LE CHANT DE LA SALETTE

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Alma HOLGERSEN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 

I. Les deux enfants

 

 

Le soir tombait. Une lumière dorée enveloppait les maisons des Ablandins, petit hameau perdu dans un site sauvage du Dauphiné. Les prés et les toits de chaume étaient comme en flammes. D’abrupts cônes montagneux, illuminés par le soleil couchant, s’élançaient vers le ciel bleu-vert. La moisson était terminée. Les champs avaient une teinte lilas pâle et ressemblaient à des carrés de fleurs. Les humbles chaumières se pressaient les unes aux autres. La splendeur de la douce soirée donnait un air noble à leur pauvreté.

Maximin traversa rapidement les rues, escarpées. Il était jambes nues et portait de gros souliers ferrés. Son chien, Loulou, l’accompagnait. Les deux, des étrangers, des intrus plutôt, étaient comme lâchés sur le hameau. Pierre Selme, laboureur, avait fait venir Maximin de Corps pour garder les bêtes. Giraud, le charron, avait déconseillé à son ami de prendre le jeune pâtre, car il pensait qu’il ne méritait aucune confiance, mais un verre de vin le fit changer d’avis.

Le garçon avait les cheveux hérissés et rebelles. La poussière leur enlevait tout éclat. Les yeux bruns brillaient de curiosité. Personne ne le connaissait aux Ablandins. Les enfants qui restaient sagement sur le seuil des maisons le suivirent du regard. La solitude ne l’avait pas discipliné ; la sereine dignité et l’indifférence imperturbable lui étaient inconnues. La langue serrée entre les dents, Maximin dévisagea les enfants d’un regard superficiel et joyeux, mais il ne s’arrêta pas avant d’avoir atteint la limite supérieure du village où il y avait des fleurs agrestes en profusion. L’absinthe répandait son parfum amer, les églantiers offraient leurs boutons rouges ; la pénétrante odeur de la chicorée lui monta aux narines et il fronça le nez.

Sautant sur une jambe, il se retourna et heurta le long timon d’une charrette qui se trouvait là. Le véhicule se mit en mouvement, ce qui le fit rire aux éclats.

Une jeune fille se tenait derrière la claire-voie qui empêchait la volaille d’entrer dans la cuisine. Elle plissa les lèvres de mécontentement, mais n’ouvrit pas la bouche et n’adressa aucune parole au garçon. Elle lui jeta un regard calme, un peu triste, et se détourna. Maximin ne lui était pas inconnu ; elle l’avait vu aux pâturages de la montagne, car les prés de son maître touchaient à ceux de Pierre Selme. La charrette s’arrêta et Maximin découvrit Mélanie, la jeune fille, derrière la clôture. Aucun sourire ne parut sur la figure de la villageoise lorsque Maximin bondit vers elle. Le garçon ne se laissa pas déconcerter par la mine maussade et regarda Mélanie d’un air engageant, mais elle garda son attitude indifférente, pendant que Loulou se tapissait à demi, prêt à jouer.

– La charrette n’est plus à sa place. Va la remettre.

Maximin gonfla les joues, exécuta docilement l’ordre reçu et revint en faisant des cabrioles.

– Nous rencontrerons-nous demain à l’alpage, demanda-t-il en inclinant la tête ?

Mélanie haussa les épaules.

– Alors, c’est oui, dit-il tout joyeux.

– Bon, si tu veux.

La jeune fille disparut à la cuisine. Maximin s’appuya à la clôture. La mère Caron s’affairait à l’âtre, d’où le feu répandait ses reflets sur le sol en terre battue, mêlée de cailloux. Le plafond, dont les poutres convergeaient vers le milieu, était noir de suie.

– Je suis Mémin, dit le garçon, nullement intimidé.

– Le fils de Giraud, le charron ?

– Oui, c’est moi.

La mère Caron enleva la marmite du trépied. La flamme lui éclaira le visage maigre. Elle s’apprêtait à faire une remarque, mais le garçon était déjà loin. Il avait du vif-argent dans les veines ! Mélanie avait à faire à l’étable. Elle eut tout juste le temps de voir briller les clous de ses chaussures et suivit Maximin d’un regard terne. Pour elle, le garçon était trop turbulent, parlait trop et ne pensait qu’à jouer. Là-haut, au Collet, il s’amusait à découper des mottes de gazon pour en faire des maisons qu’il appelait « le Paradis ». Elle fit une grimace. Le berger habituel, souffrant pour le moment, l’évitait régulièrement. Maximin, ce gamin, était seul à vouloir jouer avec elle, mais elle préférait la solitude. Depuis quelques mois, elle était placée chez Baptiste Pra, car elle venait d’une famille nombreuse, de Corps, et dès l’âge de neuf ans, il lui avait fallu gagner son pain. Elle était habituée aux vastes espaces silencieux de la montagne. La compagnie des bêtes lui était plus familière que la société des hommes. La figure paraissait sévère, presque froide, mais la grâce de ses quinze ans y répandait une douceur attrayante. Le nez était droit et fier. Les mains, bien formées, faisaient posément leur travail, mais personne ne savait ce qui se passait dans le cœur de Mélanie. Peut-être ne rêvait-elle jamais dans son sommeil ?

Sa tâche terminée, Mélanie gravit une hauteur d’où on voyait le hameau et les montagnes. Les sommets s’illuminaient d’une lueur cuivrée. La jeune fille rejeta de la main les cheveux rêches où le peigne ne passait apparemment jamais. La robe usée pendait minablement au corps osseux et maigre. Trop grande, la bouche donnait un air hostile au visage. Dès sa plus tendre enfance, Mélanie avait dû mendier dans les rues de Corps, où convergeaient les diligences de Paris, de Lyon et de Gap. Le bourg était un relais de poste. Hélas ! la petite ne connaissait guère l’art de demander l’aumône. Elle ne savait dire aucune parole flatteuse et tendait silencieusement la main. Les autres enfants l’écartaient facilement. Elle n’avait jamais vu Maximin à Corps, bien qu’elle fût son aînée de trois ans. « Louée » de bonne heure chez des laboureurs, elle resta partout l’étrangère taciturne qui se tenait de préférence à l’étable. La froideur l’enveloppait toujours.

Le ciel sans nuages brillait d’un éclat teinté de vert. Demain, elle conduirait son troupeau là-haut, au Planeau, qui ressemblait à une coupole sobrement éclairée. Les versants du Gargas paraissaient légers et comme dégagés de pesanteur. Beaucoup de sommets étaient arrondis et donnaient l’impression d’une grandiose majesté. Mélanie descendit rapidement du mamelon et rentra à la maison. Le maître, Baptiste Pra, était assis à l’âtre, un verre de vin aigrelet devant lui. Ses fils, Jacques et Baptiste, taquinèrent la jeune servante parce qu’elle avait maintenant un gamin des rues pour compagnon.

– Son père est un ivrogne, dit Jacques.

– Ils sont pauvres, dit maître Pra en s’essuyant la moustache, et le garçon a une marâtre qui ne l’aime guère. Il faut qu’il se contente des restes. Il sera bien chez Pierre, pourra aider la famille et la chèvre trouvera ample pâture à l’alpage.

– Pourvu qu’il ramène le troupeau sain et sauf de la montagne. Que sait-il des pâturages, ce galopin ?

– Pierre fait la fenaison tout près de là. Il n’y a donc rien à craindre. Eh oui, il est bien regrettable que son valet soit tombé malade.

Mélanie écoutait sans montrer d’intérêt. Elle avait à peine touché au repas, de la purée de maïs. Attachait-elle de l’importance à quoi que ce fût ? Son cœur vibrait-il ? Ressentait-elle de la joie ou de la douleur ? Connaissait-elle la gaieté là-haut, dans la montagne ? Aimait-elle la solitude ? Elle ne rêvait jamais, semblait-il, car la rêverie donne de la douceur au visage. Le monde dans lequel elle se mouvait ne semblait avoir aucune forme précise. La jeune fille paraissait perdue dans le vague et incapable de réagir.

Les fils de Baptiste Pra cessèrent de la taquiner, car elle ne s’animait pas. Vraiment, elle n’était bonne qu’à garder les troupeaux. Ils sortirent de la maison pour prendre le frais du soir, car la chaleur du jour durait longtemps sur les hauteurs. L’air de la montagne se mêlait au vent du sud. Les pauvres toits de chaume se détachaient sur le vert brocart des prairies ; les dents-de-lion formaient des îlots dorés dans l’herbe vieille et flétrie ; un arôme âpre et douceâtre à la fois flottait dans l’air. Des fruits tombaient lourdement. Les maisons de Saint-Julien s’estompaient dans une lueur bleutée. Dominant le tout, le Gargas dressait sa masse imposante et mauve.

Des bandes d’enfants ébouriffés et mal débarbouillés passèrent. Les longues robes des fillettes traînaient à terre. Bientôt, les silhouettes disparurent dans des nuages de poussière. Mélanie se tenait là comme une vieille, les pouces à la ceinture du tablier, le bonnet défraîchi et fripé de guingois sur les cheveux bruns. Voyait-elle les enfants qui jouaient ? Elle avait le regard absent, tout en remarquant qu’Annette, au bonnet encore plus minable que le sien, poussait Jeannot du pied. Le spectacle l’ennuya ; elle rentra à l’étable où un fumeux lumignon ne répandait que peu de clarté. Elle pataugea dans la litière et examina les bêtes. Presque toutes avaient la tête blanche ; le poil était marron et tacheté. Elles meuglèrent, irritées d’être dérangées, et Mélanie se mit à rire. À la lueur de la lanterne, sa figure s’épanouit et prit un air presque doux. Les sourcils enchevêtrés s’élargirent comme des ailes d’hirondelle.

Elle se détourna soudain et bâilla fort et sans retenue, plusieurs fois avant de mettre la lanterne à son clou. La nuit était complètement tombée. De temps en temps, une lueur passait rapidement dans l’obscurité soyeuse. Mélanie ne fit aucune attention aux étoiles qui fusaient ; elle était trop fatiguée. Sa jeunesse lui donnait d’ailleurs d’elle-même bien assez de chaleur et de lumière. Elle s’étira une dernière fois, absorbant en quelque sorte les flots de l’obscurité nocturne, s’assit commodément au mur qui longeait un sentier raide et quitta ses lourds souliers. La porte de la maison et la claire-voie étaient fermées. On pensait sans doute que Mélanie était dans son réduit qui servait en même temps de chambre à provisions. Elle arrondit le dos comme une chatte, se mit à fredonner un refrain mélancolique et rentra dans l’étable pour y passer la nuit auprès de ses bêtes.

 

 

 

II. À l’alpage

 

 

Des reflets cramoisis se mêlaient à l’atmosphère bleue. En ce 19 septembre 1846, la fraîcheur automnale n’était pas encore descendue sur les monts du Dauphiné.

Précédé de Maximin et de Mélanie, Pierre Selme allait au pré, la faux luisante à l’épaule. Insouciants et hardis, les enfants escaladaient les raides pentes du Planeau. L’azur mat ne put se maintenir longtemps ; des reflets marron, cuivrés ou délicatement dorés, s’y mêlaient déjà ; les buissons s’empourpraient. Les cônes des montagnes, aux versants amènes bien qu’abrupts, semblaient grimper les uns sur les autres. Les flancs du Gargas et du Chamoux flamboyaient au soleil qui striait le ciel. Il n’y avait pas un nuage. Le Pic du Gicon se dessinait dans la lueur rose, tandis que les pentes de l’Obiou, haut et finement articulé, baignaient encore dans une brume lilas. La montagne semblait flotter légèrement dans l’air. Les hameaux éparpillés étaient encore blottis dans l’obscurité des replis formés par les pâturages. Des vergers les entouraient, comme des troupeaux.

Les versants du Mont Planeau étaient des pâturages escarpés. L’herbe roulée était encore couleur de cendre, mais des rayons de soleil tombaient déjà par-ci par-là. Le laboureur s’arrêtait par moments pour s’éponger. Vraiment, Maximin était un rude gars. Il bondissait à droite et à gauche pour ramasser une pierre ou pour découvrir la raison d’un scintillement, s’arrêtait, repartait en sifflant, sans jamais se retourner vers son maître, cueillait une chicorée ou une dent-de-lion à la fleur fanée et grise qu’il découvrait dans l’herbe et lançait des remarques à Mélanie qui allait devant lui. Elle ne se retournait même pas. Maximin montait comme Loulou, son chien, en dansant et en gambadant, allant au-devant du soleil dont les rayons l’enveloppèrent bientôt d’une écume argentée.

Les enfants faisaient paître des génisses assez petites qui ne ressemblaient guère aux bêtes des vallées. Deux chèvres, l’une couleur rouille, l’autre presque noire, venaient en tête. Le chien de Maximin, Loulou, s’amusait à les mordre aux pattes.

Le Dauphiné baignait dans la chaleur de l’automne, aux teintes dorées. L’herbe fanée scintillait dans la rosée de l’aube. Les enfants et le troupeau traversèrent le Collet. Pierre Selme s’arrêta, car il voulait faucher là. Non, pour sûr, Maximin n’était pas de ces pâtres qui avaient appris à avancer lentement. Dévoré d’impatience, il faisait le tour du troupeau, gambadait à s’essouffler et jetait une ombre aussi brune que ses yeux ronds. Il s’arrêtait par moments, faisait tournoyer son chapeau sur un doigt et examinait le paysage. Mélanie le suivait d’un pas léger, relevant le pan de sa longue robe. De ses yeux aux paupières étroites, elle jeta un regard maussade, indifférent, sur les versants du Gargas qui avaient pris une teinte or mat sous le soleil.

– Viens ici, Mémin, cria-t-elle.

Le garçon ne l’entendit pas. Elle soupira, mais ne voulut pas faire l’effort de répéter son appel. De ses doigts rudes, elle rentra, dans la ceinture du tablier, les pans du grossier fichu qui lui couvrait la poitrine. Le bonnet froissé lui encadrait la figure.

Elle se décida enfin à l’appeler une deuxième fois. « Allons, viens ici, Mémin », dit-elle d’un air placide, élevant à peine la voix.

Maximin leva les yeux, lui fit signe, bondit vers elle et se mit à bavarder gaiement. Mélanie subit le babil avec une tranquille résignation. Les quelques paroles qu’elle saisit n’avaient pas de sens, mais elle ne fronça pas même les sourcils.

Il y avait une pente à cet endroit, une combe plutôt, coupée par le lit de la Sézia, ruban argenté qui serpentait dans l’herbe drue et parsemée de chardons encore verts. Les chèvres et Loulou bondissaient follement ; les vaches paissaient tranquillement et broutaient l’herbe à ras. Plus bas, au loin, on distinguait de petits tapis de verdure, aux contours très nets, des forêts de sapins. Les arbres se pressaient sagement les uns aux autres ; aucun n’était isolé. Les rayons de soleil tombèrent sur les toits de chaume.

– Y a-t-il des serpents ici ?

– Oui, des rouges.

– Mordent-ils ?

– Oui, il y en a de venimeux.

– Veux-tu que nous fassions un autre paradis ?

– Fais-en un, je te regarderai.

Il prit son couteau, releva la lame qui n’avait plus de pointe et se mit à découper des briques de gazon. Les yeux bruns, aux pupilles bleu nacré, brillaient et répandaient un feu espiègle. Il s’affaira à édifier de petites maisons de gazon, les détruisit et recommença son travail, puis il s’arrêta longtemps.

Entre-temps, le soleil montait. La chaleur commençait à se faire sentir. Les sonnailles des bêtes troublaient de leur carillon lointain la paix et le silence de la solitude alpestre. Les versants du Chamoux avaient une teinte rose. Les bêtes se tenaient aux rares endroits ombragés. Le vent apporta un avertissement de Pierre Selme, car c’était l’heure de l’abreuvage. Le troupeau s’approcha sans hâte. Il ressemblait à une enfilade de marrons et se refléta dans une mare bleue. Loulou s’amusait au bord de l’eau et la flairait en aboyant. Il y avait des pierres, des blocs de calcaire et des plaques d’ardoise où on pouvait s’asseoir commodément.

Étendu tout de son long, Maximin s’efforçait de faire sortir un grillon de son trou. Deux autres pâtres et une jeune fille, Rosette dite de La Minouna, descendirent du Collet pour faire boire leur troupeau. Rosette se mit à bavarder de sa voix de fausset. Mélanie l’écoutait d’un air détaché. Maximin se roulait avec son chien sur la prairie, sautait sur une jambe ou tirait le tablier de Rosette. Elle se fâcha et lui donna des coups sur les doigts. Oui, vraiment, Maximin était plein de vie. Sa figure ronde brillait comme une pomme, les cheveux flottaient au vent, sa blouse bleue était élimée, les souliers grossiers étaient trop grands et lui blessaient les chevilles. Il jeta son chapeau de feutre en l’air, tourna sur lui-même et tomba dans l’herbe, pris de vertige. Le chien lui lécha la figure. Le garçon fixa le regard dans le vague ; la conversation des filles ne l’intéressait pas.

La pierraille grise de la montagne était presque diaphane ; la robe des bêtes était luisante, car le soleil était haut. Par-ci par-là, les fleurs faisaient des taches jaunes ou bleues, la dent-de-lion qui tient si longtemps et une sorte de gentiane embroussaillée. Maximin en cueillit pour embellir le jardin du petit village qu’il avait construit des mottes de gazon. Rosette l’admira. Le pâtre sifflait, murmurait, chantait ou faisait claquer la langue. Rosette de La Minouna prit congé en interrompant brusquement la conversation animée et s’en alla sans se presser. Mélanie était fatiguée et bâillait. Elle s’appuya aux pierres et fronça les sourcils. « Allons là-haut », dit-elle.

Même Maximin prit son temps pour monter. Ils s’assirent près d’une source tarie. Il était midi. L’air était limpide. Le soleil dardait ses rayons sur tout le paysage ; la lumière semblait fouiller les entrailles de la montagne. Il n’y avait aucun nuage à l’horizon.

– Je me sens paresseux, dit Maximin.

– Moi aussi.

– Quelle chaleur ! Il quitta sa blouse et la jeta sur une roche. La torpeur de midi avait raison même de lui qui ne connaissait pas le repos. Loulou mit le museau entre les pattes et s’assoupit, les yeux mi-clos. Tout semblait se rapprocher. Il n’y avait pas un souffle de vent ; même l’herbe bouclée ne tremblait pas. Mélanie se rappela que Rosette était venue. Qu’avait-elle dit ? Elle ne le savait plus. Le monde lui paraissait loin ; on n’entendait que le bruissement de l’herbe qu’elle froissait en se remuant. Un scarabée vert grimpait à une tige desséchée qui ploya sous lui. L’insecte était plus grand que les montagnes qui se dessinaient au loin. Il tomba. Les versants du Gargas étaient comme en feu, les plus hauts du moins, car de la cuvette on ne voyait même pas la prairie où les bêtes paissaient. Les arêtes ne coupaient plus le ciel ; leurs lignes flamboyantes s’estompaient dans la clarté du soleil d’automne. Mais, au fond, était-ce un phénomène qui ne se produisait qu’en septembre ? Les montagnes tendaient toujours vers le ciel, splendeur de l’éternité, et s’appuyaient avec confiance sur leurs profondes assises. Tout semblait se fondre dans un calme solennel. La terre tombait dans l’abîme de la création. Des oiseaux volaient çà et là.

Maximin s’endormit. L’ombre frisée de ses sourcils tomba sur ses joues bronzées et chaudes. Il n’y avait plus trace d’impétuosité ou de curiosité puérile. Il était étendu là, une jambe repliée et les bras écartés, gracieuse image de l’innocent repos.

Les sommets semblèrent frémir comme si leurs arêtes ne contenaient pas seulement de la terre et des roches, mais la douce plénitude. La mort elle-même, aurait-on dit, suspendait son bras en passant.

Mélanie chassa un papillon bleu. Il se posa sur son bonnet qui mettait une ombre dentelée sur le visage de la jeune fille, puis sur le nez qu’il parcourut en hésitant, les ailes frémissantes, mais il ne put s’y maintenir et tomba sur les joues. Elle soupira dans le sommeil et étendit les bras comme pour se protéger. Même dans son lourd hébétement, le visage gardait toute sa sévérité. La bouche était pâle, exprimait une légère répulsion et restait comprimée. La longue robe délavée couvrait le corps. Les cheveux étaient rêches comme l’herbe d’automne.

Intimidé par le silence qui l’entourait, le ruisselet osait à peine babiller et coulait tout doucement, tel un filet argenté. L’herbe qui le bordait était encore verte. Quelques fleurs s’attardaient, se résignant mal à mourir ; la linaigrette et le chardon parsemaient le gazon. Le plateau qui sépare le Gargas du Chamoux était plongé dans une lumière dorée.

Le vent n’agitait que les grosses touffes qui dépassaient l’herbe courte du pacage déjà fané. Un arôme de fraîcheur vivifiante partait du ruisseau.

Le visage de Maximin était d’une douce harmonie. Il n’y manquait que l’éclat de ses yeux bruns comme la nuit, au regard ferme et ouvert. Le chapeau étourdiment bosselé était tombé dans l’herbe ; le nez avait perdu son air charnu ; la chevelure embroussaillée et couverte de poussière formait des épis rebelles.

Tandis que le visage de Mélanie gardait sa sévérité héroïque même dans le sommeil, celui de Maximin reflétait la douceur et l’espiègle naïveté, mais derrière l’amertume de Mélanie il y avait aussi de l’innocence. La jeune fille se réveilla. Avait-elle dormi longtemps ? N’entendant plus que le babil familier du ru, elle sursauta.

– Mémin, vite ; allons retrouver le troupeau.

– Quoi ?

– Viens ; dépêche-toi.

Le garçon bâilla. Les enfants enjambèrent le ruisselet et escaladèrent le versant opposé d’où ils pouvaient bien voir les bêtes. Ils pointèrent le doigt et les comptèrent.

– Regarde, Mémin, cette lumière là-bas. On dirait que le soleil vient d’éclater.

Mélanie laissa tomber son bâton. Maximin resta bouche bée.

– Garde ton bâton. Si ça nous fait quelque chose, je lui en donne un bon coup.

– La grande lumière ! Et nos affaires là-bas...

– Allons voir.

– Tu crois ?

– Oui, allons.

– Regarde, mais regarde donc, Mémin.

Dans la lumière dont le centre formait un noyau encore plus brillant que les bords, les enfants purent discerner les contours imprécis d’une forme humaine. L’aveuglante clarté sembla diminuer et ils virent une dame assise sur une pierre. Elle pleurait, la tête dans les mains.

Maximin et Mélanie ne purent proférer aucune parole ; ils étaient fascinés par le profond silence et attirés par l’étrange éclat. Comme cloués au sol, incapables de faire un pas, ils avaient le visage glacé. La clarté les enveloppait de reflets argentés. Soudain, le cercle lumineux s’éleva et forma une flamme blanche comme neige. La silhouette qui ne semblait être que lumière se leva. C’était une femme élancée et mince, aux vêtements resplendissants. Elle croisa les bras et le gentil babil du ru se tut à la voix qui était comme une musique jamais entendue. La mélodie de ses paroles réduisait à néant l’harmonieuse beauté du chant humain.

Avancez, mes enfants ; n’ayez pas peur ; je suis ici pour vous conter une grande nouvelle.

Maximin et Mélanie retrouvèrent l’usage de leurs membres. Avec la confiance des brebis que le berger appelle doucement, ils descendirent le versant et traversèrent le ruisseau d’un bond. Comme peu de temps auparavant, ils étaient de nouveau sur l’autre bord du ruisseau.

L’éclat qui enveloppait la Dame les aveugla. Une fraction de seconde, ils purent pénétrer la flamme blanche et virent la silhouette d’une femme, mouvante et plus brillante que le feu. La Dame inclina la tête. Elle était entourée d’une fulgurance plus resplendissante que celle du soleil. Derrière elle, l’herbe drue ondulait. La croix qu’elle portait à la poitrine semblait surgir de l’herbe, des fleurs dorées et de la nébuleuse grisaille des roches. Le vêtement était comme couvert d’une rosée étincelante. À côté d’elle, tout paraissait incolore et terne comme la grossière matière. Les souliers festonnés de roses ne touchaient pas le sol et planaient sur le gazon.

Mélanie était prédestinée au privilège qui lui était accordé. Elle avait la perception très fine et le regard pénétrant. Sa bouche s’ouvrit avidement. Comme Maximin, elle était inondée de la mystérieuse lumière. La merveilleuse apparition était d’une splendeur éblouissante. Des roses se détachaient sur le fond bleu, pourpre et blanc du châle qu’elle portait croisé, à la manière des femmes de la contrée. Le tablier était vermeil. La Belle Dame pleurait.

Même Maximin resta immobile. Il ne vit pas les larmes, car il avait le regard fixé sur la croix attachée à une chaîne d’or. Il clignota, car la lumière lui blessait les yeux. La voix de l’apparition domina soudain la montagne, les éboulis, le ruisselet, les prairies et la solitude solennelle.

 

Si mon peuple ne veut pas se soumettre, je suis forcée de laisser aller le bras de mon Fils ; il est si fort et si pesant que je ne puis plus le maintenir.

Depuis le temps que je souffre pour vous autres !

Si je veux que mon Fils ne vous abandonne pas, je suis chargée de le prier sans cesse.

Pour vous autres, vous n’en faites pas cas.

Vous aurez beau prier, beau faire, jamais vous ne pourrez récompenser la peine que j’ai prise pour vous.

Je vous ai donné six jours pour travailler ; je me suis réservé le septième, et on ne veut pas me l’accorder.

C’est ça qui appesantit tant le bras de mon Fils.

Ceux qui conduisent les charrettes ne savent pas jurer sans mettre le nom de mon Fils au milieu.

Ce sont les deux choses qui appesantissent tant le bras de mon Fils.

Si la récolte se gâte, ce n’est rien qu’à cause de vous autres. Je vous l’ai fait voir l’année dernière par les pommes de terre ; vous n’en avez pas fait cas ; c’est au contraire, quand vous en trouviez de gâtées, vous juriez, vous mettiez le nom de mon Fils au milieu. Elles vont continuer à pourrir et, cette année, à Noël, il n’y en aura plus. »

 

Mélanie était glacée. Elle se frotta le bras. Elle n’avait compris que quelques paroles, car la Belle Dame parlait français.

 

– Ah ! mes enfants, vous ne comprenez pas le français ; eh bien, je vais vous le dire autrement.

 

Mélanie s’humecta les lèvres sèches ; Mémin repoussa le chapeau qu’il avait gardé sur la tête. La Dame parla patois, répéta la dernière phrase et continua.

 

– Si vous avez du blé, il ne faut pas le semer ; tout ce que vous sèmerez, les bêtes le mangeront et ce qui viendra tombera en poussière quand vous le battrez.

Il viendra une grande famine ; avant que la famine vienne, les enfants au-dessous de sept ans prendront un tremblement et mourront entre les bras des personnes qui les tiendront ; les autres feront pénitence par la famine.

Les noix deviendront mauvaises ; les raisins pourriront.

S’ils se convertissent, les pierres et les rochers se changeront en monceaux de blé et les pommes de terre se trouveront ensemencées par les terres.

– Faites-vous bien votre prière, mes enfants ?

– Pas guère, Madame, répondirent les enfants.

– Ah ! mes enfants, il faut bien la faire, soir et matin ; quand vous ne pourrez pas mieux faire, dites seulement un Pater et un Ave Maria, mais quand vous aurez le temps et que vous pourrez mieux faire, il faut en dire davantage.

L’été, il ne va que quelques femmes un peu âgées à la messe ; les autres travaillent le dimanche tout l’été et, l’hiver, quand ils ne savent que faire, ils ne vont à la messe que pour se moquer de la religion.

Le carême, ils vont à la boucherie comme des chiens.

– N’avez-vous jamais vu du blé gâté, mes enfants ?

– Oh ! non, Madame, répondent ensemble les bergers.

– Mais toi, mon enfant, dit-elle à Maximin, tu dois bien en avoir vu une fois, vers la terre du Coin, avec ton papa. Le maître du champ dit à ton père : « Venez voir comme mon blé se gâte. » Vous y êtes allés tous les deux. Ton père prit deux ou trois épis dans sa main, les froissa et tout tomba en poussière ; puis, quand vous reveniez et n’étiez plus qu’à une demi-heure de Corps, ton père te donna un morceau de pain en te disant : « Tiens, mon enfant, mange encore du pain cette année, car je ne sais pas qui en mangera l’an qui vient, si le blé continue comme ça. »

– C’est bien vrai, Madame, je ne me rappelais pas tout à l’heure, approuva Maximin.

 

La Belle Dame remua les lèvres, mais Maximin ne comprit pas un mot. Ou les grillons criaient-ils trop fort ? Il prit son chapeau et le fit tournoyer sur son bâton, tout heureux, apparemment, d’observer le mouvement. Cela le tranquillisa et lui fit oublier l’évènement. Il ramassa des pierres et les fit rouler lentement, mais elles ne pénétrèrent pas dans le cercle lumineux. Il tâta le sol. Non, aucune ombre n’apparaissait, ni de lui ou de Mélanie, ni de la Dame.

Il leva brusquement la tête, se redressa et resta immobile, car l’étrange apparition lui parlait, et à lui seul. La Dame ouvrit la bouche et lui confia un secret. Maximin n’entendait plus le ruisseau, tandis que Mélanie reprenait conscience du monde et du clapotis de l’eau. Elle voyait bien que la Belle Dame ne s’adressait qu’à Maximin, comme elle lui avait parlé à elle seule, il y avait quelques instants. La boucle que la Dame portait aux souliers blancs comme la neige étincela. La voix s’éleva, si puissante qu’elle couvrit tous les bruits.

 

– Eh bien, mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple.

– Allons, mes enfants, faîtes-le bien passer à tout mon peuple.

 

 

 

IV. Le premier fidèle

 

 

La Dame avança. Maximin recula d’un pas ; la robe l’effleura. Les enfants ne la quittèrent pas des yeux. Elle traversa le ruisseau, touchant presque une pierre de la pointe des pieds et passa légèrement au versant opposé. L’impression avait été si forte que les enfants étaient comme paralysés. Enfin, le charme fut rompu et ils revinrent à eux, traversèrent la Sézia et gravirent le versant aussi vite qu’ils purent. Ils haletaient. Mélanie allait droit devant elle, mais Maximin courait de tous côtés. Ils entendirent une fois encore la voix de l’apparition : « Faites-le passer à tout mon peuple. »

Maximin se tenait à droite. Animée du désir de revoir le beau visage, Mélanie voulait rejoindre la Dame qui glissait légèrement entre eux deux. L’herbe ne se courbait pas sous ses pas ; les longues tiges desséchées ne se pliaient pas. Soudain, elle s’éleva et s’immobilisa un peu au-dessus du sol. Comme le poisson qui saute de l’eau, Maximin bondit et étendit les mains vers les roses que l’apparition avait aux pieds. Il allait en atteindre une, la bleue, lorsqu’elle s’évanouit entre ses doigts. Il regarda ses mains vides avec étonnement. Une fulgurance monta vers le ciel et disparut.

– Peut-être était-ce une grande sainte, dit Mélanie.

– Alors, nous aurions dû la prier de nous emmener avec elle, dit Maximin en fronçant les sourcils.

Mélanie baissa la tête comme si elle cherchait quelque chose dans l’herbe. « Il faut aller retrouver notre troupeau », murmura-t-elle.

Ils firent quelques pas et purent apercevoir le versant opposé. Le bétail était couché, mais les deux chèvres étaient trop près du versant méridional du Gargas. Il était temps de s’occuper d’elles et de les chasser par des cris. Les voyant courir, Loulou se leva. Pendant l’apparition, il était resté derrière Maximin et n’avait pas bougé.

– Je me faisais du souci pour notre sac à provisions et ma blouse, dit Maximin. Les flammes auraient pu les brûler, mais ils sont encore là.

Ils ne prononcèrent plus un mot. Les bêtes s’enfuirent brusquement de tous cotés et il fallut les empêcher de s’approcher des précipices. Il y avait des bouquets de rues à peine visibles, mais d’une beauté délicate. L’horizon encerclait solennellement les montagnes dont les bordures semblaient trembler. C’était une journée inoubliable.

Pierre Selme avait dû rentrer à la maison, car il était déjà tard. Les jeunes animaux gambadaient toujours et le reste du troupeau sortit de sa torpeur. Il se mit en mouvement en soulevant des mottes de terre. Le sol était si sec qu’une poussière rougeâtre se mit à tourbillonner. Enfin, Mélanie put s’arrêter quelques instants. Elle resta immobile, les bras le long des flancs. Sous le soleil couchant, le pacage dénué d’arbres était sans ombre et ne ressemblait plus à rien de terrestre. La mare d’abreuvoir scintillait d’un éclat bleu glacé. Le ciel embrasé attirait tout à lui et les sauvages montagnes semblaient faire un effort héroïque pour le rejoindre. La misérable robe de Mélanie se borda de rayons d’or ; ses vieilles chaussures crevassées brillaient au soleil. Elle avait la figure comme couverte de rosée et inondée d’azur.

Qui était la Belle Dame dont les pieds ne touchaient pas le sol ? Elle se rappela l’appel de Maximin. « Hé, par ici, viens ici. »

Le soleil toucha le bord et la croupe d’une montagne. Le Gargas et le Chamoux semblèrent se recroqueviller. Seul le cône du Mont Planeau brillait encore. Les sommets s’étirèrent et s’agrandirent. Loulou aboyait et sautait derrière les bêtes qui descendaient. Le petit sentier se précipitait comme un torrent glauque vers la vallée, serpentait un peu et aboutissait paisiblement aux prairies. Tout en bas, on voyait les toits de chaume et le clocher de l’église de La Salette. Les champs mauves s’étendaient comme des taches de velours. La descente était abrupte et le bruit des sabots des bêtes ressemblait au crépitement d’un orage lointain. Derrière le troupeau qui rentrait se dressait la masse du Mont Planeau ; le Gargas et le Chamoux étaient encore plus sauvages. Une lueur sombre enveloppait l’Obiou, grandiose dans sa solitude, là-bas à l’ouest. De nombreux sentiers traversaient les prés. La voix de la Belle Dame mystérieuse montait des taches de forêt qu’on voyait dans la vallée et des gorges.

 

Si ava de bla, fouou pas lou semenas, que tout ce que semenaré las bestias vous lou mendjaréin, è ço que vendré tombaré tout en poussièra quand l’éqoïré...

 

Les paroles françaises aussi formaient une chaîne belle et pure. D’abord Mélanie n’avait pas compris ce qu’étaient les « pommes de terre », car, dans son pays, on les appelait « las truffas ».

Mais elle n’avait pas le loisir de réfléchir, car l’ombre grise des pâtres et des animaux descendait de plus en plus bas vers la vallée. Toujours espiègle et prêt à jouer, Maximin faisait des bonds aussi audacieux que sa chèvre. Loulou s’attachait à ses pas. Le garçon se réjouissait de rentrer au village ; il avait tant à raconter ! Il cessa soudain de sauter comme un cabri ; il entendait une voix intérieure qui le pressait : « Faites-le passer à tout mon peuple. »

L’impression était si profonde qu’il devint grave. Mémin, le gamin des rues, écoutait Les paroles résonnaient des entrailles du Gargas, des repris du terrain rocailleux, du Mont Planeau, de partout. Elles venaient de droite et de gauche, d’en haut et d’en bas, si puissantes qu’elles semblaient envelopper son corps chétif. Les sourcils emmêlés comme des broussailles inextricables se baissèrent sur les yeux qui se rouvrirent tout grands comme sous un appel et reflétèrent le pâle crépuscule, l’herbe fanée et les montagnes géantes.

Il cria, mais Mélanie ne l’entendit pas. Elle avait le cœur fermé et rempli des paroles entendues. La vision l’avait enflammée. Maintenant qu’elle approchait du village, elle craignait d’y pénétrer, comme si les Ablandins étaient un lieu étranger et inconnu. Aucune flamme n’y répandait son éclat, la fumée y jetait son odeur âcre ; on préparait le repas du soir.

Loulou aboya vivement comme pour faire des reproches stridents. À l’étable Maximin fut reçu assez durement par son maître.

– Où es-tu allé après l’abreuvage de midi ?

– N’avez-vous pas vu la Belle Dame là-haut ?

– Quelle Belle Dame ? As-tu perdu le sens ?

– Alors Mélanie aussi est folle, cria Maximin agité, pris entre les bêtes qui se bousculaient.

Pierre Selme secoua la tête. Il n’avait pas le temps de discuter. Il fallait s’occuper des bêtes. Maximin toussa et la vapeur chaude de l’étable lui monta aux narines. Il attendit que Pierre Selme eût pris le seau à traire, s’appuya à un poteau et raconta ce qu’il avait vu. Le maître ne l’interrompit que rarement par quelques brèves exclamations. Assis sur son escabeau, il regardait le garçon avec étonnement. Que signifiait la transformation qu’il voyait ? L’étrange récit, accompagné de force gestes ! Pierre cessa de se balancer sur son trépied, s’essuya la moustache et oublia tout ce qui l’entourait.

Lorsque Maximin eut terminé son récit, il redevint le gamin indompté, bon à rien qu’à ramasser le crottin. Il s’essuya la figure de la manche et éclata de rire. Selme repoussa son chapeau. Il avait bien envie de se moquer de cette histoire, mais son rire se figea. Il se sentit glacé et baissa la tête, effrayé, car il reconnaissait la vérité qui se révélait dans chaque parole du garçon et qui clamait vers le ciel. Il reprit conscience ; il n’y avait pas de temps à perdre, les bêtes attendaient. Maximin s’empressa d’aller à la maison voisine, habitée par la famille Pra, où Mélanie était en service. Il se heurta à la mère Caron. Elle le retint par l’épaule.

– Mélanie vous a-t-elle raconté l’évènement ?

– Quel évènement ? Elle n’a rien dit.

– L’apparition, la Belle Dame que nous avons vue s’élever dans l’air.

– Que dis-tu là ? Tu rêves.

– Mais non, nous avons vu une Belle Dame toute lumineuse. Elle nous a parlé.

– Entre et raconte-moi cela.

Mais Maximin resta paresseusement au seuil. La mère Caron prit la poêle, et Maximin qui avait toujours faim s’approcha lentement, comme à contrecœur. À l’âtre où le feu flambait, il fit des dessins dans la suie qui couvrait les dalles.

– Eh quoi, Mémin, as-tu perdu la parole aujourd’hui ? cria Jacques qui se coupait une grosse tranche de pain.

La soupe était sur la table et fumait.

Maximin se redressa soudain, inclina la tête et dit :

– Nous avons vu une Belle Dame là-haut.

– Ah, et que faisait-elle là-bas ?

Mémin fit un récit détaillé. Sa figure, si animée à l’ordinaire, resta gracieuse et calme. Les yeux grands ouverts reflétèrent, comme une eau profonde, l’évènement qui s’était produit. Le garçon se dressa sur la pointe des pieds comme si lui aussi voulait prendre son envol.

Jacques était un homme de vingt-cinq ans. Il rejeta la tête en arrière et partit d’un éclat de rire. Une dame ! Et transparente ! Il changea de posture quand la voix de la mère Caron s’éleva. Chaque parole avait son poids.

– C’est la Sainte Vierge que vous avez vue. Il n’y a qu’elle dont le Fils commande au ciel.

– Ah, Mélanie a vu la Sainte Vierge ? Elle qui ne sait même pas ses prières ? s’exclama-t-il.

La brave mère Caron quitta la pièce. Le grillage retomba derrière elle. Mélanie ne tourna même pas la tête lorsqu’elle entra dans l’étable.

– Cesse de traire, ma fille, et raconte-nous, toi aussi, ce que vous avez vu dans la montagne. Maximin l’a déjà dit.

– Alors il n’y a plus rien à ajouter, répondit Mélanie dont les sourcils tremblaient comme les ailes d’une hirondelle. Elle regarda la mère Caron avec une froide indifférence, se décida enfin à se lever et redressa le bonnet qui lui était tombé sur le front, puis elle fit quelques pas, l’air bourru et sortit lentement, comme malgré elle. Quand elle vit le Mont Planeau elle resta immobile. La montagne n’avait changé en rien et pourtant la jeune fille trembla en la regardant. Arrondie et en pentes douces, elle était pleine d’une majesté royale. Les flancs semblaient planer dans l’air et aboutissaient aux prairies à la verdure sombre, bien accrochées à l’énorme masse.

 

          « Faites-le passer à tout mon peuple. »

 

Mélanie quitta ses sabots. Quelques villageois s’étaient réunis chez Baptiste Pra, car la nouvelle de l’étrange apparition s’était répandue. Dans la vie monotone du hameau tout évènement particulier excitait la curiosité. Que se passait-il généralement au village ? Rien. Les yeux s’éclairèrent et brillèrent comme des lucioles. Les braves gens se frottaient avidement les mains, impatients d’entendre la nouvelle. Les hommes s’essuyaient les moustaches embroussaillées et encourageaient Mélanie d’un large rire. La jeune fille traversa la cour pierreuse pieds nus. Le plafond de la cuisine était bas, vieux et enfumé. Il semblait s’abaisser encore, maintenant que le feu était presque éteint. Personne ne remit du bois. Tous ne pensaient qu’à regarder et à écouter. Mélanie s’était arrêtée et pétrissait le bord de son tablier. Que pouvait-on attendre de cette fille entêtée et timide ? Elle prendrait son temps avant de commencer son récit. Jacques étendit paresseusement les jambes et bâilla sans se gêner. La jeune fille le fixa du regard lorsqu’il lui adressa un sourire familier et moqueur, mais sa figure bronzée et délicate refléta l’impression ressentie. Son rire se fit à dessein plus hardi et indiscret.

– Allons, raconte, dit-il.

Mélanie parla. Elle décrivit l’apparition avec une animation extraordinaire. Sa parole puissante et émouvante résonna dans la pièce. Un grand changement s’était opéré ; sa torpeur avait disparu. Sa voix avait toujours été douce et prenante, même quand les rares paroles qu’elle disait n’avaient rien de particulièrement agréable. Mais à ce moment, chaque mot était comme enflammé et la splendeur de l’éternité remplissait la cuisine plongée dans l’obscurité. L’enfant couverte d’un vêtement élimé et rapiécé ressemblait à un flambeau allumé par la main de Dieu. Jacques essaya de rire, mais le son s’étrangla bien vite. Dans son embarras il retira les jambes et se passa la main dans les cheveux.

