La nuit du sabbat

 

 

par

 

 

E. T. A. HOFFMANN

 

 

 

 

Quelques affaires m’avaient appelé à Prague et m’y retenaient plus longtemps que je n’aurais voulu. Tous les agréments qu’offre celte ville ne parvenaient pas à me faire oublier ma jeune femme, que je n’avais pas quittée depuis cinq ans que nous étions mariés, et les deux enfants qu’elle m’avait donnés. Le jour et la nuit leur souvenir occupait ma pensée, et je maudissais. les lenteurs qui s’opposaient à mon retour. Tous les époux ne sont pas aussi unis que nous l’étions, ma Fanny et moi : notre mariage avait été la conséquence d’une inclination naturelle, beaucoup plus que de calculs intéressés, et quiconque se trouve dans la même position que moi, comprendra, bien mieux que je ne saurais l'exprimer, quelle devait être mon impatience de retourner au sein de ma jeune famille.

Enfin mes affaires furent terminées vers la fin d’avril, et après avoir pris congé des amis et des connaissances que j’avais à Prague, je rentrai à l’hôtel pour régler mes comptes. Je voulais partir le lendemain et je rue proposais de prendre la poste pour arriver plus vite.

Le matin de ce jour, l’hôte vint me présenter son compte, et ne me trouvant pas assez d’argent en espèces pour le solder, je voulus changer un billet de banque. Je portai la main à ma poche pour y prendre mon portefeuille, mais, ô malheur ! ma poche était vide. Je cherchai dans toutes mes poches, dans ma malle, dans tous les tiroirs et les coins de ma chambre, ce fut en vain, mon portefeuille avait disparu. Il contenait deux mille thalers en papier (7500 francs), et ce n’était pas pour moi une petite somme. J’étais désespéré. – Voilà la vie ! m’écriai-je ; au moment où j’étais heureux à la pensée de revoir et d’embrasser ma femme et mes enfants, il faut qu’un sort malencontreux m’arrête encore ici pour tâcher de retrouver ce portefeuille. Il est perdu ou volé ! Il y a cent contre un à parier qu’on ne le rendra pas, et cependant je ne puis partir sans avoir fait tout ce qui est possible et raisonnable pour le ravoir. Hier soir je l’avais ; il était toujours dans la poche de mon surtout. S’il ne contenait que les lettres de ma Fanny ; quelque pénible qu’il soit pour moi qu’un étranger ait pu lire les épanchements de son coeur et connaître mes affaires les plus secrètes, je m’y résignerais pourvu que mon argent s’y trouvât. Mais que de chances pour qu’on se soit hâté de convertir en espèces tous ces billets qui étaient au porteur !

Perdant patience, je me mis à jurer comme un payen, quoique ce ne fût pas mon péché d’habitude. J’étais si peu maître de moi que, si le diable s’était offert à mes yeux, je crois que j’aurais fait un pacte avec lui pour ravoir mon portefeuille.

À cette pensée, je me rappelai une figure que j’avais vue huit jours auparavant, et qui m’avait paru celle du démon en personne. Je tressaillis, et cependant j’étais si désespéré, que je me dis : N’importe, si c’était lui, il serait le bienvenu s’il me rapportait mon portefeuille !

Au même instant, on frappa à la porte de ma chambre. – Oh ! oh ! pensai-je, le tentateur prendrait-il mes paroles au sérieux ? – Je courus à la porte ; je songeais à mon homme, et je m’attendais presque à le voir.

Ô surprise ! la porte s’ouvrit, et le même individu auquel je pensais entra en me faisant maintes salutations très révérencieuses.

Il faut que je dise où j’avais fait la connaissance de ce personnage, afin qu’on ne me prenne pas pour un homme à l’imagination exaltée.

Un soir j’étais allé au Casino de Prague, où l’un de mes amis m’avait déjà conduit. À une table du café, deux hommes étaient profondément absorbés par une partie d’échecs. Quelques jeunes gens, debout près de la fenêtre, se racontaient des histoires d’apparitions mystérieuses. Un petit homme, vêtu d’un habit écarlate, allait et venait dans la salle.

Je pris une gazette, mais quelque intérêt que je prisse à la guerre que l'Espagne soutenait contre Napoléon, mon attention était constamment détournée par le promeneur en habit rouge. Sans parler de la couleur tranchante de son costume, il y avait dans ses traits je ne sais quoi de repoussant, et dans ses gestes une raideur déplaisante. Il paraissait avoir de cinquante à soixante ans ; sa taille était petite, mais son tempérament robuste. Des cheveux noirs et plats recouvraient sa large tête et s’avançaient en pointe sur son front. Son teint était basané, son nez court et retroussé, les pommettes de ses joues saillantes, sa physionomie dure et immobile ; seulement un éclair s’élançait de temps en temps de ses yeux noirs, recouverts de sourcils épais. Je n’aurais pas aimé à rencontrer un pareil homme seul sur une grande route. Je me figurais qu’il n’avait jamais ri de sa vie, et en cela comme il arrive si souvent, quand on juge les hommes sur l’extérieur, je me trompais. Il écoulait la conversation des jeunes gens qui roulait sur les revenants, et il se mit la rire. Mais quel rire ! Un frisson me parcourut tout le corps en voyant les coins de ses lèvres se relever, ses narines se gonfler et ses yeux pétiller entre ses paupières à demi fermées. Je crus voir devant moi le diable riant à la vue des misérables qui tombent en enfer ! Je jetai involontairement un regard sur ses pieds pour voir si je ne rencontrerais pas le fameux pied de bouc ; et, en effet, son pied gauche, renfermé dans un brodequin, était ce qu’on nomme vulgairement un pied-bot. Il boitait, et cependant il marchait si doucement, qu’on n’entendait point ses pas. Je tenais toujours la gazette devant moi, mais mes regards se portaient par-dessus pour observer ce merveilleux personnage.

