Taupin

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Georges LENÔTRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

 

QUI n’ignore pas le trouble que, de nos jours, apportent dans une bourgade les chicanes politiques et l’animosité des conflits locaux, il est facile d’imaginer ce qu’était Tréguier aux premiers temps de la Révolution.

Tassée autour de sa cathédrale et du vaste palais de ses évêques, la petite cité bretonne, ville de pèlerinages, de séminaires et de confréries, avait gardé depuis des siècles la quiétude d’un reliquaire. Le port que la rivière du Jaudy s’est creusé au bas de la colline n’a jamais été bien prospère ; mais les barques qu’on y voit somnoler sur l’eau livide, les voiles pendantes, apportent au pied de l’antique église quelque chose de la poésie de l’Océan. Pays de braves gens, tranquilles et sans ambition : ceux qui n’y vivaient pas de la mer vivaient de la cathédrale ; tous s’unissaient dans le culte de saint Yves, leur compatriote, et de saint Tugdual, leur premier apôtre. Ils dédaignaient l’argent, vénéraient leurs prêtres et, passionnément, aimaient leur pays, riche de vieux calvaires en pierre grise, d’ajoncs aux fleurs d’or et de ces mystérieuses tables de granit qui, çà et là, crèvent le sol et sur lesquelles, jadis, ont dansé les fées.

L’évêque de Tréguier était, en 1789, Mgr Augustin-René-Louis Le Mintier ; il avait soixante ans et occupait le siège depuis une dizaine d’années. Pieux, instruit, charitable, exact observateur de la résidence 1 et doué d’une singulière perspicacité, il prévit, bien avant les autres, à cette époque de tumultueuses illusions, les catastrophes prochaines. Son mandement du 14 septembre 1789 peint un prophétique et trop ressemblant tableau de la France telle qu’elle devait être, quatre ans plus tard, sous le despotisme de la Convention : – « Les princes du sang royal en fuite, le soldat énervé, le citoyen furieux ou inquiet..., le pouvoir égaré dans la multitude, la vengeance prête et appuyant déjà ses poignards sur la poitrine de ses victimes 2. »

Ces prédictions sinistres, encore que certains les déclarassent un peu trop déclamatoires, émurent le diocèse. Quelques gentilshommes batailleurs armaient déjà leurs paysans pour appuyer d’une démonstration populaire la protestation du prélat. C’est, peut-on dire, dans cet automne de 1789, à la suite de cette virulente lettre pastorale, que s’ébauchèrent, en Bretagne, les premiers essais d’insurrection contre la révolution grandissante.

Parmi sa bourgeoisie, Tréguier, comme presque toutes les villes de France, comptait quelques « esprits forts ». Fervents admirateurs du Vicaire savoyard, grands citateurs de Lalande et du baron d’Holbach, ces philosophes de bourgade, soucieux de causer librement, s’étaient, depuis plusieurs années, groupés en associations amicales qui prenaient le titre de Chambres littéraires. Une des énigmes de notre histoire est la formation, presque clandestine d’abord, de ces modestes cercles, correspondant de province à province, unis entre eux par un lien occulte, imitant en cela, – inconsciemment peut-être, – les sectes d’illuminés allemands. Tous recevaient, sinon le mot d’ordre, du moins l’inspiration des sociétés similaires, plus actives et moins tenues à la réserve, siégeant dans les grandes villes et recevant elles-mêmes la direction d’une sorte d’agence centrale. La Révolution, préparant ainsi son œuvre et éduquant son personnel, tendait ses fils dans le pays tout entier. On ne put douter, ni de l’élaboration, ni du résultat quand, deux ans plus tard, on vit ces cercles locaux se transformer partout en clubs et s’affilier, sur un signe, à la Société mère des Jacobins de Paris 3.

De la Chambre littéraire de Tréguier, l’un des membres influents était Charles-Louis Le Roux-Cheffdubois, procureur fiscal de l’évêché pour les biens dépendant de la fabrique de l’église-cathédrale. Le Roux avait quarante-cinq ans 4 au début de la Révolution et habitait Tréguier depuis 1773. À la Roche-Derrien, bourg distant de deux lieues, où il était né, demeuraient son frère, Pierre-Marie et ses deux beaux-frères, Le Corre et Stéphan. Tous trois faisaient également partie de la Chambre littéraire de Tréguier : c’est dire qu’ils avaient accueilli, avec enthousiasme, les premières et hâtives réformes de l’Assemblée nationale. La suppression des dîmes et la confiscation prévue des biens du clergé menaçaient, il est vrai, la situation du procureur fiscal ; mais comme il se rangeait, chaleureusement, au parti des démolisseurs, on doit croire qu’il n’était pas inquiet du lendemain et tablait sur quelque lucrative compensation. Toute la famille, d’ailleurs, se poussait : Stéphan, dès juillet 1789, avait été nommé colonel de la milice nationale, puis président de l’assemblée électorale de la Roche-Derrien, et enfin maire de cette commune. Pierre-Marie en devint le procureur, et Le Corre y tint séance au Conseil général 5.

L’acerbe mandement de Mgr Le Mintier, frappant d’anathème les idées nouvelles, exaspéra Le Roux-Cheffdubois et ses amis. Ils ne se privèrent pas d’appliquer au ci-devant comte-évêque l’appellation, toute nouvelle alors et déjà en faveur, de calotin. À leur avis, conforme à celui de Mirabeau, « les prêtres ne devaient être que mendiants ou salariés », et c’était précisément cette alternative qui révoltait la fierté du prélat. N’avait-il pas osé écrire que la suppression de l’ancien patrimoine de l’Église et son remplacement par un traitement « aviliraient les fonctions sacerdotales et anéantiraient la majesté du culte » ? D’ailleurs il traitait l’égalité de chimère et, en fait de fraternité, ne se déclarait partisan que de l’évangélique. Il fallait châtier l’insolence de ce prêtre aristocrate, docilement approuvé, il faut le dire, par l’immense majorité de la population. Les quelques esprits forts qui représentaient à Tréguier le parti révolutionnaire, ne se sentant pas de taille à lutter contre l’opinion, presque unanime, de leurs concitoyens, appelèrent à la rescousse leurs frères de Pontrieux, de La Roche-Derrien, de Guingamp, de Morlaix : ce convent décida que l’évêque s’était rendu coupable du crime de lèse-nation et que le mandement, – la pièce incendiaire, serait déféré à l’Assemblée nationale, par la voie du garde des sceaux. La dénonciation portait une trentaine de signatures, au nombre desquelles figurait, parmi les premières, celle de Le Roux-Cheffdubois. Et ceci ressemblait à un parjure, car tous les habitants de la ville se souvenaient des mines dévotes et de la déférence pieuse qu’affectait jadis M. le procureur fiscal assistant aux offices célébrés par son évêque, au temps où l’autorité de celui-ci était encore intacte et sa protection toute-puissante. Peut-être à cette sorte d’apostasie revient une part du mauvais renom qui pèse encore aujourd’hui sur la mémoire du personnage : les Bretons, plus que tous autres, méprisent les renégats. À l’époque même, du reste, Tréguier jugeait sévèrement les dénonciateurs de l’évêque, et la municipalité ne craignait pas de protester officiellement contre les calomnies dont certains hommes poursuivaient, depuis longtemps, un prélat « exemple de son diocèse et père de ses peuples ».

Mgr Le Mintier, appelé néanmoins à Paris et décrété d’accusation, dut comparaître devant les juges du Châtelet qui, le 14 septembre 1790, le déclarèrent non coupable 6. Sa rentrée à Tréguier fut triomphale ; depuis un an, la Révolution avait fait son œuvre et les moins clairvoyants convenaient que la prédiction de leur pasteur se réalisait de point en point : les nobles émigraient, les braves gens avaient peur, l’armée s’énervait ; l’heure annoncée des vengeances individuelles n’avait pas encore sonné, il est vrai ; mais elle ne tarderait guère, assurément, et les rivalités, déjà, se faisaient haineuses. Au surplus, Tréguier était ruiné : les nouvelles lois le privaient de son évêché ; la ville perdait ses tribunaux, son chapitre, son séminaire ; le collège fermait ses portes ; telle était la déchéance subite de cette quasi-capitale que le nouveau régime ne daignait même pas faire d’elle un chef-lieu de district. Lannion, naguère simple juridiction seigneuriale, héritait de ce titre envié.

Mgr Le Mintier tenta une résistance vite reconnue illusoire. Isolé, molesté, calomnié, déféré de nouveau à l’Assemblée nationale, injurié dans sa cathédrale, au grand scandale des fidèles indignés, il dut se résigner à céder. L’un des derniers actes officiels de son épiscopat fut une lettre pastorale 7 exhortant à la fidélité les curés de son ci-devant diocèse et leur commandant de ne jamais abandonner leurs paroisses aux intrus. Quand il eut ainsi assuré le service des âmes, il pria une dernière fois, le 13 février 1791, dans sa cathédrale, haute et sombre forêt de pierre, dotée par lui d’une flèche fameuse dans toute la région ; le soir venu, par le bosquet faisant suite à son jardin, il gagnait le confluent des deux rivières où l’attendait une barque de pêcheur. Mais des espions, qui l’avaient suivi, l’arrêtèrent et le ramenèrent à son palais. La nuit suivante, déjouant les surveillances, il s’évada, sortit « par la petite porte au bas du bois » et atteignit sans malencontre « le passage de Saint-François ». Il alla jusqu’au château de Boisriou, situé à deux lieues de Tréguier, sur la côte de Trélevern, et il s’embarqua là pour l’île de Jersey 8. Il emmenait avec lui un seul serviteur 9, son maître d’hôtel 10, Pierre Taupin, homme robuste 11, courageux et dévoué. Ce Taupin, âgé, à cette époque, de trente-six ans, était de bonne taille, avec le visage rond, le nez fort, les yeux bleus, les cheveux et les sourcils châtains 12 ; Normand d’origine, il avait quitté, pour entrer au service de l’évêque, la maison du prince de Condé 13.

 

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Taupin laissait à Tréguier sa femme et cinq enfants. Mme Taupin, née Marie-Ursule-Catherine Thierrier, était de Montfort-l’Amaury, près Versailles 14. Le ménage s’était fixé à Tréguier vers le temps où Mgr Le Mintier y prenait possession de son siège 15. D’abord employée comme femme de charge au palais épiscopal 16, Mme Taupin, plus tard absorbée par l’éducation de ses trois filles et de ses deux garçons 17, avait pris à loyer, tout près de l’évêché, pour neuf ans, à dater du 29 mai 1789, une portion de maison appartenant au sieur Pierre-Marie-Grégoire Germarquer 18 et touchant l’immeuble de la veuve Le Guillarme 19. Comme son mari était, une partie du jour, retenu au palais épiscopal, Mme Taupin établit chez elle un commerce de confiserie et de liqueurs et tenait également « un billard », seul établissement de ce genre, assurément, qui fût à Tréguier 20. Elle était estimée de toute la ville, active, ordonnée, intelligente, belle aussi, d’une beauté saine et plantureuse ; ses yeux grands et sombres, aux regards francs, animaient singulièrement son visage calme et régulier 21.

On peut assurer que les clients ne manquaient pas au billard de Mme Taupin : on savait, d’ailleurs, le ménage protégé par l’évêque ; même, en octobre 1790, la direction du bureau de poste étant vacante, Taupin obtint la place et entra en fonctions. Grand émoi des patriotes de la Chambre littéraire et du corps municipal : confier la correspondance des citoyens à un étranger au pays, au valet d’un prêtre connu par ses sentiments antirévolutionnaires, quel danger pour la chose publique ! L’administration des postes, intimidée, révoqua Taupin et rendit l’emploi à son prédécesseur, favori des avancés, mais suspect à la garde nationale.

Avant de suivre son maître en émigration, Taupin connaissait-il Le Roux Cheffdubois ? Oui, très certainement. L’un et l’autre habitaient, depuis plus de douze ans, cette petite ville où tout nouveau visage fait évènement. L’un et l’autre s’y trouvaient en évidence : le premier, par ses fonctions auprès de Mgr Le Mintier, le second par sa charge de procureur fiscal qui, du reste, le mettait en rapports constants avec l’évêché. Quelles relations existaient entre ces deux hommes ? Il est certain que, dans les derniers temps, du moins, ils ne s’aimaient guère : Taupin n’était pas de caractère à pardonner au procureur sa défection, et Le Roux, de son côté, considérait en ennemi ce fidèle serviteur du prélat qu’il voulait abattre. Quelque autre motif, plus intime, aviva-t-il entre eux l’hostilité ? On l’a dit, on l’assure encore ; ce sont là des points que les documents n’élucident pas et qui, pour cette raison, échappent à l’histoire. On ne trouvera donc, dans le récit qu’on va lire, que de passagères allusions auxquelles obligent l’unanime tradition conservée par les descendants actuels de Mme Taupin et recueillie par tous ceux aussi qui, naguère, ont pu interroger les contemporains de ce drame sanglant. Peut-être le simple exposé des faits donnera-t-il à penser que, dès avant la Terreur, Le Roux Cheffdubois haïssait les Taupin : il était resté célibataire ; certains scrupules, on le verra, ne l’arrêtaient pas ; Mme Taupin était belle et vertueuse... Il ne faut pas s’étonner si la croyance populaire, insoucieuse des textes et friande des raisons secrètes, a conclu de là que Le Roux était, depuis longtemps, jaloux et envieux du bonheur de Pierre Taupin et que, quand il tint sous sa griffe la femme désirée, il essaya de mettre la loi au service de ses convoitises dépitées.

 

 

 

II

 

 

La Chambre littéraire de Tréguier s’était appelée Bureau de correspondance ; puis, jetant le masque, elle s’affiliait, le 7 mars 1791, au club des Jacobins 22 et prenait, comme lui, le titre de Société des amis de la Constitution.

À l’automne de 1793, elle règne sur la cité déchue. Un curé constitutionnel succède à l’évêque expulsé : au lieu des solennités religieuses, des grands pardons, qui, naguère, remplissaient la ville d’une cohue de paysans en gilets de velours et de villageoises coiffées d’ailes de dentelle blanche, on a célébré, cette année-là, au jour anniversaire du 10 août, la fête de la Fraternité nationale et l’intrus a chanté sa messe, en présence de quelques incroyants, sur le puits du Martrait 23.

Le Roux Cheffdubois a grandi : déjà membre du Conseil général, il a été nommé juge au tribunal du district ; bientôt un arrêté du Directoire des Côtes-du-Nord l’appelle à Saint-Brieuc en qualité de juge au tribunal criminel dont, six mois plus tard, il est élu le président 24. Il ne s’est pas appauvri et il poursuit avec ténacité la liquidation de son office de procureur fiscal.

Mme Taupin n’est pas de ceux que la Révolution enrichit. L’émigration de son mari, maintenant fixé à Jersey avec Mgr Le Mintier, l’a laissée sans ressources ; son énergie, née d’aristocratique insolence, ses regrets exaltés du passé, l’ont désignée aux patriotes : on l’a tracassée, harcelée de cent façons 25 ; nulle pitié pour elle ; il semble qu’une haineuse rancune la poursuit ; cette mère, chargée de cinq enfants, dont le plus jeune n’a pas quatre ans, est implacablement dépouillée de ses meubles vendus comme biens d’émigré 26. Elle ne parvient plus à payer son loyer 27 ; elle vit misérable, dans sa maison vide, en haut du Martrait, au pied de la cathédrale dévastée.

La majestueuse église, jadis orgueil de Tréguier, est en ruines, 825 hommes du bataillon d’Étampes, appelés pour « combattre l’anarchie », occupent le palais épiscopal mis par eux au pillage. Ayant mission d’élever « l’esprit public à la hauteur de la Révolution 28 », les soldats mutilent les statues alignées au portail de la cathédrale, saccagent les stalles, les tableaux, les autels. Par les rues de la ville, les militaires, revêtus des ornements sacerdotaux, promènent une mascarade sacrilège ; les cloches, les cloches célèbres qui, comme des vivantes, ont reçu le baptême et dont les voix grêles ou les graves bourdons taisaient jadis entendre leur appel par delà les landes et les grèves, sont descendues, martelées, fondues. La noble basilique, profanée et muette, n’est plus même en état d’abriter le trépied de la déesse Raison qui doit y remplacer le saint tabernacle.

Ainsi, d’heure en heure, tragiquement, se réalisent les calamités prédites par l’évêque proscrit. Qui, désormais, peut douter encore de l’accomplissement de sa prophétie ? Fervents observateurs de sa suprême instruction, les prêtres fidèles, cachés dans la région, trouvent partout de dévoués complices ; ils usent de tous les stratagèmes pour exercer leur ministère, en dépit des menaces et des espions. L’un d’eux, à Loudéac, vêtu comme un charbonnier, simulant l’ivresse, rudoie la sentinelle de la prison et se fait incarcérer pour soutenir un détenu à l’agonie ; puis, quelques heures plus tard, il sort, dégrisé, s’excusant, et paie à boire aux soldats de garde. Un autre, costumé en matelot, traverse les villes, tenant deux femmes aux bras et franchit joyeusement les portes les mieux défendues afin de porter des consolations à quelque malheureux condamné 29.