 

– L’été, il ne va que quelques femmes un peu âgées à la messe. Les autres travaillent tout l’été le dimanche. Quand ils ne savent que faire, ils ne vont à l’église que pour se moquer de la religion. Le carême, ils vont à la boucherie, comme des chiens.

 

Les paroles cinglantes ! Le feu s’affaissa. Les hommes murmurèrent, toussotèrent et lancèrent des jets de salive. Ils étaient gênés et voulaient se débarrasser d’un fardeau intérieur.

Mélanie sortit, raide comme un bâton. Elle aurait voulu courir, mais ne le pouvait pas.

– Et maintenant, oseras-tu encore travailler toute la journée du dimanche, dit la mère Caron à Jacques ?

Il voulut répondre avec insolence, mais son père dit à haute voix : « Oui, c’est ainsi dans toute la contrée. Nous avons entendu la vérité. Et la dame de là-haut pleurait. »

Maximin ne montrait plus d’intérêt et jouait avec son chien. Les adultes l’ennuyaient comme toujours, car ils criaient, s’échauffaient, fumaient leur herbe grossière et échangeaient leurs impressions. Seule la brave mère Caron ne bougeait pas. La vérité, douce et amère à la fois, qu’elle avait entendue lui laissait un goût âcre. Son cœur se mit à battre. Elle aurait bien voulu courir tout de suite au Mont Planeau. Elle riait, pleurait et se passait le tablier sur les yeux. Maximin se baissa lorsqu’elle voulut lui passer la main sur les cheveux. Il n’avait pas l’habitude de recevoir des caresses.

– Et que faisait le chien ? A-t-il aboyé ? demanda l’autre fils de Pra, Baptiste.

– Le chien ? Il était couché derrière moi et dormait.

– Si tout cela est vrai, allez le dire à M. le Curé dès demain, dit Pra en s’appuyant sur les coudes. Son visage large et grave avait à peine changé durant le récit, mais les paroles entendues avaient fait impression sur lui. Sa femme partit sans bruit.

Elle ne releva pas sa longue blouse qui traînait sur le sol malpropre. Mélanie n’était pas à l’étable, mais on entendait sa voix : Notre Père... Je vous salue, Marie...

La nuit reçut la prière ingénue qui s’échappait des lèvres enfantines pour monter vers le ciel obscurci.

 

 

 

V. Acte de foi

 

 

La mère Caron examina soigneusement Mélanie et lui rajusta le fichu croisé. La coiffe fraîchement amidonnée donnait un air solennel au visage hâlé de la jeune fille. « Racontez bien tout à M. le Curé », recommanda-t-elle en regardant sévèrement Maximin. Le garçon ne tenait pas en place. Elle essaya d’arranger le foulard qu’il avait au cou et qui ressemblait à une corde. Maximin portait une veste qu’on lui avait donnée. Elle flottait sur le corps maigre. Les yeux brillaient sous les cheveux bien peignés et lissés.

L’air était doux, mais un peu frais. La Salette était plus bas. On voyait les maisons, pressées les unes aux autres, dans une cuvette de prairies couvertes d’une rosée étincelante. Le petit clocher sans flèche s’élevait tranquillement dans le pâle ciel matinal. Toutes les montagnes étaient encore couvertes d’azur pâle, sauf l’Obiou dont la masse était éclairée. Une dent de glace apparaissait nettement d’un côté.

Les enfants ne disaient rien. Ils descendirent le sentier pierreux. L’air matinal leur rougit les joues. Le bec cassé des grossiers souliers de Mélanie apparut sous la longue robe. Elle fronça les sourcils en les regardant, car ils ne brillaient pas. À droite une crête boisée mettait une tache de verdure claire. Maximin se retourna vers le Mont Planeau. C’était la troisième fois qu’il le regardait. Il continua son chemin à reculons, pour s’amuser et s’exercer à marcher en arrière sans perdre le Planeau de vue. Mélanie en fut irritée. « Pourquoi descends-tu à reculons ? » dit-elle.

Il ne répondit pas. Ils passèrent le long des chicorées ondulantes, des touffes d’absinthe et de berbéris oblongs. Déjà les deux peupliers qui se dressaient au bord d’un ruisseau desséché étaient visibles. À un tournant ils rencontrèrent le garde-champêtre qui leur demanda où ils allaient à cette heure matinale.

– Ne savez-vous pas qu’il y avait une Belle Dame sur la prairie là-haut où nous faisions paître nos troupeaux ? lui cria Maximin. Ils continuèrent en courant. Dans l’aube les fenêtres de la cure avaient un éclat d’améthyste. Les deux enfants se précipitèrent dans la cour, tête baissée et pleins d’impatience. Françoise, la gouvernante, était en train de cueillir des herbes pour agrémenter le rôti d’agneau, repas traditionnel du dimanche. La tranquillité de M. le Curé– et la sienne – était sacrée à ses yeux. Elle marmotta d’un air maussade et indifférent que M. l’abbé n’avait pas le temps de recevoir personne.

– Nous avons rencontré quelqu’un sur les pâturages où nous gardons les bêtes, dit Mélanie avec effort et en hésitant. Le bonnet tout neuf que la mère Caron lui avait prêté la gênait. Le sien était plus souple et ne lui serrait pas la tête.

À l’intérieur de la maison, l’abbé Jacques Perrin écoutait comme cloué au parquet clair. Un rayon de soleil sembla frapper les yeux sombres qui disparaissaient presque dans la figure empâtée. Ils brillèrent comme des étangs remplis par la pluie bienfaisante. Le prêtre sourit, s’essuya les mains à la soutane, passa les doigts entre le col et le cou et entrouvrit la bouche. Il mit les mains aux hanches et les porta à la figure. Dans sa simplicité, il se sentit envahi d’une vie débordante. Il voulut appeler, ouvrir vite la porte, rire et pleurer à la fois, mais ne put pas bouger. Un flot de foi lui gonfla le cœur et féconda le sol aride qui se dilata dans une splendeur qui le ravit. Pénétré d’une piété simple, il acceptait joyeusement la bonne nouvelle qu’Elle était venue avertir et implorer les hommes de quitter le désert de l’incrédulité, pareil à un jardin abandonné. Tout lui criait que ce devait être Elle, l’Immaculée resplendissante. Il sortit vite son mouchoir et s’épongea le front ridé, mais en vain, car la sueur perlait toujours et se mêlait à ses larmes. Non, il ne connaissait pas les deux enfants qui racontaient l’évènement à sa gouvernante à la cuisine. Il allait leur ouvrir la porte et son cœur, prêt à accueillir le message avec gratitude.

Elle avait pleuré. Il savait pourquoi la Sainte Vierge qu’il vénérait avait versé des larmes, bien qu’elle ne ressente pas la douleur et qu’elle ne souffre pas comme les hommes, se disait-il.

Oh, le siècle inique qui se vantait d’être éclairé ! L’abbé Perrin s’affaissa sur un siège et écouta les voix des enfants qui parlaient avec animation. Il croyait entendre le gazouillis des oiseaux de l’aurore. Il bondit comme un jeune homme et ouvrit vivement la porte. Embrasé d’un feu sacré, il s’écria : « Venez, mes enfants ; je crois... je crois que vous avez vu la Sainte Vierge. »

Il fut presque effrayé de ses paroles et se troubla tellement qu’il claqua des dents. Il fit entrer les enfants intimidés, ferma la porte, s’y appuya et scruta les deux visages qu’il avait devant lui. Il lui fut donné de pénétrer le cœur de Maximin et de Mélanie. La jeune fille pâlit un peu, serra les lèvres, baissa les paupières et se passa la main sur le front, bien qu’il n’y eût aucun cheveu à écarter. Elle garda son air sévère et s’humecta les lèvres. Maximin écarquillait les yeux et regardait l’abbé avec confiance, la bouche entrouverte. Le prêtre s’efforça de calmer le feu qui l’embrasait et interrogea posément les enfants, leur demandant comment ils s’appelaient, où ils habitaient, quand ils s’étaient connus. Il essaya de rester froid comme ceux qui ont vieilli dès l’âge de trente ans et pointa sévèrement l’index vers Mélanie.

– Vous ne vous connaissiez pas auparavant ? Vous êtes pourtant tous les deux de Corps ? Quel âge as-tu, Maximin ?

– J’ai eu onze ans le 27 août.

– Et toi, Mélanie ?

– J’aurai quinze ans le 7 novembre.

– Bien. Que faisiez-vous là-haut avant de voir... la dame étrangère ?

– Nous, dit Maximin très vite, nous avions pris des mottes de gazon pour faire un Paradis.

– Comment, un Paradis ?

– Eh bien, des maisons, des jardins.

Mélanie garda le silence. Elle était retombée dans sa torpeur. Elle serra les lèvres et laissa parler Maximin. Enfin l’abbé Perrin lui dit : « Maintenant, raconte, toi aussi. »

Il s’assit, les mains sur les genoux, et baissa la tête, ne voulant pas intimider la jeune fille et résigné à ne pas entendre une parole sensée, maintenant que les enfants n’étaient plus à la cuisine de Françoise où ils pouvaient crier à cœur joie. Il changea bientôt d’attitude, les yeux pleins d’un ardent espoir et rivés au visage enfantin qui s’épanouissait comme une rose par un beau matin de juin. Mélanie qui, il y avait quelques instants, ressemblait à un morceau de bois s’assouplit tellement qu’on aurait dit que son corps aussi écoutait les paroles qu’elle prononçait avec clarté et précision. Chargées d’une gravité biblique, elles résonnaient comme un cantique dans la pièce que le soleil inondait de bleu pâle à mesure qu’il montait. Les gestes ne permettaient pas de croire à une extase ; ils indiquaient légèrement la vision contemplée. Telles des vagues agitées, les paroles roulaient rapidement à travers la chambre, se serraient aux murs et s’élevaient pour chanter un cantique de louange à l’éternité.

Françoise entrebâilla la porte : « Il est temps, M. le curé. »

Oui, c’était l’heure. Le prêtre jeta un coup d’œil sur les notes qu’il avait préparées pour son prône et les froissa d’un geste impatient. Elles lui paraissaient insipides et insignifiantes.

– Bon, allez-vous-en, mes enfants, je vous remercie beaucoup.

Il ne sut pas comment il était arrivé à l’église. Il était comme en extase en montant en chaire. Ni les murmures, les toussotements ou le bruit des lourdes chaussures ne le rappelèrent à la réalité. Prêtre, il était en même temps un homme qui exultait comme un enfant qui vient de voir un de ses rêves se réaliser. L’église lui paraissait remplie d’une clarté aveuglante. Y avait-il cent assistants ou vingt seulement ? Il n’aurait su le dire. Il ne vit pas les figures, brûlées comme l’argile, et n’entendit pas les mille bruits de la nef. Il se pencha sur le rebord de la chaire et sa parole jaillit, comme l’étincelle d’abord, puis s’enfla dans une puissance inconnue pour s’enfoncer finalement dans son propre cœur inondé de joie. Les auditeurs s’agitaient, remuaient les pieds et le regardaient avec curiosité, peu enclins à le croire. Que disait leur curé ? Avez-vous entendu le commencement, voisine ? Pierre et Jean y avaient-ils compris quelque chose ? Quoi ? C’était trop fort. L’assistance était secouée comme si un torrent avait fait irruption dans l’église, ébranlait les murs et arrachait des pierres. On échangeait des impressions à voix basse ; les lourdes jupes se froissaient. Que disait le prêtre de la Sainte Vierge ? Qu’elle était apparue aux enfants sur le Planeau ? Les braves gens de Saint-Julien, de Dorcières, des Brutineaux et de La Salette ricanaient, regardaient le prêtre bouche bée, haussaient les épaules. L’évènement fit l’effet d’un ouragan sur l’église. On n’en croyait pas ses oreilles. L’assistance n’était pas bien grande, mais les bancs craquelaient, tremblaient et semblaient gémir. Certains fidèles eurent l’impression qu’à l’autel, M. le curé étendait les bras autrement que d’habitude.

Gonflée de l’importante nouvelle, le troupeau des fidèles se hâta de sortir de la petite église et resta sur la place qui n’était pas bien grande, mais qui suffisait largement à contenir la foule jamais très nombreuse. Les longues robes s’agitaient ; les femmes ne faisaient pas attention aux pierres. Les visages se penchaient les uns vers les autres sous le soleil de midi. Les rares hommes qui étaient venus, vrais montagnards aux pantalons de laine, aux yeux bruns et aux mains calleuses, paraissaient sceptiques et sortaient leurs vieilles blagues à tabac, tandis que les femmes discutaient avec animation. Les exclamations fusaient de partout, semblaient se prendre aux peupliers et volaient à travers le hameau comme sur de rapides ailes noires. Mélanie n’avait-elle pas assisté à la messe, assise au dernier banc ? Cette fille insignifiante, venue de Corps où elle n’avait pas été particulièrement bien élevée ! Et Maximin, le pastoureau de Girard, le charron ! Et Giraud, on savait qu’il levait le coude. Maximin n’avait-il pas une belle-mère qui ne lui donnait que le fond de la soupière quand ses propres enfants étaient rassasiés ?

Mélanie et Maximin ! Curieuse association, se disaient les femmes qui tournaient et retournaient chaque parole dite par le prêtre, jusqu’à ce qu’elle perdît toute noblesse et qu’il n’en restât plus qu’un chapelet de sornettes. Les deux hommes venus des Ablandins furent entourés d’une grappe de femmes en plein soleil. On aurait dit des pies-grièches en train de donner des coups de bec, de voleter et de jacasser, pleines d’importance. Jean Moussier, le propriétaire, n’avait-il pas été présent ? « Et bien, Jean, n’as-tu pas été témoin ? Raconte donc Que s’est-il passé chez vous, là-haut ? M. le curé a été si incohérent qu’on n’a rien compris, et il pleurait comme un enfant. Comment savoir la vérité ? Dis-nous ce que tu sais, Jean. »

Enfermé dans le cercle qu’il dépassait de la tête, le montagnard ne montrait aucune agitation ni aucun embarras. « Il y a du vrai », répondit-il avec calme.

Il se fraya un chemin à travers le groupe. Il n’était pas loquace. Le large visage paisible ne montrait aucune trace d’émotion. Il semblait attendre tranquillement la suite des évènements. Après tout, il y avait de quoi réfléchir aux paroles rapportées par les enfants. Et quand on connaissait Mélanie et le petit Maximin...

M. Peytard, maire de la commune, fit un geste d’indifférence. Selon lui, le pauvre curé avait eu un choc nerveux ; quelque chose l’avait bouleversé. Il n’était plus dans sa première jeunesse et, au fond, se plaisait-il à La Salette ? Peut-être avait-il eu un accès de neurasthénie ? Jetez une nouvelle en pâture aux femmes, chacune se battra pour en avoir un morceau. Que se passait-il jamais dans leur village perdu ? Il était bien naturel qu’elles profitassent de l’aubaine. À la maison, elles ne laisseraient sans doute plus la paix aux hommes. Quel enfantillage ! Une belle Dame là-haut, dans ce cirque sauvage ! Il n’y avait aucune maison à des lieues à la ronde, pas même une cabane à foin, rien que les pâturages en pente, les sommets élevés et quelques sentiers de bergers. Et la dame était transparente comme le verre, par-dessus le marché ! Ridicule. Il s’agissait de soumettre Mélanie et Maximin à un sévère interrogatoire avant que la nouvelle fantastique fût déformée et arrivât aux oreilles du monde, sinon on porterait de l’eau au moulin de tous ceux qui prétendaient que l’humanité allait à l’abîme, sans parler des incroyants qui en feraient des gorges chaudes.

Irrité et agité, M. Peytard se fraya un chemin à travers la foule qui ne voulait pas se calmer. Comment l’abbé Perrin avait-il pu prendre la nouvelle de l’évènement tout récent comme sujet de son sermon ? Il avait agi comme un jeune impétueux, avec une ardeur irréfléchie, lui, prêtre âgé, homme posé, habitué à la discrétion, toujours soucieux de garder ses distances. Il avait dû avoir les nerfs à fleur de peau, se dit Peytard avec mauvaise humeur. On avait déjà bien assez d’ennuis avec les montagnards têtus, dont la plupart ne savaient ni lire ni écrire. Le maire regarda le Mont Planeau d’un air accusateur. La montagne s’élevait pure et sereine dans le frais azur du ciel matinal et resplendissait comme une émeraude. Et l’étrange évènement aurait eu lieu là-bas, à la combe ? Une Belle Dame là-haut ? D’abrupts sentiers à bestiaux conduisaient à la solitude où l’eau suffisait à peine à abreuver les bêtes. À la rigueur, si les enfants s’étaient endormis, comme on le lui avait dit, et que la chaleur eût produit un mirage, on comprendrait, mais l’apparition leur avait parlé et donné de graves avertissements, rudes et sombres comme des textes bibliques.

Il était urgent d’agir.

Peytard avançait rapidement, tête baissée, plein d’une lourde et sinistre colère contre l’abbé Perrin, mais il ne pouvait oublier les étranges paroles ni la figure du prêtre chenu, cramponné à la chaire, prêt à s’évanouir lorsqu’en parlant du monde dégénéré, il s’était enflammé comme une torche, pour s’éteindre finalement dans la fumée et la cendre. Oui, bien sûr, il lançait son indignation et son immense douleur à la face de ce peuple entêté et enfoncé dans son refus du sacré. Ses paroles étaient tombées sur la foule comme des couronnes d’épines acérées. Avaient-elles pénétré dans la chair ? Il avait dit aussi de belles choses qui traversèrent l’église comme des colombes.

 

 

 

VI. Monsieur le Maire

 

 

Le maire ne réussissait pas à s’apaiser. Il se dit qu’il valait mieux aller lui-même aux Ablandins pour établir la vérité. Ce n’était pas loin. Le hameau se blottissait là-haut, comme une poule entourée de ses poussins. Derrière lui il y avait les précipices du Gargas et à sa droite le Mont Planeau qui se dressait dans le ciel bleu, dans la joyeuse assurance de la victoire, songeait Peytard. Le sommet doucement arrondi semblait même jubiler. Un beau soleil dorait l’herbe drue des prés qui avaient gardé leur verdure en certains endroits. Sa forme conique semblait lui donner un air d’hilarité. Les flancs presque à pic le protégeaient de l’envahissement. Ils étaient retenus par un sentier qui ressemblait à une couture et qui montait d’abord tout droit pour serpenter ensuite. Le Gargas se dressait à gauche, léger comme un nuage et perdu dans la brume automnale. Peytard s’arrêta et observa attentivement la scène, puis il baissa la tête et fit quelques mouvements impatients au bord du sentier sec. Il soupira et peu à peu un sourire madré lui épanouit la figure. Il tâta sa veste. Il avait dans la poche de quoi exciter l’avidité de deux va-nu-pieds comme cette Mélanie et ce Maximin. « Mon cher Perrin, tu seras étonné », dit-il à haute voix.

Il se trouva devant les chaumières des Ablandins, grises, maussades, vraiment abandonnées de Dieu. Même la chapelle était une honte. Les murs lépreux se désagrégeaient et à l’intérieur il y avait des champignons de moisissure partout. Au milieu du vert-de-gris se dressait un brancard sur ses pattes rudes, prêt à recevoir un cercueil lugubre, triste à voir, car un drap noir brillant d’usure le recouvrait négligemment, jeté là en hâte, dans une méchante colère.

Les ruelles étaient remplies de détritus. Les poules caquetaient paresseusement. Les jardins étalaient une profusion de verdure presque indécente et de rouge éclatant. La saxifrage se dressait avec ses feuilles charnues, la dauphinelle levait la tête et donnait de petits coups de bec au maire qui transpirait. La laitue alpestre gardait son air raide, à côté de raiponces et d’asters lilas pâle, semblables à des pénitents. La vigne sauvage grimpait gracieusement aux treillages et la dent de lion semblait happer le chapeau que le maire portait à la main. On voyait de la valériane partout. Sa couleur indécise semblait trop digne et noble pour l’emplacement misérable. Les toits de chaume pourri étaient couverts de mousse desséchée. Les petites fenêtres étaient pleines de toiles d’araignée.

Le pas lourd du maire fit sortir les enfants des maisons. Il y en avait à toutes les portes, larges et basses, qui donnaient accès à une étable ou à une pièce d’habitation ; on ne savait trop. Ils suivirent Peytard du regard, sans dire un mot, puis ils lui emboîtèrent le pas, les filles en longues robes, les garçons en blouses élimées. Les chaussures grossières faisaient un bruit de sabots. Une ombre bleuâtre remplit les ruelles qui allaient bizarrement tantôt à gauche tantôt à droite. Le maire montait péniblement et s’épongeait, car il faisait chaud comme en été. Les enfants se bousculaient derrière lui, acharnés à ne pas céder leur place, mais toujours silencieux. Les yeux brillaient de curiosité. Les enfants riaient à la dérobée et se cachaient la figure dans les mains crasseuses. Ils portaient les vêtements de tous les jours, élimés et grisâtres ; même les cheveux ne luisaient pas. Beaucoup étaient pieds nus. Des chats affamés rasaient les murs.

Le maire arriva à la maison où il voulait s’arrêter. C’était la dernière du hameau. Devant, il y avait une petite place ornée d’un sureau. Une charrette au timon exagérément long y était rangée. Le chaume touchait aux fenêtres. La maison semblait attendre M. Peytard. La mère Caron sortit. Sa figure ridée s’éclaira d’un rayon de joie, mais le maire prit soin de ne pas laisser deviner pourquoi il était venu. Il s’assit sur une chaise de paille aux pieds branlants et attendit l’arrivée de Baptiste Pra. La mère Caron se montra digne et discrète. Elle n’était d’ailleurs pas bavarde. Le maire se pencha et traça de son bâton des figures sur les pierres mal assemblées. Enfin il se décida à parler.

– Alors, mère Caron, les hommes ne sont pas rentrés ? Ils sont encore au travail ?

– Non, pas aujourd’hui, pas même le plus jeune, Jacques.

– Ah.

La bonne vieille prit une chaise et observa le maire en silence, mais avec attention. Elle pensait bien qu’il était venu pour tirer l’affaire au clair, mais comme la vie lui avait amplement appris à savoir attendre prudemment, il ne lui fut pas difficile de garder bouche cousue.

Peytard n’y tint plus. « Où est Mélanie », demanda-t-il brusquement. « Et le pastoureau de Pierre Selme ? »

– Le petit n’est pas là. Et je ne sais pas où est Mélanie.

– Appelez-les, ou plutôt, non, attendez.

Baptiste Pra arrivait justement. Le maire n’était plus agité. Il se sentait calme et enclin à plaisanter.

– Vous ne travaillez pas ?

– Non.

Peytard sortit une bouteille de vin. Faisait-elle partie de son arsenal, comme l’argent qu’il avait en poche ? Les hommes se mirent à rire, l’un d’embarras, ne sachant comment aborder le sujet, et l’autre, Pra, par politesse. Ils commencèrent par des banalités, comme c’est probablement l’habitude de tous les paysans du monde. Ils brûlent du désir de dire quelque chose, mais ils commencent immanquablement par n’importe quoi et se gardent de toucher à ce qu’ils ont en vue. La précipitation est impolie et indigne. On vide d’abord la pipe ou on fume en silence, on baisse la tête, on la relève, on prend un air grave et important et on lance subitement une bonne plaisanterie. En Dauphiné les esprits s’échauffent peut-être plus vite que dans les Alpes septentrionales. L’air y est plus léger, le seigle pousse encore à quinze cents mètres d’altitude et fin septembre les champs ont encore leurs couleurs vives. La Provence n’est pas très loin derrière les montagnes irrégulières qui se dressent là. La chaude atmosphère porte à la vivacité. On garde bien la mesure au commencement, mais c’est un calme factice.

On pourrait attendre des heures avant d’aborder le sujet. Peytard regarda le plafond, sévère comme une voûte de cloître, dont les lignes convergeaient vers le milieu. Maman Caron accrocha les poêles enfumées au mur, recula le trépied où la purée de maïs mijotait dans une marmite et esquissa un sourire. Combien de temps le maire se résignerait-il à attendre avant de demander qu’on appelât Mélanie ?

Il n’y tenait plus, en effet. Il se balança sur sa chaise.

– Il y a des nouvelles chez vous, je crois, dit-il avec un calme parfait.

– Oui.

Peytard se pencha et poussa plus loin.

– Des nouvelles d’importance. Il paraît que Mélanie et Maximin prétendent avoir vu une dame là-haut ? dit-il en indiquant dédaigneusement, d’un mouvement du menton, le Mont Planeau.

– Ce n’est pas une prétention. La dame leur a parlé.

Maman Caron sortit sans bruit. Mélanie n’était pas là, mais elle surgit au premier appel, bien que maman Caron n’eût pas élevé la voix. La jeune fille portait le vieux bonnet fripé. Elle fit une grimace, car elle trouvait qu’on l’importunait.

– Mmm, murmura-t-elle.

– Viens, le maire est là.

Mélanie n’avait aucune envie d’entrer, mais avant qu’elle eût le temps de réfléchir ou de parler, maman Caron la poussa prestement par le treillage resté ouvert.

La jeune fille alla à l’âtre. Elle resta là, pieds nus, appuyée à la cheminée. À contre-jour elle paraissait mince et triste.

– C’est toi Mélanie ?

– Oui.

– Raconte-moi tout.

– Quoi ? dit la jeune fille avec effort.

– Tiens, mets-toi là pour que je puisse te voir. Vous avez vu une dame qui vous a parlé ?

– Oui, Maximin et moi.

– Allons, vite, raconte et surtout ne mens pas.

Mélanie tordait le cordon de son tablier selon l’habitude immémoriale – et toujours neuve – des femmes, pour gagner du temps. Elle paraissait maussade et excédée. Sa lèvre inférieure s’abaissa. Elle se gratta ouvertement, car elle avait des démangeaisons. Elle tremblait de tous ses membres, comme un arbre sous la tempête. Elle tressaillit, les lèvres se fermèrent, les doigts s’accrochèrent convulsivement à la ceinture. Personne ne parlait. Le silence n’était interrompu que par les cris indistincts des enfants qui jouaient dehors. Dans l’obscurité des angles de la pièce Mélanie crut entendre résonner l’ordre reçu : « Faites-le passer à tout mon peuple. »

Elle tendit le cou comme une pouliche effrayée, écouta et jeta sur Peytard un regard rempli de douce obéissance. Dès qu’elle commença son récit la rigidité du corps disparut, le visage perdit son air revêche, les lèvres s’ouvrirent et elle raconta avec une gracieuse et délicate simplicité l’apparition qu’elle avait vue à la combe du Mont Planeau. Ce n’était plus la même Mélanie, renfermée, hérissée, taciturne et sombre. Ses joues brûlantes étaient comme d’étranges fleurs et ses gestes étaient déliés. Elle termina en levant un peu la main comme pour retenir encore la belle dame du Mont Planeau.

Peytard ne fut pas ébranlé.

– C’est étrange. Quelqu’un a dû vous faire la morale... mais je crois que tu as rêvé, ma fille.

Mélanie ne répondit pas.

– Assieds-toi donc, murmura maman Caron, mais la jeune fille resta debout. Le visage avait perdu sa grâce. Elle fixa le regard sur le maire, un regard vide, ni hardi ni irrité, détourna la tête, fit un mouvement des épaules et se dirigea vers la porte.

– Reste. Écoute, ma petite, recommence ton récit sans ajouter ni retrancher un seul mot.

– Mais j’ai déjà dit ce que la Belle Dame m’avait chargée d’annoncer.

– Tu as vu le pré à travers le vêtement de la dame ?

– Nous l’avons vu tous les deux.

– Et des roses bleues ?

– Oui, des roses bleues.

– Mais il n’y a pas de roses bleues.

– Nous les avons vues tous les deux.

– Et la dame s’est élevée au-dessus du sol ?

– Oui, elle s’est élevée.

– Mets un peu plus de soin à répondre. Je suis le maire et j’ai le droit d’exiger que tu répondes convenablement. Si la police se mêle de l’affaire, tu peux t’attendre à bien des ennuis. Parle.

– Mais vous ne m’avez pas posé d’autres questions, dit Mélanie avec un léger sourire.

Peytard se pencha brusquement.

– Ton maître m’a rapporté que tu lui avais dit qu’il n’y avait rien de vrai à ton récit.

Mélanie s’anima, se mit devant la chaise du maire et se secoua comme si on lui avait jeté de la boue.

– C’est inexact. Je ne lui ai pas dit cela. Puis elle ajouta avec gravité : « Vous ne savez pas ce que vous dites. »

L’aplomb de la jeune fille était inconcevable. Peytard était loin de s’attendre à la réponse entendue. Il se balança sur son siège, pour donner l’impression qu’il n’était nullement atteint par la riposte hardie d’une fille sans la moindre éducation.

Maman Caron tenait un coin de son tablier devant la bouche. Elle essaya de saisir Mélanie par la robe et de l’entraîner, mais la jeune fille la repoussa violemment. Le maire se calma et éclata de rire. Il fallait s’y prendre autrement avec la jeune sauvage. Il affecta un air ironiquement débonnaire et avertit doucement Mélanie de ce qui l’attendait si elle mentait.

À la fin il dit avec une emphase irritée : « Dieu te punira si tu mens. »

Mélanie resta rigide. Elle ne ressentit aucune peur, car c’eût été injustifié, ne baissa pas la tête et n’ouvrit pas la bouche. La voix de Peytard était d’une douceur presque paternelle lorsqu’il demanda à Mélanie de lui dire la vérité. Que signifiait cette histoire invraisemblable ? Ce ne pouvait être qu’une maladroite invention. Il était encore temps d’arrêter le bavardage et d’éviter les sarcastiques railleries d’un monde indigné. Il suffisait de dire que les enfants avaient rêvé. Ils avaient été assez longtemps ensemble pour s’accorder sur tous les détails, suggéra-t-il. Mélanie ne répondit pas. La nuit arriva, comme un fleuve sombre, tiède et rafraîchissant, et enveloppa tout dans son obscurité, ne laissant voir que les mains et les visages.

Maman Caron alluma le feu dans l’âtre et la vie sembla revenir. Les reflets des flammes grimpèrent aux murs et les toiles d’araignée ressemblèrent à de petits nuages.

M. Peytard frappa impatiemment du pied.

– Approche. Vous vivez dans la misère chez vous, n’est-ce pas ? Ne te plairait-il pas de contribuer un peu à la soulager ? Quoi ? Ouvre donc la bouche, parle ; pourquoi ne veux-tu pas m’écouter ? Tiens, regarde.

Il alla vers la petite table aux pieds grossièrement façonnés qui se trouvait près de l’âtre.

– Tiens, voici vingt francs. Je te les donne, mais promets-moi... de ne jamais plus parler de cette affaire... Et Maximin en aura autant... Cessez le jeu insensé. Vous avez eu assez de visions... en rêve. Cela suffit.

Le visage de Mélanie s’anima. Un flot de rougeur lui monta aux joues, les yeux s’ouvrirent tout grands, les pupilles se dilatèrent, même sa robe s’agita, les cheveux couleur de feu se hérissèrent. La jeune fille fit un violent mouvement de refus et de répugnance. Elle repoussa la main qui contenait les vingt francs. Le geste impérieux et menaçant du maire ne la troubla pas ; elle paraissait ravie en extase tout en ayant la calme maîtrise de soi. Les quelques paroles qu’elle prononça furent comme un seul cri : « Et si vous remplissiez la maison de pièces d’or, vous ne m’empêcheriez pas de dire ce que j’ai vu et entendu. »

On ne reconnaissait plus la petite Mélanie si timide. Le corps avait perdu sa rigidité, le visage s’enflamma. Elle fit un geste comme pour prendre l’obscurité du ciel afin de s’en couvrir. Elle se tenait immobile et redressée, sans aucune trace de fatigue. Tous se sentirent soulagés lorsque Jean Moussier entra, rompant le dangereux silence.

La colère du maire tomba.

– Tu ne sais pas le français, dit-il. Comment as-tu pu retenir si bien les paroles d’une langue que tu ne connais pas ?

– Je me les suis gravées dans la mémoire.

– Comment as-tu pu répéter mot par mot ?

– Je n’en sais rien.

Moussier vit que le maire était agité et irrité. « On pourrait faire un rapport provisoire », dit-il pour l’apaiser.

– Oui, en effet.

– Viens ici, ma fille, mets-toi au jour.

– Reprends ton récit, mais lentement, car nous voulons le mettre par écrit.

Baptiste Pra prit sa plume d’oie et un encrier couvert de poussière.

– Ma présence est inutile, dit le maire de La Salette. Il est déjà tard.

Entre-temps Pierre Selme était arrivé aussi. Mélanie garda un silence sombre et hostile pendant qu’elle regardait les préparatifs. Pierre Selme marmonna quelques paroles, essayant de trouver un titre, puis il écrivit : « Lettre dictée par la Sainte Vierge à deux enfants sur la montagne de La Salette-Falvaux. »

Mélanie ne s’assit pas et subit patiemment toutes les questions qui lui furent posées.

 

 

 

VII. Premiers pèlerins

 

 

Au matin du 21 septembre l’Obiou se cachait derrière de légers nuages grisâtres. De temps en temps le glacier apparaissait à la vue. La toile fine de la brume s’accrochait aux peupliers de La Salette, mais au-dessus des Ablandins le ciel était d’un bleu éclatant et les rudes pics se doraient sous le soleil.

Pierre Selme conduisait seul son troupeau aux pâturages du Mont Planeau ce jour-là. Sur les hauteurs, les nuages aux formes de dragons se déchirèrent, chassés par le soleil qui se reflétait dans la neige. On pouvait encore le fixer sans cligner des yeux. C’était le domaine de la primevère, de la mille-feuille, du chrysanthème des Alpes, de la marguerite et de la renouée qui essayait de se faire valoir. La rosée étincelait sur la giroflée ; les tendres boutons d’or et l’épervière buvaient le soleil.

Pierre traversa le Collet. Les bêtes s’éparpillèrent sur l’alpage. L’Obiou se dilata la poitrine et respira librement en plein soleil, tandis que les vallées étaient encore plongées dans le sombre halo du crépuscule. Telles des vagues, les montagnes semblaient aller à l’assaut de la vallée.

Selme se rendit à la « petite fontaine », se découvrit et resta là, recueilli, la bouche entrouverte. La Sézia murmurait doucement. Il avait plu la veille, mais les pâturages étaient encore si secs que les sabots des bêtes soulevaient la poussière. Pierre était immobile, appuyé sur son bâton, la tête inclinée, les mains, calleuses et noueuses comme de vieilles racines, jointes sur la poignée. Il réfléchit un moment, puis il entendit parler. On venait par le Collet.

Pierre connaissait les voix qui bourdonnaient au loin. Il y avait des hommes et des femmes. Ils respiraient bruyamment et avaient la figure rouge. C’étaient des gens de La Salette, de Dorcières, de Saint-Julien et des Ablandins. Rosette de La Minouna était en tête, mais on ne voyait pas son troupeau. Le soleil jetait ses rayons sur les sombres vêtements râpés et sur les blouses passées qui descendaient aux genoux. Rosette prenait des airs importants et disait où elle avait rencontré Mélanie qui était là, apathique. Sa figure ronde, aux yeux qui brillaient comme de petites flammes, s’animait de zèle. « La Belle Dame a dû s’asseoir sur la pierre là-bas, comme Mélanie me l’a dit. »

– Ah !

– Disons un Ave...

Une protestation s’éleva. « Laisse-nous d’abord nous reposer et prendre quelque chose. Le trajet n’a pas été facile. Jamais je n’étais venu ici. »

– Mangeons un morceau, dit un jeune homme de Saint-Julien. Le groupe s’assit dans l’herbe à un endroit d’où on pouvait voir le cours de la Sézia. Personne ne parla plus, par fatigue plutôt que par recueillement. Beaucoup étaient venus par curiosité, d’autres poussés par un vague désir, quelques-uns par véritable esprit de foi. Ils sortirent d’amples provisions, se restaurèrent et regardèrent autour d’eux, un peu fatigués.

– Ce n’est pas à nous qu’on reprochera de courir à la boucherie comme les chiens, s’écria le jeune Mousette. Il n’y a pas d’autre boucherie que celle de Corps.

– Là-bas, en dessous de nous, le diable est lâché, gronda une femme de Dorcières.

– Je n’aurais jamais cru Maximin capable de raconter si bien ce qui lui est arrivé ici.

– Ah ! bonnes gens, la Sainte Vierge l’a inspiré.

– C’est un gamin des rues, mais quand il raconte il est comme un ange.

– Hélas ! à la Noël nous n’aurons plus de pommes de terre.

– Giraud, le charron, croit-il ce que son gars raconte ?

– Lui ? Pensez-vous, le vieil ivrogne.

Des pies se posèrent sur les prés. Les grillons chantaient. La source était tarie, comme d’habitude. Elle ne coulait que quand il pleuvait, lentement et peu abondante. Pierre Selme s’était retiré au Babou, un champ d’où il pouvait le mieux observer le troupeau. Son valet était guéri, mais trop faible pour faire l’ascension. Pierre monta au Planeau et vit un cortège qui se dirigeait vers le premier groupe. La file attaquait le dernier raidillon et ressemblait à des fourmis affairées. La chaleur était encore supportable. L’Obiou se cacha derrière de pâles nuages tristes, mais le Gargas et la vallée qui le séparait du Chamoux furent inondés de soleil. Il n’y avait pas une seule ombre.

Était-ce un cantique ? Les gens qui montaient chantaient-ils ? Croyaient-ils vraiment qu’il y avait eu un miracle sur la montagne ? La joie envahit Pierre Selme. Il s’appuya sur son bâton. L’homme en tête devait être Jean Bouret qui se passait la manche sur la figure inondée de sueur. Quant à lui, Pierre était fermement convaincu que les enfants avaient dit la vérité. Il ne pouvait en être autrement. Voilà que Mélanie comprenait soudain le français. Comment aurait-elle pu retenir ce qui lui avait été dit si la grâce ne lui en avait donné le pouvoir ? Quelques jours lui avaient suffi pour mieux connaître son petit pâtre. Hé oui, Maximin était espiègle, mais on ne pouvait mettre sa sincérité en doute quand il vous regardait de ses grands yeux. Fait plus étrange, Maximin changeait quand il parlait de l’évènement qui s’était produit là. Il alliait alors la gravité à la piété, et chaque parole portait le cachet de la force persuasive.

Il descendit le mamelon et alla vers Jean Bouret qui haletait trop pour pouvoir parler. Sa femme et une de leurs voisines soupirèrent et arrangèrent les plis de leurs robes. Elles avaient la coiffe collée à la figure brûlante. Le terrain s’élargissait et formait une cuvette légèrement ondulée. De loin, on entendait la voix criarde de Rosette de La Minouna qui racontait quelque chose, toujours la même, d’ailleurs : qu’elle s’était assise avec Mélanie sur cette pierre, que Maximin lui avait défait le cordon du tablier et qu’ils avaient pris du pain et du fromage. Elle soulignait ses paroles de larges gestes. « Je regrette bien d’être partie. Si j’étais restée, j’aurais vu la Belle Dame. » Elle s’humecta les lèvres desséchées et fixa le regard dans le vide.

Les gens s’étaient pressés au bord de la Sézia qui murmurait tout doucement. On n’entendait qu’un léger bruissement. Les chardons argentés brillaient comme de minuscules mares. Marie, l’épouse de Bouret, s’agenouilla la première, toucha du front la pierre chaude et pleura, secouée de sanglots. Puis Jean tomba à genoux, la tête sur les mains jointes appuyées à la poignée de son bâton. Personne ne resta debout. Les coiffes ondulèrent au vent, comme des fleurs qui se balançaient sur des tiges noires. Les visages se tournèrent vers le ciel et furent éclairés par le soleil de midi. La Sézia sembla mêler son incessant babil enfantin à la prière. Dans la combe qu’elle remplissait de son murmure, on ne voyait aucune demeure humaine. Aucun arbre n’y poussait ; des montagnes géantes entouraient le petit emplacement de bienheureuse verdure ; le vent qui battait les flancs du Gargas perdait sa force là et passait doucement sur l’herbe presque desséchée.

« Une source, une nouvelle source ; la fontaine tarie s’est mise à couler », cria Rosette de La Minouna. Elle s’approcha avec la hardiesse de l’enfant habitué aux vastes espaces solitaires et se laissa tomber dans l’eau qui coulait, les mains appuyées au schiste d’où le filet sortait, reflétant le ciel dans une teinte d’opale. Elle tâta le sol, étonnée et avide. Depuis qu’elle conduisait les troupeaux là avec son père, elle n’avait jamais vu qu’une petite source qui ne coulait que quand il avait beaucoup plu.

« Voyez, c’est ici qu’elle était », dit Rosette en se passant le tablier sur le visage, non pas pour essuyer des larmes d’émotion, mais pour s’éponger le front ruisselant de sueur. Elle ressemblait à un crapaud au bord de l’eau, incapable d’une émotion profonde. Lorsqu’elle se releva, elle fut bousculée par les hommes et les femmes qui se mirent à genoux pour toucher l’eau dont le clair flot se frayait un chemin. « Je l’ai trouvée », murmura Marie Bouret, remplie de joie. Rouge comme la fleur du cactus charnu, elle prit de l’eau dans le creux de la main et la goûta.

Hommes et femmes étaient à genoux et pressaient les mains dans l’herbe pour les tremper dans l’eau. On n’entendit que quelques rares paroles. Les braves gens étaient trop lourds pour se laisser prendre par l’enthousiasme. Tout au plus exprimaient-ils leur étonnement par quelques exclamations.

On fit une croix. Presque tous les hommes avaient des clous en poche. Tournés vers l’Obiou qui s’élançait légèrement vers le ciel azuré, ils descendirent dans la vallée, trébuchant dans le rude sentier et chantant des cantiques en l’honneur de la Sainte Vierge.