Comme il passait devant la table d’échecs, un des joueurs dit d’un air triomphant à son adversaire : – Vous êtes perdu sans ressource ! L’habit rouge s’arrêta un instant, jeta un coup d’oeil rapide sur le jeu et dit au vainqueur : – Vous êtes aveugle, au troisième coup vous serez mat. Le gagnant se mit à rire avec dédain ; le perdant remua la tête d’un air de doute, et au troisième coup, le premier fut en effet échec et mat.

Taudis que les joueurs replaçaient leurs pièces, un des jeunes gens dit à l’habit rouge : – Vous riez, monsieur, de ce que nous disons : vous n’avez pas l’air de croire aux esprits ; cependant si vous aviez lu Schelling...

– Bah ! votre philosophe Schelling n’est qu’un poète dupe de son imagination. Les philosophes ne sont pas plus avancés aujourd’hui qu’autrefois : ce sont des aveugles qui disputent sur les couleurs, et des sourds sur l’harmonie.

Les jeunes gens forent choqués de ces paroles brutales ; il s’éleva un léger tumulte, pendant lequel l’habit rouge s’esquiva.

C’était la première fois que je le voyais, et je ne l’avais pas revu depuis ; mais cette figure infernale était restée gravée dans ma mémoire, au point que je craignais de la revoir, surtout en songe. Et cependant c’était cet homme même qui était là, devant moi, dans ma chambre, au moment où j’étais prêt à invoquer le diable pour qu’il me fît retrouver mon portefeuille.

J’ai dit qu’il s’était présenté avec une politesse obséquieuse. Ses paroles répondirent à l’humilité de ses salutations : – Pardonnez-mmoi si je vous dérange, me dit-il ; est-ce bien à M. Robert de Goldschmidt que j’ai l’honneur de parler ?

– C’est moi-même, lui répondis-je.

– Quelle preuve pouvez-vous m’en donner ?

– La demande est singulière, dis-je à part moi, et ne peut venir que d’un employé de la police. Une lettre à mon adresse était sur la table, je la lui montrai. Elle était à demi déchirée.

– C’est bien, dit-il ; mais votre nom est si commun dans toute l’Allemagne que j’ai besoin de plus de détails. Il s’agit d’une affaire importante, pour laquelle je dois m’adresser à vous, et j’ai besoin de constater votre identité.

– Monsieur, dis-je, pardonnez-moi si je ne songe pas en cet instant aux affaires ; je suis sur le point de partir et j’ai encore mille choses à faire. Vous vous trompez aussi sur ma profession, car je ne suis ni marchand ni négociant.

Il me regarda de ses grands yeux. – Ah ! ah ! dit-il. Il garda alors quelques moments le silence, et sembla sur le point de se retirer. Mais il reprit : – Vous avez cependant fait des affaires de commerce à Prague. Votre frère qui habite Würtzbourg n’est-il pas sur le point de faire faillite ?

Je rougis et je tremblai, car personne au monde ne connaissait cette circonstance que mon frère et moi. L’étranger se mit à sourire d’un air satisfait.

– Vous êtes encore dans l’erreur, lui répondis-je. J’ai plusieurs frères, mais aucun d’eux n’est à la veille d’un pareil malheur.

– Ah ! ah ! murmura mon interlocuteur, dont la physionomie restait impassible.

– Monsieur, lui dis-je avec une certaine impatience, car je n’aurais pas voulu pour tout au monde que la position embarrassée de mon frère fût connue ; on vous a mal adressé en vous envoyant chez moi. Si vous voulez me faire connaître l’objet de votre visite, je vous prie de vous hâter, car j’ai peu de temps à perdre.

– Je ne vous demande qu’un moment, me répondit-il. Ma visite a de l’importance. Mais vous me paraissez inquiet, quelque chose de désagréable vous serait-il arrivé ? Je suis étranger comme vous dans cette ville, où je ne suis que depuis douze jours. Votre figure m’inspire de la confiance, je vous demande de m’en accorder un peu. Auriez-vous besoin d’argent ?

Ces paroles, tout affectueuses qu’elles étaient, contrastaient avec l’air sardonique de celui qui les prononçait. Je ne pouvais me défendre d’une crainte superstitieuse, et malgré moi l’idée me venait qu’il voulait acheter mon âme. Je lui répondis sèchement que je n’avais pas besoin d’argent. – Mais vous qui me faites des offres si généreuses, monsieur, oserai-je vous demander votre nom ?

– Mon nom ne fait rien à l’affaire, je suis un Manteuffel.

Ce nom, qui en allemand signifie homme-diable, et qui est celui d’une ancienne famille de Prusse, augmenta ma surprise et ma perplexité. J’ignorais s'il parlait sérieusement ou si, devinant mes craintes superstitieuses, il voulait s’en amuser.

En ce moment, on ouvrit la porte, et l’hôte entra tenant une lettre qui venait de la poste. Je la pris de ses mains.

– Lisez d’abord cette lettre, dit l’habit rouge, nous causerons ensuite. Cette lettre est sans doute de votre aimable Fanny.

Je fus plus interdit que jamais.

– Savez-vous enfin qui je suis et ce que je veux de vous ? me dit-il avec son rire infernal.

J’avais envie de lui répondre : – Je vois bien que vous êtes Satan en personne, et que c’est mon âme que vous marchandez ; mais je me contins, et je gardai le silence. Alors il me dit que sachant que j'allais à Würtzbourg, et lui-même devant passer par cette ville, il venait m’offrir une place dans sa voiture. Je le remerciai et je lui dis que j’avais déjà arrêté des chevaux de poste. Il en parut contrarié, et comme vexé de ne pouvoir gagner ma confiance.

– Vous êtes bien peu sociable, me dit-il, cependant il faudra bien que je voie votre Fanny, Auguste et le petit Léopold. Ne voyez-vous donc pas que je vous veux rendre un service ? Parlez donc, dites-moi comment je pourrais vous être utile.

– En effet on pourrait en ce moment me rendre un grand service. J’ai perdu mon portefeuille ; si vous êtes sorcier, faites-le-moi retrouver.

