Sœur Marthe
par
la comtesse de LA ROCHÈRE
J’étais bien jeune encore lorsque ma mère me conduisit d’Aix à Avignon, où nous devions passer les fêtes de Noël chez une vieille parente. À cette époque les chemins de fer n’avaient point encore rapproché les distances, et le trajet de l’antique capitale de la Provence à l’ancienne ville papale était un véritable voyage.
Nous partîmes, à quatre heures du soir, dans une mauvaise patache où le vent pénétrait de toute part, car nous n’avions pas trouvé de places dans la diligence ; mais j’étais, ce jour-là, si bien en fonds de contentement et de bonne humeur, que je ne me serais trouvée ni plus heureuse ni plus à mon aise dans la meilleure calèche du monde. Deux voyageurs occupaient déjà le fond de la patache lorsque nous montâmes, ma mère et moi. Le premier était un homme d’un âge mur, vêtu d’une redingote noire, et portant une rosette rouge à la boutonnière ; l’autre, un grand garçon d’une vingtaine d’années enveloppé dans un carrick d’un gris jaunâtre. Tous deux insistèrent obligeamment pour nous faire accepter leurs places, mais il y avait beaucoup plus de bienveillance et de véritable politesse dans les manières simples du premier que dans les compliments et dans la loquacité de son compagnon. Au bout d’un quart d’heure, et sans que nous eu eussions témoigné le moindre désir, l’homme au carrick nous avait déjà mis au courant de sa fortune et de sa famille ; il nous avait raconté deux ou trois anecdotes plus ou moins plaisantes, dont il se disait le héros ; nous savions aussi qu’il se nommait Émile Norbert ; qu’il voyageait pour une maison de commerce et que ses yeux noirs et sa taille élégante lui avaient valu de grands succès dans je ne sais plus quelle ville de province. Comme j’étais jeune et sans expérience, je prêtais une oreille attentive à tout ce bavardage ; mais ma mère n’y répondit que par un air de froideur et d’indifférence si marqué, que le jeune homme ne tarda pas à se lasser de faire à lui seul tous les frais de la conversation, et, après avoir regardé quelque temps par la portière en fredonnant un air d’opéra, il s’enveloppa plus soigneusement encore dans son carrick et s’endormit profondément.
Monsieur de Valbec, au contraire, parlait peu, mais en termes choisis, ne perdant aucune occasion de nous rendre quelques-uns de ces petits services dont les hommes de bonne compagnie entouraient alors les voyageuses que le hasard leur faisait rencontrer.
Cependant la nuit, qui arrive si promptement dans les derniers jours de décembre, nous enveloppa bientôt de ses ombres, et le froid, déjà assez vif, se fit sentir plus intense ; notre aimable compagnon appliqua son manteau contre les planches mal jointes de la patache, afin de nous préserver de la bise, et, grâce à cette attention et aux vêtements confortables dont nous avions eu la précaution de nous munir, nous ne souffrîmes point du froid et nous pûmes sommeiller assez à notre aise malgré l’intempérie de la saison et les cahots de la voiture. Ce fut le repos subit de cette lourde machine qui nous tira tout coup de l’état de somnolence où nous nous trouvions ; la portière s’ouvrit aussitôt, et, à la clarté d’une lanterne qu’on élevait à la hauteur de nos yeux, nous aperçûmes une femme vêtue de noir, qui nous présentait une sébile en nous disant :
« Pour les pauvres, s’il vous plaît. »
– Que le diable t’emporte ! cria l’homme au carrick, réveillé en sursaut.
La quêteuse leva vers le ciel ses beaux yeux pleins d’une sainte résignation, et répéta sans sourciller la phrase habituelle :
« Pour les pauvres, s’il vous plaît. »
– De nuit ou de jour on ne saurait passer à Orgon sans être importuné par ces béguines, reprit le commis voyageur, pendant que ma mère et moi tirions de notre bourse quelques pièces de monnaie pour répondre au charitable appel.
– Jeune homme, dit M. de Valbec, dont les yeux brillèrent d’un éclair d’indignation, qui vous donne le droit de manquer de respect à cette sainte femme ? Gardez votre argent, si bon vous semble, mais n’insultez point à la vertu.
– Belle vertu qui consiste à réveiller les gens endormis pour leur demander l’aumône, balbutia le commis d’un ton maussade, mais sans oser regarder en face celui qui l’apostrophait, tant la contenance de M. de Valbec était imposante.
Celui-ci cependant avait tiré sa bourse, et une pièce d’or tomba dans la sébile de la religieuse, dont les vêtements étaient déjà couvert de gros flocons de neiges.
– Que Dieu vous le rende ! nous dit-elle de sa douce voix.
Et après avoir jeté sur son défenseur un regard de reconnaissance, elle s’éloigna lentement, et alla se mettre à l’abri dans une vieille guérite abandonnée que j’aperçus sur le bord de la route.
Pendant ce temps le conducteur avait changé les chevaux, la voiture se remit en marche, et l’homme au carrick, un peu embarrassé de sa contenance, prit le parti de se plonger de nouveau dans les douceurs du sommeil.
– Aviez-vous déjà fait ce voyage, Madame ? dit M. de Valbec, visiblement ému.
– Plusieurs fois, répondit ma mère.
– Alors vous aviez certainement remarqué les religieuses d’Orgon, puisqu’elles quêtent ainsi toutes les nuits, mais peut-être ne savez-vous pas tout ce qu’il y a d’abnégation et de charité dans le cœur de ces sublimes mendiantes.
– Vous les connaissez donc, Monsieur ? demanda ma mère.
– Oui, dit-il, j’ai habité quelque temps sous le toit de celle qui vient de nous tendre la main. Il y a bien des années de cela, mais son cher souvenir ne s’est point effacé de ma mémoire, et le son de sa voix m’a été droit au cœur. J’ai cru un instant qu’elle me reconnaissait aussi, cependant la nuit est obscure et j’ai beaucoup changé depuis lors.