Aux Ablandins et à La Salette, les habitants se réunirent devant les maisons. Les pèlerins étaient couverts de sueur. Le cortège chantait gravement et ressemblait à un vol d’oiseaux au plumage malmené par la tempête. Certains prirent la gorge boisée qui conduisait à Corps. Les chants résonnaient mieux dans la fraîcheur, exprimaient l’assurance de la victoire, se serraient contre les arbres et baignaient dans le ciel éclatant vers lequel les sommets s’élançaient.

Le père de Maximin était au cabaret lorsque la procession arriva. Pourquoi le cortège était-il précédé de la croix ? Il reconnut quelques habitants de La Salette, serra les lèvres, renfonça son chapeau sur la tête, l’avança sur le front, le repoussa, se gratta lentement et réfléchit. Pourquoi la procession et la croix ? Que s’était-il passé ? Était-ce la conséquence de l’histoire racontée par Maximin ? Le cortège venait-il du Mont Planeau ? Giraud le charron se leva résolument. La procession avançait lentement, les chants se traînaient. Pris de colère, Giraud repoussa la table ; ses lourds cheveux bouclés couvrirent les rides du front. Il avait l’air menaçant.

Où était ce garnement de Mémin ? Comment le gamin avait-il pu raconter cette histoire de la Belle Dame qui lui était apparue ? Voilà que les gens le croyaient vraiment. Giraud se donna un coup de poing à la poitrine, renversa une chaise, descendit en courant et arrêta une des femmes qui fermaient la marche pour lui demander ce que cela signifiait. Quoi ? On avait découvert une nouvelle source là-haut ? Il jeta un regard mauvais. Les gens se détournèrent avec dégoût. La tempête qui faisait rage dans son esprit lui fit descendre la ruelle comme un arbuste sec emporté par le vent. Il vit son fils en train de faire flotter un bateau de papier dans un tonneau. Le garçon chantait tout tranquillement pendant qu’on portait la croix dans les rues de Corps. Les cantiques s’élevaient parce que le coquin avait tenu des discours incohérents et mystérieux sur une Belle Dame. Grand Dieu ! Bondissant de rage, il s’approcha de son fils qui sifflait insolemment, la tête inclinée, sans se soucier des suites ridicules de son bavardage. Maximin ferma les yeux, conscient du danger. Giraud saisit son garçon au cou, lui passa un bras sous les jambes et le porta dans la maison. Maximin était raide de peur. Sans dire un mot, sans même proférer un juron, le père l’attacha à un pied de la table. L’enfant se démena.

– Je n’ai rien fait, cria-t-il.

– Tu n’as rien fait ? Qu’est-ce que tu racontes d’une Belle Dame ? Que signifie ce tissu de mensonges ? Maximin éclata en larmes et se frotta les yeux.

– Je n’y peux rien. Ce n’est pas ma faute si là-haut...

La réponse de Giraud jaillit comme le venin. « Avoue sur-le-champ que tu as inventé l’histoire. »

Le garçon se cabra. « Je n’ai rien inventé. C’est la pure vérité. »

– Je vais te faire oublier ces sornettes. La ceinture de cuir siffla dans l’air. Maximin tirait désespérément sur ses liens, essayant de mordre et de griffer, comme un chat happé par un gros chien.

– Là, file maintenant, et si tu t’obstines à ne pas avouer que tout cela n’est qu’une invention, tu peux t’attendre à une belle volée de bois vert.

Maximin avait presque quitté la pièce. Il sécha ses larmes et passa la tête ébouriffée à la porte. « Eh ! papa, elle a aussi parlé de toi et m’a rappelé qu’un jour, au Coin, nous regardions du blé gâté. »

– Quoi ? Elle a parlé du Coin, demanda Giraud en s’essuyant les mains ?

– Je ne m’en souvenais plus, dit le garçon avec une tendresse grave, mais la Belle Dame en parla, papa, et alors je me le suis rappelé.

Sa parole ressemblait au gazouillis d’un oiseau. Les yeux grands ouverts avaient une expression lointaine, mais semblaient faire un reproche à Giraud. « Tu m’as donné un morceau de pain alors. Je l’avais oublié. Tu m’as dit : Tiens, mon enfant, mange du pain ; je ne sais pas qui en mangera l’an qui vient. »

– Elle me l’a rappelé, murmura-t-il tendrement.

– Oui, oui, dit Giraud, en se passant la main sur le front. Nous allions vers le Coin, et un laboureur nous montra le blé gâté. Ta Belle Dame savait cela ?

– Oui. Et aussi qu’une demi-heure avant d’arriver au Coin tu m’as donné le morceau de pain.

– Hm, c’est étrange. Giraud se laissa tomber sur une chaise, l’air songeur. Lorsqu’il se redressa et qu’il étendit le doigt, voulant faire une réflexion, Maximin avait disparu.

 

 

 

VIII. L’aveugle

 

 

La mère Carnal quitta sa sombre maison. Elle avait mis son bonnet des dimanches. Bien que près de pleurer, elle passa résolument les coins de son fichu à la ceinture du tablier. Sa petite Mélanie était aveugle. Le vieux médecin haussait les épaules quand on lui demandait s’il y avait espoir de guérison. La fillette était couchée depuis trois semaines, déchirée par une toux tenace, et si faible qu’on pouvait craindre le pire. La pauvre femme voulait d’abord voir Giraud qui était son parent, mais dans l’arôme de l’air matinal, elle se dit qu’il valait mieux aller aux Ablandins et parler à Mélanie, la voyante. Elle n’avait pas confiance en Maximin, trop petit. Elle voulait de l’eau de la source qui avait jailli là-haut. Elle se proposait de demander à Mélanie Calvat – appelée aussi Matthieu, d’après le nom de la maison – de lui rapporter de l’eau quand elle mènerait paître son troupeau. Enfin, elle voulait aussi s’entretenir avec l’abbé Perrin, curé de La Salette, qui croyait à l’apparition.

Hélas ! le zèle initial du prêtre semblait avoir disparu lorsqu’elle se trouva en face de lui, à la cure. L’abbé craignait manifestement d’en avoir trop dit et ne paraissait pas disposé à donner des renseignements complémentaires. La brave femme ne savait pas que l’autorité diocésaine avait fait maintes recommandations au curé de La Salette. Il paraissait fatigué et désemparé. La mère Carnal était assez découragée en prenant le sentier qui menait aux Ablandins. Sa confiance avait presque disparu et lorsque la pluie se mit à tomber du ciel morne et gris, elle ne comprenait plus comment elle avait pu affronter la pénible montée pour aller puiser de l’eau à la source. Elle pensa à sa petite fille qui priait si ardemment Dieu de lui rendre la vue et continua son chemin. Elle traversa le torrent sur une planche branlante. L’eau trouble ne lui donna ni courage ni espoir. Le brouillard couvrait le Mont Planeau, dont le sommet n’émergeait que rarement. Y avait-il vraiment eu une apparition ? Pouvait-on le croire ? Le bon vieil abbé Perrin l’avait regardée d’un air si triste et n’avait rien répondu quand elle lui avait demandé si l’eau de la source là-haut délivrerait sa petite du terrible mal dont elle était affligée.

Elle lui rappela le sermon qu’il avait donné, ému jusqu’aux larmes. Ah ! oui, mais les circonstances avaient changé. « En quoi ? » demanda maman Carnal. Il la regarda d’un air suppliant et malheureux. « J’ai reçu des ordres », dit-il. Qu’était-ce à dire ? Fatiguée, elle continua d’un pas lent et monta aux Ablandins. Même la chapelle paraissait sordide, lépreuse et minable. Accrochée au versant, couverte de plaies comme une mendiante, elle disparaissait presque sous les orties. L’intérieur était aussi dilapidé.

La brave femme ne s’y attarda pas. Elle s’agenouilla pour faire une courte prière. Il lui fut difficile de vaincre son hésitation et de demander la guérison de sa fille. Des enfants l’avaient vu entrer à la chapelle ; ils restaient au seuil, trempés comme des chiens qui vagabondent. Il lui sembla qu’un océan de larmes l’inondait. Elle s’enquit de Mélanie. Les enfants répondirent avec empressement qu’elle était à la prairie où elle gardait les bêtes, mais que Baptiste, le fils aîné de Pra, était occupé à réparer le toit de la maison. Ils l’y accompagnèrent, trottant à ses côtés, enfonçant allègrement les pieds bronzés dans la boue. L’espoir de maman Carnal s’effondrait. Rompue de fatigue, à bout de force et désespérée, elle entra à la cuisine. Du toit, Baptiste lui avait crié que maman Caron était là. Sans perdre son temps en questions inutiles, la bonne fermière lui offrit une assiette de soupe chaude. Elle savait le malheur qui avait frappé la petite Carnal.

– Ma petite m’envoie demander si Mélanie pourrait lui apporter de l’eau de la source nouvelle.

– Oui, sans doute.

– Vous connaissez bien la jeune fille... Est-elle capable d’avoir inventé l’histoire ?

– Non, dit maman Caron sans hésiter, Mélanie ouvre à peine la bouche. Elle est réservée et ne se met jamais en avant. Et qui lui aurait si bien appris le français correct ? Elle a tout retenu, mot pour mot. Serait-ce possible, sans une grâce du ciel ? Assurément, la Sainte Vierge a voulu apparaître aux enfants.

L’après-midi passa bien vite et maman Carnal reprit courage aux bonnes paroles de la fermière. La pluie avait cessé. Sur le versant du Mont Planeau on voyait Mélanie revenir avec cinq vaches et une chèvre. Le groupe semblait traverser des ruisseaux cuivrés ; les rayons du soleil couchant illuminaient la montagne et l’herbe humide scintillait.

La bergerette mit les bêtes à l’étable et entra à la cuisine. Le bonnet était de travers et lui collait aux cheveux. La jeune paysanne était loin d’avoir l’air doux et gracieux. On apprit incidemment qu’elle rapportait une bouteille d’eau de la source. Les deux femmes poussèrent une exclamation de joie, mais Mélanie n’en sembla nullement touchée. Maman Caron demanda à la jeune fille si elle voulait accompagner son amie à Corps. Mélanie inclina la tête sans qu’on pût savoir si elle en éprouvait du plaisir ou de l’ennui.

– Passe une autre robe.

– Celle-ci séchera d’elle-même. Vous savez bien que je n’ai que ma robe du dimanche.

– Prends au moins mon bonnet.

– J’aime mieux le mien.

Non, la jeune fille qui accompagnait maman Carnal n’était pas loquace et ne se laissait pas interroger. Elle avançait vite, comme si elle dansait sur l’herbe ondulante des prés. La brave femme la suivait avec peine. Les chaumières se blottissaient dans l’ombre rose et les toits avaient un éclat verdâtre. Mélanie ne se retourna pas une seule fois. Sa robe couverte de boue séchait lentement et lui pendait comme un sac des épaules.

Lorsqu’elles arrivèrent à un sentier boisé, maman Carnal put poser quelques questions à Mélanie, mais les réponses étaient si brèves et sèches que le bruit du torrent paraissait plus aimable.

– Ta robe est encore mouillée, petite.

– Cela ne fait rien.

– Tu y es habituée.

– Je la garde souvent la nuit à l’étable, dit-elle avec indifférence, l’ombre d’un sourire aux larges lèvres.

– Tu chantes sûrement très bien, car tu as la voix claire.

– Je chante comme tout le monde.

– La Dame du ciel portait-elle un bonnet comme nous ?

– Oh ! il était plus haut et il brillait.

– Et le tablier, demanda maman Carnal, avec plus d’assurance ?

– Il était jaune.

– Maximin dit que certaines roses étaient bleues, mais y a-t-il des roses bleues ?

– Si, elles étaient bleues, répliqua Mélanie en haussant les épaules, oui, bleues, s’écria-t-elle, réveillée de sa torpeur et pleine de joie.

– Ah ! fit maman Carnal, en fixant un regard étonné sur Mélanie, dont les joues s’enflammaient. Mon enfant, donne l’eau toi-même à ma petite, veux-tu ?

– Comme il vous plaira, répondit-elle d’un ton revêche et presque dur.

– Tu vas un peu vite... Quand vous avez traversé le versant pour aller vers la Belle Dame, était-elle immobile ?

– Elle fit deux pas vers nous.

Elles étaient arrivées à Corps. Dans la rue, il y avait de profondes flaques d’eau, semblables à de grandes bulles d’argent. La famille Carnal n’était guère mieux logée que ses cousins Giraud. La petite maison était comme cousue de laides cicatrices.

– Maman, maman, avez-vous l’eau, demanda l’enfant aveugle avec impatience.

– Mélanie Calvat te l’apporte elle-même.

La bergère se tenait immobile dans la pauvre cuisine. Elle n’avait encore rien dit. Ses lèvres s’entrouvrirent, elle toussota avec embarras, fronça les sourcils et finit par s’approcher de l’enfant.

– Je ne dis pas que l’eau te guérira, fit-elle avec effort.

L’aveugle pleura et se couvrit les yeux des mains. Le père Carnal poussa Mélanie. « Donne-lui de l’espoir », murmura-t-il.

– Bois de cette eau. Elle te fera peut-être du bien, dit la jeune fille désemparée, en se passant la main sur le front.

Mélanie s’agenouilla aussi, sur le point d’éclater en larmes, et se couvrit la figure.

– Et maintenant, prions, soupira maman Carnal.

– Maman, maman, quelque chose... bouge... là-bas, près de la porte.

– Où, petite, où ?

– Les marmites de l’âtre bougent... Je te vois...

– Oh ! ma petite, ma chère petite fille ! s’écria maman Carnal.

Mélanie s’effondra, puis elle disparut avant qu’on pût la retenir et fondit en larmes dans la ruelle sombre. Appuyée au mur, elle sanglotait éperdument. La porte s’ouvrit brusquement et un rai de lumière tomba dans la rue.

– Es-tu là ? La petite y voit ; elle n’est plus aveugle ; viens, entre.

Mélanie se serra au mur, les bras étendus, essayant de se cacher derrière les pierres branlantes, de se dissimuler dans une sorte de niche et de s’adapter aux moellons rudes et fangeux qui la protégeaient.

 

 

 

IX. Interrogatoire à la cure

 

 

La plupart des habitants de Corps crurent au miracle. La nouvelle de la guérison se répandit comme une traînée de poudre. Les cœurs durs retrouvèrent un peu de douceur, s’enflammèrent et répandirent leur joie éclatante. Jadis, deux hommes seulement se risquaient furtivement à aller communier, et à l’aube, mais maintenant, presque tous se frappèrent la poitrine et montèrent en procession au Mont Planeau. L’abbé Perrin avait été brusquement changé. Son successeur portait le même nom. Les deux enfants furent soumis à un nouvel interrogatoire qui ne dura pas moins de cinq heures.

On questionna d’abord Mélanie. Entre-temps, Maximin parcourait les rues, suivi d’une troupe d’enfants.

– Hé, Maximin, ne jouais-tu pas avec des pierres quand la Belle Dame confia un secret à Mélanie ?

– Eh bien, en quoi cela vous regarde-t-il, répliqua le garçon en se cabrant et en lançant un jet de salive ?

Marie et Henri qui l’avaient suivi de Corps, l’une par amitié, l’autre par malveillance, tinrent tête aux enfants de La Salette. Marie était élancée comme un jeune peuplier. Elle apostropha rudement un grand garçon et semonça les autres, tout comme une vieille.

– Vous n’êtes que des sots. Vous voudriez savoir le secret, n’est-ce pas ?

– Oui, oui, qu’il le dise, hurlèrent-ils tous.

– Je ne le dirai à personne, affirma Maximin avec arrogance, en croisant les bras.

Une poussière rouge s’éleva. La troupe entoura Maximin.

– Dis-le-moi ; je te donnerai quelque chose de beau, dit l’un d’une voix insinuante.

Maximin répondit par un éclat de rire.

– Il ne m’est pas permis de le dire, cria-t-il si fort que les enfants furent effrayés et reculèrent.

– Il n’a pas voulu me le dire même à moi, se plaignit Marie d’une voix larmoyante.

– Il n’a pas de secret ; c’est pour cela qu’il ne le dit pas, glapit le petit Jean qui, pris de colère, se jeta sur Maximin, les lèvres serrées. En un clin d’œil, la bande le cerna.

– Par ici, allons au cimetière, cria Henri. Il entraîna le garçon, ferma la grille et se réjouit de voir qu’elle blessa quelques enfants, tandis que d’autres se démenaient dans la rue. Le cimetière fut vite conquis ; les couronnes de perles qui brillaient d’un éclat vert et rouge volèrent de tous côtés. Les rayons de soleil illuminèrent les têtes blondes, brunes ou noires comme le jais. Même les croix funéraires qui portaient les couronnes semblaient danser. Les enfants trébuchaient sur les tertres ou sautaient sur le mur pour se défendre de là. On ne distinguait plus entre ami et ennemi. Henri avait attaché deux filles par leurs nattes, poussait des cris de joie et sautait sur un pied.

Françoise surgit. Elle fut reçue avec dérision, car une couronne s’était attachée à sa robe et tourbillonnait éperdument avec elle.

– Disparaissez, garnements. M. le curé veut voir Maximin immédiatement.

Maximin était dans un bel état. Aucun garçon n’avait les cheveux ébouriffés comme lui ; ses vêtements – copieusement rapiécés – étaient en loques ; il avait les joues en feu. Il essaya de retrouver son souffle quand elle l’entraîna par le bras et le gronda sans pitié. « Attends-toi à recevoir une paire de belles taloches. La Sainte Vierge aurait voulu apparaître à un épouvantail comme toi ? »

– Ils voulaient que je leur dise mon secret, cria Maximin.

– Beau secret que voilà !

Maximin se libéra d’un mouvement brusque.

– Tu seras enfermé et tu n’auras que du pain moisi.

– Je saurai bien m’en contenter.

Elle le poussa rudement vers le presbytère. Après la bataille qui venait d’avoir lieu, un calme étrange régnait là. Maximin résista fermement, car Françoise voulait le précipiter vers le prêtre. Nullement intimidé, il courut vers un vieux sablier. « Oh ! est-il très précieux », demanda-t-il ?

L’abbé Perrin ne put s’empêcher de rire.

– Nous verrons cela une autre fois. Mélanie m’a déjà tout rapporté.

– Va, mon enfant, tu dois être fatiguée, dit-il en se tournant vers Mélanie.

– Non, pas du tout, répondit-elle d’un air détaché.

– Peu importe ; va.

– Alors, Maximin, veux-tu me dire ton secret ?

– Non, jamais.

– Pourquoi ? On t’y forcera un jour.

– Comment cela serait-il possible ?

– Il y a des moyens.

– Voulez-vous dire qu’on pourrait me tuer ? Bon, qu’on le fasse.

– Mon enfant, as-tu vu pleurer la Belle Dame ?

– Non, j’étais trop ébloui.

– Mais tu as vu ses mains ?

– Elle les tenait croisées et cachées dans ses manches ; ainsi, dit Maximin en faisant le geste.

– Pourquoi ne crois-tu pas que c’était une dame comme les autres ?

– Qui peut s’élever en l’air et fondre comme du beurre dans une poêle ?

– Sa voix t’a-t-elle plu ?

– Oh ! oui, beaucoup, tellement que j’aurais voulu la manger.

L’abbé ne put s’empêcher de rire. Il regarda les yeux grands ouverts du garçon ; la réponse naïve et la figure bronzée lui plurent. Il compara en esprit l’extraordinaire réserve de Mélanie à l’ingénue sincérité de Maximin et se sentit le cœur plus léger, comme au printemps.

– Connais-tu quelque dame qui ressemble à l’apparition ?

– La Sainte Vierge ne ressemble à personne, dit Maximin avec révérence, en mettant les mains sur les joues et en regardant au loin d’un air extasié.

– Tu ne trahiras jamais ton secret ?

– Je n’ai pas dit que je ne le livrerais jamais, répondit Maximin, les yeux mi-clos.

– Si on t’y force, le diras-tu ?

– Non, non, cria le garçon, en avançant d’un pas et en étendant les mains.

– Bien, bien, je ne veux pas insister. As-tu nettement vu la croix qu’elle portait à la poitrine ?

– Oui, très clairement. Les instruments de la passion pendaient à droite et à gauche, mais ils n’étaient pas attachés.

– Ah ? Pourquoi ne sont-ils pas tombés ?

– Je n’en sais rien.

– As-tu vu les oreilles de la Belle Dame ?

– Le diadème les recouvrait.

– Portait-elle des bijoux ?

– Deux chaînes, l’une plus grosse que l’autre. Elles brillaient. Je n’ai pas vu de bagues.

– Tu n’as pas pu entendre le secret qu’elle aà dit à Mélanie ?

– Non. Ses lèvres remuaient.

– As-tu gardé ton chapeau sur la tête ?

Maximin rougit et se tortilla les mains. « Oui », murmura-t-il.

– Bien, mon enfant. Encore une question. Savais-tu que c’était la Sainte Vierge ?

– Non, je ne le savais pas. Je pensais que c’était une sainte du ciel.

– Peut-être était-ce une reine ?

– Quelle reine pourrait s’élever en l’air ?

– On prétend que c’était une Mademoiselle Lamerlière qui vous apparut ainsi déguisée.

– Peut-elle s’élever dans l’air ?

– Je n’y étais pas.

– Mais Mélanie et moi, nous y étions.

– Va maintenant. Nous en parlerons une autre fois.

Maximin sortit en gambadant avec insouciance. Il était impatient de voir comment la bande jugerait le long entretien qu’il venait d’avoir avec M. le curé, mais le silence absolu régnait dans la rue. La grille du cimetière était restée ouverte ; les couronnes de perles jetaient leur éclat vert et rouge ; deux femmes en triste robe noire lui lancèrent des regards dénués d’aménité, comme il était là, indécis, observant les alentours. Soudain, il découvrit Mélanie, assise, l’air las, sur une pierre au bord du chemin.

– As-tu dit que j’avais gardé mon chapeau quand la Sainte Vierge nous parla ?

Elle se leva. Comme elle dépassait le garçon de la tête, elle parut un peu hautaine quand elle se pencha vers lui pour lui répondre de sa voix claire et sonore. « Oui, je le lui ai dit. »

– Tu m’as trahi, cria-t-il indigné, tout en sautillant à côté d’elle.

– Tu n’y attaches aucune importance, dit-elle tranquillement.

Il se mit à rire, épanoui et ravi.

– Les gens prétendent que c’est une certaine Mademoiselle Lamerlière qui était là-haut sur la montagne.

Pour toute réponse, Mélanie plissa dédaigneusement les lèvres et haussa les épaules. « Tu ne peux t’empêcher de bouger et de sauter », dit-elle sévèrement. « Séparons-nous maintenant. Va à Corps ; je remonte aux Ablandins. »

Maximin s’arrêta, interloqué. D’un geste timide, il mit la main sur le bras de la jeune fille. « Elle t’a dit un secret ; j’ai vu qu’elle remuait les lèvres, mais je n’ai rien entendu. Qu’on essaie de parler de manière que l’un comprenne, tandis que l’autre n’entend rien », dit-il d’un air de triomphe, en s’éloignant d’un bond.

La jeune fille le suivit du regard, se passa la main sur le front et continua lentement son chemin, absorbée dans ses pensées. L’abbé Perrin l’avait longuement interrogée. Rêvait-elle souvent, lui avait-il demandé ? Non, jamais. S’était-elle ‘entretenu de sujets religieux avec Maximin ? Pas particulièrement ; ils jouaient à construire un « paradis ». Pas plus ? Non, pas plus. Comment avait-elle pu retenir les mots français quand lui, prêtre, n’aurait pas pu s’en souvenir même après les avoir entendus trois fois ? « Mais si la Sainte Vierge vous les avait dits », objecta Mélanie ?

L’abbé Perrin la fixa d’un long regard et ne dit plus rien. Il inclina la tête et congédia Mélanie d’un geste, mais à peine avait-elle quitté la pièce qu’il la rappela. « Ainsi, la Belle Dame était transparente, dit-il, et à travers ses vêtements, on pouvait voir les pierres et l’herbe, n’est-ce pas ? »

Elle fit oui de la tête. L’abbé lui traça une croix sur le front.

 

 

 

X. Mélanie et Jacques

 

 

La jeune fille solitaire fut heureuse de traverser les prés sans autre compagnie que son troupeau pour parvenir au pacage. Elle était plus pâle que d’habitude. Sa silhouette s’estompait dans la brume matinale et semblait enveloppée de toiles d’araignée. La fraîcheur du jour automnal fit disparaître sa fatigue. À mesure qu’elle montait, son visage s’éclairait et s’adaptait au paysage de novembre qui n’avait plus son éclatante parure de fleurs, mais qui restait empreint d’une aimable sérénité. Mélanie prenait le Mont Planeau d’assaut, sans se donner le temps de suivre les nombreux détours du sentier, tel le chien de chasse qui poursuit une trace. Les sommets brillaient d’un éclat délicat. Les sombres figures de dragons fondirent sous la chaleur lorsque Mélanie traversa le Collet et atteignit les hauteurs. On pouvait regarder le soleil sans fermer les yeux.

Les quatre vaches et la chèvre se dispersèrent sur les versants qui étaient encore à contre-jour. La douce lumière bleuâtre illuminait les bêtes dans le pré. Tout respirait la paix. Mélanie s’assit sur une pierre, ne sachant que faire, bien qu’une force d’un attrait mystérieux l’eût poussée à venir là. La coiffe, chiffonnée comme toujours, était de travers sur la tête. Le visage régulier, aux traits bien dessinés, restait immobile comme le paisible paysage. La solitude lui avait donné son expression. Puis elle s’anima un peu, mit les bras autour des genoux et se balança tranquillement. Le sac de provisions suivait le mouvement. La jeune fille ne ressentait aucune faim, même quand elle semblait perdue dans ses pensées. Elle regardait d’un air indifférent devant elle et se levait de temps à autre pour surveiller les bêtes qui paissaient avidement dans la fraîche verdure.

Mélanie se leva et monta au Planeau qui ressemblait à une colline, vu du plateau où elle était. Elle regarda le vallon où la merveilleuse Dame s’était assise sur une pierre. Mélanie se couvrit le visage des mains et les laissa retomber lentement. Elle sourit ; les lèvres ouvertes découvrirent les dents blanches. La chaleur augmentait et Mélanie tourna le visage vers le ciel. Aucune ombre ne tombait sur l’herbe fanée, d’un jaune clair.

L’Angélus de La Salette tinta. Mélanie s’agenouilla, s’inclina profondément et toucha du front l’herbe dure. Une sainte vertu de guérison montait du sol, transformait les alentours, pénétrait les versants rocheux et illuminait les chardons argentés. Mélanie se croisa les bras et se tint les épaules comme pour retenir de force l’étrange jubilation qu’elle ressentait. Elle respirait vite, la tête toujours baissée, comme si elle craignait la puissante lumière qui inondait la prairie ondulante et la transformait en un chant d’allégresse. Étaient-ce encore le Gargas, le Col-des-Baisses aux lignes hardies, l’imposant Chamoux ?

Habituée dès sa jeunesse à la montagne, Mélanie restait indifférente à la beauté du site et n’avait guère conscience que du murmure des ruisseaux ou du calme bienfaisant qui régnait à l’ombre des pins caressés par le vent. Au fond, elle n’était vraiment sensible à rien. Peut-être ne savait-elle même pas quel paysage la montagne présentait. Elle humait l’arôme des plantes brûlées par le soleil. Certaines la faisaient éternuer, mais d’ordinaire, elle était incapable de dire si le ciel était clair ou couvert de nuages. En ce jour, tout était différent. Mélanie se leva, commença à descendre lentement le Mont Planeau, contempla longuement la combe et poussa un soupir de joie. Aucun être humain, pas même le valet de Selme, ne se distinguait dans la vaste étendue. Rosette de La Minouna n’était pas là non plus. Mélanie ne se demanda pas pourquoi il lui plaisait tant d’être seule. La solitude lui réchauffait le cœur, comme les rayons du soleil matinal.

Elle regarda longtemps le creux où elle avait vu pleurer la Belle Dame. Absorbée par ses pensées, elle étendit le doigt vers l’endroit où se dressait une croix. Les génisses qui sautaient dans le vallon rappelèrent Mélanie à la réalité du monde extérieur. Elle redevint immédiatement la bergère attentive et sûre et suivit rapidement les bêtes, non sans mauvaise humeur, la robe traînant derrière elle. Elle essaya de barrer la route aux animaux folâtres. L’endroit n’était pas abrité et elle dut lutter contre le vent. Enfin, ses cris ramenèrent les génisses au pâturage habituel. Elle regarda la combe d’un autre coté et distingua nettement la pierre où elle avait vu la mystérieuse lumière, parmi les roches plates et cendrées.

Mélanie descendit plus bas, hésitante. Sa robe frôlait l’herbe fanée, la granette et la bruyère desséchée qui bruissaient sous ses pas. La jeune fille était grave et concentrait toute son attention. Elle quitta ses chaussures et les jeta négligemment dans la fougère, la rue et les pieds-de-loup.

Pieds nus, Mélanie se fraya un chemin dans la pierraille couverte d’herbe. De temps à autre, elle regardait la Sézia qui coulait paresseusement. Elle fronça les sourcils en apercevant les deux croix qui avaient été élevées. La première, elle l’avait érigée elle-même sur la hauteur. La nouvelle source jaillissait, formant un beau monticule argenté, faisceau de filets minces et délicats. La jeune fille s’agenouilla, appuya les mains au sol et but de la tremblante colline cristalline. Puis elle se redressa et s’assit. Le Gargas et le Chamoux la regardaient de leur visage brûlé par le soleil.

Mélanie commença à jouer naïvement avec la source, la couvrant de la main ou lui barrant la route, et éclata de rire lorsque l’eau impatiente lui recouvrit les doigts.

Elle était si absorbée qu’elle n’entendit pas les pas qui approchaient. Un reflet vert se dessina près d’elle et lui fit peur. Elle se pencha en arrière. « C’est toi ? » dit-elle d’un ton traînant.

– C’est moi, dit Jacques en riant. Des gens veulent venir te parler.

Il était solidement campé là et relevait son grand chapeau.

– Oh ! fit Mélanie avec une moue.

Jacques s’assit sur le schiste, près de la source. L’endroit était engageant. Les lèvres rouges brillaient sous la moustache. Il se remit à rire un peu ironiquement. Mélanie prit place sur la roche.

– Tu n’aimes pas beaucoup qu’on te questionne, n’est-ce pas ?

– Non, cela ne me plaît pas. J’ai l’impression d’être exposée à la vue de tous.

– Pourtant, Elle l’a demandé.

– Oui, dit la jeune fille en se hérissant.

– Donc, il faut te laisser faire de bon gré, dit Jacques, en arrachant un brin d’herbe pour se l’enrouler autour du doigt. Il se redressa vivement et dit d’une voix sonore, presque sévère :

– Vas-tu entrer au couvent ?

Mélanie mit les mains sur les genoux. « On va me confier aux sœurs », dit-elle. « Il faut que j’apprenne, me dit-on, car je ne sais rien, ni lire ni écrire. »

– Cela fait-il partie de la piété ? murmura Jacques.

– On le prétend, répondit Mélanie en haussant les épaules.

– Ainsi tu es contente de nous quitter ?

– Je pourrais rester toujours avec vous, mais M. Gérin désire que Maximin et moi nous recevions une certaine éducation, dit-elle en battant des mains. Son visage s’évapora presque dans l’azur qui l’illumina. « Maman Caron voudrait que je reste. »

– Je crois qu’ils te farciront la tête de leurs racontars et de leurs questions.

Ils éclatèrent de rire tous les deux.

– Je ne suis pas bien intelligente, dit Mélanie en baissant la tête et en joignant les mains sur les genoux.

Ils se sourirent.

– C’est un rude chemin pour venir ici. Au diable ! dit Jacques.

– Il ne faut pas jurer, remarqua Mélanie sévèrement.

– Dis-moi comment faire pour me débarrasser de cette habitude, dit-il en s’essuyant la sueur qui lui perlait au front.

– Bois de l’eau de la source et prends la ferme résolution de ne plus jurer.

– Écoute, Mélanie, vas-tu prendre le voile ?

– Je ne sais pas, Jacques.

– Ou penses-tu te marier ?

– Jamais.

– Qu’en sais-tu ?

– Je le sais.

– N’en parlons plus. Tu n’es pas faite pour le couvent.

– Pourquoi ?

– Tu es obstinée et habituée à l’air de la montagne. Tu ne peux pas rester entre quatre murs.

Ne sachant que répondre, Mélanie fit une moue. Jacques insista avec impatience et un peu d’irritation. Il regardait devant lui et se frottait machinalement les genoux.

– Jusqu’à présent je ne croyais pas que tu aies vu la Sainte Vierge, car tu n’étais guère pieuse, dit-il en souriant, mais maintenant il faut que je l’admette. Tout ce que tu as dit, affirmé plutôt, est vrai. Tu as su répéter les mots français. Je n’en serais jamais capable. Tous en sont convaincus. Vous n’êtes pas assez fins pour inventer pareille histoire. J’ai toujours fait attention pour surprendre un désaccord dans ce que vous disiez. Je n’en ai pas trouvé. C’est exact. Tes affirmations et celles de Maximin concordent parfaitement dans les moindres détails. Je ne suis pas instruit non plus, mais je ne me prends pas pour un sot. Je t’ai bien observée.

– Ce n’est pas bien de ta part, s’exclama Mélanie.

– Eh ! pourquoi ne se défierait-on pas de toi ? Tu es une petite fille qui ne desserre pas les dents, tu as toujours l’air sombre. Pourquoi la Sainte Vierge a-t-elle voulu t’apparaître, à toi entre toutes, plutôt qu’au saint curé d’Ars, dont toute la France parle ?

Le visage de Mélanie se crispa. Regardant droit devant elle, elle enfonça les ongles dans les paumes pour ne pas éclater en larmes. Le garçon lui toucha familièrement le bras.

– On prétend que c’était une certaine Mademoiselle Lamerlière, mais personne ne l’a vue. Qui a inventé cette incongruité ?

Quelques larmes tombèrent des yeux de Mélanie. Elle ne répondit pas et se passa le bras sur le front et les yeux, pour que Jacques ne vît pas qu’elle avait pleuré, mais il le remarqua sans avoir besoin de la regarder.

– Écoute, dit-il d’un ton résolu. Reste toujours gaie, toujours. Danse et chante... Ou l’histoire serait-elle une supercherie, s’écria-t-il soudain ?

Elle se redressa vivement comme pour se défendre, tout en paraissant si frêle et désemparée qu’il regretta sa violence. Ne sachant comment la consoler, il murmura dans son embarras : « J’étais prêt à ne plus travailler le dimanche et à aller à l’église. N’est-ce pas assez ? » Il se força à sourire. « Et les jurons me restent au fond de la gorge. C’est beaucoup, n’est-ce pas ? »

Mélanie sourit à travers ses larmes. Son visage n’était plus maussade et fermé, mais doux et inondé de lumière. Jacques leva la main pour le toucher, mais lorsque les deux se regardèrent dans l’éclat nacré de ce jour de novembre, il s’arrêta et murmura presque craintivement : « Reste avec nous, Mélanie. »

Elle éclata brusquement d’un rire clair et irrésistible. Jacques se laissa gagner ‘par lui, sans trop savoir pourquoi. Ils étaient comme deux enfants, pleins d’une douce force, inondée de la lumière fuyante de l’automne et remplis d’une sainte sérénité.

Il leur fallut quelque temps pour redevenir graves. Mélanie retourna la main et fit comme un geste de renoncement à la vallée.

– Je ne sais pas ce qu’ils décideront de faire de moi, l’abbé Perrin et ses supérieurs de Grenoble.

Jacques se leva lentement et s’étira. « Les gens t’attendent chez nous, dit-il, mais laissons-les encore un moment, si tu veux. »

– Tu restes avec le troupeau ?

– Oui, je reste.

Mélanie se leva. Son visage avait repris son air habituel, un peu sombre, renfermé et presque sans expression. Jacques la retint par un coin de son tablier et baissa les yeux. « Oui, murmura-t-il, on prétend que vous avez rencontré Mademoiselle Lamerlière là-haut et que ce n’était pas la Sainte Vierge. Cette dame s’appelle exactement Constance-Louise-Marguerite et habite à Saint-Marcellin, dit-on, à plusieurs heures de diligence de Corps. On raconte qu’elle avait une grande boîte où se trouvaient ses vêtements. Quel est ton avis ? »

Mélanie haussa les épaules avec indifférence. « Cette dame est-elle aussi transparente », demanda-t-elle avec une naïveté assez lourde ?

Jacques éclata de rire. « Et pourquoi serait-elle montée ici avec sa volumineuse boîte ? D’ailleurs, personne ne l’a vue. »

Mélanie s’enfuit subitement. Jacques Pra la suivit du regard. Elle disparut bientôt sur le versant gauche du Mont Planeau.

 

 

 

XI. Les journalistes

 

 

La rumeur se répandait. L’apparition vue par les enfants était tout simplement une certaine Mademoiselle Lamerlière, disait-on. Un médecin grenoblois dit à l’abbé Mélin, de Corps, qu’un prêtre interdit, du nom de Déléon, s’employait à faire circuler le mensonge et que certains membres du clergé refusaient d’admettre que la Sainte Vierge se fût manifestée aux deux enfants. Le médecin s’intéressait passionnément à Mélanie et à Maximin. Il invita le père Giraud à venir prendre un verre avec lui. Bien que le père de Maximin, hâbleur, ne lui fît pas très bonne impression, le médecin fut frappé par le fait que les deux enfants qui ne comprenaient pas le français répétassent chaque mot prononcé par la Belle Dame. Maximin ne comprenait pas les voyageurs qui arrivaient par la diligence et ne retenait que quelques mots. Il savait, par exemple, ce qu’était la « pomme de terre », tandis que Mélanie ne connaissait pas le mot. Le jeune médecin aux yeux vifs et à la barbe châtain voulait voir Maximin, mais le père Giraud détourna son attention, car il savait que son impudent petit garçon ne ferait pas bonne impression, surtout avec les chaussures percées qu’il avait héritées de lui. Giraud fit de grands gestes en parlant, se carra sur sa chaise et promit dans sa jactance de répondre à toutes les questions. Il servit avec un sourire de vanité l’épisode qui l’inclinait à croire l’étrange histoire. Les coudes sur la table, il joua ses atouts avec force gesticulations des longues mains maigres, se penchant ou se redressant immédiatement en fronçant les sourcils d’un air important. « Comment une dame quelconque saurait-elle tout cela ? Même Mémin ne s’en souvenait pas et moi, je l’avais oublié depuis longtemps. Près du Coin ! Peut-être l’ai-je raconté à ma défunte, mais à personne d’autre. »

– Maximin a une belle-mère ?

– Oui... je me suis remarié.

Le père Giraud se tut soudain et s’essuya la moustache, mais le geste ne put dissimuler le malaise. Le médecin comprit que le garçon n’était pas particulièrement bien traité par la deuxième épouse de Giraud. « Il paraît qu’il ne va jamais à l’école. Il en profiterait pourtant beaucoup. »

– Mais il est chez nos religieuses, maintenant, et il n’est pas sot, Monsieur, non, s’écria Giraud, et son visage s’épanouit de gloriole.

– Ah ! alors je pourrai le voir.

– Aujourd’hui... il n’est pas à l’école... oui, je le sais. Monsieur... oui ; le garçon suit les diligences.

– Maintenant, en hiver ?

– Je ne m’en mêle pas. Ma femme l’a envoyé. D’ailleurs, elle trouve que l’instruction est inutile. Et la diligence de Gap va arriver.

– Oui ; il faut que je la prenne pour m’en retourner.

– Il faut un certain temps pour changer les chevaux, Monsieur. Vous pourrez voir Maximin.

Ils aperçurent une bande d’enfants qui montaient la rue. Le petit cabaret était un peu élevé ; on y accédait par des marches. On percevait déjà le bruit de la diligence qui, tirée par de maigres chevaux bruns, descendait la rue raboteuse. On ne pouvait plus s’entendre dans le vacarme que les enfants faisaient. Quand le coche s’arrêta, tous se précipitèrent sur lui comme les mouches sur le miel. Le médecin parlait par signes à Giraud, faisant des gestes affirmatifs ou négatifs. Le petit garçon qui avait vu la Sainte Vierge et reçu d’Elle des confidences si importantes n’était pas précisément de ces timides qui se laissent écarter. La tête ébouriffée se poussait avec la rudesse d’une noix de coco parmi les autres. Tous poussaient des cris si forts que le tapage faisait mal aux oreilles. Les voyageurs eurent peine à mettre pied à terre. Une jeune femme descendit, le chapeau de travers, et regarda autour d’elle comme si elle cherchait quelqu’un. Elle était pâle et ne semblait pas être en bonne santé.

– C’est Mademoiselle des Brulais.

Le jeune homme se leva pour aller à sa rencontre. Ils se saluèrent avec effusion. Quelle raison amenait Marie des Brulais ici ?

Elle voulait voir Mélanie et Maximin. Ah ! cela tombait bien.

Entre-temps, le père Giraud avait saisi son rejeton, non sans habileté, car le garçon ne se laissait guère détourner de son occupation habituelle qui était de vendre des pierres aux étrangers. Son père l’entraîna assez rudement et l’amena triomphalement à Mademoiselle des Brulais et au jeune médecin. Maximin résistait, se cabrait et criait à tue-tête qu’il n’avait pas le temps. Il n’était pas très beau à voir. La blouse lui arrivait aux oreilles ; il se tordait comme une anguille sous la ferme poigne de son père.

De ses yeux ambrés, mademoiselle des Brulais regarda le garçon avec étonnement. Lorsqu’elle lui demanda s’il était Maximin, il se secoua en regardant son père avec indignation. « Oui, c’est moi, claironna-t-il.

– Donnez-lui du sirop de framboise, dit-elle à l’aubergiste. Le petit garnement s’assit sans la moindre gêne, laissant pendre les jambes. Il semblait que personne n’avait encore pu le dompter. Un moment plus tard, quelques hommes de Corps et les voyageurs qui étaient descendus de la diligence se réunirent au sordide bureau.

– Viens ici, petit, nous avons des renseignements à te demander pour notre journal.

– À moi, dit Maximin d’un air étonné, en fronçant les sourcils ? Marie des Brulais s’empourpra de colère en voyant l’air railleur des hommes qui se renversaient sur leurs chaises et se balançaient.

