Jocelyn

 

ÉPISODE

 

Journal trouvé chez un curé de village.

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Alphonse de LAMARTINE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

AVERTISSEMENT DE LA PREMIÈRE ÉDITION

 

 

LES annonces insérées dans quelques journaux m’obligent à dire un mot au lecteur. Ces annonces ont pu lui donner une fausse idée de cet ouvrage. Ce n’est point un poème, c’est un épisode.

Ces pages, trop nombreuses peut-être, ne sont cependant que des pages détachées d’une œuvre poétique qui a été la pensée de ma jeunesse, et qui serait celle de mon âge mûr, si Dieu me donnait les années et le génie nécessaires pour la réaliser. Nous sentons tous, par instinct comme par raisonnement, que le temps des épopées héroïques est passé. C’est la forme poétique de l’enfance des peuples, alors que, la critique n’existant pas encore, il y a confusion entre l’histoire et la fable, entre l’imagination et la vérité, et que les poètes sont les chroniqueurs merveilleux des nations. Alors aussi les peuples, qui, pour naître et pour grandir, ont besoin de la tutelle des grands hommes et des héros, attachent naturellement leur intérêt et leur reconnaissance à ces puissantes individualités qui les ont affranchis ou civilisés. Ils consacrent leurs mémoires dans les chants populaires, qui, en s’écrivant, deviennent plus tard des poèmes, et l’épopée est individuelle et héroïque.

Mais plus tard, mais aujourd’hui, les individualités disparaissent, ou elles agissent avec toute leur vérité dans le drame de l’histoire. C’est là qu’on va les chercher. Le mouvement des choses est si rapide, ce drame de l’histoire appelle tant de personnages sur la scène, la critique exerce sur toutes ces figures du temps une si scrupuleuse sagacité, que le prestige de l’imagination est bientôt détruit, et qu’il ne reste aux grands hommes que le prestige de leur puissance ou de leur génie ; celui de la poésie ne leur appartient plus. D’ailleurs, l’œil humain s’est élargi par l’effet même d’une civilisation plus haute et plus large, par l’influence des institutions qui appellent le concours d’un plus grand nombre ou de tous à l’œuvre sociale, par des religions et des philosophies qui ont enseigné à l’homme qu’il n’était qu’une partie imperceptible d’une immense et solidaire unité, que l’œuvre de son perfectionnement était une œuvre collective et éternelle. Les hommes ne s’intéressent plus tant aux individualités, ils les prennent pour ce qu’elles sont : des moyens ou des obstacles dans l’œuvre commune. L’intérêt du genre humain s’attache au genre humain lui-même. La poésie redevient sacrée par la vérité, comme elle le fut jadis par la fable ; elle redevient religieuse par la raison, et populaire par la philosophie. L’épopée n’est plus nationale ni héroïque, elle est bien plus, elle est humanitaire.

Pénétré de bonne heure et par instinct de cette transformation de la poésie, aimant à écrire cependant dans cette langue accentuée du vers qui donne du son et de la couleur à l’idée, et qui vibre quelques jours de plus que la langue vulgaire dans la mémoire des hommes, je cherchai quel était le sujet épique approprié à l’époque, aux mœurs, à l’avenir, qui permît au poète d’être à la fois local et universel, d’être merveilleux et d’être vrai, d’être immense et d’être un. Ce sujet, il s’offrait de lui-même, il n’y en a pas deux : c’est l’humanité, c’est la destinée de l’homme, ce sont les phases que l’esprit humain doit parcourir pour arriver à ses fins par les voies de Dieu.

Mais ce sujet si vaste, et dont chaque poète, chaque siècle peut-être, ne peuvent écrire qu’une page, il fallait lui trouver sa forme, son drame, ses types individuels. C’est ce que je tentai. Si jamais je l’achève, ou si, avant de mourir, je puis du moins en ébaucher un assez grand nombre de fragments pour que le dessin en apparaisse dans sa variété et dans son unité, on jugera s’il y avait un germe de vie dans cette pensée, et d’autres poètes plus puissants et plus complets viendront et la féconderont après moi.

L’ouvrage est immense. J’en ai exécuté plusieurs parties à diverses époques de ma vie ; mécontent de quelques-unes, je les ai jetées au feu, d’autres sont conservées, d’autres n’attendent pour éclore que du loisir et de l’inspiration. Les distractions de la pensée, les voyages, la politique, le bruit des événements extérieurs, m’ont souvent interrompu et m’interrompront sans doute encore. On ne doit donner à ces œuvres de complaisance de l’imagination que les heures laissées libres par les devoirs de la famille, de la patrie et du temps ; ce sont les voluptés de la pensée ; il ne faut pas en faire le pain quotidien d’une vie d’homme. Le poète n’est pas tout l’homme, comme l’imagination et la sensibilité ne sont pas l’âme tout entière. Qu’est-ce qu’un homme qui, à la fin de sa vie, n’aurait fait que cadencer ses rêves poétiques, pendant que ses contemporains combattaient, avec toutes les armes, le grand combat de la patrie ou de la civilisation ? pendant que tout le monde moral se remuait autour de lui dans le terrible enfantement des idées ou des choses ? Ce serait une espèce de baladin propre à divertir les hommes sérieux, et qu’on aurait dû renvoyer avec les bagages parmi les musiciens de l’armée. Il y a, quoi qu’on dise, une grande impuissance ou un grand égoïsme dans cet isolement contemplatif que l’on conseille aux hommes de pensée dans les temps de labeur ou de luttes. La pensée et l’action peuvent seules se compléter l’une l’autre. C’est là l’homme.

Quoi qu’il en soit, j’ai choisi, parmi les diverses scènes de mon drame épique déjà exécutées, une des scènes les plus locales et les plus contemporaines, pour la donner aujourd’hui au public, et pour interroger son jugement sur un genre de poésie que je n’avais pas encore soumis à sa critique. C’est un fragment d’épopée intime, c’est le type chrétien à notre époque ; c’est le curé de village, le prêtre évangélique, une des plus touchantes figures de nos civilisations modernes. Je n’ai eu qu’à y coudre un prologue et un épilogue pour faire de cet épisode une espèce de petit poème ayant son commencement et sa fin.

Le lecteur se tromperait s’il voyait dans ce sujet autre chose que sa partie poétique. Il n’y a là ni intention cachée, ni système, ni controverse pour ou contre telle ou telle foi religieuse ; il n’y a que le sentiment moral et religieux pris à cette région où tout ce qui s’élève à Dieu se rencontre et se réunit, et non à celle où les spécialités, les systèmes et les controverses divisent les cœurs et les intelligences.

Or cet épisode ne m’est point venu par hasard en pensée ; ce n’est point une invention, c’est presque un récit. Il y a, dit le poète, toujours quelque chose de vrai dans ce qu’on invente. Ici, presque tout fut vrai ; la langue seule est feinte. Que le lecteur substitue mon nom à celui du botaniste, et il sera bien près d’une aventure toute réelle, dont le poète, ami de Jocelyn, n’a été que l’historien. Cette aventure est bien simple, et le style bien distinct de l’atmosphère d’idées qui nous enveloppe aujourd’hui. Cela ne s’adresse qu’à des imaginations très jeunes. Cela doit être lu comme cela fut écrit. C’est un rêve d’un cœur de seize ans.

Si le public accueille avec intérêt et bienveillance ce fragment, j’en publierai d’autres successivement. S’il le laisse tomber et mourir, je n’en continuerai pas moins à travailler en silence à ce monument que je voudrais laisser, même inachevé, après moi. Mais je n’en produirai plus rien et je me bornerai à demander de temps en temps au lecteur son indulgence pour quelques-unes de ces inspirations lyriques que l’heure et la pensée font jaillir du cœur ou de l’intelligence du poète et qui n’ont pas la prétention de survivre à l’impression qui les a produites.

 

15 janvier 1836.

 

 

 

POST-SCRIPTUM DES NOUVELLES ÉDITIONS

 

 

MAINTENANT un mot sur des choses plus graves.

Quelques personnes ont cru voir dans Jocelyn deux intentions du livre sur lesquelles l’auteur doit s’expliquer : un plaidoyer contre le célibat des prêtres ; une attaque à la religion. Ces personnes sont dans l’erreur. Quant au célibat des prêtres, quelles que puissent être, à cet égard, les opinions de l’auteur, opinions qui ne seraient pas même une hérésie, puisque l’Église romaine reconnaît le mariage des prêtres catholiques dans l’Orient, l’idée de faire d’un poème une controverse en vers pour ou contre tel ou tel point de discipline n’est pas même entrée dans sa tête.

Quant à une attaque au christianisme catholique, ce serait méconnaître également et l’instinct du poète et le tact moral de l’homme, que de supposer une intention de polémique hostile dans un ouvrage de poésie pure, dont l’unique mérite, s’il en avait un, serait le sentiment moral et religieux dont chaque vers est imbibé.

S’il y a quelque chose au monde de libre et d’inviolable, c’est la pensée et la conviction : l’auteur n’a point à faire ici profession de foi ; mais il fait profession de vénération, de reconnaissance et d’amour pour une religion qui a apporté ou résumé tout le mystère de l’humanité ; qui a incarné la raison divine dans la raison humaine ; qui a fait un dogme de la morale et une législation de la vertu ; qui a donné pendant deux mille ans une âme, un corps, une voix, une loi, à l’instinct religieux de tant de milliards d’êtres humains, une langue à toutes les prières, un mobile à tous les dévouements, une espérance à toutes les douleurs. Alors même qu’il pourrait différer sur le sens plus ou moins symbolique de tel ou tel dogme de cette grande communion des esprits, pourrait-il jamais, sans ingratitude et sans crime, être hostile à une religion qui fut le lait de son enfance, qui fut la religion de sa mère, qui lui a tout appris à lui-même des choses d’en haut, et souiller de sable ou de gravier ce pain de vie dont se nourrissent et se fortifient tant de millions d’âmes et d’intelligences ? Ce ne sera jamais sa pensée, ce ne fut pas sa pensée en écrivant ce livre ; il n’en a eu qu’une : inspirer l’adoration de Dieu, l’amour des hommes, et le goût du beau et de l’honnête, à tous ceux qui sentent en eux ces nobles et divins instincts. Les controverses engendrent souvent les disputes, et l’intelligence aussi doit avoir sa charité.

Enfin, on m’a accusé ou loué de panthéisme ; j’aimerais autant qu’on m’accusât d’athéisme, cette grande cécité morale de quelques hommes privés, par je ne sais quelle affliction providentielle, du premier sens de l’humanité, du sens qui voit Dieu. Parce que le poète voit Dieu partout, on a cru qu’il le voyait en tout. On a pris pour panthéisme aussi le mot de saint Paul, ce premier commentateur du christianisme : In illo vivimus, movemur et sumus. C’est le mien. Mais refuser l’individualité suprême, la conscience et la domination de soi-même à Celui qui nous a donné l’individualité, la conscience de nous-mêmes et la liberté, c’est refuser la lumière au soleil et la goutte d’eau à l’Océan. Non : mon Dieu est le Dieu de l’Évangile, le Père qui est au ciel, c’est-à-dire qui est partout.

Mais en voilà trop sur un si petit livre, qui ne doit rien soulever de si lourd, qui ne doit rien toucher de si haut.

 

Paris, 26 mars 1836.

 

 

 

 

NOUVELLE PRÉFACE

 

 

Saint-Point, le 24 septembre 1840.

Mon cher éditeur,

Pourquoi vouloir une nouvelle préface à l’édition de Jocelyn que vous vous proposez d’offrir au public ? Je n’ai plus rien à apprendre, plus rien à demander aux lecteurs de cet ouvrage. L’accueil qu’ils lui ont fait a dépassé de bien loin mes espérances. Je ne leur dois que des remerciements. Je vous en dois beaucoup à vous-même ; c’est grâce à vous et grâce aux artistes éminents dont vous empruntez la main que les scènes champêtres de ce poème vont se revêtir, pour l’imagination, de la poésie du pinceau. Vous l’avouerai-je, monsieur ? c’est le plus beau, le plus complet triomphe auquel j’osasse aspirer dans les rêves intimes de ma première jeunesse. Voir un jour peindre ou graver ma pensée écrite ; voir les créations de mon imagination prendre un corps sous le burin poétique, et se vulgariser ainsi pour les yeux mêmes de ceux qui ne lisent pas ; avoir une créature de mon âme en circulation dans le monde des sens, une gravure d’un de mes poèmes tapissant les murs nus de quelque solitaire à la campagne ; mes pensées les plus ambitieuses de gloire littéraire n’ont jamais été au delà. En effet, c’est là toute la gloire. Quand on a obtenu cela, que veut-on de plus ? Écrire, c’est chercher à créer ; quand l’imagination est devenue image, la pensée est devenue réalité ; on a créé, et on se repose.

Je me souviendrai toujours des premières gravures de poèmes qui frappèrent mes regards d’enfant. C’étaient Paul et Virginie, Atala, René. La gravure n’était pas parvenue alors à ce degré de perfection qui la fait admirer aujourd’hui indépendamment du sujet. Ces images, tirées de ces charmants poèmes, étaient grossières et coloriées avec toute la rudesse des couleurs les plus heurtées. C’était de la poésie badigeonnée, mais c’était de la poésie ! Je ne me lassais pas de la contempler sur les murs du vieux curé de mon village et dans les salles d’auberges de campagne, où les colporteurs avaient popularisé Bernardin et Chateaubriand. Je crois que le peu de poésie qui est entré dans mon âme à cet âge, y est entré par là. Je rêvais souvent et longtemps devant ces scènes d’amour, de solitude, de sainteté, et je me disais en moi-même : « Si je pouvais avoir seulement un jour un petit livre de moi de quelques pages, qui restât sur les tablettes de la bibliothèque de famille, et dont une scène ou deux fussent attachées aux murailles pour la poésie de ceux qui ne lisent pas, je serais content, j’aurais vécu. » Le ciel et vous, monsieur, vous avez satisfait ce modeste et puéril désir. Ma petite destinée, sous ce rapport, est accomplie. Laurence sera encadrée quelquefois bien bas au-dessous de Virginie, et Jocelyn bien loin à côté du père Aubry. Mais je ne désire pas m’en rapprocher davantage. J’ai pour ces deux grands génies de la poésie moderne, M. de Saint-Pierre et M. de Chateaubriand, qui furent nos pères et non nos émules, le respect et le culte filial qui se glorifient même d’une plus humble infériorité. Être de leur famille, cela suffit à mon orgueil, comme cela suffisait alors à mon bonheur. Soyez-en donc remercié.

Que mes lecteurs bienveillants le soient aussi. Jocelyn est celui de tous mes ouvrages qui m’a valu les communications les plus intimes et les plus multipliées avec des inconnus de tout âge et de tout pays. Combien d’âmes que je n’aurais jamais devinées se sont ouvertes à moi depuis ce livre, par ces correspondances signées ou anonymes qui pleuvent chaque jour sous ma main ! Dans les pièces de Schiller, le brigand siffle, et du fond des forêts, de derrière chaque rocher, du creux de chaque tronc d’arbre, il sort un brigand tout armé qui répond à cet appel, et qui vient lui offrir son bras et sa vie. Dans ce monde charmant de l’intelligence et de l’amour que nous habitons jusqu’à trente ou quarante ans, le poète chante, et des foules d’âmes sympathiques, des milliers de cœurs sonores, répondent à sa voix et viennent lui révéler leurs impressions. Les uns sont déjà graves et tristes comme des natures déplacées ici-bas, et dont la plante des pieds est trop délicate pour marcher sans douleur sur le sol dur et froid des réalités ; les autres sont encore dans l’ingénuité des premières heures de la vie, et comme enivrés de ce premier regard, qui n’est si délicieux que parce qu’il n’analyse rien. D’autres enfin sont arrivés à cet âge où l’on retrouve le calme dans le découragement accepté, où l’on congédie toutes les chimères séduisantes de la vie, où l’on s’assied sur le seuil de sa porte, comme l’ouvrier à la fin du jour, pour voir passer les autres, pensant à tous ceux qui sont déjà passés, et à Dieu qui ne passe pas. Confident de tons ces états divers de l’âme, le poète, du sein de sa solitude, devient ainsi le consolateur invisible de bien des peines, et le confesseur de toutes les imaginations.

Je voudrais que vous puissiez assister quelquefois, monsieur, à la réception du courrier, et décacheter les lettres qui se sont accumulées quelques jours, pendant une absence ou une distraction du poète. En voici un monceau de toutes les formes, de tous les timbres, de toutes les contrées. Les adresses seules sont un indice presque infaillible de ce qu’elles contiennent. En voici dont le papier jauni par le vinaigre, et percé par le couteau du lazaret, annonce qu’elles ont traversé la peste, et qu’elles apportent quelques lointains et chers souvenirs d’Orient. Elles sont écrites en arabe, et il faut les envoyer à Paris ou à Marseille pour les faire traduire. En voilà dont la forme rectiligne et dont le caractère sérieux annonce la grave et pensive Allemagne : c’est de la philosophie aussi éthérée que la poésie elle-même ; je les ouvre déjà avec recueillement. En voici de Rome, de Naples, de Florence : l’écriture en est mauvaise et indéchiffrable ; mais elles sont écrites dans cette langue sonore et musicale qui donne à la pensée ou au sentiment qu’elle exprime le retentissement éclatant et prolongé du métal. En général, ce sont des vers lyriques échappés à quelques jeunes âmes fortes qui manquent d’air dans ces pays stagnants, et qui viennent respirer au-delà de nos Alpes. Celles-là viennent d’Angleterre : les suscriptions ont toutes ce caractère rapide, cursif, uniforme, qui indique la multiplicité des rapports et la régularité de hiérarchie chez ce peuple. C’est de l’économie politique ou du méthodisme mystique ; de la poésie point, il n’en vient plus de là depuis quelque temps. Les Anglais ont trop à faire pour rêver : ils travaillent ou ils prient. Travail du corps, travail de l’âme, même chose, mais toujours travail. Enfin, celles-ci viennent de tous les points divers de la France, aussi variées dans leur format, aussi dissemblables dans leur caractère, et même dans le papier, que les provinces, les races d’hommes et les conditions sociales de ceux qui les ont écrites. On décachette. Quel chaos sur la table ! Langues, vers, prose, chiffres, tout se confond, tout se heurte ; on jette la main au hasard dans ce pêle-mêle d’idiomes, de faits, de sentiments ou d’idées. Les affaires d’abord ; il faut se débarrasser de ce qui ennuie. Puis la politique ; elle occupe une place immense ; c’est l’œuvre de ce siècle : tout le monde y travaille ou y pense, même ceux qui affectent de la dédaigner. Ce sont des systèmes, des encouragements, des enthousiasmes, des conseils, des reproches, quelquefois des injures, le plus souvent des malentendus. On n’est pas là pour rectifier, pour expliquer, pour justifier sa pensée ou ses actes. Il faut se résoudre à être mal compris, mal jugé, calomnié même. C’est la condition de la vie publique et de la lutte des opinions ; toute cette poussière ne retombe que quand on s’arrête. Allons toujours. La politique active, c’est le coudoiement avec la foule dans un chemin difficile et obstrué ; on y déchire ses flancs ; mais cette foule ce sont les hommes, et ce chemin mène les peuples à Dieu.

On se console de tous ces mécomptes par quelques-unes de ces voix qui vous disent : « Courage ! nous vous aidons de cœur, et nous prions pour vous. » On s’en console surtout en ouvrant bien vite quelques-unes de ces petites lettres d’amis qu’on a réservées pour la fin, comme pour s’embaumer les mains et l’âme de ce doux parfum d’affection cachée qui s’est allumé dans la jeunesse, et qui brûle toujours dans la même solitude éloignée, dans la même maison, dans le même cœur. Celles-là, on les savoure, et, après les avoir lues et relues, on les sépare de la foule comme elles sont à part dans la pensée : ce sont les bénédictions de la journée, les oiseaux de bon augure qu’on a vus passer sous tant de nuages et parmi tant de feuilles sèches.

Enfin on ouvre les lettres d’inconnus. C’est un délicieux moment. J’écarte tristement celles qui sollicitent un crédit que je n’ai pas, et une fortune que je voudrais avoir encore. Je lis celles qui sont des émanations du cœur et de l’âme, et qui ne sont écrites que pour être lues. Quelles charmantes choses ! que de trésors cachés ! quel abîme de sensibilités et d’émotions intimes ! quelle variété, quelle nouveauté, quel imprévu dans la manière de sentir la vie, la nature, l’art ! quelles confidences touchantes de situations, d’impressions, d’affections, qu’on n’oserait faire à visage découvert ! quelle prodigalité de dons, de grâces, de génie même dans la nature humaine !

Il y a bien des pages puériles, essayées par des mains d’enfants ; mais aussi qu’il y a de pages ravissantes que l’on voudrait voir lues au grand jour ! Que d’amour, de piété, de philosophie, de poésie ! que de vers, ou tendres ou sublimes, qui meurent ainsi cachés entre celui qui les chante et celui qui les écoute, et qui seraient la richesse d’un livre ou la gloire d’un nom ! Peu de ces compositions verront un autre jour que celui de ma lampe. Il y a des natures recueillies, et ce sont les meilleures, qui ont une sorte de pudeur de leur génie, qui croiraient le perdre en le dévoilant. Il y a de jeunes filles du peuple, comme celle qu’Hugo a si bien chantée, qui vivent de l’aiguille le jour, et le soir des plus fraîches inspirations de la pensée. Maintenant qu’elles savent lire, elles s’essayent à imiter ce qu’elles ont lu ; elles n’ont rien vu, elles écrivent leur âme, et il y a là des mystères de candeur et de naïveté qui n’avaient jamais été écrits. Il y a de pauvres ouvriers qui, après avoir limé le fer ou raboté le bois tout le jour, s’enferment la nuit dans leur mansarde, et sentent et pensent avec autant de nature et avec plus d’originalité que nous. Il y a des femmes exilées dans des provinces lointaines, au fond de vieux châteaux, dans des chaumières, dans de petites villes, dans tous les embarras, dans toutes les médiocrités d’une vie obscure et domestique, qui laissent échapper une voix d’ange, de ces voix qui font qu’on s’arrête le soir en passant sous les fenêtres d’une rue sombre, qu’on écoute longtemps en silence, et qu’on dit : « Il y a là un écho du ciel ! » Enfin il y a des malades, de pauvres jeunes gens disgraciés de la nature et de la fortune, dont les poètes sont les seuls amis ; de jeunes prêtres à peine sortis des séminaires, relégués, comme Jocelyn, dans quelque masure, sur une montagne ou dans un désert, à qui notre livre tombe par hasard des mains du colporteur ou du voisin, et qui mêlent leurs bonnes œuvres, leurs larmes, leurs prières à celles du jeune prêtre qui les a un moment consolés. Voilà nos lecteurs, nos amis, nos correspondants de tous les jours ! Ils ne s’épuisent pas, car chaque année les renouvelle, et quand l’un s’en va, l’autre arrive ; quand l’un se tait, l’autre commence à parler : Sibi lampada tradunt. Il y a une incessante génération d’intelligences, un éternel rajeunissement d’impressions et de sentiments sur la terre. Le monde poétique finit et recommence tous les jours comme l’autre monde.

Ah ! quand on est comme moi dans la confidence de ces multitudes infinies de jeunes âmes qui arrivent jour par jour à la vie active avec cette virginité d’émanations, ces élans de vertu, cette énergie de bons désirs, cette sainteté de volonté, cette sève de passions généreuses, dont je suis si souvent le témoin, on ne peut plus se décourager de l’espérance et de la confiance dans l’humanité. Ceux qui accusent leur âge ne le connaissent pas. Le flot qui arrive est plus pur que celui qui s’en va. Ne maudissez pas tant la vie et l’homme ! Sans doute il y a de tristes dégradations ; il y a des âmes qui se lassent et qui tombent pour se relever ; il y en a qui tombent pour toujours ; il y en a qui se vautrent dans la servilité et dans la corruption ; mais à mesure qu’il en disparaît une, il en surgit dix autres pleines de sève et toutes en fleurs, pour purifier et rajeunir l’air vital que nous avons toujours à respirer. Sans cela l’homme mourrait, et il doit vivre. Celui qui désespère des hommes ne connaît pas Dieu ; car, dans les temps de lumière, il s’appelle Foi : et, dans les temps de ténèbres, il s’appelle Espérance.

 

 

Alphonse de LAMARTINE.

 

 

 

 

 

À MARIA-ANNA-LIZA

 

 

Doux nom de mon bonheur, si je pouvais inscrire

Un chiffre ineffaçable au socle de ma lyre,

C’est le tien que mon cœur écrirait avant moi,

Ce nom où vit ma vie et qui double mon âme !

Mais, pour lui conserver sa chaste ombre de femme

Je ne l’écrirais que pour toi.

 

Lit d’ombrage et de fleurs où l’onde de ma vie

Coule secrètement, coule à demi tarie,

Dont les bords trop souvent sont attristés par moi,

Si quelque pan du ciel par moment s’y dévoile,

Si quelque flot y chante en roulant une étoile,

Que ce murmure monte à toi !

 

Abri dans la tourmente où l’arbre du poète

Sous un ciel déjà sombre obscurément végète,

Et d’où la sève monte et coule encore en moi,

Si quelque vert débris de ma pâle couronne

Refleurit aux rameaux et tombe aux vents d’automne,

Que ces feuilles tombent sur toi !

 

                                                               Janvier 1836.

 

 

 

 

 

 

 

                PROLOGUE

 

 

J’étais le seul ami qu’il eût sur cette terre,

Hors son pauvre troupeau ; je vins au presbytère

Comme j’avais coutume, à la Saint-Jean d’été,

À pied, par le sentier du chamois fréquenté,

Mon fusil sous le bras et mes deux chiens en laisse,

Fatigué de gravir ces monts croissant sans cesse,

Mais songeant au plaisir que j’aurais vers le soir

À frapper à sa porte, à monter, à m’asseoir

Au coin de son foyer tout flamboyant d’érable,

À voir la blanche nappe étendue, et la table,

Couverte par ses mains de légume et de fruit,

Nous rassembler causant bien avant dans la nuit ;

Il me semblait déjà dans mon oreille entendre

De sa touchante voix l’accent tremblant et tendre,

Et sentir, à défaut de mots cherchés en vain,

Tout son cœur me parler d’un serrement de main,

Car, lorsque l’amitié n’a plus d’autre langage,

La main aide le cœur et lui rend témoignage.

Quand je fus au sommet d’où le libre horizon

Laissait apercevoir le toit de sa maison,

Je posai mon fusil sur une pierre grise

Et j’essuyai mon front que vint sécher la brise

Puis regardant, je fus surpris de ne pas voir

D’arbre en arbre au verger errer son habit noir

Car c’était l’heure sainte où, libre et solitaire,

Au rayon du couchant il lisait son bréviaire ;

Et plus surpris encor de ne pas voir monter,

Du toit où si souvent je la voyais flotter,

De son foyer du soir l’ordinaire fumée.

Mais, voyant au soleil sa fenêtre fermée,

Une tristesse vague, une ombre de malheur,

Comme un frisson sur l’eau courut sur tout mon cœur,

Et, sans donner de cause à ma terreur subite,

Je repris mon chemin et je marchai plus vite.

 

Mon œil cherchait quelqu’un qu’il pût interroger,

Mais dans les champs déserts, ni troupeau, ni berger

Le mulet broutait seul l’herbe rare et poudreuse

Sur les bords de la route, et dans le sol qu’il creuse

Le soc penché dormait à moitié d’un sillon ;

On n’entendait au loin que le cri du grillon

Au lieu du bruit vivant, des voix entremêlées

Qui montent tous les soirs du fond de ces vallées.

J’arrive et frappe en vain le gardien du foyer,

Son chien même à mes coups ne vient pas aboyer ;

Je presse le loquet d’un doigt lourd et rapide,

Et j’entre dans la cour, aussi muette et vide.

Vide ? Hélas ! mon Dieu, non ; au pied de l’escalier

Qui conduisait de l’aire au rustique palier,

Comme un pauvre accroupi sur le seuil d’une église,

Une figure noire était dans l’ombre assise,

Immobile, le front sur ses genoux couché,

Et dans son tablier le visage caché.

Elle ne proférait ni plainte ni murmure ;

Seulement du drap noir qui couvrait sa figure

Un mouvement léger, convulsif, continu,

Trahissait le sanglot dans son sein retenu ;

Je devinai la mort à ce muet emblème

La servante pleurait le vieux maître qu’elle aime.

« Marthe ! dis-je, est-il vrai ?... » Se levant à ma voix

Et s’essuyant les yeux du revers de ses doigts :

« Trop vrai ! montez, monsieur, on peut le voir encore,

On ne doit l’enterrer que demain à l’aurore ;

Sa pauvre âme du moins s’en ira plus en paix

Si vous l’accompagnez de vos derniers souhaits.

Il a parlé de vous jusqu’à sa dernière heure :

« Marthe, me disait-il, si Dieu veut que je meure,

« Dis-lui que son ami lui laisse tout son bien

« Pour avoir soin de toi, des oiseaux et du chien. »

Son bien ! n’en point garder était toute sa gloire ;

Il ne remplirait pas le rayon d’une armoire.

Le peu qui lui restait a passé sou par sou

En linge, en aliments, ici, là, Dieu sait où.

Tout le temps qu’a duré la grande maladie,

Il leur a tout donné, monsieur, jusqu’à sa vie ;

Car c’est en confessant, jour et nuit, tel et tel,

Qu’il a gagné la mort. – Oui, lui dis-je, et le ciel ! »

Et je montai. La chambre était déserte et sombre

Deux cierges seulement en éclaircissaient l’ombre,

Et mêlaient sur son front leurs funèbres reflets

Aux rayons d’or du soir qui perçaient les volets,

Comme luttent entre eux, dans la sainte agonie,

L’immortelle espérance et la nuit de la vie.

 

Son visage était calme et doux à regarder ;

Ses traits pacifiés semblaient encor garder

La douce impression d’extases commencées ;

Il avait vu le ciel déjà dans ses pensées,

Et le bonheur de l’âme, en prenant son essor,

Dans son divin sourire était visible encor.

Un drap blanc recouvert de sa soutane noire

Parait son lit de mort ; un crucifix d’ivoire

Reposait dans ses mains sur son sein endormi,

Comme un ami qui dort sur le cœur d’un ami ;

Et, couché sur les pieds du maître qu’il regarde,

Son chien blanc, inquiet d’une si longue garde,

Grondait au moindre bruit, et, las de le veiller,

Écoutait si son souffle allait se réveiller.

Près du chevet du lit, selon le sacré rite,

Un rameau de buis sec trempait dans l’eau bénite ;

Ma main avec respect le secoua trois fois,

En traçant sur le corps le signe de la croix.

Puis je baisai les pieds et les mains ; le visage

De l’immortalité portait déjà l’image,

Et déjà sur ce front, où son signe était lu,

Mon œil respectueux ne voyait qu’un élu.

Puis, avec l’assistant disant les saints cantiques,

Je m’assis pour pleurer près des chères reliques ;

Et, priant et chantant et pleurant tour à tour,

Je consumai la nuit et vis poindre le jour.

Près du seuil de l’église, au coin du cimetière,

Dans la terre des morts nous couchâmes la bière ;

Chacun des villageois jeta sur le cercueil

Un peu de terre sainte en signe de son deuil ;

Tous pleuraient en passant et regardaient la tombe

S’affaisser lentement sous la cendre qui tombe ;

Chaque fois qu’en tombant la terre retentit,

De la foule muette un sourd sanglot sortit.

Quand ce fut à mon tour : « Ô saint ami ! lui dis-je,

Dors ; ce n’est pas mon cœur, c’est mon œil qui s’afflige.

En vain je vais fermer la couche où te voilà,

Je sais qu’en ce moment mon ami n’est plus là ;

Il est où ses vertus ont allumé leur flamme,

Il est où ses soupirs ont devancé son âme ! »

Je dis ; et tout le soir, attristant ces déserts,

Sa cloche en gémissant le pleura dans les airs,

Et, mêlant à ses glas des aboiements funèbres,

Son chien, qui l’appelait, hurla dans les ténèbres.

Et moi, seul avec Marthe en ce morne séjour,

J’allais, je revenais du jardin à la cour,

Cherchant et retrouvant en chaque endroit sa trace,

Le voyant, lui parlant, et lui laissant sa place,

Feuilletant tout ouvert quelque livre pieux,

En lisant un passage et m’essuyant les yeux.

« N’écrivait-il jamais ? – Quelquefois le dimanche,

Me dit Marthe, il veillait sur une page blanche,

Et quand elle était noire, au fond d’un vieux panier

Il la jetait, et moi, dans un coin du grenier

Je balayais la feuille au retour de l’aurore.

Ce qu’ont laissé les rats y peut bien être encore. »

J’y montai ; j’y trouvai ces pages où sa main

Avait ainsi couru sans ordre et sans dessein,

Semblables à ces mots qu’un rêveur solitaire

Du bout de son bâton écrit avec mystère ;

Caractères battus par la pluie et les vents,

Et dont l’œil se fatigue à renouer le sens :

Bien des dates manquaient à ce journal sans suite,

Soit qu’il eût déchiré la page à peine écrite,

Ou soit que Marthe en eût allumé ses flambeaux

Et les vents sur son toit dispersé les lambeaux.

Déplorant à mon cœur mainte feuille ravie,

Mon œil de ces débris recomposait sa vie,

Comme l’œil, éclairé d’un rayon de la nuit,

Et s’égarant au loin sur l’horizon qui fuit,

Voit les anneaux glissants d’un fleuve à l’eau brillante

Dérouler flots à flots leur nappe étincelante,

Se perdre par moment sous quelque tertre obscur,

Dans la plaine plus bas reparaître plus pur,

Se briser de nouveau dans les prés qu’il arrose ;

Mais suivant du regard le sillon qu’il suppose,

Et sous les noirs coteaux devinant ses détours,

De mille anneaux rompus recompose un seul cours.

C’est ainsi qu’à travers de confuses images

De ce journal brisé j’ai recousu les pages.

