l’entrée, au prix des derniers excès auxquels elles n’auraient pas manqué de se livrer. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, toute la ville est en émoi, les cris, les imprécations, les menaces, les objurgations des Cascarotes, portent la fureur jusque dans l’âme des plus insensibles, et y sèment la haine des juges et de leurs complices.

Sur la place, on se débattait encore pour arracher Mayalena aux mains du bourreau lorsque des renforts de troupes fraîches arrivèrent pour emporter d’assaut l’exécution cette jeune fille sans défense, et déshonorer ainsi leur drapeau. Mayalena fut reprise, l’échafaud redressé, et, avant même qu’on eût eu le temps de se remettre au milieu de cette foule violemment écartée et contenue, la bien-aimée d’Ellemoun s’agenouilla aux pieds du prêtre constitutionnel, en reçut la bénédiction et le suprême pardon. Le tambour fit entendre son roulement ; Mayalena, ayant levé ses beaux yeux noirs au ciel, inclina sa jolie tête et la posa sous le couperet fatal. Les Cascarotes voulurent tenter un dernier effort ; mais tout à coup s’arrachant les cheveux elles s’abandonnèrent au désespoir, et poussèrent ce cri : « Acabo ! c’est fini ! » et cette tête, qui était l’orgueil d’Ellemoun, tomba.

L’âme de la vierge, quittant sa demeure terrestre, dut aller remercier d’un baiser la croix de Bordegaïn qui l’avait soutenue et consolée.

En ce moment, deux âmes trop pures pour la terre et qui n’avaient pu y célébrer que leurs fiançailles, se retrouvèrent dans les cieux. Le Christ les bénit et Ellemoun et Mayalena furent unis pour l’éternité.

 

*

*     *

 

À peine ce récit terminé, la poitrine du berger se dégonfla, comme revenue des émotions profondes que les souvenirs évoqués y avaient accumulés. Il essuya ses yeux pleins de larmes, et rejetant en arrière sur ses épaules ses cheveux blancs que sa tête penchée sur sa poitrine y avait ramenés : « Vous voyez, me fit-il, avec un accent d’une douceur ineffable, qu’encore que vous ayez des peines cruelles et nombreuses, il en est de plus amères. Vous ne sauriez vous faire une faible idée, mon ami, de la douleur de Gachucha, mère de Mayalena, et de Gastambide père d’Ellemoun qui survécurent seuls à tant d’infortunes : l’océan lui-même que vous voyez au loin n’en a pas l’étendue et la profondeur. Cette chapelle blanchie, qui s’élève sur la pente du mont Axulay, à quelques pas de nous, et dont les murs ont été les témoins de leurs plaintes et de leurs angoisses, en pourraient redire les échos déchirants.

Gachucha ne put résister longtemps à l’excès des souffrances qui avaient brisé l’énergie de son âme : elle était morte mille fois avant que de mourir elle-même par la mort de ses enfants. Elle succomba bientôt sous des coups si cruels. Quant à Gastambide, il vint chercher un refuge après la tourmente dans cette chapelle qu’un moine d’Urdax, fatigué de la vie commune, avait élevée à la Vierge, deux cents ans auparavant, pour y vivre sa vie solitaire comme les ermites des premiers siècles. C’est là que Gastambide a vécu du pain de ses larmes et de son chagrin jusqu’à une vieillesse reculée.

C’est là que je l’ai connu moi-même dans mon enfance. Ses malheurs avaient fermé son âme à toute joie, et ses lèvres à toute plainte, à tout sourire. Quand il descendait de cette hauteur à Aïnhôa, le monde s’inclinait à son passage ; on avait pour lui ce respect mêlé de tendresse que les grandes infortunes inspirent à tous les cœurs. Il y a une royauté dans la douleur, depuis que le Christ, en tenant le sceptre dans la main, et couronné d’épines, s’est fait le roi des douleurs.

 

 

 

 

 

 

TABLE DES MATIÈRES

 

CHAPITRE I. – Aïnhôa.

CHAPITRE II. – Biitchienea. – La maison et la tombe.

CHAPITRE III. – Mariage.

CHAPITRE IV. – La vie dans l’Euskal Herria.

CHAPITRE V. – La Justice.

CHAPITRE VI. – Frantcha.

CHAPITRE VII. – Le Foyer.

CHAPITRE VIII. – Veille de Noël.