– Maximin restera avec moi, dit-elle d’un ton résolu, surmontant sa grande timidité. Les hommes se consultèrent et lui demandèrent la permission de s’asseoir à la table voisine. Marie des Brulais s’anima. Ses yeux brillèrent. Elle se pencha vers Maximin qui vidait avidement son verre de sirop.

– On nous dit que Mélanie et toi, vous avez rencontré une Belle Dame là-haut, dans la montagne, dit Gaston Bontemps.

Le garçon se frotta les genoux et fixa les deux hommes d’un large sourire, sans répondre. Le père Giraud alluma sa pipe, prit une gorgée de vin, le col tendu, comme un coq devant des corneilles. Mademoiselle des Brulais était de ces rares gens de lettres qui n’ont aucune ambition ou vanité. Elle servait celui qui n’a pas promis la vie facile ni le bonheur extérieur, mais dont la présence continuelle illumine. Le cœur lui battait. Elle posa la main sur l’épaule du garçon, souhaitant ardemment qu’il répondît clairement et gentiment aux questions qu’on lui ferait.

– Eh bien, Maximin, parle-nous un peu de la Belle Dame, dit-elle en tremblant d’agitation. Comme pour mettre des cendres sur son cœur brûlant, elle ajouta : « Peut-être était-ce une dame de par ici qui a voulu vous jouer un tour ? »

Maximin releva la tête et ouvrit les yeux tout grands. Un silence impressionnant l’enveloppa.

– Non, Mademoiselle, dit-il.

– Et pourquoi pas, demanda Gaston qui lança à Marie des Brulais un regard sombre, reflétant la malfaisance diabolique, toujours à l’affût pour plonger le monde dans ses ténèbres.

– Elle était bien plus grande qu’aucune femme, dit Maximin redressé de toute sa taille.

Pour Marie des Brulais ce fut un moment intense, comme une fraction de l’éternité, qui la fit frissonner. Maximin semblait perdre ses loques dans sa fière attitude et son visage se transfigura.

– Elle était probablement à un endroit élevé, ce qui explique pourquoi elle paraissait si grande, murmura l’autre journaliste, Étienne Menard.

– Elle ne touchait pas le sol. J’ai d’abord cru que c’était une femme que ses enfants avaient battue et qui se serait ensauvée dans la montagne.

– Elle pleurait, je crois, dit Gaston, le plus jeune des interrogateurs, avec impatience.

– C’est Mélanie qui a vu cela. Moi, j’étais trop ébloui, dit Maximin en mettant sagement les mains sur la table.

– Pourquoi Mélanie n’a-t-elle pas été éblouie ?

– Ah ! demandez-le-lui.

Sorti de l’éclat de ses clairs souvenirs, Maximin se retrouva sur terre, couvert de ses loques. Il examina en riant l’assistance assise à la table ou debout autour de lui.

– Elle vous a dit un secret ? demanda Marie des Brulais, dont le regard replongea le gamin dans l’éblouissante beauté du mémorable jour de septembre.

– Oui, à Mélanie et à moi, murmura Maximin.

Les deux envoyés de la gazette s’animèrent. La bonne aubaine ! Il y avait déjà comme une odeur d’encre d’imprimerie autour d’eux.

– Ah ? Tu peux tout nous dire ; c’est très important pour nous tous. Cela en ramènerait peut-être beaucoup à la foi, dit Étienne Menard.

– Non, je ne le dirai pas, répondit Maximin très posément.

– Tu as tort, mon garçon. Il y aurait un grand changement, qui sait ?

– Mon secret est bien enfermé, voyez... ainsi.

La lèvre pendante, Maximin fit prestement le geste de tourner une clef, mit les mains entre les genoux et sourit d’un air absent.

– Alors, dis-nous comment elle était habillée.

– Demandez-le à Mélanie. Je n’ai pas bien fait attention.

– Les mains étaient-elles belles et blanches ? –

– Elle les avait cachées dans les manches.

– Qu’as-tu remarqué le plus exactement ?

– Une grande croix qu’elle portait à la poitrine et beaucoup de roses.

– De toutes couleurs ?

– Il y en avait des blanches, des rouges et des bleues.

– Des roses bleues ! Maintenant, tu inventes.

Les journalistes se mirent à rire.

Maximin sourit doucement. « Les instruments de la Passion n’étaient pas attachés à la croix. »

– Qu’y avait-il encore ? Pourquoi n’as-tu pas touché la Dame ?

– Je ne sais pas.

– Et ses vêtements ?

– Ils brillaient. La Dame était transparente.

Les yeux de Gaston Bontemps pétillaient de railleuse malice. Tout le visage exprimait la moquerie et le sentiment de supériorité.

– Qu’arriva-t-il lorsqu’elle cessa de parler ?

– Elle s’éleva dans l’air et passa le ruisseau en touchant presque une pierre.

– Elle s’éleva ! fit Gaston railleusement. Tu mens.

– Comme il vous plaira ; croyez ce que vous voudrez.

– Laisse-le, Gaston... Tu as voulu prendre une rose qu’elle avait aux pieds, je crois ?

– Oui, avant que la Dame disparaisse complètement, dit le garçon, gravement. Je m’approchai vite pour prendre la rose bleue.

– Il n’y a pas de roses bleues, et la Belle Dame est pure invention.

Maximin eut un sourire aimable, l’air supérieur.

– Raconte-nous ce qu’elle a dit.

– Elle parla d’abord en français. Comme nous ne comprenions pas, elle passa au patois.

– Mais maintenant tu sais bien le français ?

– Mais il vient seulement de l’apprendre chez les bonnes sœurs, Monsieur, dit vite le père de Maximin.

– Qu’il est intelligent ! railla l’aîné des journalistes.

– Nous autres adultes, nous le comprenons très bien, s’écria le père Giraud avec colère, mais nous le parlons très mal.

– On s’en aperçoit, mon brave.

Maximin se mit à parler, en français d’abord, puis en patois dauphinois.

– Tout comme un perroquet, s’exclama Étienne Ménard.

– Oui, Monsieur, tout comme un perroquet, dit Maximin tranquillement, en inclinant la tête de côté.

Les villageois qui étaient là autour de la table, dans leurs vêtements usés, blouses rapiécées, la grosse veste pendant négligemment, se rapprochèrent, l’air farouche et menaçant. Avant l’apparition, ils se révoltaient ouvertement contre la religion, mais maintenant, ils étaient passionnément disposés à croire au miracle. Les paroles d’une simplicité biblique prononcées par la Vierge Marie et empreintes de force et de vérité étaient comme une plante qui s’épanouit rapidement et porte ses fruits. Maximin était enfant du pays. Les railleries des noircisseurs de papier remplirent les montagnards de colère. Leurs visages se gonflèrent dangereusement et s’empourprèrent. Leurs rires couvrirent la répugnante moquerie et la chassèrent.

– Que voulez-vous savoir encore ? cria Pierre que les hommes derrière lui poussaient contre la table comme un nuage noir.

– Il nous faut des renseignements complémentaires, dit Gaston froidement.

– Alors, interrogez-nous, cria Jean Pascal. Laissez cet enfant tranquille.

– La vérité est trop bonne pour vos gazettes remplies de mensonges.

– Nous savons d’où vient le vent, glapit le vieux père Joseph.

– Oh ! vous voilà bien pieux, tout d’un coup. Nous savons pourtant qu’à Corps il n’y a que deux hommes à faire leurs Pâques. Alors ?

Le silence se fit. « C’est bien à cause de cela qu’Elle est venue à La Salette ». Les paroles de Maximin flottaient dans le lourd silence.

– Oui, Elle est venue vers nous pour nous sauver.

Le père Joseph ôta son chapeau. L’émotion l’avait gagné. La chique de tabac passa d’une joue à l’autre.

– C’est vrai, s’écria la mère Pascal en se frappant la poitrine et en sanglotant. Le raz-de-marée humain balaya la table, les verres, les chaises, saisit les gazetiers et les colla au mur comme des chiffons de papier. Un coup de poing abattit Gaston et lui enleva une dent. Il appela au secours, mais en vain. Le cabaretier essaya de sauver ses verres qui volaient en éclats.

Giraud emporta Maximin. Le jeune médecin entraîna Marie des Brulais. Les deux Giraud, père et fils, restèrent dans la rue, la tête dressée et les yeux brillants, pour savourer le spectacle de la lamentable mêlée, sans aucunement dissimuler la satisfaction qu’ils éprouvaient. Il commença à pleuvoir. Les rafales s’engouffraient dans la pèlerine de Marie des Brulais. Maximin était là, dans ses haillons, comme si son esprit n’avait jamais quitté l’enveloppe protectrice.

Le tumulte fit sortir Marie Gaillard, la boulangère, de sa boutique. « Voulez-vous entrer, Mademoiselle ? Vous aussi, Monsieur ? »

Le père Giraud se donna un coup de poing dans la poitrine.

– L’eau de la source l’a guérie, dit-il.

– Ah ! vous êtes Marie Gaillard ? Vous avez été guérie par l’eau de la source ?

La boulangère rentra lourdement comme une barque qu’on tire de l’eau. Elle se retourna et saisit de sa main fiévreuse les doigts gantés de la femme écrivain. « J’avais les jambes comme mortes depuis huit ans. Trois jours durant, j’ai pris de l’eau de la source. » Arrivée à la cuisine proprette, elle se retourna, releva sa robe et contempla ses jambes avec ravissement en essayant de tourner les pieds vers l’extérieur. « Assez, vieille sotte, vaniteuse », grommela-t-elle en se mouvant avec agilité. « Veux-tu un quignon de pain blanc, petit ? » demanda-t-elle à Maximin, avec une tendresse un peu rude.

Mademoiselle des Brulais et le médecin apprirent ainsi ce qui était arrivé à la boulangère. La paralysie l’avait clouée huit ans à son fauteuil. Les médecins étaient venus bien souvent, d’innombrables fois plutôt, mais avaient toujours rapidement quitté la maison d’un air très affligé, car il n’y avait pas d’espoir de guérison. On lui avait fait accroire que seuls les sots pouvaient admettre ce Dieu qu’elle avait aimé dans son enfance. L’Église ? Un tas de pierres que les niais considéraient comme le corps mystique du Christ. « Que sommes-nous devenus, Mademoiselle ? Du limon et de la paille. »

Marie Gaillard fit une magnifique omelette, apporta du pain blanc et invita ses hôtes à se restaurer, mais les Giraud furent seuls à lui faire honneur. Mademoiselle des Brulais était trop bouleversée pour pouvoir prendre un morceau pendant que Mémin babillait. « Je vous aurais bien donné une rose des souliers de la Sainte Vierge, mais elle disparut, la tête d’abord, puis les épaules, et lorsque je me précipitai pour saisir une des roses bleues, elle s’évapora aussi. »

Tous se regardèrent en souriant. Incapable de supporter plus longtemps le souvenir ravissant, Maximin s’écria : « Elle fondit comme le beurre dans la poêle. »

– Et la voix, comment était-elle ?

– Douce à manger.

Le père Giraud éclata de rire. Conscient de manquer aux lois de la convenance, il devint onctueusement sentimental. « Ne parle pas ainsi, mon enfant. C’est un gamin mal dégrossi, Mademoiselle, mais les religieuses du couvent le formeront, dit-il. Un sanglot lui brisa la voix. »

– Si elles y réussissent, dit Maximin avec un sourire madré.

– Veux-tu que nous soyons amis, demanda Marie des Brulais, en mettant timidement la main sur la tête ébouriffée de Maximin ?

– Oui, venez très souvent, cria-t-il impétueusement.

– Je penserai bien souvent à la rose bleue. Les yeux de Maximin se dilatèrent. Marie des Brulais crut y voir le reflet de la rose.

 

 

 

XII. La croix

 

 

Non, la démarche de Mélanie n’était plus légère comme autrefois. Elle enfonçait jusqu’aux chevilles dans la neige grise, pas encore assez dure pour former une croûte solide, comme au cœur de l’hiver. Il fallait qu’elle remontât au Mont Planeau avant d’entrer au pensionnat. Maman Caron voulait donner de l’argent à son père uniquement pour qu’elle restât chez elle, mais M. Gérin, de Grenoble, avait décidé qu’elle entrerait chez les religieuses, car elle était encore trop ignorante pour faire la communion le premier jour anniversaire de l’apparition.

Mélanie prit la montagne d’assaut, bien que la croix qu’elle portait lui glissât toujours de l’épaule. La neige tombait de biais et fondait sur ses joues. Elle n’avait pas voulu prendre de fichu pour se protéger la tête et les épaules. Le visage était crispé ; le vent lui remplissait les yeux de larmes. Quelques laides taches d’herbe apparaissaient dans la neige et le Mont Planeau émergeait indistinctement du brouillard flottant. Des tiges desséchées, rigides et jaunes, sortaient de la couche blanche. Obligée de s’arrêter, Mélanie ficha la croix au sol. Les chaumières de Dorcières et des Ablandins étaient déjà couvertes d’une mince couche de neige. Les maisons semblaient s’enchevêtrer et les montagnes donnaient l’impression de fuir les habitations, pâles fantômes des prés et des champs. De temps en temps, le soleil sortait, diffus et filtré par les nuages, incapable d’apporter une chaleur réconfortante.

Le corps redressé, Mélanie était là, comme un poteau brisé, dans le paysage lugubre. Elle réfléchissait, ouvrait la bouche et fermait les yeux. L’abbé Perrin n’avait pas voulu bénir la croix, car le moment n’était pas venu, disait-il. Elle lui avait demandé pourquoi c’était prématuré, mais au lieu de lui donner une réponse claire, il lui avait mis la main sur les cheveux en lui recommandant d’avoir de la patience, car c’était la plus grande vertu du chrétien. Les larmes lui étaient venues aux yeux et elle avait dit que son prédécesseur n’aurait pas hésité à le faire, car son désir était juste. « Ma petite, lui avait dit le prêtre, je le ferais, crois-moi, mais l’Église m’impose la réserve. D’ailleurs, il serait plus beau de bénir la croix là-haut. » Mélanie avait objecté que les pèlerins trouveraient difficilement le chemin. Sans doute, avait répondu l’abbé Perrin ; raison de plus pour y mettre la croix. Il y avait deux jeunes garçons chez Mélanie ; ils l’aideraient certainement.

Obstinée comme une mule, Mélanie gravit le sommet. Elle voulait y planter la croix elle-même. La neige était glissante comme une pente savonneuse. La jeune fille avançait péniblement. Elle tomba sur la croix et resta longtemps là, les bras écartés. Personne ne l’avait vue et c’était bien. Elle regarda ses mains écorchées à vif et reprit sa montée en haletant. Le bois jaune se détachait vivement sur le blanc monotone. Le Planeau se dressait devant elle comme un mur bleu pâle ; sa croupe était invisible ; seuls les tristes versants apparaissaient à la vue. Mélanie était constamment obligée de s’arrêter ; la croix lui glissait des épaules. Elle la poussa devant elle et rampa péniblement pour la suivre. Maman Caron avait voulu lui donner une toile d’emballage, mais elle l’avait refusée, se croyant assez résistante pour s’en passer. Elle le regrettait maintenant. Personne ne s’occupait d’elle comme maman Caron, mais Mélanie s’irritait quand on lui montrait trop de sollicitude. Comme elle avait grandi dans la vaste solitude, elle supportait mal qu’on veillât sur sa santé. Elle n’avait besoin de rien. Elle ne regrettait pas d’avoir refusé l’aide de Jacques, car il posait trop de questions, voulant tout savoir, et se moquait quelquefois d’elle tout en croyant que la Sainte Vierge s’était manifestée là-haut, au Planeau. Il avait souvent froissé Mélanie en lui disant qu’il ne la croyait pas assez intelligente pour inventer tout cela. Elle était trop simple, pensait-il, trop modeste et trop taciturne.

Soudain Mélanie rougit, s’arrêta et sourit, les yeux fixés au sol. Bien qu’elle se sût seule, elle était embarrassée, se frotta le nez et passa la langue sur les lèvres. Jacques la regardait quelquefois d’un air étrange, presque avec autant de bonté que maman Caron. Si seulement elle pouvait rester aux Ablandins ! Quel bonheur ce serait de ne pas s’en aller et de ne plus avoir à répondre aux questions qu’on lui posait ! Elle était mal à l’aise et voulait fuir quand tant de gens l’entouraient. Qu’elle serait heureuse si la Vierge Marie ne lui avait pas dit : « Faites-le passer à tout mon peuple. »

Le cœur lui battait de plus en plus fort, à mesure qu’elle y pensait. Dans la solitude de la montagne, elle comprit que toute sa vie elle serait entourée de gens auxquels il lui faudrait parler. La croix s’échappa de ses mains engourdies et tomba dans la neige, mettant un éclat jaune dans la blancheur. Mélanie se jeta sur elle, sanglotant doucement, ne voulant pas se laisser aller à son émotion, même là, dans la solitude. Elle pleura, les joues appuyées au bois. La douceur ressentie lorsqu’Elle apparut ne reviendrait jamais plus. Mélanie frissonna, se rappelant la douce chaleur de ce dix-neuf septembre, entendant en esprit chanter les grillons et revoyant les grands chardons argentés.

Elle se releva, les lèvres serrées, s’essuya le visage de la manche et reprit son chemin comme si elle ne s’était pas jetée à terre en pleurant. Elle renferma, au fond de son cœur, tous ses désirs et sa douleur. Tout disparut dans l’oubli. Il lui semblait être dilatée par le vide et avoir perdu le sentiment. Elle traîna la croix avec résignation, sans plus se laisser aller à ses pensées. Contournant le Mont Planeau à droite, elle traversa le dernier creux et passa quelques monticules. La neige était plus épaisse et moins cendrée. Les choucas voletaient dans l’air, comme des fleurs bleues dans la pâle lumière lactée. Il n’y avait aucun éclat dans ce lieu dénué d’aménité.

Mais si, il y avait un scintillement. Était-ce la claire source qui jaillissait de la neige terne et retombait en brillants filets ? Mélanie monta au Planeau aux contours doucement arrondis qui se confondaient avec le ciel. L’étape fut la dernière et très dure épreuve. La jeune fille avança impatiemment, mais en tenant la croix devant elle, comme un drapeau, car elle avait les épaules meurtries. Arrivée au sommet, elle ne put avoir aucune vue. À travers le brouillard flottant, les montagnes ressemblaient à d’énormes poissons gibbeux, redoutables comme les monstres sous-marins. La jeune fille jeta son sac à provisions dans la neige et s’étira, épuisée. Puis elle se mit à creuser un trou avec la croix même. Jacques lui manquait maintenant. Elle éclata de rire, dominant son regret et son impatience, agrandit le trou à la main et remit péniblement, haletante, la terre autour, puis elle déposa un baiser rapide et timide sur l’emblème sacré, reprit son sac et redescendit dans le vallon.

Après avoir traversé un petit versant, elle se trouva près de la source, s’agenouilla, puisa de l’eau dans le creux de la main, en prit une gorgée et resta debout, la tête profondément inclinée. Elle regarda autour d’elle pour s’assurer qu’elle était bien seule. Il n’y avait personne aux alentours. L’eau continuait à sourdre en filets brillants, murmurant avec une douce et rassurante bonté. L’humble bruit dominait le morne paysage presque grisâtre. Mélanie resta longtemps immobile, la tête enfouie dans les mains. Il ne pouvait lui suffire d’être simplement là, telle une perche dans le sol. Elle comprit soudain ce qu’elle devait faire. Elle s’agenouilla et fit doucement couler l’eau sur les mains, avec un tel sentiment de bien-être, qu’elle se mit à rire. Les corneilles volaient en noires spirales autour d’elle. L’ample robe plissée se gonfla.

Rosette de La Minouna la découvrit de loin. « Hé, Mélanie », cria-t-elle. Mélanie se redressa et se prépara à fuir comme un animal. Lorsqu’elle aperçut Rosette, elle se mit le bord du tablier dans la bouche et ne répondit pas. Rosette arriva en sautillant agilement.

– Je viens prendre de l’eau de la source.

Poussant des cris, elle se laissa glisser le long de la pente, traversa la Sézia et embrassa Mélanie avec une telle impétuosité qu’elles tombèrent toutes deux dans la neige.

– Qui a apporté la croix ?

Mélanie fit signe que c’était elle. Les deux jeunes filles remontèrent au sommet.

– Oh ! ce n’est pas beau ici, maintenant. Le dix-neuf septembre, le temps était mauvais aussi, mais il y avait une foule de pèlerins, tandis qu’aujourd’hui... fit-elle avec un geste de mépris. A-t-il consenti à bénir la croix ?

Mélanie secoua maussadement la tête en signe de dénégation.

– Il ne l’a pas bénite ? Pourquoi ?

– Je ne le sais pas.

Rosette fit de grands yeux sans cesser son bavardage et prit à peine le temps de respirer. « Se pourrait-il qu’ils refusent encore de croire ? » dit-elle en se retournant et en levant les bras.

Mélanie ne répondit pas. Elle ouvrit son sac et en prit une Vierge rudimentaire. Rosette voulut s’en emparer, mais Mélanie l’en empêcha. « N’y touche pas, dit-elle, tu la déchirerais. »

Rosette se mit à implorer Mélanie avec toute l’ardeur d’une petite fille. « Laisse-moi regarder. Oh ! un tablier jaune ? L’as-tu fait toi-même ? Et la robe blanche, la grande coiffe ! Mais il n’y a pas de bas jaunes », dit-elle.

– Pourquoi lui aurais-je mis des bas jaunes ? dit Mélanie avec impatience. Il aurait fallu que la statuette soit plus grande. Laisse ; donne. Il faut que nous fassions une niche.

– Oui, oui.

Les deux jeunes filles s’agenouillèrent et s’appliquèrent à creuser la terre encore molle près de la source. L’effort considérable leur colora les joues. Mélanie était sortie de son mutisme, observait attentivement, grave comme au jeu, le travail de Rosette et lui donnait les indications nécessaires. « Il faut la mettre là, – non, ici. Voilà ; maintenant, mets des pierres tout autour, car il faut un toit pour que la pluie ne la mouille pas et que la neige ne la recouvre pas. Oh ! tout s’écroule ; le mur n’est pas bien fait. »

Dans le silence qui suivit les deux jeunes filles s’efforcèrent tenacement de faire une sorte de grotte.

– Oh ! que tu es maladroite. Il faut faire une bonne voûte. Tiens, voici une pierre. Oui, ainsi elle est bien calée. La bouche est trop grande et les souliers aussi.

– On ne peut pas faire mieux, dit le père Joseph.

Elles se relevèrent en même temps et regardèrent la statue, la tête inclinée de côté.

– D’ici elle ne paraît pas trop laide, ne crois-tu pas ? soupira Mélanie.

Rosette haussa les épaules, éclata de rire et mit un coin de son tablier dans la bouche pour se calmer. « Tu sais, elle n’a pas l’air bien céleste, ta Dame », dit-elle.

– Tu aurais mieux fait de rester à la maison au lieu de venir te moquer de moi, grommela Mélanie.

– Ne te fâche pas ; elle est assez belle. Elle a une croix à la poitrine ; c’est le plus important.

– Tu crois ?

– Oh ! quel spectacle tu présentes. Tu es trempée comme une chatte tombée à l’eau.

– Cela ne regarde personne, dit Mélanie rudement, en regardant sa robe.

Rosette ne se laissa pas impressionner.

– Veux-tu venir, demanda-t-elle ? Il faut que je rentre à Corps.

– Non, répondit Mélanie abruptement.

Rosette s’en alla et se retourna avant de descendre. Mélanie remonta à la croix. Même pendant sa prière, son visage ne montra aucune trace de grave recueillement ou d’extase. La bouche s’ouvrait à peine, mais la jeune fille n’écartait pas les flocons de neige qui lui tombaient sur les joues. Les cils restaient immobiles. La solitude s’emparait d’elle et son puissant souffle prenait possession de son esprit. Les nuages enveloppaient le Gargas et traînaient leurs bordures cendrées sur les pentes rocheuses. Telle une pluie de gemmes brillantes, les corneilles descendaient sur les mamelons et faisaient bruire l’herbe sèche.

Fouettée par la tempête hurlante, Mélanie descendit en courant le sentier qui semblait aboutir à l’azur bouillonnant ; le brouillard qui montait du fond formait des monstres fantastiques qui la heurtaient avant de se dissoudre. Près de Dorcières, Martin l’estropié était assis sur une pierre. Il avait observé Mélanie et l’attendait.

– Hé, petite fille de la Sainte Vierge, est-elle bénite, la croix qui est là-haut ?

– Non.

– Alors, que faut-il que je fasse ? Croire au miracle ou non ?

– Fais comme tu l’entendras, murmura Mélanie.

– Comme je l’entendrai, grommela-t-il. On ne croit pas parce qu’on veut ou qu’on refuse d’exercer sa volonté. On ne peut rien faire pour croire ou ne pas croire.

Il se tenait tout près de Mélanie. Le brouillard estompait à peine le visage aux yeux ronds et bruns. La bouche était bien faite, vermeille comme un bouton de fleur, et s’ouvrait, avide et pourtant douce.

– Tu peux me dire la vérité. Je jure par tous les saints que je ne la répéterai pas. Dis-la-moi, car je suis comme un proscrit, tu le sais bien, ma fille, comme un proscrit.

– J’ai toujours dit la vérité, répondit Mélanie en joignant les mains dans un naïf geste d’enfant.

– Oh ! fit-il en reculant, si je ne te voyais de mes yeux et ne t’entendais de mes oreilles, tu n’en mènerais pas large, Mélanie.

– Pourquoi ? Que m’arriverait-il ?

– Je pourrais te dévaliser, murmura-t-il d’un ton plutôt tendre que menaçant.

Elle éclata de rire. Jamais Martin l’estropié n’avait entendu son plus cristallin et jubilant. La figure maussade de Mélanie semblait baignée d’une lumière mystérieuse qui lui donnait un éclat scintillant. Le front ressemblait à un lac aux reflets mats, calme et transparent jusqu’au fond. Un coup de vent agita les cheveux autour du bonnet. Mélanie entrouvrit les lèvres. Martin la regarda avec ravissement. Il lui semblait qu’une profonde joie le traversait comme un éclair. Lui aussi se mit à rire, la figure épanouie. Le rire les reprenait chaque fois qu’ils se regardaient.

– Me dévaliser, Martin ? Moi ? Oh ! Elle se tourna et se retourna, étendant sa robe percée et rapiécée. Elle semblait surgir du sol et s’élever comme une fière tige dont les racines se cachent sous terre. Elle resta immobile, la tête gracieusement inclinée. Les rires cessèrent. Martin la regarda avec admiration et elle contempla avec étonnement le visage transformé de l’estropié, largement offert à la tempête, touché par l’espoir et le reflet d’une lumière éternelle.

 

 

 

 

 

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

XIII. L’abbé Dupanloup

 

 

L’abbé Dupanloup, célèbre éducateur, supérieur du Collège Saint-Nicolas du Chardonnet, à Paris, l’homme à la foi ardente qui réconcilia Talleyrand sur son lit de mort avec Dieu, se rendit à Corps. On disait, à Paris, que les deux enfants qui avaient vu l’apparition appartenaient à de très modestes familles de la campagne. Peut-être étaient-ils rusés, mais ils manquaient d’intelligence, ajoutait-on. Il serait donc facile de leur extorquer un aveu. On faisait aussi circuler le bruit qu’une certaine Mademoiselle Lamerlière avait abusé, par plaisanterie, de la crédulité des enfants. Fortin, cependant, le postillon dont la voiture avait transporté cette dame, disait-on, ne desservait pas encore à l’époque la ligne Valence-Grenoble. Néanmoins, la rumeur de la supercherie blasphématoire qu’on prêtait à Mademoiselle Lamerlière ne disparaissait pas.

L’abbé Félix Dupanloup consacra ses courtes vacances au voyage fatigant. Il lui fallut beaucoup de patience pour aller jusqu’au bout, car l’été de 1848 était particulièrement chaud. Il était impossible de se remuer dans l’étroite diligence. D’autres voyageurs aussi allaient à Corps pour monter à la montagne où le miracle s’était produit, si miracle il y avait. Il y avait tant de gens naïfs et avides de signes, prêts à tout admettre. L’abbé Dupanloup se disait qu’il procéderait à un interrogatoire avant de se former une opinion. On était passionné de logique serrée et de critique impitoyable à cette époque troublée, pourtant encore assez religieuse pour voir surgir des hommes comme le saint curé d’Ars, Julien Eymard, Don Cottolengo, Don Bosco. Alors que l’humanité triomphante essayait de détrôner Dieu, la Sainte Vierge était apparue à deux enfants qui, disait-on, ne savaient pas même le Notre Père ! M. Dupanloup pensa à l’angélique élève de Don Bosco, Dominique Savio.

– Les enfants sont couverts de guenilles.

– Le père a battu son enfant sans pitié pour l’amener à se rétracter.

– Mais le garçon s’y est refusé.

– La boulangère paralysée – je ne me rappelle pas le nom ; elle habite Corps – a été guérie peu de temps après l’apparition.

– Mélanie est d’une famille si pauvre que sa sœur cadette mendie dans les rues de Corps.

– Le brigadier de la maréchaussée a voulu saisir Maximin, mais y renonça.

Les enfants n’ont été admis que cette année à la Première Communion, car ils ne savaient rien de la religion.

– La Sainte Vierge ne s’est pas souciée de cela, car elle connaissait leur cœur.

– Maximin est un gamin des rues.

– Dieu juge tout autrement que vous, braves gens, dit une bonne vieille.

L’abbé Dupanloup écoutait les propos échangés. Il s’essuyait la sueur qui lui inondait le front quand l’énorme massif de l’Obiou apparut enfin. Une brillante langue de neige descendait jusqu’aux prés à l’herbe drue. La montagne se dressait comme un géant doré qui clame son triomphe. Il y eut des cris de peur lorsque le coche se pencha dangereusement à un tournant.

La voiture s’arrêta à la place de l’église et le prêtre descendit, moulu de fatigue. Le soleil le fit clignoter. Il voulait attendre que les voyageurs se dispersent et monter au Planeau avant de voir les enfants. Après s’être restauré à la minable auberge, il se mit en route et prit un sentier boisé pour aller à La Salette à travers la sapinière. Il ne se doutait pas de ce qui l’attendait. On avait bien jeté un petit pont sur la rivière, mais pour aller aux Ablandins, il fallait aussi traverser des prés où le soleil de juillet dardait ses rayons. Des groupes de pèlerins se rendaient à la montagne et leurs chants indistincts ressemblaient à un sourd bourdonnement. Il passa des chaumières délabrées, gisant le long du chemin comme des hommes effondrés, aux cheveux rêches d’un blond passé. Marqué d’une croix, le Mont Planeau s’élevait altièrement, sans fausse vanité, au milieu de la brillante verdure qui faisait sa parure. L’abbé s’arrêtait souvent, le cœur palpitant, et jetait des regards de léger reproche aux massifs montagneux qui semblaient jaillir de la verdure comme d’énormes vagues. Quoi ? La Sainte Vierge Marie aurait posé le pied là, dans cette informe rocaille ?

L’abbé était manifestement fatigué. Il avait le visage écarlate ; le col était trempé de sueur. Mécontent d’être venu, il jetait néanmoins des regards d’ardente supplication devant lui. Enfin, après un moment qui lui parut bien long, il avait contourné le Planeau et arriva au lieu de l’apparition. Il s’arrêta brusquement et regarda sans émotion le spectacle qu’il avait devant lui. On aurait dit un tapis de fleurs humaines qui ondulaient au vent dans la lumière rougeâtre mêlée de taches violettes jetées par l’ombre. Des voix claires, mais timides, s’élevaient vers le Gargas et le Chamoux, tombaient dans les gorges et les failles ou se perdaient dans l’azur flamboyant. Le prêtre s’assit sur une pierre et regarda les croix grossièrement façonnées qui bordaient le chemin que la Vierge Marie avait suivi. Le soleil faisait briller les bouteilles dans lesquelles on mettait l’eau qui sortait d’un tuyau gros comme le bras. C’était un fait indéniable, l’eau s’était mise à sourdre dans le creux il y avait deux ans, ce qui n’avait rien de prodigieux, mais il était extraordinaire qu’elle ne tarît jamais, tandis qu’autrefois il n’y avait qu’un mince filet quand il pleuvait.

L’abbé Dupanloup resta figé là, sans avoir à lutter contre l’émotion. Le cœur se taisait, l’esprit s’insurgeait. La simplicité de la foule qui priait l’irritait. La Sainte Vierge serait venue là ? Elle y aurait parlé ? Elle ? Il gémit et baissa profondément la tête, puis il descendit lentement, se pencha vers la source et trouva l’onde fraîche comme toute eau de montagne et l’herbe verte comme celle de tous les alpages. Il s’assit, fatigué, pendant que le bourdonnement des prières passait auprès de lui pour s’élever, tel un gazouillis à la gloire de Dieu. Le poids de la fatigue disparut. Lorsqu’il n’y eut plus personne à la source et que les pèlerins se furent assis sur les tertres ou les pierres pour prendre leur repas, la tendre voix de la source trouva le chemin du cœur de Félix Dupanloup et se fraya la voie, sûre de la victoire. L’abbé sourit et étendit la main pour toucher l’eau. Elle s’enroula autour de ses doigts comme des cheveux bouclés, s’empara de la main, se fit comme une colline d’argent et couvrit le paysage.

Le prêtre resta longtemps ainsi, la tête inclinée. Enfin, il se releva comme prêt à fuir. Il passa rapidement auprès des quatorze croix et les toucha une à une de sa main rougie par le soleil. Il monta au Planeau qui ne ressemblait de là qu’à une colline baignée dans de chauds reflets verts.

Il ne ressentait plus aucun abattement. Des nuages apparaissaient au ciel. On aurait dit des fleurs blanches. Sur ces versants herbeux qui cachaient l’ardoise bleue et le calcaire jaunâtre, deux enfants avaient gardé leurs troupeaux. Il fallait qu’il apprenne à les connaître. Le sentier était sec, mais glissant. Ah ! l’eau avait le goût de n’importe quelle eau. Et pourquoi aurait-elle une saveur particulière, se demandait-il, se traitant d’insensé ?

Non, il ne voulait voir ni Pierre Selme, Pra, Moussier, le laboureur, ni le curé de La Salette. Il était attiré vers Corps. Les contours gris de l’Obiou se rapprochaient. La montagne lui parut douce et familière. L’abbé Dupanloup avançait péniblement ; il avait des ampoules à force d’avoir marché. Arrivé à Corps, il se laissa tomber dans un des fauteuils malcommodes qui se trouvaient sous une marquise de vigne vierge. On lui servit un rôti de mouton aux herbes et du vin léger. La poussière arrivait de la rue ; des enfants jouaient et leurs voix résonnaient comme des pierres lancées contre le verre. Enfin, l’abbé se fit annoncer à la supérieure de la Providence à laquelle on avait confié les deux enfants. L’entretien fut banal, car la mère supérieure ne se risqua pas à livrer son sentiment, tout en se déclarant prête à laisser l’abbé Dupanloup interroger les enfants. Travaillaient-ils bien ? Pas trop mal, compte tenu de l’abandon où ils avaient été jusqu’alors.

– Vous constaterez une sincérité qui vous étonnera, car les enfants sont naïfs et sages, sans la moindre imagination. Je ne les ai jamais surpris en flagrant délit de mensonge.

– Ah ! c’est déjà beaucoup. Et maintenant, ils parlent français ?

– Ils sont loin de le savoir correctement. Leur vocabulaire est insuffisant et l’orthographe très médiocre.

– Il y a deux ans, ils ne comprenaient pas le français du tout, dit-on, et cependant ils ont pu rapporter la longue déclaration de la... Belle Dame... ?

– Oui.

Les deux se regardèrent, les yeux brillants. La supérieure rougit et baissa la tête. « Les enfants vous paraîtront lourds et frustes », dit-elle vivement, surmontant sa réserve craintive et en rougissant de nouveau.

Il fit un geste d’indifférence, ne se doutant pas de la surprise qui l’attendait. Mélanie était comme une souche devant lui, les lèvres serrées, l’air dur ; Maximin le fixa de ses yeux ronds et bruns, comme s’il n’avait jamais vu rien de pareil. Le prêtre passa nerveusement les doigts dans son col, car il faisait bien chaud, malgré la brise du soir. Les deux enfants lui parurent impossibles, mais il remarqua la belle voix légère de Mélanie. Et dans le regard des deux il y avait un éclat qui lui rappela la source là-haut. Il se retira précipitamment et se passa la main sur le front, car la tête lui faisait très mal.

La supérieure n’apprit qu’à la fin que l’abbé avait déjà visité le lieu de l’apparition. Elle leva les bras au ciel. Comment, il y était allé à pied ? Il aurait pu prendre un cheval jusqu’à La Salette, au moins, comme Mademoiselle des Brulais qui y était montée à dos de mulet, jusqu’à Dorcières, au moins.

– Que pense Mademoiselle des Brulais des enfants ?

– Elle a la meilleure impression.

L’abbé Dupanloup dormit comme un loir. Il s’était mis un onguent sur les pieds blessés. À cinq heures du matin, Maximin l’attendait devant la porte, comme il avait été convenu. On lui avait mis des vêtements propres, mais les cheveux ébouriffés montraient qu’il y avait passé une main insouciante. Les grands yeux bruns brillaient d’un éclat vif. Il souriait familièrement, nullement intimidé. Le prêtre ressentit de l’aversion pour ce garnement qui trottinait à côté de lui et qui se permit de lui prendre le bras. Il se dégagea comme s’il repoussait un petit chien, mais Maximin n’en fut pas troublé. Il taquinait des cailloux, sifflait sur un ton aigu et n’accordait pas la moindre attention au voyageur distingué qui le regardait avec indignation. Quel maigrichon ! En voyant le corps chétif et le visage enfantin, on ne lui aurait pas donné plus de onze ans.

Ils pénétrèrent dans un vallon boisé où les oiseaux gazouillaient allègrement. Maximin se livrait à un jeu nouveau ; il escaladait les talus et redescendait en bondissant. L’abbé ne put retenir son agacement. « Les bonnes sœurs ne croient-elles pas qu’un sac de puces serait plus facile à surveiller que toi ? »

Maximin ouvrit la bouche et réfléchit un moment avant d’éclater de rire. « Elles ne l’ont jamais dit. »

Le naïf rire cristallin se perdit dans le léger souffle d’air qui traversait le bois. À La Salette, ils allèrent voir le cimetière.

– Ne faut-il pas que tu dises ton secret à ton confesseur, demanda l’abbé Dupanloup ?

– Mon secret n’est pas un péché. En confession, on n’est obligé de dire que les péchés.

– S’il fallait dire ton secret ou mourir, que ferais-tu ?

– Je mourirais (sic), je ne le dirais pas...

– Peut-être est-ce le diable qui t’a confié le secret ?

– Le diable ne s’avise pas de défendre le blasphème ; et puis, il ne porte pas de croix.

– Tu désires être prêtre, mon enfant, dit-on. Tes parents ne peuvent pas se charger des frais. J’userai de mon influence auprès de Monseigneur l’évêque pour que tu obtiennes une bourse, mais il faut que tu me dises ton secret.

– Alors, je ne pourrai jamais être prêtre.

Ils traversèrent les Ablandins. Partout des enfants surgissaient, interpellaient leur ancien camarade de jeux, se donnaient des coups de poing ou faisaient des grimaces, mais ils ne dirent rien, intimidés par l’étranger de marque qui accompagnait Maximin. Le gamin n’hésita pas à courir chez Pierre Selme et en revint, portant des beignets dégouttants de graisse. Il les avala goulûment et s’essuya les doigts à la blouse. L’abbé se détourna, mais domina vite sa répugnance.

– Voudrais-tu une blouse neuve, demanda-t-il doucement ?

– Oui, certainement.

– Et un chapeau tout neuf ?

– Il faut beaucoup d’argent pour cela, s’écria Maximin.

– Il se pourrait que je te le donne aussi.

– Et après vous regretterez peut-être d’avoir fait pareil cadeau à un gamin des rues, dit Maximin en le regardant de biais.

L’abbé éclata de rire, et Maximin aussi. Le visage barbouillé de poussière et de graisse s’anima, les joues devinrent luisantes comme des pêches. Était-il possible de croire que la Sainte Vierge eût voulu apparaître au garnement capricant qui cueillait des fleurs et les mettait insouciamment à son chapeau ? La chaleur et la fatigue contribuèrent à augmenter la répulsion du prêtre. À Paris il s’occupait d’enfants autrement aimables et délicats, d’une exquise sensibilité et d’une grande noblesse de cœur. Maximin se grattait sans gêne, crachait et sifflait.

– Faites-moi voir votre montre, cria-t-il soudain en se précipitant vers l’abbé.

– Voilà, mais ne la touche pas de tes doigts gluants.

– Oui, ils sont pleins de graisse. Oh, la belle montre. Mettez-la-moi à l’oreille, implora-t-il.

Se calmerait-il enfin, quand ils traverseraient le plateau pour s’approcher du lieu de l’apparition ? Pas du tout, le garçon sautillait çà et là, faisait des pirouettes et ramassait les chiffons de papier que les pèlerins avaient laissés un peu partout. L’abbé était écœuré. « Laisse cela », cria-t-il. « Les gens prient et tu te conduis comme un... »

– Sauvage, dit Maximin pour achever la phrase. Il descendit en courant la pente qui menait à la source, se pencha et prit de l’eau. Des nuages grisâtres couvraient le Chamoux et le Gargas. Les versants s’animèrent, les pèlerins interrompirent leur repas en reconnaissant le garçon, s’approchèrent en silence et l’entourèrent. « Joins-toi à notre prière », lui dirent-ils.