Si d’une ombre souvent le texte est obscurci,

Complétez en lisant ces pages ; les voici.

 

 

 

                    PREMIÈRE ÉPOQUE

 

                                        1er mai 1786.

 

Le jour s’est écoulé comme fond dans la bouche

Un fruit délicieux sous la dent qui le touche

Ne laissant après lui que parfum et saveur.

Ô mon Dieu, que la terre est pleine de bonheur !

Aujourd’hui premier mai, date où mon cœur s’arrête,

Du hameau paternel c’était aussi la fête,

Et c’est aussi le jour où ma mère eut un fils ;

Son baiser m’a sonné mes seize ans accomplis

Seize ans ! puissent longtemps ces doux anniversaires

Sonner tant de bonheur au clocher de mes pères !

 

Que ce jour s’est levé serein sur le vallon !

Chaque toit semblait vivre à son premier rayon,

Chaque volet ouvert à l’aube près d’éclore

Semblait comme un ami solliciter l’aurore ;

On voyait la fumée, en colonnes d’azur,

De chaque humble foyer monter dans un ciel pur ;

Du pieux carillon les légères volées

Couraient en bondissant à travers les vallées ;

Les filles du village, à ce refrain joyeux,

Entrouvraient leur fenêtre en se frottant les yeux,

Se saluaient de loin du sourire ou du geste,

Et sur les hauts balcons penchant leur front modeste,

Peignaient leurs longs cheveux qui pendaient en dehors,

Comme des écheveaux dont on lisse les bords ;

Puis elles descendaient nu-pieds, demi-vêtues

De ces plis transparents qui collent aux statues,

Et cueillaient sur la haie ou dans l’étroit jardin

L’œillet ou le lilas, tout baignés du matin ;

Et les gouttes des fleurs, sur leurs seins découlées,

Y roulaient comme autant de perles défilées.

Tous les sentiers fleuris qui descendent des bois

Retentissaient de pas, de murmures, de voix ;

On y voyait courir les blonds chapeaux de paille,

Et les corsets de pourpre enlacés à la taille.

Tous ces sentiers versaient d’heure en heure au hameau

Les groupes variés confondus sous l’ormeau

Là les embrassements, les scènes de familles,

Les cheveux blancs touchant des fronts de jeunes filles,

Des amis retrouvés, des souvenirs lointains,

Des hôtes entraînés aux rustiques festins,

Des vierges à genoux autour de la chapelle,

Et les groupes pieux que la cloche rappelle,

Leur chapelet en main et le front incliné,

Allant offrir à Dieu le jour qu’il a donné.

 

Que de danses le soir égayaient la pelouse !

Plus le jour retirait sa lumière jalouse,

Plus elles s’animaient, comme pour ressaisir

Ce que l’heure fuyante enviait au plaisir.

Chaque arbre du verger avait son chœur champêtre,

Son orchestre élevé sur de vieux troncs de hêtre ;

Le fifre aux cris aigus, le hautbois au son clair,

La musette vidant son outre pleine d’air ;

L’un sautillant et gai, l’autre plaintive et tendre,

S’accordant, s’excitant, s’unissant pour répandre

Ensemble ou tour à tour, dans leurs divers accents,

Le délire ou l’ivresse à nos cœurs bondissants.

Tous les yeux se cherchaient, toutes les mains pressées

Frémissaient de répondre aux notes cadencées.

Un tourbillon d’amour emportait deux à deux,

Dans sa sphère de bruit, les couples amoureux ;

Les pieds, les yeux, les cœurs qu’un même instinct attire,

S’envolaient soulevés par le commun délire,

S’enchaînaient, se brisaient, pour s’enchaîner encor

Tels, quand un soir d’été darde ses rayons d’or,

Dans le sable échauffé qui brille sur la grève

On voit des tourbillons d’atomes, qu’il soulève,

Monter, descendre, errer, s’enlacer tour à tour,

Comme à l’attrait caché d’un invisible amour,

Dresser en tournoyant leur brillante colonne,

Et danser dans la sphère où le soleil rayonne.

 

Et plus tard, quand l’archet, le fifre, le hautbois,

Commençaient à languir comme épuisés de voix,

Quand les cheveux mouillés, que la sueur dénoue,

Tombaient en tresse lisse et collaient à la joue,

Et que sur les gazons les groupes indolents

S’en allaient en causant à voix basse, à pas lents,

De quels bruits enchanteurs l’oreille était frappée !

Adieux, regrets, baisers, parole entrecoupée,

Murmure que la nuit peut à peine assoupir,

D’un beau jour qui s’éteint tendre et dernier soupir :

Mon âme s’en troublait, mon oreille ravie

Buvait languissamment ces prémices de vie ;

Te suivais des regards, et des pas, et du cœur,

Les danseuses passant l’œil chargé de langueur ;

Je rêvais aux doux bruits de leurs robes de soie ;

Chacune en s’en allant m’emportait une joie.

Puis enfin, danse et bruit, tout avait disparu ;

Sur la crête des monts la lune avait couru ;

À peine quelque amant, trop oublieux de l’heure,

Regagnait en rêvant sa lointaine demeure,

Ou, longtemps arrêtés au coude du chemin,

Quelques couples tardifs, une main dans la main,

Laissaient sonner deux fois l’heure avancée et sombre,

Et sous les châtaigniers disparaissaient dans l’ombre.

 

Maintenant je suis seul dans ma chambre. Il est nuit ;

Tout dort dans la maison ; plus de feux, plus de bruit ;

Dormons ! – mais je ne puis assoupir ma paupière.

Prions ! – mais mon esprit n’entend pas ma prière.

Mon oreille est encor pleine des airs dansants

Que les échos du jour rapportent à mes sens ;

Je ferme en vain mes yeux, je vois toujours la fête ;

La valse aux bonds rêveurs tourne encor dans ma tête ;

Du bal, hélas ! fini, fantômes gracieux,

Mille ombres de beautés dansent devant mes yeux ;

Je vois luire un regard dans la nuit ; il me semble

Sentir de douces mains presser ma main qui tremble ;

De blonds cheveux jetés par le cercle mouvant

Sur ma peau qui frémit glissent comme un doux vent ;

Je vois tomber des fronts mille roses flétries,

J’entends mon nom redit par des lèvres chéries.

Anna ! Blanche ! Lucie ! oh ! que me voulez-vous ?

Qu’est-ce donc que l’amour, si son rêve est si doux ?

 

Mais l’amour sur ma vie est encor loin d’éclore ;

C’est un astre de feu dont cette heure est l’aurore.

Ah ! si jamais le ciel jetait entre mes bras

Un des songes vivants attachés à mes pas ;

Si j’apportais ici, languissante et ravie,

Une vierge au cœur pur, premier rayon de vie,

Mon âme aurait vécu mille ans dans un seul jour

Car, je le sens, ce soir, mon âme n’est qu’amour !

 

Non : chassons de mon cœur ces trop molles images ;

De mes livres amis rouvrons les vieilles pages.

Les voici sur ma table incessamment ouverts ;

Mais mon œil flotte en vain sur la prose et les vers,

Les mots inanimés tombent morts de la lyre,

Mon esprit ne lit pas et laisse mes yeux lire.

Un seul mot s’y retrace, et ce mot est de feu

L’amour, rien que l’amour ; mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu !

 

Parmi tant de beautés que ma sœur était belle !

Mais le soir en rentrant pourquoi donc pleurait-elle ?

 

 

                                        6 mai 1786.

 

Ah ! j’ai donc le secret des larmes de ma sœur ;

Puisse mon sacrifice acheter son bonheur !

 

Tout à l’heure au jardin, pensif et solitaire,

Je traînais au hasard mes pas distraits à terre

Dans l’allée au couchant le long de la maison ;

Mon pied, qui s’imprimait sans bruit sur le gazon,

Ne retentissait pas, dans l’herbe où je l’appuie,

Plus que l’oiseau qui pose, ou la goutte de pluie ;

Je tenais dans ma main ce livre où tant de pleurs

Coulent du cœur de Paul et des yeux des lecteurs,

Quand, le canot parti, chaque coup de la rame

Emporte Virginie, arrache l’âme à l’âme ;

Je sentais tout mon cœur se fondre de pitié,

Et la page toujours restait lue à moitié.

Tout à coup quelques mots murmurés à voix basse

Fixèrent ma pensée et mes pas sur la place.

Ce bruit inusité dans le muet enclos,

Ces sons entrecoupés de timides sanglots,

S’élevaient, s’abaissaient de distance en distance,

Puis mouraient étouffés dans un morne silence.

Inquiet, j’avançai d’un pas discret et sûr

Vers la fenêtre basse et sous l’angle du mur ;

J’écartai de la main les pampres de la treille,

Et de la jalousie approchant mon oreille,

Et plongeant un regard dans la nuit du boudoir,

J’entendis et je vis. Un seul rayon du soir,

Que brisaient les barreaux et les feuilles obscures,

Éclairait à demi la chambre et les figures.

Ma mère était au fond, assise au bord du lit,

Les yeux sur un papier, comme quelqu’un qui lit ;

L’ombre de ses cheveux me cachait son visage,

Mais j’entendais tomber des gouttes sur la page.

Ma sœur, assise auprès, un de ses bras passé

Au cou de notre mère avec force embrassé,

Le front sur son épaule et noyé dans sa robe

Pour cacher la rougeur que la pudeur dérobe,

S’efforçait vainement d’étouffer ses douleurs ;

Des mèches de cheveux, qui ruisselaient de pleurs,

Détachés de sa tête et collant sur sa joue,

Le mouvement d’un sein que le sanglot secoue,

Et le son de deux voix brisé, tout trahissait

Deux cœurs brisés eux-mêmes, et des pleurs qu’on versait.

– « Julie ! il est donc vrai, disait ma mère ; il t’aime !

Et toi, tu le chéris aussi ? – Plus que moi-même !

– Hélas ! je comprends trop ce tendre et triste aveu.

Vous voir unis un jour était mon plus doux vœu ;

Mais Dieu, qui de ses dons fut pour nous trop avare,

Vous unit d’une main, de l’autre vous sépare.

Quand je te donnerais, ma fille, tout mon bien,

Ta dot à peine encore égalerait le sien,

Et, tu le vois, un père inflexible à vos larmes

Compte pour rien son fils, son désespoir, tes charmes,

Si tu n’apportes pas à sa famille encor,

Avec tant d’innocence et tant d’amour, de l’or ;

De l’or !... Ah ! si mes pleurs au moins pouvaient en faire,

On verrait ce qu’il tient dans les yeux d’une mère ;

Dieu le sait. Je voudrais acheter à ce prix

Un époux pour ma fille, une femme à mon fils ;

Mais je n’ai que ce champ, trop étroit héritage,

Qu’entre ton frère et toi ma tendresse partage ;

Sachons donc, mon enfant, oublier et souffrir !

– Oublier ! Non, jamais, ma mère, mais mourir ! »

Puis je n’entendis plus qu’à voix basse un mélange

De plaintes, de baisers ; puis la voix de quelque ange

Me parla dans le cœur, et, d’un pied suspendu,

Je m’éloignai pleurant et sans être entendu.

 

 

                                        17 mai 1786.

 

Tout le jour dans mon sein j’ai roulé ma pensée,

Et de mon dévouement l’agonie est passée.

 

 

                                        18 mai 1786.

 

Voilà ce que j’ai dit à ma mère aujourd’hui :

« Je sens que Dieu me presse et qu’il m’appelle à lui.

La tendre piété, la foi vive et profonde,

Cette divine soif des biens d’un meilleur monde,

Dont vous me nourrissiez, enfant, sur vos genoux,

Porte aujourd’hui son fruit, peut-être amer pour vous,

Amer à ma jeunesse aussi, mais doux à l’âme.

L’ombre des saints parvis m’attire et me réclame ;

Je veux consacrer jeune à Dieu mes jours mortels,

Comme un vase encor pur qu’on réserve aux autels.

Rien de ce qui s’agite ici-bas ne me tente ;

Je ne veux pas dresser à tout ce vent ma tente ;

Je ne veux pas salir mes pieds dans ces chemins

Où s’embourbe en marchant ce troupeau des humains ;

J’aime mieux, m’écartant des routes de la terre,

Suivre dès le matin mon sentier solitaire.

J’aime mieux m’abriter sous le mur du saint lieu

Et dès le premier pas me reposer en Dieu.

Je ne me sens pas fait d’ailleurs pour la mêlée

Où bruit cette foule à tant de soins mêlée :

J’apporterais une arme inégale au combat,

Trop de pitié dans l’âme, un cœur qu’un souffle abat ;

Trop sensible ou trop fier, je mourrais dans la lutte,

Ou vainqueur du triomphe ou vaincu de la chute.

À cette loterie où la vie est l’enjeu

Mon cœur passionné mettrait trop ou trop peu ;

Et puis la vie est lourde, et dur est le voyage :

Il vaut mieux la porter seule et sans ce bagage

De chaînes, de fardeaux, de soins, d’ambitions.

Amours, liens brisés, enfants, afflictions,

Quel que soit vers le ciel le chemin que l’on suive,

On arrive plus vite où Dieu veut qu’on arrive ;

Dans le lit de poussière on se couche moins tard ;

On a moins de soucis et de pleurs au départ.

Oh ! ne résistez pas, ma mère, à ma prière !

Si vous réfléchissiez, un jour vous serez fière

De ce mot qui vous semble un douloureux adieu ;

À quoi renonce-t-on quand on se jette à Dieu ?

Que voulez-vous de mieux pour l’enfant qui vous prie

Que la paix sur la terre et le ciel pour patrie ?

Humble est le nom de prêtre ! Oh ! n’en rougissez pas,

Ma mère, il n’en est point de plus noble ici-bas.

Dieu, qui de ses desseins connaît seul le mystère,

A partagé la tâche aux enfants de la terre :

Aux uns le sol à fendre et des champs pour semer ;

Aux autres des enfants, des femmes pour aimer ;

À ceux-là le plaisir d’un monument qu’on fonde ;

À ceux-ci le grand bruit de leurs pas dans le monde.

Mais il a dit aux cœurs de soupirs et de foi :

« Ne prenez rien ici, vous aurez tout en moi ! »

Le prêtre est l’urne sainte au dôme suspendue,

Où l’eau trouble du puits n’est jamais répandue,

Que ne rougit jamais le nectar des humains,

Qu’ils ne se passent pas pleine de mains en mains,

Mais où l’herbe odorante, où l’encens de l’aurore

Au feu du sacrifice en tout temps s’évapore ;

Il est dans son silence au reste des mortels

Ce qu’est aux instruments l’orgue des saints autels :

On n’entend pas sa voix profonde et solitaire

Se mêler hors du temple aux vains bruits de la terre ;

Les vierges à ses sons n’enchaînent point leurs pas,

Et le profane écho ne les répète pas ;

Mais il élève à Dieu, dans l’ombre de l’église,

Sa grande voix qui s’enfle et court comme une brise,

Et porte, en saints élans, à la Divinité

L’hymne de la nature et de l’humanité.

Mais vous dites peut-être : « Il vit seul, et son âme,

« Que n’échauffe jamais le rayon de la femme,

« Dans cet isolement sèche et se rétrécit ;

« Il n’a plus de famille, et son cœur se durcit. »

Dites plutôt qu’à l’homme il étend sa famille

Les pauvres sont pour lui mère, enfants, femme et fille.

Le Christ met dans son cœur son immense amitié ;

Tout ce qui souffre et pleure est à lui par pitié.

Non, non, dans ma pensée heureuse et recueillie,

Ne craignez pas surtout que mon amour s’oublie.

Ah ! le Dieu qui me veut n’est pas un Dieu jaloux ;

Ce vœu me donne à lui sans m’arracher à vous.

Plus de sa charité l’océan nous inonde,

Plus nous sommes à lui, plus nous sommes au monde,

À ses pieux devoirs, à ses liens permis,

Aux doux attachements de parents et d’amis.

Devant ce Dieu d’amour dont je serai l’apôtre,

Aucun nom à l’autel n’effacera le vôtre ;

Et chacun des soupirs du céleste entretien

Y portera ce nom au ciel avec le mien !

Ne fermez pas ainsi vos lèvres interdites,

Ne me regardez pas si tristement ; mais dites :

« Que le désir de Dieu s’accomplisse sur toi ! »

Dites comme Sara, mère, et bénissez-moi ! »

 

 

                                        26 mai 1786.

 

Elle a pleuré sept jours, comme sur les montagnes

La fille de Jephté, que suivaient ses compagnes,

Demanda quelques nuits au Seigneur irrité

Pour pleurer ses printemps et sa virginité ;

Puis, comme un doux agneau revient à sa nourrice,

Vint d’elle-même offrir sa gorge au sacrifice.

Ainsi pleurait ma mère, et puis elle a dit : « Oui ! »

Mais un cœur sur la terre en sera réjoui.

Sitôt que de ma sœur j’aurai béni la joie,

Sans regarder derrière, entrons dans notre voie.

 

 

                                        1er juin 1786.

 

Dieu m’a récompensé : ce fut hier le jour

Où le Seigneur bénit l’innocence et l’amour.

De ma sœur et d’Ernest cette sainte journée

A dans la main de Dieu mêlé la destinée.

Les voilà dans la paix se possédant tous deux !

Quel éclat de bonheur rayonnait autour d’eux !

On eût dit qu’à l’autel, se dévoilant d’avance,

Tous les jours fortunés d’une longue existence,

Tous les chastes plaisirs d’une pure union,

Au flambeau de leur noce apportaient un rayon,

Et, sur leurs fronts sereins concentrant leurs prémices,

Prodiguaient en un jour un siècle de délices.

Avant l’heure où blanchit le premier horizon,

Quelle nouvelle vie animait la maison !

Tous les volets fermés, hélas ! depuis cette heure

Où mon père en sortit pour une autre demeure,

Ces portes qui du maître encor gardaient le deuil,

Et dont les fleurs jonchaient dès le matin le seuil,

Semblaient, prenant une âme et sentant cet emblème,

Tressaillir sur leurs gonds et s’ouvrir d’elles-mêmes

Pour accueillir, après un long exil rendu,

Le bonheur comme un hôte au foyer attendu.

La musique élevant sa voix par intervalle,

Les pas des serviteurs courant de salle en salle,

Les parents, les amis, arrivant deux à deux,

Les mains pleines de dons et les cœurs pleins de vœux,

Des présents de l’époux les fragiles merveilles,

Étalés sur le lit, débordant les corbeilles,

Les vierges pour les voir se pressant alentour,

Les touchant, les montrant, s’écriant tour à tour ;

L’une ajustant le voile au front de la fiancée,

L’autre attachant la perle à ses cheveux tressée,

Et toutes, le front ceint de grâce et de rougeur,

Aimant à contempler les apprêts du bonheur,

À promener sur tous leurs doigts, leur fantaisie,

Comme on les voit toucher dans un écrin d’Asie

Les colliers, les anneaux, les secrets talismans

Dont on aime l’éclat sans comprendre le sens.

Puis les danses le soir sur l’herbe, puis la ronde

Dans son cercle qui roule entraînant tout le monde,

Tout le monde excepté la fiancée et l’époux,

Qui fuyaient nos plaisirs pour des plaisirs plus doux,

Impatients du soir qui doit chasser la foule,

Comptant l’heure qui sonne et la nuit qui s’écoule,

Se cherchant, se trouvant, et, le bras sous le bras,

S’égarant d’arbre en arbre et se parlant plus bas

Tant le bonheur parfait, qui fuit la multitude,

A besoin du silence et de la solitude !

Que ce bonheur perçait, même dans leur tourment !

Comme tout trahissait leur vague enchantement !

Ces soupirs, ces regards qui plongeaient l’un dans l’autre,

Cette langue sans mots qui surpassait la nôtre,

Cette marche indolente et ce pas arrêté

Comme accablé du poids de leur félicité,

Cette fuite du monde et ce besoin d’eux-mêmes,

Cette joie à nommer vingt fois le nom qu’on aime,

Tout leur réalisait ce rêve de l’amour

Qu’on fait toute la vie et qu’on savoure un jour !

Et moi, seul et rêveur, glissant sans qu’on me voie,

Du regard et du cœur je poursuivais leur joie :

Tout le jour, en tout lieu, me trouvant sur leurs pas,

Me rencontrant partout, ils ne me voyaient pas ;

Du bonheur des amants goûtant au moins l’image,

Dans leur félicité j’adorais mon ouvrage,

Et je disais tout bas dans mon cœur satisfait :

« Ce bonheur est à moi, car c’est moi qui l’ai fait ! »

 

 

                                        3 juin 1786.

 

Souvent hier au bal, au souper de famille,

En me montrant du doigt, plus d’une jeune fille,

De celles dont j’aimais naguère l’entretien,

Et dont le doux regard faisait baisser le mien,

Disait : « Lui jeune et beau, Dieu ! pourrait-on le croire ?

Préfère à notre amour une soutane noire ;

Le monde lui fait peur, hélas ! le pauvre enfant ! »

Puis, passant devant moi, d’un coup d’œil triomphant

M’écrasaient en disant : « Ne sommes-nous plus belles ? »

Et le rire étouffé circulait autour d’elles.

J’avais l’air insensible au sarcasme moqueur.

Vous, cependant, mon Dieu, vous lisiez dans mon cœur !...

 

 

                                        6 juin 1786.

 

Ce fut hier : le jour mélancolique et sombre

Semblait de ma tristesse avoir revêtu l’ombre ;

On eût dit qu’à son tour l’âme de ce beau lieu

Voulait sympathiser avec ce jour d’adieu,

Tant le ciel était gris, tant les vents sans haleine

Laissaient pencher la feuille et l’épi sur la plaine,

Tant le ruisseau dormait en retenant sa voix,

Tant les oiseaux cachés se taisaient dans les bois

Tout se taisait aussi dans la maison fermée ;

On n’osait regarder une figure aimée ;

Quand on se rencontrait, on n’osait se parler,

De peur qu’un son de voix ne vînt nous révéler

Le sanglot dérobé sous le tendre sourire,

Et ne fît éclater le cœur qu’un mot déchire.

On allait, on venait ; mère, sœur, à l’écart,

Préparaient à genoux les apprêts d’un départ,

Et chacune, les mains dans le coffre enfoncées,

Cachait avec ses dons une de ses pensées.

On s’asseyait ensemble à table, mais en vain ;

Les pleurs se faisaient route et coulaient sur le pain.

Ainsi passa le jour ; et quand la nuit suprême,

Nuit qui doit pour jamais séparer ce qui s’aime,

Eut jeté sur nos yeux des voiles plus épais :

– « Allez, dis-je à ma mère, et reposez en paix,

Reposez votre cœur de soupirs et de larmes,

Bénissez votre enfant et dormez sans alarmes ;

Que ce dernier sommeil que je fais près de vous

Descende sur vos yeux encor tranquille et doux !

De notre long adieu n’anticipez pas l’heure.

Hélas ! trop tôt viendra ce long soir où l’on pleure !

Mais l’esprit qui console et l’ange des adieux

À ma prière alors viendront sécher vos yeux ;

Vous me verrez entrer plus léger dans ma voie,

Car ce qu’on donne à Dieu doit s’offrir dans la joie.

Dormez ! Dès que le jour sur l’église aura lui,

Au pied de votre lit je veux être avant lui ;

Et, si nos yeux alors ont quelque larme amère,

Que Dieu nous la pardonne ! homme, on n’a qu’une mère. »

Son baiser lentement sur mon front descendit,

Et je n’entendis pas ce qu’elle répondit ;

Car, le cœur plein des pleurs que cachait mon visage,

Et ne les pouvant pas retenir davantage,

J’étais déjà sorti de son appartement,

Et je cherchais la nuit pour pleurer librement.

Les brises de montagne, avec le soir venues,

Avaient blanchi le ciel et balayé les nues :

C’était une des nuits dont la sérénité

Parle à l’âme de paix, d’amour, d’éternité,

Où la lune arrondie et dans l’azur assise,

Répandant sur les bois sa lueur indécise,

Semble, en dessinant mieux chaque pâle contour,

Un souvenir muet de la vie et du jour.

Je m’enfonçai pleurant sous les sombres allées,

Des traces de ma mère encor toutes peuplées ;

Je parcourais du pas tout le champêtre enclos,

Où, comme autant de fleurs, mes jours étaient éclos ;

J’écoutais chanter l’eau dans le bassin de marbre ;

Je touchais chaque mur, je parlais à chaque arbre,

J’allais d’un tronc à l’autre et je les embrassais ;

Je leur prêtais le sens des pleurs que je versais,

Et je croyais sentir, tant notre âme a de force,

Un cœur ami du mien palpiter sous l’écorce.

Sur chaque banc de pierre où je m’étais assis,

Où j’avais vu ma mère assise avec son fils,

Je m’asseyais un peu ; je tournais mon visage

Vers la place où mes yeux retrouvaient son image,

Je lui parlais de l’âme, elle me répondait ;

Sa voix, sa propre voix dans mon cœur s’entendait,

Et je fuyais ainsi du hêtre au sycomore,

Réveillant mon passé pour le pleurer encore.

Du nid de la colombe à la loge du chien,

Je revisitais tout et je n’oubliais rien,

Et je disais à tout un adieu sympathique,

Et, de tout emportant quelque chère relique,

Je remplissais mon sein de feuillage roulé,

Du sable de la cour par ma mère foulé,

De la mousse enlevée aux murs verts des tourelles,

Et du duvet tombé du toit des tourterelles ;

Puis, quand j’eus complété mon douloureux trésor,

Pour consumer la nuit qui me restait encor,

J’allai dans le parterre, au pied de la fenêtre

De la chambre où ma mère aussi veillait peut-être,

Près du bassin d’eau vive où tremble le bouleau,

Le corps sur le gazon, le front penché sur l’eau,

Sur l’eau que j’écoutais sangloter dans sa fuite,

Comme un pas décroissant d’un ami qui nous quitte ;

Et là, prenant la terre et l’herbe à pleine main,

Collant ma lèvre au sol que j’allais fuir demain,

J’embrassai cette terre où j’avais pris racine,

D’où m’arrachait si tendre une force divine ;

J’ouvris mon cœur trop plein, et j’en laissai couler

Ce long torrent de pleurs qui voulait s’y mêler,

Je ne sais pas combien d’heures ainsi coulèrent,

Ni quels mille pensers dans ma tête roulèrent ;

De son œil infini Dieu seul peut les compter,

Et le cœur dans sa langue au cœur les raconter ;

Il est des nuits d’orage où le flot des idées,

Comme un fleuve trop plein aux ondes débordées,

Roule avec trop de pente et trop d’emportement,

Pour que notre âme même en ait le sentiment ;

Un vertige confus bouillonne dans la tête,

Et, prêt à se briser, le cœur même s’arrête ;

J’étais dans cet état, sans entendre, sans voir,

Anéantissement, sommeil du désespoir :

Seulement par moments mes pleurs, pleuvant encore,

M’éveillaient en tombant dans le bassin sonore.

L’aube enfin colora sa barre au bord des cieux,

Comme un flambeau soudain qui vient blesser les yeux.

Je voulus, sans revoir un visage de femme,

Dire à ma mère un mot qui lui laissât mon âme ;

Sur mes genoux tremblants du seuil je m’approchai ;

De mon front prosterné, muet, je le touchai ;

J’entrelaçai mes doigts aux barreaux des persiennes,

Je crus sentir des mains qui rencontraient les miennes.

« Adieu ! » criai-je ; en vain j’y voulus joindre un mot,

Mon cœur noyé d’angoisse eut à peine un sanglot,

Et je m’enfuis courant et sans tourner la tête,

Comme un homme qui craint qu’un remords ne l’arrête.

Je marchai devant moi par des champs sans chemin,

De peur de rencontrer, d’entendre un être humain,

Jusqu’au sommet aride où la sombre montagne

S’affaisse et redescend vers une autre campagne.

Sur une roche grise une croix de granit,

Que la mousse tapisse, où l’aigle fait son nid,

S’élève pour bénir à la fois les deux faîtes,

Comme un homme étendant ses deux bras sur deux têtes,

Là je me retournai pour la première fois,

Et m’assis sur la pierre au pied de cette croix ;

Je vis se dérouler sous moi le paysage,

Le jardin verdoyer sous les murs du village,

La colombe blanchir les toits, et la maison

Retirer lentement son ombre du gazon.

Je vis blanchir dans l’air sa première fumée,

Une main entrouvrir la fenêtre fermée.

Un soupir emporta mon âme à ce doux lieu,

Et sur l’herbe, à genoux, je m’écriai : « Mon Dieu !

Vous qui prenez le fils, restez avec la mère,

Que l’heure du départ n’y soit pas même amère !

Je ne quitte, ô mon Dieu, ces cœurs et ce séjour,

Qu’afin de leur laisser plus de paix et d’amour :

Que l’amour et la paix y restent à ma place,

Et que le sacrifice attire au moins la grâce !

Veillez, au lieu de moi, sur ses chers habitants ;

Bénissez nuit et jour leur route et leurs instants ;

Soyez vous-même, ô Dieu ! vous, ô céleste père,

Pour la mère le fils, et pour la sœur le frère !

Comblez-les de vos dons ; menez-les par la main,

Par une longue vie et par un doux chemin,

Au terme où nous devons vous rendre grâce ensemble,

Et que dès ici-bas votre sein nous rassemble ! »

Je dis, et, sous les bois de ces derniers sommets,

L’horizon paternel s’abaissa pour jamais.

 

 

 

                      DEUXIÈME ÉPOQUE

 

                                        Séminaire de ***,

                                        1er janvier 1793.

 

Six ans sont retranchés des jours de mon jeune âge

Sans qu’une seule trace ait marqué leur passage.

Nuits, jours, matin et soir, veilles et lendemain,

Furent des pas égaux dans un même chemin ;

Je n’ai senti ces jours qu’en calculant leur nombre.

Le cloître aux noirs piliers m’a caché dans son ombre ;

De ma haute cellule au chœur mélodieux

Les dalles ont compté mes pas silencieux ;

La méditation, la prière et l’étude

Ont engourdi mes sens dans leur froide habitude ;

Ces corridors obscurs, ces nefs, ces murs épais

Ont versé sur mon front leur silence et leur paix ;

Les souvenirs cuisants, les regrets, les images

De liberté, d’amour, de riants paysages,

A peine ont jusqu’ici dans mes nuits pénétré

De la paix du Seigneur tout s’y peint par degré,

Comme, par les vitraux que le pinceau colore,

Se teignent dans la nef les clartés de l’aurore.

Qu’il est doux dans son Dieu de renfermer son cœur,

Comme un parfum dans l’or pour en garder l’odeur,

D’avoir son but si haut et sa route tracée,

Et de vivre six ans d’une même pensée !

 

Aussi, blanche est la page où je notai mes jours.

Qu’aurais-je écrit ? Ce Dieu que je servis toujours,

Le soin de ses autels, le goût de ses demeures

Ont du même aliment nourri toutes mes heures,

Et sa main, à ma main ouverte constamment,

M’a dirigé sans chute et sans événement.

Ah ! grâce aux passions que mon cœur se retranche,

Puisse toute ma vie être une page blanche !

 

 

                                        Février 1793.

 

Souvent, lorsque des nuits l’ombre que l’on voit croître

De piliers en piliers s’étend le long du cloître,

Quand, après l’Angélus et le repas du soir,

Les lévites épars sur les bancs vont s’asseoir,

Et que, chacun cherchant son ami dans le nombre,

On épanche son cœur à voix basse et dans l’ombre,

Moi qui n’ai point encore entre eux trouvé d’ami,

Parce qu’un cœur trop plein n’aime rien à demi,

Je m’échappe, et, cherchant ce confident suprême

Dont l’amour est toujours égal à ce qu’il aime,

Par la porte secrète en son temple introduit,

Je répands à ses pieds mon âme dans la nuit.

 

Ossian ! Ossian ! lorsque plus jeune encore

Je rêvais des brouillards et des monts d’Inistore ;

Quand, tes vers dans le cœur et ta harpe à la main,

Je m’enfonçais l’hiver dans des bois sans chemin,

Que j’écoutais siffler dans la bruyère grise,

Comme l’âme des morts, le souffle de la bise,

Que mes cheveux fouettaient mon front, que les torrents,

Hurlant d’horreur aux bords des gouffres dévorants,

Précipités du ciel sur le rocher qui fume,

Jetaient jusqu’à mon front leurs cris et leur écume ;

Quand les troncs des sapins tremblaient comme un roseau

Et secouaient leur neige où planait le corbeau,

Et qu’un brouillard glacé, rasant ses pics sauvages,

Comme un fils de Morven me vêtissait d’orages,

Si, quelque éclair soudain déchirant le brouillard,

Le soleil ravivé me lançait un regard,

Et d’un rayon mouillé, qui lutte et qui s’efface,

Éclairait sous mes pieds l’abîme de l’espace,

Tous mes sens exaltés par l’air pur des hauts lieux,

Par cette solitude et cette nuit des cieux,

Par ces sourds roulements des pins sous la tempête,

Par ces frimas glacés qui blanchissaient ma tête,

Montaient mon âme au ton d’un sonore instrument

Qui ne rendait qu’extase et que ravissement ;

Et mon cœur à l’étroit battait dans ma poitrine,

Et mes larmes tombaient d’une source divine,

Et je prêtais l’oreille et je tendais les bras,

Et comme un insensé je marchais à grands pas,

Et je croyais saisir dans l’ombre du nuage

L’ombre de Jéhovah qui passait dans l’orage,

Et je croyais dans l’air entendre en longs échos

Sa voix que la tempête emportait au chaos ;

Et de joie et d’amour noyé par chaque pore,

Pour mieux voir la nature et mieux m’y fondre encore,

J’aurais voulu trouver une âme et des accents,

Et pour d’autres transports me créer d’autres sens !

 

Ce sont de ces moments d’ineffables délices

Dont Dieu ne laisse pas épuiser les calices,

Des éclairs de lumière et de félicité

Qui confondent la vie avec l’éternité.

