Les visions de Lucia

 

 

par

 

 

Arsène HOUSSAYE

 

 

 

 

I

 

Adieu ! Lucia. N’oublie pas la légende du bien et du mal.

C’était la vicomtesse d’Harcours qui parlait ainsi à sa fille.

Lucia, toute éplorée, les cheveux épars, étouffant ses sanglots, soulevait la mourante dans ses bras. « Ma mère, ma mère, je ne veux pas que tu meures. » Mais la mort était là qui prit la mère et toucha l’enfant.

Lucia avait quinze ans. On l’avait appelée du couvent sur l’ordre de la comtesse qui ne voulait pas mourir sans revoir une dernière fois cette adorable figure de vierge, détachée des fresques de l’Ange de Fiesole.

Elles n’étaient plus que deux au monde, la mère et la fille. La mère retourna à Dieu, la fille retourna au couvent. Le château d’Harcours, cette belle ruine solitaire de l’Orléanais, ne fut plus hanté que par les chouettes.

Pourquoi la mère mourait-elle si jeune et pourquoi parlait-elle de la légende du bien et du mal ? On disait là-bas que son mari s’était tué à ses pieds par jalousie et qu’il se vengeait au delà du tombeau. On disait aussi que sa vengeance frapperait Lucia qui portait son nom, mais qui n’était pas sa fille.

Jusqu’à dix-sept ans, Lucia, toute en Dieu, ne pensa qu’à revêtir la sombre robe des carmélites ; mais, tout d’un coup, il y eut un réveil dans cette jeune fille. C’est que ce jour-là elle se vit belle dans son miroir. Il lui sembla qu’elle était appelée, elle aussi, aux joies de la vie.

Elle avait une tante à Paris, une mondaine prodigue, qui comptait déjà sur la fortune de la carmélite pour doter ses filles ; aussi ne fut-elle pas peu surprise d’apprendre que sa nièce était retournée au château d’Harcours.

Elle lui écrivit et lui représenta qu’elle était bien jeune pour habiter une pareille solitude. Mais la jeune Lucia répondit que cette solitude lui était douce pour vivre dans le souvenir de son père tué à la bataille d’Orléans, et de sa mère morte en pleurant son père ; ces deux souvenirs seraient sa sauvegarde.

C’était au temps des vacances, la tante emmena ses filles au château pour revoir de près cette jeune folle qui voulait vivre de la vie et non s’enterrer vivante. Lucia fut charmante pour sa tante et ses cousines.

– Vous n’y perdrez rien, leur dit-elle gentiment, j’avais dit que ma dot serait partagée par mes deux cousines. Nous ferons trois parts, au lieu d’en faire deux, et d’ailleurs, qui sait si je me marierai jamais, car je me sens bien sauvage.

En effet, Lucia aimait les bois, les ravins, les chutes d’eau. Il ne se passait pas de jour qu’elle ne songeât à retourner au couvent ; la gaieté babillarde de sa tante et de ses cousines l’irritait jusqu’aux larmes, quoiqu’elle les aimât toutes les trois. Elle aspirait au temps où elle se retrouverait seule. En attendant, la mode avait ses grandes entrées au château ; Lucia était métamorphosée en Parisienne, tandis que tout un ameublement Louis XVI panaché de japonisme transformait les salons, la salle à manger et les chambres habitables. On pouvait se permettre quelques folies sur l’inspiration de la tante, car la fortune de Lucia lui donnait cent cinquante mille livres de rente.

Après un mois de séjour au château, où on ne recevait que trois ou quatre familles provinciales, oubliées et embéguinées, la tante et les cousines reprirent la route de Paris à toute vapeur, quelque peu surprises de voir que la châtelaine ne voulait pas être du voyage. Que ferait-elle là, seule pendant tout un hiver, avec une gouvernante revêche et des serviteurs qui semblaient des fantômes, tant Lucia leur avait imprimé par sa dignité silencieuse le caractère de la solitude ?

– Enfin nous respectons ta volonté, lui dit la tante, en l’embrassant, tu vas mourir d’ennuis, tu es bien heureuse que je t’aie abonnée à la Vie parisienne, et à l’Art de la Mode.

