Le revenant

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Hugues LAPAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un soir, Louis Chédin, le fermier de la Malotterie, fut trouvé assassiné derrière une meule de blé. Il portait à la tempe droite une blessure profonde faite avec une curette de charrue que l’on découvrit dans une haie voisine du champ où labourait Jean Lunaud, le valet de la Malotterie. Des charges accablantes furent relevées contre ce dernier que l’on accusait – à tort ou à raison – de courtiser la femme du fermier. Malgré ses dénégations énergiques et son passé sans reproche, Jean Lunaud fut arrêté et condamné à vingt ans de travaux forcés.

L’opulente beauté de la veuve, ses écus et ses biens attirèrent tout un essaim de soupirants dont les propos amoureux et les louanges étouffèrent bientôt en elle jusqu’au souvenir de cet évènement tragique qui avait laissé son empreinte sanglante sur les murs de la Malotterie...

Parmi les galants que séduisaient ses yeux vert-olive et sa bouche écarlate comme une fleur de grenade, elle choisit le moins beau, un bouvier au mufle de loup, aux reins d’acier, à la chevelure crépue comme celle d’un Nubien et dont la taille plutôt exiguë lui avait valu le surnom de Courtaudon. Elle l’aimait malgré son faciès de brute ; son âme basse et pusillanime. Il la dominait par la force de ses muscles et peut-être aussi par quelque mystère caché au fond de sa prunelle fuyante...

Trois années s’étaient à peine écoulées depuis le meurtre de Louis Chédin, qu’une vingtaine de proches et d’amis étaient conviés au repas des accordailles.

La nuit pailletée d’argent semait la cendre bleue de ses étoiles sur le seuil en fête de la Malotterie. Par les fenêtres ouvertes, la brise apportait une odeur d’hyacinthe et d’œillet prise en passant aux parterres de l’enclos. Des phalènes entraient, attirées par l’éclat des bougies dont la flamme faisait danser sur la nappe blanche l’ombre des pots écumants de vin. Autour des fricassées copieuses, des jambons roses et des tourtes fumantes, s’épanouissaient, comme de larges pivoines, les visages rubiconds et hilares des paysans. La veuve, en falbalas de soie amarante, couvertes d’oreries, une coiffe brodée sur ses cheveux noirs, tournait son regard indolent vers le fiancé qu’elle s’était choisi, le bouvier, le rustre, qui souriait dans sa barbe de fauve à la réalisation prochaine de son rêve.

De joyeuses clameurs saluèrent les servantes qui apportaient une dinde énorme, ruisselante et dorée, d’où montait un parfum de truffes et d’aromates. Une chanson égrillarde prit son vol sous les poutrelles ; les verres furent entrechoqués avec des rires gras, des clappements de langues exprimant la joie de cette tablée gourmande. Mais lorsque Courtaudon plongea son grand couteau dans la chair ferme et savoureuse de la dinde... il se fit un recueillement profond, absolu, solennel ! L’horloge, dans la chambre voisine, hachait le silence à petits coups pressés ; au loin, dans les mares, la voix cristalline des « rêlots » annonçait une journée chaude pour le lendemain, puis, quelque chose d’incertain, de tout proche cependant, glissa, comme une haleine dans la treille de l’auvent, ou plutôt comme le pas ouaté de quelqu’un qui vient sournoisement pour écouter...

Soudain la veuve poussa un cri...

Là, devant la porte, se détachant sur le fond verdâtre de la nuit, un spectre venait de se dresser, un spectre aux yeux de feu, enveloppé d’un suaire, la tempe droite sabrée d’une large cicatrice où gluaient encore de noirs caillots de sang.

Bien sûr, le vin lui chauffait la tête !... Elle prenait la lune, et le pignon blanc de la grange en face, pour des fantômes !... C’était une illusion que le premier souffle allait emporter... Pourtant, Courtaudon, près d’elle, suffoquait, hagard, les cheveux dressés sur la tête... Et les convives aussi étaient blêmes, figés à leur place, comme retenus par un pouvoir magique, tendant les mains avec effroi vers la sinistre apparition. Alors... alors, c’était donc vrai ?