Notre âme s’en souvient comme d’une pensée

Rapide, dont en songe elle fut traversée.

Ah ! quand je les goûtais, je ne me doutais pas

Qu’une source éternelle en coulait ici-bas !

 

Eh bien ! quand j’ai franchi le seuil du temple sombre

Dont la seconde nuit m’ensevelit dans l’ombre ;

Quand je vois s’élever entre la foule et moi

Ces larges murs pétris de siècles et de foi ;

Quand j’erre à pas muets dans ce profond asile,

Solitude de pierre, immuable, immobile,

Image du séjour par Dieu même habité,

Où tout est profondeur, mystère, éternité ;

Quand les rayons du soir, que l’occident rappelle,

Éteignent aux vitraux leur dernière étincelle,

Qu’au fond du sanctuaire un feu flottant qui luit

Scintille comme un œil ouvert sur cette nuit,

Que la voix du clocher en son doux s’évapore,

Que, le front appuyé contre un pilier sonore,

Je le sens, tout ému du retentissement,

Vibrer comme une clef d’un céleste instrument,

Et que du faîte au sol l’immense cathédrale,

Avec ses murs, ses tours, sa cave sépulcrale,

Tel qu’un être animé, semble à la voix qui sort

Tressaillir et répondre en un commun transport ;

Et quand, portant mes yeux des pavés à la voûte,

Je sens que dans ce vide une oreille m’écoute,

Qu’un invisible ami, dans la nef répandu,

M’attire à lui, me parle un langage entendu,

Se communique à moi dans un silence intime,

Et dans son vaste sein m’enveloppe et m’abîme

Alors, mes deux genoux pliés sur le carreau,

Ramenant sur mes yeux un pan de mon manteau,

Comme un homme surpris par l’orage de l’âme,

Les yeux tout éblouis de mille éclairs de flamme,

Je m’abrite muet dans le sein du Seigneur,

Et l’écoute et l’entends voix à voix, cœur à cœur.

Ce qui se passe alors dans ce pieux délire,

Les langues d’ici-bas n’ont plus rien pour le dire ;

L’âme éprouve un instant ce qu’éprouve notre œil

Quand, plongeant sur les bords des mers près d’un écueil,

Il s’essaie à compter les lames dont l’écume

Étincelle au soleil, croule, jaillit et fume,

Et qu’aveuglé d’éclairs et de bouillonnement

Il ne voit plus que flots, lumière et mouvement ;

Ou bien ce que l’oreille éprouve auprès d’une onde

Qui des pics du mont Blanc s’épanche, roule et gronde,

Quand, s’efforçant en vain, dans cet immense bruit,

De distinguer un son d’avec le son qui suit,

Dans les chocs successifs qui font trembler la terre,

Elle n’entend vibrer qu’un éternel tonnerre.

Et puis ce bruit s’apaise, et l’âme qui s’endort

Nage dans l’infini sans aile, sans effort,

Sans soutenir son vol sur aucune pensée,

Mais immobile et morte et vaguement bercée,

Avec ce sentiment qu’on éprouve en rêvant

Qu’un tourbillon d’été vous porte, et que, le vent

Vous prêtant un moment ses impalpables ailes,

Vous planez dans l’éther tout semé d’étincelles,

Et vous vous réchauffez, sous des rayons plus doux,

Au foyer des soleils qui s’approchent de vous.

 

Ainsi la nuit en vain sonne l’heure après l’heure,

Et, quand on vient fermer la divine demeure,

Quand sur les gonds sacrés les lourds battants d’airain

Tournent en ébranlant le caveau souterrain,

Je m’éloigne à pas lents, et ma main froide essuie

La goutte tiède encor de la céleste pluie !...

 

 

                                        Séminaire de ***,

                                        15 février 1793.

 

Tandis que nous vivons au fond d’un monde à part,

En Dieu seul, pour Dieu seul, et sous son seul regard,

L’autre monde, animé d’un autre esprit de vie,

Ou d’un souffle de mort, de colère et d’envie,

Mugit autour de nous, et jusqu’en ce saint lieu

Poursuit de ses fureurs les serviteurs de Dieu.

Un grand peuple, agité par l’esprit de ruine,

Fait écrouler sur lui tout ce qui le domine

Il veut renouveler trône, autels, mœurs et lois ;

Dans la poudre et le sang tout s’abîme à la fois.

Oh ! pourquoi suis-je né dans ces jours de tempête

Où l’homme ne sait pas où reposer sa tête,

Où la route finit, où l’esprit des humains

Cherche, tâtonne, hésite entre mille chemins,

Ne pouvant ni rester sous un passé qui croule,

Ni jeter d’un seul jet l’avenir dans son moule ?

Métal extravasé qui bouillonne et qui fuit,

Court, ravage et renverse, et dévore et détruit,

Et, consumant la main qui touche à son cratère,

Déracine le siècle et l’homme de la terre !

Heureux, du moins, heureux que la lueur de foi

Vive encor dans mon œil et marche devant moi,

Et, séparant mes pas de la foule élancée,

Trace une route à part à ma pauvre pensée,

Route qui mène ailleurs que celle d’ici-bas,

Et que Dieu même éclaire, et qui ne finit pas !

 

On dit que le pouvoir aux mains du roi se brise,

Et qu’en mille lambeaux le peuple le divise ;

Le peuple, enfant cruel qui rit en détruisant,

Qui n’éprouve jamais sa force qu’en brisant,

Et qui, suivant l’instinct de son brutal génie,

Ne comprend le pouvoir que par la tyrannie !

Force aveugle que Dieu lâche de temps en temps,

Ainsi que l’avalanche, ainsi que les autans,

Pour donner à l’éther un courant plus rapide,

Pour frapper un grand coup et pour faire un grand vide !

 

 

                                        25 février 1793.

 

Ô jours ! jours de douleur, de silence et d’effroi !

La terre du royaume a bu le sang du roi,

Et le sang des sujets massacrés par centaines

Coule dans les ruisseaux comme l’eau des fontaines.

Tout ce qui porte un nom, ou génie ou vertu,

Sous le niveau du crime est soudain abattu ;

Le doigt du délateur au bourreau fait un signe :

La seule loi du peuple est la mort au plus digne !

Sa hache aime le juste et choisit l’innocent !

L’innocence est son crime ! Ô peuple ivre de sang,

Tu détruis de tes mains l’erreur qui nous abuse,

Et de tous tes tyrans ton exemple est l’excuse !

 

 

                                        28 février 1793.

 

Je creuse nuit et jour dans mes réflexions

Cet abîme sanglant des révolutions,

Du grand corps social remède ou maladie

Qui brise ou rajeunit la machine engourdie ;

De la nature humaine incalculable effort,

Qui fait lutter en elle et la vie et la mort.

 

Pour tenir les bassins égaux de la balance

Où l’on veut les peser, il faut un grand silence

Des passions du siècle et de ses intérêts ;

La main tremble à qui veut les juger de trop près ;

Comme au juge placé trop bas dans la carrière,

Le but est trop souvent caché par la poussière.

Mais jeune, enseveli dans l’ombre du saint lieu,

Hors du siècle, et voyant tout au seul jour de Dieu,

peut-être juge-t-on de plus haut ce problème,

Ce procès éternel du temps contre lui-même,

Cette lutte fatale où le passé vaincu

Dit pour toute raison de vivre : « J’ai vécu. »

Qui peut sonder de Dieu l’insondable pensée ?

Qui peut dire où finit son œuvre commencée ?

Des mondes à venir lui dérober le soin ?

Lui dire comme aux flots : « Tu n’iras pas plus loin ! »

Devant cet océan placer son grain de sable,

Et tarir d’un seul mot l’abîme intarissable ?

Moins insensé celui qui dirait au soleil :

« Prends mon heure ! attends-moi pour luire à mon réveil ;

Borne à mon horizon ta lumière féconde,

Et, quand mon œil se ferme, éteins-toi pour le monde ! »

Non : Dieu n’a dit son mot à personne ; le temps

Et la nature ici sont ses seuls confidents,

Et si de sa sagesse il perce quelque chose,

Ne la cherchons que là, c’est là qu’elle repose !

C’est là qu’à nos esprits, dans le doute noyés,

Elle soulève un coin du voile, et dit : « Voyez ! »

Qu’annonce la nature en sa marche éternelle ?

Où s’arrête sa course ? où se repose-t-elle ?

De ces mille soleils tournant sous l’œil de Dieu,

Rayons étincelants de son céleste essieu,

Lequel dort au milieu de sa courbe enflammée ?

Quelle route du ciel devant eux s’est fermée ?

Quelle vague des airs croupit dans son repos ?

Quelle goutte des mers dort dans le lit des flots ?

Quel océan, couché dans d’éternels rivages,

Cesse de dévorer ou d’enfanter des plages ?

Quels monts ont étouffé leur creuset souterrain ?

Quoi donc était hier ce qu’il sera demain ?

Et du sable au rocher, de l’âme à la matière,

De l’abîme des cieux jusqu’au grain de poussière,

Quel autre que Dieu seul peut dans ce mouvement

Reconnaître une forme, un être, un élément ?

On sent à ce travail, qui change, brise, enfante,

Qu’un éternel levain dans l’univers fermente,

Que la main créatrice à son œuvre est toujours,

Que de l’Être éternel éternel est le cours,

Que le temps naît du temps, la chose de la chose ;

Qu’une forme périt afin qu’une autre éclose ;

Qu’à tout être la fin n’est que commencement ;

La souffrance, travail ; la mort, enfantement !

 

En vain l’homme, orgueilleux de ce néant qu’il fonde,

Croit échapper lui seul à cette loi du monde,

Clôt son symbole, et dit, pour la millième fois :

« Ce Dieu sera ton Dieu, ces lois seront tes lois ! »

À chaque éternité que sa bouche prononce,

Le bruit de quelque chute est soudain la réponse,

Et le temps, qu’il ne peut fixer ni ralentir,

Est là pour le confondre et pour le démentir ;

Chaque siècle, chaque heure, en poussière il entraîne

Ces fragiles abris de la sagesse humaine,

Empires, lois, autels, dieux, législations ;

Tentes que pour un jour dressent les nations,

Et que les nations qui viennent après elles

Foulent pour faire place à des tentes nouvelles ;

Bagage qu’en fuyant nous laissons sur nos pas,

Que l’avenir méprise et ne ramasse pas.

 

Depuis ces jours obscurs, dont la tardive histoire

A jusqu’à nos moments traîné quelque mémoire,

Avec combien de cieux le temps s’est-il joué ?

Combien de fois la terre a-t-elle secoué,

Comme l’arbre au printemps ses arides feuillages,

Les croyances, les lois, les dieux des autres âges ?

C’est demander combien de feuillages flétris

Ont engraissé le sol formé de leurs débris,

Ou combien de ruisseaux et de gouttes d’orages

Ont fait enfler les mers sans fond et sans rivages ?

 

Oui, l’esprit du Seigneur travaille incessamment

Par l’esprit des mortels, son aveugle instrument ;

Il a donné pour vie à la pensée humaine

Ce flux et ce reflux qui l’apporte et l’entraîne :

S’il cessait de tourner dans ce cercle divin,

S’il s’arrêtait un jour, ce jour serait sa fin,

Mais pour lui, sur la route à ses pas accordée,

Une idée est toujours en avant d’une idée ;

Il s’élance, il l’atteint au terme d’un sentier ;

Il crée à son image un monde tout entier ;

Puis à peine entre-t-il dans l’œuvre commencée,

Qu’il demande à courir vers une autre pensée,

La réalise et passe, et, d’essor en essor,

Gagne un autre horizon pour le franchir encor.

Ainsi de siècle en siècle il lègue ses chimères ;

De vérités pour lui les vérités sont mères,

Et Dieu, les lui montrant jour à jour, pas à pas,

Le mène jusqu’où Dieu veut qu’il aille ici-bas,

Terme qu’il a lui seul posé dans sa sagesse,

Et qu’on n’atteint jamais, en approchant sans cesse.

 

Mais si l’esprit de Dieu, travaillant par nos mains,

À ces renversements condamne les humains,

Comment donc marque-t-il du sang pur des victimes

Les révolutions, ce solstice des crimes ?

Comment l’esprit d’amour, de justice, de paix,

Sert-il l’iniquité, la haine et les forfaits ?

Ah ! c’est que dans son œuvre il agit avec l’homme ;

La vertu les conçoit, le crime les consomme ;

L’ouvrier est divin, l’instrument est mortel :

L’un veut changer le Dieu, l’autre brise l’autel ;

L’un sur la liberté veut fonder la justice,

L’autre sur tous les droits fait crouler l’édifice.

Puis vient la nuit fatale où l’esprit combattu

Ne sait plus où trouver le crime et la vertu ;

Chaque parti s’en fait d’horribles représailles.

Les révolutions sont des champs de batailles

Où deux droits violés se heurtent dans le temps :

Quel que soit le vainqueur, malheur aux combattants !

L’un, possesseur jaloux d’un héritage inique,

Se fait un titre saint d’une injustice antique,

Veut que l’oppression consacre l’oppresseur,

Et croit venger le ciel en défendant l’erreur ;

L’autre, le cœur aigri par une vieille offense,

Dans la raison qui luit ne voit qu’une vengeance,

Et, s’armant à sa voix d’un droit ensanglanté,

Brûle, pille et massacre à coups de vérité.

Ainsi l’abîme appelle un plus profond abîme ;

Qu’y faire ? La raison n’a que le choix du crime.

Faut-il que le bien cède et recule à jamais ?

Faut-il vaincre le mal à force de forfaits ?

Devant ces changements le cœur du juste hésite :

Malheur à qui les fait ! heureux qui les hérite !

 

 

                                        Séminaire de ***,

                                        2 mars 1793.

 

Ma pauvre mère, hélas ! ma pauvre sœur, mon Dieu !

Quoi ! la tempête aussi descend en si bas lieu ?

Quoi ! la maison de paix, de prière et d’aumône,

Où la charité seule avait son humble trône,

N’a pas pu trouver grâce aux yeux des factions ?

Ce toit qu’avaient couvert leurs bénédictions,

Ce seuil où leur misère était sans cesse assise,

Où la veuve et l’enfant entraient comme à l’église ;

Cette chambre où ma mère, avec sa douce main,

Pansait leurs pieds meurtris et leur rompait le pain,

Ils l’ont brûlée ! ils ont chassé leur providence,

Autour des murs fumants mené l’horrible danse,

Tandis qu’à la lueur qui montait de ces toits,

Ma mère et ses enfants s’enfuyaient dans les bois :

Ainsi tout ce que j’aime est arraché de terre ;

Ainsi, si je cherchais la maison de mon père,

Mes yeux ne verraient plus qu’un pan de mur noirci,

Et le mendiant seul dirait : « C’était ici ! »

Ah ! je sens en moi-même, à cette horrible image

De ma mère fuyant les torches du village,

Qu’un Dieu seul peut donner le pardon aux humains,

Et, si je ne brisais mon cœur entre ses mains,

À ma soif de vengeance, ou plutôt de justice,

Je ferais de mes jours cent fois le sacrifice ;

Je me consacrerais, pour punir ces bourreaux,

Deux poignards dans les mains, à des dieux infernaux ;

Et j’irais, de ce toit vengeant chaque parcelle,

D’une goutte de sang payer chaque étincelle !

 

 

                                        Séminaire de ***,

                                        6 mars 1793.

 

Pardonnez-moi, mon Dieu, la vengeance est à vous !

Ah ! pour la désarmer, je tombe à vos genoux.

Que la faute et l’horreur de ces jours de tempêtes

Retombent sur le temps, et non pas sur leurs têtes !

 

 

                                        Séminaire de ***,

                                        8 mars 1793.

 

Ce soir, un inconnu m’a glissé dans la main

Un rouleau recouvert d’un pli de parchemin ;

Mes yeux en ont soudain reconnu l’écriture,

Bien qu’une larme seule en fût la signature ;

Et tout en la lisant je baisais mille fois,

Ô ma mère, ces mots où j’ajoutais ta voix,

Et ces douze louis, ta dernière ressource,

Que ta main pour adieu jette encor dans ma bourse.

Oh ! que cet or sacré ne la quitte jamais,

Ou, donné par l’amour, n’en sorte qu’en bienfaits !

 

 

                                        Séminaire de ***,

                                        9 mars 1793.

 

Ainsi me voilà seul, orphelin dans ce monde !

Ma mère avec ma sœur est errante sur l’onde ;

Elles vont, au hasard des vents et de la mer,

D’un parent inconnu chercher le pain amer,

Et, sur un continent peuplé de solitudes,

Changer de ciel, d’amis, de cœur et d’habitudes !

« Fuis, pars, viens, mon enfant ! dit ma mère. Que Dieu

Te porte tout l’amour qui brûle en cet adieu !

Je n’aurai pas un jour de paix en ton absence,

Quitte un sol dévorant qui proscrit l’innocence,

Où la prière même est un crime mortel ;

Qu’est-il besoin de prêtre à qui n’a plus d’autel ?... »

Ah ! ma mère, pour moi ta tendresse t’égare ;

L’esprit souffle-t-il moins quand l’étincelle est rare ?

N’en eussions-nous plus qu’une à rallumer ici,

Qu’une larme à sécher dans un œil obscurci,

Ah ! c’en serait assez pour garder à la terre,

Pour couver dans nos seins le feu du sanctuaire,

Pour rester dans le temple, et pour y revêtir

La robe du lévite ou celle du martyr.

Je resterai...

 

 

                                        De la Grotte des Aigles,

                                        au sommet des Alpes du Dauphiné,

                                        15 avril 1793.

 

Gravons, au moins pour ma mémoire,

De ces deux mois, si pleins, l’épouvantable histoire.

 

Le peuple, soulevé sur la foi d’un faux bruit,

Force le seuil sacré, nous frappe et nous poursuit ;

Il s’enivre de vin dans l’or des saints calices,

Hurle en dérision les chants des sacrifices,

Et, comme s’il n’osait vierge encor le frapper,

Il viole l’autel avant de le saper.

Les prêtres, n’élevant contre eux que la prière,

Sont par leurs cheveux blancs traînés dans la poussière.

Les uns de leur vieux sang teignent ces chers pavés ;

Au couteau solennel d’autres sont réservés ;

Quelques-uns, comme moi, sauvés par leur jeunesse,

Par un front de vingt ans dont la grâce intéresse,

S’échappent dispersés sous les coups de fusil,

Et vont chercher plus loin le supplice ou l’exil.

Une femme me prend par la main dans le nombre,

Me guide hors des murs à la faveur de l’ombre,

Me montre ces sommets brillants dans le lointain,

Et me dit : « Mon enfant, fuyez, voici du pain. »

Je fuis pendant sept nuits à travers les campagnes,

En dirigeant toujours mes pas sur les montagnes,

Le jour pour sommeiller me couchant sous les blés,

La nuit loin des sentiers hâtant mes pas troublés ;

J’arrive au pied des monts ; je traverse à la nage

Des torrents, dont le flot me jette à l’autre plage.

Un chasseur me découvre à la voix de ses chiens,

Il change par pitié ses habits pour les miens.

Je commence à gravir ces gradins de collines

Où les Alpes du Nord enfoncent leurs racines,

Immense piédestal par sa masse abaissé,

Qui sous le poids des monts semble s’être affaissé,

Et dans l’encaissement des roches éboulées

Cache les lacs profonds et les noires vallées.

Je remonte le cours de leurs mille ruisseaux

Qui passent en lançant leur fumée au lieu d’eaux ;

J’avance en frissonnant sous l’arche des cascades ;

Les pins m’ouvrent plus loin leurs hautes colonnades,

Je les franchis ; j’arrive à ces prés suspendus

Sur la croupe des monts, verts tapis étendus,

Où les chalets des bois bordent les précipices.

Un vieux pâtre y gardait un troupeau de génisses ;

Les yeux vers le soleil couchant, entre ses doigts

Il roulait, sans me voir, un rosaire de bois.

Cet aspect rend l’audace à mon âme attendrie :

Je suis sûr d’un ami dans tout homme qui prie.

Je l’aborde soudain, sans crainte, au nom de Dieu ;

Il se trouble en voyant un vivant en ce lieu :

Il croit voir un coupable en moi. Je le rassure ;

Il écoute en pleurant ma touchante aventure,

Étend la feuille morte en lit sous le chalet,

Et partage avec moi son pain noir et son lait.

Le lendemain matin, il dit : « Soyez en joie ;

Je ne renverrai pas celui que Dieu m’envoie.

Voyageant suivant l’herbe et suivant la saison,

Mes vaches ont fini de paître ce gazon ;

Demain, je vais chercher d’autres vertes montagnes.

Mais lorsque après l’hiver nous montons des campagnes,

On nous donne en partant du pain pour tout l’été ;

Tout ce pain est à vous, car vous l’avez goûté.

Les bergers, dont souvent j’ai nourri la détresse,

Remplaceront pour moi celui que je vous laisse.

Mais vous ne pouvez pas me suivre au milieu d’eux :

Ils se demanderaient pourquoi nous sommes deux.

Vos blonds cheveux n’ont pas durci dans les tempêtes ;

La blancheur de vos mains leur dirait qui vous êtes.

Vous ne pouvez non plus rester dans ce chalet :

On le voit de trop loin fumer sur la forêt.

Des soldats du bourreau ces routes sont connues ;

Ils montent quelquefois jusque parmi ces nues,

Pour aller de plus haut, sous leurs serres surpris,

Comme l’oiseau de proie, épier les proscrits.

Mais venez ; je connais une grotte profonde

Qu’aucun autre que moi ne connaît dans le monde.

Rien n’y peut parvenir que l’éclair et le vent,

Et l’aigle que j’allais y dénicher souvent,

Quand, dans mon jeune temps, le suivant sur ces cimes,

Mon pied comme mon œil se jouait des abîmes.

Je puis monter encore avec l’aide de Dieu ;

C’est pour vous que sa main m’a découvert ce lieu ;

Vous y vivrez de peu, mais sans inquiétude,

Si votre ange suffit à votre solitude.

On y peut puiser l’eau dans le creux de sa main ;

Et, quand je penserai que vous manquez de pain,

Tous les deux ou trois mois, sans qu’on puisse me suivre,

J’apporterai de loin ce qu’il vous faut pour vivre.

Remarquez bien la gueule ouverte à ce rocher,

Venez de temps en temps sous la brume y chercher ;

Car, lorsque je viendrai vous porter votre vie,

Je n’irai pas plus loin, de peur qu’on ne m’épie. »

 

Nous partons ; nous posons nos pieds audacieux

Où le chasseur des monts n’ose poser ses yeux ;

Nous enlaçons nos doigts crispés aux fils du lierre,

Aux cheveux de la plante, aux angles de la pierre ;

Du rocher chancelant qui s’enfuit sous nos pas,

Le bruit sourd et profond monte à peine d’en bas,

Et des eaux du glacier, dont la poudre s’élève,

Le vent nous frappe au front comme le froid d’un glaive.

Devant l’abîme ouvert que ces eaux ont fendu,

Mon pied cloué d’horreur s’arrête suspendu ;

Du noir pilier des monts la colonne d’écume

Tombe en rejaillissant dans le gouffre qui fume,

Hurle dans sa ruine avec tous ses ruisseaux,

Remonte en blancs flocons, retombe en verts lambeaux,

Et remplit tout le vide, où flotte en bas sa foudre,

De vent, de bruit, de flots, de vertige et de poudre.

Un seul débris de roc que le fleuve a broyé,

Tremblant aux coups de l’onde, et d’écume noyé,

Comme un vaste arc-en-ciel appuyé sur deux cimes,

Se dresse en voûte immense et franchit ces abîmes.

Mon guide fait sur lui le signe de la croix,

Tâte d’un pied douteux les fragiles parois,

S’élance ; je le suis. Sous cette arche profonde,

Nous voyons à cent pieds cet ouragan de l’onde

Passer comme le trait qu’un regard ne suit pas ;

Le pont miné, tremblant, résonne sous nos pas ;

Notre œil tourne, nos mains cherchent, notre pied glisse

Mais notre ange à nos yeux voile le précipice,

Et déjà nous foulons sur le bord opposé

Un vallon d’herbe en fleur par l’écume arrosé.

 

La nature en ce lieu, plus amie et plus douce,

Festonne les rochers d’arbustes et de mousse.

D’un pas moins essoufflé nous montons ses remparts ;

Un horizon nouveau s’ouvre sous nos regards,

Et nous redescendons des pentes qu’elle incline,

De coteaux en coteaux, de colline en colline,

Jusqu’à ce creux vallon qu’elle arrondit exprès,

Pour n’étaler qu’à Dieu ses plus divins attraits.

Là mon guide s’arrête, et me montre l’asile

Qu’offre la Providence à ceux que l’homme exile ;

Me découvre à son bruit la source sous le bois,

M’enseigne à façonner le hêtre où je la bois,

À sécher au soleil les mousses pour ma couche,

À juger la saveur des fruits sains pour ma bouche,

À dérober tout chaud, dans le creux du rocher,

L’œuf pondu du matin que l’aigle y va cacher,

À nourrir un feu lent qui couve dans l’écorce,

À voiler aux oiseaux le piège sous l’amorce,

À lancer dans le lac le fil de l’hameçon

Qui fait frissonner l’onde au contact du poisson,

À surprendre à son nid le faon qui vient d’éclore,

À ravir le chevreau pendant qu’il tète encore,

Pour que sa mère aussi vienne, au cri de sa faim,

Tendre pour le nourrir sa mamelle à la main.

Puis, me recommandant à cette Providence

Qui nourrit sans travail et garde sans prudence :

« Priez-la, mon enfant ! tout est plein d’elle ici !... »

Nous prions ; je l’embrasse ; il part, et me voici.

 

 

                                        Grotte des Aigles,

                                        17 avril 1793,

                                        pendant la nuit.

 

Ô nuit majestueuse ! arche immense et profonde

Où l’on entrevoit Dieu comme le fond sous l’onde,

Où tant d’astres en feu portant écrit son nom

Vont de ce nom splendide éclairer l’horizon,

Et jusqu’aux infinis, où leur courbe est lancée,

Porter ses yeux, sa main, son ombre, sa pensée !

Et toi, lune limpide et claire, où je crois voir

Ces monts se répéter comme dans un miroir,

Pour que deux univers, l’un brillant, l’autre sombre,

Du Dieu qui les créa s’entretinssent dans l’ombre ;

Et vous, vents palpitant la nuit sur ces hauts lieux,

Qui caressez la terre et parfumez les cieux ;

Et vous, bruit des torrents ; et vous, pâles nuages,

Qui passez sans ternir ces rayonnantes plages,

Comme à travers la vie, où brille un chaste azur,

L’ombre des passions passe sur un cœur pur ;

Mystères de la nuit que l’ange seul contemple,

Cette heure aussi pour moi lève un rideau du temple !

Ces pics aériens m’ont rapproché de vous ;

Je vous vois seul à seul, et je tombe à genoux.

Et j’assiste à la nuit comme au divin spectacle

Que Dieu donne aux esprits dans son saint tabernacle !

 

Comme l’œil plonge loin dans ce pur firmament !

Quel bleu tendre, et pourtant quel éblouissement !

On dirait l’eau des mers quand une faible brise

Fait miroiter les flots où le rayon se brise.

Voilà sur l’horizon l’étoile qui descend !

L’ombre des noirs sapins me voile le croissant ;

Sa mobile blancheur semble sous ce nuage

Une neige qui tombe et fond sur le feuillage.

Au doux vent que ma joue à peine a ressenti,

Quel immense soupir de leur cime est sorti !

Il naît, il gronde, il baisse... il meurt. C’est la tempête

Qui passe avec ses voix et ses coups sur ma tête ;

C’est la voile où le vent siffle et tonne la nuit,

Quand sur les sombres mers la vague la poursuit.

Non, c’est un souffle mort dont la nuit les effleure.

Oh ! qu’à présent la brise avec tendresse y pleure !

N’est-ce pas le soupir de quelque esprit ami

Qui dans ces sons si doux se dévoile à demi,

Vient prêter à ces vents leur douce voix de femme,

Et par pitié pour nous pleurer avec notre âme ?

Arbres harmonieux, sapins, harpe des bois,

Où tous les vents du ciel modulent une voix,

Vous êtes l’instrument où tout pleure, où tout chante,

Où de ses mille échos la nature s’enchante,

Où, dans les doux accents d’un souffle aérien,

Tout homme a le soupir d’accord avec le sien !

Arbres saints, qui savez ce que Dieu nous envoie,

Chantez, pleurez, portez ma tristesse ou ma joie !

 

Seul il sait, dans les sons dont vous nous enchantez,

Si vous pleurez sur nous, ou bien si vous chantez.

 

 

                                        Grotte des Aigles,

                                        18 avril 1793.

 

Le sommeil m’a surpris sous le nocturne dôme ;

L’alouette a chanté mon réveil ; mon royaume

Sous un jour de printemps en fleurs m’est apparu.

Et du matin au soir mes pas l’ont parcouru.

Qu’il est vert ! et pour qui, sur ces hauts précipices,

Dieu créa-t-il un jour ce vallon de délices,

Et d’un triple rempart élevé de ses mains

En ferma-t-il l’accès et la vue aux humains ?

 

Là le gouffre tonnant où le glacier se verse,

Et qu’à travers la mort le pont de roc traverse ;

Ici ces pics glacés, qui ne fondent jamais,

L’entourent à demi de leurs neigeux sommets ;

Et plus bas, à l’endroit où son lit qui serpente

Semble au penchant des monts vouloir unir sa pente,

Le rocher tout à coup l’arrête et le retient,

Et d’un escarpement dans les airs le soutient ;

Sur ses parois, polis par l’égout des ravines,

Nulle herbe, nulle fleur ne pend par ses racines ;

Et la voix des bergers, qu’on voit à peine en bas,

Se perd dans la distance et ne m’y parvient pas.

À l’abri de ces flots, de ces rocs, de ces neiges,

Ne craignant des mortels ni surprise ni pièges,

Je trouve comme l’aigle, en mon aire élevé,

Tout ce que le désir d’un poète eût rêvé :

Arbres fils de leur gland courbés sous les tempêtes,

Mais dont la foudre seule ose ébranler les têtes ;

Lianes, de leurs pieds à leur front serpentant,

Qui bercent fleurs et nids sur leur filet flottant ;

Rayon doré du jour qui sous leur nuit se joue,

Tremblant sur l’herbe, au gré du vent qui les secoue :

Hauts gazons où sur l’or nagent les papillons,

Où les vents creusent seuls leur trace en verts sillons ;

Herbe que chaque brise en molles vagues roule,

Répandant mille odeurs sous mon pied qui les foule ;

Eau qui dort dans la feuille où l’ombre la brunit,

Ou remplit jusqu’aux bords ses coupes de granit ;

Écume des ruisseaux sur leurs pentes fleuries,

Se perdant comme un lait dans le vert des prairies ;

Lac limpide et dormant comme un morceau tombé

De cet azur nocturne à ce ciel dérobé,

Dont le creux transparent jusqu’au fond se dévoile,

Où, quand le jour s’éteint, la sombre nuit s’étoile,

Où l’on ne voit flotter que les fleurs des lotus

Que leur poids de rosée a sur l’onde abattus,

Et le duvet d’argent que le cygne sauvage,

En se baignant dans l’onde, a laissé sur la plage ;

Golfes étroits, cachés dans les plis des vallons ;

Aspects sans borne ouverts sur les grands horizons ;

Abîmes où l’oreille écoute l’avalanche ;

Cimes dans l’éther bleu noyant leur flèche blanche ;

Grandes ombres des monts qui brunissent leurs flancs ;

Rayon répercuté des pics étincelants ;

Air élastique et tiède, où le sein qui s’abreuve

Croit boire, en respirant, une âme toujours neuve ;

Bruit qu’on entend si loin descendre ou s’élever ;

Silence où l’âme dort et s’écoute rêver ;

Partout, avec la paix, mouvement qui l’anime :

Des troupeaux de chamois qui volent sur l’abîme,

Chevreuils rongeant l’écorce, écureuils dans les bois,

Chants de milliers d’oiseaux qui confondent leurs voix,

Vols d’insectes dorés et bourdonnements d’ailes,

De leurs prismes flottants semant les étincelles,

Fleurs partout sous mes pas et parfums dans les airs :

Voilà ce que le ciel a fait pour ces déserts.

 

 

                                        Même date, le soir.

 

Mais de ces lieux charmants le chef-d’œuvre est la voûte

Dans le rocher, dont l’aigle a seul trouvé la route ;

À l’orient du lac et le long de ses eaux,

La montagne en croulant s’est brisée en morceaux,

Et, semant ses rochers en confuses ruines,

A de leurs blocs épais entassé les collines.

Ces rocs accumulés, par leur chute fendus,

L’un sur l’autre au hasard sont restés suspendus ;

Les ans ont cimenté leur bizarre structure,

Et recouvert leurs flancs de sol et de verdure.

On y marche partout sur un tertre aplani,

Que la feuille tombée et la mousse ont jauni ;

Seulement, quand on frappe, on peut entendre encore

Résonner sous les pas le terrain plus sonore.

Cinq vieux chênes, germant dans ses concavités,

Y penchent en tous sens leurs troncs creux et voûtés ;

De leurs pieds chancelants les bases colossales

Du granit au granit joignent les intervalles,

S’enlacent sur le sol comme de noirs serpents,

Et retiennent les blocs entre leurs nœuds rampants :

Le plus vieux, suspendu sur l’une des ravines,

La couvre comme un pont de ses larges racines ;

Puis, aux rayons du jour pour mieux la dérober,

Étend un vaste bras qu’il laisse retomber,

Et, sous ce double abri de rameaux, de verdure,

Il voile à tous les yeux son étroite ouverture.

Il faut, pour découvrir cet antre souterrain,

Ramper en écartant les feuilles de la main.

À peine a-t-on glissé sous l’arche verte et sombre,

Un corridor étroit vous reçoit dans son ombre ;

On marche un peu courbé sous d’humides arceaux,

De circuits en circuits, au bruit profond des eaux,

Qui, creusant à vos pieds un canal dans la pierre,

Murmurent jusqu’au lac dans leur solide ornière.