– Vous piquez ma curiosité, Monsieur, y aurait-il de l’indiscrétion à vous demander comment vous avez connu cette bonne religieuse ?
– Non, Madame, répondit-il aussitôt, quoique nos premières relations se mêlent à des scènes terribles.
C’était le 2 août 1815 que je l’aperçus pour la première fois, reprit-il après un instant de silence, et je portais alors le bras droit en écharpe, des suites d’une blessure reçue à Waterloo. Le cœur plein de tristesse à la vue de l’étranger foulant le sol de ma patrie, je me rendais à Fréjus pour chercher auprès d’une de mes sœurs, mariée dans cette ville, quelques consolations à mes chagrins.
Arrivé à Avignon, au lever de l’aurore, j’avais pris à l’hôtel du Palais-Royal la première chambre venue, je m’étais couché tout de suite, et je dormais encore d’un sommeil réparateur lorsque j’en fus tiré peu à peu par un bruit extraordinaire, se confondant d’abord avec mes songes, mais dont je ne pus me rendre compte, lors même que je fus entièrement réveillé. C’était un bruissement lugubre, assez semblable au mugissement des vagues en courroux. Je sautai à bas de mon lit pour regarder par la fenêtre, mais je m’aperçus qu’elle donnait seulement sur une petite cour intérieure, pleine de fumier, où deux ou trois douzaines de poulets cherchaient péniblement leur pitance. Cependant le vacarme augmentait sans cesse, comme le flux de la marée montante, et bientôt je crus distinguer ces cris sinistres : « À bas l’usurpateur, Mort aux traîtres ! » Je m’habillai aussi vite que pouvait me le permettre mon bras malade, je saisis mes pistolets et je m’élançai dans le long corridor conduisant à l’escalier, mais ce corridor était fermé lui-même par une grille en fer, que j’ébranlai vainement, de sorte que je me trouvais comme prisonnier dans cette partie de l’hôtel. Alors je revins sur mes pas, je tirai vivement le cordon de la sonnette, qui se rompit dans mes mains, et, comme aucun domestique n’accourut à cet appel, je frappai de toutes mes forces à la porte de la chambre située vis-à-vis.
– Qui est là ? cria-t-on de l’intérieur.
– Un officier blessé qui voudrait bien savoir d’où vient tout ce vacarme.
La porte s’ouvrit et je me trouvai face à face avec un vieillard à cheveux blancs, dont les traits étaient empreints d’une douloureuse émotion.
– Oh ! le peuple ! le peuple ! répétait-il en me saluant avec tristesse.
D’affreux hurlements retentissaient au dehors, je m’élançai à la fenêtre, que j’ouvris, et j’aperçus, sur la place de l’Oule, une foule immense de gens de tout âge et de tout sexe, trépignant de rage et faisant entendre des cris de mort et de malédiction.
– Ôtez-vous de là, Monsieur, s’écria le vieillard en me tirant par les basques de mon habit ; dans ce moment d’exaspération et de délire, votre tournure militaire peut vous exposer aux plus grands périls.
– Mais de quoi s’agit-il ? lui dis-je, tandis qu’il refermait avec soin les jalousies.
– Ils veulent l’assassiner ! répondit une jeune fille toute en larmes, qui se tenait blottie sur un sofa, cachant sa tête dans ses mains toutes les fois que les vociférations de la populace devenaient plus éclatantes.
– Monsieur, reprit le vieillard, dont les membres étaient agités par un tremblement convulsif, l’homme contre lequel se sont rués ces misérables est le maréchal Brune. J’étais par hasard à la fenêtre lorsque sa chaise de poste s’est arrêtée devant cet hôtel, et j’ai tout vu et tout entendu de ce poste d’observation. Un capitaine de la garde nationale s’est approché de lui avec les égards dus à sa haute dignité, ils ont causé quelque temps ensemble, le Maréchal lui a remis son passeport, et l’officier l’a prié d’attendre un instant, parce qu’il allait le faire signer aux autorités compétentes et le lui rapporter tout de suite. À peine était-il parti que quelques cris sinistres se sont fait entendre sur la place.
– C’est Brune le sans-culotte, disait un personnage à cheveux rouges.
– C’est l’assassin de la duchesse de Lamballe, ajoutait un autre.
Et une trentaine d’hommes de mauvaise mine ont entouré la voiture et injurié le Maréchal en bon français, ce qui prouve que ces meneurs sont étrangers au pays.
Indigné de leur conduite, j’ai élevé la voix pour leur faire des reproches, une pierre lancée avec force et qui a manqué d’atteindre ma pauvre fille a été leur seule réponse. Cependant M. de Saint-Chamans, notre nouveau préfet, arrivé depuis deux heures et logé comme nous au Palais-Royal, s’est élancé dans la cour, suivi de quelques-unes des autorités de la ville, venues ici pour le recevoir ; il est monté sur une borne et a ordonné à cette troupe sinistre de se retirer sur le champ ; aussitôt un des meneurs a répondu avec insolence :
– Nous n’avons point d’ordre à recevoir de vous.
– C’est le Préfet ! s’est écrié l’un des conseillers de préfecture.
– Il n’est pas en uniforme, et nous ne le connaissons point, a répondu la même voix.
Alors M. de Saint-Chamans s’est approché du Maréchal, et lui a conseillé de partir au plus vite, en lui promettant de lui envoyer ses papiers par un gendarme.
On avait fini d’atteler, le cocher a fouetté ses chevaux, et la chaise de poste a franchi promptement la porte de l’Oule. Nous respirions plus à l’aise, croyant le Maréchal hors de danger, lorsque des cris de mort venant de l’extérieur de la ville, auxquels répondaient, comme un affreux écho, les deux ou trois mille forcenés rassemblés dès lors sur la place, nous ont fait présumer que la voiture avait été arrêtée sur le boulevard. Bientôt nous l’avons vue revenir en effet, précédée par M. de Saint-Chamans et par quelques officiers de la garde nationale, qui cherchaient à calmer l’exaspération de la populace, sans s’effrayer des pierres qu’on leur lançait, ni des malédictions dont ils étaient accompagnés.
