Le miroir épave

 

 

par

 

 

Anatole LE BRAZ

 

 

 

 

J’ai entendu raconter ceci à mon grand-père paternel qui était pilote à l’île, comme l’ont été successivement tous les Piton.

Un navire espagnol, ou brésilien – je ne sais plus au juste – avait sombré dans la chaussée de Sein, et, de tous ceux qui étaient à bord, hommes d’équipage ou passagers, pas un n’en réchappa, malgré les efforts qui furent faits pour leur porter secours. Pendant les jours qui suivirent, la mer fut couverte de cadavres et de débris. On enterra chrétiennement les premiers, on recueillit et l’on se partagea les seconds, qui ne furent jamais réclamés par personne. Mon grand-père eut, comme les autres, son lot d’épaves. Dans le nombre se trouvait un miroir au verre très épais, avec une belle bordure de chêne, toute sculptée. La glace en était un peu ternie par endroits, à cause du séjour qu’il avait fait dans l’eau, mais il n’était pas autrement avarié, et, quand mon grand-père l’eût un peu astiqué à neuf et suspendu dans la grand-chambre de sa maison, il fut admiré par toutes les personnes qui le virent, car, en ce temps-là, les miroirs étaient une rareté dans notre pays.

La grand-chambre où on l’avait accroché était elle-même une pièce de luxe, réservée aux hôtes du dehors, aux gens d’importance, mareyeurs ou marchands de homards, avec lesquels mon grand-père était en rapports et qui venaient lui rendre visite, une ou deux fois l’an.

En temps ordinaire, elle demeurait close. Nul n’y pénétrait, sauf ma grand-mère, pour épousseter les meubles ou faire la lessive du plancher, et, naturellement, la bonne vieille ne s’attardait pas à se mirer dans la belle glace, se contentant tout au plus de lui donner au passage un coup de torchon.

Or, quelque cinq ou six mois après le naufrage en question, une filleule à mon grand-père, qui habitait Audierne, annonça par lettre son intention de se rendre au pardon de saint Gwénolé qui est la fête de l’île. C’était une espèce de demoiselle, comme toutes les jeunes filles des villes, et il fut décidé qu’on la logerait dans la grand-chambre, pour lui faire honneur. Donc, le jour de son arrivée, ma grand-mère la conduisit à l’étage, dans la pièce qu’on lui avait destinée et ne manqua pas, vous pensez bien, de lui dire dès le seuil :

« Vous allez voir, Marie Dagorn, quel beau miroir nous avons ! »

Mais, tout aussi vite, elle s’écria, la voix changée :

« Tiens ! qu’est-ce qu’il a donc ? »

Le verre qu’elle avait si soigneusement nettoyé la veille était voilé comme d’une brume et des gouttes d’eau ruisselaient de haut en bas, pareilles à des larmes.

« Oh ! fit la jeune fille, un peu d’humidité, sans doute. Ça n’est rien. »

Ma grand-mère n’insista pas, mais elle était intérieurement troublée et, le soir, quand elle fut au lit, seule avec son homme, elle lui dit :

« Tu ne sais pas, Piton ? Le miroir a sûrement quelque chose qui n’est pas naturel. Nous l’avons trouvé qui pleurait. »

Le vieux se moqua d’elle.

« Allons donc !... Tu n’es pourtant pas arrivée à ton âge sans savoir que le verre sue quelquefois ?

– Suer !... Suer !... Pas en plein été, peut-être, et dans l’endroit le plus sec de la maison, encore !

– Ta, ta, ta !... Des bêtises !... Laisse-moi dormir. »

La nuit se passa. Quand ma grand-mère se leva le matin pour préparer le café, elle entendit au-dessus aller et venir la filleule que les cloches du pardon avaient probablement réveillée plut tôt que d’habitude et qui, déjà, devait s’attifer pour paraître à son avantage parmi les îliennes. Puis le bruit des pas cessa et, tout à coup, un grand cri retentit.

« Jésus-Dieu ! qu’est-ce qu’il y a ? » demanda ma grand-mère en se précipitant dans l’escalier.

Elle poussa la porte de la chambre : Marie Dagorn, à demi évanouie sur le parquet, lui désigna du doigt le miroir. Et ce fut au tour de la vieille de reculer d’épouvante, car un visage de femme apparaissait dans la glace, qui n’était ni le sien, ni celui de la jeune fille, ni celui d’aucune personne de sa connaissance. C’était, raconta-t-elle ensuite, une figure blême, avec des yeux blancs, des yeux sans pupilles, et de longs cheveux mouillés qui dégouttaient.

Ma grand-mère n’eut que la force de héler son mari. Il accourut, à moitié vêtu. Mais, dans l’intervalle, la vision s’était effacée.

« Je ne veux pas que ce miroir reste une minute de plus dans ma maison », déclara la vieille.

Et mon grand-père dut le rendre sur l’heure à la mer, qui l’avait apporté.

 

 

Anatole LE BRAZ, La légende de la mort en basse Bretagne,
1923. (Conté par le pilote Piton, île de Sein, 1894.)

Recueilli dans Légendes traditionnelles de la mer,
Éditions L’Ancre de Marine, Saint-Malo, 1998.

 

 

 

 

 

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