Le géant de l’Escaut

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

André MABILLE DE PONCHEVILLE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À Joseph BELLE

 

De stature colossale, la poitrine large comme celle d’un taureau, il en avait le souffle court et le regard torve. Ses yeux verts ressemblaient au flot de la mer du Nord, sa barbe était limoneuse autant que le fleuve où il nageait, habile à surprendre les animaux marins dans l’estuaire de l’Escaut. Nulle intempérie ne le rebutait, il se riait des vents ; des pluies, et se plaisait aux brumes qui, l’automne venu, laissaient rarement tomber sur les eaux les rayons du soleil. L’hiver seulement, quand les ténèbres régnaient pendant les trois quarts du jour, il se retirait dans la hutte de roseaux qu’il s’était faite près du fleuve, et s’abreuvait alors de cervoise jusqu’à sombrer dans un lourd sommeil.

Les autres pêcheurs craignaient Druon Antigon et, considérant avec stupeur son corps deux fois plus grand qu’aucun autre, le disaient né des amours de Wotan et de Freya. Il était bien semblable, en effet, au dieu farouche, quand il s’avançait à travers les flots dont son buste émergeait toujours, armé d’un trident qu’il enfonçait dans le dos d’un thon, ou d’une baleine échouée sur un banc de sable. Lui-même avait coutume d’aller y cuver ses ivresses, et les pêcheurs qui, passant à proximité, entendaient un souffle puissant, ne savaient si c’était l’évent d’un monstre marin, ou la respiration du monstre inhumain devant qui fuyaient leurs femmes et leurs filles.

 

 

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Un jour qu’il sommeillait ainsi dans la baie, lui parvinrent les voix confuses d’hommes qui parlaient une langue inconnue ; s’étant mis sur son séant, il vit à peu de distance une barque dont la proue ne se recourbait pas comme les autres en tête de dragon, mais dont la voile, triangulaire, en revanche, était faite de toile au lieu de cuir. Il marcha vers les navigateurs à travers l’eau, heureux de voir se peindre sur leurs figures un effroi qui grandissait à mesure qu’il approchait. Bruns autant qu’il était blond, ceux-ci paraissaient des enfants auprès de lui ; ils pâlirent devant l’homme, mais essayèrent d’abord de plaisanter.

– Par Hercule, dit l’un, voilà le colosse de Rhodes en promenade. Nous l’avions pourtant trouvé immuable à son poste, quand nous passâmes entre ses jambes à la dernière sortie du port.

– Ne jure pas par Hercule, s’exclama l’autre. Plutôt par Neptune, car le voici !

– Non, railla le troisième, c’est un frère de Polyphème. Il nous faut être plus subtils deux fois qu’Ulysse, car celui-ci a deux yeux.

Le géant ne comprit pas leurs paroles, mais, ayant vu de l’ambre en tas blonds dans la barque, il lui souvint des filles de la côte, et qu’elles aimaient à s’en faire des colliers. Avançant jusqu’à toucher le bord, il étendit la main, et le glaive d’un des étrangers fouilla la rousse toison de sa poitrine. Furieux alors comme un étalon piqué par une abeille, il lui enfonça son trident dans la gorge.

À cette vue, les deux autres sautèrent dans le fleuve, mais l’eau qui ne venait qu’au torse de Druon, les engloutit. Il les regarda un instant se débattre, et rit, puis monta dans la barque qui faillit chavirer, et rama vers sa hutte.

Entre autres choses, le chargement comportait des outres. Druon en ayant crevé une d’un coup de dent, un flot noir lui jaillit dans la bouche ; le goût de ce liquide nouveau lui plut, il vida la poche de cuir et se sentit plus joyeux qu’il ne l’avait jamais été. Saisissant des morceaux d’ambre enfilés par une corde, il s’en para comme d’un ample collier, sortit de sa hutte, et se mit à chanter en dansant de toutes ses forces. À la sauvage mélopée, les pêcheurs accoururent sur le rivage avec leurs femmes et leurs enfants. Stupéfaits, tous le regardaient s’agiter dans le soir tombant. Le soleil rougissait la lagune sale au bord de laquelle se disséminaient les pauvres toits de jonc, Druon dansait toujours avec un large rire, et sur sa poitrine sautait l’énorme collier d’ambre, " objet des regards de convoitise des jeunes filles qui se cachaient derrière leurs pères. Il en remarqua une et le lui jeta. Elle s’enfuit en courant. Il courut aussi.