Dans le pays de Lannion même, l’abbé Lajeat, ancien desservant de Coatreven, sort de la cachette où il vit depuis près d’un an, pour courir les campagnes sous un costume de rochois, – c’est ainsi qu’on désignait les marchands d’étoupe de la Roche-Derrien, – prétextant le commerce des vieilles marmites, des ferrailles, de la graine de lin. Certain jour, il pénètre dans une ferme et demande s’il n’y a pas « de la graine à vendre ». C’est le temps des récoltes et de nombreux moissonneurs sont attablés. Le métayer, prévenu de la visite, invite le rochois à monter au grenier, appelle l’un de ses ouvriers et la servante pour brasser le grain et, tandis qu’on discute le marché, l’abbé prend la main de la fille, la place dans celle du gars, son fiancé, reçoit leur serment et les unit pieusement. Quand on redescend à la salle, aucun de ceux qui boivent là ne se doutent qu’un mariage vient d’être célébré et le rochois s’éloigne satisfait de l’affaire qu’il a conclue 30.

À Tréguier, assure-t-on, beaucoup de prêtres trouvaient asile. Le département ordonna secrètement la mise en état de siège de cette ville rebelle ; une nuit, les rues furent occupées par la troupe, les habitants consignés, lus maisons fouillées des caves aux combles ; mais la perquisition demeura sans résultat. Pourtant l’autorité ne doutait pas que les insermentés n’abondassent dans l’ancien diocèse de Mgr Le Mintier : les offices se célébraient dans les granges, au fond des bois, au milieu des landes, en pleine nuit, devant une assistance furtivement rassemblée ; les réfractaires baptisaient, mariaient, assistaient les mourants et disparaissaient grâce à la complicité quasi unanime de la population, jalouse de ses traditions religieuses, au point que l’agent national obligea la municipalité à réprimer ce fanatisme en arrêtant comme suspect tout individu qui travaillerait les jours de décade et « serait trouvé désœuvré les ci-devant fêtes et dimanches 31 ».

 

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Le 18 février 1794, à la maison commune de Brélevenez, qui est un faubourg de Lannion, une fille du village, Adeline Le Dahmany, épousait, devant l’officier de l’état civil, un cultivateur nommé Jean Salaün : la bénédiction nuptiale leur fut nationalement donnée, le jour même, à onze heures du matin, par le curé constitutionnel de Brélevenez 32. L’un des témoins du marié était son frère, Guillaume Salaün, exerçant la profession de garde de bois. Ce Guillaume, patriote inflexible et têtu, avait trente-quatre ans ; c’était un de ces hommes durs et d’esprit étroit qui prennent leur propre opiniâtreté pour du caractère.

À quelque temps de là, curieux de savoir si les nouveaux époux s’étaient contentés de la bénédiction de l’intrus, Guillaume fit causer son frère et celui-ci, en toute confiance, ne cacha point que sa femme et lui avaient été secrètement unis par un bon prêtre. Adroitement interrogé, il ne fit mystère d’aucune circonstance : cet ecclésiastique réfractaire aux lois de la République était l’abbé Lajeat : il vivait caché dans une maison de Tréguier avec un autre prêtre également proscrit et tous deux recevaient, dans la retraite où ils demeuraient, les fidèles qui, au moyen d’intermédiaires sûrs, réclamaient leur ministère. Jean indiqua même, approximativement, à son frère l’emplacement de cette maison où, sans nul doute, il avait pénétré.

Guillaume Salaün n’était pas assurément un de ces pédants dévoyés, si nombreux alors, qui se targuaient d’être nourris « des grands exemples de l’antiquité » ; mais il avait certainement fréquenté les clubs où les orateurs d’occasion ne cessaient d’évoquer les rigides anciens. Brutus était, à cette époque, extrêmement populaire et cité comme modèle à tous les patriotes. En Breton buté, le garde forestier de Brélevenez se crut obligé d’imiter ce Romain fameux et, à l’adresse de l’agent national de Lannion, il rédigea ce court billet :

 

DÉNONCIATION CIVIQUE

 

Je soussigne Guillaume Salaun vrai sans culaute de la commune de Brelevenez ayant juré de maintenir les lois de la Republique et en bon Republiquain de dennonser les abus. Je denonse an citoyen agent national du district de Lannion qne contre les sages décrets de lassemblée nationale il y a des expretres déportés dans une maison en la ville de Tréguier près celle de la Cmse veuve Le Guillarm dont Lajat fils, en est un. Lannion le dix floréal lan 2me de la république.

 

Guillaume SALAUN 33.

 

L’agent national du district de Lannion, Yves-Jean-Thomas Cadiou, disposait d’un homme habile et sûr : c’était le capitaine des canonniers, Joseph-Marie Cadillan, de sa profession expert-priseur et qu’on avait souvent employé à « perquérir dans les paroisses pour tâcher d’y découvrir les prêtres insermentés ». Muni de la dénonciation formulée par Salaün, Cadillan 34 part aussitôt pour Tréguier ; il se présente à la mairie, exhibe ses pouvoirs, expose sa mission, s’adjoint un officier municipal de bonne volonté, qui se trouve être l’épicier Allain Renan 35, réquisitionne vingt hommes du bataillon des volontaires d’Étampes casernés au ci-devant palais épiscopal et vient, à la tête de sa troupe, mettre le siège devant le logis qu’une étroite ruelle sépare de celui qu’occupe la veuve Le Guillaume, en haut du Martrait. C’est là qu’habite Mme Taupin.

Au nom de la loi, les portes sont ouvertes ; les soldats, suivant Cadillan, pénètrent dans la maison, visitent le rez-de-chaussée, montent aux étages, poussent jusqu’aux combles. Une porte est là, fermée à clef : ordre est donné de l’enfoncer 36. Dans la pièce où l’on entre sont, sur une table, trois bréviaires, quelques verres et quatre bouteilles de vin dont l’une à peu près vide. Un militaire, furetant dans le grenier voisin, découvre un fusil à deux coups, chargé. Mme Taupin qui, tranquillement, préside au repas de ses enfants 37, reconnaît cette arme appartenant, dit-elle, à son mari... Mais le tumulte de la perquisition redouble : on appelle, on crie, des fenêtres s’ouvrent : l’un des soldats vient d’apercevoir, blotti sur le toit, un homme vêtu d’une lévite brune ; on le somme de se rendre ; deux volontaires se hissent par la lucarne, se laissent glisser dans la gouttière, atteignent le fugitif, le saisissent ; il est pris... En voilà un autre, sur le pignon ; il cherche à s’échapper par le toit voisin ; plusieurs soldats se hasardent sur la pente périlleuse : il les gagne de vitesse et, tout à coup, disparaît. Il s’est jeté dans la ruelle qui est là, étroit boyau entre deux murs ; il se sauve... Non. Les hommes postés font bonne garde, ils l’empoignent, l’amènent à leur chef 38...

Déjà Cadillan, le traqueur de prêtres, triomphant, torture de questions Mme Taupin. « Connaît-elle ces individus trouvés chez elle ? Qui sont-ils ? » Fièrement, avec une sorte d’exaltation qu’attestent les termes du procès-verbal, elle répond : « Certes, elle les connaît ! Ce sont d’honnêtes gens pour qui elle a beaucoup de considération... Depuis trois ans qu’elle est persécutée, elle est contente de mourir à l’instant polir son roi et pour sa religion, malgré qu’elle laisse cinq enfants qui seront martyrs. »

Mais elle ne consent pas à dire le nom des deux proscrits : prise au dépourvu, manifestement très émue, elle déclare que l’un s’appelle Thomas, l’autre Pipi... Elle n’en sait pas davantage ; elle ignore aussi depuis combien de temps ils sont là 39...

Ce que le procès-verbal ne rapporte point, c’est le grand désarroi de la maison envahie ; l’émotion de toute la ville à la nouvelle que deux prêtres sont pris chez Mme Taupin et qu’on l’arrête, elle aussi ; la bousculade, devant la porte, de ceux qui s’entassent pour voir ; et encore les cris des enfants étouffes de sanglots, la frénésie des derniers baisers, l’étreinte égarée des petits qui se tiennent aux jupes de leur mère, le ricanement contraint des soldats, l’importance paradante de Cadillan qui s’agite, ordonne, enquête, rédige, requiert l’apposition immédiate des scellés, commande des hommes de troupe pour encadrer ses prisonniers qu’il emmène victorieusement à la mairie où les officiers municipaux sont sur-le-champ convoqués. Presque tous s’abstiennent d’y paraître ; deux seulement, Le Pommelier et Allain Renan, ne répugnent pas à la besogne ; ils s’adjoignent le commandant des volontaires et le notable Riou qui, déjà, vient d’assister à la perquisition.

L’agent national Guillou et Cadillan président aux interrogatoires. Le premier des prévenus est vêtu d’une veste brune, d’un gilet blanc, d’une culotte de peau : il a les cheveux châtains, le nez relevé, le teint rouge. Il déclare se nommer André Le Gall ; il est prêtre, ancien vicaire à Cavan ; il a trente-cinq ans 40. Il erre depuis trois ans dans le pays, vivant du pain qu’il achète au hasard de ses courses. Il n’est, dit-il, à Tréguier que depuis la veille au soir et refuse d’indiquer le lieu de ses précédentes retraites.

L’autre proscrit comparaît : celui-ci porte une redingote de couleur foncée, un gilet gris, un pantalon bleu ; son haut front est dénudé, son nez retroussé, ses yeux sont roux ; c’est l’abbé Lajeat : il est âgé de trente et un ans ; ses parents habitent le hameau de Pont-Losquet, à mi-route de Lannion, et tiennent là une petite auberge 41. Il se refuse à révéler depuis combien de temps il est à Tréguier et le nom de la personne qui lui a offert un refuge. Il se cache depuis longtemps et ne subsiste que de la charité des fidèles ; maintenant qu’on l’a pris, il n’a pas autre chose à dire. Ni lui ni son confrère ne reconnaissent pour leur appartenir les bréviaires trouvés au grenier de Mme Taupin 42.

Celle-ci est amenée enfin. Aux premières questions, elle répond avec calme : ancienne femme de charge de l’évêque de Tréguier, elle n’est occupée, depuis la Révolution, que du soin de ses cinq enfants. Elle connaît les deux individus arrêtés dans sa maison ; mais, ignorant leurs aveux, elle persiste à ne point les nommer. Il y a un mois, confesse-t-elle, qu’elle leur donne asile « pour les obliger 43 » ; elle ne leur a demandé aucun papier et n’a pas, à la municipalité, déclaré leur séjour.

Un peu de compassion chez les commissaires et l’interrogatoire s’arrêtait là ; mais ils pressent la malheureuse femme, la harcèlent ; ils semblent résolus à se montrer impitoyables ; il faut qu’elle soit irrémédiablement compromise. Elle sent l’hostilité et tient tête, héroïquement. « Pourquoi ne s’est-elle pas soumise à cette déclaration ? – Parce que ses hôtes auraient été pris et perdus. – Elle les suppose donc coupables ? – Elle sait qu’ils sont prêtres insermentés et « n’est pas faite pour recevoir chez elle des ecclésiastiques qui auraient prêté le serment ». Une dernière question, décisive : N’a-t-elle point dit qu’elle est contente de mourir pour son roi et pour sa religion ? – Oui, réplique-t-elle, il y a trop longtemps que je souffre 44. »

On lui lut ses réponses, on les lui fit signer et les soldats la reconduisirent en prison. La perquisition, commencée vers une heure, la comparution des prévenus, leurs interrogatoires avaient occupé tout l’après-midi. Tandis que, dans le crépuscule d’avril, enveloppant la petite ville terrifiée, un groupe silencieux stationnait devant la fenêtre du corps de garde 45 où les trois prisonniers étaient enfermés, Cadillan, « au nom de l’humanité », requérait la municipalité de veiller aux soins des enfants de la citoyenne Taupin. Brutalement expulsés de la maison du Martrait où les scellés étaient apposés, ces innocents n’avaient pas même la consolation de pleurer ensemble leur maman ; la veuve Faudet prit chez elle l’aînée des fillettes ; le citoyen Lemoign se chargea de la seconde ; Marie-Pétronille alla chez un brave homme nommé Pierre Leveau ; Yyes-Louis, qui avait six ans, fut logé chez une dame Louise Gaubert et le citoyen Toussaint Cassel recueillit le plus jeune 46.

Que dut être pour la mère cette nuit de prison, quand, dans la solitude du cachot, l’exaltation de la lutte fut tombée ? L’information seulement de la dispersion de sa chère nichée ? Où étaient-ils, ses petits ? Qui prenait soin d’eux ? Quel déchirement au souvenir des couchers d’autrefois, dans les lits blancs, des réveils joyeux, de la prière dite en commun, des galopades dans la maison où jamais plus ils ne rentreraient. Certains professent que toute l’histoire est dans les documents d’archives et que nous en savons assez quand par eux nous sommes renseignés des faits et des dates. Au vrai ils ne nous montrent que le cadavre du passé ; si l’historien doit borner son effort à cette exhumation, il faut, pour rendre l’âme à ce corps inanimé, que le lecteur dégage de ces froides constatations, tout ce qu’elles évoquent de souffrances, de passions, de pensées et de vie. Cette mère les vécut, pourtant, les heures d’épouvante dont aucun procès-verbal n’a consigné la lenteur et l’angoisse. C’est là, seulement, qu’est le drame vrai ; les documents le taisent et l’esprit même en imagine confusément, et la cruauté, et ce qu’il fallut d’énergie surhumaine à ce cœur de femme pour sortir d’une semblable épreuve fortifié contre d’imminents et plus redoutables assauts.

Le lendemain, qui était le premier jour de mai, Cadillan, à la tête de vingt-cinq hommes de troupe, prit, au corps de garde, Mme Taupin et les deux prêtres pour les transférer à Lannion où siégeait momentanément le tribunal criminel que présidait Le Roux Cheffdubois.

 

 

 

III

 

 

La route de Tréguier à Lannion, longue de quatre lieues et demie, se courbe en longs vallonnements, parmi les landes et les champs cernés de talus hérissés d’ajoncs. Elle ne traverse aucun village. À plus d’une lieue de Tréguier, un peu avant de passer le Guindy, elle rencontre le lieu dit Pont-Losquet où, sur la droite du chemin, on montre encore, reconstruit en partie et modernisé, le cabaret qu’habitaient, en 1794, le père et la mère de l’abbé Lajeat. Les pauvres gens virent donc passer leur fils, les mains liées, entouré de soldats. Cadillan autorisa-t-il une halte ? Le prisonnier embrassa-t-il ses parents ? Aucun récit n’en a fait mention.

Au-delà du Guindy est le hameau de Locrist dont dépend Pont-Losquet. Il y a là une vieille chapelle, avec un petit clocher de pierre, vers lequel les trois captifs, en une muette prière, durent lever les yeux. Toujours des champs et toujours des landes : de temps à autre, au bord de la route, une de ces maisons bretonnes qui n’ont pas d’âge, bâties de granit, avec leurs portes cintrées, du seuil desquelles les gens apeurés ont regardé passer le cortège allant vers la ville : deux hommes, à tournure d’ecclésiastiques, une femme, des soldats en armes... La chose s’expliquait d’elle-même ; on n’avait pas besoin de se renseigner.

À Lannion, par la descente de la rue de Tréguier et la rue de Porsmeur, on gagne vite le centre de la ville. Là, entre deux rues parallèles 47, bordées d’anciennes maisons, dont plusieurs existent encore, surplombantes, enflées de tourelles, avec de hauts pignons et d’auvents d’ardoise, se trouvaient les halles couvertes qu’un étroit espace séparait de l’auditoire. La démolition de ces deux constructions a formé, il y a quelque cinquante ans, la place actuelle.

L’auditoire, où siégeait le tribunal, était un élégant bâtiment, comportant un rez-de-chaussée surélevé, surmonté d’un étage de combles. Faisant face aux halles, un escalier à double rampe en fer à cheval, donnait accès au perron : deux piliers supportaient un balcon, abritant l’entrée, de chaque côté de laquelle était une fenêtre. Le large pignon cintré qui, dissimulant la toiture, surmontait la façade, portait un lanterneau, garni d’une horloge. Au sous-sol, entre les deux rampes du perron, s’ouvrait une voûte basse qui, rampant sous toute la longueur du bâtiment, communiquait avec la prison 48. Dans ce couloir sombre, s’engouffrèrent les soldats escortant les trois prévenus : ceux-ci furent, sur-le-champ, remis au geôlier Durand, et Cadillan, dont la mission se terminait ainsi, s’en alla rendre compte à l’argent national qui lui paya 20 livres pour sa peine 49 et, conformément à la loi, remit l’affaire au citoyen Besné, l’accusateur public.

Besné 50 prit connaissance des interrogatoires et des procès-verbaux rédigés à Tréguier. Il s’avisa aussitôt que l’emprisonnement des prévenus était entaché d’illégalité, car la municipalité de Tréguier n’avait pas osé décerner contre eux un mandat d’arrêt, grave manquement à l’article 4 du décret relatif à la police de sûreté générale. Ils se trouvaient irrégulièrement détenus, mais la faute fut bientôt réparée et leur écrou consigné dans les formes, sur le registre de la prison, par l’huissier du tribunal 51.