Un jour pâle et lointain, lueur qui part du fond,

Guide déjà les yeux dans ce sentier profond ;

La voûte s’agrandit, le rocher se retire ;

Le sein plus librement se soulève et respire ;

Le sol monte, trois blocs vous servent de degrés,

Et dans la roche vide enfin vous pénétrez.

Vingt quartiers, suspendus sur leur arête vive,

En soutiennent le dôme en gigantesque ogive ;

Leurs angles de granit en mille angles brisés,

Leurs flancs pris dans leurs flancs, l’un sur l’autre écrasés,

Ont rejailli du poids comme une molle argile ;

L’eau que la pierre encor goutte à goutte distille

A poli les contours de ces grands blocs pendants,

De stalactite humide a revêtu leurs dents,

Et, les amincissant en immenses spirales,

Les sculpte comme un lustre au ciel des cathédrales.

Ces gouttes, qu’en tombant leur pente réunit,

Ont creusé dans un angle un bassin de granit,

Où l’on entend pleuvoir de minute en minute

L’eau sonore qui chante et pleure dans sa chute.

Toujours quelque hirondelle au vol bas et rasant

Y plane, ou sur le bord s’abreuve en se posant ;

Puis, remontant au cintre où l’oiseau frileux niche,

Se pend à l’un des nids qui bordent la corniche.

 

Le rocher vif et nu enclôt de toutes parts

La grotte enveloppée en ces sombres remparts ;

Mais du côté du lac une secrète issue,

Fente entre deux grands blocs, étroite, inaperçue,

En renouvelant l’air sous la terre attiédi,

Laisse entrer le rayon et le jour du midi.

On ne peut du dehors découvrir l’interstice ;

Le rocher pend ici sur l’onde en précipice ;

Son flanc rapide et creux par le lac est miné.

Au-dessus de la grotte un lierre enraciné,

Laissant flotter en bas ses festons et ses nappes,

Étend comme un rideau ses feuilles et ses grappes,

Et, se tressant en grille et croisant ses barreaux,

Sur la fenêtre oblongue épaissit ses réseaux.

Je puis, en écartant ce vert rideau de lierre,

Mesurer à mes yeux la nuit ou la lumière,

Adoucir la chaleur ou l’éclat du rayon,

Ou, m’ouvrant de la main un immense horizon,

Du fond de ma retraite à ces monts suspendue,

Laisser fuir mon regard jusqu’à perte de vue.

Auprès de l’ouverture est un banc de rocher

Où je puis à mon gré m’asseoir ou me coucher,

Lire aux rayons flottants qui tremblent sur ma Bible,

Ou, contemplant de Dieu l’ombre ici plus visible,

Les yeux sur la nature, élever au Seigneur,

Dans des transports muets, l’hymne ardent de mon cœur.

 

Un air égal et doux, tiède haleine de l’onde,

Règne ici quand la bise ailleurs transit ou gronde ;

Aucun vent n’y pénètre, et, le jour et la nuit,

Dans ce nid de mon âme on n’entend d’autre bruit

Que les gazouillements des becs des hirondelles,

Le vol de quelque mouche aux invisibles ailes,

Le doux bruissement du lierre sur le mur,

Ou les coups sourds du lac, dont les lames d’azur,

Montant presque au niveau de ma verte fenêtre,

Renaissent pour tomber et tombent pour renaître,

Et suspendent, du bord qu’elles viennent lécher,

Leurs guirlandes d’écume aux parois du rocher.

 

 

                                        20 mai 1793.

 

Voilà donc, quand ma tente ailleurs est renversée,

La tente que je trouve ici toute dressée.

J’ai déjà sur la roche étendu pour mon lit

La feuille des forêts que la mousse amollit ;

J’ai déjà suspendu dans ma chaude demeure

Mon bâton, et ma montre où j’entends marcher l’heure,

Rassemblé du bois mort en tas pour mon foyer,

Vu la lueur du feu sous la grotte ondoyer,

Et passé dans la joie et dans la solitude

Un jour, dont tant de jours me feront l’habitude.

 

 

 

                TROISIÈME ÉPOQUE

 

                                        Grotte des Aigles, 3 juillet 1793.

 

Quand ce soleil d’été, foyer flottant de vie,

Me force à rabaisser ma paupière éblouie,

Et, sous ce voile ardent m’éblouissant encor,

Passe à travers mes cils en tièdes reflets d’or ;

Quand ses rayons, frappant ces neiges éternelles,

Rejaillissent de terre en gerbes d’étincelles,

Font ressembler ces pics et ce bleu firmament

À la mer qui blanchit sur un roc écumant ;

Que dans ce ciel, semblable à des lacs sans rivage,

Je ne vois que l’éther limpide, où rien ne nage

Excepté l’aigle noir, qui, comme un point obscur,

Semble dormir cloué dans l’immobile azur,

Ou qui, bercé là-haut sur ses serres obliques,

S’abaisse en décrivant des cercles concentriques,

Lance d’un revers d’aile au soleil, en nageant,

De sa plume bronzée un vif reflet d’argent,

Et jette, en me voyant couché près de son aire,

Un cri d’étonnement où vibre sa colère ;

Quand l’arbre ou le rocher répand sous le rayon

Quelque île fraîche d’ombre au milieu du gazon,

Qu’étendu mollement sur cette couche verte,

Du pavillon des cieux seulement recouverte,

L’herbe haute, qu’un poids de fleurs fait replier,

Dans ces gouffres touffus m’engloutit tout entier ;

Que du foin desséché le parfum m’environne,

Et que je n’entends rien que l’air chaud qui bourdonne,

Mon souffle qui se mêle à l’air vierge des cieux,

Ou ma tempe qui bat mon front silencieux

Alors je sens en moi des voluptés si vives,

Un si complet oubli des heures fugitives,

Que mon âme, à mes sens échappant quelquefois,

De son corps détaché ne sent pas plus le poids

Que le cygne, essayant son aile déjà forte,

Ne sent le poids léger de l’aile qui le porte.

J’aime dans ce silence à me laisser bercer,

À ne me sentir plus ni vivre ni penser,

À croire que l’esprit, qu’en vain le corps rappelle,

A quitté sans retour l’enveloppe mortelle,

Et nage pour jamais dans les rayons du ciel,

Comme dans ces rayons d’été la mouche à miel !

Dans cet état, où l’homme en Dieu se transfigure,

Le temps fuit et renaît sans que rien le mesure ;

On a le sentiment de l’immortalité.

Puis quand un souffle, un vol d’un insecte d’été

Me rappelle à la fin à mes sens que j’oublie,

Dans un plaisir amer sur moi je me replie ;

Je sens que dans ce ciel, d’où je descends si las,

Dieu m’écoute, il est vrai, mais ne me répond pas.

Je cherche autour de moi, là, plus bas, dans ce monde,

Quelque chose qui sente avec moi, qui réponde

Mon cœur est trop rempli pour ne pas déborder,

Et, si mon sort voulait seulement m’accorder

Un second cœur, un cœur vide et muet encore,

Où la vie et l’amour ne fissent que d’éclore,

Cette ardeur, que le mien ne peut plus renfermer,

Suffirait pour l’étreindre et pour le consumer ;

Je verserais en lui le trop-plein de mon âme ;

Sa flamme servirait d’aliment à ma flamme ;

Cette double existence, en multipliant moi,

Me rendrait, ô mon Dieu ! comme une ombre de toi ;

Je sens que je pourrais dans cet autre moi-même

Jeter ce qui m’oppresse et doubler ce que j’aime,

Au miroir de mon cœur m’embraser à mon tour,

Créer l’âme de l’âme, et l’amour de l’amour,

Et, comme ton regard se voit dans ton ouvrage,

Consumé de mes feux, m’aimer dans mon image !

 

Alors ce dôme bleu me semble un beau linceul ;

J’entrouvre en vain mes bras au vent, mon cœur est seul.

Je cherche en vain des yeux dans cette vie aride,

Je jette en vain un nom au hasard à ce vide :

Le désert seul, hélas ! m’entoure et me répond.

Je vais du lac au pic, et de la grotte au pont ;

Je reviens sur mes pas, je m’assieds, je me lève ;

Mon propre sein me pèse, et rien ne le soulève :

Il semble qu’à mon être il manque une moitié,

Objet de chaste amour ou de sainte amitié ;

Que je marche à tâtons, que je suis dans ce monde

Une voix qui n’a pas d’écho qui lui réponde,

Un œil qui dans un œil ne se réfléchit pas,

Un corps qui ne répand point d’ombre sur ses pas,

Et que, malgré ce ciel, ce beau lieu qui m’enivre,

Vivre seul c’est languir, c’est attendre de vivre !

Tout mon bonheur ainsi se change en vague ennui,

Solitude ! un Dieu seul peut te remplir de lui !

 

 

                                        Grotte des Aigles, 6 juillet 1793.

 

Poussé par cet instinct qui vers l’homme m’attire

J’ai franchi ce matin le seuil de mon empire ;

J’ai mesuré de l’œil la chute du torrent,

J’ai touché de la main l’arc-en-ciel transparent,

Et d’un pied plus hardi, que l’audace accoutume,

Passé le roc tremblant sous la voûte d’écume.

 

Dans l’herbe au moindre bruit soigneux de me cacher,

Et les pieds nus, de peur qu’on m’entendît marcher,

Suivant dans ses contours le ravin qui serpente,

De ces monts, pas à pas, j’ai descendu la pente

Jusqu’au bord d’une gorge où j’entendais parfois

Mugir les bœufs du pâtre et chanter une voix.

Là, tapi sous la feuille, et dérobé derrière

Les troncs des châtaigniers qui bordent la clairière,

Sans être découvert, pouvant tout entrevoir,

J’ai vu ce que mon cœur aimait à concevoir :

Une scène de paix, d’amour et d’innocence,

Que l’on rêve la nuit et qu’éveillé l’on pense ;

Image innée, hélas ! d’un temps qui nous a fui,

Que comme un souvenir tout homme porte en lui.

 

Des chèvres, des brebis et de grasses génisses,

Celles-là se pendant aux fleurs des précipices,

Celles-ci dans le pré plongeant jusqu’aux genoux,

Ruminaient en paissant sous des buissons de houx,

Tandis que des taureaux, jouant sur les pelouses,

Penchant leur tête oblique et leurs cornes jalouses,

Sur leurs jarrets dressés, choquaient comme deux blocs

Leur front sonore et lourd, retentissant des chocs.

 

À l’angle d’un buisson, sous un tronc de charmille,

Un jeune montagnard, près d’une jeune fille,

Sur la même racine étaient assis tous deux,

Seuls, n’ayant que le ciel et les bois autour d’eux.

Ils gardaient sans soucis ces troupeaux dont la cloche,

Comme un appel lointain, tintait de roche en roche,

Laissaient veiller le dogue, ou chantaient quelquefois,

Pour qu’un chevreau perdu se guidât sur la voix.

Les coudes appuyés sur ses genoux, le pâtre

Penchait son front chargé de cheveux noirs sur l’âtre

Où fumait parmi l’herbe un reste de tison ;

Et, regardant le sol, du bout de son bâton

Il semblait au hasard écrire sur la cendre.

Sa rêverie avait quelque chose de tendre ;

Et quand il relevait son front de ses genoux,

Qu’il ouvrait au grand jour son œil limpide et doux,

Dans le pli gracieux de sa lèvre ridée

On voyait en passant sourire son idée ;

Et quand de son amour ce regard s’inondait,

Un soupir contenu de son sein débordait :

Mais ce soupir n’était qu’un élan sans tristesse,

Un poids levé du cœur que le bonheur oppresse.

 

La jeune fille avait cette fleur de beauté

Que n’a mûrie encore aucun rayon d’été,

Ce duvet de la joue où la rougeur colore

La moindre impression qu’un regard fait éclore ;

Son œil humide et bleu laissait lire au plein jour

La calme volupté d’un mutuel amour :

Pour cacher une honte, une ombre, une pensée,

Sa paupière aux longs cils n’était jamais baissée,

Mais son regard posait confiant, affermi,

Comme pose une main dans la main d’un ami.

Un réseau noir serrait ses cheveux dans sa maille ;

Deux tresses seulement descendant sur sa taille,

Où quelques blanches fleurs des prés s’entremêlaient,

Sur l’herbe derrière elle en blonds anneaux roulaient ;

Un étroit corset rouge embrassait sa ceinture ;

Une robe aux plis lourds et de couleur obscure

Lui venait à mi-jambe, et laissait voir ses pieds

Nus et blancs, sur la mousse au soleil appuyés,

Comme dans des débris dont la terre est couverte

Deux pieds de marbre blanc brillent sur l’herbe verte.

Ses doigts tressaient l’osier, tandis que son regard

Dans le vague du pré s’égarait au hasard.

L’heure ainsi s’en allait l’une à l’autre semblable,

L’ombre tournait autour des troncs noueux d’érable,

Le bœuf rassasié sur l’herbe se couchait,

Des dormantes brebis l’agneau se rapprochait,

Sans que les deux amants, ivres de solitude,

Changeassent de bonheur, de regard, d’attitude.

On voyait, à la paix de leur lent entretien,

Que leur cœur n’était pas vide comme le mien ;

À peine quelques mots, de distance en distance,

S’écoulaient de leur lèvre et troublaient le silence,

Comme une eau qui s’enfuit d’un bassin transparent

S’échappe goutte à goutte et coule en murmurant.

Quand le soleil, qui monte en raccourcissant l’ombre,

Fut à moitié du ciel, sur l’herbe molle et sombre,

Le jeune homme étendit son corps pour sommeiller,

Et, comme abandonnant son front à l’oreiller,

Sur les genoux pliés de sa paisible amie,

Laissa tomber son coude et sa tête endormie.

Elle ne dormait pas pendant qu’il sommeillait ;

Mais essuyant son front que la sueur mouillait,

Jouant dans ses cheveux avec ses doigts d’ivoire,

Roulait et déroulait leur boucle épaisse et noire.

 

L’heure du repas vint ; ils mangèrent ; leur main

Puisa le même lait, rompit le même pain.

Leurs genoux rapprochés leur servirent de table :

Ils choisirent la fraise au même plat d’érable,

Partagèrent la grappe et le rayon de miel,

Et dans la même coupe ils burent l’eau du ciel.

 

Mais le rayon du soir, qui pompe les orages,

Sur le vallon plus sombre abaissait les nuages ;

La feuille, qu’à midi le vent laissait dormir,

Dans les bois murmurants commença de frémir,

Et, comme au flanc des monts un brouillard qui s’essuie

La brume descendit sur l’herbe en fine pluie ;

Ils vinrent s’abriter contre le tronc noirci

Du hêtre, où le troupeau se rassemblait aussi ;

Et comme, au bruit du vent qui secouait sa voûte,

La feuille sur leurs cous distillait goutte à goutte,

Sous les flancs ténébreux d’une arche de rocher

Où les oiseaux mouillés à l’abri vont percher,

Dérobés à mes yeux par un rideau d’ombrage,

Ils laissèrent en paix égoutter le nuage.

 

En écoutant de loin leur naïf entretien,

Jaloux, je comparais leur sort avec le mien ;

Et le vent m’apportait quelque rire folâtre,

Où se mêlait la voix de la vierge et du pâtre.

 

Je quittai cette scène, emportant dans mes yeux

Ce tableau du bonheur comme un rêve des cieux,

Plus dévoré du feu de mon inquiétude,

Plus seul dans ma pensée et dans ma solitude,

Et me promettant bien de ne plus m’approcher

De ces eaux où ma soif s’accroît sans s’étancher.

 

 

                                        Grotte des Aigles, 24 août 1793.

 

Il repose ; écrivons. Quel jour ! quelle semaine !

De deuil et de bonheur pour moi comme elle est pleine

Et par quel coup de foudre, hélas ! ai-je acheté

Cet enfant, compagnon de mon adversité !

Le jour baissait ; j’avais passé l’heure après l’heure ;

Errant de site en site autour de ma demeure,

Je venais de m’asseoir sur le roc incliné

Qu’en tombant des hauteurs la cascade a miné ;

Mes jambes et mon front pendaient sur cet abîme ;

Et je suivais des yeux ce tourbillon sublime

Qui, m’enivrant de bruit et d’étourdissement,

De mes propres pensers m’ôtait le sentiment ;

Je dominais de là l’ouverture profonde

Où la neige d’été roule en poudre avec l’onde,

Et le pont naturel qui sur son double bord

Se dresse, et de mon lac défend l’affreux abord.

Mon âme se laissait, indolemment bercée,

Emporter flots à flots et pensée à pensée,

Et, se perdant au sein de ces œuvres de Dieu,

Était déjà bien loin et du jour et du lieu,

Quand un coup de fusil, que l’écho répercute,

Tonne et roule au-dessus du bruit sourd de la chute.

Je m’éveille en sursaut, je me lève ; je vois

Deux soldats poursuivant deux proscrits aux abois :

À peine séparés par une courte avance,

Les fuyards n’avaient plus qu’une faible espérance ;

Les soldats rechargeaient leurs armes en courant ;

Les deux proscrits touchaient aux parois du torrent :

Il fallait ou périr, ou trouver un passage.

Ils s’arrêtent glacés d’horreur sur le rivage ;

Le gouffre est sous leurs yeux, et la mort sur leurs pas.

Je les vois s’embrasser ; je ne réfléchis pas

Qu’un cri de mon séjour va trahir le mystère :

Je jette un cri soudain, perçant, involontaire ;

Ils m’entendent, j’accours ; je montre, de la main,

Sur le gouffre fumant le hasardeux chemin.

Aussitôt des proscrits le plus âgé s’élance,

Donnant la main à l’autre encore dans l’enfance ;

Pour soutenir leurs pas j’accours de mon côté ;

Au droit sommet du pont ils ont déjà monté ;

Déjà le plus âgé me tend du haut de l’arche

L’enfant pâle et tremblant, dont je soutiens la marche

– « Sauvez, sauvez, dit-il, généreux étranger,

Cet enfant que je vais ou défendre ou venger !

J’entraînerai du moins ses bourreaux dans ma chute.

Fuyez, et que ma mort vous donne une minute ! »

Déjà les deux soldats, poussés par leur ardeur,

Sans sonder du ravin l’immense profondeur,

Sur ces blocs suspendus, plus polis que la glace,

Leurs crosses à l’épaule, avançaient sur sa trace.

Quand le proscrit les voit au plus horrible pas,

Il arme son fusil pour un double trépas ;

Quatre éclairs à la fois jaillissent de la pierre,

Les quatre coups partis ne font qu’un seul tonnerre.

Les deux soldats, frappés par cette double mort,

Tombent comme un seul bloc, glissent, roulent du bord ;

En vain leurs doigts crispés et leurs dents convulsives

Du pont sans parapet pressent, mordent les rives :

La cascade les jette à l’abîme ondoyant,

Leurs jambes et leurs bras plongent en tournoyant ;

Tout leur corps, sur le roc, pilé par l’avalanche,

N’est plus qu’un point obscur dans sa poussière blanche.

Le proscrit, qui les voit tomber, encor debout,

Sent sa poitrine enfin saignant d’un double coup :

Son sang, dont ce regard suspendait seul la perte,

S’échappe en deux ruisseaux de sa chemise ouverte ;

Il tente un pas, son pied ne peut le soutenir,

Il va rouler ; mon bras a su le retenir ;

Je le traîne expirant sur l’herbe du rivage.

Le bonheur et la mort luttent sur son visage ;

Il baise avec amour son fusil triomphant,

Sa voix rend la parole et l’âme à son enfant.

Nous étanchons son sang, nous lavons sa blessure,

Puis, formant à la hâte un brancard de verdure,

L’enfant portant les pieds, moi le front, nous marchons,

Et dans ma grotte enfin, mourant, nous le couchons.

 

 

                                        25 août 1793.

 

Étendu sur un lit de mousse ensanglantée,

Sur les bras de son fils sa tête était jetée ;

Son regard seul sur lui pouvait se soulever ;

Quelquefois il semblait s’endormir et rêver,

Et, sur son lit, sa main échappée à la mienne

Semblait tâter en songe un fil qui la retienne.

Le pauvre enfant voulait me dérober en vain

Des sanglots qui sortaient malgré lui de son sein ;

Chaque fois qu’il levait son front pâli d’alarmes,

Je voyais dans ses yeux rouler de grosses larmes

Qui pleuvaient sur le front que son cœur appuyait,

Et qu’un baiser craintif de sa bouche essuyait ;

Puis il interrogeait mes yeux, comme pour lire

L’affreuse vérité que je n’osais lui dire,

Et quand malgré mes yeux mon trouble lui parlait,

De ses bras convulsifs l’étreinte redoublait ;

Il me jetait dans l’ombre un regard de colère,

Et, de son corps entier enveloppant son père,

Il semblait défier le ciel et le trépas

De pouvoir arracher ce mourant de ses bras.

Alors ses blonds cheveux tombant sur son visage,

Mêlés aux cheveux blancs de ce front d’un autre âge,

Me cachaient leur figure, et je n’entendais plus

De baisers, de sanglots, qu’un murmure confus,

Deux souffles confondus dans une seule haleine,

Tantôt forte, tantôt se distinguant à peine,

Où les derniers élans de deux cœurs, de deux voix,

Semblaient se ranimer et s’éteindre à la fois.

 

Ma torche cependant dans ces mornes ténèbres

Jetait son jour rougeâtre et ses vapeurs funèbres ;

Moi, debout dans un coin de la grotte, à l’écart,

De peur de profaner la douleur d’un regard,

Tantôt je ranimais la torche évanouie,

Tantôt, pour réveiller quelque signe de vie,

Je jetais au blessé l’eau froide du courant,

Ou soufflais la chaleur sur les pieds du mourant ;

Et tantôt, à genoux dans l’ombre la plus noire,

Cherchant les chants sacrés épars dans ma mémoire,

Le Christ entre mes mains, je murmurais tout bas

Les hymnes dont la foi berce encor le trépas,

Afin qu’une prière au moins, de cette terre,

Précédât dans le ciel cette âme solitaire !

La moitié de la nuit ainsi se consuma.

Vers l’aurore, la vie un peu se ranima ;

Il regarda son fils, il jeta sur la voûte

Un regard où semblait hésiter quelque doute ;

Puis, reportant sur moi l’œil fixe de la mort,

Et recueillant ses sens en un dernier effort :

« Je meurs, murmura-t-il, et le ciel vous confie

Ce fils, mon seul regret, ce fils, mon autre vie.

Veillez sur ce destin que j’abandonne à Dieu !

Soyez pour lui, soyez un père, un frère ! Adieu ! »

 

La parole à sa lèvre, hélas ! montait encore,

Mais dans les sons éteints ne pouvait plus éclore ;

De moments en moments sa tête s’égarait ;

Aucun fil ne liait les mots qu’il murmurait ;

Il parlait aux absents, aux morts, à sa famille,

Et, regardant son fils, il appelait sa fille.

Enfin, quand le regard s’éteignit dans ses yeux,

Il posa sur sa bouche un doigt mystérieux,

Et, d’un reste de voix nommant encor Laurence,

Il mourut en faisant le geste du silence !...

 

 

                                        26 août 1793.

 

J’ai passé tout ce jour comme dans un tombeau,

Le mort enveloppé dans son sanglant manteau,

Le pauvre enfant auprès, étendu sur la terre,

Le front enseveli dans le linceul du père,

Tantôt comme endormi sur le même oreiller,

Tantôt comme écoutant son père sommeiller,

Soulevant le manteau qui couvre sa figure,

Prenant pour son haleine un souffle qui murmure,

Collant longtemps l’oreille à sa bouche, et longtemps

Retenant dans son sein ses sanglots haletants ;

Puis, enfin détrompé, sur le front mort qu’il pleure,

Attachant un regard triste et long comme l’heure,

Un de ces forts regards qui semble en un moment

Concentrer toute une âme en un seul sentiment,

Et qui rendrait, hélas ! la vie à la mort même,

Si l’amour seul pouvait ranimer ce qu’il aime !

 

 

                                        27 août 1793.

 

Pendant qu’un lourd sommeil, plus fort que nos douleurs,

Fermait enfin les yeux de l’enfant dans ses pleurs

J’ai dénoué ses bras du corps froid de son père,

Et j’ai rendu ce soir la dépouille à la terre.

 

Au bord du lac, il est une plage dont l’eau

Ne peut même en hiver atteindre le niveau,

Mais où le flot, qui bat jour et nuit sur sa grève,

Déroule un sable fin qu’en dunes il élève.

Là, le mur du rocher, sous sa concavité,

Couvre un tertre plus vert de son ombre abrité ;

La roche en cet endroit par sa forme rappelle

Le chœur obscur et bas d’une antique chapelle

Quand la nature en a revêtu les débris

De liane rampante et d’arbustes fleuris.

Là, du pauvre étranger, la nuit, mes mains creusèrent

La couche dans la terre, et mes pleurs l’arrosèrent ;

Et les mots consacrés à ce suprême adieu

Remirent son sommeil et son réveil à Dieu.

Puis, pour sanctifier la place par un signe,

Et de son saint dépôt la rendre à jamais digne,

Je fis tomber d’en haut cinq grands blocs suspendus,

Gigantesques débris de ces rochers fendus,

Et, les groupant en croix sur la couche de sable,

J’imprimai sur le sol ce signe impérissable.

Bientôt la giroflée et les câpriers verts

De réseaux et de fleurs les auront recouverts,

Et le cygne y viendra, saint et charmant présage,

En sortant de la vague, y changer de plumage.

 

 

                                        Grotte des Aigles, 28 août 1793.

 

Nos cœurs se sont ouverts ; mon jeune compagnon

M’a confié ce soir son histoire et son nom :

Il est fils d’un proscrit, il se nomme Laurence ;

Sa jeune mère est morte en lui donnant naissance ;

Il n’a ni sœur ni frère ; à seize ans parvenu,

Dans toute son enfance il n’a jamais connu

D’autres soins, d’autre amour, d’autre front sur la terre,

Que les soins, que l’amour, que le front de son père.

Heureux avec lui seul, et près de lui toujours,

Jusqu’à ces temps de meurtre il a passé ses jours

Dans un manoir désert d’une aride campagne,

Sur les bords orageux de la mer de Bretagne.

Quand l’orage civil en ces lieux retentit,

Pour ses lois et son Dieu son père combattit :

Vaincu, forcé de fuir ses champs héréditaires,

Cachant sous un faux nom son nom et ses misères,

Il avait traversé la France avec son fils ;

Du haut de ces sommets qu’il visita jadis,

D’espoir et de bonheur l’âme déjà remplie,

Ses yeux voyaient de près les champs de l’Italie,

Quand, aux bords de l’Isère aperçu, des soldats

Par de vils délateurs sont lancés sur ses pas :

Ils allaient échapper dans la nuit ; nuit funeste !

Ses larmes l’étouffaient, et je savais le reste.

 

 

                                        De la grotte, 16 septembre 1793.

 

Mon cœur me l’avait dit : toute âme est sœur d’une âme ;

Dieu les créa par couple, et les fit homme ou femme ;

Le monde peut en vain un temps les séparer,

Leur destin tôt ou tard est de se rencontrer ;

Et, quand ces sœurs du ciel ici-bas se rencontrent,

D’invincibles instincts l’une à l’autre les montrent :

Chaque âme de sa force attire sa moitié.

Cette rencontre, c’est l’amour ou l’amitié,

Seule et même union qu’un mot différent nomme,

Selon l’être et le sexe en qui Dieu la consomme,

Mais qui n’est que l’éclair qui révèle à chacun

L’être qui le complète, et de deux n’en fait qu’un.

 

Quand il a lui, le feu du ciel est moins rapide.

L’œil ne cherche plus rien, l’âme n’a plus de vide ;

Par l’infaillible instinct le cœur soudain frappé

Ne craint pas de retour, ni de s’être trompé ;

On est plein d’un attrait qu’on n’a pas senti naître ;

Avant de se parler on croit se reconnaître ;

Pour tous les jours passés on n’a plus un regard ;

On regrette, on gémit de s’être vus trop tard ;

On est d’accord sur tout avant de se répondre ;

L’âme de plus en plus aspire à se confondre :

C’est le rayon du ciel, par l’eau répercuté,

Qui remonte au rayon pour doubler sa clarté ;

C’est le son qui revient de l’écho qui répète,

Seconde et même voix, à la voix qui le jette ;

C’est l’ombre qu’avec nous le soleil voit marcher,

Sœur du corps, qu’à nos pas on ne peut arracher.

 

 

                                        17 septembre 1793.

 

Vous me l’avez donné, ce complément de vie,

Mon Dieu ! Ma soif d’aimer est enfin assouvie.

Du jour où cet enfant sous ma grotte est venu,

Tout ce que je rêvais jadis, je l’ai connu.

Pour la première fois, moi, dont l’âme isolée

À d’autres jusqu’ici ne s’était pas mêlée,

Moi qui trouvais toujours dans ce qui m’approchait

Quelque chose de moins que mon cœur ne cherchait ;

Au visage, au regard, au son de voix, au geste,

À l’émanation de ce rayon céleste,

Aux premières douceurs du premier entretien,

Au cœur de cet enfant j’ai reconnu le mien.

Mon âme, que rongeait sa vague solitude,

A répandu sur lui toute sa plénitude ;

Et mon cœur abusé, ne comptant plus les jours,

Croit en l’aimant d’hier l’avoir aimé toujours.

 

 

                                        De la grotte, 20 septembre 1793.

 

Je ne sens plus le poids du temps ; le vol de l’heure

D’une aile égale et douce en s’écoulant m’effleure ;

Je voudrais chaque soir que le jour avancé

Fût encore au matin à peine commencé ;

Ou plutôt, que le jour naisse ou meure dans l’ombre,

Que le ciel du vallon soit rayonnant ou sombre,

Que l’alouette chante ou non à mon réveil,

Mon cœur ne dépend plus d’un rayon de soleil,

De la saison qui fuit, du nuage qui passe ;

Son bonheur est en lui ; toute heure, toute place,

Toute saison, tout ciel, sont bons quand on est deux.

Qu’importe aux cœurs unis ce qui change autour d’eux ?

L’un à l’autre ils se font leur temps, leur ciel, leur monde ;

L’heure qui fuit revient plus pleine et plus féconde ;

Leur cœur intarissable, et l’un à l’autre ouvert,

Leur est un firmament qui n’est jamais couvert.

Ils y plongent sans ombre, ils y lisent sans voile ;

Un horizon nouveau sans cesse s’y dévoile ;

Du mot de chaque ami le retentissement

Éveille au sein de l’autre un même sentiment ;

La parole dont l’un révèle sa pensée

Sur les lèvres de l’autre est déjà commencée ;

Le geste aide le mot, l’œil explique le cœur,

L’âme coule toujours et n’a plus de langueur ;

D’un univers nouveau l’impression commune

Vibre à la fois, s’y fond, et ne fait bientôt qu’une.

Dans cet autre soi-même, où tout va retentir

On se regarde vivre, on s’écoute sentir ;

En se montrant à nu sa pensée ingénue,

On s’explique, on se crée une langue inconnue ;

En entendant le mot que l’on cherchait en soi,

On se comprend soi-même, on rêve, on dit : « C’est moi ! »

Dans sa vivante image on trouve son emblème ;

On admire le monde à travers ce qu’on aime ;

Et la vie appuyée, appuyant tour à tour,

Est un fardeau sacré qu’on porte avec amour.

 

 

                                        De la grotte, 25 septembre 1793.

 

Quand je reviens le soir de mes lointaines chasses,

Les pieds meurtris, les doigts déchirés par les glaces,

Rapportant sur mon dos l’élan ou le chamois,

Et que, du haut d’un pic, du plus loin j’aperçois

Mon lac bleu resserré comme un peu d’eau qui tremble

Dans le creux de la main où l’enfant la rassemble,

Le feston vert bordant sa coupe de granit,

De mes chênes penchés la tête qui jaunit,

Et, vacillante au fond de la grotte qui fume,

La lueur du foyer que Laurence rallume ;

Quand je rêve un moment, quand je me dis : « Là-bas,

Dans ce point lumineux qu’un lynx ne verrait pas,

J’ai la meilleure part, l’autre part de moi-même,

Un regard qui me cherche, un souvenir qui m’aime,

Un ami dont mon pas fera battre le cœur,

Un être dont le ciel m’a fait le protecteur,

Pour moi tout, et pour qui je suis tout sur la terre,

Patrie, amis, parents, mère, sœur, frère et père,

Qui compte tous mes pas dans son cœur palpitant,

Et pour qui loin de moi le jour n’a qu’un instant,

L’instant où, de ces monts me voyant redescendre,

Il vient de ses deux bras à mon cou se suspendre,

Et, bondissant après comme un jeune chamoi,

Me ramène à la grotte en courant devant moi » ;

Alors, pressant le pas sur mon chemin de neige,

Je me trace de l’œil le sentier qui l’abrège ;

Le glacier suspendu m’oppose en vain son mur,

J e me laisse glisser sur ses pentes d’azur ;

Je retrouve Laurence au pied de la montagne,

Car je ne permets pas encor qu’il m’accompagne

Il passe alors son bras plus faible sous le mien ;

Je lui conte mon jour, il me conte le sien ;

Nous rentrons, il me dit combien nos tourterelles

Ont couvé le matin d’œufs éclos sous leurs ailes,

Combien la chèvre noire a donné de son lait,

Ou de petits poissons ont rempli son filet ;

Il me montre les tas de mousses et de feuille

Que pour tapisser l’antre avant l’hiver il cueille,

Les fruits qu’il a goûtés et rapportés du bois,

Et dont l’épine aiguë ensanglante ses doigts,

Les bras de vigne vierge, ou de lierre qui flotte,

Qu’il a fait serpenter dans les flancs de la grotte,

Les oiseaux qu’il a pris en leur jetant du grain,

Et les chevreuils privés qui mangent dans sa main :

Car, soit par préférence ou soit par habitude,

Tous ces doux compagnons de notre solitude,

Biches de la montagne, élans, oiseaux des bois,

Accourent à sa vue et volent à sa voix.