CHAPITRE IX. – La Famille. Éducation pastorale.

CHAPITRE X. – Les Cascarots.

CHAPITRE XI. – L’Adolescence.

CHAPITRE XII. – La Révolution.

CHAPITRE XIII. – Première veillée de la Communion.

CHAPITRE XIV. – Une Surprise.

CHAPITRE XV. – Deuxième veillée de la Communion.

CHAPITRE XVI. – La fête de l’amour.

CHAPITRE XVII. – Donibané.

CHAPITRE XVIII. – Le jeu de paume.

CHAPITRE XIX. – Les fiançailles.

CHAPITRE XX. – L’union.

 

 

 



1 Petite rivière qui, après avoir gracieusement contourné les Pyrénées, vient mourir dans l’Océan, à Saint-Jean-de-Luz.

2 Avocat au parlement de Navarre et historien basque, 1618.

3 De Larré, prairie, ona bonne.

4 Virgile, 1re églogue.

5 Virgile, 1re églogue.

6 Sorte de bâton que les Basques portent pendus à leur poignet, et qui est fait avec une branche solide de néflier.

7 Proverbe basque.

8 Proverbe basque.

9 Proverbe basque, 1638.

10 Gros village du labour à 8 kilomètres de la frontière d’Espagne.

11 Zurhaitz orok badu itzal. (Proverbe basque.)

12 Larralde, à côté de la prairie.

13 Gastambide, chemin de châtaigniers.

14 Unis et séparés. (Proverbe basque.)

15 Auride baten athor artean ongi dago sedaria. (Proverbe basque.)

16 Le Pays basque.

17 Mot pour mot, Andere de Dame, gaïa l’étoffe.

18 Sorte de chalumeau fait d’écorce d’arbre.

19 Petit tambour de cordes que l’on bat avec un bâton.

20 Ederrak estalkia igun. (Proverbe basque.)

21 Ezkontzazaharras estei berri. (Proverbe basque.)

22 Ahoa dabillano sabela boz. (Proverbe basque.)

23 Proverbe basque.

24 Bihotzaren languillea mihia. (Proverbe basque.)

25 Arraina eta arrotza iruregunez pozoina. (Proverbe basque.)

26 Itsasoak adarrik ez. (Proverbe basque.)

27 Mundu hunek iduridu itsasoa ierikan eztakiena ondoat doa. (Proverbe basque.)

28 Marinelaren emastea maïz alargun. (Proverbe basque.)

29 Oilloak eta emasteak galtzen ditu ibiltzeak. (Proverbe basque.)

30 Seigneur.

31 Senar duenak jaun badu. (Proverbe basque.)

32 Proverbe basque.

33 Jaun Goika. Dieu de Jaun, Seigneur et goikoa, d’en haut.

34 Sorte de soupe aux choux assaisonnée de lard et de haricots.

35 Mouthil : garçon, serviteur.

36 Proverbe basque.

37 Dame de maison.

38 Auziiaria nekezariaren bidekaria. (Proverbe basque.)

39 Gatua oinik busti gabe arrantzari. (Proverbe basque.)

40 Zopa yan azapetik. (Proverbe basque.)

4141 Hobe da bakearekin arroltze bat ezenez gerla eta nahaskeriarekin chahala. (Proverbe basque.)

42 Jaiki zen al ferra suaren pistera bainan laster gan zen etchea erretzera. (Proverbe basque.)

43 Zuzen gaichtoak arrabots handi. (Proverbe basque.)

44 Bethi zerbitzari leiala eta prestua hartzedun da naiz izan pagatua. (Proverbe basque.)

45 Mouthil ona bethi eske ichilik ere badago. (Proverbe basque.)

46 Adizkidea zaharrik ; kontua berririk. (Proverbe basque.)

47 Hobe da zahar baten ustea ezenez ehun bertzen sinestea. (Proverbe basque.)

48 Auzilaria sarista zak ontsa barataria bertzenazire zuzena ezdakidik oalia. (Proverbe basque.)

49 Baratariak auzian, kortelariak azietan. (Proverbe basque.)

50 Proverbe basque.

51 Ohoïn handiak hurkatzen ditu ttipiak. – Jasko ebaslea aurtengo hurkatzailea. Prov. basq.

52 Ikusten ez duk orratz ohoïna azotaturik, urhe mulchoarena alkateturik. Proverbe basque. 1618.

53 Garçon, serviteur.

54 Jean.

55 La bien-aimée.

56 Raymond de Gastambide.

57 Proverbe basque.