– Il ne s’agit que d’un portefeuille ? Ce n’est pas la peine ; n’avez-vous pas d’autre service à me demander ?

– Mais ce portefeuille contenait deux mille thalers en billets de banque, et de plus des papiers importants.

– Comment était ce portefeuille ?

– Couvert de soie verte, et orné de mon chiffre brodé. C’était un travail de ma femme.

– Alors l’enveloppe vaut plus que ce qu’il contient. – Il se mit encore à rire d’un air moqueur : Que me donnerez-vous, dit-il, si je répare cette perte ?

À ces mots, il me regarda fixement, comme s’il eût attendu pour réponse : Je vous donnerai mon âme ! Comme je gardais le silence, il porta la main à sa poche, et en tira mon portefeuille.

– J’ai trouvé le portefeuille hier, à quatre heures, sur le pont de la Moldau, me dit-il.

En effet, j’avais passé sur le pont à cette heure, et je me souvins d’avoir ouvert mon portefeuille en cet endroit.

– Comme je ne savais pas qui l’avait perdu, ajouta-t-il, je l’ouvris et je lus les papiers pour en connaître le possesseur. Une carte m’apprit votre nom et votre domicile, je suis déjà venu hier, niais je ne vous ai pas trouvé.

J’aurais sauté au cou de l’habit rouge tant ma joie était grande ; elle éclatait en proportion de la vivacité de mon chagrin. Je me confondis en remerciements, mais sans m’écouter : – Bon voyage, me dit-il ; nous nous reverrons et il disparut.

Mon portefeuille étant heureusement retrouvé, je n’avais plus qu’à partir. Je payai l’hôte, et déjà je descendais l’escalier, suivi par mon domestique qui portait ma malle, lorsque je rencontrai mon frère qui montait les marches. Je remontai avec lui dans ma chambre ; et là il m’apprit qu’il avait arrangé ses affaires, et qu’il avait cru devoir venir lui-même à Prague pour me l'annoncer, sachant combien j’en serais heureux. Il se proposait de quitter le commerce, où, disait-il, l'on est sans cesse exposé à être millionnaire aujourd’hui, et ruiné demain ; où l’on est tantôt l'objet de la considération publique, tantôt en butte aux outrages. Il devait se retirer dans notre ville.

Je conduisis mon frère dans quelques maisons, mais devinant mon impatience de revoir ma famille, il m’engagea lui-même à ne pas différer mon départ.

Je partis donc, je passai en route deux jours et une nuit ; mais la seconde journée était fort avancée sans que je fusse arrivé chez moi. En vain j'excitais le postillon par l’argent et les paroles ; la nuit s’avançait et j’étais encore loin de l’objet de mes désirs. Depuis près de trois mois, je n’avais pas vu Fanny ! Je tremblais de ravissement en songeant que bientôt je serais dans les bras de celle que j’aimais uniquement.

J’étais uni à elle non seulement par les liens religieux du mariage, mais encore par l’affection la plus tendre et la plus respectueuse. Je dois pourtant avouer que j’avais eu un premier amour ; mais celle qui en avait été l’objet m’avait été refusée par l’orgueil de ses parents. Elle s’appelait Julie, et avait été mariée à un riche gentilhomme polonais. On sait combien sont fugitives les passions de la jeunesse qu’elle croit devoir être éternelles. Julie n’avait donc laissé qu’un souvenir bien effacé dans mon esprit. Mon coeur tout entier était à ma femme.

L’horloge de la ville sonnait une heure, lorsque ma chaise de poste entra dans les rues plongées dans le plus profond silence ; nous descendîmes à l’hôtel de la poste, où je laissai mon domestique avec mes effets, résolu à n’y venir passer le reste de la nuit, que si je ne trouvais personne chez moi levé pour m’attendre. Je me dirigeai vers l’extrémité du faubourg, où était située ma maison, ombragée par de grands arbres et reflétant par toutes ses fenêtres les rayons de la lune.

Tout y était livré au sommeil. Ô Fanny, que de douleurs tu m’aurais épargnées si tu avais veillé quelques heures de plus ! En vain je fis plusieurs fois le tour de la maison ; je n’y vis luire aucune lumière, et ne voulant pas troubler le repos des êtres qui m’étaient chers, j’allais me retirer, lorsque je m’aperçus qu’on avait négligé de fermer la porte d’un pavillon du jardin. À la clarté de la lune, je vis sur le guéridon la corbeille à ouvrage de ma femme, et épars sur le plancher les joujoux de mes enfants. Mon coeur était heureux à la vue des objets qui éveillaient en moi les plus doux souvenirs et les plus tendres affections. Tout ce que j’avais de plus cher au monde avait donc passé l’après-midi en ce lieu, parlant probablement de mon arrivée prochaine. Que de douceur dans les sentiments qui gonflaient ma poitrine de bonheur, et que je plains ceux qui n’ont jamais goûté les joies de la famille. Un seul instant de cette calme et pure félicité dédommage bien de toutes les peines de la vie ! Ah ! si ceux que l’entraînement des passions, l’habitude du vice, ou des calculs égoïstes fait renoncer à la vie de famille, savaient quelle satisfaction un père digne de ce nom trouve dans l’accomplissement de ses devoirs, ils rougiraient d'une existence sans but, quand elle n’est pas malfaisante. Je m’assis sur un sofa, et je résolus d’y attendre le jour. La nuit était pure et douce, et le parfum des arbres en fleurs pénétrait jusqu’à moi.

Quand durant quarante heures on a été privé de sommeil, on n’est pas difficile sur le choix de son lit. Je m’assoupis bientôt. Mais à peine avais-je fermé les yeux, que le craquement de la porte m’éveilla de nouveau. Je me levai et je vis entrer un homme. Ma première pensée fut de le prendre pour un voleur. Qu’on se figure mon étonnement, c’était l’habit rouge !

– D’où venez-vous ? lui demandai-je.

– De Prague. Je repars dans une demi-heure. Je voulais vous voir en passant, pour vous tenir parole. J'ai appris de votre domestique que vous veniez d’arriver, et je croyais trouver tout en mouvement dans votre maison. Vous n’avez pas dessein, je pense, de passer la nuit dans ce lieu humide ?