 

Nous mangeons sur la main ce que le jour nous donne,

Le lait, les simples mets que la joie assaisonne ;

Nous mordons tour à tour à des fruits inconnus,

Ou pour nous abreuver nous en pressons le jus ;

Pour les mortes saisons nous mettons en réserve

Ceux que le soleil sèche et que le temps conserve.

À chaque invention de l’un l’autre applaudit ;

On prévoit, on combine, on se trompe, et l’on rit ;

Dans ces mille entretiens le long soir se consume ;

Sur le foyer dormant le dernier tison fume,

Et souvent dans le lac, miroir de notre nuit,

Nous voyons se lever l’étoile de minuit :

Alors nous nous mettons à genoux sur la pierre,

Vers la fenêtre où flotte un reste de lumière,

D’où Laurence, inclinant son front grave et pieux,

Sur la croix du tombeau jette souvent les yeux ;

Et quand, après avoir béni cette journée

Que nous rendons à Dieu comme il nous l’a donnée,

Après avoir prié pour que d’autres soleils

Nous ramènent demain, toujours, des jours pareils,

Après avoir offert nos vœux pour ceux qui vivent,

Au souvenir des morts nos prières arrivent,

Laurence, en répondant aux versets, bien des fois

A, malgré ses efforts, des larmes dans la voix,

Et de ses pleurs de fils, non encore épuisées,

Ses mains jointes après sont souvent arrosées.

 

Ainsi finit le jour, et puis chacun en paix

Va s’endormir couché sur son feuillage épais,

Jusqu’à ce que la voix du premier qui s’éveille

Vienne avec l’alouette enchanter son oreille.

 

 

                                        De la grotte, 23 octobre 1793.

 

Depuis que sa douleur par le temps s’engourdit,

Comme Laurence est fier et beau ! comme il grandit !

Par moments, quand sur moi son visage rayonne,

La splendeur de son front m’éblouit et m’étonne ;

Je ne puis soutenir l’éclat de sa beauté ;

Et quand dans son regard le mien tombe arrêté,

Je crois sentir en moi parfois ce qu’éprouvèrent,

Près du sacré tombeau, les femmes qui trouvèrent

L’homme assis qui leur dit : « Allez, il n’est plus là » ;

Quand leur cœur à ces mots en elles se troubla,

Et que, croyant parler à l’homme, chose étrange,

Leurs regards dessillés s’aperçurent de l’ange !...

 

 

                                        De la grotte, 24 octobre 1793.

 

Ce soir, je regardais Laurence à la clarté

Du foyer flamboyant sur son front reflété,

Pendant qu’assis à terre il regardait lui-même

Jouer entre ses pieds le jeune faon qu’il aime.

Jamais rien de si doux et de si gracieux

Que la biche et l’enfant ne s’offrit à mes yeux.

 

Repliant ses pieds blancs sous son ventre, la biche,

Comme dans l’herbe molle où le jour elle niche,

S’arrangeait confiante entre ses deux genoux,

Levait sur lui son œil intelligent et doux,

Broutait entre ses doigts de tendres jets de saule,

Allongeait et posait le col sur son épaule,

Et, me jetant de là son regard triomphant,

Léchait et mordillait les cheveux de l’enfant.

 

 

                                        28 octobre 1793.

 

L’enfant ! je ne puis plus nommer ainsi Laurence.

Ses seize ans l’ont conduit à son adolescence,

Son front s’élève presque à la hauteur du mien ;

À la course, mon pied gagne à peine le sien ;

Seulement sa voix tendre, angélique, argentine,

Conserve encor l’accent de sa voix enfantine,

Et ses inflexions, vibrantes de douceur,

Me font rêver souvent à la voix de ma sœur.

Alors, pour un instant, mon cœur, que ce son frappe,

Pour remonter un peu le cours du temps, m’échappe,

Et me reporte au jour où ces tendres accents

De femmes, mère ou sœur, résonnaient à mes sens,

Et, donnant tant de charme au foyer domestique,

De mon enfance étaient la suave musique.

Je les cherche, mon cœur des absents s’entretient ;

Des larmes dans mes yeux montent ; Laurence vient,

S’assied à mes genoux, me regarde en silence,

Me demande pourquoi je pleure, à qui je pense.

Je lui dis mon enfance ; il pleure en m’écoutant :

« Comme ils t’aimaient ! dit-il. Mais moi je t’aime autant ;

Ne suis-je pas pour toi comme un fils de ta mère ?

N’as-tu pas remplacé dans mon cœur même un père ? »

Puis, sur la même pierre appuyant nos deux fronts,

L’un vis-à-vis de l’autre ensemble nous pleurons.

 

Mais quand, à cette voix, revenu de mon rêve,

Pour m’essuyer les yeux ma tête se relève,

Que l’ombre de mon front s’éclaire, et que je voi

Ce visage charmant, tout en eau devant moi,

Se relever aussi, s’éclairer à mesure

Comme un miroir vivant de ma propre figure,

Comme une ombre animée où tout ce que je sens

Bat dans un autre cœur, se peint dans d’autres sens ;

Quand je pense que Dieu me rend, dans ce seul être,

Tous ceux parmi lesquels sa bonté me fit naître,

Que ce pauvre orphelin n’a que moi pour appui,

Qu’il existe en moi seul comme moi tout en lui,

Que mon bras est son bras, que ma vie est sa vie,

Et que Dieu même a fait l’amitié qui nous lie,

Ah ! mes larmes bientôt tarissent, et mon cœur

Dans un seul sentiment trouve assez de bonheur !

 

 

                                        De la grotte, 29 octobre 1793.

 

Beauté, secret d’en haut, rayon, divin emblème,

Qui sait d’où tu descends ? qui sait pourquoi l’on t’aime,

Pourquoi l’œil te poursuit, pourquoi le cœur aimant

Se précipite à toi comme un fer à l’aimant,

D’une invincible étreinte à ton ombre s’attache,

S’embrase à ton approche et meurt quand on l’arrache ?

Soit que, comme un premier ou cinquième élément,

Répandue ici-bas et dans le firmament,

Sous des aspects divers ta force se dévoile,

Attire nos regards aux rayons de l’étoile,

Aux mouvements des mers, à la courbe des cieux,

Aux flexibles ruisseaux, aux arbres gracieux ;

Soit qu’en traits plus parlants sous nos yeux imprimée,

Et frappant de ton sceau la nature animée,

Tu donnes au lion l’effroi de ses regards,

Au cheval l’ondoiement de ses longs crins épars,

À l’aigle l’envergure et l’ombre de ses ailes,

Ou leurs enlacements an cou des tourterelles ;

Soit enfin qu’éclatant sur le visage humain,

Miroir de ta puissance, abrégé de ta main,

Dans les traits, les couleurs dont ta main le décore,

An front d’homme ou de femme, où l’on te voit éclore,

Tu jettes ce rayon de grâce et de fierté

Que l’œil ne peut fixer sans en être humecté :

Nul ne sait ton secret, tout subit ton empire ;

Toute âme à ton aspect ou s’écrie ou soupire,

Et cet élan, qui suit ta fascination,

Semble de notre instinct la révélation.

 

Qui sait si tu n’es pas en effet quelque image

De Dieu même, qui perce à travers ce nuage ?

Ou si cette âme, à qui ce beau corps fut donné,

Sur son type divin ne l’a pas façonné ;

Sur la beauté suprême, ineffable, infinie,

N’en a pas modelé la charmante harmonie ;

Ne s’est pas en naissant, par des rapports secrets,

Approprié sa forme et composé ses traits,

Et dans cette splendeur que la forme révèle

Ne nous dit pas aussi : « L’habitante est plus belle ? »

 

Nous le saurons un jour, plus tard, plus haut. Pour moi,

Dieu seul m’en est témoin et lui seul sait pourquoi ;

Mais soit que la beauté brille dans la nature,

Dans les cieux, dans une herbe, on sur une figure,

Mon cœur, né pour l’amour et l’admiration,

Y vole de lui seul comme l’œil au rayon,

La couve d’un regard, s’y délecte et s’y pose,

Et toujours de soi-même y laisse quelque chose

Et mon âme allumée y jette tour à tour

Une étincelle ou deux de son foyer d’amour.

 

Je me suis reproché souvent ces sympathies,

Trop soudaines en moi, trop vivement senties,

Ces instincts du coup d’œil, ces premiers mouvements,

Qui d’une impression me font des sentiments.

Je me suis dit souvent : « Dieu peut-être condamne

Ces penchants où du cœur la flamme se profane ;

Mais, hélas ! malgré nous l’œil se tourne au flambeau.

Est-ce un crime, ô mon Dieu, de trop aimer le beau ? »

 

 

                                        De la grotte, 1er novembre 1793.

 

Ces pensers, car toujours c’est à lui que je pense,

Me vinrent l’autre jour en regardant Laurence.

Jamais la main de Dieu sur un front de quinze ans

N’imprima l’âme humaine en traits plus séduisants,

Et, de plus de beautés combinant le mélange,

Ne laissa l’œil douter entre l’enfant et l’ange :

Tout ce qu’à son matin l’âme a de pureté,

Tout ce qu’un œil sans tache a de limpidité,

Tout ce qu’à son aurore une vie a d’ivresse,

Tout ce qu’un cœur plus mûr a de grave tendresse,

Réuni dans ses traits riants ou sérieux,

Y forme dans l’accord un tout harmonieux,

Et, selon le rayon que la pensée y verse,

L’ombre qui les parcourt, l’éclair qui les traverse,

Y brille dans ses yeux en rayon de splendeur,

Y rougit sur sa joue en rose de candeur,

Y flotte à sa paupière en larme transparente,

Y nage en ses regards en rêverie errante,

S’y creuse en plis pensifs entre ses deux sourcils,

S’y recueille caché sous le bord de ses cils,

Sur sa lèvre entr’ouverte en désir vague aspire,

Ou s’épand sur sa bouche en langoureux sourire.

Partout où l’enfant passe, on dirait qu’il a lui ;

Un jour intérieur semble sortir de lui.

Bien souvent, sur la fin d’un jour mourant et sombre,

Lorsque, la grotte et moi, tout est déjà dans l’ombre,

Autour de sa figure il fait encor grand jour ;

Son éclat se reflète aux objets d’alentour ;

Il éclaire la nuit d’un reste de lumière,

Et son regard me force à baisser la paupière :

On dirait ces rayons de jour, dont Raphaël

A couronné le front de ses vierges du ciel.

Peut-être que ce jour n’était pas un symbole,

Et que dès ici-bas l’âme a son auréole.

J’ai beau chercher bien loin dans ma mémoire, rien

Des visages connus ne rappelle le sien ;

Aucun des compagnons de ma première enfance,

Des lévites amis de mon adolescence,

N’avait ces traits si purs, ce front, cette langueur,

Ce son de voix ému qui vibre au fond du cœur,

Cette peau qu’un sang bleu sons les veines colore,

Ce regard qu’on évite et qui vous perce encore,

Cet œil noir qui ressemble au firmament obscur,

Lorsque l’aube naissante y lutte avec l’azur,

Où l’humide rayon de l’âme qu’il dévoile

Sur un front ténébreux jaillit comme une étoile,

Ces cheveux dont la soie imite en blonds anneaux

Les ondulations et les courbes des eaux :

Il semble, à cette forme où tout est luxe et grâce,

Que cet être céleste est né d’une autre race,

Et n’a rien de commun avec ceux d’ici-bas

Que ce regard d’ami qui l’attache à mes pas.

Et quand, sur ces hauteurs, ses beaux pieds sans chaussure,

Sa cravate nouée autour de sa ceinture,

Dans sa veste sans pli jusqu’au cou boutonné,

À peine resserrant son sein emprisonné,

Son col nu, et portant sa tête avec souplesse,

Comme un front de coursier qu’on flatte et qu’on caresse,

Ses cheveux, que d’un an le fer n’a retranchés,

Des deux côtés du sol en boucles épanchés,

Et son front, tout baigné de sueur ou de pluie,

Renversé vers le ciel pour qu’un rayon l’essuie,

Je le vois accourir de loin, et tout à coup

Sur un pic du glacier m’apparaître debout,

Je crois voir, tout troublé, la céleste figure,

Comme un être idéal au-dessus de nature,

Se détacher de terre et se transfigurer,

Et je suis quelquefois tenté de l’adorer ;

Mais de sa douce voix la tendre résonance

Me rappelle à moi-même, et me montre Laurence !

 

 

                                        De la grotte, 1er décembre 1793.

 

Des aiguilles de glace où s’éclairent ces monts

L’année a pour six mois retiré ses rayons ;

Le soleil est noyé dans la mer de nuages

Qui brise jour et nuit contre ces hautes plages,

Et jette, au lien d’écume, à leur cime, à leurs flancs,

La neige que la bise y fouette en flocons blancs.

Le jour n’a qu’un rayon brisé par les tempêtes,

Qui s’étend un moment tout trempé sur ces faîtes,

Et que l’ombre qui court vient soudain balayer,

Comme le vent la feuille au pied du peuplier.

Il semble que de Dieu la dernière colère

Abandonne au chaos ces cimes de la terre :

L’éternel ouragan torture ces sommets ;

Les vagues de brouillards n’y reposent jamais ;

Un sourd mugissement, qu’une plainte accompagne,

Roule dans l’air, et sort des os de la montagne.

C’est la lutte des vents dans le ciel ; c’est le choc

Des nuages jetés contre l’écueil du roc ;

C’est l’âpre craquement de la branche flétrie,

Qui sous les lourds glaçons se tord, éclate et crie ;

Du corbeau qui s’abat l’aigre croassement ;

Des autans engouffrés le triste sifflement ;

Les bonds irréguliers de la lourde avalanche

Qui tombe, et que le vent roule en poussière blanche ;

L’éternel contrecoup des chutes des torrents

Qui sillonnent les rocs sous leurs bonds déchirants,

Et font ronfler le gouffre, où la cascade tonne,

D’un souffle souterrain, continu, monotone,

Tout semblable de loin aux frémissements sourds

De la corde d’un arc qui vibrerait toujours.

 

Plus de fêtes du ciel sur ces cimes voilées,

D’aurore étincelante ou de nuits étoilées ;

Plus de festons de fleurs pendants à mon rocher ;

Plus d’oiseaux accourus pour chanter ou nicher :

La corneille égarée y suit ses noires bandes ;

Les frimas congelés sont les seules guirlandes

Qui garnissent la roche où nous nous enfonçons ;

Le jour ne nous y vient qu’à travers les glaçons ;

Mais dans l’air tiède assis, les deux mains sur la braise,

Aux lueurs du foyer qu’entretient le mélèze,

Nous passons sans ennui le temps des mauvais jours ;

Ils sont si bien remplis que nous les trouvons courts.

Des entretiens coupés de quelque heure d’étude

Nous font de notre grotte une douce habitude ;

Nous nous y recueillons avec la volupté

De l’oiseau dans son nid près de l’antre abrité,

Que sous un ciel de pluie ou sur la plaine blanche

Le vain courroux des vents berce au chaud sur sa branche.

Plus les vents déchaînés hurlent d’horribles cris,

Plus l’avalanche gronde et roule de débris,

Plus la nuit s’épaissit sous un ciel bas et terne,

Plus la neige s’entasse autour de la caverne,

Plus dans ces sifflements, ces terreurs du dehors,

Nous trouvons d’âpre joie et d’intimes transports,

Plus nous nous concentrons dans la roche qui tremble,

Et nous sentons la main de Dieu qui nous rassemble :

Et si d’un ciel d’hiver quelque rare soleil

Effleure par hasard la fenêtre au réveil,

Échappés du rocher comme un chevreuil du gîte,

Pour jouir du rayon nous nous élançons vite ;

Nous crions de plaisir en voyant les cristaux

Formant des murs, des tours, de transparents châteaux,

Des arches de saphir, des grottes où l’aurore

Des verts reflets de l’onde en passant se colore,

Des troncs éblouissants où le givre entassé

Colle autour des rameaux un feuillage glacé,

Et la neige sans borne, et dont chaque parcelle,

En criant sous nos pieds, luit comme une étincelle.

Dans ces déserts mouvants, nous creusons au hasard

Des sentiers dont la poudre éblouit le regard

Comme dans l’herbe en fleurs où le chevreau se noie,

Dans ces lits de frissons nous nous roulons de joie ;

Nous rions en voyant tons deux nos cheveux blancs,

Poudrés par les frimas, de givre ruisselants ;

Nous nous lançons la neige où nos doigts s’engourdissent ;

De plaisir, en rentrant, nos pieds transis bondissent ;

Car Dieu, qui nous confine en ce rude séjour,

Donne, même en hiver, sa joie à chaque jour.

 

 

                                        De la grotte, 16 décembre 1793.

 

La nuit, quand par hasard je m’éveille et je pense

Que dehors et dedans tout est calme et silence,

Et qu’oubliant Laurence auprès de moi dormant,

Mon cœur mal éveillé se croit seul un moment ;

Si j’entends tout à coup son souffle qui s’exhale,

Régulier, de son sein sortir à brise égale,

Ce souffle harmonieux d’un enfant endormi !

Sur un coude appuyé je me lève à demi,

Comme au chevet d’un fils une mère qui veille ;

Cette haleine de paix rassure mon oreille,

Je bénis Dieu tout bas de m’avoir accordé

Cet ange que je garde et dont je suis gardé ;

Je sens, aux voluptés dont ces heures sont pleines,

Que mon âme respire et vit dans deux haleines.

Quelle musique aurait pour moi de tels accords ?

Je l’écoute longtemps dormir, et me rendors !

 

 

                                        6 janvier 1794.

 

Que rendrai-je au Seigneur pour les biens qu’il me donne

Tandis que sous mes pieds la tempête résonne,

Que le jour verse au jour des larmes et du sang,

L’inaltérable paix sur ces hauts lieux descend,

Et la tendre amitié, qui hait la multitude,

Nous fait un univers de notre solitude.

 

Que cet enfant s’attache à mon ombre ! et combien

Son cœur à son insu se mêle avec le mien !

Oh ! qui pourra jamais démêler ces deux âmes

Que la terre et le ciel joignent par tant de trames ?

L’un de l’autre il serait plus aisé d’arracher

Ces deux hêtres jumeaux qu’un nœud semble attacher,

Et qui, de jour en jour, s’enlaçant avec force,

Croissent du même tronc et sous la même écorce.

Mais les comparaisons manquent. Je me souvien

D’avoir eu pour ami, dans mon enfance, un chien,

Une levrette blanche, an museau de gazelle,

Au poil ondé de soie, an cou de tourterelle,

À l’œil profond et doux comme un regard humain ;

Elle n’avait jamais mangé que dans ma main,

Répondu qu’à ma voix, couru que sur ma trace,

Dormi que sur mes pieds, ni flairé que ma place.

Quand je sortais tout seul et qu’elle demeurait,

Tout le temps que j’étais dehors, elle pleurait ;

Pour me voir de plus loin aller ou reparaître,

Elle sautait d’un bond au bord de ma fenêtre,

Et, les deux pieds collés contre les froids carreaux,

Regardait tout le jour à travers les vitraux ;

Ou, parcourant ma chambre, elle y cherchait encore

La trace, l’ombre au moins du maître qu’elle adore,

Le dernier vêtement dont je m’étais couvert,

Ma plume, mon manteau, mon livre encore ouvert,

Et, l’oreille dressée au vent pour mieux m’entendre,

Se couchant à côté, passait l’heure à m’attendre.

Dès que sur l’escalier mon pas retentissait,

Le fidèle animal à mon bruit s’élançait,

Se jetait sur mes pieds comme sur une proie,

M’enfermait en courant dans des cercles de joie,

Me suivait dans la chambre au pied de mon fauteuil,

Paraissant endormi me surveillait de l’œil.

Là, le son de ma voix, la plainte inachevée,

Ma respiration plus ou moins élevée,

Le moindre mouvement du pied sur le tapis,

Le clignement des yeux sur le livre assoupis,

Le froissement léger du doigt entre la page,

Une ombre, un vague éclair passant sur mon visage,

Semblaient dans son sommeil passer et rejaillir,

D’un contrecoup soudain la faisaient tressaillir :

Ma joie ou ma tristesse, en son œil retracée,

N’était qu’un seul rayon d’une double pensée.

Elle mourut, encor son bel œil sur le mien.

Que de pleurs je versai ! Je l’aimais tant ! Eh bien,

Quoique ma plume tremble, en glissant sur la page,

De ternir dans mon cœur l’amitié par l’image,

Que de l’âme à l’instinct toute comparaison

Profane la nature et mente à la raison,

Ce charmant souvenir de mon heureuse enfance

Me revient dans le cœur quand je songe à Laurence.

Cet ami de ma race à présent m’aime autant ;

Il ne peut plus de moi se passer un instant ;

Il s’attriste, il languit pour une heure d’absence ;

Il marche quand je marche, il pense quand je pense ;

Son regard suit le mien, comme si de nos cœurs

Le rayon ne pouvait se diriger ailleurs ;

Comme mon pauvre chien ou comme l’hirondelle

Qui ne s’alarme plus de nous voir autour d’elle,

Il s’est apprivoisé pas à pas, jour à jour ;

Il boude à mon départ, il saute à mon retour ;

Mais pour toute autre voix, pour tout autre visage,

Cet enfant du désert redeviendrait sauvage.

 

Oh ! qui n’aimerait pas ce qui nous aime ainsi ?

Qui pourrait égaler ce que je trouve ici ?

Que manque-t-il au cœur nourri de ces tendresses ?

Mon Dieu ! vos dons toujours dépassent vos promesses !

Et, dans mon plus beau rêve autrefois d’amitié,

Mon cœur n’en avait pas deviné la moitié !...

 

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Le manuscrit était déchiré à cette place, et il manquait un certain nombre de feuilles. On peut présumer par ce qui suit que Jocelyn avait continué à noter les mêmes sentiments et les mêmes circonstances de sa vie heureuse pendant ces mois de solitude.

 

 

 

                      QUATRIÈME ÉPOQUE

 

 

                                        Grotte des Aigles, 55 avril 1794.

 

J’ai trouvé ce matin, dans le creux du rocher,

Le pain que chaque mois le pâtre y vient cacher ;

De cet homme de bien, pieuse providence !

Deux mots l’accompagnaient : « Redoublez de prudence ;

Dans nos cités sans Dieu, malheur à qui descend !

L’échafaud des martyrs a toujours soif de sang. »

 

Brisez, brisez, Seigneur, ces glaives de colère ;

Abrégez, en faveur des justes de la terre,

Ces jours de désespoir et de convulsions,

Où votre nom s’éclipse aux yeux des nations !

Puisse l’ange de paix bientôt y redescendre !

Mais moi, je n’ai, Seigneur, que grâces à vous rendre ;

Et, si ce temps n’était une ère de forfaits,

Je dirais : Que ces jours ne finissent jamais !

 

 

                                        La grotte, 6 mai 1794.

 

Il est des jours de luxe et de saison choisie,

Qui sont comme les fleurs précoces de la vie,

Tout bleus, tout nuancés d’éclatantes couleurs,

Tout trempés de rosée et tout fragrants d’odeurs,

Que d’une nuit d’orage on voit parfois éclore,

Qu’on savoure un instant, qu’on respire une aurore,

Et dont comme des fleurs, encor tout enivrés,

On se demande après : Les ai-je respirés ?

Tant de parfum tient-il dans ces étroits calices

Et dans douze moments, si courts, tant de délices ?

 

Aujourd’hui fut pour nous un de ces jours de choix :

Éveillés aux rayons du plus riant des mois,

À l’hymne étourdissant de la vive alouette

Qui n’a que joie et cris dans sa voix de poète,

Au murmure du lac flottant à petit pli,

Nous nous sommes levés le cœur déjà rempli,

Ne pouvant contenir l’impatient délire

Qui nous appelle à voir la nature sourire,

Et nous sommes allés, pas à pas, tout le jour,

Du printemps sur ces monts épier le retour.

 

La neige qui fondait au tact du rayon rose,

Avant d’aller blanchir les pentes qu’elle arrose,

Comme la stalactite au bord glacé des toits,

Distillait des rochers et des branches des bois ;

Chaque goutte en pleuvant remontait en poussière

Sur l’herbe, et s’y roulait en globes de lumière.

Tous ces prismes, frappés du feu du firmament,

Remplissaient l’œil d’éclairs et d’éblouissement ;

On eût dit mille essaims d’abeilles murmurantes

Disséminant le jour sur leurs ailes errantes,

Sur leur corset de feu, d’azur et de vermeil,

Et bourdonnant autour d’un rayon de soleil.

Puis en mille filets ces gouttes rassemblées

Allaient chercher leurs lits dans le creux des vallées,

Y couraient au hasard des pentes sur leurs flancs,

Y dépliaient leur nappe ou leurs longs rubans blancs,

Y gazouillaient en foule en mille voix légères,

Comme des vols d’oiseaux cachés sous les fougères,

Courbaient l’herbe et les fleurs comme un souffle en glissant

Y laissaient par flocons leur écume en passant ;

Puis la brise venait essuyer cette écume,

Comme à l’oiseau qui mue elle enlève une plume.

 

L’air tiède et parfumé d’odeurs, d’exhalaisons,

Semblait tomber avec les célestes rayons,

Encor tout imprégné d’âme et de sèves neuves,

Comme l’air virginal qui vint fondre les fleuves

Du globe enseveli dans son premier hiver,

Quand la vie et l’amour se respiraient dans l’air ;

Il soufflait des soupirs, il apportait des nues

Des tiédeurs, des odeurs, des langueurs inconnues ;

Il caressait la terre avec de tels accords,

Il étreignait les monts avec de tels transports,

Il secouait la neige et les troncs et les cimes

Avec des mouvements et des bruits si sublimes,

Que l’on croyait entendre, entre les éléments,

Des paroles d’amour et des embrassements,

Et, dans les forts soupirs qui semblaient les confondre,

L’eau, la terre, et le ciel, et l’éther, se répondre.

Tout ce que l’air touchait s’éveillait pour verdir ;

La feuille du matin sous l’œil semblait grandir ;

Comme s’il n’avait eu pour été qu’une aurore,

Il hâtait tout du souffle, il pressait tout d’éclore ;

Et les herbes, les fleurs, les lianes des bois

S’étendaient en tapis, s’arrondissaient en toits,

S’entrelaçaient aux troncs, se suspendaient aux roches,

Sortaient de terre en grappe, en dentelles, en cloches,

Entravaient nos sentiers par des réseaux de fleurs,

Et nos yeux éblouis dans des flots de couleurs.

La sève, débordant d’abondance et de force,

Coulait en gommes d’or des fentes de l’écorce,

Suspendait aux rameaux des pampres étrangers,

Des filets de feuillage et des tissus légers,

Où les merles siffleurs, les geais, les tourterelles,

En fuyant sous la feuille, embarrassaient leurs ailes.

Alors tous ces réseaux, de leur vol secoués,

Par leurs extrémités d’arbre en arbre noués

Tremblaient, et, sur les pieds du tronc qui les appuie,

De plumes et de fleurs répandaient une pluie ;

Tous ces dômes des bois, qui frémissaient aux vents,

Ondoyaient comme un lac aux flots verts et mouvants ;

Des nids d’oiseaux, bercés au roulis des lianes,

Y flottaient, remplis d’œufs tachetés, diaphanes,

Des mères qui fuyaient fragile et doux trésor,

Comme dans le filet la perle humide encor !

Chaque fois que nos yeux, pénétrant dans ces ombres,

De la nuit des rameaux éclairaient les dais sombres,

Nous trouvions, sous ces lits de feuille, où dort l’été,

Des mystères d’amour et de fécondité ;

Chaque fois que nos pieds tombaient dans la verdure,

Les herbes nous montaient jusques à la ceinture,

Des flots d’air embaumé se répandaient sur nous,

Des nuages ailés partaient de nos genoux,

Insectes, papillons, essaims nageants de mouches,

Qui d’un éther vivant semblaient former les couches.

Ils montaient en colonne, en tourbillon flottant,

Comblaient l’air, nous cachaient l’un à l’autre un instant,

Comme dans les chemins la vague de poussière

Se lève sous les pas et retombe en arrière

Ils roulaient ; et sur l’eau, sur les prés, sur le foin,

Ces poussières de vie allaient tomber plus loin ;

Et chacune semblait, d’existence ravie,

Épuiser le bonheur dans sa goutte de vie ;

L’air qu’elles animaient de leur frémissement

N’était que mélodie et que bourdonnement.

 

Oh ! que n’eût enivré l’ivresse universelle

Que l’air, le jour, l’insecte, apportaient sur leur aile ?

Oh ! que n’eût réchauffé cette haleine des airs

Qui tiédissait la neige et fondait les hivers

La sève de nos sens, comme celle des arbres,

Eût fécondé des troncs, eût animé des marbres ;

Et la vie, en battant dans nos seins à grands coups,

Semblait vouloir jaillir et déborder de nous.

Nous courions ; des grands rocs nous franchissions les fentes ;

Nous nous laissions rouler dans l’herbe sur les pentes ;

Sur deux rameaux noués le bouleau nous berçait ;

Notre biche étonnée à nos pieds bondissait ;

Nous jetions de grands cris pour ébranler les voûtes

Des arbres, d’où pleuvait la sève à grosses gouttes ;

Nous nous perdions exprès, et, pour nous retrouver,

Nous restions des moments, sans parole, à rêver ;

Puis nous partions d’un trait, comme si la pensée

Par le même ressort en nous était pressée,

Et, vers un autre lieu prompts à nous élancer,

Nous courions pour courir et pour nous devancer.

Mais toute la montagne était la même fête :

Les nuages d’été qui passaient sur sa tête

N’étaient qu’un chaud duvet, que les rayons brûlants

Enlevaient au glacier, cardaient en flocons blancs ;

Les ombres qu’allongeaient les troncs sur la verdure,

Se découpant sur l’herbe en humide bordure,

Dans quelque étroit vallon, berceau déjà dormant,

Versaient plus de mystère et de recueillement ;

Et chaque heure du jour en sa magnificence,

Apportant sa couleur, son bruit ou son silence,

À la grande harmonie ajoutait un accord,

À nos yeux une scène, à nos sens un transport.

Enfin, comme épuisés d’émotions intimes,

L’un à côté de l’autre, en paix nous nous assîmes

Sur un tertre aplani, qui, comme un cap de fleurs,

S’avançait dans le lac plus profond là qu’ailleurs,

Et dont le flot, bruni par l’ombre haute et noire,

Ceignait d’un gouffre bleu ce petit promontoire :

On y touchait de l’œil tout ce bel horizon ;

Une mousse jaunâtre y servait de gazon,

Et des verts coudriers l’ombre errante et légère,

Combattant les rayons, y flottait sur la terre.

Nos cœurs étaient muets à force d’être pleins ;

Nous effeuillions sur l’eau des tiges dans nos mains ;

Je ne sais quel attrait des yeux pour l’eau limpide

Nous faisait regarder et suivre chaque ride,

Réfléchir, soupirer, rêver sans dire un mot,

Et perdre et retrouver notre âme à chaque flot.

Nul n’osait le premier rompre un si doux silence,

Quand, levant par hasard un regard sur Laurence,

Je vis son front rougir et ses lèvres trembler,

Et deux gouttes de pleurs entre ses cils rouler,

Comme ces pleurs des nuits qui ne sont pas la pluie,

Qu’un pur rayon colore, et qu’un vent tiède essuie.

– « Que se passe-t-il donc, Laurence, aussi dans toi ?

Est-ce qu’un poids secret t’oppresse ainsi que moi ?

– Oh ! je sens, me dit-il, mon cœur prêt à se fendre ;

Mon âme cherche en vain des mots pour se répandre ;

Elle voudrait créer une langue de feu,

Pour crier de bonheur vers la nature et Dieu.

– Dis-moi, repris-je, ami, par quelles influences

Mon âme au même instant pensait ce que tu penses.

Je sentais dans mon cœur, au rayon de ce jour,

Des élans de désirs, des étreintes d’amour

Capables d’embrasser Dieu, le temps et l’espace ;

Et pour les exprimer ma langue était de glace.

Cependant la nature est un hymne incomplet,

Et Dieu n’y reçoit pas l’hommage qui lui plaît

Quand l’homme, qu’il créa pour y voir son image,

N’élève pas à lui la voix de son ouvrage ;

La nature est la scène, et notre âme est la voix.

Essayons donc, ami, comme l’oiseau des bois,

Comme le vent dans l’arbre ou le flot sur le sable,

De verser à ses pieds le poids qui nous accable,

De gazouiller notre hymne à la nature, à Dieu :

Créons-nous par l’amour prêtres de ce beau lieu !

Sur ces sommets brûlants son soleil le proclame,

Proclamons-l’y nous-même et chantons-lui notre âme !

La solitude seule entendra nos accents :

Écoute ton cœur battre, et dis ce que tu sens. »

 

                        LAURENCE.

 

D’où venez-vous, ô vous, brises nouvelles,

Pleines de vie et de parfums si doux,

Qui de ces monts palpitants comme nous

Faites jaillir, au seul vent de vos ailes,

Feuilles et fleurs comme des étincelles ?

Ces ailes d’or, où les embaumez-vous ?

 

Est-il des monts, des vallons et des plaines,

Où vous baignez dans ces parfums flottants,

Où tous les mois sont de nouveaux printemps,

Où tous les vents ont ces tièdes haleines,

Où de nectar les fleurs sont toujours pleines,

Toujours les cœurs d’extase palpitants ?

 

Ah ! s’il en est, doux souffles de l’aurore,

Emportez-nous avec l’encens des fleurs,

Emportez-nous où les âmes sont sœurs !

Nous prierons mieux le Dieu que l’astre adore,

Car l’âme aussi veut le ciel pour éclore,

Et la prière est le parfum des cœurs !

 

                               MOI.

 

Vois-tu là-haut, dans la vallée

Où le jour glisse pas à pas,

Où la neige, en tapis roulée,

Se fane, fume et ne fond pas ;

Vois-tu l’arc-en-ciel dans sa couche

Frémir au rayon qui le touche,

Comme un serpent dans son sommeil.