De délicates fleurs de brouillard se posèrent sur les pèlerins. Les prières se mêlèrent au lointain carillon des douces clochettes des troupeaux. Grands ouverts, les yeux de Maximin brillaient d’un éclat vert comme le pré. Le garçon ne semblait pas ému ; il priait sagement, les mains jointes. Il s’interrompit soudain, ouvrit les lèvres et regarda le prêtre avec une profonde douceur qui exprimait la tristesse et presque le reproche. Incapable d’interpréter le regard, l’abbé Dupanloup sourit avec contrainte. Le sourire n’était pas une réponse, mais Maximin le comprit comme telle. Un hoquet le fit tressaillir. Le garçon était seul dans le cercle qui s’était formé autour de lui. L’abbé recula machinalement, morose, au plus haut point de son mécontentement et baissa la tête d’un air d’ennui. Tout son être se hérissait, l’esprit se révoltait et se dressait comme un fantastique oiseau blanc, fort et sans pitié. Le cœur lui battait pendant qu’il regardait Maximin avec un sourire froid. Le garçon leva la main, hésitant comme le petit chien qui demande pardon à son maître. Le brouillard lui frôla les joues et leur enleva leur douceur. Les yeux brillants, le petit se mit à dire doucement qu’avec Mélanie il avait vu une grande lumière et une dame. La voix se fit plus sonore et plus assurée lorsqu’il affirma que Mélanie avait vu pleurer la Dame, tandis qu’il était trop ébloui pour le remarquer.

Le brouillard l’enveloppa et l’emporta tendrement de la pierre où il était, puis les rayons de soleil traversèrent la brume épaisse et entourèrent la frêle silhouette de leur éclat de perle. L’azur le couvrit de plus en plus et Maximin ressembla à un rosier épanoui. La voix était ferme ; une clarté éblouissante entourait le garçon.

L’abbé Dupanloup s’effondra comme aspiré par le sol mou. Sous quelle influence le froid sourire disparut-il ? Un feu intérieur sembla pénétrer le prêtre. Était-ce la terre qui le secouait ou le ciel ? Sans qu’il s’en doutât, l’abbé battait du pied la pierre sous lui, à une cadence folle ; des sillons de sueur, de larmes peut-être, se creusèrent sur ses joues. Fermant les yeux, il entendit la montagne jubiler et il devint immatériel comme l’allégresse qui l’enveloppait et le délivrait.

Maximin avait proclamé le message. L’abbé Dupanloup voulut lui prendre la main, le regarder avec tendresse, le bénir et le combler de faveurs, mais où était le garçon ? Comme débarrassé d’un fardeau, il folâtrait allègrement au loin.

Mélanie n’avait rien de l’alerte insouciance de Maximin. Elle était dans sa dix-septième année, mais, fait étrange, elle n’avait pas l’esprit plus développé qu’une fillette de douze ans. L’abbé lui trouva l’air apathique. Les lèvres avaient un pli amer. L’attitude exprimait la modestie et une humilité émouvante, mais aussi une grande réserve. Les bras aux mains trop grandes pendaient le long du corps. La jeune fille attendait comme la bête qu’on laisse au bord du chemin.

Elle changea lentement du tout au tout quand l’abbé Dupanloup l’interrogea. Perdant son indifférence, la jeune fille sembla croître en âge ; les yeux ternes brillèrent d’un profond éclat.

– La Dame que vous avez vue là-haut, ne croyez-vous pas que c’était une simple mortelle ?

– Une dame terrestre ne peut pas s’élever dans les airs.

– Peut-être a-t-elle disparu dans un nuage quelconque ?

– Le ciel était sans nuages.

– Peut-être ne l’as-tu pas remarqué ; néanmoins elle a pu disparaître dans un nuage.

– Bien, Monsieur, essayez donc de vous envelopper d’un nuage.

– Combien de temps se passa-t-il avant que l’apparition disparût ?

– Sûrement une demi-heure, encore que le temps me parût plus court.

– La voix de la Dame changea-t-elle pendant qu’elle parlait et quand elle fit les menaces ?

– Non, Monsieur.

– Vous ne saviez vraiment pas le français ?

– Non.

– Tu as simplement répété les paroles ? Comment as-tu pu les retenir ?

– Je les ai simplement répétées. J’ai retenu les paroles parce qu’Elle le voulait.

– Peux-tu me dire mot pour mot en patois les paroles que tu as entendues en français ?

– Non, je ne le peux pas.

– As-tu aussi vu des roses bleues ?

– Oui, Monsieur.

– Sais-tu ce qu’on dit ? Que c’était une Mademoiselle Lamerlière qui aurait voulu s’amuser à vos dépens ?

– Oui, je le sais.

– Qu’en penses-tu ?

– Rien.

Un léger sourire lui éclaira le visage.

– Elle s’est changée là-haut dans une hutte.

– Il n’y a pas de hutte là-haut.

– Ou derrière un buisson.

– Il n’y a pas de buisson non plus.

– Bon. Il faudrait l’interroger elle-même.

– Oui.

– Et puis, les roses bleues pouvaient être de papier.  Elles disparurent quand Maximin voulut s’en emparer.

– Vous n’avez pas rêvé tout cela ?

– Nous aurions aussi entendu en rêve les paroles qu’elle a dites ?

– Tu ne connaissais pas l’expression pomme de terre ?

– Non.

– Chez vous on dit truffas, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Les larmes tombèrent-elles à terre ?

– Non, elles se dissipaient à la hauteur des genoux.

– As-tu vu distinctement sa figure ?

– J’étais trop éblouie, mais quand je me frottais les yeux, je la revoyais.

– Maximin ne la vit pas pleurer ?

– Peut-être ne s’essuyait-il pas les yeux.

– Répète ce que la Dame a dit.

Mélanie se redressa autant qu’elle put. Auparavant déjà, sa voix était extraordinairement belle, mais maintenant on aurait dit une musique. Elle ne vibrait pas de passion, mais avait la plénitude parfaite et remplissait la pièce. Il semblait que Mélanie n’avait plus rien d’anguleux, tant la voix était liquide. Sa figure était couverte d’une douce beauté vermeille. Les yeux se dilatèrent. La transformation fut telle que M. Dupanloup retint le souffle et que de grosses gouttes de sueur lui perlèrent au front. Il manquait d’air et haletait en regardant, pris d’un profond étonnement, la jeune fille qui baissa la tête à la fin de son récit, lorsqu’elle répéta avec insistance : « Faites-le passer à tout mon peuple » et s’avança comme pour empêcher son frêle corps de tomber. Elle s’affaissa presque visiblement et la figure perdit soudain son ardeur. Les lèvres se serrèrent sévèrement, les yeux restèrent sans éclat. « C’est tout », murmura-t-elle d’un air maussade. « Puis-je m’en aller ? »

– Oui, tu peux aller. Appelle-moi Maximin.

Le prêtre arpenta la pièce. Une clarté brillait en lui, mais son esprit avait les ailes coupées, lui semblait-il, et se traînait dans la pièce. Que la coiffure de la jeune fille était mal soignée et couverte de poussière ! Qu’elle avait l’air endormi en entrant chez lui, la figure ravagée d’un silence menaçant ! Les pieds rentrants, signes évidents d’une méfiance méritée ! Et brusquement tout changeait, comme si la jeune fille sortait d’un sommeil léthargique.

Lorsque Maximin entra en claquant la porte à faire trembler les murs, le prêtre tressaillit. « N’a-t-on pas encore réussi à t’apprendre la politesse ici ? » fit-il avec humeur.

– Non, Monsieur, répondit Maximin épanoui, mais Mère Sainte-Thècle croit que j’ai déjà fait quelques progrès.

– On ne le dirait guère.

– Ah ! Monsieur, c’est que vous ne savez pas comment j’étais auparavant, cria Maximin tout joyeux. Vous auriez dû me voir il y a deux ans.

– Bon ; cela me suffit. Regarde tes ongles. Les religieuses ne t’ont-ils pas dit qu’il faut les tenir propres ?

– Elles ne peuvent pas toujours être derrière moi, répondit Maximin, nullement déconcerté, en essayant, la lèvre pendante, de faire un brin de toilette rudimentaire.

Le prêtre distingué le regarda avec répugnance.

– Laisse cela. Si la Sainte Vierge vous était vraiment apparue, elle eût choisi des enfants bien pieux et au cœur pur.

– Comment savez-vous que je n’ai pas le cœur pur, Monsieur ?

– Oh ! C’est que tu m’as scandalisé ce matin ; en me servant la messe, tu tournais la tête.

– Bah ! je ne suis pas sage ; voilà tout.

Le regard enflammé obligea le prêtre à baisser les yeux. Pour cacher son émotion, il dit d’un ton rude : « Enfin, un jour tout tombera. »

– Ça tombera, ça tombera... quand la religion tombera.

Soudain Maximin se pressa contre l’abbé.

– Qu’avez-vous dans ce sac ?

– Des pièces d’or. Regarde.

Maximin versa les napoléons sur la table. « Je n’en avait jamais vu autant. Ils brillent », dit-il en s’asseyant tranquillement. On dirait un enfant de sept ans, se disait l’abbé. Le garçon se mit à élever une tour, la renversa, sourit, absorbé par son jeu et recommença sa construction.

– Fais attention, petit...

Il fut interrompu par Maximin.

– Vous avez un beau sac de voyage. Comment le cadenas fonctionne-t-il ?

– C’est un mécanisme secret.

– Mais vous savez le faire fonctionner ?

– Naturellement. Voudrais-tu le faire jouer ?

– Oh ! oui, je voudrais bien voir.

– Dis-moi le secret que la Dame t’a dit et je te dirai le mien.

– Ah ! ce n’est pas la même chose.

– Pourquoi ?

– Jamais. On m’a défendu de dire mon secret ; on ne vous a pas défendu de dire le vôtre.

– Vois, on s’y prend ainsi, dit l’abbé Dupanloup en ouvrant la serrure très vite et en la laissant retomber.

Maximin se jeta sur la table et essaya tenacement, mais sans rien dire, de faire jouer le cadenas.

– Dites-le-moi, implora-t-il.

– Je ne te le montrerai que si tu me dis le secret.

– Je ne peux pas, répondit Maximin tout attristé, puisque la Mère de Dieu me l’a interdit.

Il mit les mains sur ses genoux.

– Dis-le-moi.

– Non, c’est impossible, murmura l’enfant, pendant que de grosses larmes lui coulaient sur les joues.

– Allons, viens, je voudrais t’acheter un chapeau de paille tout neuf. Tu veux ?

– Oh ! oui, Monsieur.

Le garçon eut aussi une blouse qui coûta cinquante-huit sous. Tout à fait apprivoisé, il prit la main du généreux donateur et trottina à ses côtés. Son ami Henri surgit. Maximin brandit sa blouse et les deux se mirent à crier comme des sourds. « Autrefois, Henri était mon ami, dit Maximin, mais maintenant... »

– Croit-il que c’était la Sainte Vierge que vous avez vue là-haut ?

– Oui.

– Réfléchis. Tu es d’une famille pauvre, n’est-ce pas ? Il y aurait moyen d’améliorer la situation. Dis-moi le secret et j’aiderai ton père. Tu pourrais bien le dire par amour pour lui, ne crois-tu pas ?

– Non, Monsieur. C’est impossible.

– Pense aux pièces d’or, Maximin. La vie serait bien plus facile chez vous, n’est-il pas vrai ?

Ils montèrent les marches de la maisonnette où l’abbé Dupanloup était descendu. Maximin était abattu et ne dit pas un mot. Il regarda tristement le tentateur qui lui montrait les pièces d’or en souriant, mais il n’en prit pas une. Il resta là, rigide et rebuté, soudain adulte, regardant la porte, comme s’il voulait fuir. Sa tristesse se communiqua à M. Dupanloup. « Peut-être n’as-tu pas de secret », dit le prélat.

– J’en ai un, mais la Sainte Vierge m’a défendu de le dire, répondit Maxime avec une grave simplicité, en fixant le prêtre de ses yeux bruns et brillants.

La résistance de l’abbé Dupanloup s’effondra. Sa figure s’adoucit, la tension disparut. Il mit la main sur la tête du garçon.

– Adieu, dit-il, j’espère que la Sainte Vierge me pardonnera mon insistance. Reste toujours fidèle à la grâce que tu as reçue.

Et il lui traça une croix sur le front.

 

 

 

XIV. Mademoiselle de Lamerlière

 

 

Au village, peu refusaient créance à Maximin et à Mélanie. Les sceptiques étaient comme des défauts dans la blanche trame de la foi et de l’espoir. Les journaux de Paris et de Grenoble prétendaient qu’une dame en chair et en os était apparue aux enfants, mais l’affirmation ne trouvait aucun écho auprès de la population. Peut-être le père de Maximin levait-il un peu moins le coude, car comment aurait-il pu douter de l’apparition, puisque la Sainte Vierge avait rappelé au garçon un évènement dont il ne se souvenait plus du tout et qu’il avait fallu faire resurgir dans son esprit ? La Vierge Marie avait prononcé son nom. Le père Giraud n’était pas peu fier qu’une femme de lettres, Mademoiselle des Brulais, vînt souvent chez lui et allât s’entretenir familièrement avec Maximin au Pensionnat, avec la permission de Sœur Clotilde et de Mère Sainte-Thècle.

En effet, Mademoiselle des Brulais avait gagné la confiance de Maximin et de Mélanie. Un mulet la portait souvent à La Salette, d’où elle montait péniblement au sommet. Elle était de santé délicate. L’autorité religieuse montra la plus grande circonspection, estimant qu’il s’agissait, en principe, de ne pas favoriser la crédulité. Aux Ablandins seuls, de très nombreux interrogatoires eurent lieu. Même Moussier, le fermier qui n’avait joué qu’un rôle très secondaire la première fois que les enfants narrèrent l’Évènement, dut souvent interrompre son travail. L’abbé Louis Perrin, curé de La Salette, déclara par écrit que le miracle consistait moins dans le jaillissement de la source là-haut – car les jours de pluie il y avait toujours eu un mince filet d’eau – que dans le fait que maintenant la source ne tarissait plus.

Combien de fois Marie Gaillard ne fut-elle pas interrogée ! Avait-elle été vraiment paralysée au point de ne pouvoir faire un pas durant de longues années ? La boulangère n’était pas précisément un modèle de vertu. Quand on refusait de la croire, elle disparaissait dans sa chambre en claquant la porte au nez des sceptiques. La rapide fuite provoquée par la colère était bien la meilleure preuve qu’il ne pouvait plus être question de paralysie. De jeunes journalistes, intrépides comme des novices, arrivèrent, souriant d’un air entendu et suffisant, secouèrent leur crinière et commencèrent à interroger les habitants en le prenant de haut. C’était un spectacle affligeant. Drôle de fille que cette Mélanie ! Arriérée pour son âge, sombre, renfermée à un point déconcertant. Si ce n’étaient des hallucinations, ils étaient prêts à sauter par la fenêtre. Les enfants prétendaient que les rudes paroles étaient sorties de la bouche de la Sainte Vierge. De la Vierge qui avait toujours mené une vie humble et extrêmement réservée ? Allons donc ! Oui, sans doute, il était étrange que la jeune fille se fût mise soudain à parler français. Dommage que le progrès ne fût pas assez avancé pour expliquer l’étrange phénomène, quand on avait déjà résolu tant d’énigmes ! Il fallait patienter ; l’avenir donnerait peut-être la réponse.

Les prédictions étaient terribles. Effectivement, à Noël, en 1846, il n’y eut pas de pommes de terre, et au printemps suivant, tous allèrent cueillir des herbes sauvages. Les journalistes firent le bilan : une Dame diaphane qui s’éleva dans les airs ; des roses bleues et des paroles empreintes d’une dureté biblique, acceptables de la part d’un homme, mais déconcertantes sur les lèvres d’une femme. Quelqu’un avait-il eu un entretien avec cette demoiselle Lamerlière qui, selon la rumeur tenace, s’était permis la plaisanterie impie ? Beaucoup de ces jeunes journalistes montèrent au sommet, trouvant l’ascension plus que pénible. La vaste solitude, où il n’y avait que quelques baraques dressées depuis peu dans la combe entre le Gargas et le Planeau, leur parut d’un vert accueillant, mais les montagnes environnantes les impressionnèrent par leur air terrible. Les gazettes d’un libéralisme avancé se repurent des durs avertissements qu’une Dame avait donnés au-dessus de La Salette, à des enfants presque faibles d’esprit. Mélanie qui ne savait pas même réciter le Notre Père fut passée au crible par les écrivassiers. Le tableau n’était pas flatteur : sans qualité aucune, elle était énigmatique, revêche, inquiétante. Et ce Maxime, fils d’ivrogne, ne valait pas mieux. C’était un gamin effronté qui vous transperçait de son regard insolent. Tout ce qu’on pouvait dire en faveur des enfants était qu’on les trouvait rusés.

Un prêtre interdit, Déléon, rédacteur d’une feuille de Grenoble, fit sensation en publiant en caractères gras le nom de la Dame qui avait joué le tour magique aux enfants sur les hauteurs du Planeau. Constance-Louise-Marguerite de Lamerlière, personne respectable, mais d’une piété exagérée. On affirmait que c’était elle, et personne d’autre, que la diligence de Fortin, le postillon, avait déposée à Corps, avec un volumineux carton, où elle avait tout ce qu’il lui fallait pour la comédie. À un journaliste qui lui avait dit qu’il finirait à l’échafaud, Maxime Giraud, gamin de treize ans, avait répondu : « Eh ! qu’importe ! j’y monterai, s’il le faut. » Quel manque d’imagination, quelle perfidie madrée ! Et les réponses de cette Mélanie Calvat, le 19 septembre 1847, jour anniversaire de l’Évènement, n’étaient-elles pas d’une grossière impertinence ? Lorsqu’elle parla de l’apparition et des avertissements reçus, un prêtre lui dit : « Mais tout cela, quelqu’un vous l’a appris. »

– Eh ! oui, répondit Mélanie, si on ne me l’avait appris, je ne le saurais pas.

– Et qui vous l’a appris ?

– Une Dame, celle précisément dont je vous parle.

Sa figure était restée absolument indifférente. Comment l’abbé Gérin, de Grenoble, pouvait-il s’intéresser à l’histoire véreuse ? Et l’abbé Repelon, professeur au Petit Séminaire d’Embrun, trouvait les réponses des enfants étonnantes. Même l’évêque de Grenoble, Mgr Philibert de Bruillard, que l’abbé Mélin, curé de Corps, avait mis au courant, s’avançait plus qu’il ne paraissait souhaitable, et cela malgré son grand âge. Oh ! sans doute, il avait eu la précaution d’envoyer une lettre circulaire au clergé de son diocèse, pour rappeler un point des Statuts synodaux défendant « sous peine de suspense ipso facto de déclarer, faire imprimer ou publier aucun miracle nouveau, sous quelque prétexte de notoriété que ce puisse être, si ce n’est de l’autorité du Saint-Siège ou de celle de l’évêque, après un examen exact et sévère ». Néanmoins, plusieurs des miraculés sont interrogés personnellement et une commission est instituée, composée des vicaires généraux Rousselot et Berthier, des chanoines du Chapitre et des curés des quatre églises de Grenoble, Saint-André, Saint-Louis, Saint-Joseph et Notre-Dame. Elle se réunit en huit séances solennelles, dont la dernière a lieu le 13 décembre 1847. Elle déclare, à seize voix contre trois, que le rapport concorde avec les affirmations des enfants. La conclusion ne constitue pas une décision canonique ; elle n’a qu’une valeur consultative. L’acte marque la prudente réserve de l’Église, dit le journal, mais au fond c’est bel et bien un coup d’encensoir...

Le deuxième anniversaire de l’apparition fut favorisé du beau temps. Les montagnes semblaient revêtues d’une éclatante robe de brocart lorsque la diligence, bourrée de voyageurs, arriva à Corps. Elle avait du retard, car la route était encombrée d’innombrables pèlerins qui allaient à pied, certains même pieds nus. Ils se dirigeaient tous vers le Mont Planeau. Les voyageurs avaient hâte de se rafraîchir et de se restaurer. Une dame, à l’élégant manteau de voyage, tomba presque dans les bras du vieillard élancé qui la précédait. Allait-elle aussi à la montagne sainte ?

La meute des enfants se jeta sur elle, impatiente de porter le sac brodé et le parapluie minuscule. L’élégante dame ne comprit pas un mot au babil incessant. Une petite fille fut poussée en avant ; quelqu’un cria que c’était la sœur de Mélanie. La dame annonça qu’elle avait besoin d’un guide, assez solide gaillard, pour la prendre à la corde. Henri s’avança, bombant le torse et se donnant des coups de poing, assurant qu’il se croyait capable de hisser la grosse dame. Pierre, Jacques et Jean s’offrirent aussi, mais en les regardant, l’étrangère fit une moue.

– Il me faut quelqu’un de plus fort.

– Vous voulez monter au Planeau, lui demanda familièrement Marie, qui s’était tenue à l’écart ?

– Est-ce difficile ?

– Pour vous, oui, dit-elle en inclinant la tête d’un air critique, vous êtes très corpulente, Madame.

– Oui, en effet, répondit l’étrangère presque avec irritation, je le suis et je veux qu’on le voie.

Marie la regarda avec étonnement et resta avec elle lorsqu’elle alla se restaurer à l’auberge.

– Vous voulez monter là-haut, chaussée comme vous êtes et avec votre belle robe ?

– Pouvais-je me douter que le pays est si sauvage ?

– Vous n’y êtes jamais venue, Madame ?

– Je suis venue pour régler la question. Je m’appelle Constance-Louise-Marguerite de Lamerlière.

– Ah ! fit Marie, bouche bée. Un gaillard herculéen arriva, appelé par les enfants, et s’offrit à accompagner l’étrangère à la montagne et à la tirer à la corde, s’il le fallait. Il partagea le repas de Mademoiselle de Lamerlière et les deux se mirent en route. Les enfants trottinèrent un moment à côté d’eux, mais disparurent bientôt l’un après l’autre. Lorsqu’ils arrivèrent à une grande cuvette où les hameaux se blottissaient, Mademoiselle Lamerlière fut effrayée quand son guide lui montra le but lointain. Son chapeau lui glissait toujours sur le visage. « Monter là-haut », soupira-t-elle ! « Ce sera ma mort. » Joseph lui attacha imperturbablement une corde autour du corps. Bientôt, ils se trouvèrent dans le lit desséché d’un torrent et ils montèrent le versant rocailleux, Mademoiselle de Lamerlière péniblement à la remorque de Joseph. Les deux étaient inondés de sueur et obligés de s’arrêter bien souvent. Ils n’étaient plus qu’à une heure du sommet, mais Mademoiselle de Lamerlière n’en pouvait plus. Épuisée, elle s’assit sur une pierre, à l’ombre précaire de son parasol. Joseph s’étendit au sol. Ils se restaurèrent un peu. L’Obiou se dressait au milieu de la prairie étincelante. Le soleil dans le dos, il ressemblait à un mur d’azur percé par une langue de glacier. La pauvre femme pleurait d’épuisement. « Pourquoi avez-vous voulu monter ici », lui demanda Joseph ?

– Parce qu’il le fallait, dit-elle en sanglotant.

– Êtes-vous jamais venue ici, demanda Joseph, l’air insinuant, en se passant la langue sur les lèvres ?

– Quoi ? Pourquoi serais-je venue ? Vous êtes bien curieux, jeune homme.

– Appelez-moi tout simplement Joseph.

– Ah ! l’intérêt sera grand, je vous assure, quand on apprendra que Mademoiselle de Lamerlière est arrivée, dit-elle en éclatant de rire.

– Vous pouvez bien me le dire d’abord à moi, fit Joseph, en s’approchant familièrement.

– Tenez, regardez, je suis trempée de sueur. Ce sera ma mort. Comment arriver là-haut ?

– Joseph vous tirera, Mademoiselle. Il y faut une fameuse force, dit-il en se redressant.

La pauvre femme se leva péniblement en poussant force gémissements et des exclamations de découragement. Au-dessous d’eux, on n’entendait que la pierraille qui glissait. Joseph ne se risqua pas à lui faire traverser l’arête abrupte de la montagne. Elle tomba à deux reprises, s’affaissa lourdement et resta là à pleurer. Joseph dut l’empêcher de ramper à quatre pattes. Elle se releva, mais s’arrêtait souvent, ouvrait son parapluie et murmurait tristement qu’elle était sur le point de mourir.

– Et on prétend que vous êtes montée là-haut avec un grand carton, s’esclaffa Joseph.

Le double menton de Mademoiselle de Lamerlière oscilla à droite et à gauche, ses yeux se rétrécirent et prirent une expression dure ; les lèvres s’entrouvrirent, se serrèrent, s’écartèrent de nouveau, et des exclamations d’une colère mal contenue jaillirent comme un fruit qui éclate. Joseph ne perdit pas un mot, tendant bien l’oreille, mais il ne comprit rien. Puis la pauvre fille se tut, anéantie par l’effort de l’ascension. Elle chancelait comme un navire chargé, tanguait de tous les côtés et se traînait vers le ciel bleu, comme une naufragée. Il lui semblait que les énormes massifs dansaient la sarabande autour d’elle. Elle tomba dans l’herbe, refusant de se laisser traîner au-dessus du Collet, croyant voir la menaçante voûte du ciel se précipiter sur elle, et s’affaissa dans un creux, tel un bateau désemparé. Joseph la regarda avec un intérêt intense. Elle respirait bruyamment et aspirait avidement l’air. Personne ne s’occupa d’eux ; tous les pèlerins étaient rassemblés au lieu de l’apparition. Joseph fut pris par l’engourdissement du soleil. Lorsqu’il revint à lui, Mademoiselle de Lamerlière était assise sur une pierre et le regardait ironiquement.

– Vous êtes fatigué, jeune homme ? Fatigué d’avoir traîné quatre-vingts kilos, peut-être un peu plus ? Joignons-nous aux pèlerins ; il faut que je leur fasse une déclaration.

Joseph s’anima, les yeux brillants d’ardeur. L’étrangère roulait maintenant à côté de lui comme une balle rouge et blanche. Lorsqu’il se fit une pause dans la prière, Joseph cria d’une voix retentissante : « Place à Mademoiselle de Lamerlière. » Il traversa l’herbe rêche comme une araignée et étendit ses fils. « Place, faites place à... Mademoiselle... de... Lamerlière. »

Les pèlerins se redressèrent. Les visages s’élevèrent comme des fleurs rouges sur leurs tiges. Un frisson parcourut la foule. « Mademoiselle de Lamerlière, cette dame qui est venue ici le dix-neuf septembre 1846, prétendent les journaux. » On s’écarta devant elle. Un vent coupant soufflait du sommet. Grâce à Joseph, la corpulente étrangère trouva une place sur une roche. On entendait le clapotis de la source. Agités et inquiets, beaucoup se couvraient la bouche de la main. Qu’allait-il se passer ? Quelques jeunes filles étouffèrent un rire et critiquèrent sans gêne la toilette de la dame au lourd embonpoint.

Mademoiselle de Lamerlière se cala solidement avant de commencer à parler, en ramant de ses solides bras. Un bref moment son regard s’arrêta sur un jeune homme qui avait un bloc sur les genoux et qui s’apprêtait à écrire. « C’est très bien, Monsieur, écrivez tout et que les gazettes s’en régalent. Si je suis ici aujourd’hui, c’est uniquement pour me montrer et protester publiquement contre l’accusation d’avoir joué un rôle aussi ridicule qu’infâme. C’est une calomnie et une ineptie. Ne suffit-il pas que je paraisse ici pour démasquer la supercherie ? Voyez si je suis faite pour m’élever dans les airs. »

Au lieu du clair jaillissement de la source, des rires s’élevèrent, d’abord un peu timides, puis ils montèrent au ciel comme un feu d’artifice et se perdirent aux versants fanés de la montagne.

– Ah ! je suis capable de paraître en un clin d’œil ici et de m’évaporer de même ? Joseph, mon guide que voici, peut témoigner de mon agilité. Joseph, vous a-t-il été facile de m’amener à cet endroit ?

Les visages enflammés se tournèrent vers le guide trapu qui fit des gestes de dénégation en riant et en secouant la tête.

– Non, par ma foi, ce ne fut pas facile. Le pauvre m’a traînée, et j’ai cru que l’effort me coûterait la vie. Il nous a fallu sept heures pour venir de Corps. Et on ose prétendre que, lors de l’apparition, je suis montée ici toute seule ? Ce jour-là, j’étais à cent-vingt kilomètres d’ici. Que signifie cette mystification ? Je ne savais même pas qu’il y eût un village appelé La Salette. Me voici, et la Sainte Vierge fait triompher la vérité. Ou aurais-je perdu de ma taille depuis ? Étais-je alors svelte et alerte ? Voyez, voici une déclaration de ma couturière qui affirme qu’en 1846 j’avais les mêmes mesures qu’aujourd’hui. Et je n’ai jamais porté de robes couleur argent ou or. Tout le monde peut lire la lettre. »

Des murmures s’élevèrent, s’enflèrent et résonnèrent comme la tempête. Tous riaient, s’embrassaient et entouraient la corpulente étrangère qui s’apprêtait à quitter l’endroit où elle se tenait.

– Qu’elle est petite !

– Elle ressemble à un petit animal engraissé.

– Elle est tout indiquée pour s’élever dans les airs.

– Va voir la lettre de la couturière qui atteste qu’elle a les mêmes mesures que l’année dernière.

– Elle a fort bien parlé. Et le monsieur a tout noté pour le mettre dans le journal.

– Il est tout épanoui et heureux d’avoir été témoin de la scène.

Monsieur Charlemont se leva du tas de planches où il était assis et s’approcha de Mademoiselle de Lamerlière pour apprendre des détails complémentaires. Mademoiselle connaissait peut-être Fortin, le postillon ? Elle n’avait jamais entendu parler de lui. Le journaliste prit place à côté de la dame volumineuse pour écouter le récit de l’ascension. Le soleil était déjà bas et ses rayons avaient perdu leur ardeur.

– Le dix-neuf septembre, j’attendais mon beau-frère chez moi, à Saint-Marcellin, pour régler d’importantes affaires de famille. Je peux le faire certifier à tout moment.

– Je considère comme un honneur le privilège d’écouter vos intéressantes déclarations.

– Vous vous réjouissez d’avoir de la copie pour votre journal, voilà tout.

– Cela aussi est vrai, chère Mademoiselle.

Encore fatiguée de sa pénible ascension, Constance-Louise-Marguerite de Lamerlière se leva, ferma son parasol et essaya de découvrir Joseph pour se faire ramener par lui.

 

 

 

XV. La source

 

 

On appelait Mélanie « la petite fille de la Sainte Vierge Marie ». On l’aimait beaucoup au couvent, malgré son attitude quelquefois obstinée et souvent franchement décourageante. La solitude l’enveloppait et l’envelopperait toujours, comme si elle était emmurée par les montagnes. Mademoiselle des Brulais venait souvent à Corps et allait au sommet de la montagne, bien qu’elle fût d’une santé délicate, et notait tous les entretiens qu’elle avait avec les enfants, mais elle ne réussissait que rarement à faire sortir Mélanie de sa réserve. Il était plus facile de faire parler Maximin, mais il était capricieux et assez primesautier dans ses déclarations et s’échappait souvent comme un petit sauvage, en claquant la porte. Le zèle ardent avec lequel ils annonçaient leur message laissait d’assez profondes traces de fatigue chez les enfants. Maximin éclatait facilement en larmes, protestait et se laissait aller à mille désobéissances qui inquiétaient beaucoup la supérieure, mais finalement son innocence et sa sincérité absolue triomphaient de ses mauvaises habitudes. Mélanie était toute différente. Les sombres années de son enfance sans joie lui avaient imprimé le masque d’une maîtrise presque parfaite. Même la puissante impétuosité du jeune abbé Mélin ne réussissait pas à adoucir ce cœur fermé. À de rares moments, Marie des Brulais avait le privilège de jeter un regard dans l’âme renfermée de Mélanie.

Quand elle allait à Corps, Mademoiselle des Brulais descendait au couvent. Maximin restait rustre, indomptable, bruyant, rude, mais aussi sensible et nerveux. Il s’était bien développé et était dans sa quinzième année. En ce jour ensoleillé de septembre, on avait interrogé les deux enfants sans arrêt et très méthodiquement. Maximin fut plus insupportable que jamais. Il laissa tomber la tête sur l’épaule de Mademoiselle des Brulais. Tous croyaient qu’il était épuisé et qu’il dormait, mais après un moment, on s’aperçut qu’il avait perdu connaissance. On l’étendit sur un banc et on lui fit respirer des essences stimulantes qui le ranimèrent. Il se redressa comme s’il ne s’était rien passé.

– Es-tu fatigué ?

– Oh ! oui. On me posa toutes sortes de questions. On demanda à Mélanie pourquoi la Vierge portait des bas jaunes. Les gens sont vraiment sots.

Mélanie était là, rigide, les yeux brillants.

– On voulut savoir pourquoi je n’avais pas pris une rose de son soulier. Était-ce possible, puisque la Sainte Vierge fondit comme du beurre et la rose aussi ?

Mélanie esquissa un sourire. Les lèvres remuèrent, comme si la jeune fille prononçait les paroles en même temps que Maximin. Deux jeunes religieuses étouffèrent leur rire.

– On veut tout savoir exactement, mon enfant, dit la supérieure.

– Un de ces messieurs me demanda si je croyais qu’il y avait des roses bleues au ciel.

– Qu’as-tu répondu ? demanda Marie des Brulais.

– Pourquoi n’y aurait-il pas de roses bleues au ciel, Monsieur, ai-je répondu ? Il me dit aussi que j’irais en prison où je n’aurais que du pain noir à manger, si tout cela était inventé, cria Maximin avec une satisfaction visible.

– Maintenant, va te coucher, Maximin ; la journée a été fatigante pour vous deux. Et toi, Mélanie, porte un flambeau à la chambre de Mademoiselle des Brulais.

Pendant la prière, Maximin chancela et renversa presque sa chaise.

– Ne te sens-tu pas bien, mon enfant ?

– Chaque fois qu’il faut que je raconte l’évènement et que je répète le message, c’est comme si on me frappait... là..., comme si on me donnait un coup de bâton. Cela fait plus mal que tous les coups que j’aie jamais reçus.

– Accompagne Maximin, Mélanie.

– Et j’ai chaud, très chaud.

– Tu parles toujours beaucoup, même quand on ne te demande rien, grommela Mélanie.

– Mais cela ne me fatigue pas et je n’ai pas l’impression de recevoir un coup... comme quand on me demande de dire le message.... J’ai les jambes si lourdes, Mélanie.

– Étends-toi là... La Sainte Vierge te protégera.

– Dis, Mélanie, faut-il que nous vivions longtemps encore ?

– Comment le saurais-je ?

– Alors je deviendrai prêtre.

– Je ne viendrai certainement pas encombrer ton confessionnal.

– Ou je serai soldat. Je pourrai faire beaucoup de conversions dans l’armée.

– Bon, prends le métier militaire, murmura Mélanie.

– Dans deux jours le Planeau sera noir de monde.

– Bien, ne t’inquiète pas, dit Mélanie.

Maximin s’endormit et la jeune fille quitta la chambre. Elle se rappela l’ordre de la supérieure, alla prendre une bougie à la cuisine et entra dans la cellule réservée à Mademoiselle des Brulais. La femme de lettres regarda la jeune fille de ses beaux yeux noirs.

– Ah ! merci, Mélanie. En septembre la nuit tombe tôt ici. Voulez-vous vous asseoir un moment ? Maximin n’est pas bien, je crois. Il ne ménage pas assez ses forces quand il monte à la montagne. Il y conduit toujours quelqu’un et bondit probablement comme un cabri.

– Cela lui plaît, et à Loulou, son chien, aussi.

– Oui... le chien qui resta si tranquille derrière vous, lors de l’apparition de la Sainte Vierge. Dites-moi, Mélanie, voulez-vous communier à mon intention le dix-neuf ?

– Oui.

– Pour que la Sainte Vierge me donne des grâces particulières.

– Mais la Sainte Vierge refuse de m’accorder une faveur que je ne cesse de lui demander, celle de mourir.

– Oh ! pourquoi, Mélanie ? Pourquoi voulez-vous mourir ?

– Parce que le monde est trop laid.

– Vous voudriez bien revoir la Sainte Vierge ?

– Oh ! oui.

– Parlons un peu de ce que vous voudriez être.

– Religieuse. Je ne connais pas les Ordres, mais je ne veux pas rester ici.

– Où voudriez-vous aller ?

– Très, très loin.

– Chez les sauvages ?

– Oui.

– Pourquoi ne voulez-vous pas rester ici ?

– J’y suis bien connue.

– Mais ne faut-il pas que vous annonciez le message ?

– Si, mais on m’interroge trop. On me demande une foule d’autres choses.

– Vous n’avez pas besoin de répondre, si vous ne voulez pas.

– Je sais bien, mais on me presse de tous côtés ; je ne peux pas m’échapper. « As-tu vu le nœud du fichu au dos de la Sainte Vierge », me demanda-t-on ? – Oui, puisqu’elle était transparente », ai-je répondu. « Et sa coiffe était-elle aussi grande que celle des femmes de par ici ? – Plus grande et plus brillante », répondis-je. « Et pourquoi les tenailles et le marteau n’étaient-ils pas fixés à la croix ? » La tête me faisait mal et je dis que je ne le savais pas. Je fonçai tête baissée sur les gens.

– Est-il vrai qu’un de ces messieurs voulut donner huit cents francs à Maximin s’il lui livrait son secret ?

– Oui, en pièces d’or.

– Quelle fut la réponse de Mémin ?

– Je n’ai que faire de votre argent ; gardez-le, dit Mélanie en riant.

Ses traits s’adoucirent et s’animèrent.

– À votre avis, Maximin ne dira-t-il jamais son secret ?

– Il le livrera peut-être, – ou jamais, dit-il.

– Et vous ?

– Quand Elle le permettra.

– Vous ne le direz jamais, même si on vous l’ordonne ?

– Jamais.

– Êtes-vous contente qu’il y ait eu tant de guérisons miraculeuses ? Voilà Antoinette Bollenat. Son médecin certifie que la maladie la tenait depuis dix-sept ans ; elle fut complètement guérie après une neuvaine. Presque dix ans, l’insomnie l’empêcha de dormir ; depuis sept ans elle avait une tumeur. Le mal a disparu ; Antoinette a retrouvé l’usage de ses membres, elle mange et dort normalement. On soumit le miracle à un examen minutieux. J’ai vu le document et lu la décision proclamée par Mgr Mellon Joly, évêque de Sens, après de nombreuses observations de la guérison.

– L’abbé Martin aussi a été guéri. Il était paralysé d’une jambe. L’eau de La Salette lui rendit la santé.

– Oui, Monseigneur Louis Rossat a confirmé le miracle au mois d’août. Vous devez être très heureuse, Mélanie.

– Je le serais s’il ne me fallait toujours répéter la même chose. Je ne fais pas allusion au message que j’ai à annoncer.

– Mais il s’agit des circonstances qui accompagnèrent l’évènement, n’est-ce pas ?

– Oui. À quelle hauteur la Sainte Vierge s’éleva-t-elle ? Je n’avais pas de mètre, n’est-il pas vrai ? Elle s’éleva peut-être à un mètre et demi au-dessus du sol. Et les oreilles de la Sainte Vierge étaient-elles visibles ? Non, je ne les ai pas vues.

– Merci, Mélanie, vous me témoignez une grande confiance. Maintenant, il faut aller vous reposer. La journée de demain sera fatigante.

La jeune fille se leva. Elle avait dix-sept ans, mais n’en paraissait que quatorze. Mademoiselle des Brulais la regarda avec émotion. Elle aimait le visage renfermé de Mélanie, la démarche gauche de la jeune fille, les petits yeux bruns pleins de mélancolie. Elle avait la grâce maladroite d’une pouliche, même à son âge. Un nœud très simple retenait les cheveux qui prenaient quelquefois une teinte dorée. Même quand elle s’abandonnait un peu, comme en ce jour, elle ne quittait jamais les vastes espaces de sa solitude.

– Maximin vous plaît-il, demanda Mademoiselle des Brulais ?

– Nous avons d’excellents rapports, mais je suis une étrangère pour lui, et il m’est étranger.

– Je ne crois pas que Mémin soit indifférent envers personne.

– Il est parfois insupportable au point de frapper du pied et il peut être rude envers ceux qu’il aime, mais parce qu’il a peur.

– Peur ?

– Oui, peur d’être interrogé.

– A-t-il peur qu’on lui arrache son secret ?

– Non ; il a peur, tout simplement.

Maintenant que Mélanie s’était retirée, on entendait le bruit qui montait de la rue. Des voitures arrivaient ; les chevaux hennissaient, les cochers lançaient des invectives. L’air semblait trembler. La nuit amplifiait les bruits de frôlements et de grincements, le rude patois des rouliers, les exclamations qu’ils lançaient. Le souffle du vent des hauteurs venait s’y ajouter. Incapable de s’endormir, Mademoiselle des Brulais sortit. Le cœur qui animait le frêle corps fut rempli d’une puissante joie lorsqu’elle vit les centaines de pèlerins, flambeau à la main, prêts à aller à l’assaut de la montagne sainte, lui sembla-t-il. L’Obiou avait déjà revêtu son habit de neige aux plis azurés et gris. Il verra venir des millions de pèlerins, se dit Marie des Brulais ; un sanctuaire se dressera là-bas ; il ne pourra y avoir que quelques maisons dans le creux entouré des montagnes dentelées. La terre nous prendra tous, nous qui sommes rassemblés ici, mais la source là-haut ne s’arrêtera pas de couler. En êtes-vous bien sûre, Marie des Brulais ? La source répandra ses bénédictions sur les enfants de Dieu. Et les autres ?

Le visage de Marie des Brulais s’éclaira quand elle entendit les chants puissants monter vers le ciel où les étoiles, faisceaux de pierres précieuses, chassaient les ténèbres. Les contours des maisons se dessinaient délicatement. La voûte céleste semblait onduler et les planètes les plus éloignées s’illuminaient par la vertu des mystères de la vieille terre. La lueur rouge des flambeaux se mêlait à l’éclat céleste des astres.