– Oh ! ma tante, je ne lirai pas de journaux.

Lucia savoura pendant quelques jours le plaisir d’être seule ; elle alla plus souvent au cimetière, elle ne manqua pas la messe un seul jour.

Elle poursuivait ses rêveries dans les sentiers perdus du parc, s’égarant jusque dans les bois voisins. Le soir, elle lisait beaucoup ; ses romans, c’était la vie des Saintes ; elle regrettait de ne pouvoir, à son tour, marquer une légende dans l’histoire chrétienne.

Elle avait pourtant des aspirations mondaines. Le matin, devant sa psyché, elle ne pouvait s’empêcher de sourire à sa beauté, comme on sourit au ciel, aux lys et aux roses, comme on sourit à la chanson et à la mélodie. Ce n’était pas la beauté rayonnante des filles d’Ève : ce n’était que la vision de la beauté. Je ne sais quoi d’idéal et de divin ; mais comme l’âme illuminait la figure, les grands yeux bleus sous les cils noirs avaient une éloquence extrahumaine.

La gouvernante eut peur un jour de la voir suivre bientôt sa mère ; sans lui rien dire, elle la mit à un régime tonique ; comme elle était en pleine sève, elle reprit plus fortement racine ; ses pâleurs se colorèrent gaiement ; la grâce succéda à la délicatesse ; ses bras en fuseaux s’arrondirent ; ses seins effacés soulevèrent sa robe. Ce fut une demi-métamorphose, grâce aux gelées de gibier et au vin de Château-Yquem, sans que Lucia s’aperçût de cette autre manière de vivre.

Un matin d’hiver, après avoir pendant quelques jours admiré les blancheurs de la neige, Lucia partit pour Paris, où elle surprit sa tante et ses cousines par sa beauté plus vivante.

« Hélas ! dit la plus jeune des cousines, qui n’était pas jolie, si j’avais la figure de Lucia, je me passerais bien de dot. »

Lucia, sans se faire trop prier, voulut bien aller dans le monde ; mais comme elle était inconnue partout, elle supplia sa tante de ne jamais dire qu’elle fût riche, de la représenter au contraire comme une orpheline pauvre, bien plus près du couvent que du mariage.

 

 

 

II

 

En ses derniers jours, Mme d’Harcours avait dit à sa fille : « Si tu dois te marier, je veux que tu épouses Henry. »

Henry, c’était le fils d’un ami de M. d’Harcours, tué comme lui à la bataille d’Orléans. Le fils était alors lieutenant aux 2e chasseurs d’Afrique. Il connaissait le voeu de la mourante ; mais, ayant appris qu’elle se voulait faire carmélite, il s’était retourné vers la première des deux cousines que devait doter Mlle d’Harcours.

Voilà pourquoi Lucia, le second jour de son arrivée à Paris, avait rencontré M. Henry Malville chez sa tante. Il était en congé pour les derniers mois de l’hiver. Il ne lui plut pas à première vue, aussi fut-elle contente quand elle s’aperçut qu’il était en conversation très familière avec une de ses cousines.

– Jeanne, lui dit-elle, je veux que tu épouses M. Henry Malville ; s’il ne faut pour te décider qu’un collier de perles, je te donnerai le mien.

Quelle est donc la jeune fille qui refuserait un collier de perles et un mari ? – et un mari dans le galant uniforme des chasseurs d’Afrique, bronzé par le soleil, yeux fiers, moustache retroussée ? Jeanne accepta d’abord le collier de perles.

Si Lucia avait parlé ainsi, c’était dans la peur d’aimer Henry Malville.

 

 

 

III

 

À quelques jours de là, les deux cousines jouèrent chez la duchesse de C*** une comédie de paravent faite tout exprès pour elles. Elles la jouèrent à merveille, avec un jeune premier, sans théâtre, quoi qu’il fût charmant et que Delaunay l’eût stylé dans la tradition des talons rouges.

Lucia fut ravie de la comédie, des comédiennes – et du comédien.

– Moi aussi, dit-elle, je voudrais bien jouer la comédie ; ce doit être si amusant de n’être plus soi et de jouer un autre rôle dans la vie.