Qui sur ses mille écailles peintes

Reflète à l’œil les triples teintes

De l’eau, de l’air et du soleil ?

 

C’est le nid où sur la montagne

Ce serpent du ciel vient muer.

À mesure que le jour gagne,

Vois ses écailles remuer !

Vois comme en changeante spirale

Il noue, il concentre, il étale

Ses tronçons d’orange et de bleu !

Regarde ! le voilà qui lève

Au brouillard son cou comme un glaive,

Et lui vibre son dard de feu.

 

Il monte, aspiré par l’aurore.

Oh ! comme chaque anneau dormant

Du glacier qui se décolore

Se détache insensiblement !

Il se déroule, il plane, il courbe,

Du mont au ciel sa vaste courbe,

Et sa tête à ses pieds répond.

Dieu ! quelle arche de monde à monde !

Quel océan avec son onde

Comblerait ce céleste pont ?...

 

Est-ce un pont pour passer tes anges,

Ô toi qui permets à nos yeux

De voir ces merveilles étranges ?

Est-ce un pont qui mène à tes cieux ?

Ah ! si je pouvais, ô Laurence,

Monter où cette arche commence,

Gravir ces degrés éclatants ;

Et, pour qu’un ange m’y soutienne,

L’œil au ciel, ma main dans la tienne,

Passer sur la mort et le temps !

 

                        LAURENCE.

 

Vois dans son nid la muette femelle

Du rossignol qui couve ses douze œufs :

Comme l’amour lui fait enfler son aile,

Pour que le froid ne tombe pas sur eux !

 

Son cou, que dresse un peu d’inquiétude,

Surmonte seul la conque où dort son fruit,

Et son bel œil, éteint de lassitude,

Clos du sommeil, se rouvre au moindre bruit.

 

Pour ses petits son souci la consume,

Son blond duvet à ma voix a frémi ;

On voit son cœur palpiter sous sa plume,

Et le nid tremble à son souffle endormi.

 

À ce doux soin quelle force l’enchaîne ?

Ah ! c’est le chant du mâle dans les bois,

Qui, suspendu sur la cime du chêne,

Fait ruisseler les ondes de sa voix !

 

Oh ! l’entends-tu distiller goutte à goutte

Ses lents soupirs après ses vifs transports,

Puis, de son arbre étourdissant la voûte,

Faire écumer ses cascades d’accords ?

 

Un cœur aussi dans ses notes palpite ;

L’âme s’y mêle à l’ivresse des sens ;

Il lance au ciel l’hymne qui bat si vite,

Ou d’une larme il mouille ses accents.

 

À ce rameau qui l’attache lui-même ?

Et qui le fait s’épuiser de langueur ?

C’est que sa voix vibre dans ce qu’il aime,

Et que son chant y tombe dans un cœur !

 

De ses accents sa femelle ravie

Veille attentive en oubliant le jour ;

La saison fuit, l’œuf éclôt, et sa vie

N’est que printemps, que musique et qu’amour !

 

Dieu de bonheur, que cette vie est belle !

Ah ! dans mon sein je me sens aujourd’hui

Assez d’amour pour reposer comme elle,

Et de transports pour chanter comme lui !

 

                               MOI.

 

Vois-tu glisser entre deux feuilles

Ce rayon sur la mousse où l’ombre traîne encor,

Qui vient obliquement sur l’herbe que tu cueilles

S’appuyer par le bout comme un grand levier d’or ?

L’étamine des fleurs qu’agite la lumière

Y monte en tournoyant en sphère de poussière ;

L’air y devient visible ; et dans ce clair milieu

On voit tourbillonner des milliers d’étincelles,

D’insectes colorés, d’atomes bleus, et d’ailes

Qui nagent en jetant une lueur de Dieu !

 

Comme ils gravitent en cadence,

Nouant et dénouant leurs vols harmonieux !

Des mondes de Platon on croirait voir la danse

S’accomplissant au son des musiques des cieux.

L’œil ébloui se perd dans leur foule innombrable ;

Il en faudrait un monde à faire un grain de sable,

Le regard infini pourrait seul les compter :

Chaque parcelle encor s’y poudroie en parcelle.

Ah ! c’est ici le pied de l’éclatante échelle

Que de l’atome à Dieu l’infini voit monter.

 

Pourtant chaque atome est un être !

Chaque globule d’air est un monde habité !

Chaque monde y régit d’autres mondes peut-être,

Pour qui l’éclair qui passe est une éternité !

Dans leur lueur de temps, dans leur goutte d’espace,

Ils ont leurs jours, leurs nuits, leurs destins et leur place

La pensée et la vie y circulent à flot ;

Et, pendant que notre œil se perd dans ces extases,

Des milliers d’univers ont accompli leurs phases

Entre la pensée et le mot !

 

Ô Dieu ! que la source est immense

D’où coule tant de vie, où rentrent tant de morts !

Que perçant l’œil qui porte à de telle distance !

Qu’infini le regard qui veille à tant de sorts !

Que d’amour dans ton sein pour embrasser ces mondes,

Pour couver de si loin ces poussières fécondes,

Descendre aussi puissant des soleils au ciron !

Et comment supporter l’éclat dont tu te voiles ?

Comment te contempler au jour de tes étoiles,

Dieu si grand dans un seul rayon ?

 

                        LAURENCE.

 

Oh ! comme ce rayon, que son regard nous touche,

Lui qui descend d’en haut jusqu’à ces profondeurs !

 

                               MOI.

 

Ah ! puisse son oreille entendre sur ma bouche

L’humble bégaiement de nos cœurs,

Lui qui, du sein de ses splendeurs,

Entend le battement des ailes de la mouche

Noyée au calice des fleurs !

 

                        LAURENCE.

 

Qu’il nous garde en ce lieu pour savourer ensemble

Les trésors que sa main dans le désert assemble !

 

                               MOI.

 

Comme deux rossignols au même nid éclos,

Enseignons-nous l’un l’autre à chanter ces retraites ;

De la voix de la terre expirant sur ces crêtes

Soyons-lui les derniers échos !

 

                        LAURENCE.

 

Qu’un seul souffle pour lui sorte de deux poitrines !

Qu’il nous fasse un seul sort ! qu’il nous cueille en commun !

 

                               MOI.

 

Et parfumons ses mains divines,

Comme sur un seul jet deux lis qui n’en font qu’un,

Qui n’ont dans le rocher que les mêmes racines,

Et qu’on cueille à la fois sur les mêmes collines,

Tout remplis du même parfum !

 

Des pleurs mouillaient nos voix ; je regardais Laurence,

Et longtemps nos esprits prièrent en silence....

 

 

 

                                        25 juillet 1794.

 

Enfant, j’ai quelquefois passé des jours entiers

Au jardin, dans les prés, dans quelques verts sentiers

Creusés sur les coteaux par les bœufs du village,

Tout voilés d’aubépine et de mûre sauvage,

Mon chien auprès de moi, mon livre dans la main,

M’arrêtant sans fatigue et marchant sans chemin,

Tantôt lisant, tantôt écorçant quelque tige,

Suivant d’un œil distrait l’insecte qui voltige,

L’eau qui coule au soleil en petits diamants,

Ou l’oreille clouée à des bourdonnements ;

Puis, choisissant un gîte à l’abri d’une haie,

Comme un lièvre tapi qu’un aboiement effraie,

Ou couché dans le pré, dont les gramens en fleurs

Me noyaient dans un lit de mystère et d’odeurs,

Et recourbaient sur moi des rideaux d’ombre obscure,

Je reprenais de l’œil et du cœur ma lecture.

C’était quelque poète au sympathique accent,

Qui révèle à l’esprit ce que le cœur pressent ;

Hommes prédestinés, mystérieuses vies,

Dont tous les sentiments coulent en mélodies,

Que l’on aime à porter avec soi dans les bois,

Comme on aime un écho qui répond à nos voix !

Ou bien c’était encor quelque touchante histoire

D’amour et de malheur, triste et bien dure à croire :

Virginie arrachée à son frère, et partant,

Et la mer la jetant morte au cœur qui l’attend !

Je la mouillais de pleurs et je marquais le livre,

Et je fermais les yeux et je m’écoutais vivre ;

Je sentais dans mon sein monter comme une mer

De sentiment doux, fort, triste, amoureux, amer,

D’images de la vie et de vagues pensées

Sur les flots de mon âme indolemment bercées,

Doux fantômes d’amour dont j’étais créateur,

Drames mystérieux et dont j’étais l’acteur !

Puis, comme des brouillards après une tempête,

Tous ces drames conçus et joués dans ma tête

Se brouillaient, se croisaient, l’un l’autre s’effaçaient ;

Mes pensers soulevés comme un flot s’affaissaient ;

Les gouttes se séchaient au bord de ma paupière,

Mon âme transparente absorbait la lumière,

Et, sereine et brillante avec l’heure et le lieu,

D’un élan naturel se soulevait à Dieu.

Tout finissait en lui comme tout y commence

Et mon cœur apaisé s’y perdait en silence ;

Et je passais ainsi sans m en apercevoir

Tout un long jour d’été, de l’aube jusqu’au soir,

Sans que la moindre chose intime, extérieure,

M’en indiquât la fuite, et sans connaître l’heure

Qu’au soleil qui changeait de pente dans les cieux,

Au jour plus pâlissant sur mon livre ou mes yeux,

Au serein qui des fleurs humectait les calices :

Car un long jour n’était qu’une heure de délices !

 

Eh bien, ce doux été, dont j’achève le cours,

N’a pas duré pour moi plus qu’un de ces beaux jours !

Seulement je n’ai plus de ces vagues images

Que l’âme vide attire et colore en nuages,

De ces pleurs de l’instinct que je sentais rouler

Dans mes yeux, sans savoir qui les faisait couler :

Tout cela s’est enfui comme un brouillard de l’âme,

Qu’un rayon plus puissant absorbe dans sa flamme.

Ah ! c’est assez pour moi de lire dans un cœur,

D’y voir ses sentiments éclore dans leur fleur ;

Dans chaque impression que chaque heure y fait naître,

D’étudier son âme et de m’y reconnaître,

Moi tout entier, mais moi plus jeune de six ans,

Sous des traits plus naïfs, plus doux, plus séduisants,

Dans cet étonnement tendre que toute chose

Donne, au premier contact, à l’âme à peine éclose,

Dans la limpidité de l’eau de ce bassin,

Avant qu’un rameau mort soit tombé dans son sein.

Aussi je ne lis plus. Moi, lire ? Eh ! quel poème

Égalerait jamais la voix de ce qu’on aime ?

Quelle histoire touchante emporterait mon cœur

Dans une fiction égale à mon bonheur ?

Quels vers vaudraient pour moi son âme ? Et quelle page

Disputerait mes yeux à son charmant visage,

Quand, sous ses blonds cheveux se dérobant au jour,

Il rougit d’amitié comme on rougit d’amour,

Et que, pour me cacher cette honte enfantine,

Il m’embrasse en collant son front sur ma poitrine ?

 

Aussi, depuis qu’un cœur bat enfin sur le mien,

Tous mes instincts sont purs et me portent au bien ;

Mon âme, qui souvent tarit dans la prière,

Nage toujours en moi dans des flots de lumière.

Une telle clarté m’échauffe dans ses yeux,

Le timbre de sa voix m’est si mélodieux,

Tant de divinité sur ce doux front rayonne,

Que la splendeur de Dieu jour et nuit m’environne.

Sous un éclair d’en haut qui peut nier le jour ?

Ah ! que de vérité dans un rayon d’amour !

Que l’accent de sa voix en priant Dieu me touche !

Il me semble que Dieu m’entend mieux par sa bouche.

 

 

                                        15 octobre 1794.

 

Les seuls événements de notre solitude

Sont le ciel plus clément ou la saison plus rude,

La fleur tardive éclose aux fentes du rocher,

Un oiseau rouge et bleu qui commence à percher

Dans le chêne, et prépare un toit pour sa famille ;

L’aigle qui de son œuf a brisé la coquille ;

Un combat, sur le lac, du cygne et du faucon,

La plume ensanglantée y tombant à flocon ;

Des vols de corbeaux noirs qui de la voix s’assemblent,

Sous leurs ailes de jais les rameaux morts qui tremblent ;

La biche qui reprend son long duvet d’hiver ;

Une aurore de feu le soir traversant l’air :

Voilà nos seuls soucis ici-bas. Mais notre âme

Est un monde complet où se passe un grand drame ;

Drame toujours le même et renaissant toujours,

Dont l’amitié suffit à varier le cours :

Les entretiens repris, les plaintes fugitives,

Sur l’avenir douteux les vagues perspectives,

Les plans de destinée et de vie en commun,

Cette fraternité de deux êtres en un ;

Et comment nous n’aurons à nous deux, sur la terre,

Qu’un toit, qu’une pensée, et, couple solitaire,

Nous la traverserons sans y mêler nos cœurs,

Comme un couple d’oiseaux dont le gîte est ailleurs.

Sur ces plans d’avenir quand par hasard j’insiste,

Laurence écoute moins ; l’avenir le rend triste ;

On dirait qu’un présage est là pour le frapper :

Il craint toujours de voir le présent s’échapper.

Oh ! c’est qu’un cœur d’enfant dans le présent se noie,

Qu’une goutte à sa lèvre est une mer de joie !

La mouche aussi s’irrite et s’enfuit, quand le doigt

Efface sur la fleur la perle qu’elle boit.

 

 

                                        1er novembre 1794.

 

Ce soir, un doux retour des vents chauds du midi

Balayait de nos monts le sommet attiédi ;

Triste et tendre soupir que ce vent nous apporte,

Dernier baiser d’adieu sur une saison morte.

Le ciel était profond et pur comme une mer,

Et dans ces profondeurs on voyait s’allumer

Les foyers de soleils aux lueurs argentines,

Comme un feu de berger le soir sur les collines ;

La lune sur un pic brillait comme un glaçon,

Et sur les eaux du lac courait en blanc frisson ;

Des chênes dépouillés de leurs cimes touffues

Les squelettes dressaient leurs longues branches nues ;

Les feuilles que roulaient les secousses du vent

Ondoyaient sous nos pas comme un marais mouvant,

Et les bois morts tombés bruissaient sur la terre

Comme les ossements qu’un fossoyeur déterre.

À ces craquements sourds des cimes, à ces coups

Des tempêtes, nos cœurs se serraient malgré nous,

Et nous nous rapprochions pas à pas, en silence,

Du rocher où dormait le père de Laurence.

Quand nous fûmes auprès, je ne sais quel penser

Monta de cette tombe et vint me traverser

– « Pauvre Laurence ! dis-je ; en t’enlevant ton père,

Dieu te fit dans moi seul retrouver père et mère,

Et, tant que je vivrai, tout leur amour pour toi,

Multiplié du mien, plane et t’entoure en moi.

Mais si Dieu, rappelant le seul être qui t’aime,

T’enlevait ton ami, si je mourais moi-même,

Toi, que deviendrais-tu ? – Ce que je deviendrais ?

Peux-tu le demander, toi ? Moi, si tu mourais !... »

Puis, me fermant du doigt la bouche avec colère,

M’entraîna, sans répondre, au tombeau de son père :

« Il m’a mis dans tes bras comme un sacré dépôt,

S’écria-t-il ; tu dois le lui rendre là-haut ;

Il veille dans le ciel sur ta double existence :

Je crois à ton soutien comme à sa providence.

Mais, en croyant au Dieu que m’enseigne ta voix,

Ah ! ne t’y trompe pas, c’est à toi que je crois ;

Et s’il brisait en toi sa plus sensible image,

Si je ne voyais plus son ciel dans ton visage,

S’il ne m’éclairait plus le cœur par ton regard,

Va, je ne croirais plus qu’au malheur, au hasard,

Et j’irais dans la mort l’interroger lui-même,

Pour savoir si l’on dort là-bas, ou si l’on aime ! »

Et comme revenant de son égarement :

« Pardonne, reprit-il, j’ai trop d’emportement ;

J’ai peut-être dit là des mots dont Dieu s’offense.

Mais la mort, n’est-ce pas une éternelle absence ?

Tu n’en parlerais plus, ami, si tu m’aimais.

Ta mort, la mienne, oh ! moi, je n’y pense jamais ! »

Puis, s’échappant soudain d’une course insensée,

Comme pour secouer du front une pensée,

Il courut vers les bords d’un abîme sans fond,

Où deux rochers, courbés comme l’arche d’un pont,

Laissant entre leurs pans un intervalle immense,

Du lac qui gronde au pied recouvraient toute une anse,

Et prenant son élan comme pour s’y jeter,

Il le franchit d’un bond qui me fit palpiter.

« Ah ! tu frémis, dit-il avec un rire étrange ;

Tant mieux ; tu m’as parlé de mort, et je me venge ! »

J’ai voulu le gronder, mais il s’était enfui.

Du cœur de cet enfant quel sombre éclair a lui ?

Que cette âme, profonde à l’œil qui la regarde,

Fait aimer et frémir ! et qu’il faut prendre garde !

 

 

                                        6 novembre 1794.

 

Ici l’hiver précoce est déjà descendu,

Le linceul de la terre est partout étendu ;

Les vents roulent sur nous des collines de neige.

Oh ! béni soit le roc dont l’antre nous protège !

Car nous ne pourrions plus faire un pas sans péril

Hors de l’obscur abri qui cache notre exil.

On ne distingue plus les vallons de leurs cimes,

Les torrents de leurs bords, les pics de leurs abîmes ;

Le déluge a couvert d’un océan gelé

Les gorges, les sommets, et tout est nivelé ;

Et les vents, des frimas labourant la surface,

Font changer chaque nuit les collines de place ;

La biche même tremble, et, ne nous quittant pas,

Sur la plaine trompeuse hésite à faire un pas.

L’arche par où ces monts touchent à la vallée

D’une énorme avalanche aujourd’hui s’est comblée,

Et, comme dans une île inaccessible aux yeux,

Nous tiendra renfermés jusqu’aux mois pluvieux.

Oh ! que j’aime ces mois où, comme cette terre,

En lui-même le cœur se chauffe et se resserre,

Et recueille sa sève en cette demi-mort

Pour couler au printemps plus abondant, plus fort !

Comme avec volupté l’âme qui s’y replie

S’enveloppe de paix et de mélancolie,

Mêle même au bonheur je ne sais quoi d’amer

Qui relève son goût comme un sel de la mer,

Jouit de se sentir aimer, penser et vivre,

Pendant que tout frissonne et tout meurt sous le givre,

Et s’entoure à plaisir, dans ces jours sans soleil,

De rêves de son choix comme pour un sommeil !

 

 

                                        7 décembre 1794.

 

La foudre a déchiré le voile de mon âme

Cet enfant, cet ami, Laurence est une femme...

Cette aveugle amitié n’était qu’un fol amour...

Ombre de ces rochers, cachez ma honte au jour !

........................................................................................

 

Même date, la nuit, à onze heures.

Elle dort, la poitrine un peu moins oppressée ;

La fièvre en mots sans suite égare sa pensée :

« Mon père !... Jocelyn !... où sont-ils tous deux ?... Morts !... »

Ses pieds veulent courir. Oh ! dors, pauvre enfant, dors !

Jocelyn vit encor pour te rendre à la vie.

Mais, oh ! qu’elle te soit ou rendue ou ravie,

Il vit l’âme en suspens entre ces deux malheurs :

Mort pour toi si tu vis, et mourant si tu meurs !

 

 

                                        Même date, à minuit.

 

L’heure a versé sa paix sur son front qui sommeille ;

Ses pieds sont moins glacés dans mes mains... Quelle veille !

Quel jour et quelle nuit ! et demain, et toujours !

Quel repos ! quel réveil ! quelles nuits et quels jours !

Est-ce un rêve d’un an que j’ai fait dans ces ombres ?

Mon cœur nage incertain comme sur des mers sombres,

Ne pouvant ni toucher le fond, ni voir le bord,

Entre le désespoir, ou le crime ou la mort !

Ah ! recueillons un peu mon esprit qui s’égare.

D’hier à cette nuit un siècle me sépare ;

Souvenons-nous : sachons au moins nous retracer

Ce gouffre qu’un instant nous a fait traverser ;

Repassons pas à pas toutes les circonstances

Du jour fatal qui rompt d’un coup deux existences ;

Marquons l’heure où, du haut de ma félicité,

Dans l’abîme sans fond Dieu m’a précipité !

 

Les rayons du matin, colorés par la neige,

Brillaient comme un appât pour l’oiseau dans un piège ;

L’air ambiant, plus pur, semblait s’être adouci ;

Quelques oiseaux posaient sur le givre durci ;

Ce jour de mort avait l’éclat d’un jour de fête.

La biche impatiente au vent tendait sa tête ;

Je me sentis tenté de prendre aussi l’essor.

Laurence dans sa mousse, hélas ! dormait encor ;

La biche, qui la nuit au bord de ses pieds couche,

De peur de l’éveiller, n’osa quitter sa couche,

Et, d’un œil inquiet me regardant sortir,

Comme un pressentiment paraissait m’avertir.

Je sortis. La montagne éblouit ma paupière :

Tout l’horizon glacé rayonnait de lumière,

De chaque atome d’air une lueur sortait.

Je tentai quelques pas ; la neige me portait,

Et craquait sous mes pieds comme un morceau de verre

Qu’on trouve sous ses pas et qu’on écrase à terre.

Je frémis de plaisir, et m’élançai plus loin,

De mouvement et d’air mes sens avaient besoin ;

Je courus jusqu’au pont formé par l’avalanche ;

Je franchis le ravin sur cette croûte blanche,

Dont la voûte tremblait et grondait sous mes pas,

Et me cachait les eaux qui mugissaient plus bas.

Je voulus profiter de cette arche gelée

Pour descendre en deux bonds jusque dans la vallée,

Et voir si le berger ne serait pas venu

Apporter quelque chose au dépôt convenu.

Je n’y trouvai qu’un mot : « Gardez-vous de descendre ! »

Mot que sa charité d’en bas faisait entendre.

Je remontai bien vite, et déjà du matin

Le ciel s’était sali comme un dôme d’étain ;

Il éteignait le jour qui s’efforçait d’éclore,

Et ramenait la nuit une heure après l’aurore

Le vent, que les brouillards paraissaient renfermer,

En remuait les flots comme une lourde mer ;

Il éclatait parfois dans le choc des orages,

Comme un coup de canon tiré dans les nuages ;

Mais, quoique encor bien haut il parût retentir,

La montagne en travail semblait le pressentir,

Et ses vastes rameaux de granit et de marbre

Craquaient et se tordaient comme les bras d’un arbre.

Semblable au brasier vert que l’on vient d’allumer,

Je voyais la montagne en mille endroits fumer :

Ces vapeurs de la neige amollissaient la croûte ;

Mes pieds n’y trouvaient plus une solide route,

Mais, lourds et sans appui sur ce terrain mouvant,

À chaque pas de plus enfonçaient plus avant.

Je courais, je tremblais que la neige fondue

Ne fît crouler le pont de glace suspendue

Avant que du ravin j’eusse atteint l’autre bord :

Ah ! j’aurais préféré des millions de mort !

Que serait devenu loin de moi le seul être

Qui m’attendait ?... Hélas ! mieux eût valu peut-être !

Dieu ne le permit pas ; au suprême moment

Où le pont s’abîmait sur le gouffre écumant,

Où l’avalanche, en poudre affaissant sa colline,

Fondait comme des pans de montagne en ruine,

Je franchissais le gouffre et l’arche d’un élan ;

Mais à peine mon pied touchait à l’autre pan,

Que l’ouragan s’échappe, et de toutes les crêtes

Fait voler dans les fonds l’écume des tempêtes,

La lance en poudre, en flots immenses, tournoyants,

Comble l’étroit ravin de ses blocs ondoyants,

Jusqu’aux gueules du pont les dresse, les entasse.

L’arc-boutant de granit chancelle sous la masse,

Se précipite et roule, et sur ces noirs sommets

Du séjour des vivants nous sépare à jamais.

Je m’accrochai des mains aux angles de ravine,

Qui tremblaient comme un cap que la mer déracine ;

Le roc concave et creux m’abritait : ses rebords

Du choc de l’avalanche y préservaient mon corps.

J’embrasse cet appui pendant que la tourmente

De ses propres débris s’accélère, s’augmente,

Et passe sur ma tête avec ses vents, ses flots,

Et sa mer de brouillard flottant dans son chaos.

Là, le sein sans haleine et le front sans pensée,

Comme une feuille morte au rameau balancée,

J’attendais que la neige, entassant pli sur pli,

M’eût du linceul glacé, vivant, enseveli.

Je voyais, de ma niche, au souffle des rafales,

Se dérouler au loin les lames colossales,

Creuser de hauts sillons qui croulaient sur leurs flancs,

Surmonter leurs sommets par d’autres sommets blancs,

Se heurter, se briser, s’enfoncer en silence,

Jusqu’au ciel obscurci jaillir en gerbe immense,

Tournoyer en nuage et tomber. Chaque fois

Que la vague en pleuvant m’enfonçait sous son poids,

Pour m’arracher du gouffre et revoir la lumière,

Sous mes pieds, sous mes mains j’écrasais la poussière,

Et retardant ainsi l’instant, l’instant fatal,

Dressais contre la roche un nouveau piédestal.

Oh ! quand une lueur me rendait l’espérance,

Que je bénissais Dieu d’être là sans Laurence ;

De savoir cet enfant sous la grotte endormi,

À l’abri de la mort où luttait son ami !

Je ne me doutais pas qu’à ce péril suprême

Sa tendresse pour moi l’avait jeté lui-même.

Pourtant, dans ce chaos de bruit, de mouvements,

À travers le roulis, les coups, les sifflements,

Au milieu d’une pause et d’un affreux silence,

Deux fois je crus entendre, éteints par la distance,

Parmi les cris du vent des cris aigus courir,

Mon nom inachevé dans des sanglots mourir.

Mon cœur avait frémi... Mais c’était impossible !

L’ange même de Dieu, dans la mêlée horrible

De la neige et du vent luttant pour l’entasser,

Sur des ailes de feu n’eût pas osé passer !

Je ne sais pas combien dura cette agonie :

Quand la mort la mesure, une heure est infinie ;

Et, pour mesurer l’heure et compter les moments,

Je n’avais de mon cœur que les lourds battements.

.....................................................................................

 

Enfin le vent tomba ; le jour teignit les nues,

Sa lueur m’éclaira des plages inconnues ;

Un souffle aigu du nord, courant comme un frisson,

Durcit la neige en poudre et la pluie en glaçon ;

Les abîmes mouvants, gelés à cette haleine,

Devinrent sous mes pas une solide plaine ;

J’orientai mon œil au soleil éclatant,

Je me précipitai dans l’antre haletant

« Laurence ! » ... L’écho seul me renvoya : « Laurence ! »

Mon cœur pétrifié plongea dans ce silence...

Un éclair de terreur m’illumine à demi :

Il a bravé la mort pour sauver son ami !

Je ressors à l’instant de la caverne vide,

Je cherche sur la neige une empreinte, une ride ;

J’appelle ; tout se tait. Je m’élance au hasard ;

J’aurais voulu sonder l’espace d’un regard ;

Mon oreille à mes cris attendait la réponse,

Comme un homme jugé dont l’arrêt se prononce

Entre l’affreux silence et le cri de ma voix,

Dans un seul battement mon cœur mourut cent fois ;

Je tombais, quand la biche, à ma voix accourue,

Bondit autour de moi. Je frémis à sa vue ;

Elle lécha mes mains, et se mit à marcher,

En se tournant vers moi comme pour me chercher,

Puis, franchissant d’un bond une blanche colline,

Disparut à mes yeux au fond d’une ravine.

Sur le rebord glissant, d’un trait je la suivis ;

Le gouffre d’un regard fut sondé ; je la vis,

Sur la pente des rocs dont les arêtes nues

Hérissaient les frimas de leurs pointes aiguës,

Voler jusqu’au lit creux de l’abîme profond,

Écarter du museau la neige épaisse au fond,

Et découvrir au jour, dans sa fosse glacée,

Le corps inanimé de l’enfant ! La pensée

Ne franchit pas plus vite un espace idéal

Je fus aussitôt qu’elle au fond du creux fatal.

Sur la neige en monceaux que son pur sang colore,

Laurence évanoui, blessé, mais tiède encore,

Ses beaux cheveux souillés de sang et de glaçons,

Luttait avec la mort et ses derniers frissons :

Je me jette sur lui, je le prends, je l’enlève ;

Je l’emporte insensible et léger comme un rêve,

Comme une mère porte un enfant dans ses bras,

Sans en sentir le poids et sans faire un faux pas,

Comme si quelque force intérieure, intime,

M’eût aidé d’elle-même à remonter l’abîme.

Dans la grotte à l’abri je fus en un moment ;

J’y déposai le corps toujours sans mouvement ;

Je rallumai du feu, je tournai vers la flamme

Les pieds ; et, soutenant le front que la mort pâme

Sur mes genoux, du cri, du souffle, de la main,

J’y rappelai la vie, hélas ! longtemps en vain ;

Mes lèvres ne pouvaient réchauffer sur sa bouche

Le souffle évanoui. Je le mis sur ma couche,

J’étanchai sur son front le sang qui s’y gelait.

De sa poitrine encor d’autre sang ruisselait,

Et de son vêtement souillé les déchirures

M’indiquaient sur son corps aussi d’autres blessures.

Pour lui donner de l’air et pour les découvrir,

Je déchire des dents l’habit lent à s’ouvrir...

Un sein de femme, ô ciel ! sous la sanglante toile !

Ma main recule froide et mon regard se voile !...

Mon front tourne et bourdonne et bat sans sentiment,

Et je ne sais combien dura l’affreux moment.

Cependant le péril me rend à la nature :

Le sang, que le froid glace aux bords de la blessure,

Rentre dans la poitrine et semble l’étouffer ;

Rien là pour l’humecter, rien pour la réchauffer !

Sur ce sein déchiré sans souffle je me penche,

De mes lèvres en feu je l’échauffe et l’étanche

Il coule... elle revit... voit son sein découvert,

Rougit, ferme son œil, et ne l’a plus rouvert !

De ses sens affaiblis le délire s’empare,

La fièvre ou la douleur dans ses rêves l’égare ;

Elle accuse ou bénit, mord ou baise ma main ;

Puis enfin elle dort !... Oh ! quel réveil demain !

 

 

                                        8 décembre, le matin.

 

Toute ma longue nuit déjà s’est écoulée

À presser dans mes doigts sa main toujours gelée,

À rappeler vingt fois le sang et la chaleur

À la plante des pieds réchauffés sur mon cœur,

À retenir la biche à côté sur sa mousse,

Pour que de son duvet la tiédeur saine et douce,

En se communiquant de plus près corps à corps,

Ranimât par degrés ses membres demi-morts ;

À mouiller d’un peu d’eau par la flamme attiédie

Sa tête ensanglantée ou sa tempe engourdie ;

À voir vers le matin son souffle sommeiller ;

À retenir le mien, de peur de l’éveiller ;

Puis, quand l’accablement qui succède au délire

À son haleine égale à la fin s’est fait lire,

J’ai saisi par instinct ce moment de repos

Pour essuyer le sang qui durcit ses caillots ;

J’ai déchiré la toile, et de ses découpures

Arraché fil à fil le duvet des blessures ;

Séparant les anneaux de cheveux, j’ai lavé

Son front entre mes bras mollement soulevé ;

De son flanc déchiré j’ai d’une large bande

Fermé, sous un lin pur, la blessure plus grande,

Et déposé le corps doucement recouché :

Tout tremblant, comme si ma main avait touché

Un enfant endormi retourné dans ses langes,

Ou comme un vil mortel qui toucherait des anges.

 

 

                                        8 décembre, le soir.

 

Elle a jeté sur tout un regard interdit ;

Puis, d’une voix éteinte et tendre, elle m’a dit :

« Il est donc vrai ! tu sais !... Si je n’ai plus qu’une heure

À vivre, oh ! Jocelyn, pardonne, et que je meure !

Je t’ai trompé ; mon père ainsi l’avait voulu ;

Je devais respecter mon serment absolu.

Il m’avait interdit, à son moment suprême,

De révéler mon sexe à personne, à toi même.

Soit que sous cet habit, qui dût me protéger,

Il crût de son enfant les jours moins en danger,

Soit qu’il eût je ne sais quelle autre prévoyance,

Je devais à son ordre aveugle obéissance.

Ah ! qu’il m’en a coûté de me cacher de toi !

Ah ! j’aurais dû penser que j’outrageais ta foi,

Que nous n’étions pas deux, que mon âme et la tienne

N’ont rien qui ne se mêle et qui ne s’appartienne.

Faut-il te l’avouer ? Souvent je le pensai,

Souvent je résolus, souvent je commençai ;

Mais toujours, au moment de trahir mon mystère,

Je ne sais quelle main me forçait à me taire.

J’avais trop attendu déjà, je n’osais plus ;

Mon front couvert de honte était rouge et confus.

Puis je savais ta vie et ta pieuse enfance ;

Je redoutais l’effet de cette confidence,

J’avais peur du regard que tu me jetterais,

Du son de voix, du mot froid que tu me dirais :

Ce mot, pour moi, c’était ou la mort ou la vie !

Je mourais à tes pieds, si tu m’avais bannie !

Oh ! pouvais-je risquer, contre un précoce aveu,

Cent fois plus que ma vie à ce terrible jeu ?

J’aimais mieux me fier à cette destinée

Qui m’avait de si loin dans ton ombre amenée,

Jouir du jour au jour, et remettre à plus tard,

Tout attendre de Dieu, du moment, du hasard.

Ah ! ce hasard fatal n’est venu que trop vite !

Mais si ta main se ferme et si ton cœur hésite,

Oh ! du moins, Jocelyn, je ne le saurai pas...

J’ai cherché la tempête et la mort sous tes pas ;

Avec joie à la mort j’ai couru pour te suivre ;

L’abîme me prend seule, et toi te laisse vivre.