Je passai avec lui dans le jardin, tremblant malgré moi de tous mes membres, tant cette apparition me semblait étrange. Si j’avais pu croire à l’existence d'un Méphistophélès, j’aurais cru le voir devant moi. Je riais en moi-même de ma frayeur, et pourtant je ne pouvais pas m’en défendre. Le clair de lune, en projetant sur les traits de cet homme des ombres plus fortes, rendait sa physionomie plus effrayante. Ses veux lançaient des éclairs du fond de leurs sombres orbites.

– Vous m’avez fait l’effet d’un fantôme, lui dis-je. Comment avez-vous trouvé la porte de ce pavillon ? Vous savez tout !

Il se mit à rire de ce rire que j’ai déjà tâché de dépeindre. – Me connaissez-vous maintenant, me dit-il, et savez-vous pourquoi je suis ici ?

– Je ne le sais pas plus que lorsque vous étiez à Prague. Je croirais presque que vous êtes le diable en personne. Mais qui que vous soyez, vous m’avez rendu service, et mon bonheur est complet. Vous pouvez donc me faire des offres.

– Que vous êtes bon ! Pourquoi le diable ferait-il des offres à quelqu’un ? Autrefois on croyait en lui, et il ne pouvait gagner les âmes qu’en les achetant par les offres les plus séduisantes. Mais aujourd’hui qui est-ce qui croit au diable ? Il n’est pas besoin de tant de mystères pour attirer les gens en enfer ; ils y viennent bien tout seuls.

– Voilà bien un langage diabolique !

– Je dis la vérité, répondit l’homme rouge en riant, parce que personne n’y croit plus. Tant que la vérité a été sacrée pour les hommes, Satan a dû être le père du mensonge ; maintenant tout est changé : nous autres pauvres diables, nous prenons toujours le contre-pied de l’humanité.

– Alors, vous n'êtes pas mon adversaire, car je pense comme vous.

– Bien, vous êtes déjà à moi. Dès qu’on m’abandonne un seul cheveu, je tiens déjà toute la tête. Mais il fait froid ici, et la voiture est peut-être déjà attelée ; il faut que je parte, adieu.

Je l’accompagnai jusqu’à la poste où sa voiture était effectivement attelée.

– Si nous allions prendre congé l’un de l’autre auprès d’un bol de punch que j’avais commandé avant de me rendre chez vous ? me dit-il.

J’acceptai son invitation et je le suivis à l'hôtel. Le punch était prêt dans la salle commune. Nous trinquâmes et nous causâmes quelque temps tout en vidant nos verres. Pendant que nous buvions, un étranger se promenait de long en large avec un air sombre ; c’était un vieillard de grande taille. Je remarquai des effets de voyageurs épars sur les chaises, entre autres un schall, un chapeau et des gants de femme. J’entendis l’étranger dire au valet qui venait chercher le bagage : – Quand ma femme viendra, dites-lui que je me suis couché, et que nous partirons au point du jour. Et il sortit, L’habit rouge se leva, monta en voiture, et comme je lui serrais la main, il me dit : – Nous nous reverrons encore. Le postillon fit claquer son fouet, et les chevaux partirent au grand trot.

Ne voulant pas retourner dans le pavillon de mon jardin, je demandai un lit à l’hôtel. En rentrant dans la salle, j’y trouvai une femme qui prenait le schall et les gants. Elle se retourna, et je reconnus Julie, celle que j’avais voulu épouser. Malgré l’espace de temps écoulé, et les nouveaux liens que nous avions contractés l’un et l’autre, toute sympathie n’était pas éteinte entre nous, et cette rencontre fortuite ne fut pas sans émotion ! Mais le sentiment du devoir, puissant sur tous les deux, et, pour ce qui me concernait, mon attachement pour ma femme, combattirent l’influence des souvenirs, et tout se borna à un échange de civilités, chacun de nous comprimant le plus qu’il pouvait les sentiments qui agitaient son coeur. J’étais étonné qu’ils fussent encore si puissants, et je sentais combien la faiblesse humaine était en moi. Il me semblait que la conversation que je venais d’avoir avec l’homme rouge avait affaibli l’énergie morale qui devait me faire repousser sans hésiter toute mauvaise pensée.

Pendant que nous causions avec Julie, et que, peut-être à notre insu, quelque chose de nos anciens sentiments se peignait sur notre visage, quoique nos paroles fussent insignifiantes, la porte s’ouvrit tout à coup, et le vieillard entra en disant : – Qui donc est si tard avec toi, Julie ?

Me reconnaissant pour celui qui avait eu autrefois des prétentions à la main de sa femme, il se laissa emporter à un accès de jalousie, et saisissant Julie par ses longs cheveux, il la traîna sur le plancher, en s’écriant : – Malheureuse ! qu’as-tu fait ? J’allai au secours de cette femme si injustement et si brutalement traitée. Le staroste me repoussa et me fit tomber. Je me relevai rapidement, mais il courut vers moi pour me terrasser de nouveau. Dans mon désespoir, je pris un couteau qui se trouvait sur la table et je le brandis au-devant de moi pour l’effrayer ; mais, dans sa rage aveugle, il me saisit à la gorge et s’efforça de m’étouffer. Je me servis alors de mon arme pour sauver ma vie, je l’atteignis ; il tomba aussitôt. Le couteau avait pénétré dans le coeur.

Julie tomba sans mouvement auprès de son mari. Je demeurai interdit, désespéré, ne sachant quel parti prendre. – Ô mes pauvres enfants ! ô malheureuse Fanny ! m’écriai-je, votre père est un assassin !

Le bruit de notre lutte avait réveillé les gens de la maison. J’entendis appeler, aller, venir, frapper aux portes. Il ne me restait d’autre chance de salut que la fuite. Je me hâtai donc de m’éloigner.