À partir de ce jour, il guetta moins dans l’estuaire les thons, les marsouins et les baleines, que les barques des marins montés du Sud au Nord pour rapporter à la Méditerranée l’ambre de la Baltique ou l’étain des îles Cassitérides. Nageant entre deux eaux et surgissant soudain auprès d’eux, il exigeait un tribut : des pièces d’or qu’ensuite il s’amusait à faire glisser entre ses doigts velus, dans sa hutte, l’hiver ; et surtout des outres de vin qui provoquaient toujours en lui la même ivresse joyeuse, et qu’il préférait maintenant aux cuves de cervoise. Le péage acquitté, il permettait aux navigateurs de remonter l’Escaut et de commercer avec les riverains, s’il était de bonne humeur ; plus souvent, s’il avait cru voir l’expression de la raillerie se mêler sur les visages à celle de l’inquiétude, il s’appuyait au bastingage pour faire chavirer les bateaux. On contait même que parfois, les soulevant des deux mains, sa force incommensurable les fracassait sur les rochers. Les hommes tout sanglants se noyaient sous ses yeux sans qu’il s’en souciât, mais il guidait avec soin vers la rive le troupeau flottant des outres.

Dans l’estuaire une rumeur se répandit, venue de l’intérieur des terres, là où habitaient des hommes qui récoltaient du blé sur un sol stable. De colline en colline, la flamme annonciatrice avait propagé cette nouvelle : des étrangers bruns, petits, mais puissamment armés et marchant en ordre, avaient conquis tout le pays à l’arrière, conduits par un chef chauve nommé César. Pénétreraient-ils aussi dans les îles mouvantes de l’incertain rivage qui bordait la mer agitée d’un perpétuel mouvement de flux et de reflux ? Oseraient-ils s’aventurer dans la sombre forêt dont les derniers troncs trempaient dans le flot leurs racines, et parfois s’y abattaient avec un bruit lourd ?

Druon vivait trop à l’écart du groupe de pêcheurs pour avoir connaissance de cette rumeur dont, au reste, il se fût peu soucié. Sa force et son audace avaient crû ; il dévorait un bœuf à chaque repas, buvait six outres de vin, dansait en l’honneur de Wotan, adressait au soleil et à la lune d’extravagants discours. Puis, quand il avait dormi, il se remettait à guetter les barques.

Un triangle de toile parut à l’horizon ce matin-là, et grandit rapidement ; bientôt Druon vit pénétrer dans l’Escaut un esquif moindre qu’aucun de ceux qu’il y avait fracassés, monté par un seul homme. Son large rire éclata et il marcha à sa rencontre ; mais, tournant et virant à chaque minute, la barque adroitement manœuvrée l’évita, et les feintes habiles de celui qui ramait réussirent à le fatiguer. Se plantant alors immobile au milieu des flots dont son large torse émergeait, et secouant sa chevelure mouillée, Druon eut un rauque grognement.

– Qui es-tu, homme audacieux ? cria-t-il.

L’autre comprit son interrogation, mais ne répondit pas aussitôt. À sa main pendait une lanière de cuir souple et il y plaçait avec soin une balle de terre cuite. Quand il fut prêt, il cria à son tour :

– Je suis Salvius Brabo, chargé par César de t’envoyer son salut.

Il fit tournoyer son arme ; Druon reçut à la tempe un choc violent et tomba. Le Romain alors, faisant force de rames, s’approcha du grand corps qui flottait inerte, lui coupa la main droite et la jeta dans le fleuve libéré. Quelques heures ensuite, un vol blanc de mouettes s’abattait sur le cadavre qui, déjà, se décomposait au soleil. Brabo cependant remontait l’Escaut, allant vers le pays qui, de son nom, devait s’appeler le Brabant.

 

 

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Ludovico Guicciardini, seigneur florentin du XVIe siècle, conte qu’on montrait alors aux voyageurs les ossements gigantesques de Druon en ce château du Steen qui remplaça sa hutte de joncs, dans l’estuaire devenu un des grands ports du monde.

Aujourd’hui encore, la main coupée du péager barbare figure sur les armoiries d’Anvers, – Antwerpen en flamand, de l’action de jeter une main : Kant werpen. Devant l’hôtel de ville, la statue de Salvius Brabole montre triomphant de Druon Antigon abattu à ses pieds. Enfin, chaque année à l’Ommegang de l’Assomption, cette légende des temps qui furent avant que Jésus naquit d’une vierge, est rappelée par la présence au fastueux cortège du Reuze dont Rubens peignit la tête effroyable.

 

 

 

André MABILLE DE PONCHEVILLE,

Légendes de l’Escaut et pays circonvoisins,

Éditions Janicot, 1945.

 

 

 

 

 

 

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