L’accusateur public occupa la matinée du lendemain, 2 mai, à élaborer son réquisitoire, ou, comme on disait alors, sa plainte. Concernant les deux prêtres, la besogne était simple : le décret du 30 vendémiaire ordonnait la mise en jugement et l’exécution dans les vingt-quatre heures, de tous les ecclésiastiques insermentés qui se seraient soustraits à la déportation 52. Il suffisait donc de requérir contre les abbés Lajeat et Le Gall l’application de la loi. La situation de Mme Taupin était autre. Sans doute, le même décret ordonnait que « tout citoyen coupable d’avoir recélé un prêtre sujet à la déportation serait puni de la même peine » ; mais, outre qu’il n’était rien dit des citoyennes, le tribunal criminel des Côtes-du-Nord s’était jusqu’alors montré, en pareil cas, pitoyable : en février de cette année-là, il s’était refusé à frapper de mort la mère de l’abbé Avril, prêtre du diocèse de Saint-Brieuc, bien qu’elle eût donné asile à son fils 53. Un peu plus tard, semblable indulgence envers une pauvre filandière, Jeanne Richecœur, chez qui fut pris un prêtre de Morlaix 54. Même un menuisier de Pleumet ne fut condamné qu’à la déportation, encore qu’il eût facilité l’évasion d’un père capucin réfugié dans sa maison 55. Mme Taupin, de ce fait, allait échapper à la peine capitale, car il était bien improbable que le tribunal se révélât exceptionnellement inexorable à l’égard d’une mère de cinq enfants.

Besné, qui pourtant n’était pas un fanatique, s’acharna donc à l’inculper d’un autre crime : « Crime attentatoire aux lois de la république, écrit-il, crime de réflexion non seulement la femme Taupin a déclaré, lors de son interrogatoire, qu’elle serait contente de mourir pour son roi et sa religions mais encore elle a répété ce vœu insensé... Et c’est ainsi qu’oubliant ses devoirs de mère et se roidissant contre les lois de la République, cette femme a tenu des propos tendant au rétablissement de la royauté au mépris des décrets des 4 et 16 décembre 1792, style esclave 56. » Tel était le ton de l’éloquence judiciaire, en l’an II, et Fouquier-Tinville lui-même ne s’exprimait pas avec plus d’élégance.

Cette évolution du réquisitoire est très singulière : la Convention avait, en effet, décrété la mort contre « quiconque proposerait ou tenterait d’établir en France la royauté 57 », mais Mme Taupin était bien innocente d’un pareil attentat. Elle n’avait pas davantage « proposé ou tenté de rompre l’unité de la République ou d’en détacher des parties intégrantes pour les unir à un territoire étranger 58 ». C’est pourtant au moyen de ces deux textes qu’on la poussait à l’abîme, pour un cri de désespoir échappé dans l’épouvante de l’arrestation.

Cet aride exposé n’est pas ici sans importance : depuis plus d’un siècle, une imputation infamante pèse sur la mémoire de Le Roux Cheffdubois. Profitant des circonstances qui livraient à sa merci Mme Taupin, il aurait réduit lâchement cette femme, depuis longtemps désirée, à l’affreuse alternative de céder ou de mourir. Telle est la légende du pays de Lannion, légende que n’appuie, objectivement, aucun texte. Mais sont-ce là des faits que relatent les pièces officielles, et s’attendait-on à ce que Le Roux eût signé, de sa main, le procès-verbal de son odieux marché ? La tradition populaire doit être écartée, sans réserve, lorsqu’elle se trouve en contradiction avec les documents ; mais quand, d’accord avec eux, elle les explique et les éclaire, l’histoire n’est pas en droit de la récuser. Peut-être jugera-t-on qu’elle élucide ici certains points du drame qui, sans son aide, demeureraient obscurs.

L’accusateur public remit, le jour même, son réquisitoire à Le Roux Cheffdubois qui « décerna acte de la plainte et renvoya au lendemain l’audience de jugement, occupant son après-midi à entendre des témoins assignés pour une autre affaire et à interroger des prévenus 59. Laissait-il à l’accusée le temps de réfléchir et pensait-il que cette attente émousserait son énergie ?

Le 3 mai, les débats s’ouvrirent dans la grande salle occupant le rez-de-chaussée de l’auditoire. Le Roux Cheffdubois présidait ayant, comme assesseurs, les citoyens Jacques Le Bihan, Louis Garnier et Julien Le Forestier. Besné était au siège de l’accusation et le greffier Gourlay l’assistait.

L’abbé Le Gall fut interrogé le premier : quatre brèves questions en outre de celles destinées à établir son nom, ses prénoms et sa qualité de réfractaire. Il répondit laconiquement, s’appliquant à ne compromettre aucun de ceux qui l’avaient assisté au cours de sa vie errante. – « T’es-tu expatrié ? – Non, je me suis caché. – Dans quelle commune, et chez qui ? – Dans la commune de Tréguier ; je n’ai pas à répondre à l’autre partie de la demande. – As-tu connaissance de la loi du 30 vendémiaire ? – Je n’en ai aucune connaissance. – Qui pouvait te nourrir ? – J’avais de l’argent : un homme que j’avais obligé m’a rendu des services. J’ignore son nom. » Ce fut tout. Il signa son interrogatoire et l’abbé Lajeat se leva. De sa part, même discrétion : « Je me suis caché. – Où ? – Une chose cachée ne se dit pas. – Quand t’es-tu caché ? – Quand il a été temps. » Le président se tut et l’abbé Lajeat mit posément sa signature sur le feuillet présenté par le greffier.

La femme Taupin est appelée : suivant les prescriptions de la loi, elle est « libre et sans fers ». Le Roux Cheffdubois lui demande son nom : – « Je m’appelle Ursule Therrier, originaire de Montfort-l’Amaury ; mon père s’appelait Jean-Baptiste Therrier, ma mère Catherine Binet ; je suis âgée de trente-huit ans ; j’avais épousé Pierre Taupin. »

Ils sont là en présence l’un de l’autre, ils se reconnaissent : durant dix ans, habitant à Tréguier le même quartier 60, ils ont vécu, à la cour de l’évêque, dans cette familiarité provinciale résultant du voisinage et de la communauté d’habitudes. Il n’ignore rien de son passé, de ses malheurs, de son courage, de son attachement au devoir ; il a vu tout petits ses enfants jouant sous les vieilles halles de Martrait. Elle, de son côté, sait par quelle succession de palinodies et de reniements il est parvenu à l’éminent emploi qu’il occupe. Et l’on se représente ce qu’a de saisissant leur rencontre : elle, toujours belle et fière, le fixant de ses regards profonds : lui, le manteau noir à l’épaule, le chapeau empanaché en tête, le ruban tricolore au cou, portant la médaille, emblème de sa puissance : il est le maître de sa vie.

Le duel qui s’engage entre eux est tragique : duel si pressant, si serré, si manifestement abondant en attaques et en ripostes équivoques, que tous ceux qui ont étudié les pièces originales du procès ont acquis la même certitude : Le Roux Cheffdubois chercher à sauver Mme Taupin 61. Pourquoi ? Mais elle ne s’y prête point. Pourquoi encore ? Au contraire, elle le brave, repousse obstinément ses intentions d’indulgence, comme si elle savait bien à quoi elle s’engagerait en y consentant :

– Ton mari n’est-il pas émigré ?

– Oui, il est avec Monseigneur.

Le Roux fait mine d’ignorer que cette appellation dont l’accusée le soufflette désigne le prélat au service duquel il fut lui-même attaché.

– Quel est ce seigneur dont tu parles ?

– L’évêque de Tréguier.

Abordant les faits du procès, le président poursuit :

– N’as-tu pas recélé chez toi deux prêtres ?

– Oui, Monsieur.

– Depuis quand étaient-ils chez toi ?

– Je n’ai pas précisément remarqué l’époque. Il peut y avoir un mois.

– Les connaissais-tu auparavant et à quelle intention les recélais-tu ?

– Je n’avais pas l’honneur de les connaître et je les recélais pour le bien.

– Les connaissais-tu par leurs noms et prénoms ?

– Non, Monsieur.

Le crime est hautement avoué ; mais le tribunal des Côtes-du-Nord transigeant, on l’a vu, avec l’implacabilité de la loi, n’applique pas aux recéleurs de prêtres la peine de mort. C’est donc sur l’autre grief de la plainte que va se décider le sort de Mme Taupin.

– As-tu dit, depuis ton arrestation, que tu étais contente de mourir pour ton roi et ta religion ? Où as-tu tenu ces propos et devant qui ?

Si elle accepte l’accommodement sous-entendu, l’accusée va répondre qu’elle ne se souvient pas ou qu’on a mal interprété ses paroles ; elle se refuse à cette échappatoire :

– J’avoue avoir tenu ces propos, et je crois que ce fut à la municipalité, après mon arrestation.

Le Roux insiste : il s’efforce de lui faire dire que ce cri de désespoir lui a été arraché par la surprise de l’arrestation et le déchirement de la séparation d’avec ses enfants :

– Avait-elle tenu auparavant semblables propos ?

À quoi elle réplique simplement :

– Je n’en ai pas de connaissance.

Il faut qu’elle se rétracte : un mot de regret et l’interrogatoire, manifestement, sera clos.

– Persistes-tu dans les mêmes sentiments ?

Mais elle ne veut pas de sa pitié, qu’elle estime trop coûteuse, sans doute, et, résolument, elle répond :

–Toujours, Monsieur.

Alors, ulcéré de tant de dédain et d’obstination, il abandonne cette femme indomptable : par quatre questions, il la pousse sous le couteau ; par quatre réponses, elle s’y jette d’elle-même, héroïquement, et son renoncement demeurerait inexplicable si l’on ne sentait qu’elle se sait menacée par la vie d’une humiliation plus redoutée que la mort :

– Tu aimais donc bien ton roi ? Désirerais-tu en avoir un autre ? demande le président.

– Je l’aimais comme je devais le faire et je désire en avoir un autre.

– Tu abhorres donc le régime républicain ?

– Absolument.

Soit rage jalouse, soit rancune ancienne contre Taupin, Le Roux s’informe :

– Est-ce le désir de revoir ton mari qui te fait parler de la sorte ?

– Ma religion est la première et la seule cause de mon opinion.

– Tu rétablirais donc la royauté si tu pouvais le faire ?

– Je le ferais si j’en avais le pouvoir ; mais une femme n’est capable de rien !

Dans l’histoire révolutionnaire, a-t-on fort justement remarqué, la hâte de Mme Taupin vers l’échafaud n’a d’analogue que la cornélienne abnégation de Charlotte Corday. Encore celle-ci n’avait-elle pu s’illusionner un seul instant sur l’issue de son procès ; Mme Taupin, au contraire, « n’avait peut-être qu’un mot à prononcer pour sauver sa tête 62 ». Elle ne le dit pas, ce mot libérateur, c’est donc qu’elle appréhendait, plus que l’échafaud, l’indulgence de Le Roux Cheffdubois. Il faut le reconnaître : si les détours de l’interrogatoire qu’il fit subir à sa victime n’établissent pas absolument l’infamie du personnage, ils justifient, du moins, la tradition qui l’accable, et l’arrêt qu’il rendit renforce cette impression.

Sans qu’aucun témoin fût entendu, sans qu’aucun défenseur eût le loisir d’intervenir, Le Roux prononça la mort contre les trois accusés ; l’exécution des deux prêtres devait être immédiate. Afin que la femme souffrît plus longtemps, il ordonna que l’échafaud entreprendrait pour elle le voyage de Tréguier, qu’elle mourrait où étaient ses enfants, en face de la maison de ses années heureuses, et qu’elle accomplirait, pour atteindre le bout de son agonie, le plus effroyable et le plus terrassant des pèlerinages.

À la nouvelle de la triple condamnation, l’émotion, dans Lannion, fut grande : c’était la première fois qu’on allait voir deux ecclésiastiques expier leur rébellion aux lois de la République.

Le tribunal de Le Roux Cheffdubois, qui usait très rarement de la guillotine, emmenait avec lui, cependant, partout où il se transportait, l’instrument des supplices, comme un salutaire épouvantail, puisque, à peine le jugement rendu, les charpentes sinistres se dressèrent prestement, en haut de la ville, sur la place du March’allach. La foule se pressait là et aussi aux portes de l’auditoire, stupéfaite, silencieuse, presque recueillie : l’holocauste imprévu de deux prêtres consternait cette population si dévotement attachée à sa foi 63.

Comme trois heures venaient de sonner, s’ouvrirent les portes de la voûte basse pratiquée entre les deux rampes du palais : du fond de la galerie sombre, on entendait se rapprocher le chant du Veni Creator 64... Les deux prêtres sortaient de leur prison.

Ils parurent, entourés de soldats : ils marchaient côte à côte, de taille égale, toujours vêtus, l’un de sa veste brune et de son gilet blanc, l’autre de sa houppelande sombre. Leurs visages, à tous deux, étaient effrayants de pâleur, déjà marbrés d’une teinte cadavérique 65 : pour ces hommes, dont l’aîné n’avait pas trente-cinq ans, le sacrifice était rude. Ils avançaient pourtant.

Par la rue Souzaine et la petite place des Halles, ils parvinrent à la rue des Chapeliers qui monte vers le March’allach ; elle était alors bordée de maisons à étages surplombants, qui se touchaient presque à la hauteur des toits ; plusieurs de ces pittoresques immeubles ont survécu, et il y a là nombre de vieilles fenêtres à petits châssis par où, bien certainement, des gens ont regardé ces deux spectres livides qui chantaient.

La montée est dure ; à mi-côte, elle oblique à droite, puis à gauche : de cet endroit, où s’embranche la venelle Gancel, on apercevait l’échafaud dressé dans l’axe de la rue, à l’extrémité sud du March’allach 66. Les condamnés, voyant le but, commencèrent à chanter le Miserere 67 : encore quelques pas, et ils atteignirent la guillotine : une charrette était rangée près d’elle ; le bourreau, avec ses aides, attendait ; c’était l’exécuteur de Saint-Brieuc, Lubin Lacaille 68. Il s’approcha de l’abbé Le Gall qui devait mourir le premier. Les deux prêtres s’embrassèrent et se donnèrent l’un à l’autre une dernière absolution. L’abbé Lajeat, incessamment, priait, regardant son compagnon montant les degrés et, presque aussitôt, dépouillé de sa veste, bouclé à la planche, basculé...

La place, sauf aux alentours de l’échafaud, qu’une sorte de foule entourait, s’étendait vaste et déserte. Entre les maisons, de l’autre côté du ravin, se dressait vers le ciel le fin clocher de Brélevenez dominant les toits montants du village. – De là-bas, Salaün, le dénonciateur, devait bien voir...

Quand les bourreaux eurent relevé le couperet et jeté dans le chariot la tête coupée et le corps saignant, l’abbé Lajeat monta les marches et parut sur la plate-forme : on dit qu’il leva la main pour bénir les assistants, les exhortant à prier pour lui ; mais, sur un ordre, des tambours roulèrent, on n’entendit plus ses paroles ; il s’abandonna, fut, à l’instant, poussé, basculé ; le couteau tomba. Et tandis que l’exécuteur épongeait son instrument et s’empressait à le démonter, la charrette portait les deux cadavres vers le cimetière Saint-Nicolas. Une fillette de onze ans, Marie Giusti 69, qui avait assisté au supplice, suivit au champ des morts la dépouille des deux prêtres : elle se glissa furtivement jusqu’à la fosse ouverte où les aides de Lacaille avaient déposé les corps, unit pieusement les têtes aux troncs sanglants et fut seule à dire sur la tombe une prière.

À la mairie, l’officier de l’état civil dressait l’acte mortuaire 70 ; aucun nom de témoins n’y figure ; il est resté, ainsi incomplet, au registre ; nul, à Lannion, n’ayant consenti à s’associer, même pour cette banale formalité, à l’acte qui venait de s’accomplir.

Il pouvait être quatre heures quand les soldats, redescendant du March’allach, se présentèrent de nouveau à la prison pour y prendre Mme Taupin. Son tour était venu de mourir.

 

*

*    *

 

Alors commença pour elle l’effrayante et suprême épreuve due au caprice de Le Roux Cheffdubois. Quelle nécessité, en effet, de ce voluptuaire complément de supplice ? Deux seuls motifs le peuvent expliquer : la rage haineuse, non rassasiée, du président, ou l’espoir tenace que la condamnée faiblira. Et rien ne fut ménagé. Dès sa sortie de prison, liée de cordes, elle est attachée sur un cheval ; on la voit, entre les baïonnettes et les bicornes à houppe de crin, passant, dans la rue montante, le buste droit, sa coiffe blanche dominant l’escorte. Au March’allach, stationne la charrette attelée, revenue du cimetière, et sur laquelle les exécuteurs ont fini d’entasser les bois de justice. À l’arrière de cette charrette, est bouclée la longe du cheval qui porte Mme Taupin. Celle-ci, de la sorte, aura devant les yeux, tant que durera le trajet, les charpentes, encore suintantes, qui, demain, se dresseront pour elle 71. La hideuse troupe se met en chemin à travers la campagne, rutilante de la splendeur des bouquets d’or qu’étalaient, à perte de vue, les champs de genêts et les haies d’ajoncs.

Si, comme il est vraisemblable, le cortège quitta Lannion à quatre heures 72, c’est vers sept heures du soir qu’il atteignit, au Pont-Losquet, l’auberge tenue par les parents de l’abbé Lajeat. Les soldats jugèrent l’endroit favorable à une halte : des loustics, chantant le Ça ira, traînèrent le père Lajeat jusqu’à la charrette, afin de lui montrer comment était faite la guillotine qui venait de tuer son fils. Il dut, lui-même, verser à boire au bourreau 73 ; et ce fut d’une telle horreur que l’un des frères de l’abbé, habitant avec ses parents, devint, à l’instant, fou d’épouvante.