Cependant le cocher est parvenu, non sans beaucoup d’efforts, à faire raser à la voiture la grande porte du Palais-Royal qui venait d’être ouverte pour livrer passage au maréchal Brune. La populace a voulu s’y précipiter après lui, mais M. Moulin, le maître de l’hôtel, et le portefaix Vernet, qui sont tous deux d’une force prodigieuse, sont parvenus à écarter les plus avancés et à refermer la porte.
– Voilà où en sont les choses, Monsieur, j’espère que le rassemblement ne tardera pas à se dissiper de lui-même, car ils ne peuvent penser à faire le siège de l’hôtel.
– Ce sont donc des royalistes qui se livrent à de pareils excès ? dis-je avec amertume.
– Oh ! ne donnez pas ce nom à cette canaille, répondit vivement le vieillard, ces gens-là ne sont d’aucun parti politique ; il n’y a pas un véritable royaliste qui voulût prendre part à ces indignités.
Des coups redoublés frappés à la porte de l’hôtel interrompirent la conversation ; Mlle Clémentine, jusqu’alors silencieuse et immobile, ne fit qu’un bond du sofa à la fenêtre. Nous nous mîmes tous trois à regarder avidement à travers la jalousie, et la scène terrible qui s’offrit alors à nos regards est aussi présente à ma mémoire que si je l’avais encore sous les yeux.
Une foule compacte d’hommes et de femmes du peuple, les vêtements en désordre, les yeux étincelants de fureur, vomissaient l’injure et le blasphème, demandant à grands cris qu’on leur livrât le traître, l’assassin, le suppôt du tyran.
Le colonel Lambot, commandant par intérim le département de Vaucluse, parvint à se hisser sur une charrette vide, et d’une voix de stentor, qui domina un instant les imprécations de la foule :
– Cet homme est sous ma responsabilité personnelle, dit-il, s’il vous faut une victime, frappez-moi plutôt que lui.
Une explosion de hurlements affreux répondit seule à ces belles paroles.
En vain le premier magistrat de la ville voulut-il essayer, à son tour, de calmer ces énergumènes ; ni son écharpe de maire, ni ses cheveux blancs ne furent respectés par cette populace altérée de sang ; à peine avait-il articulé quelques mots de conciliation et de paix, qu’il fut renversé et foulé aux pieds. À cette vue mon indignation ne connut plus de bornes, mes artères battaient à se rompre, j’aurais voulu pouvoir foudroyer les misérables capables de pareilles violences.
– Quand je devrais sauter par la fenêtre, je ne resterai pas paisible spectateur de cet horrible drame, dis-je à mon compagnon.
– Vous avez raison, Monsieur, répondit le vieillard, en saisissant une épée suspendue dans un coin de la chambre ; mourons s’il le faut, pour empêcher un crime, je vais vous montrer le chemin.
Mademoiselle Clémentine devint plus blanche qu’un linceul, mais elle ne dit pas un mot, ne fit pas un geste pour retenir son père, soit qu’elle comprit que toute réflexion serait inutile, soit qu’elle se fit un scrupule de le détourner d’accomplir un noble devoir. Le vieillard la baisa au front, puis il ouvrit un cabinet donnant sur un escalier dérobé, et nous descendîmes dans la cour où M. Moulin, le maître de l’hôtel, et quelques royalistes de bonne volonté faisaient de leur corps une barricade vivante pour empêcher la grande porte de céder aux coups redoublés frappés de l’extérieur. Nous nous joignîmes à ces braves gens, et, pendant dix minutes encore, la porte résista à tous les efforts.
Il y eut alors un moment de répit, et nous commençâmes à espérer que les assaillants avaient enfin renoncé à leur criminelle entreprise ; je profitai de ce temps d’arrêt pour essuyer la sueur qui découlait de mon visage, et, en regardant autour de moi, j’aperçus Mademoiselle Clémentine debout à côté de son père, comme prête à lui faire un rempart de son corps.
– Rassurez-vous, Mademoiselle lui dis-je en remarquant son trouble extrême, nous ne courons aucun danger, et j’aime à croire que tout est fini maintenant.
Je parlais encore lorsque deux détonations d’arme à feu retentirent, coup sur coup, dans l’intérieur de l’hôtel, et la populace y répondit aussitôt par d’épouvantables hourras.
Inquiets et surpris, nous nous demandions l’un à l’autre ce que signifiaient ces deux coups de fusil, lorsqu’un homme pâle et défait parut soudain sur le balcon et déclara, d’une voix mal assurée, que le Maréchal venait de se brûler la cervelle.
M. Moulin partit comme un trait et s’élança dans l’escalier ; je le suivis sans savoir pourquoi et j’arrivai sur ses pas, dans une chambre du premier étage, où je trouvai le maréchal Brune étendu mort sur le carreau, entouré d’une troupe de forcenés qui s’étaient hissés à l’aide de cordes et d’échelles jusque sur les toits des bâtiments et, se laissant glisser le long des murs, étaient descendus sur un balcon et avaient ainsi pénétré dans l’hôtel.
– Misérable assassin m’écriai-je exaspéré, en saisissant au collet un homme de mauvaise mine armé d’un fusil de chasse.
– Lâche-moi ou je te tue, me dit-il en provençal.
Et presque au même instant je sentis le froid d’une lame d’acier pénétrer dans ma poitrine. Par un mouvement instinctif j’arrachai de mon sein l’arme meurtrière pour en frapper le scélérat, mais aussitôt mes jambes fléchirent, un nuage épais passa sur mes yeux et je tombai sans connaissance.