Cela ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd. Un ami des cousines, Henry Meilhac, qui aime la beauté dans toutes ses expressions, dit à Mlle d’Harcours qu’il lui ferait une comédie.

– Oui, dit-elle, comme emportée à son insu. Une comédie. Mais faites-moi un rôle de sacrifiée, car j’aime les larmes.

– J’ai trouvé, dit Meilhac, qui ne cherche pas longtemps. Il me faut trois femmes et deux hommes, vos deux cousines et vous. La pièce s’appellera les Trois cousines. Nous avons déjà un amoureux. Nous en trouverons un autre.

Henry Meilhac aurait bien voulu jouer l’autre amoureux, il se contenta d’indiquer Berton.

J’oubliais de dire que l’autre amoureux, un nom bien connu dans la magistrature, avait pris le pseudonyme de La Grange, l’amoureux idéal de la troupe de Molière.

La comédie fut bientôt apprise et bientôt jouée. Bientôt apprise je me trompe, on passa trois semaines à répéter tous les jours dans le salon de la tante. Lucia y trouvait un plaisir inouï. Elle avait tout oublié : le couvent, le château, les sentiers perdus, la vie des Saintes, les blancheurs de la neige.

Est-ce parce que le lieutenant de chasseurs venait aux répétitions ? Pas le moins du monde. Quoiqu’il fût charmant avec elle, Lucia l’abandonnait à sa cousine. Plus d’une fois, le soir, quand elle se retrouvait seule, elle ressentait les terreurs du vertige comme si un abîme s’ouvrait sous ses pieds, mais c’était l’abîme rose, l’abîme parisien, l’abîme qui chante. Un philosophe a dit que plus la femme était près du ciel, plus elle était près de sa chute. L’eau des fontaines se trouble plus vite que l’eau des torrents. Le voyageur qui touche aux sommets touche aux précipices.

Est-ce que cette adorable Lucia, qui n’a hanté que les anges, qui n’a jamais touché de son joli pied les fumiers de la terre, ne s’ensevelira pas un jour toute blanche dans sa vertu ?

L’amour l’a prise et lui a donné toutes les ivresses, elle a voulu jouer un autre rôle dans la vie, elle joue le rôle d’amoureuse, elle le joue avec passion dans tous les nuages orageux qui cachent le ciel.

À la répétition, quand M. de La Grange lui dit qu’il l’aime à en mourir, elle pense qu’elle en mourra. Elle n’ose descendre dans son coeur, elle n’ose s’avouer les charmeries de ce comédien qui met tant d’art dans sa passion, ou plutôt tant de passion dans son art. Pour elle, c’est l’idéal des hommes. Grâce à lui, elle a perdu son point d’appui sur la terre, c’est-à-dire sa foi en Dieu : elle était toute âme, elle est tout coeur. Quand elle revient à la raison, elle s’effraye ; mais tel est l’empire de cet homme, qu’elle se rejette vers lui avec affolement.

Enfin on joua la comédie ; son émotion la servit, tout le monde fut touché et ravi. On déclara que jamais on n’avait aussi bien joué la comédie dans le monde. C’est qu’il y avait moins de jeu que de naturel, c’est que c’était l’amour lui-même qui parlait par cette bouche de dix-huit ans qu’un baiser voluptueux n’avait jamais profanée.

 

 

 

IV

 

On arrivait à la semaine sainte. Bien qu’on parlât d’une autre comédie et que la duchesse de C*** priât Lucia de donner une seconde représentation des Trois cousines, Lucia se retourna vers Dieu et s’enfuit au château d’Harcours.

Pourquoi ? Elle ne le savait, ou plutôt elle le savait bien : elle avait peur de sa joie amoureuse. Elle ne voulait plus voir M. de La Grange, elle jurait de ne plus quitter la solitude.

En passant à Orléans, sa gouvernante s’était attardée dans sa famille. Au château, Lucia trouva tout le monde en joie et liesse, le jardinier mariait sa fille ; le soir, on lui demanda la permission d’aller danser au village voisin : dans son désir d’être seule, elle donna congé à tout le monde. On lui avait allumé un grand feu, elle feuilleta des livres, elle se prépara du thé. Elle s’abandonna à ses souvenirs, plus effrayée par son amour que par le vent qui pleurait sur les arbres du parc et hurlait dans la cour du château.