La noire masse humaine, sombre et presque violente, éclairée par les torches flamboyantes, pénétra en chantant dans l’obscurité de la forêt. Par moments, des charrettes à deux roues émergeaient de la foule, petites collines qui passaient en cahotant. De loin, les têtes des mulets ressemblaient à des dragons fantastiques. Les rues ne s’apaisaient pas ; des retardataires arrivaient sans cesse, s’appelaient anxieusement dans la nuit et essayaient de se rejoindre. Le petit clocher trapu, grisâtre et patiné, contemplait le spectacle, solidement campé au-dessus des toits. L’église était encastrée entre de vieilles maisons ; les fenêtres étaient basses et sans ornements. Une scène émouvante se déroulait à ses pieds. La lueur des feux traversait la futaie ; bientôt le cortège atteindrait la combe. On continuait à se rassembler dans la rue peu engageante pour se joindre à la longue file. Crevassés et lépreux, les murs des maisons grises portaient les toits de chaume couverts de mousse verdâtre, incapables de cacher la pitoyable laideur des demeures délabrées. Semblables à des carcasses, les chats apeurés rasaient les murs. Des enfants suivaient en pleurant leurs parents qui s’apprêtaient à gravir le Planeau. Ils ressemblaient à des fantômes. Les femmes les enveloppaient d’une vieille couverture déchirée et les prenaient sur le dos. Tout le fond de la vallée se couvrait de légères étincelles, comme si les étoiles descendaient pour se fixer à la terre. De nouveaux cantiques s’élevaient, se répandaient et flottaient lentement sur l’herbe fanée. Les torches à la crinière dorée conquirent la montagne, l’enveloppèrent et l’inondèrent de leur lumière. Les chants cessèrent lentement ; le Planeau les reçut et les engloutit.

Ainsi les pèlerins combattaient les ténèbres, les terreurs du vaste plateau et la peur de la solitude. Des malades se dressaient sur leurs brancards, criaient et s’accrochaient avec effroi au bois. Il y avait des vieillards qui se jetaient à terre pour faire la dernière étape en rampant. Quelques-uns tombaient dans des trous ou glissaient vers les précipices, mais on les retenait en criant. Tous débordaient de zèle charitable. Le Mont Planeau se couvrait sans cesse de pèlerins industrieux comme les fourmis. Ses anfractuosités s’estompaient dans l’obscurité. Le sommet paraissait tout près et une fontaine lumineuse semblait jaillir de sa tête ronde. La croix était éclairée par les flammes rougeâtres ou cachée par les traînées de fumée.

Autour de la source, les flammes s’élevaient tout droit ou en spirales, car l’endroit était abrité du vent. Les noires parois du Gargas, la selle du Col des Baisses et l’arête du Col de l’Homme semblaient se rapprocher pour se grouper autour des feux.

Les pèlerins voulaient prier, mais aussi boire à la source pour se rafraîchir les lèvres et le cœur desséchés. Ils approchèrent en glissant dans l’herbe fanée. La Sézia ressemblait à un fil d’or dans le chaume illuminé des prés.

Au loin, le Pic du Gicon et les Dents du Devoluy brillaient jusqu’à l’Obiou d’un éclat d’azur. Leur emplacement élevé leur permettait de voir la source, le Collet et les îlots humains dans le paysage d’automne figé dans le sommeil.

 

 

 

XVI. L’incident d’Ars

 

 

Monsieur Bonafous et deux de ses amis de Lyon accompagnèrent Maximin à Ars pour consulter le saint curé, l’abbé Jean-Baptiste Vianney, sur la direction à donner à la vie du garçon qui avait alors quinze ans. Monsieur Bonafous ne tenait pas à voir entrer Maximin au Séminaire du Rondeau, près de Grenoble, comme on l’avait suggéré. Influencé par son ami, le baron Richemont, prétendant au trône sous le nom de Louis XVII, il espérait qu’on pourrait détourner Maximin vers un autre diocèse. Certains milieux craignaient que le secret du garçon ne nuisît un jour à leurs plans. Comment pouvait-on croire que le gamin saurait le garder ?

Ainsi, Maximin se rendit chez le vénérable curé. Il le trouva assis sur une chaise de paille, aux premières rangées des bancs. Épuisé par le jeûne et les macérations, le saint ne pouvait prêcher debout. Le front élevé, un peu renfoncé aux tempes et formant deux cavités d’un brun de cire, faisait paraître la figure encore plus petite. La bouche s’affaissait, car le saint n’avait plus de dents. Les yeux ne s’ouvraient que rarement. Il suppliait et cherchait à persuader, plein de tendresse et de dévouement, quand il parlait, comme lors de la visite de Maximin, de l’amour et de la miséricorde de Dieu. On tremblait, ému jusqu’aux larmes, quand la douce et claire voix angélique montait et chassait les dernières ombres. Il se leva soudain, les yeux remplis d’un sombre feu dévorant, et flagella le péché. Les longs cheveux, blancs comme neige, furent rejetés en arrière et dégagèrent les deux cavités argentées des tempes. Les auditeurs tombèrent à genoux, gémirent et déplorèrent leurs péchés.

Assis tout au fond, Maximin éclata en sanglots. Il ne pouvait détacher le regard de la figure du saint. Il fallut que Monsieur Bonafous l’arrachât littéralement à l’église pour aller demander au presbytère quand il serait possible de s’entretenir avec le vénérable curé. Pleurant encore, Maximin poussa brusquement la porte du jardin et courut aux marches qui menaient à la maison. Le vicaire, l’abbé Raymond, vint au-devant de lui. Étant élancé et imposant, il avait le visage amène et doux.

– Ah ! c’est toi, Maximin Giraud ? Monsieur le curé consacre tout son temps au confessionnal. Va le trouver, mais ne crois pas que tu aies très bonne renommée.

– Comment ?

– Tu sais le mieux ce qu’il faut penser de toi.

– Je n’avais aucune intention de m’entretenir avec vous, dit Maximin sèchement, en inclinant la tête de côté.

– Ah ! tu es exactement comme je le pensais, tout simplement impertinent.

– Je voudrais voir l’abbé Vianney.

– Va à son confessionnal. Il en aura grand plaisir, dit le vicaire en riant.

– Vous vous moquez de moi.

– Tu n’es qu’un bavard et un menteur.

– Bon, croyez que tout ce que j’ai dit est mensonge, dit Maximin, agressif, prêt à attaquer le vicaire qui recula d’un pas et toisa froidement le garçon tremblant. Maximin se retourna, s’enfuit sans faire attention aux trois hommes qui l’avaient accompagné et claqua la porte du jardin. Son seul désir était d’aller voir l’abbé Vianney à l’église. Il ne pouvait s’empêcher de pleurer ; de grosses larmes d’enfant lui coulaient des joues. L’autel était entouré de fidèles qui se préparaient à la confession. Les vieux bancs de chêne étaient remplis. Les vitraux tremblaient dans leurs cadres de plomb comme si l’anxieux murmure des pécheurs repentants les faisait frémir.

Obligé d’attendre longtemps, Maximin se sentit bien fatigué quand son tour arriva. L’air était accablant et rempli des mille petits bruits propres à la foule. Les dalles mal ajustées laissaient passer l’humidité. Maximin avait des bourdonnements comme si des abeilles lui remplissaient les oreilles. Il lui semblait entendre continuellement l’appellation de menteur. L’insulte le démangeait ; il ne pouvait tenir en place ; il crut que le sol s’ouvrait devant lui, qu’un abîme de flammes vacillantes béait à ses pieds et qu’une silhouette ondulante se pressait contre lui. Deux yeux gris clair le fixèrent d’un regard transparent. Le tentateur invisible qui se tenait auprès de lui, bardé d’une cuirasse verte, l’air doux et insinuant, lui lança le mot « menteur » à la figure. Maximin frissonna et ferma les yeux. On le poussait toujours plus en avant et enfin il se laissa tomber à genoux au confessionnal. Il voulait parler fort, car on lui avait dit que l’abbé Vianney entendait mal, mais il ne put que murmurer, obsédé par l’accusation d’avoir menti. Oui, il avait souvent trompé l’abbé Mélin quand il voulait flâner dans la rue, autrefois.

Une tête chenue parut derrière la grille. Le vénérable prêtre mit la main à l’oreille, car il lui semblait qu’il avait l’ouïe particulièrement dure ce jour-là. Ah ! le pénitent était Maximin ? Oui, Jean-Baptiste Vianney croyait au miracle. Son ami Eymard, de la Mure, l’avait exactement informé de l’évènement.

Il eut un choc terrible, – Maximin Giraud s’accusa d’avoir menti. Vianney s’effondra ; le doute n’était plus permis ; le murmure de l’enfant lui glaça le cœur. Le confessionnal trembla, comme si on le secouait. Le saint curé réussit tout juste à entendre que le garçon lui demandait s’il devait rester dans son diocèse.

– Oui, reste.

Le petit garçon malheureux s’échappa de l’église. Son escorte l’attendait dehors. Les trois retournèrent au presbytère pour s’enquérir quand ils pourraient voir l’abbé Vianney. Le vicaire, l’abbé Raymond, ne parut pas. Une vieille femme leur ouvrit. Quand ils demandèrent la permission de voir la chambre de l’abbé Vianney, elle leur ouvrit en silence la porte d’une mansarde, longue pièce étroite et presque vide. À une poutre de soutènement, un crucifix de fer était fixé à une planche raboteuse. Maximin regarda une tache étrange qui couvrait une bonne partie du mur. C’étaient des traces de sang qui convergeaient au milieu, formant une surface brunâtre. Certaines marques étaient encore fraîches.

Le mobilier ne se composait que de deux chaises de paille et d’une table couverte de livres. La vieille Marthe écarta un rideau qui cachait le lit. « C’est ainsi qu’il le veut », dit-elle.

La couche étroite était remplie de paille et couverte de quelques loques. « Quelquefois, le lit n’est pas défait », murmura la bonne vieille dont la voix semblait glisser et remplir tous les coins.

Maximin redescendit vite et ne s’arrêta qu’au jardinet où des fleurs aux couleurs éclatantes se balançaient. Il se couvrit le visage des mains et laissa lourdement retomber la porte sans s’inquiéter si les trois hommes le suivaient ou non. Ils le rejoignirent dans la rue et discutèrent avec animation sans s’occuper de Maximin qui trottait à côté d’eux. Il était heureux que la diligence s’apprêtât à s’ébranler en direction de Lyon. Ces messieurs n’étaient pas contents. Ils reprochèrent à Maximin d’avoir mal compris le saint curé. « Bon, alors je l’ai mal compris et lui m’a mal compris », murmura Maximin rebelle.

– C’est d’autant plus grave, dit Monsieur Bonafous.

– Pourquoi t’a-t-il dit de rester dans ton diocèse ?

– Là, je l’ai bien compris. D’ailleurs, l’abbé Mélin et l’abbé Gérin le disent aussi.

Maximin se calma, incapable de rester malheureux bien longtemps. Au milieu des cahots de la diligence, il réussit à se persuader que l’abbé Vianney l’avait bien compris. Il essaya de chantonner en battant la mesure de ses pieds grossièrement chaussés. Arrivé à Lyon, il se sentit bien malheureux et désirait ardemment rencontrer quelqu’un de sa connaissance. Ses trois compagnons de route avaient décidé de descendre à l’Hôtel du Parc. Maximin se glissa derrière eux. Au vestibule, il vit une grande silhouette noire et reconnut l’abbé Bez. Il l’embrassa en pleurant.

– Que fais-tu ici, Maximin ?

– Oh ! Monsieur l’abbé, c’est un ange qui vous envoie.

– C’est un ami qui m’envoie ici pour lui retenir une chambre, mon enfant, dit l’abbé Bez en riant.

– J’arrive d’Ars... et l’abbé Vianney m’a mal compris... et moi je l’ai mal compris... Il n’a pas de dents, vous savez,... et le diable se glissa entre nous.

– Ah ! ce doit être un malentendu qui s’éclaircira. Calme-toi et sèche tes larmes. Avec qui es-tu ici ?

– Je ne les connais pas. On leur a permis de m’accompagner. C’est tout ce que je sache, dit Maximin l’air sombre.

– Ne savais-tu pas que l’abbé Vianney entend mal ?

– Je voulais parler fort, mais je n’ai pas pu.

– Ce n’est pas bien grave.

 

 

 

XVII. Les « secrets » sont remis à Pie IX

 

 

Le 13 mars 1851.        

 

Cher Monsieur,

 

On vous a dit que je m’étais rétracté devant l’abbé Vianney. Croyez-moi, il m’a mal compris, ou le démon a changé les paroles. J’en ai eu l’impression. Je n’ai rien rétracté et je suis toujours prêt à donner mon sang pour ce que j’ai vu. Pendant quatre ans, j’ai dit ce que j’avais vu et personne n’a pu me persuader du contraire. On a voulu me donner de l’argent, beaucoup de pièces d’or, si je disais autre chose, mais nous sommes restés pauvres, vous le savez. Ce que nous disons, Mélanie et moi, est la pure vérité. Nous répétons tout, mais nous n’avons pas dit que ce fût la Sainte Vierge. Mais même moi, je suis assez intelligent pour savoir que ce ne pouvait être qu’elle. Et tout s’est réalisé, le raisin pourrit et les noix sont vides. Beaucoup ont été guéris. La source n’a jamais cessé de couler.

 

Maximin Giraud.        

 

Maximin écrivit la lettre trois fois, tant les larmes et les taches d’encre la brouillaient. Au Séminaire, personne n’en eut connaissance. Une commission vint deux fois de Grenoble pour l’amener à écrire son secret. La première fois, Maximin se débattit comme un poulain sauvage à qui on veut passer la bride. Lorsque les commissaires, deux hauts dignitaires et deux professeurs de philosophie revinrent, ils mirent le garçon au désespoir.

– Le Saint-Père le veut. Il insiste, lui dit-on.

– Mais la Sainte Vierge est plus que le Pape.

– Sa Sainteté sait tout mieux que vous, Maximin.

– C’est possible, mais la Sainte Vierge m’a ordonné de ne pas dire le secret.

– Sans doute, mais consignez-le par écrit. Le pli sera scellé et remis à Monseigneur l’évêque de Grenoble, qui le transmettra.

– Mais si quelqu’un d’autre le lit ?

– La lettre sera scellée.

– Et si on brise le sceau ? Mon Dieu !

– Le pli scellé sera remis à Mgr de Bruillard qui enverra quelqu’un le porter à Sa Sainteté le pape Pie IX.

– Est-il sûr que personne d’autre ne le lira ? demanda Maximin, méfiant et au bord des larmes.

– Personne.

Mélanie se laissa persuader bien plus difficilement que Maximin qu’il était juste de consigner le secret par écrit. Elle avait déjà fait son postulat d’un an à Corenc ; la vêture devait avoir lieu en automne. Et voilà qu’on lui ordonnait de mettre le secret par écrit. Elle passa des nuits sans sommeil et pleura beaucoup. Les maux de tête qui la tourmentaient souvent augmentèrent. Quand elle s’assoupissait, elle criait dans son sommeil, agitée de rêves terribles. On veillait avec beaucoup de sollicitude sur elle.

– Chère enfant, la Sainte Vierge ne s’y oppose sûrement pas. Considérez que Notre Saint Père le Pape désire que vous écriviez votre secret. Il est le Chef suprême de l’Église.

– Oh ! ma mère, pourquoi faut-il que je souffre ainsi ?

– Priez, mon enfant, priez.

Un jour la supérieure trouva Mélanie transformée. Les yeux brillaient d’un éclat vif dans la mince figure ; la voix remplit le jardinet d’une jubilation qui se mêlait au gazouillis des oiseaux.

– Vous êtes changée, mon enfant.

– Oui, je suis très heureuse.

– Vous ne craignez plus d’écrire le secret ?

– Non.

– Vous avez été très malheureuse.

– Oui.

– Et maintenant le calme est revenu ?

Mélanie étendit les bras. Extérieurement, elle était toujours sereine. Le sobre geste ne trahissait jamais l’émotion. La supérieure laissa la jeune fille seule. Mélanie alla vers les rosiers qui s’épanouissaient et répandaient un arôme enivrant. Elle laissa retomber les bras et resta immobile, mais c’était l’heure de la récréation et les Sœurs venaient la prendre au jardin. Les rires fusèrent. Mélanie détacha le regard des montagnes et fut entraînée dans le gai tourbillon. Les religieuses jouaient à la balle.

Maintenant que Mélanie était décidée à écrire son secret, tout était différent. Maximin l’avait déjà mis par écrit à l’évêché. Mélanie resta à Corenc. Lorsqu’elle parut devant la commission, elle laissa une impression de naïveté enfantine, ferma la porte très doucement et s’approcha d’un pas léger, touchant à peine le sol. Personne ne se serait douté qu’elle venait d’une famille miséreuse et qu’elle n’avait reçu aucune éducation avant sa quinzième année. Sa modestie ne lui permit pas de pousser son siège à la table, bien que c’eût été plus commode. Pour ne pas la troubler, personne ne parla.

Devant la feuille blanche, elle eut un mouvement de recul et frissonna, incapable de réprimer la crainte qu’elle éprouvait dès qu’il s’agissait de prendre la plume. Une vive rougeur lui monta au visage quand elle se pencha sur le papier. Elle écrivit, profondément penchée, comme les enfants, et presque étendue sur la table. « Comment écrit-on le mot “infailliblement” », demanda-t-elle soudain ?

On le lui épela. Dans le silence qui suivit, on n’entendit plus que le grincement de la plume, pendant que la postulante traçait les lettres. « Et comment écrit-on « souillées » et « antéchrist », demanda-t-elle une autre fois, en se redressant presque irritée, les joues en feu ?

On le lui expliqua. La voix de Mélanie, lointaine et mélodieuse, couvrit le bruit des mouches qu’on entendait voler. Les délégués se regardèrent pendant qu’elle s’appliquait à écrire. Que pouvait-on conjecturer moyennant ces trois mots « infailliblement, souillées et antéchrist » ?

Il fallut trois pages à Mélanie pour consigner le secret par écrit. La sueur perlait sur la figure pâle. Elle se retira, les bras légèrement étendus, comme si elle était aveugle.

Par une chaude journée de juillet, une voiture alla prendre Mademoiselle des Brulais pour la conduire à Corenc. Le paysage présentait un étrange contraste ; la dense verdure des futaies tranchait sur les sommets pelés et d’un rose grisâtre. L’Isère coulait là, fraîche, glacée, par endroits espiègle comme un enfant. Mademoiselle des Brulais savait que Mélanie avait écrit son secret et s’inquiétait, craignant que sa jeune amie en éprouvât du remords, mais Mélanie vint joyeusement à sa rencontre avec une sérénité qui ne pouvait être feinte, car Marie des Brulais connaissait Mélanie trop bien. Elle s’arrangea pour rester seule avec la jeune fille et s’assit à côté d’elle sur un banc de pierre. Malgré la chaleur de l’été, Marie toussait beaucoup et parlait difficilement.

– Mélanie, il... vous avait été... défendu de dire votre secret ? C’était... l’ordre de la Sainte Vierge ?

– Plus maintenant.

– La défense ne vaut plus ? Comment faut-il vous comprendre, mon enfant ?

– Comme je le dis.

– Auriez-vous eu... une nouvelle apparition ? demanda Marie au milieu d’une quinte de toux, en observant Mélanie qui souriait, les yeux mi-clos. L’évêque de Nantes me demandera si la Sainte Vierge vous est de nouveau apparue, mon enfant, dit Marie.

Mélanie ne répondit pas. Aucun pas ne grinça sur les cailloux, aucun oiseau ne chanta. Les énormes parois des montagnes s’élevaient au-dessus des forêts verdoyantes. Marie était mal à l’aise, car elle était chargée d’interroger la jeune fille. Sa voix lui parut dure quand elle reprit sa question « Que répondre à Monseigneur l’évêque de Nantes ? Est-Elle revenue ? »

Le vent se tut, les pierres, les arbres et les rochers aussi. Mélanie garda le silence.

– Ah ! mon enfant, je ne veux plus vous poser de questions. Avez-vous brusquement eu la certitude que vous pouviez dire le secret ?

– Oui, je l’ai eue.

– Vous ne craigniez plus de mal agir ?

– Non.

– Si vous mouriez maintenant, n’auriez-vous pas peur, devant Dieu, d’avoir écrit le secret ?

– Non.

– Vous a-t-il fallu faire effort pour répéter le secret ?

– Non.

– Ne vous tromperiez-vous pas ? Vous êtes pourtant bien retournée chez Mgr de Bruillard pour ajouter une correction ?

– Il ne s’agissait que de préciser une date.

– Excusez mon insistance, mon enfant. J’ai été chargée de vous interroger.

– Je le savais. Vous me l’aviez dit.

– Pardonnez-moi donc. Demain j’irai voir Maximin. L’avez-vous vu récemment ?

– Non.

– Il a écrit le secret plus tôt que vous, je crois ?

– Oui, le 2 juillet.

– Adieu, Mélanie. Tout va bien maintenant, n’est-ce pas ?

– Oh ! oui, Mademoiselle.

Quelle jubilation dans la voix ! Sa mission était remplie, elle n’avait pas d’autre message à annoncer. Marie des Brulais aussi était pleine de joie. Que l’attitude de Mélanie était noble ! La supérieure avait dit à Marie des Brulais quelle avait été la souffrance de Mélanie lorsqu’on lui demanda d’écrire son secret. La jeune fille, si calme d’habitude, s’était insurgée comme si on lui portait un coup terrible. Elle avait la figure ravagée de larmes, ne mangeait plus, tremblait violemment dès qu’on lui adressait la parole, – et un beau jour elle retrouva sa belle sérénité. On aurait dit que son visage reflétait un sourire mystérieux.

Mademoiselle des Brulais alla à la Grande Chartreuse où se trouvait Maximin, mais elle ne réussit d’abord pas à le voir. Le garçon lui fit dire par le frère portier qu’il n’avait pas le temps. Mademoiselle des Brulais ne se laissa pas déconcerter. Elle pria frère François de remettre à Maximin un cornet d’amandes. Il les aimait beaucoup autrefois. Le frère portier rapporta les fruits en disant : « Maximin fait dire à Madame que d’autres personnes sont déjà venues, mais qu’il n’a plus rien à dire. »

La femme de lettres lui écrivit quelques lignes. Maximin arriva enfin.

– Je ne savais pas que c’était vous, dit-il.

Ils longèrent un sentier qui conduisait à une chapelle dédiée à saint Bruno.

– T’en a-t-il coûté d’écrire ton secret ?

– Beaucoup, au commencement, mais après non, dit Maximin en riant.

Il avait toujours la même figure d’enfant, bien qu’il dépassât Mademoiselle des Brulais de la tête.

– Il en vient beaucoup de ces malins qui voudraient bien savoir mon secret, mais je suis devenu très prudent.

– Il paraît que tu as eu des difficultés chez le curé d’Ars.

– Oui, de grandes difficultés, mademoiselle. Il ne m’a pas compris et je ne l’ai pas compris. Le vicaire a dû s’en réjouir. Il ne pouvait me souffrir, car il croit que je suis un imposteur.

– Tu savais pourtant que l’abbé Vianney entend très mal.

– Je voulais parler fort, mais je n’ai pas pu. Le diable m’en a empêché, croyez-moi. Il y a eu un très fort bourdonnement sourd quand je me trouvai à l’église. Un regard perçant était fixé sur moi.

– Le Malin voulait sans doute te faire dire le contraire de ce que tu te proposais.

– Sûrement. Avant que j’aille le voir, l’abbé Vianney bénissait souvent des médailles de La Salette.

– Tu devrais l’éclairer sur le malentendu.

– Il paraît que le vicaire lit toutes les lettres qui arrivent. Et il est grand et fort, tandis que le saint curé est si faible qu’un souffle de vent le renverserait.

Ils arrivèrent à la chapelle de saint Bruno, blottie dans l’épaisse forêt. Au pied du rocher qui la portait, une source jaillissait.

– Voyez-vous de quelle hauteur l’eau arrive ? Saint Bruno pria Notre-Seigneur de fendre le rocher, car le chemin que les religieux avaient à faire pour aller faire la lessive était trop grand, dit Maximin avec un rire clair et enfantin.

Ils s’assirent près de l’eau brunâtre et profonde. Pendant un moment, on n’entendit que le bruissement des arbres agités par le vent.

– Es-tu toujours décidé à prendre la soutane ?

Maximin baissa la tête. Son visage refléta la profonde tristesse qu’il ressentait.

– Je n’en serai peut-être jamais capable, dit-il. Je suis resté trop longtemps dans l’ignorance. Je n’en savais guère plus que mon chien qui bondissait avec moi dans la montagne. Que n’ai-je pu mourir après avoir annoncé le message ! Que faire maintenant ? Une foule de gens vient m’interroger. Je n’ai pas de grands moyens. Je ne me marierai jamais.

– Pourquoi ? Qu’en sais-tu ?

– Qui l’a vue, Elle, ne fût-ce que quelques secondes – et j’ai eu ce privilège – ne saurait penser à aucune femme.

L’heure était émouvante. Des écureuils noirs sautaient à terre, regrimpaient aux arbres où le soleil mettait des taches claires et s’approchaient avec curiosité comme pour écouter l’entretien quand Maximin reprit en balbutiant le récit de la journée où la Belle Dame leur était apparue là-haut. L’évènement sembla revivre dans son esprit. L’éclat le fit pleurer. Tout était d’une splendeur éblouissante autour d’Elle. Deux tiges dorées apparaissaient à travers son vêtement diaphane.

– Mélanie a dit que les bas étaient jaunes. Elle a mieux observé que moi. Je voulus demander à la Dame de me donner une rose, mais j’ai eu honte et je ne l’ai pas osé.

– Peut-être t’en aurait-elle donné une.

– Oh ! non. Ce n’étaient pas des roses ordinaires. Et les bleues me plaisaient particulièrement. Les roses qu’elle avait au-dessus de la tête répandaient de grands rayons. Les yeux me faisaient mal. Peut-être ai-je pris ses larmes pour des perles. Les deux chaînettes étaient de doubles torsades dorées. Je les ai vues ; il y en avait quatre.

– Tu les as bien vues briller ?

– Oui.

– Voyez-vous, le cœur me fait mal quand j’en parle, dit-il en se penchant sur la source.

Il prit de l’eau dans le creux de la main et se la passa sur le front.

– On m’interroge sans cesse ; on me présente des dessins pour me demander s’ils rendent son image. Il y a de quoi rire. Personne ne peut faire son portrait. Elle avait le visage plus brillant que personne.

– Je te suis très reconnaissant de t’entretenir avec moi, Maximin. Je te tutoie depuis longtemps, mais c’est parce que je te connais depuis des années.

– Je n’ai pas beaucoup changé, dit-il doucement. J’apprends, mais je ne retiens rien. C’est très différent, pour ce que j’ai vu alors. Mélanie me dit la même chose.

– Vous êtes-vous souvent rencontrés ?

– Non, fit-il vivement. Avez-vous vu le portrait de Mademoiselle de Lamerlière dans le journal ? Elle est très petite et corpulente. La Dame qui nous est apparue était bien plus grande qu’aucune femme que je connaisse. Comme j’aurais aimé Dieu si je l’avais connu. Mais je ne le connaissais pas. Maintenant...

Ils se turent. Le murmure doux et joyeux de la source remplissait l’endroit de vie. Le soleil mettait des taches dorées sur la surface sombre des rochers. La claire verdure de la forêt entourait la chapelle de tous côtés.

– Quand vous écrirez tout cela, Mademoiselle, n’oubliez pas de dire que sur mon lit de mort je témoignerai encore de la vérité.

– Sois-en certain, Maximin.

– Direz-vous aussi qu’une bonne partie des prédications s’est déjà réalisée ? Voyez le prix du blé. Et le raisin pourrit, les noix sont vides.

– Je dirai tout.

– Dites aussi que dans le monde j’étais un mauvais garnement, mais que je n’ai pas menti quand j’ai affirmé qu’Elle nous apparut là-haut.

– Mais j’ai menti à l’abbé Mélin, dit-il d’une voix claire qui résonna dans le bois. Il ne voulait pas que je rôde dans les rues, mais je ne pouvais m’en empêcher, en gamin que j’étais. Je l’ai dit à l’abbé Vianney, mais il ne m’a pas compris, et comme il n’a plus de dents, je ne l’ai pas compris non plus.

– Oui, je sais. Il a signé une déclaration sans la lire. Le vicaire, l’abbé Raymond, lui a présenté la lettre.

– Les journaux s’en réjouiront.

– Rassure-toi. Les journaux ne sont pas de blanches colombes.

– De blanches colombes, répéta Maximin en éclatant de rire.

 

 

 

XVIII. La voix de l’Église

 

 

Le 10 novembre 1851, un mandement fut lu dans les églises de Grenoble, et le 16, dans toutes les paroisses du diocèse.

 

Philibert de Bruillard, par la miséricorde divine et la grâce du Saint-Siège Apostolique, Évêque de Grenoble,

Au clergé et aux fidèles de Notre diocèse, salut et bénédiction en Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Un évènement des plus extraordinaires et qui paraissait d’abord incroyable nous fut annoncé, il y a cinq ans, comme étant arrivé sur une des montagnes de Notre diocèse. Il ne s’agissait de rien moins que d’une apparition de la Sainte Vierge que l’on disait s’être montrée à deux bergers... le 19 septembre 1846. Elle les aurait entretenus des malheurs qui menaçaient son peuple, surtout à cause des blasphèmes et de la profanation du dimanche, et aurait confié à chacun d’eux un secret particulier, avec défense de le communiquer à qui que ce fût.

Malgré la candeur naturelle des deux bergers, malgré l’impossibilité d’un concert entre deux enfants ignorants et qui se connaissaient à peine ; malgré la constance et la fermeté de leur témoignage qui n’a jamais varié ni devant la justice humaine ni devant des milliers de personnes qui ont épuisé tous les moyens de séduction pour les faire tomber en contradiction ou pour obtenir la révélation de leur secret, Nous avons dû... Nous montrer difficile à admettre comme incontestable un évènement qui semblait si merveilleux... Le nombre des faits prodigieux qui se publiaient de toutes parts allait toujours croissant. On annonçait des guérisons extraordinaires... par suite de l’invocation de Notre-Dame de La Salette et de l’usage qu’on avait fait avec foi de l’eau d’une fontaine sur laquelle la Reine du Ciel aurait apparu aux deux bergers. On Nous avait assuré que cette source était intermittente et ne fluait qu’après la fonte des neiges ou après des pluies abondantes. Elle était à sec le 19 septembre ; dès le lendemain, elle commença à couler et sans interruption depuis cette époque : eau merveilleuse, sinon dans son origine, au moins dans ses effets.

Nous jugeâmes convenable d’organiser une commission composée d’hommes graves, pieux et instruits, qui devaient mûrement examiner et discuter le fait de l’apparition et ses suites. Les séances de cette commission ont eu lieu devant Nous. Les deux bergers qui se disaient favorisés de la visite de la Messagère céleste y ont été interrogés séparément et simultanément ; leurs réponses y ont été pesées et discutées ; toutes les objections qui pouvaient être opposées aux faits racontés ont été présentées librement...

On sait que Nous n’avons pas manqué de contradicteurs. Quelle vérité morale, quel fait humain ou même divin n’en a pas eu ? Mais pour altérer Notre croyance à un évènement si extraordinaire, si inexplicable sans l’intervention divine, dont toutes les circonstances et les suites se réunissent pour Nous montrer le doigt de Dieu, il Nous aurait fallu un fait contraire, aussi extraordinaire, aussi inexplicable que celui de La Salette, ou du moins qui expliquât naturellement celui-ci ; or, c’est ce que Nous n’avons pas rencontré, et Nous publions hautement Notre conviction.

Nous avons redoublé Nos prières, conjurant l’Esprit Saint de nous assister et de Nous communiquer ses divines lumières. Nous avons également réclamé en toute confiance la protection de l’Immaculée Vierge Marie... Nous n’avons, du reste, jamais cessé d’être disposé à Nous renfermer scrupuleusement dans les saintes règles que l’Église nous a tracées par la plume de ses savants docteurs, et même à réformer sur cet objet, comme sur tous les autres, Notre jugement, si la chaire de Saint-Pierre croyait devoir émettre un jugement contraire au Nôtre.

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À ces causes, l’Esprit Saint et l’assistance de la Vierge Immaculée de nouveau invoqués,

 

Nous déclarons ce qui suit :

 

Art. 1. – Nous jugeons que l’apparition de la Sainte Vierge à deux bergers, le 19 septembre 1846, sur une montagne de la chaîne des Alpes, située dans la paroisse de La Salette, de l’archiprêtré de Corps, porte en elle-même tous les caractères de la vérité et que les fidèles sont fondés à la croire indubitable et certaine.

Art. 2. – Nous croyons que ce Fait acquiert un nouveau degré de certitude par le concours immense et spontané des fidèles sur le lieu de l’apparition, ainsi que par la multitude des prodiges qui y ont été la suite dudit évènement, et dont il est impossible de révoquer en doute un très grand nombre sans violer les règles du témoignage humain.

Art. 3. – C’est pourquoi, pour témoigner à Dieu et à la glorieuse Vierge Marie notre vive reconnaissance, Nous autorisons le culte de Notre-Dame de La Salette...

Art. 4. – Nous défendons néanmoins de publier aucune formule particulière de prières, aucun cantique, aucun livre de dévotion sans Notre approbation donnée par écrit.

Art. 5. – Nous défendons expressément aux fidèles et aux prêtres de Notre diocèse de jamais s’élever publiquement, de vive voix ou par écrit, contre le Fait que Nous proclamons aujourd’hui et qui, dès lors, exige le respect de tous.

Art. 6. – Nous venons d’acquérir le terrain favorisé de l’apparition céleste. Nous nous proposons d’y construire incessamment une église qui soit un monument de la miséricordieuse bonté de Marie envers nous et de notre gratitude envers elle. Nous avons aussi formé le projet d’y établir un hospice pour abriter les pèlerins. Mais ces constructions, dans un lieu d’un accès difficile et dépourvu de toutes ressources, exigeront des dépenses considérables. Aussi avons-Nous compté sur le concours généreux des prêtres et des fidèles, non seulement de Notre diocèse, mais de la France et de l’étranger. Nous n’hésitons pas à leur faire un appel d’autant plus empressé que déjà Nous avons reçu de nombreuses promesses, mais toutefois insuffisantes pour l’œuvre à entreprendre. Nous prions les personnes dévouées qui voudront Nous venir en aide d’adresser leurs offrandes au secrétariat de Notre évêché. Une commission composée de prêtres et de laïques est chargée de surveiller les constructions et l’emploi des offrandes.

Art. 7. – Enfin, comme le but principal de l’apparition a été de rappeler les chrétiens à l’accomplissement de leurs devoirs religieux, au culte divin, à l’observation des commandements de Dieu et de l’Église, à l’horreur du blasphème et à la sanctification du dimanche, Nous vous en conjurons, Nos très chers frères, en vue de vos intérêts célestes et même terrestres, de rentrer sérieusement en vous-même, de faire pénitence de vos péchés, et particulièrement de ceux que vous avez commis contre le deuxième et le troisième commandement de Dieu. Nous vous en conjurons, rendez-vous dociles à la voix de Marie qui vous appelle à la pénitence et qui, de la part de son Fils, vous menace de maux spirituels et temporels si, restant insensibles à ses avertissements maternels, vous endurcissez vos cœurs.

Art. 8. – Nous voulons et ordonnons que Notre présent Mandement soit lu et publié dans toutes les églises et chapelles de Notre diocèse, à la messe paroissiale ou de communauté, le dimanche qui en suivra immédiatement la réception.

Donné à Grenoble, sous Notre seing, le sceau de Nos armes et le contreseing de Notre secrétaire, le 19 septembre 1851.

 

PHILIBERT, évêque de Grenoble

 

Par mandement : AUVERGNE, chanoine honoraire, Secrétaire.

 

L’Osservatore Romano publia lui aussi la significative lettre pastorale.

 

 

 

XIX. Marie de la Croix

 

 

Mélanie resta timide, solitaire comme autrefois, et garda son caractère particulier, de sorte qu’il ne parut pas opportun à Mgr Ginoulhiac, successeur de Mgr de Bruillard, de l’admettre aux vœux. Les religieuses louaient l’esprit d’oraison et la modestie de Marie de la Croix – c’était le nouveau nom de la novice. – Elle alla voir sa famille un jour et essaya de dissuader sa sœur cadette de mendier à Corps.

La fillette de douze ans se mit à rire, non sans embarras, et se défendit.

– Faut-il me couvrir de haillons, fit-elle durement ? J’ai dû économiser un an pour m’acheter une paire de chaussures. La Sainte Vierge t’est apparue, à toi, ajouta-t-elle d’un regard de convoitise qui fit rougir Mélanie. Je suis forte et je ne mendie pas ; je porte les bagages des gens qui vont à la montagne où Elle t’est apparue. Moi aussi j’aurais bien voulu la voir. Peut-être ne serais-je pas pauvre, maintenant.

– Pourquoi ne serais-tu plus pauvre ?

– Parce qu’on m’aurait donné toutes sortes de choses.

Mélanie était assise sur un escabeau devant la maison aux murs aussi lépreux qu’autrefois, il y avait des années. Rien n’avait changé. Un chat au poil ébouriffé lui sauta sur les genoux et se mit à miauler pitoyablement. Devant la jeune fille, il y avait un tas de tessons et d’ordures.

– Ainsi, tu ne prendras pas le voile, dit la sœur de Mélanie ?

– Non.

– Pourquoi ?

– Monseigneur l’évêque ne le veut pas.

– Un jour, Baptiste est venu. Il a dit que tu n’étais pas faite pour être religieuse, reprit la jeune fille aux cheveux bruns et poussiéreux.

– Il a raison, répliqua Mélanie très calmement.

Elle se leva et alla à la cuisine enfumée. Sa mère, petite, embroussaillée et décharnée comme un chat abandonné, lui donna un morceau de pain, mais Mélanie le tendit à son frère cadet qui la regarda sans rien dire avant de se décider à dévorer la tranche à belles dents.

– Tu as changé du tout au tout, se lamenta-t-elle, tandis que chez nous la situation est restée la même. Hélas ! nous ne sommes pas seuls à souffrir de la faim. J’ai fait bouillir même de l’herbe des prés. Faut-il que nous cherchions notre pâture comme des bêtes ? Pourquoi la Sainte Vierge ne nous aide-t-elle pas ? Dis-moi, où veux-tu aller ? Ils sont tous venus ici, continua-t-elle en croisant les mains sur ses genoux, ils ont voulu savoir entre autres si tu avais toujours été pieuse, dès ton enfance.

Elle ricana et s’essuya la figure de son tablier.

– J’ai fait l’ignorante et je n’ai pas répondu. A-t-on jamais beaucoup prié à Corps ? Maintenant on prie sans cesse. Ton père a formellement défendu d’accepter de l’argent de qui que ce soit, murmura-t-elle en se couvrant la bouche de la main, mais crois-tu qu’il en rapporte jamais à la maison ?

– Je vais à la montagne, dit Mélanie, cherchant l’occasion de fuir et s’épongeant le front.

– Il paraît qu’il y a déjà de la neige.

– Oui.

Mélanie chassa le chat qui voulait la suivre et descendit rapidement la ruelle qui conduisait à la route de La Salette. Elle se retourna et vit que personne n’essayait de la rejoindre, soupira et ralentit le pas. La tête lui faisait mal, comme bien souvent. La nuit tombait sur les mélancoliques bruits de la forêt. Les pas de la jeune fille résonnaient sur la route rocailleuse. L’herbe des prés était flétrie et brunâtre ; le ruisseau semblait larmoyer. Il n’avait jamais beaucoup d’eau au déclin de l’automne. Une calotte de neige grisâtre couvrait le mont Planeau. Mélanie contourna La Salette, passionnément avide de retrouver la solitude. Monseigneur l’évêque lui avait demandé si elle aimait être seule. Pourquoi avait-elle pleuré alors ? La rougeur lui montait aux joues quand elle y pensait.

– Ma chère enfant, je ne crois pas que vous puissiez vous adapter à la vie de communauté. N’est-ce pas votre avis ? Elle n’avait rien répondu, se contentant de lever les yeux vers le prélat dont le regard semblait la scruter avec bonté. – J’y réfléchirai, ma chère enfant, avait-il dit en terminant l’entretien.

Aux Ablandins, rien n’avait changé. L’âge avait courbé la mère Caron. La bonne vieille se réjouit et offrit une assiette de bonne soupe à Mélanie. Jacques avait maintenant trente ans et était resté moqueur comme autrefois.

– Je croyais que tu ne retrouverais plus le chemin de la maison, dit-il en appuyant les coudes sur les genoux et en dévisageant la jeune fille. Il paraît que tu songes à te marier ?

– Oh ! ne dis pas de sottises, répondit Mélanie rudement.

Baptiste, le fils aîné, éclata de rire. Il était en train de faire sa toilette et s’ébrouait. « Elle veut rester la petite fille de la Sainte Vierge », dit-il d’un ton rude qui cachait l’approbation. Mélanie baissa la tête et se passa le bord du tablier dans les mains, comme pour enlever une impureté. « Laissez-la, dit maman Caron d’un ton de reproche. Elle ne désire pas entendre vos propos. Elle sait bien ce qu’elle veut et n’a pas besoin de vous. »

Le père Pra arriva. Mélanie était à l’aise dans cette maison comme nulle part ailleurs. Elle alla à l’étable. La vache noiraude n’y était plus, mais elle reconnut immédiatement sa grisette et courut l’embrasser tendrement. Personne ne vit le geste. La pauvre bête était si maigre qu’on lui voyait les côtes.

Mélanie secoua la tête et ses yeux se remplirent de larmes. En effet, lors de l’Évènement, il n’y avait qu’une génisse noire qui mettait une tache sombre dans le pré. Le sac à provisions était tout près de la silhouette rayonnante, au point qu’il risquait de s’enflammer, mais il resta intact. Et elle avait eu peur de descendre la pente et de traverser le ruisseau !

– Je voulais t’offrir des noix, dit Jacques, en entrant dans l’étable, mais elles sont vermoulues.

– Je n’ai pas faim.

– Beaucoup n’ont guère pu se rassasier ces dernières années.

– Non.

– Je sais que tu nous quitteras bientôt définitivement.

– Oui.

– Tu iras à l’étranger ?

– Oui.

– Pourquoi ?

– Tous me connaissent ici et veulent venir me voir.

– Et la petite fille de la Sainte Vierge ne le veut pas, n’est-ce pas ? dit-il en riant.

– Non. J’ai dit tout ce qu’Elle m’a enjoint d’annoncer. Maintenant, c’est à l’Église de se prononcer.

– Tu as beaucoup appris pendant ta longue absence.

– Non, bien peu, je ne suis pas très intelligente.

– On dit que Maximin non plus n’entrera pas dans les Ordres.