Lorsque je repris mes sens, quelques heures après l’accident, je me trouvai couché dans une chambre obscure, un chirurgien pansait ma plaie béante et la même jeune fille que j’avais rencontrée naguère se tenait debout auprès de lui tenant une lampe à la main. Elle poussa un petit cri de joie en me voyant ouvrir les yeux, je voulus balbutier quelques mots de remercîments et d’excuses, mais elle posa son doigt sur sa bouche pour me faire signe de me taire. Ma faiblesse était si grande que je fus bien forcé de lui obéir ; on me fit avaler une potion calmante, et je tombai dans une espèce d’engourdissement, pendant lequel il me semblait qu’on me transportait d’un lieu dans un autre. Je fus en effet étendu de tout mon long sur une charrette garnie de matelas et couverte par un drap de lit attaché sur des cerceaux ; mon ange gardien, je veux dire Mademoiselle Clémentine, s’y assit près de moi, et, comme les cahots de la charrette m’arrachaient des cris de douleur, elle était sans cesse occupée à soulager mes souffrances en me procurant une position plus commode. Tantôt elle glissait un coussin sous ma tête, tantôt même elle me soutenait dans ses bras. Je recevais tous ces soins sans en témoigner la moindre reconnaissance, il n’était pas en mon pouvoir d’exprimer mes sentiments ; c’est à peine si je pouvais renouer le fil de mes idées. Je me rappelais confusément tout ce qui s’était passé à l’hôtel du Palais-Royal, mais je ne savais où j’allais, ni pourquoi j’étais en route. Les heures s’écoulaient cependant, et la fraîcheur de la nuit m’ayant ranimé peu à peu, je commençais à distinguer les objets. La lune dans son plein brillait d’un tel éclat qu’on aurait pu lire à sa lumière ; un de ses rayons formait comme une auréole lumineuse sur le front blanc et pur de ma garde-malade ; je la pris un instant pour un ange envoyé du Ciel sous une figure de femme. Bientôt un homme à cheval s’approcha de la charrette et demanda de mes nouvelles.
– Il dort, lui répondit la jeune fille, mais son sommeil est assez paisible et me donne bon espoir pour la guérison.
Au même instant une brise légère apporta sur son aile un murmure lointain que la finesse de mon ouïe, augmentée par mon état maladif, me fit saisir à la volée ; c’étaient quelques voix discordantes et les pas réguliers de plusieurs hommes réunis.
– Mon père, entendez-vous ce bruit ? dit Clémentine avec effroi.
– C’est celui du vent dans les oliviers, répondit le vieillard, dont l’oreille était moins fine sans doute.
La jeune fille secoua tristement la tête :
– Vous vous trompez, mon bon père, dit-elle, ce sont des hommes, et en grand nombre encore.
M. de Champfleuri arrêta son cheval pour écouter avec plus d’attention.
– Tu as raison, dit-il enfin, mais qu’avons-nous à craindre après tout ?
– Je ne sais, répondit Clémentine, j’aurai préféré ne rencontrer personne cette nuit ; j’ai peur, ajouta-t-elle en tressaillant.
M. de Champfleuri appela le charretier, et ils tinrent entre eux comme une espèce de conseil, dans lequel chacun des trois exprima librement son opinion. Mademoiselle Clémentine était d’avis de prendre à travers champs pour éviter la troupe suspecte ; le paysan hésitait en disant que c’était chose difficile, car il ne connaissait pas de chemin de traverse qui lui permît d’arriver à Champfleuri, s’il venait à quitter la grande route, et le vieillard soutenait qu’il n’y avait rien à redouter des voyageurs que le hasard sans doute mettait sur le même chemin que nous. Pour moi, je pensais comme ce dernier, mais sans pouvoir le dire, tant ma faiblesse était grande encore.
Pendant ces pourparlers, les inconnus, amis ou ennemis, avançaient à grands pas, et bientôt on les aperçut distinctement au haut de la montée ; ils étaient une douzaine au moins, tous armés de fusils et portant à leurs chapeaux de grandes cocardes blanches. M. de Champfleuri piqua des deux et s’avança bravement à leur rencontre.
– Qui va là ? cria le chef de la troupe.
– Un bon royaliste comme vous retournant à sa maison de campagne.
– Est-elle loin cette campagne ?
– Tout près d’Orgon, à une petite lieue d’ici.
– Alors vous pourrez aisément y aller à pied et vous nous prêterez votre cheval, s’il vous plaît.
– Vous vous gaussez de moi, camarade, un gaillard comme vous emprunter la monture d’un émigré, vieux et infirme !
– Puisque vous êtes vieux, nous vous laisserons le cheval de selle, et nous prendrons seulement la charrette pour y monter chacun à notre tour.
– Je vous la prêterais volontiers, si elle ne m’était absolument nécessaire maintenant, répondit le vieillard.
– Ah ça, Monsieur, nous sommes de braves gens, voyez-vous, mais il ne faudrait cependant pas trop nous échauffer la bile, je veux la charrette et je l’aurai.
– C’est ce que nous verrons, dit le charretier en faisant claquer son fouet, est-ce qu’elle est à vous pour la prendre ?
Deux hommes de la troupe s’élancèrent en même temps pour saisir le cheval par la bride.
– Laissez-moi passer, ou je vous cingle le visage, cria le charretier en jurant comme un possédé.
– Ah ! c’est comme cela que tu parles à des serviteurs du roi ? canaille de bonapartiste ! dit le chef en le couchant en joue.
Un cri perçant partit alors de l’intérieur de la charrette, et presque aussitôt une petite main saisit le canon du fusil pour en détourner le coup.
Tout cela s’était passé si vite que M. de Champfleuri n’avait pas eu le temps d’intervenir lorsqu’il avait aperçu Clémentine se précipiter de la charrette en bas. Le bandit se retourna furieux vers la courageuse jeune fille qui venait de lui épargner un crime, mais à peine l’eut-il envisagée que sa colère sembla se calmer comme par enchantement, et, devenant humble et timide d’arrogant qu’il était :
– Pardon, dit-il d’un air confus, je ne savais pas que c’était vous.