On ne soulagea point de ses liens Mme Taupin ; on la laissa sur son cheval. Elle assistait, sans rien perdre de sa fierté, aux péripéties de l’ignoble scène ; les buveurs l’invitèrent à crier : Vive la République ! Mais elle tint bon.

– Jamais ! dit-elle 74.

La bande, encadrant le funèbre haquet et la condamnée impassible, reprit sa route une heure de marche encore, une heure et demie, peut-être, et l’on arrivait aux premières maisons de Tréguier. Pour atteindre le centre de la ville, on doit suivre des rues tortueuses, au bout desquelles, à chaque détour, la cathédrale fait, dans le crépuscule, de merveilleuses apparitions. Mme Taupin fut conduite à l’ancien couvent des sœurs Paulines qui servait alors de prison et où de nouvelles tortures l’attendaient.

De ce qui se passa au cours de cette tragique nuit, on connaît bien peu de choses. Et, d’abord, Le Roux Cheffdubois avait-il accompagné la condamnée à Tréguier ? Rien ne l’indique. Pourtant, le jugement rendu par lui portait que l’exécution devait s’effectuer « à la diligence de l’accusateur public » ; or Besné, à qui cette besogne incombait, était resté à Lannion 75. Par qui donc était-il remplacé en cette exceptionnelle circonstance ?

On a dit, – et ces souvenirs se sont fidèlement transmis, depuis un siècle, dans la mémoire des Trécorrois, – que d’instantes objurgations furent adressées à Mme Taupin pour qu’elle consentît à se départir de son attitude et à composer avec ses persécuteurs. Mais qui encore assuma cette mission ? On ne le sait pas. Il est certain cependant que ceux-mêmes qui l’envoyaient à la mort éprouvaient de leur action une sorte de remords. L’accusateur public, resté à Lannion, et dont le réquisitoire avait été implacable, s’en prenait à la condamnée de l’affliction unanime provoquée par la nouvelle du verdict. – « Cette misérable a cinq enfants... une si méchante mère excite l’indignation publique 76. » Il est donc très vraisemblable qu’on essaya de fléchir la résolution de Mme Taupin 77. Dans le registre paroissial de Tréguier est consignée cette tentative : « On lui conseilla de désavouer sa conduite passée et de suivre à l’avenir une route différente, parce que, en effet, on avait honte de sacrifier ainsi une mère de famille. Mais elle s’y refusa, soutenant qu’elle n’avait fait qu’une action sainte et honorable. On lui demanda encore si elle n’avait pas horreur de laisser ainsi ses enfants dans l’abandon. – La Providence, dit-elle, en aura soin, et je ne trahirai jamais ma conscience. » Ces lignes, certainement, rapportent, en termes prudents et simples, l’émouvante vérité. Mais quelle épouvantable épreuve évoquent-elles ! Ainsi, le courage de la malheureuse dut subir ce cruel assaut à quelques heures de la mort, dont on l’obligeait, depuis tout un jour, à savourer l’étreinte imminente, il lui faut trouver la force de repousser la vie qu’un mot peut lui rendre ! On lui parle de ses enfants, qui sont là, tout près d’elle, dont on lui promet l’embrassement ; on lui dit leur désespoir, leur dispersion, l’abandon, l’atroce avenir qui les menace... et elle reste inflexible ! On n’exige d’elle ni un parjure, ni un reniement, mais un regret, seulement, une parole... Elle n’y consent pas !

Certes, la raison de ce sacrifice doit rester le secret de cette âme sublime ; mais, pour l’expliquer humainement, on est réduit à admettre qu’elle ne redoute rien tant que la clémence de ses bourreaux, derrière laquelle, toujours, elle entrevoit l’ignominie et le déshonneur.

De ceux qui l’imploraient pour elle-même, Mme Taupin ne réclama qu’une chose : des vêtements dont elle voulait se parer pour l’échafaud. Quand parut l’aube du lendemain, 4 mai, elle était prête.

C’était un dimanche ; jour de double deuil pour Tréguier : l’échafaud révolutionnaire s’y dressait pour la première fois et, afin que la leçon fût complète, l’autel de la déesse Raison devait être, en même temps, inauguré dans la cathédrale. La noble église où, si souvent, on avait vu prier, entourée de ses enfants, la femme qui allait mourir était, elle aussi, condamnée, et leur dernière heure, à toutes deux, coïncidait de façon saisissante 78. Cette foie, les temps étaient accomplis qu’avait prédits l’évêque, et, telles que son cœur de pasteur les prophétisait jadis, des catastrophes inouïes s’abattaient sur son troupeau.

La ville était dans la stupeur : les boutiques restaient fermées, les volets clos 79, comme si chacun eût craint que pénétrât dans sa maison un reflet de ce jour maudit. Sur le Martrait, la guillotine était dressée, à 20 toises de la maison Taupin 80, au bas des Halles ; c’était le seul endroit de la place qui fût « de niveau » et la machine y pouvait trouver son juste équilibre 81.

Depuis le matin, les patrouilles parcouraient les rues : un petit nombre de curieux entourait l’échafaud ; l’exécuteur Lacaille terminait ses préparatifs 82. Tout à coup, peu après neuf heures, on perçut, dominant le pas rythmé des soldats, une voix claire, une voix de femme qui chantait l’Ave maris stella 83. C’était la condamnée, sortie de sa prison, qu’on emmenait au supplice. Tous ceux qui, aux écoutes, l’entendirent du fond de leurs maisons, en étaient immobiles d’angoisse et, derrière ces persiennes fermées, ces façades mortes, il y avait, quelque part, des enfants, suffoquant de sanglots, qui reconnaissaient la voix de leur maman 84. Elle y pensait, elle le savait, elle chantait pourtant. Elle chanta jusqu’au pied de la guillotine, où l’exécuteur la saisit et la poussa vers les marches.

Alors les gens, soldats, fonctionnaires, curieux qui n’avaient pu résister à l’attirance de l’affreux spectacle, la virent paraître, entre les deux supports du menaçant triangle d’acier : elle était tout en blanc, comme on représente les épousées 85 ; à son corsage, elle avait placé cinq fleurs... cinq fleurs qui, pour elle, avaient nom Ursule, Claudine, Marie, Yves-Louis et Jean-Baptiste. Et, sous la fraîcheur de ce bouquet symbolique, son cœur battait ses dernières pulsations.

Tout autour d’elle lui était familier : voilà sa maison, la place allongée et déclive, l’énorme cathédrale délabrée et meurtrie. Pourtant sa suprême pensée ne fut point pour ces choses qui avaient été sa vie ; elle alla vers l’enfant d’une autre femme, vers le petit dauphin captif qui, là-bas, dans Paris bouillonnant, agonisait au fond d’un cachot. Elle cria : Vive le Roi 86 ! et, aussitôt, disparut, liée, bouclée, couchée, roulée sous le couteau, qui s’abattit dans un éclaboussement...

Au cimetière Saint-Fiacre fut porté le corps tronqué, plaqué de la robe blanche devenue rouge. On l’enfouit dans une fosse, vite comblée, de peur que l’endroit ne devint un lieu de pèlerinage 87. L’acte de décès fut, à dix heures du matin, inscrit sur le registre de la mairie ; moins scrupuleux que leurs collègues de Lannion, signèrent deux officiers municipaux, ceux, sans nul doute, qui, en cette qualité, avaient présidé à l’exécution : François Le Pommelier et Allain Renan 88.

Tant que dura la journée, les maisons de Tréguier restèrent closes et les cœurs en deuil 89.

 

 

 

IV

 

 

Trois jours plus tard, le district de Lannion déclarait les biens d’Ursule Thierrier, femme Taupin, confisqués et acquis à la République 90, qui recueillait là un piètre héritage, pareille saisie ayant déjà été opérée, deux ans auparavant, à l’émigration du mari. Néanmoins, le citoyen Lemerdy, désigné pour procéder à l’inventaire, découvrit dans la maison séquestrée plusieurs « effets et objets mobiliers enfouis et enterrés » qui furent vendus à l’encan 91.

Les enfants n’avaient droit à rien. Leur père, mort civilement, était à tout jamais banni ; leur mère avait subi la peine « due à ses crimes » ; eux étaient condamnés à la misère et la loi prévoyante fixait leur sort : elle leur accordait une place à l’hospice des enfants trouvés, à moins qu’ils ne fussent réclamés par des citoyens compatissants auxquels, s’ils n’étaient ni leurs parents ni leurs alliés, était, en ce cas, allouée une indemnité annuelle n’excédant pas quatre-vingts livres. Cette allocation diminuait d’un tiers par an, à dater du jour où l’enfant recueilli atteignait sa dixième année. Lorsqu’il avait treize ans, la République, qui l’avait fait orphelin, se désintéressait de lui 92.

Les personnes de Tréguier qui, le jour de l’arrestation, s’étaient partagé les enfants Taupin, se déclarèrent disposées à les garder 93 ; seule la veuve Faudet, donnant asile à l’aînée, Ursule, qui avait treize ans accomplis, apprenant que, vu l’âge de la fillette, cet acte charitable ne lui conférait aucun titre à l’indemnité, revint sur sa décision. L’enfant allait être jetée à la rue quand son parrain, Antoine André, qui habitait Rennes, consentit à se charger d’elle. Ursule lui fut expédiée 94.

Le Roux-Cheffdubois 95 avait d’autres préoccupations ; son nom lui venait d’une métairie qu’avaient achetée ses parents, le petit Chef-du-Bois, située en la commune de Pommerit-Jaudy et détachée, depuis 1667, de la grande terre de Chef-du-Bois, dont les du Breil étaient les seigneurs.

Guillaume-Bonaventure du Breil de Rays, qui la possédait à l’époque de la Révolution, ayant émigré avec sa femme, née Anne de Tinténiac, le manoir et la terre du grand Chef-du-Bois furent mis sous séquestre. Le Roux, quoique démocrate, rêvait d’acquérir ce domaine et, par un revirement profitable, de le réunir à la modeste métairie qu’il tenait de son père.

Le grand Chef-du-Bois consistait en terres, prés et forêts, s’étendant sur quatre paroisses ; divisé en trois lots, il fut mis en vente comme bien d’émigré, le 10 octobre 1794. Le Roux, après des enchères fort disputées, resta adjudicataire des trois lots, au prix de soixante-quatre mille livres en assignats qui, grâce à la dépréciation croissante du papier de la République, représentait à peine la modeste somme de trois mille livres en numéraire 96 !

L’opération était excellente, sinon parfaitement délicate et la réputation de Le Roux ne s’en avantagea point. Alléguant l’état de sa santé, « délabrée par les veilles et les longs et pénibles travaux » qu’exigeait la présidence du tribunal criminel, il demanda et obtint d’abandonner son emploi 97. En décembre 1794, sans souci de l’opinion, il s’installait dans son nouveau domaine.

Il ne reniait rien, d’ailleurs, de ses doctrines révolutionnaires : il écrivait, un an plus tard, qu’il poursuivait sa guerre éternelle contre « le fanatisme, le royalisme et l’anarchie, seuls maux qui désolent notre patrie 98 ». Mais c’était là serment de parade, car, à cette époque, il n’occupait que la situation, très modeste, de commissaire du gouvernement près l’administration cantonale de la Roche-Derrien ; il s’employait, en même temps, à expertiser lucrativement les biens d’émigrés. En outre, il s’arrondissait : le 26 octobre 1795, il joignait à sa terre de Chef-du-Bois celle de Rocumelen, également située sur le territoire de Pommerit-Jaudy. Le Roux comptait manifestement au nombre de ceux auxquels la Révolution avait grandement profité et qui, dans le désastre général, avaient su se tailler un opulent bien-être.

Par qui et à quelle date Pierre Taupin fut-il informé des catastrophes que nous avons contées ? Depuis 1791, il vivait à Jersey, fidèle à son évêque proscrit. Sans doute, dans les premiers temps, il avait trouvé le moyen de rester en correspondance avec sa femme ; mais, la Terreur venue, toutes relations s’étaient rompues entre la France et les îles anglaises, la loi punissant de mort le crime de communiquer avec les émigrés. Les Taupin, étrangers à la Bretagne, n’avaient à Tréguier aucun parent : personne, probablement, n’osa risquer l’échafaud pour annoncer au mari la mort de la femme. Les gazettes de Paris n’avaient point dû relater l’évènement ; tant d’autres, plus notoires, absorbaient l’attention que de longs mois s’écoulèrent avant qu’on sût à Jersey, autrement que par de suspects colporteurs de nouvelles, les faits survenus à Lannion et à Tréguier.

Ce qu’on voudrait connaître, ce qu’on peut seulement inférer des épisodes qui vont suivre, c’est le désespoir furieux du maître d’hôte de Mgr le Mintier en apprenant l’exécution de sa femme, la dispersion de ses enfants et la ruine de son foyer. Il se produisit certainement en lui une de ses révulsions violentes sous le coup desquelles s’écroule toute l’armature des sentiments acquis et des façonnements invétérés. On ne pourra différemment expliquer la transformation de cet homme que de calmes fonctions avaient lentement assoupli aux onctueux maintiens et à la bonhomie discrète ; un laïque ne sert pas, depuis dix ans, dans une maison épiscopale sans y prendre quelque peu l’allure benoîte et la modération obligée des bas officiers du clergé avec lesquels il est en fréquentation continuelle. On s’imaginerait aisément le maître d’hôtel de Mgr le Mintier pénétré de chagrin, mais résigné, et l’évêque, assurément, ne lui ménagea point ses pieuses consolations. Pourtant la douleur de Taupin s’envenimait : pendant longtemps, on doit le croire, il lutta contre les sentiments nouveaux dont il se sentait envahi ; ce n’est qu’à de longs intervalles, peut-être, qu’il fut peu à peu instruit de toutes les circonstances de son malheur et cette lente absorption tenait sa rage en haleine. Et puis, aux paroles de son maître, lui prêchant le pardon, ne pouvait-il pas opposer le prophétique mandement du prélat qui, cinq ans auparavant, avait prédit ces calamités ? N’avait-il pas souvenir que l’énumération singulièrement précise des catastrophes aujourd’hui révolues en annonçait une autre, non encore réalisée : la vengeance implacable des victimes ? Quand, dans le cœur ulcéré d’un homme dont tout le bonheur est à jamais détruit, germe une semblable pensée, elle s’y développe aussi désordonnément qu’une ronce sur des ruines et étouffe tout ce qui gêne son envahissante usurpation.

Un jour, au printemps de 1796, Pierre Taupin quitta Jersey et aborda secrètement sur la côte bretonne.

 

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Le manoir de Chef-du-Bois, qu’habitait l’ancien président du tribunal criminel, comportait un rez-de-chaussée surmonté d’un étage que coiffait un toit d’ardoise. La porte du logis, encadrée de verdure, s’ouvrait au milieu de la façade exposée au sud-ouest et donnait accès à une entrée où était l’escalier. À gauche de l’entrée se trouvaient la chambre à manger, puis la cuisine ; à droite, le salon, séparé par une porte à deux battants d’une autre pièce dite, dans les inventaires, la salle au bout levant, lambrissée de boiseries blanches. Ainsi que le rez-de-chaussée, le premier étage était régulièrement percé de quatre fenêtres. La chambre de Le Roux se trouvait là, au-dessus de la cuisine, à l’extrémité occidentale de la maison. Un bâtiment, terminé par un pavillon, prolongeait vers l’ouest la façade. Une cour s’étendait au-devant ; cour et maison étaient entourées d’un mur de pierre assez élevé, dans lequel était ménagée une étroite porte pleine et cintrée : c’était, de ce côté, la seule entrée de l’enclos 99. Des bâtiments de dépendance se trouvaient à peu de distance : la mellerie, l’étable aux vaches, le pigeonnier. Derrière le manoir s’étendait un bois de hêtres, traversé par une allée menant au quinquis, monticule couvert de verdure au sommet duquel se voyait alors une construction où, suivant la tradition du pays, était née la mère de saint Yves.

L’aspect de la propriété, très isolée, très fourrée, dominée de trois côtés par de hauts taillis, était singulièrement sévère, presque lugubre. Le Roux vivait là, seul avec une servante, Marguerite Le Chevanton, qui était âgée de trente-deux ans. Ses gardes logeaient dans l’un des bâtiments de service. Le pays, du reste, était tranquille et l’endroit passait pour sûr, car jamais un chouan n’avait été signalé dans toute l’étendue des districts de Lannion et de Pontrieux.

Le lundi 30 mai 1796, vers huit heures du soir, un passant rencontra, sur le chemin de Ploezal, trois étrangers au pays qui se dirigeaient vers Pommerit, village voisin du manoir de Chef-du-Bois. Ces trois hommes, vêtus de carmagnoles, avec des pantalons verts et des chapeaux hauts, étaient armés de fusils 100. Le lendemain matin, vers neuf heures 101, le citoyen Claude Guiomar, juge de paix à la Roche-Derrien, vit arriver chez lui Stéphan et Le Corre, les deux beaux-frères de Le Roux, accompagnés de sa servante, Marguerite Le Chevanton ; celle-ci était venue les aviser de la mort de son maître, assassiné pendant la nuit, alors qu’il dormait dans son lit.

Le juge de paix expédia un exprès à Tréguier, avec mission d’en ramener l’officier de santé Villeneuve dont l’assistance était indispensable ; puis il convoqua ses deux assesseurs, les citoyens Golbon et Trébéden, et, quand le médecin fut arrivé, ils se rendirent tous quatre à Chef-du-Bois, où ils parvinrent à dix heures du matin.