Cependant, vers onze heures, Lucia commença à se dire que la solitude est terrible la nuit dans un manoir en ruine, perdu dans les bois ; mais, comme toutes celles qui ont de la vaillance, elle éprouvait quelque plaisir à braver la nuit devant tous ces portraits de famille qui la regardaient.

Vers onze heures et demie, le feu s’éteignit presque, le feu, cet ami qui lui parlait et qui ne lui disait plus rien. Elle avait déjà pris deux tasses de thé, elle rapprocha la bouilloire des dernières braises en se demandant si elle rallumerait le feu, ou si elle irait se coucher. Elle se promena, mais toujours les portraits la regardaient d’un oeil fixe.

Lucia s’arrêta devant la figure de son aïeule, surnommée la visionnaire.

À force de la regarder, elle la retrouva vivante. C’était un portrait parlant, un chef-d’oeuvre de Robert Lefèvre, ce maître portraitiste.

– Grand-maman, je t’en prie, ne me regarde pas comme cela. Je t’aime bien, mais tu me fais peur.

Lucia retourna à la cheminée, une grande cheminée Renaissance, qui encadrait une glace à biseaux. Un manteau de plomb lui tomba sur les épaules. Elle se sentit des pieds de marbre qui ne pouvaient plus marcher.

Et le vent pleurait et hurlait toujours. « Si seulement j’avais un chien avec moi », dit Lucia. Mais les chiens dormaient au chenil.

 

 

 

V

 

– J’ai peur, dit Lucia, et pourtant je ne suis pas une visionnaire.

Un livre fermé sur la table frappa son regard ; elle l’ouvrit et lut cette page :

« Quand Dieu eut créé dans l’esprit du bien les mondes innombrables qui gravitent sous sa main, il créa l’esprit du mal, ne voulant pas que l’homme pût arriver à lui sans avoir combattu.

« Au commencement du monde, le bien était représenté par un ange, le mal par un démon, mais peu à peu Dieu retoucha à son oeuvre. Les âmes en peine qui ne sont ni du paradis ni de l’enfer, parce qu’elles ne sont pas encore détachées ni du bien ni du mal, ont été condamnées à représenter l’esprit de Dieu et l’esprit de Satan dans les âmes de la terre.

« Voilà pourquoi tout homme, toute femme qui vient au monde est le jouet des âmes en peine.

« Tout en s’agitant dans le libre arbitre, on s’imagine que l’on vit en liberté et qu’on fait ce qu’on veut. Mais on obéit sans le savoir à cette âme en peine, qui a veillé sur notre berceau et qui nous conduira jusqu’à la tombe.

« C’est une seconde âme qui s’amuse de nos passions, qui nous égare tour à tour dans le bon ou mauvais chemin. Cette seconde âme, c’est la conscience, c’est le repentir, c’est la divination ; elle nous apparaît çà et là sous diverses métamorphoses. C’est elle qui s’appelle la vision, le pressentiment, le fantôme, le miracle.

« Celui ou celle qui prie et qui pleure, voit apparaître sa conscience ; tous les pécheurs qui se repentent, la verront dans la solitude sous les heures nocturnes, s’ils se regardent dans une glace ; saint Augustin et sainte Thérèse ne l’ont-ils pas vue apparaître à minuit dans le délire des ivresses amoureuses. »

Ici finissait la page. Déjà plus d’une fois on avait parlé à Lucia de cette image invisible qui nous conduit partout, une ombre de nous-même, notre double, comme dit la légende ; le plus souvent, c’est la réverbération de notre image ; mais quelquefois aussi c’est une autre figure. Beaucoup de contemporains, parmi les poètes et les rêveurs, ont cru voir vaguement cette silhouette. Lamartine disait que, seul à minuit, il n’osait braver cette apparition dans un miroir. Alfred de Vigny, Roger de Beauvoir, Théophile Gautier avaient pareillement peur de leur ombre nocturne. Tous ceux qui ont hanté l’inconnu ont peur de l’inconnu !