– Coustalès, dit tristement la jeune fille en le reconnaissant à son tour, c’est bien mal ce que vous vouliez faire là. Demain vous pourrez venir chercher la charrette à Champfleuri, et nous vous la prêterons de bon cœur, mais à présent elle nous est nécessaire.
– Gardez-la, Mademoiselle, nous nous en passerons bien, et si vous voulez que je vous escorte jusque chez vous, de peur de mauvaises rencontres, vous n’avez qu’à commander. – Arrière vous autres, cria-t-il à ses compagnons, laissez passer ces braves gens, ce sont des royalistes comme nous.
– Oui, oui, c’est du bon monde, camarades, dit un autre homme de la troupe, je les reconnais moi aussi, cette demoiselle est venue plus de vingt fois chez nous apporter du bouillon et des remèdes à mon enfant quand il était malade.
– Qu’elle crie : Vive le roi et nous la laisserons passer, dirent quelques-uns.
– Oh ! de bon cœur, répondit en souriant Clémentine, vive le roi Messieurs, vive la famille royale !
– Bien cela, nous voyons qu’elle est des nôtres.
– Voulez-vous que je vous accompagne seul ou avec les hommes de ma troupe ? lui demanda celui qu’elle avait appelé Coustalès.
– Je n’en ai pas besoin, répondit Clémentine.
– Vous êtes donc fâchée contre moi ? Vrai, ça me fait de la peine que vous refusiez mon secours, je n’ai point oublié tout le bien que vous nous avez fait l’an dernier et j’aurais été content de pouvoir vous rendre service.
Si vous désirez réellement me faire plaisir, lui dit-elle à voix basse, promettez-moi de ne faire de mal à personne, lors même que tous les bonapartistes du pays tomberaient en votre pouvoir.
– Je vous le promets, foi d’honnête homme, répondit-il sur le même ton.
– C’est bien, Coustalès, je suis contente de vous.
Elle remonta sur la charrette aussi lestement qu’elle en était descendue.
– Notre pauvre blessé l’a échappé belle, dit M. de Champfleuri, lorsque la troupe fut déjà loin ; mais ou as-tu connu ce mauvais garnement, qui nous a rendu service après tout, en éloignant ses camarades ?
– Chez la mère Coustalès répondit Clémentine, vous savez bien que cette pauvre femme, ayant déjà perdu trois de ses fils sur le champ de bataille, n’avait jamais pu se décider à laisser partir le dernier ; elle le tenait caché dans une grotte dont l’existence n’était pas même soupçonnée. Constalès a donc échappé à la conscription, mais la pauvre mère a été ruinée par les garnisaires que l’on avait envoyés chez elle. Elle a travaillé pour nourrir son enfant jusqu’à ce que la fatigue et le chagrin l’aient obligée à garder le lit, c’est alors que je l’ai connue, mon père.
– Je comprends, dit le vieillard, et je vois que le bon La Fontaine avait raison, un bienfait n’est jamais perdu.
Le reste du voyage se passa sans accident. À peine arrivé à Champfleuri, je fus placé dans la meilleure chambre de la maison, et, grâce aux soins assidus de cette créature angélique que la Providence avait placée sur mon chemin, j’échappai à la mort dont j’étais menacé et, au bout de trois mois de convalescence, je fus enfin en état de me remettre en voyage.
Vous dire toutes les attentions dont je fus comblé pendant cette longue maladie serait une chose au-dessus de mon pouvoir, et une journée entière ne suffirait pas pour entrer dans tous ces détails. Mlle Clémentine passa quinze nuits de suite au chevet de mon lit, pansant elle-même ma blessure avec la dextérité du plus habile chirurgien. Lorsque je commençai à aller mieux, elle lisait à haute voix pour me distraire, et, quand je fus en état de me traîner dans le jardin, ce fut appuyé sur son bras que je fis mes premières promenades.
Tant de bonté, jointe au plus aimable caractère, aurait suffi pour me faire adorer cette excellente jeune fille, lors même qu’elle eut été laide et contrefaite ; mais Dieu l’avait formée aussi belle que bonne, se plaisant ainsi à réunir, dans cette créature privilégiée, toutes les qualités que l’on peut désirer dans une femme. Vingt fois dans les derniers temps de mon séjour à Champfleuri j’avais pris la résolution de lui faire connaître les sentiments qu’elle m’avait inspirés, mais la candeur virginale de son maintien, l’innocence et la sainteté qui rayonnaient sur son visage retenaient toujours sur mes lèvres l’aveu prêt à s’en échapper ; plus elle se montrait bienveillante à mon égard, plus je craignais de perdre tout à coup, par une parole indiscrète, cette douce amitié dont elle daignait m’honorer.
Cependant ma santé, presque entièrement rétablie, ne me laissait plus aucun prétexte pour profiter plus longtemps de la généreuse hospitalité du père et de la fille et, ne pouvant me résoudre à m’éloigner d’eux sans espoir de retour, je me décidai à demander officiellement la main de Mlle Clémentine.
Ma position sociale, mon nom et ma fortune faisaient de moi, je puis le dire, un mari assez présentable ; déjà plusieurs femmes de ma connaissance avaient voulu me faire épouser leur fille ou leur sœur ; ce souvenir me donnait du courage, et je me décidai à m’adresser à M. de Champfleuri, qui m’avait toujours témoigné beaucoup d’affection ; j’allai le trouver dans son cabinet, le matin même du jour de mon départ, et je me rappelle encore, comme si c’était hier, toutes les circonstances de cette entrevue.
Il était enveloppé d’une douillette de soie couleur puce et assis devant une table de travail, avec un gros livre ouvert sous les yeux. Ma visite matinale parut le surprendre un peu, car c’était la première fois que je venais le trouver dans son appartement.
– C’est donc aujourd’hui que vous nous quittez, dit-il, en m’offrant un siège auprès du sien, votre départ va faire un bien grand vide dans la maison.