La servante les attend ; elle les conduit aussitôt à la chambre du premier étage 102. Sur le lit est étendu le cadavre de l’ancien président du tribunal criminel ; la face du mort est « noire comme de l’encre » ; la joue droite est percée d’une balle ; le projectile a brisé la mâchoire, traversé le palais et atteint les vertèbres du cou. Le médecin découvre le corps, l’examine : une double décharge a cassé le bras droit, les balles ont pénétré dans la poitrine. Le Roux a été fusillé à bout portant ; la mort a dû être foudroyante.

Cet examen terminé, Guiomar et ses assesseurs visitent la maison : la servante les dirige à travers les chambres basses ; l’un des abat-vent de la salle, située à l’extrémité orientale du manoir, a été arraché ; une vitre de la fenêtre est brisée : par cette fenêtre sont entrés les assassins. On retrouve, d’ailleurs, sur le plancher de la salle, la trace de leurs pas. Ils ont traversé le salon voisin dont la porte était fermée de deux verrous ; pourtant cette porte ne présente aucune trace de fracture et les deux verrous sont en place : c’est donc que les targettes ont été tirées de l’intérieur. À la porte de la chambre de Le Roux, autre constatation : le verrou a été enlevé sans aucun dommage pour la boiserie ; on le retrouve même posé à plat sur le plancher 103.

Les meurtriers inconnus avaient agi avec une méthode et une quiétude parfaites. Après avoir traversé le rez-de-chaussée dans toute sa longueur, parvenus à la cuisine, ils s’y étaient munis d’un tison, avaient allumé une chandelle et étaient montés au premier étage. Ils n’avaient commis ni vol, ni dégât, ce qui surprit grandement. Marguerite Le Chevanton racontait que, réveillée par les coups de feu, elle se jeta sur la porte de la cuisine, pour fuir ; l’ayant trouvée fermée, elle enjamba la fenêtre et se réfugia dans un bosquet très touffu. De là elle entendit l’un des hommes dire, en breton, à ses camarades « qu’il fallait se retirer promptement, de peur qu’elle ne donnât l’alerte » et que, tôt ou tard, on lui ferait son affaire 104. Ce témoignage, assez suspect, était, à la vérité, d’importance ; cependant le juge de paix négligea de le recueillir ; du reste, il n’en recueillit aucun et son enquête se borna aux constatations. D’où résulta que quelques-uns, connaissant le détail des verrous tirés, soupçonnèrent la servante d’avoir elle-même introduit les assassins.

On disait bien autre chose encore : d’abord, pour personne il n’y avait doute : le meurtrier était Pierre Taupin. Avec l’intention de venger la morte, il était revenu au pays de Tréguier, s’était enquis des habitudes de Le Roux, des dispositions de sa demeure, et dans la nuit, assisté de deux compagnons, pénétrant sans bruit jusqu’à la chambre de l’ancien président, l’avait réveillé, disant :

– Me reconnais-tu ?

Le Roux, terrifié, claquant des dents, demandait grâce, promettant de réparer, offrant sa fortune entière en échange de la vie. Mais Taupin restait implacable.

– Je ne veux pas, disait-il, des biens que tu as volés ; rends-moi ce que tu m’as pris, et tu es sauf...

– Ce que je t’ai pris ?... Quoi donc ?

– Ma femme.

Alors, Cheffdubois comprit qu’il fallait mourir 105.

On assurait aussi que les trois coups de feu, tirés à bout portant, ayant enflammé les couchages, le meurtrier éteignit l’incendie commençant, dans la crainte qu’on n’attribuât à quelque accident le décès de son ennemi 106. Puis, voulant signer sa vengeance, de son doigt trempé dans le sang du mort, il écrivit, en grandes lettres, son nom, TAUPIN, sur le plancher de la chambre 107.

Ce sont là, comme bien on pense, des circonstances non consignées au procès-verbal, étonnamment laconique. Il paraîtra invraisemblable que les magistrats ne poussèrent pas la curiosité au-delà de la constatation du décès. Comment ! Nulle enquête ? Aucune audition de témoins ? On ne cherche même pas à savoir si l’homme que la voix publique désigne unanimement comme étant le meurtrier se trouve bien réellement en France, s’il n’est pas caché dans la région ! Non, des assassins aussi bien que de Le Roux Cheffdubois, de ce personnage qui a occupé, depuis quatre ans, un éminent emploi, on se désintéresse : le juge délivre le permis d’inhumer et l’affaire est terminée dans les vingt-quatre heures !

C’est que la peur les tient à leur tour ceux qui, naguère, terrorisaient le pays : la tempête qu’ils ont déchaînée s’est retournée contre eux ; ils savent qu’est venue l’heure des revanches ; ils se sentent honnis, méprisés, flétris, maudits. Acquéreurs de biens nationaux, exploiteurs de guillotine, despotes d’un jour dont le règne éphémère n’engendra que des haines, tremblent des représailles menaçantes. Partout, en Bretagne, les opprimés de la veille s’érigent en justiciers : ils malmènent, ils pillent, ils rançonnent, ils tuent les enrichis du grand désastre. Tout ce qui était frein à la brutalité humaine est aboli : il n’y a plus de Dieu, il n’y a plus de morale, plus de résignation, plus de pitié. Et, de savoir lâché dans le pays, comme un fauve exaspéré, ce Taupin qu’enflamme une fureur vengeresse, s’avive l’épouvante au cœur de ceux qui, naguère, par haine, intérêt ou lâcheté, ont contribué à son infortune. Quand ils apprirent la mort de Cheffdubois, qui condamna Mme Taupin, imagine-t-on les transes de l’accusateur public qui demanda sa tête, des juges qui la lui donnèrent, du rabatteur Cadillan, de Salaün, le dénonciateur ?

Le nom de la victime sur laquelle ils se sont acharnés, alors qu’elle était sans défenseur, leur apparaît maintenant plus redoutable que les mots fulgurants tracés jadis par une main mystérieuse au mur de Balthazar.

Taupin sait la terreur qu’il inspire : il en use. Le 27 juillet 1796, moins de deux mois après le drame de Chef-du-bois, les gens de Tréguier aperçoivent un revenant farouche, traversant la ville. C’est Taupin. Il va chez le notaire, Me Laveant, et l’invite à rédiger un acte constatant officiellement que lui, Taupin, n’a jamais émigré. Personne, dans la région, n’ignore que, depuis cinq ans, il a disparu avec son évêque réfugié aux îles anglaises. N’importe, à l’appui de son audacieuse sommation, il produit les déclarations de treize négociants de Tréguier et de huit habitants du village de Madray, attestant qu’il n’a pas quitté le pays depuis le mois d’avril 1791 jusqu’au jour présent. Docilement, le notaire, assisté d’un de ses confrères, établit l’acte, et Taupin s’éloigne satisfait.

Le lendemain, il est à quinze lieues de là : il se présente au quartier général, à Saint-Brieuc, réclamant son droit à l’amnistie qu’a décrétée la Convention en clôturant sa législature et dont seuls les émigrés et les prêtres réfractaires sont exclus. En gage de sa soumission, Taupin fait remise de ses armes : un fusil à deux coups, une boîte à poudre et six balles de plomb. Au général Valleteaux, qui le reçoit, il exhibe l’acte notarié et, sur sa nouvelle affirmation qu’il n’a jamais émigré, on lui délivre un laissez-passer en bonne et due forme, défendant « à tout militaire de l’inquiéter » et le confiant « à la loyauté et à la générosité des bons républicains ».

Ainsi pourvu, il retourne à Tréguier. Que va-t-il faire ? Tentera-t-il de reconstituer son foyer détruit ? Se mettra-t-il à la recherche de ses enfants dont trois, au moins, ont quitté la ville 108 ? De quelles ressources vivra-t-il ? Il est sans domicile, sans argent, sans gagne-pain. Aura-t-il, à quarante-deux ans, l’énergie de recommencer sa vie, de chasser les fantômes qui l’obsèdent ? Ce devait être un poignant spectacle de voir cet homme aux pensées tragiques errer, indifférent en apparence, le long des hauts murs de la cathédrale délaissée et muette, ou arpenter ces pavés du Martrait qu’avait arrosés le sang de sa femme. Beaucoup le plaignaient, sans doute ; d’autres avaient peur et ne supportaient pas de voir traîner par les rues ce spectre pensif de leurs remords. Aussi, après un mois de séjour à Tréguier, le 21 août, Taupin fut-il arrêté sous la prévention d’émigration et conduit à Saint-Brieuc où on l’emprisonna 109. Qui donc l’avait signalé ? Quelqu’un, à coup sûr, dont il était redouté, car la chose fut faite prudemment et on ne possède pas le texte de la dénonciation qui, probablement, resta verbale. Taupin, de son cachot, protesta 110, soutenant qu’il n’était jamais sorti de France et que sa soumission était sincère ; mais, volontairement, on l’oublia en prison : le tribunal de Saint-Brieuc, en l’absence de toute pièce de procédure, se déclarait incompétent et s’en remit à la décision de l’administration centrale du département. L’affaire traîna en longueur ; pourquoi ? Il suffisait, pour la trancher, de consulter la liste des émigrés qui faisait loi en la matière, et sur laquelle, au su de tous, le nom de Pierre Taupin se trouvait inscrit. Cette simple vérification exigea dix-sept mois, durant lesquels le proscrit resta incarcéré : c’était ce qu’on avait souhaité. Car l’administration centrale, chargée de statuer sur son compte, acquit la certitude qu’il était le meurtrier de Cheffdubois ; mais de ceci on se refusait à parler, dans la crainte, peut-être, des débats publics ou de susciter d’autres vengeurs dont il avait, pensait-on, embrigadé toute une bande. Enfin, dans les derniers jours de l’année suivante, le 22 décembre 1797, Taupin fut condamné à la déportation. Toute cette procédure est trouble et son aboutissement arbitraire ; car, en dépit de la loi du 19 fructidor an V, l’administration fermait ordinairement les yeux sur les délits d’émigration. Il est manifeste qu’en expédiant Taupin à Cayenne on se débarrassait d’un personnage inquiétant et, à l’annonce de ce verdict libérateur, bien des gens respirèrent, que le cauchemar hantait d’un réveil semblable à celui de Le Roux-Cheffdubois.

Le condamné, remis au commandant de la gendarmerie, fut conduit de brigade en brigade jusqu’à Rennes où il devait attendre l’époque de l’embarquement. À Rennes, il partageait, en janvier 1798, le cachot d’un proscrit, J.-B. Fleury, de Mamers. Des dames de la ville, connaissant ses malheurs, – car déjà la dramatique histoire était la légende de toute la Bretagne, – s’ingénièrent à lui amener ses enfants pour un suprême adieu. Fleury fut témoin de cette déchirante entrevue : jamais il n’oublia le désespoir de ces innocents orphelins que tant de catastrophes accablaient ; pressés autour de leur père, ils s’attachaient à lui, serraient ses genoux, se roulaient par terre en poussant des cris lamentables, et Taupin, brisé, défaillant, pleurait à gros sanglots. Ce mari et ce père malheureux qui, par tant de liens, s’était efforcé d’enchaîner le bonheur, devait les voir se rompre l’un après l’autre, jusqu’au jour où son cœur, à jamais endurci se trouva cuirassé de ces callosités qui font les hommes impitoyables.

 

 

 

V

 

 

À Rochefort, sur la frégate la Charente, on embarque les condamnés. Dans l’entrepont bas, sans air, presque sans jour, deux étages de hamacs. Ils sont là, empilés, cent quatre-vingt-treize déportés dont trente-huit laïques seulement parmi lesquels deux députés au conseil des Cinq-Cents, Gilbert Desmolières et Aymé, de la Drôme, le journaliste Perlet et l’émigré Taupin 111. Les cent cinquante-cinq autres sont tous prêtres, amenés de diverses régions de la France.

De cet entassement s’exhale une fétidité pestilentielle et sortent des gémissements étouffés ; l’espace est si étroitement mesuré que les prisonniers, faute de place pour se mouvoir, ne peuvent ôter leurs vêtements. De ceux qui occupent les couchettes supérieures, la face frôle le plancher du pont ; les autres sont enfournés sous la voûte grouillante que forment les corps juxtaposés. À l’heure du repas, tout cela oscille, se coule, serpente, lutte vers le baquet où, dans l’eau tiède, flottent des baguettes de bois sur lesquelles sont enfilés des morceaux de viande qu’on se partage avidement 112.

Le départ, fixé d’abord au 12 mars 1798, a été retardé, car la croisière anglaise bloque la rade. Le 21, profitant d’un vent favorable, la Charente sort des passes de Rochefort. Le jour est sans malencontre ; vers le soir, la vigie du bord signale trois vaisseaux anglais qui manœuvrent pour barrer le passage. Il faut fuir. En faisant force de voiles le navire français pourra gagner l’estuaire de la Gironde et s’y réfugier ; mais il serre de si près le rivage qu’il talonne, s’échoue ; du choc toute la cargaison humaine est en désarroi : les déportés roulent, se heurtent, s’écrasent sous les hamacs dessanglés, parmi un effroyable culbutis de planches brisées, de caisses vides, de bréviaires, de souliers, de linge, de peignes, de bouteilles cassées 113.

Le canon tonne ; les vaisseaux anglais, embossés à une portée de pistolet, criblent de projectiles la Charente qui, à chaque coup, frémit de toute sa carcasse et fait eau. Tandis que, sous les écoutilles cadenassées, parmi les clameurs de désespoirs, les prêtres s’absolvent et s’exhortent à mourir, sur le pont, les marins, pour alléger le navire en perdition, jettent par-dessus bord les réserves d’eau, les tonnes de vin et d’eau-de-vie, les agrès, les bagages des déportés. La Charente est remise à flot ; démâtée, sans gouvernail, rasée comme un ponton, elle dérive sous la canonnade incessante jusqu’à la rade du Verdon où elle s’abrite. Pas un matelot, pas un condamné n’a été blessé ; mais le navire ne peut continuer sa route. Durant un mois il attend du secours ; les provisions sont perdues, l’équipage et les condamnés vivent comme des naufragés sur un radeau. Le 20 avril seulement, un vaisseau armé à Rochefort vient accoster l’épave : c’est la Décade, vieux bateau de commerce sur lequel on transborde les déportés et qui, le 27 114, gagne la haute mer 115.

La Décade erre, durant dix jours, dans le golfe de Gascogne. Le 9 mai seulement elle vogue en plein Océan. La chaleur est accablante : chaque matin, le capitaine Villeneau, commandant du bord, permet aux proscrits de respirer sur le pont, et le spectacle est lamentable : les corps sont trempés de sueur, les cheveux collés aux tempes, les visages en feu. Après une heure ou deux de repos, on réintègre les malheureux dans leur soupente infecte dont les panneaux sont verrouillés comme les portes d’une prison.

Après quarante-sept jours de cette agonie, la Décade jeta l’ancre dans la rade de Cayenne : deux goélettes, la Victoire et l’Aigle, débarquèrent les déportés : aucun d’eux n’avait succombé pendant la traversée, mais le climat de la colonie allait vite les décimer. En août on les dispersa : un grand nombre fut expédié à Sinnamari ; Taupin était de ceux-là. Il s’établit à Conanama : il se trouvait en société de trois prêtres : M. Parès, curé de Palairac, dans l’Aude, M. Begué, de Lombez, et M. Courtot, vicaire à Luisans, en Franche-Comté 116.

Au climat déprimant et fiévreux, au découragement, à la tristesse de vivre parmi les gardes-chiourmes et les nègres, Taupin résista. Peut-être ne perdait-il pas l’espoir ; peut-être l’obsession de la tâche qu’il avait laissée inachevée au pays de Tréguier, la volonté tenace de la poursuivre nourrissaient-elles son courage. Pendant l’automne arrivèrent à Conanama neuf nouveaux déportés. C’étaient des prêtres belges provenant d’un chargement de cent dix-neuf ecclésiastiques débarqués le 6 octobre de la Bayonnaise. Ils se lièrent bientôt avec leurs confrères français. Chez les cœurs droits, quelques semaines de misères communes engendrent la pleine confiance et les longues amitiés. Tous, – ils le prouvèrent – étaient énergiques et résolus ; mais on peut croire que Taupin, seul laïque parmi ces prêtres, n’était pas le moins entreprenant, que sa décision éperonnait la pieuse résignation de ses compagnons et attisa chez eux l’idée harcelante qui vient à tous les captifs... Fuir.

Était-ce réalisable ? Que risquait-on ? L’agent du directoire dans la colonie, Burnel 117, était une manière de despote, avide et intraitable ; mais le commandant de Sinnamari, Freytag, manifestait aux déportés quelque indulgence ; sans doute, en cas d’échec, ne se montrerait-il pas sans pitié. L’échec, d’ailleurs, était-il possible ? Les possessions hollandaises n’étaient pas éloignées : quarante-huit heures de traversée au plus, et l’on était libre : il suffisait d’un canot, d’un pécheur pour le diriger, de quelques provisions dont on s’assurerait discrètement... On décida de tenter l’aventure et l’on en hâta les préparatifs.

Le 11 mai 1799, les proscrits, quand la nuit vient, s’embarquent, munis de vivres pour trois jours, ils sont treize : les trois prêtres français, les neuf Belges et Taupin. Le surlendemain, ils prennent terre à Maroni, poste hollandais commandé par un officier liégeois qui festoie les fugitifs. Même accueil au fort Orange. Déjà, pleins de joie, ils sont en route pour Surinam où ils trouveront un moyen de regagner l’Europe, quand ils apprennent que, dans ce port, réside un consul général dont ils ont tout à craindre. Il faut donc reprendre la mer et atteindre la partie nord de la Guyane qu’occupe une garnison anglaise.