– Je n’en sais rien.

– J’ai toujours ta voix dans les oreilles. Quand j’entends d’autres jeunes filles, c’est à toi que je pense.

Ils sortirent de l’étable.

– Tu vas régulièrement à l’église, maintenant ?

– Oui, depuis le 20 septembre. Il y a cinq ans déjà. D’abord, je ne t’ai pas crue, dit-il en enfonçant son béret sur les yeux, mais peu après ma conviction était établie, car je me disais que deux enfants ingénus ne pouvaient pas avoir inventé tout cela.

Ils s’appuyèrent tous les deux au mur.

– Tu aurais toujours pu rester chez nous.

– Maman Caron me l’a dit.

Mélanie agita les mains vers le ciel comme pour brouiller les étoiles. Il semblait qu’elle jouait à les cacher et à les laisser scintiller. Elle écarta les doigts, et les astres lui glissèrent des mains.

 

 

 

XX. François Ségan

 

 

En hiver, rien ne troubla la solitude de la montagne, mais dès que le printemps découpa de larges taches dans la neige, la ruée commença. De vieux mulets, rompus au travail, apportèrent docilement de lourdes charges de bois, de sable et de tuiles pour dresser les cabanes qui abriteraient cent-vingt ouvriers. Mgr de Bruillard acheta de ses propres deniers cinq hectares. Avant que le travail fût entrepris et qu’on ouvrît les flancs du Gargas pour lui arracher la pierre, des milliers se ruèrent vers le Mont Planeau pour y implorer la guérison. Les malades se traînaient héroïquement et ne trouvaient pas de place pour s’étendre, quand la longue montée les avait épuisés. Ils restaient debout, contemplant, loin au-dessous d’eux, les toits de chaume couverts de mousse et les impitoyables montagnes qui se dressaient devant eux comme des vagues qui menaçaient de les engloutir. Les enfants se cabraient, pleuraient et-refusaient d’avancer ; de vieux époux se soutenaient en gravissant les pentes ou tombaient dans les trous ; les jeunes portaient des croix, la figure dressée, tranchant comme des coquelicots sur l’herbe foncée de la prairie.

L’Évènement s’était passé là-haut ; Elle avait pleuré sur les pécheurs. Le Mont Planeau était comme hérissé de tiges d’herbe, mais c’était la foule qui regardait monter les ondulantes files de pèlerins. La neige des abîmes était terne. Les crocus étaient secoués par le vent et la Sézia était bordée de renoncules.

La chaleur de midi accablait les retardataires. Tout à la fin arriva une famille du Puy. Le père portait sur le dos son fils, âgé de dix ans, paralysé. L’enfant lui glissait des épaules, car l’appareil qui lui enserrait les genoux déformés l’empêchait de s’y maintenir. Il ne voulait plus rien voir et appuyait la tête au cou de son père.

– Oh ! maman, j’irai à pied là-bas. Je n’ai plus besoin de mes escabeaux. Les avez-vous encore ?

La pauvre mère n’avait jamais rien vu d’aussi terrible que ces montagnes. Les pâles prairies se dressaient comme un cheval qui rue pour se débarrasser du cavalier. Son malheureux enfant, paralysé depuis des années, ne lui avait laissé de cesse qu’ils ne fissent le pèlerinage. On lui promit de le conduire au tombeau de saint François d’Assise, –- en vain, il ne voulait aller qu’au Mont Planeau, car il ne serait guéri nulle part ailleurs, disait-il. Depuis longtemps la mère avait quitté ses souliers ; les cailloux acérés lui déchiraient les pieds et elle se traînait en portant les petits escabeaux dont son fils se servait pour marcher. Elle avait un autre enfant paralysé, mais il n’avait jamais exprimé le désir d’être conduit au Planeau.

– Vois, maman, nous arrivons au sommet où se trouve la croix.

Le père n’en pouvait plus. Il posa doucement son fardeau à terre et retint l’enfant pour l’empêcher de glisser. Il se taisait, car aucune parole n’aurait pu rendre son chagrin désespéré. Devant lui, se dressait la calotte de la montagne couverte de fleurs dorées. Depuis longtemps, les parents avaient renoncé à convaincre l’enfant que son ardent désir ne se réaliserait pas. Il y avait un an, ils avaient essayé de lui faire entendre raison, mais ses larmes et sa volonté inébranlable les avait forcés à faire le vœu de venir en pèlerinage.

La mère crut qu’elle allait mourir, tellement elle était effrayée de voir les montagnes semblables à des vagues pétrifiées qui se précipitaient de tous côtés. De dangereux gouffres d’un bleu menaçant, traversés de traînées de neige, s’ouvraient partout. Quel ne fut pas son effroi quand le garçon commença à ramper sur ses pauvres genoux. Le père ne dit rien, mais il regarda son épouse sur le point de crier et de s’accrocher à lui.

Elle savait que son mari n’avait plus la force de porter le garçon. La figure empourprée par l’ahanement était maintenant blême comme les prés environnants et les versants inexorables qui se dressaient, pleins de défi.

– Maman, regarde les étranges fleurs.

– Ce sont des fleurs particulières aux montagnes, des soldanelles et des pieds-de-lion, dit le père.

Ainsi François gravit tout excité le dernier versant abrupt. Ni lui ni ses parents ne remarquèrent qu’il avait les genoux ensanglantés et que les pierres tranchantes lui avaient blessé les mains. François Ségan, âgé de dix ans, avait une foi ardente. Des roches lui barraient la route, des scarabées étincelants étendaient leurs délicates antennes vers lui, les grillons ne chantaient pas encore, mais l’un ou l’autre se risquait à sortir de son trou et s’arrêtait, tout noir. François poussait des cris de joie et trouvait le paysage admirable. À la maison il ne pouvait se mouvoir que comme un gros crapaud, à l’aide des escabeaux qui lui servaient d’appui, et voilà qu’il avait conquis le Mont Planeau ! Il touchait doucement les vieilles tiges flétries qui ondulaient encore dans l’herbe roulée. La montagne avait été facile à vaincre. Il se trouvait quelquefois derrière des pèlerins qui s’arrêtaient, effrayés, et avait bien envie de faire des dessins sur les semelles de leurs souliers. Leurs voix ne lui parvenaient pas, absorbé qu’il était par la montagne et la croix qui l’appelait. Il lui adressait un sourire familier chaque fois qu’il levait le regard. L’air était rempli de l’arome des herbes alpestres. Il contourna des tertres couverts d’une mousse verdoyante, dont le fin reflet se mêlait aux fleurs écarlates. Deux lézards, pas plus grands que le doigt, restèrent immobiles sur une pierre, étonnés de le voir. « Regarde, papa, comme ils respirent », s’écria-t-il. Deux petits éclairs brillèrent, et les lézards disparurent.

Madame Ségan s’effondra, le visage aussi grisâtre que le Gargas qui surgissait de la brume. François ne vit que les genoux de sa mère. Il s’y accrocha. « Nous voilà arrivés, cria-t-il en riant, je vais être guéri. »

Le garçon se laissa tomber sur le dos et regarda tout heureux le brouillard moutonnant. Des milliers étaient rassemblés là, mais il ne les vit pas, tellement il était ravi. Il agita les jambes aux genoux roides et repliés à angle droit depuis bien longtemps. Sa figure pointue se plissait quand le soleil sortait, clair et resplendissant, des nuages qui flottaient. François cueillait de l’herbe et des plantes et les jetait en l’air. Bientôt, il fut plongé dans l’ombre, car on avait fait cercle autour de lui. « Allez-vous-en », cria-t-il irrité.

Quelqu’un le souleva et l’emporta sur de solides épaules. Il se cramponna aux cheveux blonds comme le blé et put regarder la multitude fluctuante. Des cantiques l’enveloppèrent et se perdirent dans l’air blafard. Il descendit ainsi à califourchon le versant qui aboutissait à des prés jaunes et flétris. Il vit la petite Sézia, mais n’entendit pas son murmure, car il se réjouissait trop d’escalader bientôt le versant au galop. Arrivé à la croix, son porteur le laissa glisser au sol.

Où étaient ses parents ? François les avait oubliés. Il s’agenouilla, ne pouvant faire plus. Le sombre mur humain qui l’entourait se disloqua, des espaces lumineux apparurent et les rayons argentés du soleil l’inondèrent. Plein d’impatience, il se passa de l’eau de la source sur la figure et en prit une gorgée. Il la sentit pénétrer en lui et ses os craquèrent comme le bois que le soleil sèche.

Il mit la tête dans la source et la tranchante épée du jet d’eau le fouetta jusqu’à lui faire mal. La douleur le traversa comme l’éclair. Il poussa un cri et voulut se relever, mais n’en fut pas capable et remit la tête sous le jet. On essaya de l’entraîner, mais il cria et résista avec une force prodigieuse.

Ses parents l’appelèrent. Les montagnes renvoyèrent le cri, mais une autre voix jaillit puissamment, flamme ardente qui s’enfonça en lui. Il s’affaissa comme mort, pauvre petit paquet aux pieds de la Sainte Vierge, et réussit à s’asseoir. Le brouillard le couvrit complètement. Le chant de la foule se fit plus faible et se perdit dans les gouffres. De nombreux pèlerins s’étaient jetés à genoux, le front au sol, incapables de supporter le spectacle.

François se releva et s’efforça de suivre le chemin que Marie avait pris il y avait sept ans. Lorsqu’il franchit la Sézia, des milliers poussèrent un cri qui effraya le garçon au point qu’il faillit tomber. Il monta seul de croix en croix, et déposa un baiser sur les quatorze bois. Au sommet, il se retourna et s’effondra, comme privé de vie. Personne, pas même son père ou sa mère, n’osait s’approcher de lui. Soudain il se dressa et la figure pointue s’éclaira d’un sourire. Il éleva les mains aux lèvres, étendit les bras et s’enfuit, chancelant, à travers la prairie.

Les cris éperdus de la foule ne le troublèrent pas. Il se retourna. « Me voici, papa, maman », dit-il.

– Tu dois avoir grand-faim, François.

Ce fut tout ce que son père put dire.

– Oui, j’ai une faim de loup, dit-il.

Ils s’assirent tous les trois. François étendit les jambes, se redressa d’un bond et se rassit sur l’herbe. Pendant qu’il se restaurait, les yeux brillants d’émotion, il remuait les pieds et passait la main sur ses souliers noirs, comme pour les faire reluire.

– Un miracle !

– Viens ici.

– Allez-vous-en, bonnes gens, je ne vois rien du tout, se plaignit François.

– Lève-toi, mon enfant ; voyons si tu peux marcher, dit sa mère.

– Mais bien sûr, je savais que je serais guéri, répondit l’enfant, en laissant tomber son pain et en éclatant en sanglots.

Beaucoup crurent qu’il n’avait pas été guéri.

– Il peut étendre les jambes, braves gens. C’est déjà beaucoup.

– Elles doivent être bien faibles. Comment peut-il marcher ?

– Ses parents pleurent aussi.

– Ne me marche pas sur les pieds, Rosette.

– Il est debout, il marche.

Rosette de La Minouna fendit la foule et se prit la tête entre les mains, transportée de joie. « Et Mélanie qui n’est pas là, dit-elle. Si seulement elle était avec nous, mon amie Mélanie », s’écria-t-elle, voulant faire partager sa jubilation. François prit naïvement sa main. Rosette lui demanda s’il boitait. Non, il ne boitait pas du tout.

D’autres s’agenouillèrent près de lui.

– Es-tu content que la Sainte Vierge t’ait guéri, lui demandèrent-ils ?

– Oui, je me réjouis, mais j’en étais sûr d’avance.

– Comment le savais-tu, lui demanda un prêtre ?

– Je le sais depuis un an. J’en avais la certitude là, dit-il, en mettant le doigt sur le cœur.

– Comment a-t-il pu gravir la montagne ? Les semelles de ses souliers n’ont pas une égratignure.

– Mais, Madame, je ne m’en suis jamais servi. Je vais les étrenner en descendant, dit-il en montant un sentier avec Rosette.

– Es-tu très heureux, mon enfant ?

– Je l’étais auparavant aussi.

La réponse laissa Rosette bouche bée.

– Vois-tu, là-bas, ce sont nos hameaux, Saint-Julien, Dorcières, les Ablandins. Les autres sont cachés.

– C’est ici que j’ai grimpé la pente en rampant. Mes parents pleuraient, mais j’étais très content.

– Viens maintenant, François, il faut nous préparer à descendre.

– Tu crois sûrement que je ne pourrais pas marcher, dit-il avec une perspicacité au-dessus de son âge.

François avait oublié qu’il avait eu les jambes paralysées. Il cueillait des fleurs en fredonnant. D’abord, Rosette le tint par la main aux passages les plus difficiles, mais il se dégagea énergiquement. Ils s’arrêtèrent quelque temps aux Ablandins. Rosette était aussi fière que si la guérison était son œuvre. « Regardez-le tous ; il était paralysé. »

François prit du pain et de la tomme et s’endormit sur un banc, car il était rompu de fatigue.

 

 

 

XXI. Mélanie en Angleterre

 

 

La disette ravageait la France et l’Italie. Cent cinquante mille personnes moururent de faim en France. En 1851 et 1852, une maladie s’attaqua aux pommes de terre, à la vigne et aux noyers. Lorsque la peste éclata en 1854, elle se répandit avec une rapidité foudroyante. Pris de convulsions, les enfants mouraient dans les bras de leur mère. Soixante-quinze mille n’avaient pas sept ans.

Marie pleurait dans les montagnes du Dauphiné.

Il y eut sept morts au petit hameau de La Mure. Corps ne fut pas totalement épargné. Pourtant, précédés de bannières et portant des croix, les habitants allèrent au Planeau qui étendait son brillant manteau de verdure. Affaiblis par la faim, les pèlerins ressemblaient à des fleurs flétries. Ils tombaient au pied de l’autel et se nourrissaient du pain de vie.

En 1854, Mélanie et Maximin se rencontrèrent pour la dernière fois. Ils n’étaient pas comme ces plantes qui s’accrochent tenacement au sol natal et qui dépérissent quand on les transporte ailleurs. Ils commencèrent une vie errante, cherchant la protection du monastère et retournant à la brutale lumière du siècle, toujours en quête du havre qui serait le refuge. La rencontre eut lieu au jardinet d’un couvent.

– Ah ! c’est toi, Mélanie !

– Oui, Maximin. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus.

Ils échangèrent un sourire.

– Tu es plus grand que moi, dit Sour Marie de la Croix, comme on l’appelait maintenant.

– Plus grand et plus gros.

– Boirais-tu comme ton père ?

– Un verre de vin suffit à me mettre en gaieté, dit-il en riant.

– Mais il n’y a pas de vin.

– Ni de noix.

– Très peu de pommes de terre.

– Il n’y a que la peste.

– Pas chez nous, s’écria Maximin.

– Est-il vrai que tu vas aller voir le Saint-Père à Rome ?

– C’est vrai. Et toi, tu vas aller à Darlington, en Angleterre, chez des Carmélites, paraît-il ?

– Oui. Mgr Newsham m’y emmènera. Il faut d’abord que j’aille voir le P. Burnoud, à Grenoble. Je serais volontiers restée à Corenc.

Impulsif comme toujours, Maximin lui prit le bras.

– J’apprends assez facilement, dit-il, mais tout s’envole bien vite, en un clin d’œil, fit-il en riant.

– Je n’ai pas de facilité pour apprendre, dit Mélanie en baissant la tête. Peut-être est-il préférable de ne pas rester ici. On construit là-haut une grande église et des maisons. Ce n’est plus comme jadis.

– Non. C’était très calme alors. Écris-moi quelquefois, Mélanie.

Ils se sourirent.

– J’y penserai.

– Adieu, Marie de la Croix, dit-il en s’inclinant malicieusement, une légère rougeur aux joues.

– Adieu, Mémin.

Ils se séparèrent sans se retourner. Quitter la France, se disait Mélanie avec soulagement ! Elle avait pris congé de Mademoiselle des Brulais qui lui avait dit :

– Je regrette de ne plus pouvoir parler de vous, Sœur Marie de la Croix. Qui le fera dorénavant ?

– Personne. On s’est déjà trop occupé de moi. Il est temps d’écouter une autre voix. La mienne n’a pas d’importance.

– Mon livre paraîtra dès l’année prochaine. Je vous l’enverrai et vous y tracerez quelques lignes. Vous me direz si j’ai tout rapporté fidèlement, Mélanie.

– C’est sans intérêt, mademoiselle.

– Si, mon enfant. Plus tard, beaucoup se réjouiront peut-être de voir votre écriture.

– Mais alors, on n’entendra jamais votre voix et ce sera dommage. Les anges s’en réjouiront un jour.

Mélanie rougit.

Elle supporta mal le long voyage et se sentit fatiguée dès qu’elle monta à bord du « Précipice ». La vue de la mer glauque qui se fondait à l’horizon avec le ciel verdâtre ne lui apporta aucun réconfort. Regrettait-elle de quitter la France ? Elle jeta un regard mélancolique sur la rive qui s’estompait au loin. Elle ne voulut pas descendre à l’intérieur, bien que Mgr Newsham lui proposât aimablement de l’y faire conduire.

– Ne vous sentez-vous pas bien, Sœur Marie ? Vous êtes pâle, lui dit-il.

– Ce n’est rien. J’ai un peu de migraine.

Le prélat n’insista pas. Mélanie resta sur le pont. Les arbres, les maisons et le port avaient disparu depuis longtemps ; des collines se voyaient encore au loin, puis l’horizon les engloutit. Mélanie se pressa les tempes, car la tête lui faisait très mal. L’abbé Mélin l’avait avertie que le changement d’air l’incommoderait. Elle s’abandonna complètement à la glauque solitude de la mer. Elle portait une robe bleue très simple, car son habit de novice devait lui être envoyé sous peu. Quel étrange nom le bateau avait ! En effet, la mer était un précipice qui menaçait de l’engloutir. Le ciel n’était pas comme celui du Dauphiné. Il ne ressemblait même pas au ciel, car il semblait retrancher le monde de l’éternité. De lourds nuages gris flottaient dans l’air, le vent était fort et chargé d’humidité. Mélanie resta là tant qu’elle put voir la terre. Elle se félicitait de ne pas être connue, mais n’en ressentait aucun soulagement. En esprit, elle se voyait entrer dans l’étable de la maison Pra et se blottir auprès des bêtes.

Mgr Newsham surgit, soutane flottant au vent.

– Venez là ; vous serez à l’abri de la brise.

Ils s’assirent sur un banc.

– Comment se fait-il que vous n’ayez pas assisté à l’inauguration, en 1852 ?

– Je suis restée à Corenc avec l’approbation de Mère Supérieure.

– Monseigneur l’Évêque de Valence a posé la première pierre. L’assistance comptait cent prêtres et quinze mille fidèles. Les premiers missionnaires de Notre-Dame de La Salette commenceront bientôt leur œuvre salutaire. N’en éprouvez-vous pas grande joie, Sœur Marie de la Croix ?

Mélanie fit un signe d’assentiment.

– Mais ce n’est plus ma montagne, dit-elle non sans obstination. On entend le bruit jusqu’aux Ablandins.

– Sans doute, ma fille. Tout va changer là-haut. Pourtant, comment accueillir les nombreux pèlerins ? La chapelle est petite et ne permet qu’à deux prêtres d’y dire la messe simultanément. Même les croix ont été entaillées et il a fallu protéger la pierre où Elle s’assit et pleura. Mais je me laisse aller à bavarder pendant que vous ne vous trouvez pas bien. Venez, descendez prendre un tonique.

Mélanie suivit Mgr Newsham à tâtons et s’engagea sur l’échelle. Tout se brouillait devant elle. Depuis quelque temps, il lui semblait qu’elle voyait fort mal, mais elle ne l’avait dit à personne, pas même à Mademoiselle des Brulais. Elle trébucha aux dernières marches et faillit tomber. Elle prit un peu de cognac et toussa en riant. La figure rubiconde du prélat lui parut enveloppée d’une brume laiteuse. Elle avait des palpitations, mais comme elle n’avait jamais été souffrante, elle ne fit pas grande attention aux névralgies et aux troubles visuels. Cela passera, se disait-elle.

Pour la distraire, Mgr Newsham lui demanda doucement :

– De qui vous a-t-il coûté le plus de vous séparer, ma Sœur ?

Mélanie n’eut pas besoin de réfléchir.

– De maman Caron, dit-elle. Je ne la reverrai peut-être pas. Elle est bien vieille.

– Et vos parents, vos frères et sœurs ?

Mélanie rougit.

– À neuf ans, j’ai dû quitter la maison pour aller à Saint-Jean-des-Vertus, à Quet-en-Beaumont et à Sainte-Luce. Je ne passais que janvier et février chez nous.

– Maman Caron avait une sollicitude maternelle pour vous ?

– Oh ! elle était très bonne.

– Je me dis quelquefois que pendant que la Sainte Vierge vous parlait, les prêtres récitaient au bréviaire le Stabat Mater, cette strophe, par exemple :

 

            Ô quam tristis et afflicta

            Fuit illa benedicta,

            Mater Unigeniti.

 

« Combien triste et affligée était cette Mère bénie du Fils Unique ! »

Mélanie pâlit et ses yeux brillèrent. La migraine disparue, elle voyait mieux.

Ses larmes ressemblaient à des perles, mais elles ne tombaient jamais à terre, dit-elle en baissant les yeux. Elle pleurait et les larmes remontaient au ciel. Quand je me réveillais, continua Mélanie doucement, et Mgr Newsham trouva la voix admirablement mélodieuse, je croyais que ce n’était que l’illusion du rêve, mais je répétais les mots français et je savais que ce n’était pas un rêve.

– Oui, et tout le monde dut le comprendre. Seuls les insensés qui se croient sages ne peuvent se résoudre à donner leur foi, car, dans leur orgueil, ils ne veulent croire qu’en eux-mêmes.

– Il y a bien longtemps, Maximin me confia que, lorsque le brigadier voulut lui mettre les menottes, il entendit une voix lui dire : n’aie pas peur, petit, il ne t’arrivera rien.

– Il ne réussit pas très bien dans les études ?

– Non, dit Mélanie en riant, les joues empourprées, car elle n’avait pas l’habitude de prendre de l’alcool. Nous ne pouvons pas rattraper l’instruction qui nous manque. Mgr de Bruillard le dit aussi. Nous avons fait passer le message dont nous étions chargés, continua-t-elle avec une simplicité émouvante. Pour le reste, nous sommes restés ignares.

 Les yeux grands ouverts, elle joignit délicatement les mains en signe de résignation.

– Ah ! chère Sœur, on abuse du mot « ignare ». Quand il s’agit de religion, souvent les gens les plus sensés sont au niveau d’un enfant de six ans. Comment passeront-ils leur examen d’entrée au ciel, dit-il avec un sourire ?

– On m’a dit qu’il vous en a beaucoup coûté d’écrire le secret.

– Oui, cela m’a été difficile, répondit Mélanie d’un air sévère et fermé.

– Mais plus tard, vous avez eu la certitude que vous ne commettiez pas de péché en le communiquant au Saint-Père ?

– Oui, je le savais.

– N’avez-vous pas imploré la Sainte Vierge de vous assister ?

– Si.

– Et vous a-t-elle aidée ?

– Oui.

– Peut-être est-elle apparue de nouveau, demanda-t-il doucement ?

– Je ne peux rien dire, murmura Mélanie.

Mgr Newsham se leva.

– Vous ne vous sentez pas bien, dit-il. Fermez les yeux et appuyez-vous.

Mélanie éclata en sanglots et s’effondra, mais le prélat était parti. Elle sécha ses larmes et sourit tout en tremblant comme un petit enfant. Tout s’arrangeait très bien, malgré les maux de tête qui la reprenaient et qui lui troublaient la vue.

Mélanie vit les contours de l’île à travers le brouillard, mais c’était un voile léger et clair, ce qui l’étonna, car en France les arbres avaient déjà perdu leurs feuilles et l’herbe était fanée. Elle était épuisée lorsqu’elle arriva au couvent. On la conduisit au chevet de Sœur Brigitte, accablée du poids de quatre-vingt-huit années. Elle fut singulièrement émue en voyant très distinctement le pâle visage. La malade ouvrit les yeux tout grands et esquissa un sourire sur les lèvres qui ressemblaient à un trait gris. Mélanie s’agenouilla.

Comme en France, Mélanie s’habituait mal à la vie communautaire. Elle avoua à son confesseur qu’elle avait souvent envie de prier durant la récréation et qu’elle se sentait au contraire fatiguée quand l’heure de la prière sonnait. On lui laissait grande liberté, car on savait qu’elle ne ferait pas profession. D’ailleurs, elle n’était pas destinée à fleurir en secret, comme Bernadette Soubirous plus tard, mais elle devait annoncer le message reçu lors de l’Évènement.

Un jour, Mélanie ne put se lever. Il lui semblait que sa cellule s’était transformée en paysage rempli de brouillard et que de gros flots gris passaient lentement. La croix émergeait de l’écume vaporeuse et disparaissait. Mélanie éclata en sanglots et tomba à genoux au milieu de la cellule. Elle ne voulait pas appeler au secours et ne trouvait pas la porte. Elle s’abandonna à la Mère de Dieu. Un grand silence l’enveloppa, tout comme les jours de pluie à la montagne. Il lui semblait entendre au loin des pierres qui se détachaient des murs. Où était le doux murmure de la Sézia ? Elle ne l’entendait pas, sans doute parce que la mer l’en séparait. Était-ce l’écho des marteaux qui brisaient les roches ? Des blocs de pierre surgissaient et les cloches sonnaient au pied du Planeau.

Elle retrouva son lit à tâtons, incapable de voir. Elle était aveugle. Enfin, on vint voir si elle était souffrante. Un médecin fut appelé. Il annonça la cruelle vérité aux Sœurs : Mélanie semblait condamnée à la cécité définitive, car une tumeur pesait apparemment sur le nerf optique.

 

 

 

XXII. Mélanie recouvre la vue

 

 

Mélanie passa des heures pénibles, étendue sur sa couche. Elle refusa de se laisser transporter à la clinique. On la conduisit auprès de Sœur Brigitte qui n’ouvrait plus que rarement les yeux. Mélanie ne voulait pas qu’on importunât la malade de sa propre souffrance. Comme autrefois, sa voix mélodieuse remplit la cellule de la mourante comme d’harmonie.

– Je passerai bientôt, mon enfant ; puis-je faire quelque chose pour vous ?

Sœur Sophie prit Mélanie par le bras. « Parlez-lui, dites quelque chose », murmura-t-elle. Mélanie mit la tête au bord du lit et garda le silence.

Une douleur aiguë la tortura de longues journées. On priait pour elle, on la pressait d’aller à l’hôpital, mais Mélanie n’entendait plus que le lointain vent d’automne qui faisait bruire les arbres et le murmure de la source. Les souvenirs lui revenaient ; elle se revoyait gardant son troupeau où la noiraude mettait une tache qui ressemblait à un trou du pré et où la petite grisette sautait en soulevant une poussière de sable. La voix stridente de Maximin résonnait ; elle ne la trouvait pas désagréable, au contraire, elle lui paraissait douce comme le son de la flûte. « Ici, Loulou, regarde comme le caillou rebondit. » Les fleurs qui poussaient là-haut aux premiers jours du printemps répandaient leur parfum. Rosette de La Minouna criait : « Moi aussi, j’aurais bien voulu la voir, ta Belle Dame. »

Et la Belle Dame s’élevait légèrement à la pente. Elle, Mélanie, courait pour apercevoir une fois encore son visage ; Maximin descendait la pente en zigzag et la lumière aveuglante montait, montait toujours plus haut, vers le ciel.

– Venez, Sœur Marie, Sœur Brigitte se meurt. Venez, elle vous imposera les mains. Sa vie a toujours été empreinte de piété. Nous voudrions la vénérer comme une sainte. Peut-être guérira-t-elle votre cécité...

– Ne dites jamais cela, Sœur Sophie, dit Mélanie en se bouchant les oreilles.

Les religieuses entouraient la mourante. La prière monotone exprimait la calme résignation, mais elle remplissait la pièce obscure de vie. La mourante posa la main sur le front de Mélanie qui sentit chaque doigt, froid comme une rose chargée de rosée. L’aveugle s’était abandonnée à la nuit dont les noirs reflets l’enveloppaient. Il lui sembla que son être devenait un vaste paysage où Elle se mouvait. Jamais les ténèbres ne pouvaient y régner. Il n’y avait pas de murailles ; comme lors de l’Évènement, une lueur resplendissait. Mélanie eut peur.

Elle resta longtemps à genoux au chevet de Sœur Brigitte et vit le visage de la morte comme au jour de son arrivée, grand, pâle, brillant. Les prières remplirent la cellule, les murs intérieurs s’écroulèrent sous les flots qui entraient, Mélanie avait recouvré la vue. Elle resta longtemps auprès de la morte.

Plus de brouillard. Mélanie voyait clairement les visages des religieuses ; l’obscurité avait disparu. La lourde douleur des maux de tête n’était plus qu’un souvenir, mais Mélanie n’avait pas encore complètement conscience d’elle-même. Les prières des religieuses se mêlaient au bourdonnement de frelons dorés ; le murmure de la Sézia remplissait la combe derrière le Mont Planeau ; Maximin criait et poursuivait son chien. « Mémin, cria-t-elle, je vois, je ne suis plus aveugle. » Elle eut tout à coup conscience de suivre le grand couloir éclairé à la résine. Un réseau de veines lumineuses se dessinait au sol vermeil et les portes des cellules qu’elle ne voyait autrefois qu’à travers une épaisse brume étaient d’un rouge vif. Il lui sembla que le couloir tortueux ne finirait pas, qu’elle passait des chambres qui ne l’accueilleraient jamais et qu’elle s’écartait de celles qui les habitaient. Prise d’une faiblesse subite, elle dut s’arrêter et s’appuyer au mur froid. Le grand visage de Sœur Brigitte lui apparut, brillant d’un éclat argenté. Elle tomba à genoux.

 

 

 

XXIII. « Nunc dimittis »

 

 

« Les miracles nous ont été transmis avec une clarté limpide, mais l’homme est faible et les prodiges l’aveuglent. L’esprit s’insurge, le cœur ne peut pas recevoir la plénitude. La raison est campée comme un animal dans le corps et préfère se saturer de faits. Pourquoi pas ? Eux aussi peuvent aveugler. N’est-il pas merveilleux que l’homme se soit soumis la terre, qu’il ait entrepris la lutte contre la perfide maladie et qu’il soit très souvent vainqueur ? Les mystères perdent leur voile ; l’homme se couronne lui-même. Quel génie, quel courage, quelle force de souffrance ! Les flammes dévorent sa maison ? Il se dresse et en construit une autre. La maladie l’abat, – il se relève. La guerre balaie tout devant elle, apporte la misère et le froid, – il l’oublie dès qu’un répit de paix lui est donné. Et il est capable d’aimer avec une ardeur qui le consume. Il pleure en mangeant son pain ; il rit dès que la joie lui est accordée », dit l’abbé Bézard.

« Le miracle est caché et s’épanouit dans le mystère. Beaucoup n’admettront le miracle que quand le Seigneur reviendra sur les nuées du ciel, car personne ne pourra se dérober ni prétexter qu’il ne le voit pas. Alors seulement le miracle sera un fait. Ou y en aura-t-il encore qui, prétendant n’avoir pas vu le Seigneur, traiteront les autres de fous ? Ce n’est pas impossible ; rien ne l’est », répondit Mgr de Bruillard.

Une petite voiture rembourrée avait conduit le prélat de La Salette aux Ablandins. Les voyageurs avaient fait collation à la maison Pra. Maman Caron les servit. Mgr de Bruillard avait quatre-vingt-dix ans. « Mon cher abbé, dit-il, il y aura toujours des gens qui refuseront d’accepter le miracle. Je connais un charmant professeur qui nous prend tous pour des aveugles et qui explique très simplement les inepties, comme il dit, qui ont eu lieu là-haut. Selon lui, les enfants ont dormi avant de voir l’apparition. Ils avaient pris la même nourriture et bu la même eau, le soleil tombait sur eux, donc ils devaient nécessairement faire le même rêve. Tout cela est bel et bien, lui dis-je, mais comment expliquer le long récit ? L’ont-ils inventé ? Oh ! dit-il, le message est par ailleurs primitif et rude. Bon, mais le fait que les enfants ne savaient pas le français ? Il faudrait être naïf pour le croire, répliqua-t-il ; les enfants le comprenaient certainement. Et le secret que l’un entendit, tandis qu’il restait caché à l’autre ? Le secret ? dit mon ami d’un air supérieur, où est-il ? Personne n’en parle, donc il n’y en a pas. Là-dessus, il jeta tous les miracles pêle-mêle dans le même sac et prétendit que l’avenir les expliquerait tous, car, affirma-t-il, l’homme n’est qu’au commencement de son histoire ; rien ne lui restera caché. Pour mon ami, les guérisons obtenues à la source ne sont pas convaincantes, dues qu’elles sont probablement à un merveilleux effroi qui opère une mystérieuse transformation des forces physiques. Et notez bien, continua le prélat, que le professeur est un des rares qui réfléchissent, tandis que tant d’autres, d’autant plus sots qu’ils se croient sages, refusent tout cela d’un dédaigneux geste de la main. Il faut les voir sourire ! Ils sont déconcertés qu’il existe des aveugles qui admettent de telles possibilités et sont bien résolus à ne pas sacrifier une minute de leur vie pour y réfléchir. Ce serait dommage, disent-ils. Ils n’examinent même pas les marques extérieures, à la différence de l’apôtre saint Thomas. Maman Caron, c’est vous qui avez su tout de suite que c’était la Sainte Vierge qui était apparue aux enfants, là-haut ? »

– Ce n’était pas difficile à comprendre, dit-elle en souriant de sa bouche édentée. Qui pourrait avoir un fils au ciel, un fils dont on ne pourrait plus retenir le bras ?

– Vous ne vous êtes pas dit que tout cela aurait pu être inventé ?

Le visage de la mère Caron s’épanouit en un large sourire.

– Je connaissais bien Mélanie. Je courus à l’étable où elle était et je lui dis : Laisse les bêtes ; raconte, toi aussi, mon enfant. Ah ! elle était maussade et n’avait pas envie de quitter l’étable. Inventer pareille histoire ? Écoute ça, Jacques !

Jacques ne répondit pas, mais son sourire exprima ce qu’il ne voulait pas dire : Mélanie, cette fille obtuse ! Puis il se ravisa.

– D’abord je n’ai pas attaché créance à son récit, car elle ne savait même pas le Pater, mais après, je l’ai crue précisément à cause de cela. Elle ne pensait pas beaucoup à Dieu et à la Sainte Vierge, non, ajouta-t-il en riant.

Dehors, les enfants se pressaient et se bousculaient à la porte de la grille de bois, avides de se pousser au premier rang. Les plus grands chassaient les petits à coups de pieds et essayaient de percer la pénombre. Depuis l’Évènement, on s’occupait beaucoup d’eux. Les gens venaient les interroger et leur demandaient même de leur décrire le chien de Maximin. Les enfants le connaissaient très bien et n’oubliaient aucun détail : l’animal avait le poil roux et bondissait haut comme ça quand on lui lançait un morceau de pain. Et Maximin était tout comme son chien, oui, il avait la bougeotte et était toujours prêt à faire des niches. Il leur avait appris à jouer à la balle ; il se promenait sur les toits et ne se fâchait jamais quand on le questionnait, même si, pour rire, on faisait semblant de ne pas croire son récit. Maintenant encore, quand il passait là en conduisant les pèlerins au Planeau, il leur lançait des bonbons. Eh bien, enfants, il était sûrement très pieux et allait souvent se recueillir à la chapelle ? La réponse était un haussement d’épaules et beaucoup prenaient le large et les jambes bronzées soulevaient la poussière. Souvent, un des plus lents ou naïfs restait, et malgré tous les efforts, on ne réussissait pas à lui faire dire que Maximin eût été pieux. Et Mélanie ? Elle grommelait et vous regardait d’un air peu engageant quand on la rencontrait.

Et maintenant, il s’agissait de recevoir la bénédiction de Monseigneur l’évêque d’aussi près que possible, car qui savait ce qu’elle valait pour les derniers rangs ? Le prélat mit un grand chapeau pour se protéger du soleil ; on apporta une chaise à porteurs et un grondement de tonnerre accompagna l’évènement unique, mais le bruit venait des pieds qui frappaient le sol, de l’affairement et des cris de colère étouffée quand l’un ou l’autre perdait sa place. Les porteurs de devant soulevèrent la chaise à bout de bras pendant que ceux d’arrière se la hissaient sur les épaules. On n’avait jamais rien vu d’aussi passionnant. La fièvre montait. La prairie disparaissait sous la foule. Les têtes se dressaient brusquement et replongeaient ; le vent emportait des bribes des cantiques qui s’élevèrent dans l’agitation générale, lançant leur supplication éplorée. On aurait dit de longs cris qui se perdaient dans le ciel rempli de nuages blancs. Des croix se dressaient vers la brume laiteuse et indistincte qui descendait sur les bannières qui claquaient et sur les enfants qui jouaient anxieusement des coudes pour garder les premières places.

Par moments, Mgr de Bruillard planait à une distance qui le séparait de la terre sans le rapprocher pour autant du ciel. Dans le brouillard blanchâtre, la chaise tanguait comme un bateau rétif. Des mèches de cheveux blancs s’échappaient sous le chapeau noir lustré et la sueur les collait au visage. L’ascension fut une vraie pénitence. La chaise était secouée comme par le ressac. Les timons antérieurs touchaient quelquefois le sol pendant que les porteurs d’arrière avaient les leurs encore sur les épaules, tellement la pente était abrupte. On s’arrêtait un peu pour reprendre souffle, puis la chaise se remettait en route comme par une brusque ruade. Mgr de Bruillard pensa sérieusement à recommander son âme à la Sainte Vierge Marie. On contourna le Planeau à gauche, où on avait fait une petite route lorsque fut entreprise la construction du sanctuaire. De nouvelles roches la jonchaient tous les jours, de sombres monstres noirs et de petites pierres rondes. On travaillait intensément ; les charrettes gravissaient tenacement la montagne. Quand le brouillard se dissipa, on aperçut tout en bas les chaumes des maisons, pas plus grands que des brins d’herbe. Le sombre précipice bleu faisait peur.

Le Collet était un vaste chantier, bien qu’on n’entendît pas le vacarme habituel, car les ouvriers chômaient. Les prés semblaient fourmiller de noires fleurs humaines. La solennité avait attiré les gens des Brutineaux et aussi ceux de la Chabannerie. La combe retentissait du chant du Te Deum, du Magnificat et du Salve, Regina. L’abbé Louis Perrin, de La Salette, son frère Michel et l’abbé Mélin, de Corps, conduisirent l’évêque au trône improvisé. Non loin de là se tenait Mère Sainte-Thècle, accompagnée de deux de ses religieuses. Il fut impossible d’écarter la foule du trône, malgré les efforts de l’abbé Giraud qui devint, deux ans plus tard, le premier novice des « Missionnaires de la Salette », et de l’abbé Pierre Julien Eymard, supérieur de collège, qui avait souvent fait le pèlerinage, car il était originaire de La Mure.

Mgr Bruillard était en plein soleil. Les cheveux lui tombaient dans le visage et dans le cou. Il était fatigué et respirait avec peine, mais les yeux bruns avaient un éclat ardent et tendre.

Au lieu de l’oratoire couvert de chaume s’élevait une vaste basilique à trois nefs, aux blocs massifs, qui semblaient s’élancer vers le ciel sans nuages. Du côté de l’évangile, on voyait un morceau, de la pierre où la Sainte Vierge s’était assise. Pour la protéger de la foule, on l’avait mis sous verre.

Après la cérémonie, l’abbé Gérin, de Grenoble, conduisit Mgr de Bruillard à la maison des hôtes où le vénérable nonagénaire put prendre un peu de repos.

– J’ai cru que je n’arriverais jamais vivant, dit le prélat. Ce fut presque un vol. Avez-vous des nouvelles de notre cher abbé Vianney ?

– Il n’est plus que son ombre et se lamente d’avoir eu la visite de Maximin. Depuis qu’il ne peut plus croire à l’apparition, il souffre d’horribles tourments. Il meurt lentement de faim, car il ne peut presque plus rien prendre.

– Il a soixante-dix ans. À son âge, j’étais encore alerte.

– La monotonie du péché tue l’abbé Vianney, comme il dit un jour. Le saint curé se consume dans une solitude pire que le feu, et le démon rôde autour de lui. Quant à La Salette, un jour il se sent soulevé d’enthousiasme et croit à la réalité du fait, et le lendemain il est rejeté dans les ténèbres du doute. Il passe tous les jours cinq à huit heures au confessionnal.

– C’est un saint.

– Sans aucun doute.

– Nous étions assis au jardinet de la cure. Je ne l’ai jamais vu ainsi ; il pleurait comme un enfant et murmurait : « Le péché est partout, il n’y a que de la boue et un terrain stérile. Le démon est rusé et rapace ; tous les jours il me secoue, m’étrangle et m’entoure de flammes. »

Après un long silence, pendant lequel on entendit le vent se précipiter contre les fragiles parois de bois au milieu du puissant écho de la montagne, l’entretien reprit.

– Si on ne renonce pas au péché, tout ce qu’Elle a prédit arrivera. D’ailleurs, nous l’avons déjà constaté en partie, et ce n’est que le commencement, un petit commencement. On est bien ici. Le mur de la prière nous entoure, dit Mgr de Bruillard.

Il se leva, reposé et joyeux. La foule s’écarta pour lui permettre de descendre là où Elle avait pleuré. La voûte bleue du ciel semblait remplie de bienveillance et dans le silence général on n’entendait que le bourdonnement des insectes. Mgr de Bruillard prit de l’eau de la source et se sentit tout léger, comme si sa vie n’était qu’un nuage qui flottait un peu avant de se dissoudre dans l’azur. L’assistance était à genoux ; le vent caressait les cheveux et allait se perdre doucement contre les accueillantes parois du Gargas. Aux endroits les plus profonds de la petite combe, quelques pieds d’oiseau avaient pu se maintenir ; partout ailleurs, les fleurs avaient été cueillies et l’herbe foulée. Mgr de Bruillard adressa la parole à la foule rassemblée dans la nouvelle église où beaucoup restait à faire. De la chaire, la foule était comme un abîme où les visages attentifs ressemblaient à de petits points lumineux qui brillaient obstinément.