58 Proverbe basque.

59 Zorigaitza ongui ethorri bakhar eldu bahiz. (Proverbe basque.)

60 Gaitz orok badu gaitzagoa.

61 Goldearem amoreagatik besarkatzen da nabarra.

62 Ditcha ona nola baitha bera itsu hari darraizkonak itsutzen ditu.

63 Grande étagère à vaisselle.

64 Iruten ariz oihaldun da gure Anderea, ez alfer egonez. (Proverbe basque.)

65 Proverbe basque.

66 Etchea urratu zuenac egur egiteko, Atzo berotu da gaur hiltzeko. (Proverbe basque.)

67 Garçons.

68 Enzastea campoan, etchean miseria dantzan. La femme dehors, au foyer la misère en danse. (Proverbe basque.)

69 Itzaitzura ez antolatuz Etchea galtzen da. (Proverbe basque.)

70 Erle joan nahiak, ez esti ez brezka.

71 Chinaurria laster hiltzecotan hegaldun egin zen.

72 Oillo ibillari acheriarem yanari.

73 Egonez etchean laket.

74 Orhiko choria Orhin laket.

75 Otsoa senar duena oihanerat beha. (Proverbe basque.)

76 Sudurra colpatu muturra odolsu. (Proverbe basque.)

77 Olioak eta egiak beti gana daukate.

78 Petit tambour de cordes que l’on bat avec un bâton.

79 Sorte de chalumeau rustique fait d’écorce d’arbre.

80 Pitar emana, arno erosia banon obea. (Proverbe basque.)

81 Hil ondoan laudorioa, hil ondoan salda. Louanges après la mort, bouillon donné au mort. (Proverbe basque.)

82 Proverbe basque.

83 Proverbe basque.

84 Pays basque.

85 Proverbe basque.

86 Proverbe basque.

87 Haurra haur deno gastiga ezdadin gero gaichta. (Proverbe basque.)

88 Zurhaitza zahariago eta ezin zuzenago. (Proverbe basque.)

89 Mère.

90 Pascal.

91 Bihotzaren langillea mihia. (Proverbe basque.)

92 Ezkilla entzun nahi ez duenak ez dezala soka tira. (Proverbe basque.)

93 Jainkoa bera langille ona izanagatik nahi du lagunkide. (Proverbe basque.)

94 Urthe signifie proprement déluge, de sorte que les Basques disent nouveau déluge pour nouvel an.

95 Onghi garen tokian bethi egoitea da zuhurtzea. Demeurer là où l’on est bien est la sagesse. (Proverbe basque.)

96 Compositeur, versificateur.

97 Lan bizia ontasu nareu ama. (Proverbe basque.)

98 Proverbe basque.

99 Soupe au chou assaisonnée de lard et de haricots.

100 Bohémiens du pays basque.

101 Pays basque.

102 Proverbe basque.

103 Proverbe basque.

104 Proverbe basque.

105 Proverbe basque.

106 Proverbe basque.

107 Proverbe basque.

108 Proverbe basque.

109 Zoriona dembora bezin mudakorra. Goizian irriz arratsean nigar. (Proverbe basque.)

110 Eskilla dabillano chilintcha ezin adi. Quand le bourdon résonne, la clochette ne s’entend pas. (Proverbe basque.)

111 Proverbe basque.

112 Proverbe basque.

113 Le Sieur de la maison.

114 Hura da aberatsena jaincoa baitan bihotza duena gutti du lurrean bainan anitz zeruan. (Proverbe basque.)

115 Bâton basque.

116 Onghi egiten duenac gaichtoari barraiatzen du bere ongia eta eskarnio egiten onari. (Proverbe basque.)

117 Belea haz dezak, beghiali atera tetzan. (Proverbe basque.)

118 Dohaïn emana zerbeit oberen eske dago. (Proverbe basque.)

119 Sorte de cri de longue haleine que les basques poussent.

120 Beharra craghille handi. (Proverbe basque.)

121 Beharrak du gasailla. La nécessité engendre noise. (Proverbe basque.)

122 Proverbe basque.

123 Gure sabelak gure yabeak. (Proverbe basque.)

124 Proverbe basque.

125 Otsoak aragi guzitik yaten du beretik landan. (Proverbe basque.)

126 Segizac ahuntza era manen hau caparrera. (Proverbe basque.)