Ce début me mit à l’aise ; je ne perdis pas le temps en discours inutiles, mais, allant droit au but, je lui ouvris mon cœur tout entier, et il m’écoutait avec une bienveillance qui me sembla de bon augure.
– Commandant, me dit-il, lorsque j’eus formulé ma demande, un gendre comme vous me conviendrait infiniment, mais permettez-moi d’abord une question préliminaire, ma fille a-t-elle connaissance de votre démarche auprès de moi ?
– Non, Monsieur, lui répondis-je.
– Alors le plus difficile est à faire, dit-il avec une nuance de tristesse. Jusqu’à présent Clémentine a refusé tous les jeunes gens qui ont aspiré à sa main, quoiqu’il se soit rencontré parmi eux plusieurs partis très convenables. Je vous avouerai même qu’elle m’a prié instamment de ne plus lui parler de mariage, parce qu’elle était résolue à ne jamais se séparer de moi.
– Cela se rencontre à merveille, repris-je vivement, car je ne demande pas mieux que de vivre auprès de vous. Je n’ai plus ni père ni mère qui puisse réclamer ma présence, je suis en demi-solde pour le reste de ma vie peut-être, et, d’ailleurs, je donnerai ma démission, s’il le faut, pour assurer mon bonheur.
– Tout cela n’empêche point, dit-il après un instant de silence, que je me trouve un peu embarrassé pour aborder la question auprès de Clémentine ; je sais qu’elle a pour vous beaucoup d’estime et d’amitié, et je suis persuadé que vous la rendriez heureuse ; cependant je ne suis pas d’avis de brusquer une pareille demande, de peur que, par habitude peut-être, elle ne commence par refuser net. Remettez vos intérêts entre mes mains, mon cher Commandant, je lui parlerai de vous avec tout l’attachement que vous m’avez inspiré et j’espère l’amener à donner le consentement que je désire.
Je témoignai, à ce bon vieillard, toute la gratitude dont mon cœur était rempli et je partis plein d’espérance, après avoir reçu de Mlle de Champfleuri le plus cordial adieu.
Une semaine s’écoula sans qu’il me parvînt aucune nouvelle de cette chère maison où mon imagination me reportait sans cesse ; enfin la lettre qui m’arriva vint couper court à mes rêves de bonheur. Mlle Clémentine, il est vrai, s’était montrée touchée de ma démarche, mais elle n’en était pas moins résolue à demeurer fille toute sa vie.
Je vous fais grâce, Madame, du récit de ma douleur de prétendant malheureux. Comme tout amour sans espoir, le mien, après s’être exhalé en plaintes assez vives, s’affaiblit peu à peu pour s’éteindre bientôt tout à fait, mais ma reconnaissance et mon admiration pour Mlle Clémentine dureront toujours.
J’avais repris du service et j’étais déjà colonel et père de famille, lorsque j’appris par un habitant d’Avignon que Mlle de Champfleuri, après avoir fermé les yeux du bon vieillard dont sa tendresse filiale avait embelli l’existence, avait foulé aux pieds tous les plaisirs d’ici-bas pour se consacrer entièrement, sous le nom de sœur Marthe, au service des pauvres malades. Elle avait d’abord dépensé tout son patrimoine en fondations charitables, et quand il ne lui resta plus rien à donner, ni terre ni argent, ni bijoux, elle se donna elle-même.
Une autre sainte fille, sortie des rangs du peuple, dépourvue d’instruction et ne possédant aucune fortune, mais riche de cette foi ardente qui transporte les montagnes et de cette charité qui féconde les cœurs, travaillait depuis quelque temps à doter sa ville natale d’un hôpital pour les pauvres malades ; le hasard, ou plutôt la Providence, lui fit rencontrer un jour Mlle de Champfleuri au chevet du lit d’une vieille aveugle ; la noble demoiselle et la simple fille des champs échangèrent entre elles trois ou quatre phrases fort courtes, et leurs âmes angéliques se reconnurent sœurs. Elles se lièrent d’une sainte amitié, mirent en commun leurs projets, leur courage et leurs vertus, s’adjoignirent quelques compagnes et commencèrent la fondation de l’hospice ; puis, après avoir épuisé toutes les ressources que leur suggéra leur infatigable charité pour mener à fin cette sainte entreprise, elles imaginèrent d’attendre les voyageurs au relais pour leur demander, au nom de Dieu, une aumône, qu’on leur refuse rarement.
– Ô les nobles et saintes femmes ! m’écriai-je avec enthousiasme.
– J’aime à te voir sensible aux belles actions, dit ma mère en m’embrassant.
Puis elle remercia M. de Valbec, et lui exprima chaleureusement tout l’intérêt que nous avions pris à cette histoire.
Pendant ce temps, le commis voyageur, plongé dans un profond sommeil, ronflait bruyamment dans son coin, lorsque tout à coup un choc terrible ébranla la voiture, qui tourna sur elle-même et fut précipitée dans un ravin.
– Ma fille ! mon enfant !... cria ma mère éperdue.
– Mon Dieu ! maman, répondis-je à moitié étouffée par ma mère elle-même, pendant que le pauvre dormeur, sur lequel M. de Valbec était tombé de tout son poids, poussait des plaintes lamentables :
Le colonel fut le premier à retrouver sa présence d’esprit, il parvint à ouvrir la portière et à mettre pied à terre, puis il nous aida successivement, ma mère et moi, à sortir de la voiture, et il offrit aussi ses secours à M. Émile Norbert qui continuait à gémir douloureusement sans pouvoir se tirer d’affaire ; car, tandis que nous en étions quittes pour quelques contusions, le pauvre garçon s’était cassé un bras dans sa chute.
– Vous sentez-vous la force de retourner à Orgon ? demanda M. de Valbec au commis voyageur lorsqu’il l’eut remis sur pied.
– En sommes-nous bien loin ?
– Une petite lieue seulement.
– Eh bien ! marchons, dit-il d’une voix plaintive.