Tu sais tout, mais je meurs ! Dis, me pardonnes-tu ? »

 

Oh ! les anges du ciel ont-ils cette vertu ?

Peuvent-ils de leurs mains, sans pitié pour eux-même,

Se déchirer en deux dans le cœur qui les aime ?

Pour moi, faible mortel, fait de sang et de chair,

Je ne pus me frapper sur un être si cher,

Et, repoussant l’amour dans le sein qui se donne,

Briser notre âme en deux. « Oh oui ! je te pardonne,

Lui dis-je, enfant ou sœur, pauvre être abandonné,

L’amour que je te donne et que tu m’as donné !

De tous les noms sacrés dont sur terre on s’adore

Je te nomme... et je t’aime, et j’en invente encore !

Ah ! vis pour les entendre et les répéter tous !

Que Dieu nous illumine et dispose de nous ;

Dans ce ciel où ses mains nous ont portés d’avance,

Comme deux esprits purs vivons en sa présence,

Et laissons-lui le soin, à lui seul, de nommer

L’amour ou l’amitié dont il faut nous aimer ! »

 

 

                                        9 décembre 1794, le soir.

 

On eût dit que sa vie eût coulé par ma bouche,

Et son cœur soulevait le manteau sur sa couche :

« Que tu m’as fait de bien ! dit-elle. Oh ! quel bonheur !

Quoi, nous n’étions qu’amis, nous serons frère et sœur !

Frère ! sœur ! oh ! s’il est un nom encor plus tendre,

Laisse-moi le chercher pour te le faire entendre ;

Tu m’aimes donc de même après l’aveu fatal ?

– C’est toujours toi !... Pourtant, Laurence, tu fis mal

De me tromper ; on doit tout dire à ce qu’on aime.

Tu m’exposais, enfant, à me tromper moi-même,

À prendre auprès de toi, sans soupçon, jour à jour,

Pour la sainte amitié quelque coupable amour ;

À puiser dans tes yeux et dans la solitude

D’un bonheur surhumain l’enivrante habitude ;

Et, quand il eût fallu fuir et ne plus te voir,

À mourir de ma honte ou de mon désespoir.

Car, vois-tu, bien qu’encore aucun vœu ne me lie,

Aux autels, tu le sais, j’ai destiné ma vie ;

Ma promesse au Seigneur me dévouait à lui :

Qui sait si je puis même y manquer aujourd’hui ?

Qui sait, lorsque le sang du martyre l’arrose,

Si je puis en honneur abandonner sa cause ?

De l’Église où j’entrai sur mes pas revenir,

Et, sans m’être rendu par Dieu, m’appartenir ?

Pour savoir quel arrêt d’en haut il faut attendre,

Par la voix des pasteurs j’ai besoin de l’entendre.

Mais ne songe à présent qu’à vivre ! Le rocher

S’est écroulé ; d’ici nul ne peut approcher

Avant qu’un autre été, vidant l’eau de l’abîme,

Ait rejoint de nouveau la vallée à la cime ;

L’aigle seul peut franchir le gouffre, et le Seigneur

Pendant des mois entiers nous condamne au bonheur.

– Je vivrai, je le sens, Jocelyn, me dit-elle.

Oh ! du fond de la mort cette voix me rappelle !

Heureuse je vivrai toujours, toujours, toujours !

Que m’importe quels vœux enchaîneront tes jours,

Ton travail en ce monde, et le pain dont tu vive,

Et ton chemin, si Dieu permet que je t’y suive ?

Si partout, comme ici, je t’entends, je te vois ;

Si je marche à ton ombre et m’éveille à ta voix ;

Si je suis en tout lieu ta sœur ou ta servante,

Toute chose me plaît, ou m’est indifférente !

Tu m’aimes, c’est assez ; tu l’as dit ! Que de toi

Tout soit à l’univers, si le cœur est à moi ! »

 

 

                                        Même date, plus tard.

 

« Mais, lui disais-je encor, tu ne sais pas peut-être

Qu’au veuvage du cœur Dieu condamne le prêtre,

Lui défend les doux noms et d’amant et d’époux,

Et qu’il n’est à personne afin qu’il soit à tous ;

Que si Dieu me voulait tout à son saint service,

Il faudrait boire, hélas ! mon sang dans ce calice,

À vivre l’un sans l’autre un jour s’habituer !

– Alors, dit-elle, écoute : il vaut mieux me tuer !

Mais à quoi penses-tu ? Ce Dieu qui nous rassemble

Ne nous a-t-il pas mis par la main seuls ensemble,

Perdus, nous unissant dans un exil commun,

Plus qu’il n’unit jamais deux cœurs, deux sorts en un ?

Ne m’a-t-il pas jetée à tes bras, comme on trouve

L’entant abandonné qu’on réchauffe et qu’on couve ?

Me rejetteras-tu froide et morte à mon sort ?

Lui diras-tu : Seigneur, mon frère unique est mort ?

Lui consacreras-tu comme un encens ta vie

Et la mienne ? oui, la mienne, après l’avoir ravie ?

N’en maudirait-il pas l’abominable don ?

N’appellerait-il pas ton remords par mon nom ?

Oh non ! sa volonté n’est plus un vain problème :

Je me fie à l’arrêt qu’il a porté lui-même,

À cet isolement complet dans ce désert,

Au seul cœur ici-bas que sa main m’ait ouvert,

À ce renversement des choses de la terre,

Qui rend notre bonheur lui-même involontaire.

Ah oui ! grâce à ce Dieu, mon bonheur est ta loi.

Ni bonheur, ni vertu, dans ce monde, sans moi. »

 

J’hésitais. Elle mit ses deux doigts sur ma bouche,

Et, de son autre main m’attirant vers sa couche :

« Jure-moi, jure-moi, dit-elle, ô Jocelyn,

À moi ta pauvre sœur, à moi ton orphelin,

Jure-moi mon bonheur devant Dieu qui l’ordonne :

Je jure de mourir, moi, si tu m’abandonne !

Et je sens que ma vie ou ma mort en suspens

Va sortir de ton cœur dans le mot que j’attends. »

Et ses yeux sur les miens, et sa bouche entr’ouverte,

Imploraient, aspiraient son triomphe ou sa perte.

Ah ! mon cœur tout entier criait pour elle en moi ;

Un regard lui donna le gage de ma foi,

Et sur sa pâle main ma lèvre qui se colle

La retint à la vie avec une parole.

 

 

                                        12 décembre 1794.

 

D’heure en heure depuis elle se rétablit.

Pour la première fois elle a quitté son lit,

Et, d’un pas chancelant, sur mon bras appuyée,

Elle a voulu marcher sur la neige essuyée

Ô soleil de décembre, éclairas-tu jamais

Une plus pâle fleur d’hiver sur ces sommets ?

 

Que j’aimais à sentir ce poids de sa faiblesse,

À porter sur mon sein ce beau corps qui s’affaisse,

À penser que sans moi ses pas, ses faibles pas,

N’auraient pu soutenir ce que portait mon bras,

À rendre devant nous sa route plus unie,

À pétrir ou la glace ou la neige aplanie,

De peur que son beau pied, qu’elles venaient blanchir,

N’eût à se soulever trop haut pour les franchir !

Et comme son regard et comme son sourire,

Et comme le bonheur qui dans ses traits respire

Et comme de son cœur le tendre battement,

Sensible sur mon bras malgré son vêtement,

Pour me récompenser des soins de ma tendresse,

M’enivraient de sa vue et n’étaient que caresse !

 

 

                                        6 janvier 1795.

 

Un sang pur, le bonheur, le repos, la nature,

Ont bien vite fermé sa dernière blessure ;

Le souffle de la vie a bu d’un trait ses pleurs ;

Son visage un peu pâle a repris ses couleurs,

Et comme sur la rose, où flotte encor la pluie,

Un rayon fait briller la goutte qu’il essuie.

Ah ! si ce n’était pas que cet ange souffrait,

Même dans ce bonheur mon cœur regretterait

Ces longues nuits de veille autour de cette couche,

À compter en tremblant les souffles de sa bouche,

Les battements du pouls soulevé par le cœur,

À promener ma main sur son front en sueur,

À retourner son corps alangui par la fièvre,

À verser larme à larme une eau fraîche à sa lèvre,

À voler au chevet si j’entendais gémir,

À voir son œil se clore, à l’écouter dormir ;

Ou quand le lourd sommeil, rebelle à mes prières,

Par un rêve agité fuyait de ses paupières,

À venir à la voix de l’enfant effrayé,

Mon coude au bord du lit tout près d’elle appuyé,

Pour l’assoupir un peu chercher dans ma mémoire,

Ou dans mon cœur, d’amants quelque touchante histoire,

Oubliés comme nous du monde, et se faisant

D’eux-même et de leurs cœurs un monde suffisant,

Perdus sous l’œil de Dieu dans sa vaste nature,

Dans quelque île sans nom portés par aventure,

Tels qu’en voit au matin le songe d’un amant,

Ou qu’en chante une mère en berçant son enfant ;

Et de voir sur son front sa terreur ou sa joie

Passer en humectant de pleurs ses cils de soie,

Tandis que je roulais comme sur des fuseaux

Ses cheveux sous mes doigts en moelleux écheveaux.

 

 

                                        Février 1795.

 

Quelquefois, je ne sais quelle timidité,

Comme le sentiment de notre nudité,

Devant elle me trouble et vient saisir mon âme,

Et je n’ose parler, en pensant qu’elle est femme.

Mais elle ne sent pas, dans sa chaste candeur,

Cette honte des sens qui me remonte au cœur ;

Son sentiment naïf, dans cette âme si pure,

A bien changé de nom, mais non pas de nature ;

C’est toujours de l’enfant l’ardente affection,

N’ayant qu’une pensée et qu’une passion,

Et ne soupçonnant pas, dans sa douce ignorance,

Que l’amour devant Dieu ne soit pas l’innocence.

Au contraire, depuis nos doux aveux, souvent

Elle est plus caressante et plus libre qu’avant ;

Avec moins d’abandon la vierge se confie

Au frère qui puisa du même sein la vie :

Elle ne comprend pas pourquoi, depuis ce jour,

Je suis plus réservé pour avoir plus d’amour,

Et pourquoi, tout tremblant, de la main je repousse

De sa lèvre à mon front l’impression trop douce.

Moi pourtant je ne puis, comme avant, prolonger

Ces regards où le cœur au cœur va se plonger,

Ni ses bras à mon cou, ni sa tête charmante

Sur mes genoux pliés, comme autrefois, dormante,

Ni ses cheveux jetés par le vent sur ma peau,

La faisant frissonner comme le vent fait l’eau,

Ni ces mots caressants où son amour se joue,

Ni sa main dans ma main, ni son front sur ma joue.

Et quand, tel qu’un enfant qui joue avec le feu,

Je retire ma tête et je la gronde un peu ;

Quand je sors, tout ému, comme d’une fournaise,

Pour respirer dehors l’air glacé qui m’apaise,

Elle pleure, elle dit que je ne l’aime pas,

Ou me boude, ou s’attache obstinée à mes pas :

Un sourire la calme et nous réconcilie,

Et je la laisse aimer et dire, et tout s’oublie.

 

 

                                        Mars 1795.

 

Pour nous conserver purs la nuit, sous l’œil de Dieu,

Après avoir prié nous nous disons adieu,

Et chacun va chercher sa couche solitaire,

Elle sous le rocher, moi dehors sur la terre,

Dans un abri de mousse et de feuillage, obscur,

Que je me suis creusé sous le rebord du mur.

Là, comme un chien fidèle, au seuil de son asile,

Je lui garde sa vie et son sommeil tranquille ;

Rien ne pourrait venir la troubler du dehors

Sans m’éveiller moi-même et passer sur mon corps.

Oh ! que j’aime à sentir, sous la pluie ou la neige,

Que des rigueurs de l’air cet abri la protège ;

Que je garde à ce prix cet ange du Seigneur,

Sacrée et toute à lui jusqu’au jour du bonheur,

Jusqu’à l’heure où sa main, qui bénit ce qui s’aime,

Dans mon sein altéré la jettera lui-même !

Quelle douce pensée ! Ah oui ! mais quel effort

De savoir qu’elle est là, là, si près, qu’elle y dort,

Qu’elle y veille peut-être, et, par l’amour bercée,

S’y retourne cent fois sous la même pensée,

Que l’ange de Dieu seul voit ses chastes appas,

Qu’entre le ciel et moi je n’aurais qu’un seul pas !

Oh ! que de fois, chassé de ma brûlante couche,

Le cri de mes désirs étouffé sur ma bouche,

Ainsi qu’un insensé qui se lève la nuit,

Fuyant dans les frimas l’image qui me suit,

Comme un faon égaré qui cherche sa compagne,

Pour fatiguer mes pas j’erre sur la montagne,

Dans ma poitrine en feu j’aspire les vents froids,

Je pétris du glacier les cristaux dans mes doigts,

Jusqu’à ce qu’énervé de fatigue et de veille,

Sur ma couche transie un moment je sommeille !

Et que, vite éveillé par des songes d’amour,

Avec impatience encor j’attends le jour,

Le moment où Laurence à son tour éveillée,

Et dans l’obscurité de la grotte habillée,

Vient, ses beaux yeux encor tout chargés de sommeil,

Comme une jeune sœur m’embrasser au réveil,

Dans notre tiède abri par mon nom me rappelle,

Et, vers le doux foyer m’entraînant auprès d’elle,

Sur un feu que la nuit couve sans l’étouffer,

Me prend entre ses mains mes mains pour les chauffer !

 

 

                                        16 mars 1795.

 

Je ne sais quel respect à tant d’amour se mêle,

Et s’accroît tous les jours dans mon âme pour elle ;

Comme un dieu, je craindrais du doigt de la toucher ;

À ses pieds quelquefois je voudrais me coucher,

Pour que cet être, roi de toute la nature,

Me foulât sous son pas comme sa créature.

Plus son sourire est tendre et son regard m’est doux,

Plus je sens le besoin de tomber à genoux,

De consacrer mon cœur en lui rendant hommage,

Et d’adorer mon Dieu dans ce divin ouvrage.

Pour ne pas offenser ces sentiments chrétiens,

Devant elle, tremblant, pourtant je me retiens ;

Mais quand elle se baisse ou détourne la tête,

Qu’elle marche un moment devant moi, je m’arrête,

Je contemple sa forme avec recueillement,

Comme un être éthéré tombé du firmament,

Dont l’émanation éclaire la lumière,

Et dont le pied céleste honore la poussière.

Je suis avec les miens les traces de ses pieds,

Comme si ce contact les eût sanctifiés ;

Dans l’air qu’elle occupait j’aime à prendre sa place,

Comme si son passage eût consacré l’espace,

À marcher dans son ombre, à ramasser les fleurs

De l’herbe dont son corps a foulé les couleurs,

À respirer le vent qui dans ses cheveux joue,

Quand son front renversé comme un flot les secoue,

Et l’air que sa poitrine a déjà respiré,

Comme un parfum du cœur par mon âme aspiré.

Il semble qu’un contact avec ce que j’adore,

À cet être divin, moi mortel, m’incorpore,

Et que de mon néant un regard de ses yeux

Pourrait, s’il le voulait, me soulever aux cieux.

Amour, dont les amants savent seuls le mystère,

Tu fais plus : ton regard met leur ciel sur la terre !

 

 

                                        Avril 1795.

 

Oh ! quels plans nous faisions sous l’arbre ce matin !

Que ce présent pour elle encore a de lointain !

Que j’aimais à la voir, avec l’air du délire,

Avec ses yeux rêveurs qui si loin semblaient lire,

Bâtir et renverser et rebâtir encor

Mille ombres de bonheur avec ses songes d’or,

Pour le temps où, sortis du désert où nous sommes,

Nous serons descendus du ciel parmi les hommes ;

Soit que nous retrouvions dans son manoir chéri

De ses biens paternels quelque noble débri,

Et qu’au sein d’une large et somptueuse aisance

Notre amour de nos cœurs s’épanche en bienfaisance,

Soit que, déshérités de tout bien ici-bas,

Nous fécondions un coin de terre avec nos bras,

Et nous nous bâtissions dans notre étroit royaume,

Pour couver nos amours, un pauvre toit de chaume ;

Ou que dans les cités, pour gagner notre pain,

Nous vivions du salaire et d’un travail de main,

Pauvre couple caché dans quelque chambre nue,

Abritant sous les toits une joie inconnue,

Achetant par le jour le doux repos du soir,

Puis au soleil couché revenant s’y rasseoir,

Y rendre grâce à Dieu, dans leur reconnaissance,

De ce bonheur obscur caché sous l’indigence,

De cette chaste couche où l’amour les bénit,

De ces oiseaux en cage et chantant sur leur nid,

Et de ces beaux enfants qui se roulent à terre,

Nus, entre leurs berceaux et les pieds de leur mère...

 

 

                                        Mai 1795.

 

Un enfant ! ah ! ce nom couvre l’œil d’un nuage !

Un être qui serait elle et moi, notre image,

Notre céleste amour de terre se levant,

Notre union visible en un amour vivant,

Nos figures, nos voix, nos âmes, nos pensées,

Dans un élan de vie en un corps condensées,

Nous disant à toute heure en jouant devant nous :

« Vous vous mêlez en moi ; regardez, je suis vous !

Je suis le doux foyer où votre double flamme

Sous ses rayons de vie a pu créer une âme ! »

Ah ! ce rêve que Dieu pouvait seul inventer,

Sur la terre l’amour pouvait seul l’apporter !

 

 

                                        Mai 1795.

 

Le jour succède au jour, le mois au mois ; l’année

Sur sa pente de fleurs déjà roule entraînée.

À tous moments, mon Dieu, je tombe à vos genoux :

Est-ce que votre ciel a des soleils plus doux ?

 

 

 

 

                        CINQUIÈME ÉPOQUE

 

 

                                        Grenoble, 2 août 1795, la nuit,

                                        caché chez un pauvre menuisier.

 

Est-ce moi ? suis-je ici ?... Mon Dieu, veillez sur elle !

Anges du Tout-Puissant, couvrez-la de votre aile !

Quoi ! j’ai laissé Laurence à la foi du rocher ?

Mon cœur brisé n’a-t-il rien à se reprocher ?

 

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Mais pouvais-je, ô mon Dieu ! repousser la prière

Du mourant qui m’appelle à son heure dernière ?

Pouvais-je résister à la voix du pasteur

Qui de ma pauvreté se fit le protecteur,

M’accueillit tout enfant parmi les saints lévites,

M’y chérit entre tous, non pas pour mes mérites,

Mais pour mon abandon, et fut dans le saint lieu

Mon maître, mon ami, mon père selon Dieu ?

 

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Quand il n’a pour palais qu’un cachot sur la terre ;

Quand de l’épiscopat le sacré caractère

Est aujourd’hui son crime et son arrêt de mort ;

Quand l’échafaud dressé lui présage son sort ;

Que, n’ayant que le fond de son calice à boire,

Il cherche un nom ami, bien loin dans sa mémoire ;

Que le mien s’y réveille et se présente à lui,

Qu’il m’appelle à son aide, implore mon appui ;

Qu’un hasard merveilleux, que Dieu seul peut conduire,

Fait monter jusqu’à moi le cri de son martyre,

Oh ! pouvais-je être un homme et ne pas accourir ?

Sans une voix d’ami le laisser là mourir ?

Non, non, j’aurais été parjure, ingrat ou lâche !

Quelle ivresse aurait pu me cacher cette tâche !

Laurence m’eût poussé du cœur au dévouement !

 

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Des choses d’ici-bas divin enchaînement !

Par quel simple ressort la main de Dieu dirige

Ce sort, où l’œil ne voit que hasard et prodige !

 

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Un pauvre Savoyard, dans la froide saison,

Descend de son chalet et sert dans la prison,

Porte l’eau, fend le bois, des guichetiers sévères

Prend, pour les adoucir, tous les durs ministères,

Et, quand il a trempé la soupe au prisonnier,

Revient, le cœur content, dormir dans son grenier.

Cet homme est le neveu du seul berger qui sache

Le mystère profond de l’antre qui nous cache.

Il monte à son village, il dit au vieux berger

Que l’évêque est captif et qu’on va le juger ;

Qu’il lui parle souvent, que sa main enchaînée

S’abaisse tous les jours sur sa tête inclinée ;

Qu’il attend sa couronne avec sérénité,

Comme un juste qui voit du cœur l’éternité ;

Qu’il ne demande pas grâce aux bourreaux d’une heure ;

Qu’il voudrait seulement revoir avant qu’il meure

Un des fils que sa main devait sanctifier ;

Qu’il a quelque secret divin à confier ;

Qu’il en nomme souvent un d’un accent plus tendre,

Jocelyn, le plus jeune. Oh ! s’il pouvait l’entendre,

Oh ! celui-là, du moins, ne le laisserait pas

Monter sans une main les marches du trépas !

 

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Le berger, à mon nom, croit que Dieu lui commande

De découvrir le fils que l’évêque demande :

Il révèle la grotte où son pas m’a conduit.

Ces deux hommes de bien y montent dans la nuit :

Pour franchir le ravin où le torrent déborde,

Au tronc sur l’autre rive ils lancent une corde ;

Ils approchent ; j’entends leurs pas lourds retentir ;

Laurence, qui dormait, ne me voit pas sortir.

Les bergers en deux mots me font leur saint message ;

Une lutte rapide en moi-même s’engage,

L’amour dans mon esprit combat le dévouement ;

Mais la mort n’attend pas. Je demande un moment,

Je rentre dans la grotte, et j’arrache une feuille

Du livre où pour prier Laurence se recueille ;

J’écris ces mots tremblants : « Dors en paix, mon amour,

Mon absence de toi ne sera que d’un jour ! »

Ce papier, tout trempé des pleurs dont je l’arrose,

Ma main sur son chevet, tremblante, le dépose.

Quel réveil !... je ne puis y penser sans frémir !

Je regarde un moment ce front calme dormir ;

Je sens mon cœur se fendre au paisible sourire

Qui la trompe en dormant, quand je vais au martyre !

Si je la réveillais, je ne partirais pas !

Du guide impatient j’entends sonner les pas,

Je me jette à genoux au bord de cette couche ;

Je colle sur ses pieds mon front, mes yeux, ma bouche ;

J’invoque dans mon cœur tous les anges de Dieu

À la garde de l’ange assoupi dans ce lieu ;

Je la bénis de l’œil, des larmes et du geste ;

Mon pied fixé s’arrache au sol où mon cœur reste.

Les bergers loin du roc m’entraînent avec eux ;

Je descends sur leurs pas l’échelle aux mille nœuds ;

Dans le chalet désert j’échange avec le pâtre

Mes vêtements usés contre un sarrau blanchâtre ;

Je chausse mes pieds nus de ses souliers à clou ;

Mes longs cheveux bouclés qui roulent sur mon cou,

Mon front hâlé, mes doigts qu’a gercés la froidure,

D’un jeune montagnard me donnent la figure

À travers les hameaux, inconnu, je descends,

Sans qu’un aspect nouveau me trahisse aux passants ;

Mon guide sur ses pas me conduit par la ville,

Comme son compagnon me loge en son asile,

Et, dans la prison même introduit avec lui,

Aux pieds du saint martyr je dois être aujourd’hui.

 

 

                                        Dans l’hôpital de Grenoble,

                                        5 août 1795, au soir.

 

Où suis-je ? où m’engloutir ? où perdre ma pensée ?...

Seigneur !... oh ! pardonnez à cette âme insensée !

Non, non, frappez ce cœur hésitant, combattu,

Qui n’a su distinguer ni crime ni vertu,

Et qui, dans les accès d’une nuit de délire,

Ne sait plus si le ciel le déteste ou l’admire !

 

..................................................................................

 

Oui, je me hais moi-même. Oh ! cachez-moi de moi !

L’évêque !... il me bénit !... Laurence ! ô toi, mais toi !

Assassin à la fois et charitable apôtre,

J’ai sauvé d’une main et j’ai tué de l’autre !

 

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..................................................................................

 

Mais où suis-je ? en quel lieu m’a-t-on porté mourant ?

Tout est étrange et neuf à mon regard errant ;

Du pauvre montagnard ce n’est plus là l’asile !

Quels sont ces lits de lin, dont la nombreuse file

Se prolonge dans l’ombre et correspond au mien ?

Que veut dire au plafond ce signe du chrétien ?

Que sont ces voiles blancs, ces femmes ou ces ombres,

Qui se croisent sans bruit dans ces corridors sombres,

Entrouvrent les rideaux, se penchent sur les lits,

Comme la jeune mère au chevet de ses fils ?

Aux douteuses lueurs de leur lampe qui veille,

Oh ! de la charité j’entrevois la merveille,

Ces auberges du pauvre où l’on bénit ses pas,

Ces toits de Dieu, ces lits de ceux qui n’en ont pas,

Ces épouses du Christ au chevet des misères,

Mères de tous les fils et sœurs de tous les frères !

 

 

                                        Même lieu, 6 août 1795, le matin.

 

Dans le monde, en un jour, qu’est-il donc survenu ?

Comment suis-je là, moi, sous mon nom, reconnu ?

D’où viennent ces respects, ces soins qui m’environnent,

Ces signes de bonheur que leurs regards me donnent ?

Ils disent que Paris a tué le tyran,

Que la France a fini ce long meurtre d’un an,

Que les cachots vidés s’ouvrent partout d’eux-mêmes,

Que de Dieu dans le temple on rétablit l’emblème,

Que la foule a brisé ses instruments de mort,

Et reporte aux autels sa joie ou son remord ;

Que le meurtre d’hier fut le dernier supplice ;

Que l’on m’a rapporté du lieu du sacrifice

Tout arrosé du sang du bienheureux martyr,

Mourant, n’entendant plus sur mes pas retentir,

À travers mille cris, le cri de délivrance

Qui semblait du tombeau ressusciter la France,

Et que le guichetier, en ouvrant la prison,

Aux femmes de l’hospice a révélé mon nom !...

 

 

                                        Même lieu, même date, le soir.

 

Tout dort... à mon chevet veille une sainte femme...

Le jour se fait en moi : recueillons-nous, mon âme !

Le sommeil sur mes yeux ne peut plus s’arrêter ;

Où mon cœur est toujours mes pas voudraient monter ;

Mais ma force ne peut les soulever encore ;

Mes pieds me porteront demain avec l’aurore,

Ces sœurs me laisseront de ce lit me lever,

Pour courir... où je tremble, ô mon Dieu, d’arriver !

Oh ! dans cette éternelle et brûlante insomnie,

Les scènes de la veille et de mon agonie

Remontent par un vague et lointain souvenir,

Comme des fils brisés qu’on cherche à réunir ;

Ils viennent dans mon front se renouer en foule ;

De moi-même à mes yeux le tableau se déroule ;

Je me comprends enfin, je me sens, je me vois.

Je vis ce jour terrible une seconde fois.

 

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De l’évêque captif le juge populaire

Avait voté la mort, le soir, dans sa colère ;

J’entendais en passant les coups sourds du marteau

Qui clouait dans la nuit le bois de l’échafaud.

J’entrai dans la prison ; des escaliers rapides

La descente était longue et les marches humides,

Et dans leur froid brouillard chaque pas, en glissant,

Semblait sur les degrés se coller dans du sang.

Je ne sais quelle odeur de larmes sous les voûtes,

Quelle sueur des murs coulant à larges gouttes,

Des angoisses de l’homme y peignaient les tourments.

Chaque dalle y rendait de longs gémissements

On eût dit que ces murs, ces froides gémonies,

Comme des condamnés suaient leurs agonies.

Au bas de cet obscur et profond entonnoir,

L’affreux cachot s’ouvrait sur un corridor noir,

Tout creusé dans le roc, hormis l’étroite porte

Dont les lourds gonds scellaient la grille basse et forte.

Sous la main du geôlier qui tourna les verrous,

La porte en gémissant recula devant nous ;

L’ombre humide pâlit au feu de sa lanterne,

Qui jeta sur les murs un jour livide et terne

Et je vis le vieillard, ébloui par ce jour,

Qui regardait sans voir du fond du noir séjour ;

Le rayon concentré, dardant sur sa figure,

La détachait en clair de la muraille obscure,

Comme si, du cachot pour racheter l’affront,

Une auréole sainte eût éclairé son front.

 

Fléchissant sous ses fers rivés dans la muraille,

Leur poids lourd affaissait un peu sa haute taille ;

De ses habits troués les somptueux débris

Laissaient percer partout ses membres amaigris ;

Il serrait d’une main autour de sa ceinture

Des pauvres prisonniers la blanche couverture,

De l’autre il soutenait le gros faisceau de fers

Qui tombait en anneaux de ses bras découverts ;

Ses pieds nus, que nouaient deux restes de sandales,

Tout violets de froid, frissonnaient sur les dalles.

Un tas de paille humide et rongé par les bords,

Gardant encor l’empreinte et les plis de son corps,

Une écuelle de bois pour recevoir la soupe,

Une goutte de vin dans le fond d’une coupe,

De son palais de boue était l’ameublement,

Le breuvage, le lit, le vase et l’aliment ;

Mais les traits allongés de son pâle visage,

Ses cheveux éclaircis, souillés, blanchis par l’âge,

Sur son front demi-chauve en couronne bouclés

Ou sur son maigre buste en anneaux déroulés ;

Sa barbe, que d’un an le fer n’a retranchée,

Sur le creux de sa joue en écume épanchée ;

Ses yeux caves, cernés par un sillon d’azur,

Brillant comme un charbon dans leur orbite obscur ;

Son regard, affaibli par cette ombre éternelle,

Nous cherchant sans nous voir du fond de sa prunelle ;

La force écrite en haut dans ses sourcils épais,

Sur sa lèvre entr’ouverte un sourire de paix ;

Dans ses traits, imprégnés d’une sainte harmonie,

La résignation au sein de l’agonie,

L’humanité vaincue asservie à la foi,

Tout éclatait en lui !... Je crus voir devant moi

Un de ces champions des vérités nouvelles

Que les anges de Dieu servaient, couvaient des ailes,

Et qui, nourris déjà du pain caché du fort,

Exultaient du supplice et vivaient de leur mort.

 

À l’entrée, ébloui par ce front de lumière,

Sur mes genoux tremblants je tombai sur la pierre

Comme si quelque main m’eût forcé de plier,

N’osant ni m’approcher ni m’enfuir. Le geôlier

Lui dit : « Que votre nuit avec Dieu se consomme !

J’ai rempli ma promesse, et voilà ce jeune homme. »

Puis, posant à mes pieds sa lanterne, il sortit,

Et, refermé sur nous, le battant retentit.

« Est-ce vous, mon enfant ? venez, que je vous voie

Oh ! que ma dernière heure ait la dernière joie

De presser sur mon cœur un fils en Jésus-Christ,

Un frère dans ma foi, nourri du même esprit !

Soyez béni, mon Dieu, dont la grâce infinie

Me gardait en secret ce don pour l’agonie !

J’ai vidé jusqu’au fond mon calice de fiel,

Mais la dernière goutte a l’avant-goût du ciel !

Mon fils, je vais mourir ; mon éternelle aurore

De ma dernière nuit va tout à l’heure éclore ;

Demain j’entonnerai l’Hosanna triomphant.

Aujourd’hui je suis homme et pécheur. Mon enfant,

Devant le Saint des saints avant que de paraître,

J’ai besoin de laver mon âme aux eaux du prêtre :

Charge d’un grand troupeau pour le sanctifier,

En partant, j’ai mon saint bercail à confier ;

Je ne puis déposer que dans sa main sacrée

Les clefs du Saint des saints dont je gardais l’entrée ;

Je ne puis recevoir le pardon que de lui ;

Je le donnais hier, je l’implore aujourd’hui.

Mais tous ceux qui portaient le divin caractère,

Fugitifs ou proscrits, sont errants sur la terre ;

L’exil, ou la prison, ou le couteau mortel,

N’épargnent nul de ceux qui montaient à l’autel ;

Il ne reste que vous, pauvres jeunes lévites,

Qui n’aviez pas encore lié vos mains bénites ;

J’en demandais au ciel un seul, à deux genoux :

Dieu m’inspirait, mon fils, et je pensais à vous.

Oh ! que mon cœur, d’ici, pressentait bien le vôtre !

J’étais sûr que, fidèle au devoir de l’apôtre,

La prison, l’échafaud vous verrait accourir,

Séduit par le martyre et tenté de mourir,

Et que, plus il est plein de l’horreur du supplice,

Plus vous accepteriez de boire mon calice... »

Je ne répondais rien, et je n’entendais plus,

Et je baissais dans l’ombre un front rouge et confus.

« Faut-il mieux m’expliquer ? reprit-il ; un saint prêtre

Est nécessaire à Dieu ; mon fils, vous allez l’être !

Pour qu’un double holocauste ici soit consommé,

La Providence et moi nous vous avons nommé ;

Je vais vous consacrer sur ce bord de ma tombe :

Baissez la tête, enfant, pour que le chrême y tombe !

Et, quand l’esprit de force aura coulé sur vous,

Je vais, pécheur, mourant, tomber à vos genoux,

Et recevoir de vous dans le saint sacrifice

Le pain du viatique et le vin du supplice.

Recevez du martyr l’auguste sacrement,

Mourez pour que Dieu vive... – Ô mon père, un moment !

Lui dis-je en repoussant du front le sacré signe.

Arrêtez, arrêtez ; tremblez, j’en suis indigne !

Mon âme est à mon Dieu, mon sang est à ma foi ;

Mais mes jours profanés, ils ne sont plus à moi,

Et Dieu n’exige pas que je lui sacrifie

Deux morts dans une mort, deux cœurs dans une vie. »

Son œil sonda le mien, et son front s’obscurcit.