Ils sont sans pilote, sans boussole ; la tempête jette leur esquif en pleine mer ; durant deux jours et deux nuits, ils errent ainsi, naviguant au hasard, ne pratiquant d’autre manœuvre que d’écoper sans relâche l’eau dont le bateau s’emplit. À l’aube du troisième jour, ils aperçoivent un rivage désert vers lequel le flot pousse leur barque. Sans direction, elle se brise sur les récifs. Exténués, mourant de faim, les treize naufragés se jettent à la côte. Où sont-ils ? Une forêt qui semble impénétrable s’étend au tong de la grève, aussi loin que portent les regards : ils s’y glissent pourtant, s’y enlisent jusqu’aux genoux dans une boue collante ; les taillis sont touffus au point que, à trois pas de distance, on se perd de vue. L’un des Belges, M. Moons, s’égare : on le hèle, on le cherche sans succès. Deux autres, M. Kenkemans et M. de Noot, ont le même sort ; il faut se résoudre à abandonner ces malheureux, enfouis dans quelque fondrière, déchirés par les bêtes féroces, peut-être. Les survivants se traînent sous les branches ; pendant cinq jours, ils vont ainsi, sans eau, sans vivres, ne se nourrissant que de crabes happés dans la vase.

La rencontre d’une bande d’Indiens mit fin à leur supplice, et c’est sous la hutte des sauvages que ces Européens, depuis si longtemps persécutés par leurs compatriotes, trouvèrent réconfort et compassion. Le 6 juin, après vingt-cinq jours de misères et de harassantes pérégrinations, ils arrivaient enfin à Berbice, alors au pouvoir des Anglais. L’un des ecclésiastiques flamands, M. de Nève, mourut là de fatigue et d’épuisement ; les autres gagnèrent Demerari où le pasteur protestant les fournit de vêtements et remit à chacun d’eux vingt-cinq guinées 118. Embarqués le 1er juillet, ils eurent la douleur de perdre encore, au cours de la traversée, l’un de leurs compagnons, M. Cop, curé de Zwindrecht. Des treize amis, partis ensemble de Conanama, huit seulement arrivèrent à Liverpool ; le 9 septembre, ils étaient à Londres 119. Taupin n’y séjourna guère ; il s’embarqua pour Jersey où, avec Mgr Le Mintier, il avait longtemps vécu. Il y était connu, pouvait trouver là un emploi et la plus complète sécurité ; mais ce n’était pas pour vivre en paix qu’il venait de fuir témérairement les chiourmes de Cayenne et de traverser l’océan. Pendant l’automne, après quelques semaines d’étape dans l’île anglaise, il disparut.

 

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Au cours de la nuit du 26 au 27 octobre de cette année 1799, Saint-Brieuc fut surpris par les chouans. Ils pénétrèrent en masse jusqu’à la grande place en criant : Vive le roi ! occupèrent les corps de garde, bloquèrent la garnison dans les casernes, ouvrirent les prisons, d’où sortirent pêle-mêle : émigrés, détenus, malfaiteurs, prêtres réfractaires et condamnés, prirent une pièce de canon et se retirèrent à l’aube, laissant la ville en panique et les autorités stupéfaites. Parmi les promoteurs de cet extraordinaire coup de main étaient deux gentilshommes du pays, Lenepvou de Carfort et Legris-Duval. De ce jour-là, l’angoisse redoubla au cœur de tous ceux qui avaient donné des gages à la Révolution ou profité d’elle : ils relevaient donc la tête ces royalistes si longtemps piétinés ? Ils possédaient des chefs et des armes. Depuis bien des mois, il est vrai, leurs bandes insaisissables rôdaient dans la région ; mais, subitement, elles se multiplièrent : le district de Lannion qui, jusqu’alors, était resté à l’abri de leurs incursions, ne fut pas épargné. La nuit, sans qu’on sût d’où ils arrivaient, ils entouraient la maison d’un percepteur d’impôts ou d’un acquéreur de biens d’émigrés, frappaient à la porte, commandaient d’ouvrir, au nom du roi, entraient armés, masqués parfois, terribles, exigeaient l’argent, tuaient en cas de résistance et disparaissaient mystérieusement.

C’est ainsi que, dans les derniers jours d’octobre, une troupe de douze hommes avait enlevé le fermier de la métairie du Grenier, en Yffiniac ; puis, à deux heures du matin, s’était présentée chez le juge de paix de Plédran, gros bourg situé au sud de Saint-Brieuc. Ils le sortirent de son lit, l’entraînèrent, malgré les pleurs et les cris de ses enfants, et fusillèrent les deux prisonniers devant la porte du cimetière 120. Trois semaines plus tard, le 18 novembre, la bande de Carfort, l’un des vainqueurs de Saint-Brieuc, occupe le village de Coëtmieux ; deux chouans pénètrent chez l’agent municipal, Charles Rogon : c’est un ci-devant noble, passé à la Révolution et connu par son civisme. Il saisit un fusil, tue l’un des assaillants et enferme l’autre dans sa cave. Le 5 décembre, les chouans reviennent en nombre, enfoncent la porte de Rogon, se jettent sur lui, le forcent à livrer le rôle des contributions dont il est dépositaire, le lient de cordes et l’emportent. Ils le traînent dans un bois voisin, le laissent là jusqu’au jour ; alors seulement les cinq chefs qui commandent la bande s’érigent en juges, se partagent les rôles, condamnent leur captif à mort et, tandis que leurs hommes le pendent aux branches, ils rédigent la sentence et la signent 121. On la trouva le lendemain auprès du cadavre 122 : les noms qu’elle portait étaient bien connus parmi les plus redoutés : c’étaient Carfort, Legris-Duval, Goyon, ancien officier émigré ; Fortuné, sobriquet de guerre du vicomte de Villegouris, et Pierre Taupin...

Taupin en était ! Taupin revenu en Bretagne ! Cet homme-cauchemar qu’on se plaisait à oublier, qu’on croyait mort dans les marais de la Guyane, reparaissait plus formidable que naguère et signalait sa rentrée en scène par un épouvantable exploit. Était-ce bien lui ? Par quel prodige avait-il rompu son ban, passé les mers, et dans quelle effrayante intention revenait-il au point du monde où sa vie était le plus menacée, se signaler lui-même et crier : me voilà ! Il avait tué Le Roux-Cheffdubois ; les administrateurs départementaux, en dépit de tous les atermoiements, le savaient maintenant à n’en plus douter 123. Sur qui allait désormais tomber sa vengeance ?

Au hasard ! De concert avec Fortuné, Goyon et Carfort, il ravage le pays, sans crainte d’être reconnu, pousse ses dévastations jusqu’à Lamballe, s’éclipse quand on s’apprête à le prendre, se montre lorsqu’on le croit loin : en décembre, la maison du receveur d’Andel est pillée ; défense est faite, au nom du roi et sous peine de mort, de percevoir aucune contribution pour la soi-disant République. Taupin se charge de lever l’impôt au profit de S. M. Louis XVIII. À Plouguiel, près de Tréguier, il larde de coups de baïonnette Adam, commissaire du gouvernement et rafle la caisse ; il surgit chez Joseph Le Guillou, cultivateur à Langeat, exige, fusil au poing, que tout l’argent lui soit remis et s’en va, emportant deux mille quatre cents francs 124. Un cultivateur patriote de Penvenan est égorgé 125. C’est la bande à Taupin qui a fait le coup ! Chaque matin apporte la nouvelle d’un malheur et la peur grandit encore le fantasmagorique renom de cet homme que tout le pays connaît pour l’avoir vu, jadis, bénigne et tutélaire, suivant la robe violette de son évêque, parmi les voiles blancs des communiantes, sous les voûtes de la cathédrale. Aujourd’Hui, comme s’il entendait galoper derrière lui le spectre de la femme qu’un jour de mai, on supplicia, héroïque et fidèle, portant cinq fleurs à son corsage, il va, féroce, inflexible, propageant à son tour la terreur et la haine.

La Révolution, qui a opéré ces improbables métamorphoses, est impuissante à en réprimer les effets : elle finit misérablement dans un égoïsme anxieux fait de la détresse des uns, de l’âpreté des autres, de la peur de tous. On appréhende autant le secours des gendarmes que la visite des brigands : ceux-ci, pour vaguer en sécurité, se costument en soldats 126 ; les bleus se déguisent en chouans 127 et il ne reste aux paysans qu’à se barricader dans leurs maisons, sans espoir d’assistance ni de protection. Dans l’effroi qu’inspire la bande à Taupin, Lannion et Tréguier organisent une compagnie de canonniers ; les habitants de la Roche-Derrien s’efforcent d’entourer leur bourg d’une muraille ; à Guingamp même, on relève les anciennes fortifications 128. Mais Taupin ne craint pas les canons et les murs ne l’arrêtent point. Une nuit de janvier 1800, il se glisse, à pas de chat, dans Tréguier, pénètre jusqu’au centre de la ville, traverse cette place du Martrait où, sans doute, se retrempe, chaque fois qu’il y passe, sa résolution vengeresse ; et, sur le portail de la cathédrale, il plaque une affiche copiée et signée de sa main.

Le lendemain, les gens se groupent et lisent, effarés. Qui a posé là ce papier ? C’est Taupin ; on reconnaît son écriture 129. Il décrète la mort de tous ceux qui prendront les armes contre les royalistes ; en outre, par obéissance à un récent mandement de l’évêque proscrit, il lance l’anathème contre les intrus et ordonne l’immédiate soumission au roi légitime 130.

Taupin, ainsi parlant en maître, avait gagné ses grades dans la mystérieuse association qui s’organisait, à cette époque, en Bretagne. On l’apprit quelques jours plus tard quand, sur la route de Saint-Brieuc, près de Trégomeur, une patrouille arrêta un cavalier qui, à la vue de la troupe armée, avait tenté de tourner bride. C’était un meunier de Plérin, Yves Hautbois, venant de la côte et chargé du courrier des princes. On trouva sur lui des lettres envoyées d’Angleterre aux principaux chefs de bandes, parmi lesquelles l’une était adressée à Taupin ; une autre, de Carfort à Legris-Duval, annonçait, pour la nuit suivante, l’arrivée de corvettes anglaises et un débarquement de poudre et d’armes. Yves Hautbois fut emprisonné ; mais on ne put savoir de lui où se cachait Taupin qui, depuis l’affichage de son manifeste, avait disparu du pays de Tréguier.

À droite de la route qui conduit de Guingamp à Belle-Isle-en-terre, s’élève un cône isolé, de 900 pieds d’altitude, qu’on appelle le Mené-Bré. Du sommet de ce monticule, on découvre un immense horizon de landes, de plaines et de grèves. L’endroit était fréquenté autrefois comme lieu de pèlerinage ; il y a là une chapelle dédiée à saint Hervé, lequel, au sixième siècle, prenant pour chaire cette colline, y prononça solennellement, en présence de trente évêques, l’excommunication de Comorre le maudit, fameux, dans la légende, sous le nom de Barbe-bleue. Le Mené-Bré est un admirable point d’observation : de cette hauteur, où jaillit une fontaine réputée miraculeuse, le regard suit, comme sur une carte déployée, toutes les routes de la région et fouille plus de trente villes ou villages. Le Guindy et le Jaudy, les deux rivières qui coulent vers Tréguier, ont leurs sources au pied du mont.

Est-ce là que Taupin s’était réfugié en attendant la prise d’armes générale dont le signal devait venir du Morbihan ? Il était, assurément, embusqué tout près de là, aux premiers jours de février 1800. Le 9, une patrouille de bleus traversait, sans rencontrer un seul brigand, le village de Tréglamus, situé à l’écart de la route, dans un bas-fond, au sud-est du Mené-Bré. Le lendemain, 10 février, un détachement de soixante conscrits, du cantonnement de Belle-Isle-en-terre, s’y hasardait de nouveau et se heurtait à une troupe de chouans... C’était la bande à Taupin.

La fusillade s’engagea. Le combat fut acharné et se prolongea durant trois heures 131 ; les royalistes, au nombre d’une centaine, repoussèrent hors du bourg la colonne républicaine et la poursuivirent jusqu’à mi-chemin de Louargat. Taupin, qui les commandait, dirigeait l’action, posté au pied d’un gros chêne qu’on voyait au nord du village. Couché en joue par un bleu, il arma son fusil et ajusta lui-même cet homme qui, dit-on, s’appelait Nicolas Le Guen 132. Les deux coups de feu éclatèrent en même temps : les deux tireurs tombèrent, – morts 133. Les chouans de Taupin portèrent à Tréglamus le corps de leur chef et le déposèrent à l’église où il resta toute la nuit : il fut, le lendemain, inhumé dans le cimetière du village, avec dix autres soldats des deux partis, en une large fosse creusée au pied de l’aile nord de l’église. L’endroit est connu : pendant bien des années, la procession du jour des morts se détournait pour y passer. Aujourd’hui encore, à qui s’informe du lieu où repose Taupin, on désigne, entre le transept et les tombes, un espace sablé où il n’y a ni fleurs ni croix. C’est là.

Trois jours après le combat de Tréglamus, le 13 février 1800, Legris-Duval déposait les armes et opérait sa soumission par-devant le chef de brigade Mazingault 134. D’ailleurs les chefs royalistes se rendaient en masse, acceptant presque unanimement, à la suite des conférences de Candé, la pacification voulue par le Premier Consul. La rébellion bretonne était terminée : l’opiniâtre Taupin avait bien fait de mourir.

 

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Au sommet du coteau qui domine Morlaix, sur la rive droite de la rivière, est une maison claire dont le rez-de-chaussée, ouvrant sur la venelle, se trouve être le deuxième étage du côté du jardin, qui, lui-même, forme une terrasse touffue de rosiers, de capucines et de giroflées. Au-dessous se masse le pittoresque tohu-bohu des toits de la ville, coupé de ruelles en escaliers et de places ensoleillées qu’encadrent de vieux logis à lambourdes apparentes, avec de hauts pignons et des façades écaillées d’ardoises. Plus loin, à travers les arches du viaduc, on aperçoit les mâts des bateaux amarrés sur la rivière qui fuit, entre les arbres, vers la mer. Dans cette maison, demeure M. Étienne Taupin, le petit-fils de l’héroïne de Tréguier : c’est là que s’est transféré le foyer familial qu’avait dévasté la Révolution et qui fut reconstitué grâce à toute une vie d’énergie et d’efforts.

M. Étienne Taupin est, depuis plusieurs années, octogénaire ; mais, – comme il arrive à l’homme âgé qui n’a pas eu le temps de penser à soi, – il est singulièrement jeune d’allure et d’esprit. Il vit beaucoup dans le passé ; il conte, sa vie d’abord, et celle de ses fils, dont l’un, engagé au régiment des zouaves pontificaux, fut porté à l’ordre du jour après la bataille de Mentana.

Son père, Yves-Louis, l’aîné des garçons de Pierre Taupin, fut un fanatique royaliste : pêcheur à Tréguier, puis employé des douanes, il avait vingt-sept ans en 1815 ; pendant les Cent-Jours, les vieilles luttes recommencèrent et Yves-Louis, accusé d’avoir fait partie d’une bande armée qui avait tué le notaire Le Caer, maire de Pommerit-Jaudy, – ce même village où périt Le Roux Cheffdubois, – émigra, comme l’avait fait son père, à Jersey. Condamné à mort par contumaces Yves-Louis Taupin se présenta, en 1821, devant les magistrats et fut acquitté à l’unanimité par le jury de la cour d’assises. Lieutenant des douanes à Landevenec, dans le Finistère, il donna, en 1830, sa démission ; fidèle à ses convictions légitimistes, il eut bien souvent affaire aux gendarmes de Louis-Philippe que, en véritable chouan, il traitait de bleu, d’usurpateur et vouait aux pires catastrophes.

M. Étienne Taupin évoque avec émotion ces choses anciennes, si dissemblables de celles d’aujourd’hui. Frileusement blotti dans son fauteuil, il se complaît à ses souvenirs et, derrière lui, l’aïeule, celle qui mourut sur l’échafaud et dont le portrait est au mur, semble écouter ce qu’il dit, inquiète encore et curieuse du sort de ses enfants. On ne sait pas tout, car ils vécurent dispersés : vers 1850, seulement, M. Étienne Taupin retrouva sa tante, Marie-Pétronille ; mais elle ignorait ou avait oublié ses prénoms et s’appelait alors Adélaïde. Il la fixa près de lui, à Garlan, où il résidait et c’est là qu’elle mourut en 1869 135 ; elle parlait peu du passé ; elle semblait cependant avoir gardé intacte la mémoire de ses premières années et se rappelait l’échafaud du Martrait, aperçu d’une fenêtre, au matin du 4 mai...

Des huit enfants d’Yves-Louis Taupin, l’aîné entra au noviciat des pères Jésuites de Brugelette : c’est le R. P. Taupin, qui fut, durant trente ans, préfet des études au collège de la rue des Postes. Il vit aujourd’hui retiré à Versailles ; ainsi que son frère de Morlaix, il aime à parler de sa grand’mère, dont il connaît bien l’histoire. Il y a quelque cinquante ans, il est allé à Tréguier pour y rechercher les traces du dramatique passé. Sur Cheffdubois, les deux petits-fils de Mme Taupin se taisent : l’ange du pardon a effleuré leurs fronts blanchis et ce qui devait être oublié s’est effacé.