Quand Lucia pensa à son image incorporelle, elle se sentit glacée. « Et pourtant, dit-elle encore, je ne suis pas comme ma grand-mère, je ne crois pas aux visions. » Mais elle était inquiète et n’osait se regarder ni dans le miroir de la cheminée ni dans une grande glace qui était au bout du salon. Enfin elle voulut être brave : elle hasarda un regard dans le miroir.

Elle se vit comme elle était, pâle et triste, pensive avec des yeux inquiets. « Je le savais bien, dit-elle, ce n’est pas mon ombre. » Mais quand elle regarda de l’autre côté, dans la grande glace ou elle se voyait en pied, il lui sembla que ce n’était plus elle.

Elle voulut braver cette vision, elle s’en approcha toute frémissante.

Non, ce n’était pas elle qu’elle voyait, c’était une femme en blanc qui pleurait. « Ma mère, murmura-t-elle. » Mais ce n’était pas non plus l’image de sa mère.

Je vous peindrai mal tout l’effroi de Lucia, elle tomba à genoux et pria sans pouvoir détacher ses yeux de la vision. Elle s’imagina que cette femme en blanc qui pleurait l’accusait de ne pas avoir écouté les dernières paroles de sa mère : Elle devait épouser un soldat, elle aimait un comédien.

« Je retournerai au couvent, » dit-elle.

La vision s’évanouit tout en souriant.

 

 

 

VI

 

Le lendemain, Lucia, qui avait maintenant peur de la solitude, invita à dîner le curé du village et une voisine de campagne. Elle fut quelque peu surprise de voir arriver Henry Malville. Il lui dit que, passant par Orléans, il avait voulu lui serrer la main ; c’était d’ailleurs un adieu, puisqu’il allait repartir pour l’Algérie. Il s’invita à dîner. Au café, pendant que le curé et la voisine de campagne babillaient ensemble, Henry dit à Lucia qu’il n’épouserait pas sa cousine.

– Pourquoi ?

– Parce que je vous aime.

Et ce mot fut dit avec abondance de coeur.

– Mais vous aimez ma cousine ?

– Je ne l’aime plus.

– Pourquoi ?

– Parce que M. de La Grange vous aime. C’est la force des choses ; le jour où je vous ai vu lui sourire avec trop de douceur, j’ai senti mon coeur battre pour vous.

– Et moi je n’aime ni M. de La Grange ni vous. Depuis hier je suis résolue à retourner au couvent ; j’ai joué la comédie des autres, mais j’ai peur que ma comédie à moi ne soit un drame.

Henry voulut continuer la conversation, mais Lucia l’arrêta court en parlant haut à sa voisine de campagne. Le lieutenant eut beau faire, il n’obtint pas un mot de plus. Il partit deux heures après, emmené par le curé qui le pria de le reconduire au presbytère.

 

 

 

VII

 

Pendant quelques jours, Lucia fut toute en prière ; elle fit le voyage d’Orléans pour embrasser la supérieure du couvent et lui annoncer que sous peu de jours elle allait rentrer en grâce ; ce qui fut une grande joie parmi ses compagnes.

Mais, comme disait encore le livre qu’elle avait ouvert la nuit de la vision : « Nul n’est maître de sa destinée, parce que tout le monde obéit aux âmes en peine qui ont la mission de nous conduire à travers tous les périls de la vie. »

Voici ce qui se passa. Un matin Lucia reçut une lettre de sa cousine qui lui apprenait sans préambule que son joli amoureux, M. de La Grange, venait d’être à peu près tué en duel par Henry Malville.

Mlle d’Harcours croyait avoir vaincu sa passion ; mais elle reconnut que c’était sa passion qui l’avait vaincue. Le nom M. de La Grange passa vingt fois sur ses lèvres, vingt fois elle essuya ses yeux sans savoir qu’elle pleurait.

Pourquoi M. de La Grange et M. Henry Malville s’étaient-ils battus ? On ne le disait pas, ou plutôt on disait que c’était pour une comédienne. Or la comédienne, c’était Lucia.