Un instant après il ajouta :
– Je me sens frissonner de tous mes membres, je crois que je vais mourir.
Ces derniers mots me causèrent une frayeur épouvantable ; dans la jeunesse la mort fait peur, et la seule idée de voir ce pauvre garçon expirer sur la grande route me fit venir les larmes aux yeux.
Cependant le conducteur et le postillon, qui avaient été assez heureux pour se tirer sains et saufs d’un accident dont leur négligence était la cause, appelèrent à leur secours deux villageois passant par hasard sur la route, et tous quatre se mirent en devoir de relever les chevaux et la voiture. Alors M. de Valbec, voyant qu’ils pouvaient se passer de lui, fit une écharpe de son mouchoir pour soutenir le bras du blessé et le déterminer à se mettre en route.
C’était une nuit glaciale, quoiqu’il gelât à peine ; le vent était passé de l’est au nord-ouest, la neige avait disparu, la terre était sèche sous nos pieds, les étoiles scintillaient dans le ciel bleu, mais le mistral soufflait avec violence, enlevant nos chapeaux, pénétrant dans nos poumons, se glissant dans les plis de nos vêtements que nous étions obligés de tenir serrés avec effort autour de nous, et opposant, par moment, à notre marche comme une barrière invisible qu’il était très difficile de franchir ; aussi n’avancions-nous que lentement, ma mère et moi, serrées l’une contre l’autre, et M. de Valbec soutenant le blessé, qui continuait à faire entendre de douloureux gémissements.
Nous marchâmes plus d’une heure sans prononcer une seule parole, renfermant au fond de nos cœurs notre tristesse et nos alarmes, car ma mère pensait à moi et se demandait si je n’étais pas plus souffrante de notre chute que je n’avais voulu en convenir, et moi je pensais à ma mère, naturellement si délicate, et que ce vent si glacial pouvait rendre malade, lorsqu’enfin elle s’écria :
– Nous arrivons, j’aperçois une lumière.
Tous nos yeux se portèrent simultanément vers cette petite flamme vacillante qui nous apparut comme le phare du salut aux malheureux naufragés.
– C’est bien Orgon, dit le Colonel, je crois même distinguer le clocher, il était temps, ma foi ! car vous devez être lasses, Mesdames, et vous devez avoir besoin d’un bon lit pour vous remettre de vos fatigues.
– Mais vous-même, Colonel, dit alors ma mère, chez qui l’espérance remontait le moral, le repos aussi doit vous être bien utile.
– Oh ! moi, je ne demande qu’une chose, c’est de trouver une voiture ou un cheval pour repartir sur-le-champ, car je suis attendu à Paris et je n’ai pas un instant à perdre.
Comme il disait ces mots, M. Norbert poussa un profond soupir et s’affaissa sur lui-même.
– Eh bien ! qu’est-ce donc ? cria le Colonel, un peu de courage, l’ami, encore quelques centaines de pas et nous aurons gagné l’étape. Ma parole d’honneur ! le voilà qui se pâme ; c’est une poule mouillée, ce garçon-là.
– Peut-être est-il plus dangereusement blessé que nous ne le pensions d’abord, dit ma mère en tirant un flacon de sa poche, et en le faisant respirer au malade qui ne bougea point.
– Mon Dieu ! le voilà mort ! m’écriai-je avec effroi.
– Non, non, c’est un simple évanouissement, j’en suis sûr, mais que faire ? Le gaillard est un peu lourd pour le charger sur mes épaules, et puis ce bras cassé est une difficulté de plus.
– Plaçons-le sous cet alisier, dit ma mère, vous resterez auprès de lui, et nous irons en toute hâte appeler du secours.
– Allez donc tout de suite, reprit M. de Valbec en se dépouillant de son manteau pour en faire un matelas au malade, je vais battre la semelle pendant ce temps, car votre mistral est un peu frais ce soir.
Nous partîmes aussi vite que pouvaient nous le permettre nos contusions rendues plus douloureuses encore par l’instant de repos que nous venions de prendre, et, en dix minutes au plus, nous arrivâmes à la ville, dont les maisons étaient si hermétiquement closes qu’il nous parut bien difficile d’en réveiller les habitants. Heureusement la bonne sœur hospitalière était encore dans sa pauvre guérite, qui ne pouvait l’abriter que bien imparfaitement contre le froid et la bise. La vue de cette sainte femme, dont je connaissais alors les vertus, me remplit de force et de courage ; j’aurais eu honte de m’occuper de mes propres souffrances devant ce modèle d’abnégation et de dévouement. J’oubliai ma fatigue, j’oubliai mes frayeurs ; j’étais toute disposée à retourner auprès de notre compagnon malade, à le veiller toute la nuit, si cela pouvait lui être utile.
– Ma sœur, où pourrons-nous trouver du secours pour un homme blessé et évanoui, que nous avons été obligées de laisser sur la grande route ? dit ma mère en s’approchant avec confiance.
– Un blessé sur la grande route ! répondit vivement la religieuse ; eh ! vite, vite, il faut aller le chercher, je vais éveiller le jardinier et le concierge de l’hospice.
Et sans nous questionner davantage, elle partit d’un pas léger en nous disant de l’attendre un instant.
Nous nous réfugiâmes toutes deux dans l’étroite guérite, qui nous contenait à peine, mais la bonne sœur ne tarda pas à reparaître, portant toujours sa lanterne à la main.
– Les hommes vont venir avec un brancard, dit-elle, et il faudra que vous ayez la bonté de leur servir de guides, afin qu’ils ne perdent pas de temps en recherches inutiles ; mais comment ce malheur est-il arrivé ?
Nous lui racontâmes alors en peu de mots la chute de la voiture qu’elle avait vue passer deux heures auparavant, et l’accident qui en était résulté.
– Le blessé serait-il le grand Monsieur qui s’est montré si bon à mon égard ? demanda la sœur avec l’expression du plus vif intérêt.