Au pays breton la légende est vivante : on y parle encore de la bande à Taupin. À Lannion, sur la place du March’allach, on désigne la place où s’est dressé l’échafaud des deux prêtres. Le cimetière Saint-Nicolas, où leurs corps étaient inhumés, fut désaffecté en 1833 à la suite du choléra, et la tombe resta dans l’enclos abandonné : une pierre la signalait, portant ces simples mots : Ici reposent MM. Le Gall et Lajeat, morts en 1794 136. Vingt ans plus tard, l’abbé Onfroy Kermolquin, aumônier des Dames de la retraite, exhuma lui-même les restes que cette dalle recouvrait : il ne rencontra que « des ossements en grande partie pulvérisés » ; pourtant, sur l’une des vertèbres, bien conservées, il reconnut « la trace évidente de la guillotine ». Les débris de l’un des corps étaient d’un rouge écarlate 137, singularité que quelqu’un expliqua en rappelant qu’un des deux prêtres avait dût « surmonter un très violent sentiment de terreur à l’aspect de l’échafaud ».

Pour transporter ces restes dans la chapelle du couvent de la retraite, l’abbé Kermolquin dut solliciter et obtint l’autorisation du maire de Lannion. Il opéra secrètement la translation : néanmoins la chose s’ébruita et bien des gens jugèrent que c’était là un acte de réaction coupable, et qui pouvait déplaire à certains habitants de Lannion dont les pères avaient été mêlés à l’arrestation et au procès des deux ecclésiastiques. C’est, sans doute, par une déférence outrée pour ces susceptibilités filiales que le tombeau des abbés Le Gall et Lajeat ne reçut et ne porte, à présent encore, aucune inscription.

Pourtant, en 1853, Salaün, le délateur, était mort depuis cinq ans. Sa dénonciation faite, ce patriote avait reçu cent livres en paiement du service rendu par lui à la Révolution 138 et était retourné à Brélevenez qu’il n’avait plus quitté. Certains habitants se souviennent de l’avoir connu : on l’appelait ar citoyen koz, le vieux citoyen. On le voyait passer dans les rues du village : en marchant, tête nue, il récitait te chapelet. Les enfants le bafouaient ; il ne leur répondait jamais. Le dimanche, il assistait à la messe, dans l’église de Brélevenez, mais ne prenait point place parmi les fidèles et se tenait « sous le clocher, par humilité ». Un jour, – le fait est certain, – à l’occasion du baptême d’un de ses petits-enfants, il vint à l’église de Lannion et le curé, M. Bidan, lui demanda s’il regrettait l’acte qu’il avait commis et dont étaient résultés tant de malheurs.

– Non, répondit le farouche vieillard, j’ai obéi aux lois de la nation.

On prétendait qu’il avait dépassé l’âge de cent ans 139. C’est une erreur : étant né en 1758, il était nonagénaire lorsqu’il mourut en 1848 et ces deux dates sont inscrites sur sa tombe. La vie de cet homme qui, toujours pieux et craignant Dieu, avait, par devoir civique, livré à l’échafaud deux saints prêtres et une mère de cinq enfants, dut être un déchirant et tumultueux examen de conscience qui se prolongea durant plus d’un demi-siècle. Mais est-ce bien le devoir qu’il avait écouté ? Quelqu’un, plus coupable que lui, n’a-t-il point suscité sa délation ? Le texte de la dénonciation, conservé au dossier du procès, est d’une écriture très nette, très assurée, celle de l’agent national ou d’un autre ? Seule, la signature de Guillaume Salaün dénote une main mal habituée à manier la plume. Si de l’odieuse machination l’infortuné paysan ne fut que le comparse, quel effroyable châtiment d’en porter toute la honte et d’en accomplir la pénitence !

On montre, dans l’enfer rocheux de Ploumanach, sur la côte déchiquetée en silhouettes fantastiques, non loin de la chapelle de Notre-Dame de la Clarté, une pierre portant l’empreinte de deux genoux. Là, dit la légende, pendant cinquante ans, vint assidûment prier Salaün. Et, dans un champ qui lui appartint, que, peut-être, il paya des trente écus maudits, les bonnes gens, après sa mort, croyaient apercevoir, la nuit, son spectre monté sur son cheval que conduisait une main mystérieuse. Le pré a conservé le nom de parc ar mach dibet 140, « champ du cheval sellé » ; et cette vengeresse histoire de revenant voulait que l’âme en peine allât ainsi, vers quelque but redoutable et mystérieux, du même train que, jadis, la sereine victime, liée sur le cheval du bourreau, suivit la longue route menant au supplice.

 

 

 

Georges LENÔTRE, Bleus, blancs, rouges, 1913.

 

 

 

 

 

 

NOTES

 

1. L’ancien clergé de France. Les évêques pendant la Révolution, T II, de 1789 à l’exil, par M. l’abbé Sicard, p. 86, note.

2. Tel est le résumé que Louis Blanc donne de ce mandement fameux, qui, d’ailleurs, a été reproduit intégralement dans le Journal ecclésiastique en novembre 1789. On a dit que Mgr Le Mintier avait traité de brigands les Membres de l’Assemblée nationale. C’est une erreur. (Voir à ce sujet une note de M. l’abbé Sicard, l’Ancien clergé de France, loc. cit., p. 200.) Mgr de Marbœuf, archevêque de Lyon, primat des Gaules, et Mgr de Bonal, évêque de Clermont, avaient, comme Mgr Le Mintier, pressenti le danger des réformes projetées et mis en garde les fidèles de leurs diocèses contre la séduction des idées nouvelles.

3. Voir, à ce sujet, les très intéressantes études de M. Augustin Cochin.

4. Son acte de naissance a été publié par M. P. Hémon. (La légende de Le Roux Chef-du-Bois, Rennes, 1899, p. 17.)

5. La légende de Le Roux Chef-du-Bois, par P. Hémon, p. 19.

6. Archives nationales, Y 10 507.

7. Le texte de cette lettre a été publié par MM. T. Geslin de Bourgogne et A. de Barthélemy, Étude sur la Révolution en Bretagne, p. 221 et suiv.

8. Registres paroissiaux de Tréguier. La date de l’évasion, 24 février 1791, est fournie par M. Hémon, loc. cit.

9. Registres paroissiaux de Tréguier.

10. Intendant, cuisinier, maître d’hôtel, valet de chambre, tous ces titres sont indifféremment donnés à Taupin par les pièces officielles : nous le désignons sous celle de ces appellations qui est à la fois la plus répandue, la plus conforme à la vraisemblance et à la tradition trécorroise.

11. Archives de Saint-Brieuc citées par P. Hémon, p. 95.

12. Archives de Saint-Brieuc, Extrait du registre des délibérations du bureau de l’administration municipale du canton de Plédran, 2 thermidor an IV. Taupin déclare, à cette date, quarante ans.

13. Renseignements fournis par le R. P. H. Taupin, S. J., et par M. E. Taupin, tous deux petits-fils de Pierre Taupin.

14. « L’an 1755, le 17 août, a été baptisée Marie-Catherine-Ursule Thierrier, née d’hier, de Jean-Baptiste, journalier, et de Catherine Binet, unis en légitime mariage. » Archives de la mairie de Montfort-l’Amaury.

15. La naissance du premier enfant, Ursule Taupin, est du 13 janvier 1781. Archives de l’état civil de Tréguier.

16. Interrogatoire de Mme Taupin. Archives du greffe du tribunal de Saint-Brieuc.

17. La seconde fille, Marie-Claudine, naquit le 27 juillet 1782 ; la troisième, Marie-Pétronille, le 29 juin 1785. L’aîné des garçons, Yves-Louis, le 18 mai 1788. Je n’ai pu retrouver l’acte de naissance du dernier enfant, Jean-Baptiste. (Archives de l’état civil de Tréguier.)

18. Le loyer était de 150 livres par an.

19. Archives du greffe du tribunal de Saint-Brieuc. Procès de Mme Taupin. Cette maison est située à gauche de l’entrée de la petite ruelle qui débouchait jadis en haut du Martrait ; la maison Le Guillarme était à droite de cette ruelle, pour qui vient de la place. Renseignements fournis, d’après les archives du domaine, par M. l’abbé Kerbrat.

20 Hémon, p. 40.

21. M. Étienne Taupin possède un portrait de sa grand’mère, reproduction d’un tableau qui fut jadis vendu à Tréguier et acheté par un antiquaire parisien.

22. Aulard, le Club des Jacobins, I, 85.

23. Hémon, p. 36.

24. Ibid., p. 27. – L’élection de Le Roux eut lieu le 16 décembre 1793.

25. Elle déclare, dans l’un de ces interrogatoires, « qu’il y a trop longtemps qu’elle souffre », « qu’elle est persécutée depuis trois ans ». (Archives du greffe de Saint-Brieuc.) Dans les Délibérations de l’assemblée municipale de Tréguier, il est fait mention d’un procès-verbal dressé contre Mme Taupin, dès le 25 août 1792.

26. « 30 frimaire an II. Le Cen Le Gouziou, syndic, est nommé commissaire à l’effet de procéder lundi prochain, 23 décembre (vieux style) à la vente des meubles et effets délaissés à la commune de Tréguier par Pierre Taupin, émigré. » (Archives de la mairie de Tréguier.)

27. M. P. Hémon cite, d’après les registres des biens nationaux déposés aux Archives des Côtes-du-Nord, la réclamation du propriétaire, créancier de 150 litres pour un terme de loyer échu à la Saint-Michel de 1793.

28. Hémon, p. 37. D’après les Archives des Côtes-du-Nord. Correspondance de l’administration départementale.

29. Geslin de Bourgogne et A. dé Barthélemy. Études sur la Révolution en Bretagne, principalement dans les Côtes-du-Nord, 1858.

30. M. l’abbé Durand, curé de Tréguier, en 1847, tenait le fait de la femme même qu’avait, de la sorte, mariée l’abbé Lajeat et qui vivait encore à cette époque. (Ar Feiz hag ar Vro, par l’abbé A. Durand.)

31. Hémon, loc. cit., p. 39, note I.

32. Acte de l’état civil de la commune de Brélevenez, 30 pluviôse an II.

33. Archives du greffe de Saint-Brieuc. (Procès Taupin.)

34. Joseph-Marie Cadillan était l’oncle et le parrain de Magdeleine Fejer, qui fut la mère d’Ernest Renan.

35. Allain Renan avait été capitaine de barque et tenait à Tréguier un commerce d’épicerie et de fers. Il ne savait pas lire et signait à peine son nom. C’est le grand-père d’Ernest Renan.

36. Archives du greffe du tribunal de Saint-Brieuc. (Procès-verbal de la perquisition opérée chez la citoyenne Taupin, 11 floréal an II.) La pièce est signée de Cadillan, d’Allain Renan, de Riou, notable, et de deux officiers du bataillon d’Étampes, Lemaire, commandant, et Proton, adjudant-major.

37. Renseignements fournis par le R. P. Taupin. Son père, Yves-Louis, âgé de six ans en 1794, en voyant entrer les soldats, avait mis dans sa poche la cuiller d’argent dont il se servait. C’est le seul souvenir qui lui restait de la maison du Martrait.

38. Procès-verbal. (Archives du greffe du tribunal de Saint-Brieuc.)

39. Premier interrogatoire de Mme Taupin à Tréguier. (Archives du greffe du tribunal de Saint-Brieuc.)

40. L’abbé Le Gall, né à Pleudaniel, district de Pontrieux, était fils de Charles Le Gall et de Marie Le Mellou. Ayant d’être vicaire à Cavan, il avait, en cette même qualité, exercé le ministère à Penvenan. (Interrogatoire. Archives du greffe du tribunal de Saint-Brieuc.)

41. Son père se nommait Guillaume Lajeat et sa mère Marie-Jeanne Le Goazou : il avait été vicaire à Coatreven, suivant sa propre déclaration. Le registre paroissial de Lannion indique qu’il fut également Vicaire à Pleubian.

42. Ils s’efforçaient, manifestement, de sauver ainsi leur hôtesse. On a vu que trois bréviaires avaient été trouvés dans le grenier de Mme Taupin : la tradition assure que trois prêtres y étaient cachés et l’un d’eux serait parvenu à s’échapper. L’ancien curé de Tréguier, M. l’abbé Durand, qui fut en situation de recevoir les confidences de nombreux contemporains de la Révolution, note, dans Ar freiz hag ar vro que, entre les abbés Lajeat et Le Gall, Mme Taupin avait recueilli M. Lallier, du séminaire de Tréguier, et M. Guillaume, prêtre de la Roche-Derrien. Enfin, il faut retenir cette autre tradition locale : si, jusqu’aux recherches dirigées par Cadillan, aucune des perquisitions auparavant opérées à Tréguier n’avait amené de résultat, c’est parce que les greniers de Mm. Taupin – comme ceux d’autres personnes pieuses de la ville – avaient été disposés de façon à communiquer, au moyen d’une porte dérobée, avec les greniers de la maison voisine : visitait-on l’un des immeubles, les proscrits passaient dans l’autre. Par malheur, le 30 avril, la clef ouvrant la porte de communication était égarée, et les proscrits durent cher. cher à fuir par les toits.

43. Interrogatoire. (Archives du greffe du tribunal de Saint-Brieuc.)

44. Interrogatoire de Mme Taupin. (Archives du greffe du tribunal de Saint-Brieuc.)

45. On appréhenda, dans ce groupe, un cultivateur de Pleugniel, nommé François Lannier, que l’officier Simoneau, commandant le poste, avait surpris saluant, à travers les barreaux, l’abbé Le Gall. (Archives de Saint-Brieuc.)

46. Renseignements fournis par le regretté M. Tempier, ancien archiviste des Côtes-du-Nord, dont la sûre érudition et la parfaite complaisance m’ont grandement aidé dans mon enquête.

47. Toutes deux portaient le même nom : rue Suzaine – ou Souzaine – des Halles. Ancien cadastre. Archives de la mairie de Lannion.

48. Un dessin représentant la façade de l’ancien auditoire est conservé à la Chambre littéraire de Lannion.

49. Hémon, p. 53, note, d’après les Archives des Côtes-du-Nord.

50. Ci-devant de la Hauteville, ancien avocat au Parlement, puis à Saint-Brieuc. Il avait été nommé accusateur public dès la formation du tribunal criminel. (Hémon, p. 34, note.)

51. Archives du greffe du tribunal de Saint-Brieuc. Procès Taupin.

52. Art. 14 : Les ecclésiastiques... qui, cachés en France, n’ont point été embarqués pour la Guyane française, seront tenus, dans la décade de la publication du présent décret, de se rendre auprès de l’administration de leurs départements respectifs qui prendront les mesures nécessaires pour leur arrestation, embarquement et déportation. – Art. 15 : Ce délai expiré, ceux qui seront trouvés sur le territoire de la République, seront conduits à la maison de justice du tribunal criminel de leur département pour y être jugés, conformément à l’art. 5..., etc.

53. Étude sur la Révolution en Bretagne, par Geslin de Bourgogne et A. de Barthélemy.

54. Hémon, p. 50, note.

55. Note manuscrite de F. Hémon rectifiant une assertion erronée de Geslin de Bourgogne et A. de Barthélemy.

56. Archives du greffe du tribunal de Saint-Brieuc. Dossier du procès.

57. Décret du 4 décembre 1792.

58. Décret du 16 décembre 1792.

59. Archives du greffe du tribunal de Saint-Brieuc.

60. Le Roux Cheffdubois avait habité, du moins au début de son séjour à Tréguier, « le bas du Martrait, paroisse Saint-Sébastien-de-la-Rive ». (Hémon, p. 18.)

61. « ... Loin de montrer, comme certains l’ont prétendu, de l’acharnement contre Mme Taupin, il (Le Roux) paraît au contraire lui avoir témoigné une certaine bienveillance en lui offrant les moyens de se rétracter. Tel a été, du reste, on le sent bien, le sentiment de plusieurs auteurs que nous avons déjà cités et qui, à cause de leurs opinions monarchistes, ne doivent pas, dans la question, paraître suspects de partialité. » (Hémon, p. 53.)

62. Hémon, p. 49.

63. M. l’abbé Bourdellès, vicaire à Lannion, a bien voulu, pour aider à mon enquête, consulter les archives de la paroisse Saint-Jean-du-Baly, qui conservent un récit de la mort des deux abbés. M. Optat Martin, de Lannion, a facilité mes recherches à la mairie avec autant d’obligeance que d’érudition. Je leur adresse à tous deux mes plus vifs remerciements.

64. Registre paroissial de Tréguier.

65. Tresvaux du Raval, la Persécution en Bretagne.

66. Renseignement fourni par M. Optat Martin, de Lannion.

67. Registre paroissial de Lannion.

68. Archives nationales BB2 207. – Lacaille était d’une nombreuse famille d’exécuteurs, allié aux Jouanne et aux Desmorets.

69. Elle fut la grand’mère de notre confrère Charles Le Goffic. Voir, sur cet incident, la Revue de Versailles et de Seine-et-Oise, novembre 1905.

70. « Aujourd’hui, 14 floréal an II de la République française, une et indivisible, environ quatre heures de relevée, par devant moi, Pierre Marbaud ( ?), membre du conseil général de la commune de Lannion, élu pour dresser les actes de naissance, mariage et décès des citoyens, se sont présentés en la maison commune les citoyens... (lacune dans le texte).