Lucia ne se demanda pas le nom de celle qui avait mis l’épée à la main. Son coeur lui dit que c’était elle, car elle n’avait pas oublié les regards de travers que se jetaient les deux jeunes gens quand elle répétait son rôle devant eux.

Lucia était de celles qui devinent tout.

Une heure après, elle prenait, à Orléans, le train de Paris et descendait à l’hôtel du Louvre. « Là, dit-elle, il n’y a que des étrangers, on ne me reconnaîtra pas. »

Mlle Agnès eut beau lui prêcher qu’elle devait descendre chez sa tante, elle n’en fit rien, la force de son amour brisait tout. Elle ne craignait pas qu’on l’accusât de folie, tant son coeur était pur ; aussi, le soir même, elle allait seule, toute seule, sonner à la porte du blessé. Elle croyait qu’il allait mourir, elle voulait le revoir et lui dire adieu ; d’ailleurs, s’il mourait, c’était pour elle. Pouvait-elle moins faire pour lui ? pour un homme qui l’avait aimée sans oser le lui dire ? car elle ne s’y était pas trompée. Et puis, n’était-ce pas cet amour qui lui avait mis l’épée à la main ?

C’était un peu avant la nuit ; une soeur de Charité vint ouvrir. M. de La Grange, comme autrefois l’ami de Molière, avait des sentiments religieux. Dans son pieux souvenir pour sa mère, qui était morte jeune, il n’avait pas quitté Dieu, croyant se sentir plus près d’elle. Lucia fut heureuse, dans son chagrin, de voir cette soeur de Charité.

– Comment va-t-il, demanda-t-elle ?

– Une horrible blessure, un peu plus il était frappé au coeur.

Lucia s’avança chancelante au lit du blessé.

« C’est vous ! – Oui, c’est moi, parce que je veux vous empêcher de mourir. »

Lucia fut si douce et si charmante que la soeur de Charité, en la reconduisant, lui dit : « Depuis une heure que vous êtes avec lui, c’est une résurrection. Surtout revenez demain. »

Elle y retourna le lendemain, puis le surlendemain, puis toute la semaine, puis toute la semaine qui suivit. On avait jugé la blessure mortelle, mais la jeunesse fait des miracles.

Quand M. de La Grange fut sur pied, Lucia lui dit : « Je ne reviendrai plus. – Hélas ! pourquoi ne suis-je pas mort de ma blessure », dit le comédien avec désespoir. Le lendemain elle ne revint pas. Lui, à son tour, il alla sonner à sa porte à l’hôtel du Louvre. Comme elle était seule, elle refusa de le recevoir. Mais elle avait ouvert la porte, il lui prit la main, elle pâlit et elle ne ferma la porte qu’après qu’il fut entré. Que se dirent-ils ? Il lui parla avec l’éloquence du coeur. Il se maudit d’avoir pris le métier de comédien plutôt que celui de soldat. Il mit en jeu de si beaux sentiments que Lucia fut touchée jusqu’aux larmes. Une femme qui pleure est sauvée, mais une femme qui pleure est perdue.

– Nous ne nous reverrons jamais, dit Lucia, quand le comédien s’en alla ; d’ailleurs, je pars ce soir, car je ne veux pas que ma tante ou mes cousines me trouvent à Paris, où je me suis cachée pour vous.

M. de La Grange eut beau supplier, elle partit le soir même, croyant se dégager ainsi du réseau de feu qui la brûlait. Mais plus elle s’éloigna de lui, plus elle le sentit dans son coeur et dans son âme. L’amour nous fait encore croire à la fatalité des anciens : quand il nous touche il est notre maître, à la vie, à la mort.

Un comédien qui a de l’esprit et de la figure n’est pas homme à laisser une passion en chemin. Il tente jusqu’à l’impossible. Voilà pourquoi, un jour que Lucia, toujours attristée, cueillait des roses dans le parc, elle vit arriver M. de La Grange, plus beau que jamais, dans sa désinvolture de haute lignée. Elle fut subjuguée et n’eut pas la force de prendre un masque sévère.

– Où allez-vous ? demanda-t-elle.

– Où je vais ? Vous le voyez bien, je ne puis pas vivre sans vous voir.