– C’est l’autre, répondit ma mère.
– Pauvre garçon ! dit la religieuse en levant les yeux vers le ciel. Nous en aurons bien soin, et j’espère qu’il guérira promptement.
Les porteurs du brancard arrivèrent peu de temps après, ils étaient munis de couvertures et de tout ce qui pouvait rendre au blessé le trajet moins pénible. Nous partîmes avec eux et nous trouvâmes bientôt nos deux compagnons à peu près dans le même état où nous les avions laissés.
– Je ne vous attendais pas si tôt, dit le colonel, comment avez-vous fait pour trouver si vite et si bien ?
– Sœur Marthe était à son poste, et c’est à elle que nous devons ces prompts secours, et c’est dans son hospice que M. Norbert va être transporté.
– Le pauvre diable est plus heureux qu’il ne le mérite, reprit le colonel à demi-voix, ne trouvez-vous pas providentiel qu’il reçoive l’hospitalité de cette même sœur qu’il vient d’insulter tout à l’heure ?
– Cela me paraît fort touchant, répondit ma mère d’une voix émue : ô charité chrétienne, ce sont là de tes œuvres !
Et, comme elle disait ces mots, je la vis porter son mouchoir à ses yeux ; le colonel lui-même était plus attendri qu’il ne voulait en avoir l’air, il s’éloigna de nous pour aider les porteurs à soulever le malade ; et bientôt celui-ci fut mollement couché sur le matelas qui garnissait le brancard, et bien enveloppé dans de bonnes couvertures de laine.
M. de Valbec reprit son manteau dont il avait dû sentir vivement la privation, et vint offrir son bras à ma mère.
– Pourvu que je retrouve un cheval ou une voiture assez à temps pour ne permettre d’arriver à Avignon avant le départ du courrier, dit-il après avoir fait quelques pas, je garderai de cette nuit, où j’ai eu l’honneur de faire votre connaissance, Mesdames, un bien agréable souvenir malgré notre triste aventure.
– Êtes-vous si pressé que vous ne puissiez, comme nous, vous reposer à Orgon jusqu’à demain midi, heure du départ de la diligence ?
– Non, dit-il, il faut absolument que je parte, car je suis attendu à jour fixe pour une affaire importante.
– Je crois entendre rouler une voiture, lui dis-je, et vraiment je ne me trompe pas, cela se rencontre à merveille.
La voiture ne tarda pas à se montrer en effet, c’était un de ces coucous, comme on en voyait beaucoup à cette époque, partant lorsqu’ils étaient au complet et prenant encore des voyageurs sur la route. L’intérieur était rempli, mais il se trouvait sur le siège une place dont personne n’avait voulu à cause du froid. M. de Valbec se hâta de la prendre.
– Présentez mes respects à celle que vous allez revoir, nous dit-il avant de monter, dites-lui que ses conversations d’autrefois me sont bien souvent revenues à la mémoire, et que cette bonne semence n’a pas été tout à fait perdue ; dites-lui aussi de prier pour moi et pour ma jeune famille ; adieu, Mesdames, agréez mes respects très humbles.
– Bon voyage, lui criai-je affectueusement lorsque le coucou commençait à s’ébranler.
Il me répondit aussitôt, mais ses paroles, emportés par une violente rafale, ne parvinrent point jusqu’à nous.
Un instant après nous arrivâmes à l’hospice.
Le chirurgien averti attendait le malade dans une pièce bien chaude, et une autre chambre était disposée pour nous.
Pendant qu’on déposait M. Norbert sur la couche où l’on allait sans doute raccommoder son bras cassé, sœur Marthe nous fit entrer dans une petite chambre à deux lits, très simplement meublée, mais d’une propreté rare. Un feu de sarment pétillait dans l’âtre d’une cheminée de marbre noir, sans autre ornement qu’une blanche statue de la sainte Vierge portant l’enfant Jésus dans ses bras.
– Voici votre appartement, dit la bonne sœur, il n’est pas élégant pour des personnes comme vous, mais vous ne trouveriez peut-être pas si bien dans les auberges de la ville.
Ma mère voulait refuser dans la crainte d’être indiscrète, mais la bonne sœur insista en disant que nous avions besoin d’un prompt repos. Elle nous offrit une infusion de fleurs de tilleul et d’oranger dans de petites tasses en terre de pipe, et elle se retira en nous souhaitant une bonne nuit.
Nous nous couchâmes bien vite, nous étions si fatiguées que le sommeil ne se fit pas attendre, et il était grand jour déjà lorsque nous nous réveillâmes le lendemain. Nous allâmes trouver les religieuses dans la chapelle, où nous rendîmes grâces à Dieu de nous avoir préservées du malheur qui avait atteint notre pauvre compagnon ; puis ma mère demanda de ses nouvelles. Une jeune novice lui répondit qu’il avait sans doute bien souffert, car il avait beaucoup crié pendant que le médecin lui remettait le bras, mais que sœur Marthe l’avait veillé le reste de la nuit et qu’elle avait bon espoir pour sa prompte guérison.
Bientôt la bonne sœur Marthe vint elle-même nous annoncer que nos caisses, abandonnées la veille dans la voiture brisée, venaient d’être rapportées à l’hospice ; puis elle nous offrit à déjeuner, et ma mère put s’acquitter alors de la commission du colonel.
– Oh ! dit la religieuse, en entendant nommer M. de Valbec, je ne m’étais donc pas trompée en croyant le reconnaître. Je suis heureuse de son souvenir, Madame, c’est un brave guerrier et un excellent homme.
Elle nous entretint encore quelques minutes avec une grâce charmante, elle nous fit visiter l’hôpital, et comme l’heure du départ était venue, elle prit congé de nous avec la plus douce cordialité, nous laissant pleines d’admiration et d’amour pour la religion divine qui peut seule inspirer de pareils dévouements.
Csse de LA ROCHÈRE.
Paru dans la Revue du Midi en 1888.