La bonté du bon Dieu

 

 

par

 

 

Francis JAMMES

 

 

 

 

À Jules Renard.

 

 

Elle était une petite personne jolie et délicate. Elle travaillait dans un magasin. Elle n’était pas, si vous voulez, très intelligente, mais elle avait les yeux doux et noirs. Ils vous regardaient un peu tristement, puis se baissaient. On la sentait affectueuse et banale, de cette banalité si tendre que comprennent les vrais poètes, et qui est l’absence de la haine.

On la sentait simple comme sa modeste chambre où elle habitait seule avec une petite chatte qu’on lui avait donnée. Tous les matins, avant d’aller au magasin, elle laissait un peu de lait dans une écuelle.

Et, comme sa douce maîtresse, la petite chatte avait de bons yeux tristes. Elle se chauffait au soleil, sur la fenêtre où il y avait du basilic; ou bien, elle léchait sa petite patte comme un pinceau, et se peignait les poils courts du crâne, ou tenait une souris en arrêt.

Un jour la chatte et la maîtresse furent enceintes, l’une d’un beau monsieur qui la quitta, et l’autre d’un beau minet qui s’en alla.

Mais il y eut cette différence que la pauvre jeune fille devint malade, malade, et passa son temps à sangloter, tandis que la chatine se faisait des espèces de petites berceries joyeuses au soleil où luisait son ventre blanc et cocassement gonflé.

La chatte avait été aimée après la jeune fille, ce qui conciliait bien des choses et plaçait à la même époque le double accouchement.

La petite ouvrière reçut, un jour, une enveloppe du beau monsieur qui l’avait quittée. Il lui envoyait 25 francs et lui parlait de sa générosité. Elle acheta un réchaud, du charbon, un sou d’allumettes et se tua.

Lorsqu’elle fut au ciel, où un jeune prêtre avait voulu tout d’abord l’empêcher d’aller, la petite personne jolie et délicate trembla à l’idée qu’elle était enceinte et que le Bon Dieu l’allait damner.

Mais le Bon Dieu lui dit :

– Mon amie, j’ai préparé une jolie chambre pour vous. Allez-y. Accouchez-y. Tout se passe bien au ciel, et vous n’y mourrez pas. J’aime les petits enfants, et qu’on les laisse venir à moi.

Et quand elle entra dans la chambrette qui avait été préparée dans le grand Hôpital de la Bonté divine, elle vit que le Bon Dieu lui avait ménagé la surprise d’y faire placer, dans une jolie caisse, la chatte qu’elle aimait. Il y avait aussi du basilic sur la fenêtre. Elle s’alita.

Elle eut une jolie petite fille blonde, et la chatte quatre jolis petits chats noirs délicieux.

 

 

Francis JAMMES, Le roman du lièvre, 1946.

 

 

 

 

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