« Tous deux, domiciliés en cette commune, ont déclaré à moi, Pierre Marbaud, que François Lageat (sic), prêtre, fils de Gme Lageat, de la commune de Coatreven et Antoi. Le Gall, prêtre, fils de Charles Le Gall, et de Marie Le Mellou, de la commune de Pleudaniel, district de Pontrieux, sont décédés sur la place de la Liberté. Je me suis transporté audit lieu où j’ai constaté le décès... » (Archives de la mairie de Lannion. Communication de M. Optat Martin.)

71. Ar feiz hag ar bro, par l’abbé Durand, curé de Tréguier, 1847. On a dit déjà combien doivent inspirer de confiance les détails relatés par l’abbé Durand qui, mieux que tout autre, s’est trouvé en situation de questionner des témoins oculaires.

72. C’est l’heure à laquelle fut rédigé l’acte de décès. L’exécution des deux prêtres était donc terminée. D’après un seul récit, celui du registre paroissial de Lannion, Mme Taupin aurait assisté à la mort des abbés Lajeat et Le Gall.

73. La chose est si bien dans la mœurs de ce temps où l’on se faisait gloire d’insulter à la mort qu’on s’étonnerait qu’elle n’eût pas eu lieu. L’exemple venait de haut. Qu’on se rappelle Lebon ou Lequinio, soupant avec l’exécuteur, et le dîner de Carrier, sur la galiote des noyades. La tradition des faits odieux de Pont-Losquet est si unanimement répandue dans la région qu’il est impossible de ne pas la mentionner. Ils ont été recueillis, d’ailleurs, et publiés par l’abbé Durand, ancien curé de Tréguier, et par Tresvaux du Raval, la Persécution de Bretagne.

74. Tresvaux du Raval. La Persécution en Bretagne.

75. On a de lui deux lettres datées de cette ville, le 15 floréal. L’une a été publiée par M. Hémon, l’autre est adressée au commissaire des administrations civiles, police et tribunaux. « Nos deux prêtres, écrit Besné, gros et dodus, sont tombés à l’échafaud, avec l’audace du fanatisme » (Archives nationales, BB3 10.)

76. Hémon, 109.

77. Ou a prétendu que, le jugement étant rendu, nul n’avait qualité pour gracier la condamnée, et que, par conséquent, les instances faites auprès d’elle et sa résistance obstinée doivent être reléguées parmi les légendes. Il est parfaitement exact que personne ne pouvait accorder la grâce. Mais, outre qu’il est toujours possible de déguiser cette grâce sous couleur de sursis, – et, pour bien des femmes, la chose eut lieu, de la sorte, au tribunal révolutionnaire de Paris, – ne pourrait-on citer des arrêts de condamnation à mort qui ne furent point suivis de l’exécution ? M. Hémon, qui a bien voulu me communiquer les notes manuscrites qu’il avait rassemblées en vue de son intéressante étude sur Le Roux Chef-du-Bois, a découvert l’arrêt de condamnation, par le tribunal criminel des Côtes-du-Nord, d’un abbé Jacques Burlot, dont l’acte de décès n’est pas à l’état civil de Saint-Brieuc et qui vivait encore six mois plus tard, car, dans un partage de biens, son nom figure ainsi mentionné : Dourlot, l’aîné, prêtre réfractaire, condamné, et se retrouve postérieurement sur une liste de prêtres déportés ou reclus.

78. « Dans cette journée du 15 floréal an II (4 mai 1794), l’intérieur de l’édifice fut tellement souillé et dévasté, qu’il devint impossible d’y installer de suite le culte de la Raison, et que l’église de Coat-Colvèzou dut, à titre provisoire, être employée à cet usage. » Hémon, 39.

79. Registre paroissial de Tréguier.

80. L’emplacement où s’élève, entourée d’arbres, la statue d’Ernest Renan, était alors occupée par les halles couvertes. C’est plus bas, près du puits public, qui existait alors, que fut dressé l’échafaud.

81. Le plan du cadastre, aux Archives de la mairie de Tréguier, indique l’ancienne disposition des terrassements du Martrait, différents de ceux d’aujourd’hui.

82. Le R. P. Hilarion Taupin, dans un voyage qu’il fit à Tréguier, vers 1860, put interroger deux témoins de l’exécution de sa grand’mère. Je le remercie respectueusement d’avoir bien voulu me transmettre leurs souvenirs.

83. Registre paroissial de Tréguier.

84. Renseignements fournis par le R. P. Taupin. Ainsi que son frère, M. Étienne Taupin de Morlaix, il a été instruit de ces choses, et par son père, Yves-Louis, et par sa tante, Marie-Pétronille. D’après une tradition, les enfants auraient assisté, par ordre, à l’exécution de leur mère ; mais ce fait ne semble pas suffisamment confirmé.

85. Tresvaux, la Persécution en Bretagne. – Une complainte populaire, composée peu de temps après l’exécution et recueillie par M. A. Durand, curé de Tréguier, en 1847, fait aussi mention de la robe blanche et des fleurs dont s’était parée Mme Taupin. Ces complaintes, dont nous avons fait déjà mention, ne sont point des éléments d’information qu’on puisse négliger : sur la mort des abbés Le Gall et Lajeat, elles fournissent des détails d’une singulière exactitude et sont, sur la plupart des points qu’on peut contrôler, en concordance avec les renseignements fournis par les documents.

86. Registre paroissial de Lannion et Tresvaux, loc. cit.

87. Le R. P. Taupin, lors de son séjour à Tréguier, a inutilement cherché la place exacte où fut inhumé le corps de son aïeule. Un fossoyeur lui indiqua un espace de quelques pas, assurant que l’emplacement de la tombe s’y trouvait compris, mais sans plus de précision.

88. Aujourd’hui, 15 floréal, deuxième année républicaine, à dix heures du matin, nous, Jacques-Paul le Bonier, membre du conseil général de la commune de Tréguier, élu le 22 frimaire dernier, à l’effet de rédiger les actes destinés à constater les naissances, mariages et décès des citoyens, en l’absence de l’officier public, François Le Pommelier, officier municipal, et Allain Renan, aussi officier municipal de ladite commune de Tréguier, certifions et attestons à tous qu’il appartiendra que le décès est survenu sur cette commune, aux dix heures du matin, à Ursule Thierrier, femme Pierre Taupin, émigré, en foi de quoi avons rédigé le présent acte. Renan (Off. municipal), F.-L. Pommellier. Le Bonier. (Archives de La mairie de Tréguier.)

89. Tresvaux, loc. cit., et A. Durand, Ar feiz hag ar bro.

90. Extrait du registre des délibérations du district de Lannion, 18 floréal an II.

91. Délibération de l’Assemblé. municipale de Tréguier, 15 fructidor an II. Vente chez Taupin. M. l’abbé Kerbrat, de Tréguier, à qui je dois la communication de ces documents, a bien voulu, pour me venir en aide, entreprendre des recherches dans les vieux registres de la mairie et chez les notaires de la région. Je le prie de trouver ici l’expression respectueuse de ma reconnaissance.

92. Décrets du 19 août 1793 et du 19 brumaire an II.

93. Délibération de l’Assemblée municipale de Tréguier.

94. Renseignements fournis par M. Tempier, ancien archiviste des Côtes-du-Nord.

95. M. Tempier, qui préparait une étude sur Le Roux avant la Révolution, m’avait indiqué que telle est l’orthographe du nom de famille. La forme Chef-du-Bois doit prévaloir pour les noms de lieux.

96. Le Roux, en se rendant acquéreur de la terre de Chef-du-Bois, moyennant 64 000 livres papier, doublait la mise à prix qui, pour les trois lots, était de 35 107 livres 15 sols. Mais il faut remarquer qu’il effectua son premier paiement, – 6 400 livres, – en brumaire an III. À cette époque, d’après le tableau de la dépréciation des assignats, publié par M. Amédée Vialay, dans son précieux travail sur la Vente des biens nationaux, l’assignat ne donnait que 25 pour 100 de sa valeur nominale. Ce premier paiement de 6 400 livres équivalait donc à 1 600 francs en argent. Le second paiement, – 24 000 livres, – fut effectué le 1er prairial an III (Archives de Chef-du-Bois). L’assignat de 100 francs représentait, à cette date, à peu près 3 francs. Ces 54 000 livres se réduisaient donc à 700 francs environ. Je ne sais à quelle époque Le Roux se libéra du reste de la somme, 38 000 livres. Mais ce fut certainement à une date postérieure, alors que le taux des assignats était réduit à 0 fr. 87 et à 0 fr. 54 pour 100 francs de la valeur nominale.

97. Note manuscrite de M. Hémon.

98. Ibid.

99. Archives de Chef-du-Bois. Le manoir de Le Roux a été détruit il y a quelque cinquante ans, et remplacé par un vaste château qui appartient à M. le sénateur Le Provost de Launay. On y conserve un tableau, représentant l’ancien aspect de la vieille propriété démolie.

100. Lettre de Gaultier, membre du Conseil des Cinq-Cents, datée de Pontrieux, 30 juin 1796, citée par Hémon, 107.

101. Procès-verbal, cité par Hémon, d’après les Archives de Pommerit-Jaudy.

102. Le procès-verbal ne dit pas que la Chambre de Le Roux-Cheffdubois fût au premier étage, mais la lettre de Gaultier, alors fixé à Pontrieux, – précise, – « ils ont monté dans la chambre de Le Roux ». D’ailleurs, un inventaire, conservé dans les archives du château actuel de Chef-du-Bois, mentionne : la chambre au-dessus de la cuisine. C’est bien la chambre bout du couchant de la maison ayant vue sur la cour que désigne, sans indiquer l’étage, le procès-verbal de Guiomar.

103. Procès-verbal.

104. Lettre de Gaultier, précédemment cité.

105. C’est là, dans ses principaux traits, la version la plus répandue ; elle a été admise, – et développée, – par tous les historiens de la Révolution en Bretagne, depuis Duchatellier et Crétineau-Joly, jusqu’aux plus récents. Les premiers l’avaient évidemment recueillie de la tradition locale et c’est ainsi que les contemporains du drame racontaient la mort de Le Roux-Cheffdubois. Ce récit, objecte-t-on, ne pouvait être, que fantaisiste, puisque aucun témoin n’avait assisté au suprême colloque entre Taupin et Le Roux. Mais Taupin, lui-même, n’a-t-il pu raconter la scène ? Les deux complices qui l’assistaient dans son expédition n’en ont-ils point rapporté les détails ? La servante, dont le témoignage ne fut pas recueilli officiellement, et qui entendit parler les meurtriers, n’a-t-elle rien raconté ? Sans doute, une simple tradition, qu’aucun document ne peut appuyer, doit-elle être admise, comme nous le faisons, avec réserve ; mais lorsque, comme celle-ci, elle est unanimement acceptée, il paraît difficile de ne la point mentionner.

106. L’officier de santé, Villeneuve, constata, on l’a vu, que le visage du cadavre était « noir comme de l’encre » en raison, note-t-il, de « la fumée de la poudre ». Il semble bien que cette particularité justifie plutôt la version du commencement d’incendie.

107. Ce légendaire incident a été noté par Louis Veuillot (Çà et là) qui, durant un séjour à Tréguier, s’informa des circonstances du drame de Chef-du-bois.

108. L’aînée des fillettes se trouvait, on l’a dit, à Rennes ; les deux plus jeunes étant élevées dans un village des environs de Tréguier (renseignement particulier).

109. L’écrou, à la maison d’arrêt, est du 22 août. Note manuscrite de M. Hémon.

110. M. Hémon a publié, in extenso, le texte de cette protestation, p. 74 et suiv.

111. La liste des cent quatre-vingt-treize déportés se trouve dans Déportation et naufrage, de J.-J. Aymé, législateur. Taupin y figure ainsi : Pierre Taupin, 46 ans ( ?), distillateur, Tréguier, Côtes-du-Nord.

112. L.-A. Pitou, Voyage à Cayenne et dans les deux Amériques.

113. L.-A. Pitou, Voyage à Cayenne.

114. L.-A. Pitou, loc. cit.

115. Une gravure représentant la coupe de la Décade, avec l’entrepont où furent entassés les déportés, est jointe au Voyage à Cayenne, de L.-A. Pitou.

116. Victor Pierre, la Terreur sous le Directoire, p. 325 et suiv.

117. On a de lui : Supplément à l’ouvrage de J.-J. Aymé par Burnel, représentant du gouvernement dans la Guyane.

118. Victor Pierre a publié, dans la Revue des questions historiques d’avril 1884, une longue lettre que M. du Mon, curé de Mannekensvère, l’un des compagnons de Taupin, écrivit à sa mère, en avril 1800, et où sont rapportées les circonstances de l’évasion.

119. L’un des évadés, M. Neerinckx, se fixa en Angleterre, où il mourut, le 22 décembre 1855. Il fut, sans doute, le dernier survivant de cette extraordinaire odyssée.

120. Geslin de Bourgogne et A. de Barthélemy, La Révolution en Bretagne, principalement dans les Côtes-du-Nord.

121. Hémon, 88.

122. Renseignement particulier. D’après une autre version, cette sentence fut affichée sur la porte de la maison Rogon et on en adressa une copie au ministère de la police.

123. Dans le rapport sur la mort de Rogon se trouvent ces lignes : « Pierre Taupin n’est pas du département. C’est l’ex-maître d’hôtel de Le Mintier, évêque de Tréguier, émigré. Il a des enfants à Tréguier. Ce Taupin a aussi émigré. Il a commis plusieurs assassinats, notamment, en l’an IV, celui de Le Roux-Cheffdubois, commissaire du Directoire exécutif, près le canton de la Roche-Derrien. » (Hémon, 89 et Archives nationales F7 6332.)

124. Archives nationales, F7 6332.

125. Cet homme se nommait le Iollic et rien n’établit que Taupin soit le coupable. Dans le rapport au général Houdetot, la date du fait n’est pas indiquée et ce meurtre est porté à l’actif de Taupin, en remplacement d’un autre dont l’administration centrale l’accusait manifestement à tort, celui de Yves le Gac, ou Le Jac, de Troguery. Le Gac fut tué en novembre 1798, alors que Taupin était encore à Cayenne. (V. Chassin, Pacification, III, 245.)

126. Chassin, Pacification, III, 345.

127. « À une lieue de Lamballe, six militaires déguisés et conduits par un officier, ont blessé mais n’ont pu prendre le jeune ex-noble Carfort. » Lettre du général Michaud, Chassin, Pacification, III, 247.)

128. Hémon, 90.

129. « L’administration municipale de Tréguier... nous transmet... copie dune affiche apposée sur une porte de la ci-devant cathédrale et signé Taupin, dont l’écriture a été bien reconnue » Rapport de l’administration centrale au commandant Lambert, cité par Hémon, 90.

130. Archives nationales, F7 6332. – Ce mandement, signé des évêques de Léon, de Tréguier et de Nantes, contresigné par le comte de Béhague, fut promulgué en Bretagne par Georges Cadoudal, en janvier 1798. Le texte en a été publié par Chassin, Pacification, III, 262 et suiv.

131. Registre paroissial de Tréglamus.

132. Conférences ecclésiastiques, 1892, citées par Hémon, 98. Le registres de décès, à la mairie de Tréglamus, ne comptent que de vendémiaire an IX. On y chercherait donc vainement mention de la mort de Taupin.

133. Telle est la tradition de Tréglamus, recueillie par le pharmacien Le Maout et publiée par lui, en 1846, dans les Annales armoricaines et histoire physique, civile et ecclésiastique des Côtes-du-Nord. Le récit des Conférences ecclésiastiques est autre : Taupin, pour observer l’ennemi, escaladait un mur ; au moment où sa tête dépassait la crête, une balle l’atteignit, il tomba foudroyé. Le récit des Annales armoricaines mérite, semble-t-il, plus de confiance, Le Maout ayant pu se renseigner auprès de nombreux témoins du combat. Le registre paroissial de Tréglamus, que M. le Recteur a bien voulu me communiquer, contient un laconique récit de l’affaire et ajoute : « M. Godert, prêtre assermenté, qui desservait l’église et la paroisse, fut pris par les royalistes. On allait le fusiller. Taupin le délia et le fit évader. »

134. Chassin, Pacification, III, 564 et 576.

135. État civil de Garlan, Finistère. Le décès est en date du 25 mars 1869. Une Marguerite ( ?) Taupin mourut à Lammerin, canton de Tréguier, le 12 février 1821. C’est sans doute une autre des filles de Pierre Taupin, dont on avait également changé le prénom.

136. Lettre de M. Kermolquin, aumônier de la Retraite, à Lannion. Collection de M. le Recteur de Pleumeur-Gautier.

137. J’ignore quelle peut être physiologiquement la valeur de cette observation. Mais cette couleur écarlate a singulièrement frappé les contemporains de l’exhumation, car le fait est mentionné dans les diverses relations qu’on a bien voulu me communiquer et aussi dans la lettre précitée de M. Kermolquin.

138. C’est là encore la tradition du pays, d’autant plus acceptable qu’est en parfaite concordance avec l’article 18 de la loi du 30 vendémiaire an II. « Tout citoyen est tenu de dénoncer l’ecclésiastique qu’il saura être dans le cas de la déportation, de l’arrêter ou faire arrêter et conduire devant l’officier de police le plus voisin. Il recevra 100 livres de récompense. »

139. Sur le registre paroissial des inhumations, il est inscrit comme étant mort à cent deux ans.

140. Renseignement fourni par M. l’abbé Bourdellès, vicaire à Lannion.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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