En descendant l’escalier, je songeai à courir chez moi pour aller réveiller ma femme et mes enfants et les presser encore une fois contre mon coeur, avant de fuir dans le monde comme Caïn, pour échapper à la vindicte publique, mais voyant mes vêtements inondés du sang du staroste, je tremblais d’être découvert. La porte de la rue étant fermée, je fis le tour pour entrer dans le jardin par le pavillon. Comme je le traversais pour entrer dans la maison, j’entendis des cris de gens qui approchaient ; je me hâtai alors de gagner les champs, ce qui m’était facile, puisque ma maison était à l’extrémité du faubourg. J’ouvrais la porte qui donnait dans la campagne, lorsque je me sentis arrêté par mon habit. Perdant la tête, et voulant me sauver à tout prix, je jetai au milieu de plusieurs tas de foin le flambeau que j’avais allumé. Comme je l’espérais, on me lâcha pour éteindre le feu.

Je courais comme un insensé à travers champs, franchissant les fossés et les haies, n’espérant plus revoir ma famille, et ne pensant à rien autre qu’à me sauver, tant l’instinct de la conservation est puissant. Quand je m’aperçus que je n’étais plus poursuivi, je m’arrêtai pour reprendre haleine, et ce ne fut qu’alors que je pus réfléchir un peu à ma position. J’avais peine à croire à la réalité des événements qui venaient de se précipiter en si peu d’instants, mais comment en douter, quand je voyais malgré l’obscurité mes habits tachés et que je les sentais tout humides du sang du staroste ? J’étais glacé d’horreur à cet aspect.

Si j’avais eu encore une arme dans les mains, si une eau profonde se fût trouvée sur mon passage, j’eusse assurément mis fin à mes jours.

Ruisselant de sueur, hors d’haleine, les genoux tremblants, je me remis à fuir. De temps en temps, j’étais obligé de m’arrêter pour prendre des forces ; plusieurs fois je fus près de succomber de faiblesse.

C’est ainsi que j’arrivai au village le plus proche, sur la route. Tandis que je délibérais si je devais aller plus loin ou attendre que la lune fût levée, les cloches de la ville commencèrent à sonner, et bientôt celles de toutes les communes environnantes leur répondirent : c’était le tocsin.

Mon coeur se déchirait à chaque son apporté par le vent. Je regardai autour de moi ; une gigantesque colonne de fumée s’élevait de l'enceinte de ma ville natale et montait jusqu’aux nues, et c’était moi qui étais l’incendiaire ! Ô ma femme ! pensais-je, ô mes enfants ! quel réveil votre père vous a préparé !

Comme si j’étais emporté par un être invisible, ma course recommença avec une rapidité sans égale. Je traversai d’un trait le village, et je me dirigeai vers un bois voisin, heureux de me dérober dans son obscurité à la lueur sinistre de l’incendie, qui, brûlant derrière moi, projetait mon ombre en avant, me rappelant ainsi le double crime dont j’étais coupable.

Lorsque je fus parvenu dans un fourré très sombre, je tombai sur le sol, épuisé par mes émotions et par la fatigue d’une course si longue et si rapide. Je frappais la terre de mon front, j’arrachais convulsivement les herbes avec mes mains, j’aurais voulu mourir et je ne le pouvais pas.

– Me voilà donc assassin et incendiaire, parce que j’ai eu un instant une mauvaise pensée ! Oh ! l’habit rouge avait raison ! donnez-moi un cheveu et bientôt j’aurai toute la tête ! Quelle fatale rencontre que celle de cet homme ! Sans lui je n’aurais pas revu Julie, d’anciens souvenirs ne se seraient pas réveillés, une passion éteinte et autrefois innocente ne se serait pas rallumée, et n’aurais pas excité des pensées coupables, je n’aurais pas commis un meurtre, mis le feu à ma ville natale ; je ne serais pas ici en proie au désespoir, en horreur à moi-même et maudit de tous !

Cependant les cloches continuaient à résonner, et mon effroi allait croissant. Je me félicitais que le jour ne fût pas venu. Je pouvais encore espérer de m’éloigner avant que l’aurore eût paru. Mais mes pleurs coulèrent en abondance en songeant que le jour qui allait se lever, était le premier mai, la fête de Fanny ; ce jour que je célébrais chaque année au sein de ma famille, entouré de tous mes amis ! Une autre pensée me vint aussitôt. Cette nuit, la veille de mai, c’était aussi la nuit de Walpurgis ! la nuit du sabbat : – Singulière destinée ! Les anciennes superstitions la regardent comme la nuit terrible où les esprits sortent de leurs tombeaux, et où le diable et ses acolytes viennent célébrer le sabbat au sommet de la montagne du Blocksberg1. Les singuliers discours de l’habit rouge me revinrent en mémoire. Dans l’égarement de mon esprit, je lui aurais donné mon âme, quand même il aurait été le diable en personne, pourvu qu’il m’eût rendu ma vie paisible au milieu de ma femme et de mes enfants.

Cependant les cloches continuaient à faire entendre le son lugubre du tocsin. Le jour commençait à poindre, et la lueur de l’incendie parvenait encore jusqu’à moi à travers les branches des arbres, mêlée aux premiers rayons de l’aurore. La fraîcheur matinale se faisait sentir, et tout annonçait la venue du jour ; je songeai à m’éloigner encore davantage du théâtre de mes crimes. Quittant mon sombre asile, je marchai à travers les broussailles jusqu’à ce que je fusse arrivé sur la grande route. Là une clarté plus grande me montra mon habit couvert du sang du staroste ; je me hâtai de m’en dépouiller, et de le cacher dans les grandes herbes du bois. J’essuyai mes mains aux feuilles des arbustes couvertes de rosée, et je m’élançai ainsi à demi vêtu, marchant à grands pas comme un insensé. Mon idée était de dire au premier paysan que je rencontrerais que j’avais été dévalisé par des voleurs, et de lui proposer de me vendre une blouse qui m’aurait bien déguisé. J’aurais pu parvenir à une ville sans être reconnu, et je m’y serais fixé. Je me rappelai alors que j’avais laissé dans l’habit que je venais d’abandonner, mon portefeuille, qui contenait tous mes billets de banque.