127 Hobe da zahi utsa ezenez aho utsa. (Proverbe basque.).

128 Mendiak mendiaren beharrik ez du bainan bai ghizonak. (Proverbe basque.)

129 Acheria nekez saretan eror. (Proverbe basque.)

130 Emaitzak hausten ditu haitzak, Mintzo emeak bihotz gogorrak. (Proverbe basque.)

131 Ontasunak galduz geros dire ezagunak. (Proverbe basque.)

132 Aizeac hiltzen du sua bai eta pisten. (Proverbe basque.)

133 Maitatzea gasteentzat loratzea zaharrentzat zoratzea. (Proverbe basque.)

134 La langue basque.

135 Proprement celui qui s’est enseigneuré. (Proverbe basque.)

136 Proverbe basque.

137 Zura berago hara barnago. (Proverbe basque.)

138 Uriak ezin eramana wharreak chautzen. (Proverbe basque.)

139 Hi arraza handiko, ni seme jauregiko egur hori nork derauku hautsiko. (Proverbe basque.)

140 Proverbe basque.

141 Nori berea da zuzen bidea. À chacun son droit, c’est la justice.

142 Proverbe basque.

143 Goseak beharriric ez. (Proverbe basque.)

144 Partie !!

145 Loreek eta bihotz onek atsa gocho. (Proverbe basque.)

146 Proverbe basque.

147 Garçons.

148 Qui est là ?

149 Proverbe basque.

150 Proverbe basque.

151 C’est-à-dire : celui qui fait beaucoup de menaces n’a nul envie d’en venir aux mains.

152 Urkatu baten obian ehun gaichtagin dire erortzen. (Proverbe basque.)

153 (Proverbe basque.)

154 Edozoin chorizi bere ohatzea eder.

155 Haitzean sortuac haitzerat nahi.

156 Acheriac illia usten badu bere egitea ez du uzten.

157 Proverbe basque.

158 Putrunarem ezpatak puntarik ez du. (Proverbe basque.)

159 Eskuah dituste onètan eta bihotza zangotan. (Proverbe basque.)

160 Sobera on dena bertzenda ko, ezta on aski beretako. (Proverbe basque.)

161 Non fida an gal. (Proverbe basque.)

162 Ongi bizi onarekin Ez asarra gaich toarekin. (Proverbe basque.)

163 Hontasunac haitzac hauts. (Proverbe basque.)

164 Ezta deusic edertasuna lagun ez badu on tasuna. (Proverbe basque.)

165 Beharrak izurriaren manuak ditu. Ahaide eta adizkidez gabetzen gaitu. (Proverbe basque.)

166 Proverbe basque.

167 Proverbe basque.

168 Proverbe basque.

169 Proverbe basque.

170 Proverbe basque.

171 Proverbe basque.

172 Proverbe basque.

173 Gaurko zorigaitzari begitarte on onaren esperantzan.

174 Hitz luzeek berante labur. (Proverbe basque.)

175 Devise donnée par Louis XIV à Saint-Jean de Luz.

176 À l’invincible l’Invaincue.

177 Combat de Fontaine-Française.

178 Correspondance de H. de Sourdis. Document pour l’Histoire de France.

179 Archives de Saint-Jean-de-Luz : Délibération municipale (1792).

180 Biographie universelle de Michaud.

181 Voir Biographie universelle de Michaud.

182 Goyetche, Histoire de saint Jean-de-Luz.

183 Fort de la province de Toule sous François Ier.

184 Histoire des Pyrénées, vol. III, page 20.

185 Histoire des Pyrénées, par Cenac Moncaut, tom. III, page 20.

186 Archives de la ville de Saint-Jean-de-Luz 1469-1507 : Convocations de ban et arrière-ban.

187 Id., 1641.

188 Archive de Saint-Jean-de-Luz : Délibérations municipales de 1792.

189 Id.

190 Délibération municipale du 28 Octobre 1792.

191 Délibérations municipales de Novembre 1792.

192 Délibérations municipales de Novembre 1792.

193 Délibérations municipales de Novembre 1792.

194 Délibérations municipales de Novembre 1792.

195 Archives de Saint-Jean-de-Luz : Délibérations municipales 1792.

196 Archives de Saint-Jean-de-Luz : Délibérations mun