 

 

 

XXIV. Heure de lumière

 

 

Jean-Baptiste Vianney se réfugiait volontiers à son petit jardin qui était comme un îlot de fleurs au milieu de murs délabrés. Personne ne le dérangeait quand il prenait les rares minutes de repos qu’il s’accordait. L’abbé Raymond avait été appelé à un autre poste. Le jardinet était un réconfort pour l’abbé Vianney où une source de souffrances quand le démon réussissait à s’insinuer, l’air terne comme les murs lépreux ou brillant comme les fleurs éclatantes. On entendait passer les lourdes diligences, chargées des fidèles qui venaient assiéger le confessionnal. Personne ne savait exactement ce qu’on attendait du Saint, mais on attendait tout. On lui attribuait le don de lire dans les cœurs. Il devait bien y avoir quelque faible flamme au milieu de la mauvaise herbe des péchés commis. L’abbé la cherchait, et les pénitents l’observaient pour voir s’il les sondait. Ils lui dévoilaient leurs pensées les plus secrètes et le saint curé y voyait les péchés quotidiens, l’avarice, l’envie, la haine, la débauche, les fautes qui gonflaient les cours comme si la corruption s’en était déjà emparée. Tout le pays le prenait pour un saint et quand les voyageurs arrivaient dans les chaises de poste bondées, Vianney se disait que c’étaient les meilleurs qui venaient lui avouer leurs erreurs, attendant patiemment des heures entières avant de se ruer vers lui qui n’était que chair insipide, comme il disait. En effet, ils forçaient un squelette à aller s’asseoir au confessionnal. Le visage émacié, décharné, qu’ils voyaient les remplissait d’effroi, mais ne les empêchait pas de se presser vers la maison où il se cachait pour prendre hâtivement son pauvre repas quand l’estomac criait par trop famine.

La douce voix se faisait insistante et s’enflait en un cri anxieux quand il parlait du péché. C’était la voix d’un ange habitant un corps agonisant. Ses ouailles se pressaient avidement autour de lui, tout comme les brebis d’un troupeau. Maximin en avait été témoin, et aussi les milliers qui assiégeaient le saint en cette année 1858. Il n’entendait pas bien, mais jamais son ouïe n’avait été aussi mauvaise que lorsque Maximin vint le voir. Jamais l’aveu du mensonge ne l’avait plus blessé ou plus rempli d’effroi. Il continua à bénir les médailles de La Salette, mais le doute le rongeait et le déchirait. Il se rappelait avec frayeur le jour où il avait fui le long de la route, bien que la boue essayât avidement de le retenir. Dans sa jeunesse déjà, il avait fui l’adversaire, et on l’avait trouvé évanoui près d’une haie. Pour la deuxième fois, il tournait en rond, pris dans les entraves rouges, et le vieux grison cheminait à ses côtés comme il le faisait souvent, beaucoup trop souvent, ouvrant la bouche aux magnifiques dents étincelantes, mais son murmure ne prenait pas forme de paroles, le vent emportait ce que proférait la langue rose. Le Mauvais voulait le faire mourir d’épuisement en le précipitant dans une mare d’eau. Le fouet claqua, toujours plus impérieux, et dans la pâleur de l’aube, le saint se retrouva devant sa cabane où la vieille Marthe l’accueillit.

Son ami Gérin était venu. Après une petite collation, il lui lut une lettre de l’abbé Perrin, de Corps, qui exaltait avec enthousiasme les miracles opérés sur la Montagne Sainte. Ce fut une heure de lumière et Vianney remercia son ami avec effusion.

Les pénitents partis, Vianney quitta péniblement l’église. Comme toujours, sa gouvernante lui avait préparé des pommes de terre et était partie. Il fit chauffer un peu de vin. On frappa à la porte, malgré l’heure tardive. C’était un brave jeune abbé qui rappela au saint qu’il avait besoin de quinze cents francs pour la mission populaire que Vianney avait annoncée. Il fallait trouver la somme.

– Il faut attendre, mon jeune ami. Je vous procurerai la somme, dit le saint curé, épuisé, affaissé, naïf comme un enfant.

Un sourire se dessina sur les lèvres exsangues. L’abbé regarda avec affliction le visage où la faim, la souffrance et l’effort presque surhumain avaient creusé de profondes rides.

– Où voulez-vous trouver l’argent, demanda-t-il doucement ? Le mouvement a reçu sa première impulsion ; les gens attendent ; il est impossible de reculer.

Vianney ouvrit les yeux mi-clos. « Attendons encore un peu, mon enfant. Que faire d’autre ? Revenez demain, aujourd’hui je... » dit-il en s’indiquant du doigt tremblant. C’était un pitoyable aveu de faiblesse, la prière de n’en pas trop demander au pauvre corps. Les lèvres se plissèrent ; le sourire disparut, les yeux se dilatèrent et brillèrent comme deux lacs qui reflètent un ciel infiniment lointain. Le jeune abbé s’inclina, déposa un baiser sur la main du vieillard dont l’impuissance lui arracha des larmes et s’enfuit. Longtemps l’abbé Vianney entendit les pas rapides et l’écho des rudes chaussures. Il était tout seul et ne s’étendit pas. Il ne réussit même pas à s’agenouiller. Affaissé, il était comme un petit tertre noir qui se détachait à peine de l’obscurité verdâtre. Les douze coups de minuit résonnèrent dans la nuit. À deux heures de là, il devait être au confessionnal. Le silence régnait dans la rue. Aucune étoile ne scintillait pour le rassurer et lui dire que l’éternité était proche.

« Sainte Vierge de La Salette, Sainte Vierge de La Salette... »

Les heures passèrent, oublieuses du temps, et se perdirent dans le mystère de l’éternité. Les aunes au bord de la sombre rivière baissèrent leurs branches et effleurèrent tristement l’eau ; les maisons se recroquevillèrent pour défendre leur existence. Sur la route grisâtre dont les lacets s’enfonçaient dans les flots de la nuit, des pas résonnèrent sans rythme humain. L’allure était ferme et pourtant flottante. Les collines frissonnèrent. Satan, le négateur, était suivi d’une traînée blanche, issue des sabots qui frappaient l’obscurité. Les feuilles des châtaigniers se laissèrent pendre inertes et fripées, les saules se rapetissèrent dans l’écume lumineuse qui trouait la nuit ; les toits de chaume s’illuminèrent et craquelèrent comme si les étoiles les avaient mis en feu.

L’intrus s’arrêta à la porte du saint et mordit les vieux murs à les faire éclater. Ils exhalèrent un gémissement, car ils avaient été blessés trop souvent déjà. Un rayon de lumière les plongea soudain dans un flamboiement vermeil. La nuit disparut, subjuguée par cette clarté. Les grands arbres reprirent courage et étendirent les bras pour protéger la maison ; la sombre rivière prit un éclat cuivré et caressa les saules pleureurs. Où l’intrus aurait-il pu se cacher ? Il se dissimula dans les arbres près de l’eau rougeâtre. Les animaux s’enfuirent ; les oiseaux prirent leur vol en criant et s’éloignèrent.

Où était la vieille nuit ? Elle s’enfonça dans les fentes de la terre, toujours plus profondément et se perdit dans le feu. Les fleurs qui bordaient la rivière se flétrirent, incapables de fuir.

Personne ne la vit, Elle, Vianney non plus, mais une puissante clarté rose couvrit les murs comme une haie d’églantiers. Les arbres gardèrent le silence, les lézards et les salamandres mouchetées se turent.

Elle avait dû venir, pourtant. Un enfant l’avait vue, peut-être, sans l’entendre ou la reconnaître, car « les lèvres des tout petits chantent ta puissance » (Ps. 8).

Les jeunes dormeurs s’éveillèrent, sourirent ou pleurèrent en balbutiant un appel à leur mère : « Il fait si clair, maman, ne vois-tu pas ? »

Les mères se penchèrent sur leurs petits. « Rendormez-vous, il fait encore nuit. »

Non, la nuit avait disparu, car Elle avait illuminé les cœurs des enfants. Leur étonnement les empêchait de dormir. L’un vit sans doute les souliers blancs entourés de roses, l’autre la robe blanche comme neige, un autre encore la resplendissante couronne de fleurs, car Elle-même n’est-elle pas l’aurore d’un matin qui tarde à venir ?

« J’endure le tourment depuis huit ans », dit la voix triste du saint étendu dans son réduit, la figure cireuse touchant le sol. Il gisait là, les mains étendues, se pressant contre l’obscurité qui couvrait la terre. Les lourdes chaussures se dressaient comme du sombre granit, symboles de la pauvreté, de la faiblesse, de l’humilité, qui marquaient le curé d’Ars. Ils furent inondés de lumière. Les rudes pointes rapiécées se mirent à battre doucement le plancher fendu. Jean-Baptiste Vianney croyait trembler, mais ce n’étaient que ses souliers qui tressaillaient à la vue des pieds légers de l’apparition.

Les oiseaux chantaient depuis longtemps. La nuit redescendit sur le jardinet et les vieux noyers étendirent leurs branches avant de se recueillir. Les salamandres perdirent leur éclat doré ; une faible lueur flotta un moment dans le ciel avant d’être absorbé par une étoile.

Les premières diligences arrivèrent de leur trot lourd, amenant des pécheurs jeunes et vieux qui dormaient. Qu’auraient-ils pu désirer voir ? Le plateau balayé par les rafales ou la route qui montait en noirs lacets ? Quoi encore ? Le vieillard émacié qui sondait les cœurs au confessionnal, les yeux fermés ? Rien ne glace comme le matin, blême comme la mort, qui s’insinue lentement dans les rues. Une odeur de bois humide, de métal, de poussière, et de tertres funèbres flotte dans l’air. Les pénitents resteront à genoux des heures, sans prendre aucune nourriture et prêts – non sans quelque compassion pour leur pauvre personne – à ouvrir leur cœur au saint d’Ars. Il ne verra pas toujours tout, car souvent les impatients insisteront pour prendre leur tour. On craint quelque peu de s’engager dans la rue aux maisons délabrées dont les murs ont des plaies béantes. À l’église, on se laisse tomber sur les profonds bancs de chêne comme si on glissait dans le cercueil. Il faut calmer l’agitation qui fait battre le cœur. « Allons, allons, se dit-on d’une voix qu’on veut persuasive, je n’ai pas tué, je n’ai pas volé, je n’ai pas fait de mal au prochain. » Enfin, on jette un regard à travers le treillis et on voit le frêle visage du saint, aux joues caverneuses, aux tempes argentées. Voici qu’il ouvre les yeux et on comprend qu’on a péché. On était venu assez indolemment ; on avait commis bien des négligences ou de graves omissions. Le vieux saint va droit au but et vous fait voir votre honte. Quel chemin tu as suivi jusqu’à présent, enfant de Dieu !

Les bancs et les petites chaises de paille tressaillent, car les pécheurs sanglotent et pleurent d’un doux repentir.

Pourquoi le saint ne donne-t-il pas lui-même le pain de vie ? Il y faut le ministère d’un autre prêtre, car le saint est prisonnier de son confessionnal vermoulu. L’intervalle d’une seconde, pendant qu’il se tourne vers un autre pénitent, il soupire : « Ils se gavent et s’engraissent de ce qu’ils appellent “la réalité” ; ils sont solitaires et ne se donnent pas ; l’avarice leur dessèche l’âme et la haine les nourrit ; l’ambition les envoûte, la gourmandise leur gonfle le cœur ; ils deviennent la proie du séducteur diabolique et ressemblent à de grosses larves blanches. »

Ils se ressemblent tous, ces pécheurs de tous les jours qui n’ont aucun crime à se reprocher. Les relents du mal poursuivent le saint quand il quitte péniblement le confessionnal.

L’église était vide, mais chaudement éclairée par le soleil. Dans un coin, entre la sacristie et un pilier, Jean-Baptiste Vianney se reposa un moment, sortit son vieux mouchoir et s’épongea le front. À quoi bon rentrer ? Le jeune confrère allait arriver pour lui rappeler qu’il fallait trouver les mille cinq cents francs dont il avait besoin pour la mission populaire. Comment se les procurer ? Il n’y avait pas bien longtemps que les riches propriétaires des environs lui avaient donné de l’argent.

Réflexion faite, le saint sortit lentement de l’église, espérant atteindre son jardin sans être vu. Il y réussit et se réfugia dans un coin.

Il ne sut pas comment cela s’était fait. S’il s’en était douté, ses vieilles jambes tremblantes l’auraient à peine porté : une lueur jaune brillait au coin de l’âtre, mais il n’y avait aucune flamme, c’étaient des pièces d’or, pour plus de mille francs. Lorsqu’il les aperçut, il n’eut pas le temps de s’étonner. À peine put-il s’agenouiller devant les pièces qui brillaient dans la cendre que le jeune abbé de la veille arriva. Vianney essuya les pièces. L’abbé se passa la main dans les cheveux blonds comme des épis.

– Ah ! vous avez réussi bien vite. Un généreux donateur, sans doute ?

– Voici. Ne posez pas de questions.

– Et le reste ?

Vianney ne répondit pas. Il ne voyait plus le jeune prêtre. Il passa à côté de lui, descendit l’escalier, traversa le jardin et alla retrouver le coin où il s’était réfugié.

« Credo ! Je crois, Notre-Dame de La Salette. »

 

 

 

XXV. Maximin à Rome

 

 

Lettre de Vianney à son ami, l’abbé Gérin.

 

Ce douze octobre 1858.        

 

J’ai bien des choses à vous dire de Notre-Dame de La Salette. Je ne saurais vous exprimer par quelles angoisses, par quels tourments mon âme a passé à ce sujet. J’ai souffert au-delà de tout ce qu’on peut dire. Pour vous en donner une idée, imaginez-vous un homme dans un désert, au milieu d’un affreux tourbillon de sable et de poussière, ne sachant de quel côté se tourner... Maintenant, il ne me serait plus possible de ne pas croire à La Salette. J’ai demandé des signes pour croire à La Salette et je les ai obtenus. On peut et on doit croire à La Salette... Que le ciel est près de nous ! Je ne peux pas vous dire par écrit tout ce qui a dissipé mes doutes ; je vous en ferai part oralement.

J.-B. Vianney.

 

Maximin aussi écrivit que le malentendu lui avait rendu la vie amère. L’abbé Gérin sourit un peu, car il ne pouvait imaginer que son vif-argent, comme il appelait Maximin, pût se laisser abattre par quoi que ce fût. Oui, sans doute, il ne pouvait se fixer nulle part. En ce moment, il était au Séminaire de Dax où il faisait ses études depuis deux ans, mais il semblait que sa vie agitée ne connaissait qu’un repos passager. Il restait très attaché à Mère Sainte-Thècle de la Providence, qui avait une sollicitude maternelle pour lui. Il lui écrivit qu’avec l’approbation de ses supérieurs il avait décidé de renoncer à prendre la soutane. Ainsi, Maximin alla à Paris où il fut très solitaire. Il aurait pu trouver des amis, mais il préférait la fraîcheur matinale de la rue et les églises à tout. Le viatique qu’il avait reçu d’un généreux bienfaiteur fut vite épuisé. Maximin se retrouva comme dans son enfance, réduit à se nourrir jour pour jour de pain et de fromage. Le grand garçon aux joues rouges vécut dans la solitude de la grande ville ; Paris fut pour lui un vaste paysage où les rues représentaient des défilés et les maisons des pics abrupts. Il traversait lentement les gorges, quittait le recueillement des églises pour aller trouver les îlots de soleil. Les jeunes filles lui adressaient un sourire ; il le leur rendait avec l’innocence d’un enfant, et elles ne laissaient pas plus de traces dans son souvenir que les poissons du fond de la mer qu’il avait vus un jour dans un aquarium. Un mur le séparait d’elles. Oui, les jeunes Parisiennes étaient bien loin de sa pensée. Elles passaient, légères, comme des bergeronnettes qui vont en sautillant d’une pierre à l’autre. Leur figure ne brillait pas. Des yeux noirs comme la nuit et limpides comme l’eau de roche lui lançaient un éclair. Il achetait des livres, les déposait en soupirant et se prenait la tête dans les mains avant de retourner dans les rues. Il n’apprit jamais à les distinguer ; il ne connaissait que les jardins et les places où il y avait des arbres. Personne n’était plus étranger que lui dans la vaste ville, mais quand il entrait dans une église, le charme du pays natal l’enveloppait, car il l’y retrouvait, Elle, sa Belle Dame. Il restait longtemps à genoux, le grand et fort Maximin. Il trouvait le repos, recevait le pain consacré à l’autel et redevenait léger comme la flèche qui fend l’air.

Certaines églises avaient été saccagées. On avait mis des croix de bois aux portails. Elles pouvaient attendre. Maximin inclinait la tête comme pour les réconforter d’un geste amical, d’une naïve candeur. Il allait et venait à leur douce ombre, s’appuyait à leurs murs décrépits et mangeait le pain qu’il avait toujours dans sa poche, gonflée comme le sac d’autrefois. Ses épaules étaient trop larges pour le vêtement qu’il portait – on le lui avait donné – le pantalon étroit et élimé. Les passants se retournaient vers l’étranger qui allait là, de son lent pas de campagnard, la tête inclinée vers l’épaule gauche comme pour découvrir ce qui se passait dans le ciel lointain. Le morceau de pain débordait de la poche ; le col de la chemise était négligemment fermé, les cheveux bruns paraissaient aussi rebelles qu’autrefois. De temps à autre, il sortait de Paris pour monter sur une verte colline et redevenait simple comme un enfant, car, pour lui, le monticule était le Mont Planeau. Il le gravissait lentement, en priant ; les larmes coulaient sur ses joues. Tout était d’un calme serein ; les oiseaux chantaient, le vent bruissait dans les feuilles et il y avait de l’herbe fanée. Il cueillait des fleurs tout en priant avec ferveur. Au loin, les nuages blancs ressemblaient à la neige de l’Obiou et la brise lui rappelait le vent qui caressait les versants du Gargas. « Tends l’oreille, Maximin, la claire source jaillit du gazon ! » Il enfouissait la tête dans l’herbe, pleurait et demeurait longtemps sur la colline. Les yeux encore remplis de larmes, il prenait un morceau de pain.

Il était à Paris et il n’avait plus que dix francs en poche. Les hautes maisons ne se penchaient plus familièrement sur lui. Hostiles, elles refusaient de reconnaître le garçon qui n’avait pas appris à grandir à leur ombre. Maximin Giraud avait près de trente ans, mais sa mentalité était restée celle d’un enfant de quinze ans. Un jour il rencontra par hasard un ami qui faisait ses études de médecine. Peu de temps après, Maximin se plongea dans les mêmes études dans l’intention de se consacrer aux Missions en terre païenne. On l’aida, mais finalement, il préféra entrer au service de l’hospice impérial du Vésinet. Il écrivit à Mère Sainte-Thècle qu’il lui semblait qu’on lui remplissait la tête de foin. La bonne religieuse l’aiguillonna tant et si bien qu’il reprit péniblement ses études au collège de Tonnerre. Il n’y tint pas longtemps et s’enfuit à Rome, après un crochet par Venise. Les portes des magnifiques églises s’ouvrirent et la splendeur l’éblouit. Il entra chez les zouaves pontificaux où personne ne se douta qu’il était ce Maximin Giraud qui avait vu la Sainte Vierge dans les montagnes du Dauphiné. Il ne voulait pas révéler son identité. Le Cardinal Villecourt lui procura les moyens nécessaires pour s’engager.

Un ami d’autrefois le reconnaît, Henri de Kerguenec. Il est frappé par la piété naïve qui rayonne du brave visage enfantin, un jour que Maximin est agenouillé devant l’autel de la Sainte Vierge. Après une revue sur la Place Frascati, Kerguenec tire Maximin par la manche. « Hé, Giraud, tu as des plis aux guêtres. N’as-tu pas été l’élève de l’abbé Gassiat à Dax ? Ah ! Monsieur Troussure, notre commandant, est plus sévère que l’abbé Gassiat. Tu es bien Giraud, celui qui, en 1846... » Maximin rougit et se détache. « Tu comprends, je ne veux pas être reconnu. Mon bienfaiteur désire qu’on ne sache pas qui je suis. J’ai été à Paris, puis en Italie septentrionale. Je me suis rappelé le Cardinal Villecourt et me voici ici. »

– Tu as beaucoup grandi.

– Oui, répondit Maximin en riant. Quelquefois, j’ai un appétit féroce ; je suis fort comme un bœuf, mais guère plus intelligent que cet animal.

Il raconta sa vie de nomade et tout ce qu’il avait entrepris sans jamais le mener à terme.

– Qu’importe. Tu l’as vue, Elle. Cela ne te suffit-il pas ?

La belle parole !

Rome brillait et les roses de ses jardins charmèrent Maximin. Elles étaient de toutes les couleurs, rouges, pourprées, blanches, jaunes, lilas, sauf bleues. Et il y avait des collines arrondies où les fleurs mettaient leur éclat dans l’herbe fraîche. Rome ne put pas le retenir. Un médecin qui l’examina constata fort à propos que le cœur ne fonctionnait pas très régulièrement. Pris de nostalgie pour la France, Maximin quitta l’Italie.

 

 

 

XXVI. Nostalgique errance

 

 

Mélanie avait quitté Darlington depuis longtemps. À Marseille, elle était entrée dans une Congrégation. Que cherchaient-ils, les deux errants sans repos ? L’agitation qui régnait à leur montagne les avait-elle chassés ? Ne trouvaient-ils aucune demeure stable nulle part ? Plongés dans des rêves singuliers, ils cherchaient une trace, mais le rêve s’évanouissait ; après un tâtonnement initial, les deux reprenaient la fuite ; le Mont Planeau restait bien lointain et le reste du monde leur était fermé. Peut-être cherchaient-ils à revivre la journée unique et se refusaient-ils à comprendre qu’elle avait été un éclair fugitif qui était retombé dans l’éternité. Ils erraient d’un endroit à l’autre, sans jamais retrouver leur montagne ni les versants du Gargas ou les pentes abruptes du Valjouffrey et ses redoutables parois. Les chaumes dorés n’éclairaient plus le crépuscule du soir ; le calme n’était plus interrompu par les sonnailles des bêtes qui avaient hâte de retrouver l’abri de la nuit.

Ils pensaient toujours à la Sézia qu’Elle avait traversée, à la petite prairie parsemée de colchiques et à la lueur éblouissante. Tout les poussait à remonter là-haut pour revoir le beau visage, au calme endroit bénit qui seul promettait le repos. Comment oublier le Message ? « Faites-le passer à tout mon peuple. »

Où allez-vous, Mélanie et Maximin ? Vous êtes hantés par l’endroit, la petite combe, la Sézia et les montagnes au flanc imposant et pleines de mystère. Même quand la neige recouvre le Dauphiné, on travaille là-haut. L’hiver ne dure pas longtemps et les pèlerins arrivent quand le Collet a encore de grandes taches de neige.

Mélanie allait parfois contempler le port de Marseille. L’étranger lointain ne l’attirait pas et elle ne s’enracinait pas dans la grande ville. Son regard passait sur la mer grise comme si elle pensait à la traverser. Elle était toujours réservée et faisait son devoir. Beaucoup vinrent dire à la « petite fille de la Sainte Vierge » qu’elle était une mystique et qu’elle avait eu des visions même avant que la Mère de Dieu lui apparût. Elle subissait des flots de paroles banales qui l’effrayaient et y répondait par un oui ou un non laconique. Quoi de plus simple que de les intervertir ? Mélanie mettait alors la main au front, se levait avec sa rudesse d’autrefois et s’enfuyait. Marie des Brulais lui écrivit pour lui dire qu’on entendait certaines choses étranges, mais qu’elle savait bien que Mélanie ne les avait jamais dites. « J’ai soigneusement noté ce que vous et Maximin vous avez dit, et maintenant il y a des gens qui semblent déformer vos paroles. Chère Marie de la Croix, ne voulez-vous pas revenir ? »

Comment n’eût-elle pas été troublée, la naïve enfant des montagnes, la petite rêveuse qui serait volontiers restée auprès de ses bêtes à l’étable et qui donnait des réponses bourrues quand on l’enveloppait de paroles doucereuses ? Elle redoutait les nombreuses visites et les dévotes qui s’appliquaient à lui arracher l’âme du corps. Dans la solitude absolue, elle entendait encore l’agitation, les exclamations exaltées de celles qui la tourmentaient.

– Oh ! Mélanie, voyante privilégiée de Dieu, souffrez que je touche le bord de votre vêtement.

– Mélanie vénérée, avec quelle grâce légère vous avez dû passer dans la prairie, papillon de Dieu.

– Chère enfant, me permettez-vous de vous ravir une mèche de cheveux ?

Une dame de Lyon eut des convulsions, perdit son chapeau et on eut bien du mal à calmer la personne sensible.

– Notre-Dame de La Salette a dû être ravissante. Des pieds menus dans de tout petits, petits souliers blancs, murmura une autre.

La petite montagnarde subissait les épanchements éperdus, mais elle était profondément troublée. En désespoir de cause, elle prenait la fuite et se cachait. Mademoiselle des Brulais était loin, elle qui avait si bien servi la vérité en écrivant ses deux livres : L’Écho de la Sainte Montagne et Suite de l’Écho. Mélanie n’était pas de taille à affronter le monde. On l’enveloppait, on la flattait, on la prenait dans un filet trompeur. Il était si facile de lui prêter des paroles qu’elle n’avait jamais prononcées et de lui attribuer des sentiments qu’elle n’avait jamais eus. Maximin décourageait les importuns par son impudence, mais Mélanie fut souvent leur proie. Elle ne retourna pas au pays et resta loin du Mont Planeau.

Maximin y revint. À trente-et-un ans, il avait gardé ses allures d’enfant et le cœur jeune. Il se précipita avec effusion vers Mère Sainte-Thècle et la renversa presque. Le petit parloir parut rempli de son énorme personne et de son grand chapeau. « Me voici, cria-t-il tout rayonnant. Je n’ai réussi à rien. »

– Il paraît que tu es dans un commerce de liqueurs ?

– Oui, j’en suis là. Je n’ai pas pu continuer à servir le Saint-Père.

– Pourquoi ?

– Parce que je souffre du cœur, dit-il en mettant la main à la poitrine.

– Ah ! il faut te surveiller.

– Mère Sainte-Thècle, vous savez bien que je ne tiens pas à vivre. Je n’aurai jamais beaucoup d’esprit et ma mission est remplie.

– Il faut t’abandonner à Dieu.

– Oui, et à la Sainte Vierge Marie.

– C’est cela.

– Mère Sainte-Thècle, avez-vous des nouvelles de Mélanie ? Elle ne m’écrit pas. Elle a certainement une grande nostalgie. Il y a beaucoup de bruit là-haut sur la montagne. Il faudra sans doute encore longtemps avant que les constructions soient achevées.

– Oui, cela durera longtemps. Je n’en verrai pas la fin.

– Moi non plus, dit Maximin.

– Mais, mon enfant...

– Que ferais-je d’ailleurs, dit-il en riant ? Vendre la liqueur, la Salinette ? Et la goûter pour m’assurer qu’elle n’est ni trop forte, ni trop faible ? Je ne supporte pas même un verre de vin, – à la différence de mon père. Mais mon père m’a cru, dit-il avec une fierté enfantine, bien qu’il ait commencé par m’administrer une volée. Le rappel de l’histoire du Coin l’avait fait réfléchir.

Maximin travailla aussi comme maçon. On le taquinait volontiers en lui parlant de jeunes filles, bien qu’on n’en vît jamais une à ses côtés.

– Pourquoi ferais-je attention aux jeunes filles, disait-il avec animation ? Elles ne me plaisent pas ; elles sont trop fluettes ou déformées, ont le nez trop long ou trop court et la figure couleur de l’argile qui a brûlé trop longtemps.

– Comment les voudrais-tu, lui demandait-on ?

– Différentes, répondait-il doucement.

– Et Marie ? Elle ne s’est jamais mariée.

– Elle a bien fait.

– Peut-être t’attend-elle toujours, demandèrent-ils en riant.

– Oh ! non, dit-il, prenant la remarque au sérieux. Elle sait bien que non.

– Eh ! Giraud, tu as été à Paris. Aucune ne t’a plu là-bas ?

– Non, ni là ni nulle part ailleurs, répondit-il en souriant.

– Tu étais dans une grande maison, chez ton bienfaiteur ?

– Oui.

– Es-tu parti de ton plein gré ?

– Oui, je voulais revenir ici, répondit-il en indiquant le Mont Planeau.

– Il paraît que tu n’y es pas remonté ?

– Non.

Maximin retourna à son métier de liquoriste. À la boutique, personne ne lui demandait rien et il savait tenir les gens à l’écart. « Vous cherchez Maximin ? Il est au septième ciel, disait-il. – Et Mélanie ? – Elle a disparu dans le vaste monde. »

De son soupirail, il voyait les roues des diligences et les pieds des pèlerins. Il ne pouvait apercevoir ni les visages ni les bannières, mais il entendait les chants qui s’étiraient comme les brumes de la montagne. Là-haut, le brouillard enveloppait tout, ce brouillard léger à la délicate teinte blanche ou grise. Le bruit des marteaux cessait ; les pierres tombaient sur l’étroite route qui se frayait un passage entre le Gargas et le Mont Planeau. Les troupeaux paissaient-ils encore sur les hauteurs, les bêtes à la robe rouge, noire ou grisâtre ? Loulou ne les mordillerait plus aux pattes pour les rassembler. Souvent Maximin passait devant la chaumière des Calvat et montait un sentier abrupt bordé de noisetiers et de haies qui le dérobaient à la vue. L’Obiou avait son éclat bleuté ; l’herbe couvrait ses pentes. Il parut moins rude à Maximin. La montagne lui parut moins familière que dans son enfance. Et les clous de ses chaussures brillaient-ils encore comme lorsqu’il courait derrière le troupeau ? Obiou, toi qui as tout vu, l’as-tu vue, Elle aussi ? À cette distance, Elle n’était que splendeur rayonnante, comme c’était la réalité. Le sommet de l’Obiou se dresse avec une majesté royale. Plus élevé que le Planeau, il regarde le Collet, les croix, les bannières, les pèlerins. Pendant quarante-quatre ans – qu’est-ce pour lui ? – on fera sauter des rochers et on élèvera des murs, mais le calme régnera aux premiers jours du printemps, quand il y aura encore de la neige granuleuse, et à la tombée des feuilles, quand monte l’écume grise du brouillard. Rien n’échappe au regard de l’Obiou. Il reconnaît Mélanie qui gravit le Planeau à l’âge de soixante-et-onze ans, pour déposer des couronnes sur la tombe de maman Caron et d’autres défunts.

Part-elle une fois de plus, Mélanie, la timide, dont les yeux ont gardé leur éclat ? L’Obiou s’enveloppe de son resplendissant manteau de satin et la suit du regard aussi longtemps qu’il le peut, quand elle quitte Corps. La diligence brimbalante l’emmène à Altamura, en Italie. Le vent vient-il dire au géant qu’elle y meurt deux ans plus tard ? Que lui importent quelques dizaines d’années ? Au cours des siècles, il perd quelques pierres de sa couronne comme d’autres rois sont dépouillés de leur diadème. Les blancs avions passent au-dessus de lui, avides de combats. La France saigne des blessures que la guerre lui a infligées.

Que signifient cent ans pour l’Obiou ? On ouvrit la tombe de Mélanie et on trouva son corps intact.

 

 

 

XXVII. « Mon cœur est prêt »

 

 

La- neige tomba en abondance l’hiver de 1875. Elle se collait aux petites maisons roses, jaunes et vertes et s’enflait orgueilleusement comme si elle voulait imiter la montagne. Les diligences de Gap et de Grenoble étaient presque vides. Comment les missionnaires avaient-ils passé la mauvaise saison ? Seul, l’Obiou aurait pu le dire, lui qui les entendait chanter : Tota pulchra es, Maria, et macula originalis non est in te. Vous êtes toute belle, ô Marie, et la tâche originelle n’est pas en vous.

Personne ne vint troubler la solitude du Mont Planeau souvent entouré de sombres brouillards. Les corneilles volaient autour de lui, se posaient sur les saillies des rochers et sur les petites statues de Maximin et de Mélanie et avaient même la témérité de se percher sur la haute coiffe de la Sainte Vierge. Depuis longtemps, le vent avait fait disparaître la neige des statues de grandeur naturelle. Il y avait un sentier foulé, œuvre des missionnaires.

Maximin avait dépassé Corps et levait les yeux mi-clos vers la montagne. Le soleil inondait le Planeau et dorait les versants. Le jeune homme s’était arrêté. Le moment était propice, car personne ne se risquait à gravir la montagne. Il rencontra Marie. « Aurais-tu l’intention de monter là-haut, lui demanda-t-elle ? On me dit que tu es souffrant. »

– Il faut que j’y aille. Ne le sais-tu pas ? Personne ne me verra. Je prendrai un chemin détourné.

– Je t’accompagnerai jusqu’à La Salette, que tu le veuilles ou non.

– Je ne m’y oppose pas, dit-il en riant.

Marie se passa la main sur la figure. « Tu veux sans doute faire visite au petit Mémin de bronze, dit-elle avec un sourire. Il tient son chapeau gentiment à la main.

Le visage de Maximin s’éclaira.

– On te reconnaît un peu. Mais as-tu jamais eu l’air aussi pieux ?

– Je ne le crois pas.

– Et la coiffe de Mélanie a de beaux plis. Autrefois, elle était toujours fripée.

– Que m’importe la coiffe de Mélanie, grommela-t-il.

– Je t’entends souffler. Comment arriveras-tu là-haut ?

– J’y réussirai bien.

– Je voudrais bien en savoir autant que toi.

– Moi ? Mais je n’ai réussi à rien, dit Maximin en levant les bras.

La réflexion l’amusait.

– J’ai voulu entrer dans les Ordres, faire des études de médecine, jouer au soldat, mais je suis trop borné.

– Tu es comme toujours, dit-elle en dissimulant son embarras. Tu as gardé ta figure d’enfant.

– Parce que je n’ai rien compris au monde, dit-il avec un bon sourire. Tout glissait.

– Tu as été alité une semaine ?

– Oui, et j’ai dû avaler des mixtures amères. Je voudrais que mon cœur reste là-haut quand je serai mort.

– Rien que ton cœur ? Pourquoi penserais-tu à mourir ?

– J’y pense souvent. Qu’ai-je encore à faire ? J’ai dit tout ce qui m’avait été ordonné. Laissons d’autres construire des maisons et fabriquer de la liqueur.

Elle ne savait pas s’il parlait sérieusement. Il était ébouriffé comme toujours et ses yeux brillaient gaiement. Il entrouvrit les lèvres charnues et poussa un caillou de la pointe du pied. « Tu resteras toujours enfant », dit-elle avec indulgence.

– Et pourquoi pas, demanda-t-il avec impatience, en continuant son jeu, je m’ennuierais.

Il s’arrêta soudain, ôta son chapeau et le fit tourner dans ses mains, les yeux fixés au loin. « Tu sais bien que j’avais gardé mon chapeau lorsque je La vis. Je me demande souvent si elle me le reprochera ? »

Les deux restèrent longtemps silencieux. Bientôt, ils arrivèrent à La Salette.

– La rose s’évapora en l’air, dit brusquement Marie.

– Oui, elle fondit.

Ils s’arrêtèrent au cimetière. « Je n’ai pas de fleurs pour les tombes, dit Maximin. J’en ai connu beaucoup de ceux qui sont là. »

Il poursuivit son chemin, seul, en s’arrêtant souvent pour reprendre son souffle. Aux Ablandins, il rencontra Jacques en train de réparer un timon. « Tu montes là-haut ? Tu y seras le premier. »

Maximin ne s’attarda pas. Il décida de prendre l’ancien sentier qu’on voyait par-ci par-là dans la neige. Les anémones sortaient et les crocus que la neige avait écrasés, car il y avait eu d’abondantes chutes. L’Obiou et le Planeau se regardaient, l’Obiou recouvert d’un manteau mauve, le Planeau couvert d’une neige terne et d’herbe jaunâtre. Il avait l’air bon enfant et son manteau de neige était percé par endroits. Il ne pouvait pas se faire plus petit pour rendre l’ascension plus facile à Maximin. L’herbe craquait au soleil et les filets d’eau limpide glissaient paresseusement vers la vallée. Maximin dut faire halte, se pressa les mains contre la poitrine et se cambra de son mieux. Les choucas se laissaient tomber des airs et semblaient vouloir aller se poser sur la mousse pourrie des toits de chaume de Dorcières, tout en bas. Leur plumage brillait au soleil.

La montagne tressaillait-elle ou berçait-elle Maximin ? Les vallées semblèrent s’enchevêtrer. Les Ablandins surgirent comme des paillettes dorées éparpillées sur les semailles d’hiver. Les forêts se détachèrent et leur fraîche verdure vint caresser les joues de Maximin ; les abîmes au fond rougeâtre s’approchèrent comme pour s’emparer de lui.

Il se leva pour combattre le vertige et se secoua. Il pensa à son chien et sourit en s’essuyant la sueur qui lui couvrait la figure comme une rosée printanière. Loulou s’ébrouait ainsi. Comme stupéfié, Maximin rampa pour atteindre le sommet du versant. La neige était dure et égale, des fleurs apparaissaient dans l’herbe et leurs feuilles avaient la douceur du corps animal. L’air était rempli d’humidité et d’une odeur de métal. Un nouveau sentier contournait le Planeau. Maximin fut heureux de le découvrir, car il pouvait, grâce à lui, atteindre, sans être vu des missionnaires, la petite combe où coulait la source. Il avait les mains rouges et était trempé jusqu’aux genoux. Il lui semblait que la montagne le secouait toujours. Il s’arrêta quelques instants, car le cœur lui battait très irrégulièrement ; il avait l’impression de se fondre avec la terre, d’être porté par l’azur qui l’enveloppait et de flotter sur l’abîme sans fond, tandis que des îlots roses se dirigeaient vers lui et l’éblouissaient tellement de leur éclat qu’il dut fermer les yeux.

L’accès de faiblesse passé, il continua sa route dans la neige molle et arriva à l’endroit où il avait traversé la Sézia. Il réussit à glisser dans le petit creux. Son chapeau s’envola. Les petits sentiers étaient encore couverts de neige dorée par le soleil de midi.

La source babillait doucement. Il fallait se pencher pour entendre sa voix. Maximin regarda avec amusement les statues de bronze, éclata de rire et se tourna vers le petit Mémin qui avait les cheveux si bien lissés et vers Mélanie, douce comme elle ne l’avait jamais été, au bonnet admirablement plissé. Il s’agenouilla lentement, eut honte d’avoir montré tant d’irrévérence et se cacha la figure dans les mains, n’osant pas se retourner de peur d’éclater d’un rire inconvenant. Il prit un peu d’eau, fit le signe de la croix et resta longtemps à genoux, perdu dans sa prière. Sa figure avait perdu la pâleur cireuse ; elle s’épanouissait comme une rose aux rayons du soleil qui faisait fondre la neige. Un doux zéphyr venait du Col des Baisses, lui agitait les cheveux et lui caressait les paupières closes. Les versants du Gargas étaient tout blancs, sauf là où les rochers jetaient leur ombre brune.

Maximin descendit le sentier, se laissant souvent glisser le long du versant. Rien ne lui paraissait plus facile à porter que ce corps qu’il dirigeait des bras étendus. La montagne aussi lui parut vaporeuse dans sa douce lumière d’un fin gris argenté. La terre le portait et son sommet touchait au ciel.

Il traversa la forêt d’un pas alerte, comme si le voyage ne l’avait pas épuisé. Le crépuscule s’annonçait ; les derniers rayons de soleil doraient le paysage et même la vieille échelle semblait sommeiller lorsqu’il monta dans son grenier. La vie militaire lui avait appris à bien faire son lit et il lui suffit de soulever un coin de la couverture pour s’y glisser. Il ne ressentait aucune douleur. Le cœur battait faiblement. Les bras sous la tête, il songea à la journée qui venait de s’écouler, refaisant le chemin dans la neige dure, traversant l’herbe fanée pour arriver au sommet du Planeau avec la légèreté de l’oiseau. Son petit chien courait çà et là comme une petite flamme. « Ici, ici, Loulou ! » voulut-il crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche. D’innombrables flammes couvraient la prairie maintenant ; la chèvre noire traversa le Collet et se mit à monter. Maximin pensait qu’il devait la suivre, car il n’avait jamais escaladé les rochers d’où on pouvait voir le Valjouffrey. Il lui sembla s’envoler vers la voûte bleue, sans effort, touchant à peine du pied l’herbe de l’année précédente.

Il se réveilla en sueur. La couverture lui parut trop lourde. Il haleta et toussa. Non, il n’était pas sur le gazon, mais au lit. Il étendit la main, croyant voir un éclatant tapis de verdure et entendre le bruit des cailloux que tout torrent charrie. Il regarda avec étonnement autour de lui, croyant entendre des appels au secours. Ou serait-ce moi qui appelle, se demanda-t-il ? Soudain, sa chambrette se remplit ; on lui fit signe, le doigt sur la bouche, de ne pas prononcer un mot. On lui souleva la tête et les assistants lui parurent étrangement grands, surtout Mère Sainte-Thècle. Il lui adressa un sourire ; elle s’écarta pour faire place à l’abbé Mélin.

Une grande clarté presque mystérieuse se fit dans l’esprit de Maximin. Il essaya de se soulever et joignit les mains. « Le Bon Dieu que je vais recevoir et qui me jugera m’est témoin que j’ai toujours dit ce que j’ai vu et entendu sur la montagne de La Salette. »

« Paratum cor meum, paratum cor meum, – mon cœur est prêt. »

Il retomba, poussant le dernier soupir et étendant la main. Ses doigts voulaient-ils saisir la rose, comme naguère ? Put-il la retenir et l’empêcher de s’évaporer ?

 

 

 

Alma HOLGERSEN, Le chant de La Salette,

Éditions Salvator, 1960.

 

Traduit par l’abbé René Virrion.

 

 

 

 

 

 

 

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