Je m’arrêtai indécis. Je voulus un instant retourner et chercher mon portefeuille ; mais le sang du staroste ! Je n’aurais pas consenti à le revoir, pour un million. Et retourner le long de la route où s’offrirait sans cesse devant mes yeux le tableau de l’incendie... Non, plutôt les flammes de l'enfer ! – Je me remis à fuir.

– Tout à coup j’entendis le roulement d’une voiture. Je me jetai dans le bois d’où je pouvais tout observer. Je tremblais comme une feuille. Une lourde calèche, chargée de bagage, s'avançait lentement. Un homme assis dans la voiture dirigeait les chevaux. Il retint les rênes et les arrêta presque en face de moi. Il descendit, fit le tour de la voiture, l’examina avec attention ; puis il s’éloigna et entra dans la partie du bois qui bordait le côté opposé de la route.

L'idée me vint que si je pouvais me servir de cette voiture pour rendre ma fuite plus rapide, j’étais sauvé. Mes jambes commençaient à refuser le service. J’y trouverais sans doute des vêtements : j’y vis un secours du ciel dont il fallait se hâter de profiter. Je m’élance d’un bond sur la roule, et d’un autre bond dans la voiture. Je saisis les rênes, et je fais retourner les chevaux du côté opposé à la ville. Le maître de la voiture sort du bois, au moment où je levais le fouet pour faire marcher les chevaux ; il se précipite à leur tête pour les retenir. Je redouble les coups de fouet, les chevaux partent au galop, et le voyageur tombe sous leurs pieds. J’entendis ses cris : c’était une voix connue et chère ; j’arrête la voiture, mais trop tard ; je me penche hors de la portière : hélas ! mes oreilles ne m’avaient pas trompé ; ma nouvelle victime était mon propre frère, mon frère qui, ayant terminé ses affaires à Prague, venait, comme il me l’avait promis, se fixer auprès de moi.

J’étais anéanti, comme si la foudre m’avait frappé. Ma victime respirait encore. Je me traînai péniblement vers elle. Je me jetai sur le corps de mon malheureux frère. Une des roues avait écrasé sa poitrine. Je l’appelai d’une voix tremblante. Il ne m’entendait plus ; il avait cessé de souffrir.

Je baisais encore le front glacé de mon frère lorsque j’entendis des voix dans la forêt. Je me levai plein d’effroi, et je m’enfonçai du côté opposé dans les taillis, abandonnant le cadavre, auprès des chevaux et de la voiture. L’instinct de mon salut me faisant seul agir, tout le reste était mort en moi. – Je me dirigeais dans mon trouble, à travers les épines et les ronces, vers les lieux où la végétation était plus touffue, et cent voix faisaient retentir ces mots à mes oreilles : Caïn, qu’as-tu fait de ton frère ?

Épuisé, je m’assis sur un rocher, au milieu du bois. Le soleil s’était levé sans que je l’eusse aperçu. Une nouvelle vie animait la nature. La terrible nuit de Walpurgis était passée, mais les fantômes qu’elle avait évoqués étaient toujours présents à ma pensée. Je voyais la douleur et la honte de ma famille, et en perspective le bourreau et l’échafaud. La vie m’était odieuse, je regrettais de n’être pas allé dire un dernier adieu à ma femme et à mes enfants, après mon premier crime, pour me donner la mort après. Je ne serais pas devenu incendiaire et meurtrier de mon frère.

Un meilleur sentiment me fit repousser l'idée du suicide. Je résolus de me livrer à la justice eu avouant mes crimes. Avant de subir ma peine, il me serait permis de revoir ma femme et mes enfants, de leur donner mes conseils, et de leur faire mes derniers adieux.

Cette résolution ayant un peu calmé mon trouble, je me levai et me remis en marche sans savoir de quel côté je me dirigeais.

Le bois s'étendait autour de moi. Après une longue marche, une autre route s’offrit à mes regards ; je la suivis sans penser où elle me conduisait.

Un trépignement de chevaux se faisait entendre. L’amour de la vie se réveilla en moi. Je précipitai mes pas, et je ne tardai pas à arriver au détour de la route où j’aperçus devant moi une voiture renversée dont la roue était brisée, et à mon grand effroi, – ou à mon grand ravissement, – l’habit rouge debout près des chevaux.

En m’apercevant, il se mit à rire de la façon que je connaissais : – Soyez le bienvenu, me dit-il ; n’ai-je pas dit que nous nous reverrions ? J’ai attendu ici une partie de la nuit. Mon postillon est retourné à la ville pour aller chercher du secours, et il ne revient pas.

– Il a sans doute été retenu, lui répondis-je, car toute la ville est en feu.

– Je le pensais, reprit-il, en voyant cette lueur rougeâtre au ciel. Mais que faites-vous dans ce bois ? Que venez-vous faire ici ? Pourquoi n’aidez-vous pas à éteindre l’incendie ?

– Un feu bien plus ardent brûle en moi-même, et il m’est impossible de l’éteindre ! Je suis un affreux criminel ; en quelques heures depuis que vous m’avez quitté, je suis devenu époux infidèle, assassin, incendiaire, fratricide ! Sauvez-moi, si vous le pouvez ; j’ai commis tous ces forfaits, et cependant j’en suis innocent : mon coeur, ni ma volonté n’y ont point eu de part.

Ces paroles déplurent à l’habit rouge ; ses sourcils se froncèrent, et il frappa du pied ; il garda le silence. Le récit que je lui fis des événements de la nuit ne troubla pas son calme.

– Savez-vous enfin qui je suis, et ce que je veux de vous ? me dit-il.

– Mon âme sans doute ! m’écriai-je. Oui, vous êtes celui que je soupçonnais !

– Qui donc ?

– Le diable !

– Tombe donc à mes pieds et adore-moi ! me cria-t-il d’une voix terrible.