– Chut ! dit Lucia, ma mère est morte, mais il me semble qu’elle vous entend.

– Si votre mère savait comme je vous aime, elle me pardonnerait.

– Mais que va-t-on dire si on vous voit ici ?

– Ne pouvez-vous pas recevoir un ami ?

– D’ailleurs, que dirai-je, moi ?

– Que vous importent vos gens et votre gouvernante, votre vertu est au-dessus de tout cela ; si vous me condamnez à ne plus vous voir, je n’ai plus qu’une ressource, c’est de m’engager dans l’infanterie de marine et de me faire casser la tête au Tonkin.

– Non, je ne veux pas vous savoir si loin !

En ce moment, Mlle Agnès descendait le perron.

– De grâce, monsieur, partez !

– Eh bien, Lucia, je baise vos roses et je pars, mais je reviendrai ce soir, là sous cette tonnelle, vous dire adieu pour toujours.

– Ayez pitié de moi !

– Ce soir, n’est-ce pas ? Je passerai comme tout à l’heure par la grille du parc.

– La grille sera fermée.

– Que m’importe la grille ?

Lucia alla au-devant de sa gouvernante et l’entraîna vers le château, pendant que M. de La Grange s’enfonçait sous les arbres du parc.

 

 

 

VIII

 

Lucia se promit de ne pas aller le soir au rendez-vous ; mais M. de La Grange était bien sûr de ne pas l’attendre longtemps sous le berceau de charmille.

La nuit fut toute noire, un orage éclatait à l’horizon. Lucia arriva haletante, croyant toujours qu’elle n’irait pas si loin.

Quoique très ému lui-même, le comédien n’oublia rien des ressources de son jeu. Il parla encore de cette guerre lointaine d’où il ne reviendrait pas. « Qu’importe ! n’aurai-je pas eu le suprême bonheur de respirer vos cheveux en vous appuyant sur mon coeur ? L’amour, c’est une secousse de joie inespérée, je vous emporterai dans mon souvenir, je mourrai en disant votre nom. »

Lucia n’entendait plus rien, tant elle était éperdue. « Pourquoi suis-je venue ? » murmura-t-elle. Elle n’avait plus la force de lutter dans ce terrible moment où deux âmes éperdues n’en font plus qu’une seule.

Quand elle s’arracha des bras de M. de La Grange, elle lui dit : « Portez-moi jusqu’au perron, car je suis morte. »

Il la reprit dans ses bras et la porta doucement dans l’antichambre.

Elle retrouva la force de lui dire adieu et de marcher jusqu’au grand salon.

Là, elle tomba sur un fauteuil où elle demeura quelques heures toute anéantie, ne trouvant ni une idée ni un mot.

Elle se croyait dans un rêve horrible et doux. La première parole qui lui vint aux lèvres fut :

« C’est impossible ! c’est impossible ! c’est impossible ! » Et elle pressait sur son coeur les roses baisées par le comédien.

 

 

 

IX

 

Il était minuit quand Lucia se leva du fauteuil. Il ne restait plus que deux bougies allumées dans les candélabres. Elle prit son bougeoir et l’alluma.

– Trois bougies, se dit-elle, cela porte malheur. Mais quel malheur plus grand pourrait entrer ici maintenant ?

Elle éteignit les lumières du candélabre.

Sans le vouloir, elle s’approcha de la glace où elle avait vu la femme en blanc. Tout à coup elle fit un pas en arrière.

– Cette femme !

Elle avait détourné les yeux, mais elle regarda encore.

– C’est elle ! toujours elle ! Pourquoi cette croix qui me frappe au front ? Ma mère ! ma mère !

Lucia tomba à la renverse, pendant que le bougeoir allait frapper une table de marbre.

La porte du salon s’ouvrit : c’était Mlle Agnès qui accourait, toute inquiète, et qui s’enfuit épouvantée, croyant avoir vu un fantôme.

Le lendemain, Mlle Agnès osa entrer dans le grand salon : elle trouva la jeune fille morte devant la glace.

 

 

Arsène HOUSSAYE, Les douze nouvelles nouvelles, 1884.

 

 

 

 

 

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