– Tu vois ? demanda-t-elle sourdement à Courtaudon.

– Oui ! balbutia le bouvier avec épouvante. C’est Louis... Louis Chédin qui revient !...

Le spectre éleva la voix, une voix rauque qui sentait l’humidité du tombeau. Il dit :

– J’ai faim !...

L’un des convives, le plus brave, assurément, avança une chaise en se signant. Mais du doigt, le spectre désigna, entre la veuve et Courtaudon, la place qu’il entendait occuper. La veuve, renversée sur sa chaise, les yeux clos, la face livide, les bras ballants, semblait morte. Son épais fiancé regardait, suggestionné, l’hôte macabre, le fantôme blanc se diriger vers lui d’un pas d’automate. Il le vit s’asseoir à son côté et inviter du geste les convives à continuer leur festin. Le tintement métallique d’une fourchette dans un plat, le heurt des dents sur les parois d’un verre, le moindre soupir, prenaient des proportions, emplissaient le silence funèbre de la maison.

Le spectre promena sur l’assemblée sa prunelle flamboyante et dit :

– Je suis Louis Chédin... l’assassiné !...

On considérait la cicatrice qu’avait laissé le trou affreux vers la tempe, par où la vie s’était enfuie...

– On est mal chez les morts, continua-t-il. On a froid dans la terre... Toujours la nuit, le vide et le seul bruit du ver qui vous ronge...

Il se tourna vers Courtaudon, affalé, glacé d’horreur, le menton sur la poitrine, les membres agités de tremblements convulsifs.

– Moi aussi, j’aimais rire et chanter ; moi aussi, j’aimais le vin, l’amour, la lumière...

Et posant sa main décharnée sur l’épaule du bouvier :

– Pourquoi m’as-tu assassiné ?

Un frisson de stupeur passa sur l’assemblée.

Haletant, éperdu, suant la peur, soufflant l’épouvante par la bouche et les narines, le bouvier cherchait un refuge autour de lui, les yeux égarés comme une bête traquée qui sent venir le coup de massue.

– Tu convoitais ma place dans mes champs ? Allons ! Parle ! Avoue !

– Oui !

– À ma table ?

– Oui !

– Dans mon lit ?

– Oui !

– C’est pour cela, fit le spectre, que je viens te chercher !

– Grâce ! supplia Courtaudon s’écroulant aux pieds du justicier. Ne m’emmène pas, Louis Chédin ! Ne m’emmène pas chez les morts !...

– Réponds, alors ! Il faut que tous ceux qui sont ici le sachent et puissent en témoigner devant la justice ! C’est bien toi qui assassinas, il y a trois ans, un soir de mai, Louis Chédin, le fermier ?

– C’est bien moi !

– Vous entendez, vous autres ?

Ils acquiescèrent tout bas.

– Et Jean Lunaud ? Y songes-tu à ce malheureux qui subit une peine infâme à ta place ? T’imagines-tu quel calvaire fut le sien ? Te fais-tu seulement une idée des souffrances de cet homme innocent au fond d’un bagne, pendant que tu te goberges dans la maison de celui que tu as assassiné et dont tu convoites la femme et les biens ?...

Courtaudon n’avait plus la force d’articuler une parole. Il remuait faiblement les lèvres et demeurait les mains tordues, comme en prière au-dessus de sa tête crépue qui heurtait les dalles...

Soudain le spectre se mit debout.

– Écoutez ! dit-il aux assistants. Ne dirait-on pas un trot de chevaux, là-bas, sur la route ?

– Oui ! fit quelqu’un. Ce sont les gendarmes qui reviennent de tournée...

– Courez au chemin ! Amenez-les ici...

Quelques instants plus tard, comme la double silhouette des gendarmes se découpait sur le seuil de la Malotterie, le spectre ayant laissé tomber son masque et le suaire qui couvrait ses épaules, tout le monde put reconnaître Jean Lunaud, le forçat !

 

 

Hugues LAPAIRE, Au Berry des treilles, 1912.

 

Recueilli dans Contes populaires

et légendes du Val de Loire, 1976.

 

 

 

 

 

 

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