Je me prosternai à ses pieds, les mains jointes ; j’avais perdu la tète. Je lui dis : – Sauvez-moi ! Sauvez ma femme et mes enfants ! Ils sont innocents. Donnez-nous un désert où nous puissions vivre en paix. Mais effacez de mon esprit le souvenir de cette nuit, ou laissez-moi mourir !

Comme je parlais ainsi, il leva son pied-bot avec mépris, et me frappa si rudement que je tombai en arrière tout étourdi de ma chute. Je me relevai. Je voulus renouveler ma prière ; mais il m’interrompit en disant : – Voilà les hommes dans toute la plénitude de leur fière raison ! Voilà les philosophes qui ne croient pas au démon, et qui nient l’éternité ! Ils couronnent leurs oeuvres en adorant Satan !

– Satan ! Satan ! je te reconnais, m’écriai-je avec fureur. Ton coeur de fer ignore la douce pitié. Mais je n’attends pas de compassion de toi, qui ne connais que le plaisir du mal. Je veux acheter ta protection, l'acheter au prix de mon âme. Elle pourrait encore t’échapper par le repentir ; ma volonté te l’assure.

Il me répondit d’un air sombre : – Non, Monsieur, vous vous trompez, je ne suis pas le démon, je suis un homme comme vous. Vous étiez un criminel, maintenant vous êtes un fou. Quiconque renonce à sa foi, renonce bientôt à sa raison. Vous n’avez pas de secours à attendre de moi, quand même je pourrais vous en donner : je vous méprise trop. Qu’ai-je à faire de votre âme ! Elle appartient à Satan, qui n’a pas un sou à donner pour l’avoir.

Honteux de mon abaissement inutile, irrité de la froide ironie qui me repoussait, désespéré de voir s’évanouir le secours que j’espérais, j’étouffais et je ne pouvais parler. Enfin je lui dis d’une voix entrecoupée : – Qui que vous soyez, sauvez-moi, car vous êtes la cause de mon malheur. Si vous n’étiez pas venu dans ce pavillon où je reposais paisiblement ; si vous ne m’aviez pas arraché à mon sommeil, rien de tout cela ne serait arrivé.

– Mais vous ai-je réveillé pour commettre l’incendie, le meurtre et le fratricide ? Ne pouviez-vous pas penser à l’arrivée du staroste, lorsque vous causiez avec sa femme ; aux horreurs de l’incendie en mettant le feu à une meule pour assurer votre fuite ; au vol, à l’homicide, en lançant des chevaux sur le corps de votre frère ?

Je vis alors toute l’étendue de mes crimes, je m’écriai, plein de désespoir : – Oh ! jusqu'à cette nuit fatale, j’avais été plein de probité, bon père, époux fidèle, et maintenant me voici sans amis, sans repos, sans honneur !

– Monsieur, je dois encore vous faire sentir combien vos paroles sont fausses. Vous n’êtes pas devenu ce que vous êtes en une seule nuit. Vous portiez en vous le germe de tous vos crimes ; il ne vous manquait que l’occasion de développer vos mauvais penchants.

– Trêve de récriminations ! m’écriai-je. Refuserez-vous de me sauver de la mort, de sauver ma femme et mes enfants du déshonneur et du désespoir ? Voyez mon repentir ! Voyez dans quel abîme de maux un seul instant de faiblesse m’a précipité !

– Vous reconnaissez bien tard que la faiblesse est l’aliment des mauvaises actions. Celui qui ne combat pas, dès qu’ils se montrent, les mauvais penchants inhérents à la nature humaine déchue par la faute du premier homme, peut arriver jusqu’au dernier degré du crime. Je veux vous sauver, mais pour cela il faut que vous le vouliez vous-même. Me connaissez-vous à présent et comprenez-vous ce que je veux de vous ?

Tandis qu’il parlait ainsi, il me semblait que son habit rouge brillait comme une flamme, et qu’une nuée se formait autour de lui. Mille nuances éclatantes se succédaient devant mes yeux affaiblis. Enfin tout s’éteignit. Je tombai en faiblesse. Je ne vis plus rien de ce qui passait autour de moi. Tout à coup je sentis imprimer sur mes lèvres un baiser.

Ce baiser me rappela sur la terre ; je ne pus d’abord ouvrir les yeux, mais, j’entendis un bruit de pas autour de moi.

En ce moment une douce haleine rafraîchit mes joues brûlantes et un second baiser effleura mes lèvres. Le sentiment de la vie renaissait en moi. Mon esprit flottait encore entre le rêve et la réalité. Peu à peu mes sensations devinrent plus nettes, et la volonté reprit sur elles l’empire que suspend le sommeil.

Je me sentis couché sur un sofa d’une manière incommode, et je fis un effort pour changer de position. Enfin j’ouvris les yeux, et je vis devant moi ma femme, ma chère Fanny dont les baisers m’avaient réveillé. Mes enfants poussaient de hauts cris de joie à ma vue, et tout ce monde m’accablait de ses caresses, Fanny me reprochait doucement de lui avoir caché mon retour et d’avoir passé la nuit dans ce lieu, où l'on ne m’avait trouvé que par hasard. Je ne pouvais en croire mes sens. Les hallucinations de cette terrible nuit de Walpurgis étaient encore présentes à mes yeux et à mes oreilles. Cependant en voyant la corbeille de ma femme sur la table et les joujoux de mes enfants épars sur le plancher, dans la position où je les avais vus quand je m’étais endormi sur le sofa, je revenais peu à peu au sentiment de la réalité.

– Pourquoi avoir passé la nuit sur ce sofa ? me dit Fanny. Pourquoi ne nous avoir pas éveillés ? Avec quelle joie nous serions accourus pour te recevoir !

– Quoi ! lui dis-je, joyeusement surpris, vous avez donc passé paisiblement cette nuit ?

– Que trop paisiblement ! dit Fanny. Si j’avais pu me douter que tu étais ici, je me serais glissée vers toi comme un spectre. Ne sais-tu pas que c’était la nuit de Walpurgis, où les sorciers font leur sabbat ?