Alors, balbutiant, je lui fis le récit

De ces deux ans passés loin de lui, de ma fuite,

De cette enfant par Dieu dans mon désert conduite,

De son triste abandon, de ma tendre pitié,

De cet amour longtemps couvé sous l’amitié,

De ces habits trompeurs qui, me cachant la femme,

À la séduction apprivoisaient mon âme,

De ce secret fatal et découvert trop tard,

De nos serments donnés, de mon furtif départ,

De sa mort qui suivrait au même instant la mienne,

Si j’arrachais ainsi cette main de la sienne,

Si, même au prix du ciel, d’un mot j’allais tromper

Ce cœur que du poignard mieux eût valu frapper.

Je me tus : dans ses traits indignés je crus lire

Tantôt l’horreur, tantôt un dédaigneux sourire.

« Ainsi donc, mon enfant, voilà ce grand secret

Dont tout autre qu’un père en l’écoutant rirait ;

Voilà dans quel honteux et ridicule piège

L’esprit trompeur poussait vos pas au sacrilège.

Insensé ! bénissez ce hasard de ma mort,

Qui vous prend sur l’abîme et vous arrête au bord.

Que l’esprit tentateur, prêt à vous y conduire,

Connaissait bien ce cœur qu’il avait à séduire !

Quand il ne peut au crime entraîner nos élus,

Il les y mène aussi, mon fils, par leurs vertus.

Ah ! brisez son embûche et rougissez de honte.

Quoi ! ce rêve d’une âme à s’enflammer trop prompte

Pour un enfant jeté par hasard sous vos pas,

Ce trouble d’un cœur pur qui ne se connaît pas,

D’un périlleux amour cette amitié prélude,

Mauvais fruit du loisir et de la solitude ;

Ces élans, ces soupirs, ces serrements de main,

Que le vent de la vie emportera demain ;

Ces jeux de deux enfants loin des yeux de leurs mères,

Qui prennent pour amour leurs naïves chimères,

Risible enfantillage et des sens et du cœur :

Voilà ce qui du ciel en vous serait vainqueur ?

Voilà pour quel appât, voilà pour quelle cause

Vous trahiriez le vœu que ce temps vous impose ?

Vous laisseriez ma mort sans secours, sans adieu,

Le temple sans ministre, et le monde sans Dieu ?

Je ne me doutais pas que, dans ces jours sinistres

Où l’autel est lavé du sang de ses ministres,

Pendant que des cachots chacun d’eux comme moi

S’élance à l’échafaud pour confesser sa foi,

Pendant que l’univers avec horreur admire

La bataille de sang du juge et du martyre,

Attendant, pour savoir à quoi fixer son cœur,

Des bourreaux ou de nous qui restera vainqueur ;

Je ne me doutais pas qu’un des soldats du temple,

Du lévite autrefois la lumière et l’exemple,

Au grand combat de Dieu refusant son secours,

Amollissait son âme à de folles amours,

Au pied des échafauds où périssaient ses frères

Sacrifiait au dieu des femmes étrangères,

Pensant sous quels débris des temples du Seigneur

Il cacherait sa couche avec son déshonneur !

– Ô mon père, pitié ! Quel mot osez-vous dire ?

Le ciel sait si mon cœur a tremblé du martyre ;

Il sait si j’hésitai, pour arriver à vous,

D’affronter cette mort dont je serais jaloux ;

Mais ébloui de zèle, et moins homme qu’apôtre,

Vous ne jugez, hélas ! nos cœurs que par le vôtre ;

Vous croyez que mon cœur, de l’amour triomphant,

N’arracherait qu’un rêve au sein de cet enfant ;

Que le sien m’oublierait ; que je pourrais moi-même

Rapporter aux autels tout l’amour dont je l’aime ;

Absous par votre main d’un parjure innocent,

Noyer son souvenir dans des pleurs ou du sang ;

Que cette affection au cœur enracinée,

Cette existence à deux, ce rêve d’une année,

Ce rayon qui nous fit ensemble épanouir,

Comme un rêve d’un soir pourrait s’évanouir ?

Connaissez mieux l’amour de l’homme et de la femme :

Il joint leur double vie en une seule trame ;

Il survivrait coupable, à la honte, au remord,

Plus vivant que la vie et plus fort que la mort.

– Silence ! cria-t-il ; vous profanez cette heure,

Ces moments tout au ciel, ces fers, cette demeure,

Où du Dieu trois fois pur un indigne martyr

N’eût jamais entendu de tels mots retentir.

Parler d’amour, grand Dieu, sous ces ombres muettes !

Insensé, regardez, et songez où vous êtes !

Voyez dans les cachots ces membres amaigris,

Ces bras levés à Dieu, par des chaînes meurtris ;

Cette couche où l’Église expire, et sent en rêve

Le baiser de l’Époux dans le tranchant du glaive ;

Ce sépulcre des morts par la vie habité,

Qui ne se rouvre plus que sur l’éternité ;

Ces fers dont les anneaux tout rouillés sur nos membres

Ont rivé Jésus-Christ à chacun de ses membres ;

Et ce pain d’amertume, et ce vase de fiel,

Délicieux banquet de ces noces du ciel !

Et c’est là, c’est devant ces témoins de supplice,

Devant ce moribond qui marche au sacrifice,

Que vous osez parler de ces amours mortels,

Vous, consacré d’avance à nos heureux autels ;

Vous, que leur sacré deuil, le sang qui les colore,

Par un plus fort lien y consacrait encore !

Ah ! que cette amertume ajoute à mon trépas !

Quoi ! vous, trahir ! Mais non, cela ne se peut pas !

Vous ne souillerez pas une si chaste vie,

Vous ne jetterez pas à mon front cette lie,

Vous ne donnerez pas cette absinthe, au lieu d’eau,

Au vieillard qui demande une goutte au bourreau ;

Vous ne laisserez pas l’âme de votre père

Partir sans emporter le pardon qu’elle espère,

Sans avoir entendu d’un ministre de Dieu

La parole de paix et le salut d’adieu !

Ah ! que j’ai demandé cette heure au divin Maître !

Combien j’ai soupiré pour qu’un juste, un saint prêtre,

À ses pieds, comme Dieu, me reçût à genoux,

Me dît avant la mort : « Vivez, je vous absous ! »

Pour qu’il offrît pour moi, la veille du supplice,

Cette coupe du sang, ce fruit du sacrifice

Que mes doigts mutilés ne peuvent plus tenir,

Et me bénît ce pain que je n’ose bénir !

Et quand l’ange, exauçant enfin ma dernière heure,

Vous amène du ciel au père qui vous pleure ;

Quand, pour diviniser cette heure du trépas,

Il ne me faut qu’un mot... vous ne le diriez pas !

Ô mon enfant, au nom de ces larmes dernières

Qui sur vos mains de fils tombent de mes paupières,

Au nom de ces cheveux blanchis dans les cachots,

De ces membres promis demain aux échafauds ;

Au nom des tendres soins que j’ai pris de votre âme,

Au nom de votre mère, au nom de cette femme

Qui, si son œil de vierge ici pouvait vous voir,

Vous pousserait du geste et du cœur au devoir,

Et qui, fille du Christ, ne voudrait pas sans doute

Acheter votre vie au prix qu’elle vous coûte,

Déchirez le bandeau qui recouvre vos yeux ;

Dites ce mot, mon fils ; que je l’emporte aux cieux !... »

La sueur de mon front tombant à grosse goutte,

Avançant, reculant, comme un homme qui doute,

Je demeurais muet, méditant, interdit.

D’un courroux surhumain son regard resplendit ;

Son corps se redressa, comme si son idée

L’eût soulevé du sol, grandi d’une coudée ;

Son bras chargé de fers s’étendit contre moi ;

Le cachot s’éclaira de l’éclair de sa foi.

Je crus voir de son front la foudre intérieure

Jaillir et serpenter dans la sombre demeure ;

Sa voix prit la colère et la vibration

Du prophète lançant la malédiction,

Des lions de Juda rugissement terrible !

« Eh bien ! puisqu’à mes pleurs vous restez insensible,

Puisque la charité pour un père expirant

Ne peut en rallumer en vous le feu mourant ;

Puisque entre le salut que le vieillard implore

Et votre infâme amour vous hésitez encore,

Vous n’êtes plus chrétien ni prêtre de Jésus :

Retirez-vous de moi... je ne vous connais plus !

Sortez de ce Calvaire où votre maître expire ;

Vous n’êtes qu’un bourreau de plus qui l’y déchire ;

Vous n’êtes qu’un témoin lâche, indigne de voir

Comment le chrétien souffre et meurt pour le devoir,

Mais digne seulement de garder dans la rue

L’habit ensanglanté du licteur qui le tue !

Oui, sortez de mon ombre et de ce lieu sacré ;

Sortez, mais non pas tel que vous êtes entré ;

Sortez, en emportant la divine colère

Sur vous et sur l’objet... – N’achevez pas, mon père ;

Ne la maudissez pas, arrêtez ! tout sur moi ! »

Il lut d’un seul coup d’œil sa force en mon effroi,

Comme le bûcheron voit l’arbre qui chancelle.

« Écoutez ! » me dit-il d’une voix solennelle,

Comme s’il eût parlé d’au delà du trépas

À des hommes de chair qui l’écoutaient en bas :

« Il est dans notre vie une heure de lumière,

Entre ce monde et l’autre indécise frontière,

Où l’âme des chrétiens, prête à quitter le corps,

De l’abîme des temps voit déjà les deux bords,

Où de l’éternité l’atmosphère divine

D’un jour surnaturel dans sa nuit l’illumine,

Et, des choses d’en bas lui découvrant le sens,

Donne un son prophétique à ses derniers accents.

Sans crainte alors on parle, et l’on entend sans doute,

Dans la voix du mourant c’est Dieu que l’on écoute.

Je suis à cet instant, et je sens dans mon cœur

Ce Verbe du Très-Haut qui parle sans erreur.

Il me dit d’arracher, d’une main surhumaine,

Un de ses fils au piège où le monde l’entraîne ;

Il donne à mes accents l’autorité du sort ;

Je prends sur moi l’arrêt qui de mes lèvres sort,

Je prends sur mon salut la sainte violence

Qui vous jette à mes pieds sans plus de résistance :

Obéissez à Dieu, qui tonne dans ma voix ! »

De sa main, de ses fers mon front sentit le poids ;

Je crus sentir de Dieu la main et le tonnerre

Qui m’écrasaient du bruit et du coup sur la terre.

Pétrifié d’horreur, tous les sens foudroyés,

Je tombai sans parole et sans souffle à ses pieds :

Un changement divin se fit dans tout mon être ;

Quand il me releva de terre, j’étais prêtre !...

 

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Le vieillard à son tour à mes pieds se jeta,

Et confessa sa vie au Dieu qui l’écouta,

Puis me fit célébrer pour lui le saint mystère.

Un angle du rocher fut notre autre Calvaire.

Sur cet autel des pleurs, un noir morceau de pain

Fut l’image du Dieu que lui rompit ma main ;

Une coupe de bois fut le divin calice

Où le vin figura le sang du sacrifice ;

Et la lampe, jetant ses funèbres clartés,

Le cierge et le flambeau de nos solennités,

Je répétais les mots qu’il me dictait lui-même.

Quand je fus au moment où du festin suprême

Le prêtre, rappelant le symbolique adieu,

Dans ce pain voit un corps et dans ce corps un Dieu,

Le lieu, l’émotion, l’heure, ces murs funèbres,

L’écho des mots sacrés roulant dans ces ténèbres,

Ce mourant à mes pieds dans un divin transport,

Me demandant des yeux l’aliment de sa mort,

Ce sentiment confus de m’immoler moi-même

À cette charité dont je tenais l’emblème,

Ce retentissement de ma pensée en moi,

Tout concentra mon âme en un éclair de foi :

Je crus sentir le Dieu qui souffre et qui console,

Du ciel même arraché par la sainte parole,

Descendre et transformer en sang nouveau le vin,

Le pain du prisonnier en aliment divin,

Et je crus dans ce pain que notre foi consomme

Humaniser le Christ et diviniser l’homme !

Sa lèvre l’aspira dans un élan d’amour,

La lampe s’éteignit dans l’ombre... – Il était jour.

 

Un bruit sourd de la mort nous fit deviner l’heure.

Le geôlier vint rouvrir la lugubre demeure,

Et chercher le vieillard pour l’échafaud. Ses fers

Tombèrent en laissant leurs traces dans ses chairs.

Pour qu’il pût achever le funèbre voyage,

Il fallut soutenir son corps, miné par l’âge ;

J’affermissais ses pas, vêtu comme un gardien ;

Son bras paralysé s’appuyait sur le mien.

Bénissant ses bourreaux du geste et du sourire,

Comme on marche au triomphe, il marchait au martyre,

Sachant que la victoire, en ces combats de foi,

Est à celui qui tombe et qui meurt pour sa loi.

J’aidai sa main tremblante et son pied qui chancelle

À monter les degrés de la fatale échelle ;

Jusque sur l’échafaud j’accompagnai ses pas,

Un vil peuple ondoyait et rugissait en bas ;

Mais lui, n’entendant plus ce stupide blasphème,

Dans mon regard ami cherchait l’adieu suprême ;

Il y lut, et coucha sur le fatal pilier

Son front, comme il eût fait le soir pour sommeiller.

Dans l’éclair du couteau je vis la mort me luire !

Moi-même je tombai teint du sang du martyre,

Confusément frappé de rumeurs et de cris,

Soit que l’horreur du sang eût glacé mes esprits,

Soit qu’animé par Dieu d’un plus mâle courage

Tant que je n’avais pas accompli son message,

Mon œuvre consommée, et le saint vieillard mort,

Je ne puisasse plus de force dans l’effort,

Et, retrouvant Laurence en mon cœur effacée,

Je tombasse frappé par ma propre pensée !...

 

 

                                        Même date, même lieu, même nuit.

 

Ah ! je respire enfin ! Providence de Dieu,

On vous trouve attentive et présente en tout lieu !

Une sœur de l’évêque, aimable et douce sainte,

Qui vit toute au Seigneur, cachée en cette enceinte,

A reçu dans son sein le terrible secret,

M’a dit qu’à la montagne elle-même elle irait

Prendre demain l’enfant, l’aimer comme sa fille,

Jusqu’à ce qu’une lettre instruisît sa famille,

Et qu’on vînt la chercher pour lui rendre à la fois

Et son nom et ses biens, que lui rendaient les lois.

 

 

                                        12 août 1795.

 

Précédé de la sœur, que le pâtre accompagne,

Ce matin, faible et seul, j’ai gravi la montagne,

M’arrêtant, hésitant, revenant sur mes pas,

Comme un homme qui doute, ou qui marche au trépas.

Arrivé sur les bords de la gorge profonde,

Dont trois jours de soleil avaient abaissé l’onde,

J’ai trouvé deux sapins l’un à l’autre liés

Par le bout sur un bord et sur l’autre appuyés ;

Pont que les deux bergers avaient jeté sans doute

Pour que la pauvre sœur y pût frayer sa route.

Ils venaient de passer, et j’entendais leurs voix.

Par des ravins franchis dans mes jeux tant de fois

Je devançai leurs pas qui cherchaient une issue,

Et je fus à la grotte avant qu’ils l’eussent vue ;

Mais à la fois brûlant, tremblant d’y pénétrer,

La force de mon cœur me faillit pour entrer.

Écartant d’une main le feuillage du hêtre,

Je me pendis de l’autre au roc de la fenêtre,

Et, le cœur écrasé, sans souffle, l’œil hagard,

Je sondai jusqu’au fond la grotte d’un regard.

Je la vis ; dans mon sein mon cœur cria : « Laurence ! »

Mais ma lèvre étouffa ce cri dans son silence.

 

Elle était à genoux sur ses talons pliés,

Ses membres fléchissants à la roche appuyés,

Son front pâle et pensif, que la douleur incline,

Comme écrasé du poids, penché sur sa poitrine ;

Ses bras tout défaillants passés autour du cou

De sa biche, qui dort les flancs sur son genou,

Et pressant d’une étreinte inerte et convulsive

L’animal qui dressait une oreille attentive,

Et, du tendre regard que son œil lui dardait,

Semblait attendre aussi celui qu’elle attendait.

Ses longs cheveux traînaient en flocons sur la corne ;

Sous ces cils abaissés son regard terne et morne

Se relevait parfois comme pour écouler

Des larmes que ses yeux ne sentaient pas couler ;

Sa respiration, dans son sein inégale,

En soupirs, en sanglots, sortait par intervalle...

Le bruit qu’en approchant les pas firent en haut

Réveilla son oreille et son âme en sursaut ;

Elle se redressa comme un mort qu’on appelle,

Courut les bras ouverts : « Jocelyn ! » cria-t-elle.

La sœur parut dans l’ombre : « Ô ciel ! ce n’est pas lui ! »

Elle fléchit, chercha sur la pierre un appui,

Et d’un œil foudroyé, fixe comme son âme,

Regarda sans parler les pâtres et la femme.

– « Ma fille, dit la sœur, venez, ne craignez pas.

Je viens comme une enfant vous prendre entre mes bras,

Et Dieu, qui vous donna, qui vous enlève un frère,

Au lieu d’un frère en moi vous envoie une mère. »

Alors en peu de mots tout lui fut raconté :

Par quel coup du destin Dieu l’avait emporté,

Par quels vœux arrachés à mon âme surprise,

La mort m’avait jeté tout saignant dans l’Église,

Et comment et mon nom et tout ce doux passé

De son cœur pour jamais devait être effacé :

« C’est un rêve d’enfant qu’on regrette et qu’on pleure,

Mais qu’un rayon du jour dissipe en un quart d’heure ;

Il n’en restera rien qu’un souvenir bien doux,

Un invisible ami qui priera Dieu pour vous ! »

 

Laurence écoutait tout, immobile, éperdue,

La main avec terreur vers la sœur étendue,

Comme pour repousser de l’œil et de la main

Les coups de chaque mot, qu’elle écartait en vain ;

Son œil ouvert et morne, égaré dans le vide ;

Sa lèvre frémissante, entr’ouverte, livide ;

Sur sa bouche les mots manquant à la douleur ;

Femme changée en marbre, en ayant la pâleur !

Tout à coup je ne sais quel éclair de pensée

Lui remonta du cœur sur sa joue effacée ;

Son front reprit la vie et se teignit un peu ;

La colère anima son œil d’un sombre feu ;

Ses cheveux, par l’angoisse aplatis sur sa tête,

Ondoyèrent, pareils aux flots dans la tempête ;

Sa lèvre, du courroux prenant le pli soudain,

Y mêla dans l’horreur le rire du dédain ;

De la pieuse sœur les mains jointes tremblèrent,

Et d’effroi sous son œil les pâtres reculèrent :

« Ah ! vous mentez, dit-elle ; ah ! qui que vous soyez,

Retournez seuls vers ceux qui vous ont envoyés.

Vous pensiez que j’étais un enfant qu’on abuse

Allez, mon cœur n’est pas dupe de cette ruse !

Vous vouliez profiter d’une absence d’un jour

Pour m’arracher aux lieux où j’attends son retour.

Mais, s’il en est ainsi, détrompez-vous, madame !

Car vous arracheriez plutôt le corps à l’âme,

Et ce bloc au rocher par les siècles durci,

Que mon cœur à son cœur et que mes pieds d’ici !... »

Sa voix d’airain vibrait dans la grotte ébranlée,

Et sa main convulsive, à ses parois collée,

Semblait si fortement aux angles s’accrocher,

Qu’on eût dit que ses doigts s’écrasaient au rocher.

La sœur voulut parler : « Pauvre jeune insensée !

Comment briser, mon Dieu, dans son cœur sa pensée ? »

Et sa voix s’attendrit, et sa main essuya

Des pleurs que le regard de Laurence épia.

« Des pleurs ! des pleurs ! dit-elle avec un ton d’alarmes.

Incrédule à leurs voix, en croirais-je leurs larmes

S’ils mentaient, auraient-ils pour moi cette pitié ? »

Le doute affreux sembla l’envahir à moitié ;

Puis, passant sur son front sa main roide et glacée,

Comme quelqu’un qui rêve et chasse une pensée

« Non, cria-t-elle, non, non, je ne crois que lui !

Lui, comme un vil parjure il se serait enfui ?

Moi, par Dieu, par mon père, à son sein confiée,

Comme un autre Caïn il m’eût sacrifiée ?

Il m’eût abandonnée en cet affreux désert,

Comme un agneau trouvé qu’on caresse et qu’on perd,

Moi sa fille, sa sœur, sans parents, sans patrie,

Du même lait que lui pendant deux ans nourrie ?

À son Dieu sans remords il se fût immolé ?

Cet abri sur mon front se serait écroulé ?

Ce cœur, dont n’approcha jamais l’ombre d’un crime,

Se serait entr’ouvert sous moi comme un abîme,

M’aurait toute vivante en sa mort englouti ?

Non, non, cela n’est pas ! Oui, vous avez menti !

Oui, votre vil mensonge est encore un blasphème :

Je ne le croirais pas s’il le disait lui-même ! »

Puis d’un son de voix bas, d’un air plus abattu :

« Ah ! Jocelyn, dit-elle, ah ! frère, où donc es-tu ?

Ah ! si du pied des monts tu pouvais les entendre,

Comme d’un œil vengeur tu viendrais me défendre !

Comme du seul aspect tu les démentirais !

Comme du seul regard tu les écraserais !

Jocelyn ! Jocelyn ! à travers la distance

Accours, viens à leurs mains disputer ta Laurence !

Viens me rendre, à leurs yeux, dans tes bras entr’ouverts,

Cet asile où mon cœur braverait l’univers !...

 

Je ne pus résister à l’élan de mon âme ;

Je m’élançai de l’ombre au milieu de ce drame ;

Un long cri de bonheur dans la grotte éclata ;

D’un seul bond sur mon cœur son élan la jeta ;

Elle entoura mon cou de ses mains enlacées,

Toucha mon front, mes yeux, de ses lèvres glacées,

Sembla comme un serpent à mon corps se ployer,

Se colla sur mon sein comme pour s’y noyer,

Me pressa, m’étouffa de si fortes étreintes,

Que je sens à mes mains ses mains encore empreintes ;

Puis, m’enlaçant le cou du bras comme autrefois,

S’y suspendit longtemps fière et de tout son poids.

« Osez me l’arracher ! demandez-lui s’il m’aime,

Dit-elle ; le voilà pour répondre lui-même.

Parle, Jocelyn, dis s’il est vrai que ton cœur

A trahi ton ami, ton amante, ta sœur !

Dis-leur si de ce sein où Dieu m’avait jetée,

Sur la pierre à leurs pieds tu m’as précipitée !

Dis-leur si cet amour, notre vie en ce lieu,

Tu l’aurais renié même à la voix de Dieu !

Un Dieu ! S’il était vrai, si je doutais encore,

Je le détesterais autant que je t’adore ! »

On lisait sur sa lèvre un sourire âpre et fier,

Et son geste en parlant semblait les défier.

« Jocelyn, parle donc, reprit-elle, à ces hommes ;

Venge-toi, venge-nous, et dis-leur qui nous sommes ! »

L’aveugle instinct du cœur, dans le premier moment,

Me fixait là, sans yeux, sans voix, sans mouvement,

Ainsi qu’un insensé qui, tombé dans l’abîme,

Ne sent le coup qu’au fond, sur le roc qui l’abîme.

La secousse des sens que son cri me donna

D’une horrible clarté soudain m’environna ;

Je sentis que mon bras se condamnait lui-même

À retourner le fer dans le seul cœur qui m’aime ;

Je cherchai par surprise à fuir, à déplier

Son bras qu’à mon épaule un nœud semblait lier ;

Mais, comme un nœud coulant que chaque effort resserre,

Plus je me dégageais, plus j’étais sous sa serre.

Enfin, d’un bond soudain j’échappai de ses bras :

« Non, lui dis-je à genoux, non, ne me touche pas ;

Non, non, je ne suis plus celui que tu crois être ;

Je suis... – N’achève pas !... s’écria-t-elle. – Un prêtre !

J’ai trahi, par faiblesse ou bien par dévouement,

Mon enfant, mon amour, mon bonheur, mon serment ;

J’ai, pour offrir au ciel mon affreux sacrifice,

Bu ton sang et le mien dans mon premier calice :

En trahissant ta foi j’ai trahi plus qu’un Dieu !

Fuis-moi, ne me dis pas même un suprême adieu ;

N’abaisse pas tes yeux sur un tel misérable ;

Foule-moi sous ton pas comme un ver sur le sable ;

En passant sur mon corps écrase-moi du pied ;

Maudis-moi sans remords, franchis-moi sans pitié ;

Couvre de ton mépris ma mémoire éclipsée,

Et n’y détourne pas seulement ta pensée ! »

Et le front dans la poudre, avili, prosterné,

Jusques à ses genoux mon corps s’était traîné,

Pour qu’en passant sur moi, son pied, dans sa colère,

Pût écraser ma vie et mon front contre terre.

Mais elle, pas à pas, fuyant ce front rampant

Comme le pied recule à l’aspect du serpent,

Les mains avec horreur ouvertes, dépliées,

Les prunelles de plomb fixes, pétrifiées,

Ne jeta qu’un seul cri, comme si tout son cœur,

Écrasé d’un seul coup, eût éclaté d’horreur :

Terrible et dernier cri de l’âme évanouie,

Écho du coup qui fait écrouler une vie,

Et que jusqu’au tombeau j’entendrai. Puis, glissant

Sur les pointes du roc que son front teint de sang,

Ses membres sur les miens en tombant s’affaissèrent,

Et ses mains en touchant les miennes les glacèrent.

J’échauffai sur mon cœur, j’entourai de mes bras

Ce corps, ces membres froids disputés au trépas.

Des noms les plus cruels je m’outrageais moi-même ;

J’aurais fait jusqu’à Dieu rejaillir mon blasphème !

Je couvrais de baisers (anges, pardonnez-moi ?)

Ce front sanglant, ces yeux : « Laurence, éveille-toi !

Oh ! reviens à mes cris ! oh ! si tu vis, j’abjure

Mes infâmes vertus et mon sacré parjure !

Je n’ai rien prononcé ! plus d’autel ! plus d’adieu !

Dans ton cœur, dans tes bras ! ah ! c’est là qu’est mon Dieu,

C’est là que je n’aurai de flamme que ta flamme,

D’autre ciel que tes yeux, d’autre âme que ton âme !

Non, non, ils ont menti ; reviens, reviens au jour :

L’enfer n’est pas possible avec un tel amour ! »

 

Glacés d’effroi, la sœur, les pâtres s’approchèrent ;

De mes bras contractés par force ils arrachèrent

Laurence, dont le sein, ranimé sur mon cœur,

Reprenait par degrés la vie et la chaleur ;

Je vis de son front blanc, qui sur leur brancard flotte,

Les blonds cheveux traîner en sortant de la grotte,

Comme d’une aile d’ange on voit le dernier pli.

Et moi, par le délire et l’horreur affaibli,

Sans pouvoir faire un pas pour disputer ma vie,

Le regard sur la porte où mon œil l’a suivie,

Je restai là couché sur la roche où je suis...

Depuis quand ? Je ne sais ; tous mes jours sont des nuits !

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                                        Grotte des Aigles, 15 août 1795.

 

Ô Christ, j’ai comme toi sué mon agonie

Dans ces trois doubles nuits d’horreur et d’insomnie !

Oh ! pourquoi cette voix dans mon Gethsémani

Ne me dit-elle pas aussi : « Tout est fini ! »

Après avoir vécu deux ans du pain de vie,

De l’amour débordant que ton ciel nous envie,

Pourrais-je vivre en bas de ce fiel mêlé d’eau ?

Pourrais-je du passé supporter le fardeau ;

Suivre jour après jour, sans rêver, sans attendre

Ce que chacun d’eux rêve et nul ne doit me rendre ;

Et chaque soir, marchant sans but dans mon chemin,

Me dire : Rien ici, rien là-bas, rien demain ?

Ma vie est un sépulcre où Dieu même condamne

Le souvenir : semblable à la lampe profane

Qui ne doit plus brûler dans la paix d’un tombeau,

Cœur mort, il faut encore éteindre ton flambeau ;

Il faut que, si ton feu couve ou si ton sang saigne,

Toujours la main de glace ou l’étanche ou l’éteigne !

Oh ! vivre ainsi, mon âme, est un trop rude effort :

Pourquoi me réveiller ? Mon Dieu, la mort ! la mort !

 

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La mort ? Oui, si j’étais encore homme, peut-être !

Pardonnez... J’oubliais, mon Dieu, que je suis prêtre !

Prêtre, dans les cachots par le sang consacré ;

Homme immolé déjà, déjà régénéré ;

Victime humaine au Dieu que l’holocauste adore,

Dont la chair, sur l’autel, palpite et fume encore,

Et qui s’offre elle-même, avant d’oser offrir

La prière d’un monde où prier c’est souffrir.

 

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Dieu me sèvre à jamais du lait de ses délices.

Eh bien, j’épuiserai la coupe des supplices ;

Dans les vases fêlés où l’homme boit ses pleurs

Avec lui je boirai ses gouttes de douleurs ;

J’élèverai le cri de toutes ses alarmes,

Je saurai l’amertume et le sel de ses larmes ;

Comme dans ceux du Juste immolé sur la croix,

Tous ses gémissements gémiront dans ma voix ;

Du haut de ma douleur comme de son Calvaire,

Ouvrant des bras saignants plus larges à la terre,

J’embrasserai plus loin, de ma sainte amitié,

Mes frères en exil, en misère, en pitié !

Mon amour fut ma vie : en épurant sa flamme,

Ô Jésus, prête-moi ta charité pour âme ;

Fais que j’aime le monde avec le même amour

Dont j’aimai l’ange absent que j’entrevis un jour ;

Que chaque enfant de l’homme à mes yeux soit Laurence !

Oui, fais-moi vivre ainsi d’amour et d’espérance !

D’espérance ? Ô mon Dieu, vous ne condamnez pas

Cette goutte de l’eau du ciel tombée en bas,

Que l’on boit dans sa main sans s’arrêter pour boire.

Mon espérance à moi, mon Dieu, c’est ma mémoire !

Oui, quand nos jours d’absence auront été comptés,

Quand, par divers chemins, nous serons remontés

Dans le sein créateur d’où nos âmes jumelles

Descendirent ici, se reconnaîtront-elles ?

Je m’oublierais moi-même, ô Laurence, avant toi !

Et ne suis-je pas elle, et n’est-elle pas moi ?

Renaître sans se voir et sans se reconnaître,

Ce serait remourir, Seigneur, et non renaître !

Oui, ton ciel tout entier n’est dans ton sein, mon Dieu,

Que l’éternel retour après le court adieu,

Que le regard sans fin, que le long cri de joie

Qu’en retrouvant sa sœur l’âme à l’âme renvoie,

Que l’immortelle étreinte où tout ce qui s’aima

Retrouve les doux noms dont l’amour le nomma !

Oui, dans les profondeurs des cieux où tu te voiles,

Dans ces espaces bleus, dans ces sentiers d’étoiles,

Il est, il est, ô Père, un suprême séjour

Que ta main comme un nid prépare au saint amour,

Des déserts dans tes cieux tout voilés de mystères,

Des cimes comme ici, des grottes solitaires

Où les âmes en toi pour s’aimer s’enfuiront,

Et dont tes anges même à peine approcheront.

À ta magnificence, ô Père, je me fie :

Tu rends cent mille fois ce qu’on te sacrifie,

Mais de plus qu’ici-bas je ne demande rien.

D’autres rêvent leur ciel ; mais moi j’ai vu le mien !...

 

 

                                        De la grotte, 16 août 1795.

 

Cependant, écrasé sur cette roche aride,

Referme-toi, mon cœur, comme un sépulcre vide,

Comme après la blessure une trompeuse chair

Qui se referme un temps sur la balle ou le fer,

Et montre de la vie au dehors l’apparence,

Pendant que sous la chair tout est mort et souffrance !

Seul soupir de mon cœur, dors dans son dernier pli ;

Que ton nom pour toujours s’y cache enseveli !

Dans mes rêves éteints, sur mes lèvres glacées,

Ne remonte jamais du fond de mes pensées !

Que les hommes trompés ne se doutent jamais

Qu’en les aimant c’était encor toi que j’aimais ;

Que de ma charité l’âme était un mystère ;

Que je vivais du ciel en marchant sur la terre !...

De cette charité que le divin charbon

Sur ma langue consume et dévore ton nom ;

Que nulle bouche humaine ici-bas ne le sache ;

Qu’à tous, hormis à Dieu, ma poitrine le cache

Jusqu’au jour de ma mort, ce nom, secret chéri,

Comme un trésor visible après le flot tari !

 

Mais elle ? Oh ! qu’elle vive aux dépens de ma vie !

Oui, je le veux, mon Dieu ! que Laurence m’oublie !

Par l’amer souvenir de notre amour, Seigneur,

Ne lui corrompez pas sa coupe de bonheur,

Et qu’heureuse sans moi... Mais qu’elle s’en souvienne

Au sépulcre, où mon âme ira chercher la sienne !...

 

 

 

 

                      SIXIÈME ÉPOQUE

 

 

                                        26 mars 1796, dans une maison

                                        de retraite ecclésiastique,

                                        à Grenoble, pendant le délire de la fièvre.

 

J’ai quitté pour jamais cet Éden de ma vie,

Où cette Ève à mon cœur fut montrée et ravie,

Comme le premier homme, hélas ! quitta le sien.

Mais combien son exil ferait envie au mien !

Des pas suivaient ses pas loin des portes fermées ;

Ses sanglots s’étouffaient sur des lèvres aimées,

Et de deux cœurs brisés l’âpre conformité

Faisait de deux malheurs une félicité !

Moi, seul toute la vie, et seul au jour suprême,

Abhorré du seul cœur que je tue et que j’aime,

Obligé d’étouffer mes plaintes sans échos

Et de noyer mon cœur dans ses propres sanglots ;

Obligé d’arracher à l’âme sa pensée

Comme on arrache une arme aux mains d’une insensée ;

Ayant tout mon bonheur à mes pieds répandu,

Sans pouvoir y jeter un regard défendu ;

Le cœur vide et saignant jusqu’à ce qu’il en meure,

Et n’osant, même à Dieu, nommer ce que je pleure,