– Je ne le sais que trop ! dis-je en me frottant les yeux, et en me tâtant pour m'assurer que j’étais bien éveillé.

Je pressai alors l'aimable Fanny contre mon coeur, je pris mes enfants sur mes genoux, et j’éprouvai, plus vivement que jamais, le bonheur de posséder un coeur pur et une bonne conscience. – Un nouveau monde s’ouvrait pour moi, et parfois il me semblait que je rêvais encore. J’éprouvais de temps en temps le besoin de jeter un regard sur les toits paisibles de notre petite ville, pour m’assurer que je n’avais pas porté la flamme dans son sein.

Jamais je n’avais eu un songe aussi complet et aussi terrible.

Nous rentrâmes dans la maison. Quand mes effets eurent été apportés de l’hôtel, je montai à la chambre de ma femme, chargé de jouets et de cadeaux que j’avais apportés de Prague. Je trouvai Fanny entourée de ses enfants. Je les serrai dans mes bras, et je dis à ma femme en lui offrant les présents qui lui étaient destinés : – Fanny, c’est aujourd’hui ta fête !

– Ce sera un bien plus beau jour, cette année, puisque ce sera aussi le jour de ton retour. J’ai invité tous nos amis à passer avec nous cette journée ; tu nous raconteras en détail tout ce qui t’est arrivé.

Mon rêve épouvantable pesait tellement sur mes souvenirs que je crus devoir chercher un soulagement en le racontant. Fanny, qui m’écoutait avec une profonde attention, fut vivement impressionnée de mon récit : – C’est à croire aux sorcelleries de la nuit de Walpurgis, dit-elle en souriant. Remercie Dieu de t’avoir envoyé ce rêve pour te servir de leçon. Les rêves nous dévoilent souvent l’état de notre âme, bien mieux que ne le feraient de profondes méditations. Ton bon ange t’a déroulé les conséquences que peut avoir un moment de faiblesse.

Cependant, un incident, qui en toute autre circonstance aurait passé inaperçu, vint ajouter encore à l’impression que m’avait faite le rêve de cette terrible nuit.

Ma femme avait invité quelques-uns de nos amis de la ville à assister à sa petite fête. La beauté du jour nous avait engagés à nous mettre à table dans la salle haute du pavillon du jardin. – La nuit des sorciers s’était déjà effacée de ma mémoire par les douceurs de la réalité.

On vint m’annoncer qu’un étranger demandait à me parler ; il se nommait le baron Manteuffel de Drostow. Fanny vit mon effroi.

– Voici ton tentateur, me dit-elle ; tu ne vas pas trembler, j’espère ? La tentation est-elle à craindre à côté de moi ?

Le visiteur était resté au rez-de-chaussée du pavillon. Je descendis pour le recevoir, et je trouvai l’habit rouge de Prague assis sur le même sofa où j’avais eu le rêve épouvantable. Je ne pus m’empêcher de tressaillir. Lui se leva, et après m’avoir salué comme une ancienne connaissance, il me dit : – Je tiens la promesse que je vous ai faite. J’ai voulu connaître cette aimable Fanny dont j’ai lu les lettres. Je vous amène de plus mon frère et sa femme qui vous connaît déjà. Je les ai rencontrés à Dresde, et nous continuons notre voyage ensemble.

Tandis que je le remerciais poliment de sa visite, je vis entrer un homme d’une tournure distinguée et d’une forte corpulence, en compagnie d’une dame en habit de voyage. Nouvelle émotion plus vive encore. C’était Julie, la femme du staroste.

Les femmes sont plus habiles que nous à contenir l’expression de leurs sentiments intérieurs. Une légère pâleur parut un instant sur son visage et aussitôt elle se remit, et répondit avec aisance à mes politesses un peu embarrassées. J’engageai mes nouveaux hôtes à prendre part à notre repas de famille. Ils acceptèrent, et je leur présentai ma femme.

Le baron de Manteuffel dit à Fanny :

– Je vous ai déjà connue à Prague, madame, lorsque je surpris, bien involontairement, les petits secrets que vous confiiez à votre époux.

– Je sais tout, dit Fanny, vous avez payé ces confidences de quelques milliers d’écus ; mais vous n’en êtes pas moins un méchant homme, car vous avez causé à mon mari un cauchemar terrible.

– Et ce n’est pas tout encore, Fanny, dis-je à mon tour, car si tu vois devant toi le tentateur, voici l’objet de la tentation. À ces mots je lui présentai Julie, l’épouse du staroste.

Fanny se troubla un instant, mais elle se remit bientôt. Elle embrassa Julie comme une soeur, et la fit asseoir auprès d’elle, d’un côté, et l’habit rouge de l’autre.

Fanny et Julie se comprirent aux premiers mots qu’elles échangèrent ; elles eurent mille choses à se dire et firent de moi l’objet de leurs attaques. Pour moi, c’était chose étrange de voir ces deux femmes l'une auprès de l’autre.

J’appris bientôt de Julie qu’elle était très heureuse. Elle aimait beaucoup son mari ; et avait, pour le baron son beau-frère, un attachement respectueux. Celui-ci, retiré dans une terre qu’il possédait en Pologne auprès de celle de son mari, s’y livrait à des études philosophiques et à des travaux agricoles. Il répandait ses bienfaits sur tous les malheureux des environs. Julie en parlait avec enthousiasme.

Je racontai mon rêve au baron. – Monsieur, me dit-il après un silence prolongé, ce rêve contient des enseignements profonds. On pourrait en tirer des conséquences psychologiques bien intéressantes.

Nous achevâmes la journée en jouissant d’un vrai bonheur. Les voyageurs se remirent en route, nous nous fîmes les adieux les plus affectueux, mais aucun de nous n’osa dire : Au revoir.

 

 

Traduit de l'allemand par John William Polidori.

 

 

1. Selon une superstition populaire en Allemagne, les sorciers viennent, dans la nuit du 30 avril au 1er mai, tenir leur grande assemblée sur cette montagne qui est la plus haute de la chaîne du Hart.

 

 

 

 

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