La légende du Saint Graal

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

A. MILLET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À côté des livres inspirés du Nouveau-Testament parurent, de bonne heure, des récits légendaires sur la vie de Jésus-Christ et l’apostolat de ses disciples. La composition sobre et sévère des évangiles, leur ton élevé et grandiose dans sa simplicité ne suffisaient pas à satisfaire la curiosité des premiers chrétiens ; il leur fallait des détails circonstanciés, des particularités anecdotiques, des contes populaires sur l’enfance du Christ, sur sa famille et sur tous les personnages évangéliques ; on ne voulait rien perdre d’une tradition flottante et souvent incertaine qu’on jugeait également précieuse dans toutes ses parties. De cet ordre d’idées et de sentiments sortirent les évangiles apocryphes, les faux actes des apôtres, les épitres supposées et même des compositions romanesques telles que le livre des Reconnaissances de pseudo-Clément. Ce genre de littérature prit un grand développement à partir du IVe siècle, après le triomphe de l’église et, se prolongeant à travers les âges, a duré jusqu’à nos jours. C’est au moyen-âge surtout que naquirent les plus belles fleurs de la légende dorée, mais ces récits pieux, composés dans les cloîtres, étaient écrits en latin, langue que le peuple ne connaissait pas. Il faut dire cependant qu’aux Xe et XIe siècles, des poètes populaires chantèrent en vers assonancés la cantilène d’Eulalie, la passion du Christ, le martyre de saint Légier, la vie de saint Alexis. Vers la fin du XIIe siècle, parut la première légende rédigée en prose vulgaire : le Roman du saint graal, que nous nous proposons de faire connaître.

La conception du graal 1 est d’origine celtique et appartient à l’ancien fonds des traditions gauloises avant la période romaine. Primitivement, le graal était un vase en métal de forme et d’usage vulgaires servant à cuire les aliments ; c’était le cacabus, chaudron de guerre des chefs gaulois 2. Le génie des Celtes et leur goût pour le merveilleux donnèrent au graal de plus nobles attributions et lui prêtèrent des vertus mystérieuses chantées par les bardes. « Ce vase, dit Taliésin, poète du VIe siècle, inspire le génie poétique, donne la sagesse, découvre les mystères du monde et la science de l’avenir. » On fit du graal un emblème de la victoire, accessoire obligé des pompes triomphales ; M. Hucher nous apprend que sur les plus vieilles médailles gauloises on voit le graal porté à la main par un héraut pareil aux éphèbes des vases grecs ou par un génie ailé, compagnon de la victoire quelquefois ; il était accosté d’un aigle portant la foudre. Après la conquête romaine, ce vase, au contact d’une civilisation plus raffinée, perdit sa forme rustique et prit celle de l’Athlon grec, coupe qui servait à récompenser le vainqueur dans les luttes olympiques. Le graal servait aussi à des usages religieux dans le temple de la déesse patronne des bardes ; « ce vase, dit M. Hucher, se rapproche beaucoup par ses anses, l’étranglement central, et l’importance de son pied, des vases mérovingiens présumés eucharistiques..., cette circonstance n’est pas indifférente pour l’objet qui nous occupe elle rattache le graal eucharistique aux graals bardiques et confirme l’idée qu’un vase précieux a servi, depuis les temps les plus reculés, dans les Gaules et surtout dans l’Armorique, à l’accomplissement de certains rites sacrés et plus tard a pu s’identifier avec le calice chrétien qui lui aurait emprunté même sa forme extérieure 3. » Tel est le point de départ du mythe chrétien du graal.

Le saint graal est le vase béni dans lequel Jésus-Christ célébra la Cène et dont Joseph d’Arimathie se servit pour recueillir le sang qui coula de ses plaies. Cette coupe sacrée était une source de grâces divines et de biens terrestres ; elle convertissait les idolâtres à la foi chrétienne, ramenait les pécheurs dans la voie du salut et donnait la victoire sur les ennemis ; c’était aussi un emblème eucharistique auquel se rattachaient des symboles trinitaires. Nous verrons dans le cours de ce récit qu’il y eut trois tables destinées à recevoir le graal : la table ou fut célébrée la Cène, la table carrée instituée par Joseph et la table ronde établie par Uter Pendragon, père d’Artus ; qu’il y eut également trois hommes, gardiens du saint graal, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

L’histoire du saint graal fut rédigée, sur un original latin réel ou supposé, en deux versions, l’une par Robert de Borron, chevalier du Gâtinais, attaché à Gauthier de Montbelliard, l’autre par Gaspard Map, chapelain d’Henri II, archidiacre d’Oxford. La première, le petit saint graal, est un récit simple et austère ne contenant que des faits relatifs au saint vaisseau ; l’autre, le grand saint graal, est l’œuvre d’une imagination brillante et déréglée qui se complaît à inventer de nouveaux personnages et à multiplier des incidents fantaisistes étrangers au sujet : combats chevaleresques, vaisseaux fantastiques, naufrages, pirates, surprises, reconnaissances, princesses en détresse, enlèvements mystérieux, en un mot, toute la machinerie 4 d’un roman d’aventure bien corsé ; nous ne reproduirons pas ces inventions hétérogènes qui compliquent l’action et détruisent l’unité du récit de Borron ; nous n’emprunterons à Map que certains incidents qui se rattachent directement au sujet principal. Le saint graal est un roman foncièrement religieux mais, comme l’action se prolonge jusqu’au temps d’Artus, il prend dans sa dernière partie un caractère chevaleresque, en nous introduisant dans le cycle de la table ronde.

L’art de la composition était imparfaitement connu au moyen âge. Le saint graal contient des longueurs, des répétitions, des détails superflus qui surchargent le discours sans rien ajouter à sa clarté ; le même récit passe plusieurs fois, en termes presque identiques, par la bouche de différents personnages. Ce qui est sensible, par-dessus tout, est l’incohérence, le décousu, la mauvaise disposition des matériaux. Dans l’arrangement que j’ai fait des anciens textes, j’ai supprimé toutes les longueurs et j’ai agencé toutes les parties dans un ordre logique, de manière à reconstituer l’harmonie de l’ensemble.

On trouve cependant, dans l’original, des passages d’un tissu tellement serré que j’ai dû les traduire, sans rien en retrancher. Traduire le vieux français en langage moderne n’est pas si facile qu’on pourrait le croire et en voici la raison : la vieille langue est très riche en mots sortis de l’usage ; pour les rendre, on est réduit à se servir de périphrases ou d’équivalents qui n’ont pas toujours la même nuance de signification. Par contre, la syntaxe ancienne manque de souplesse, de légèreté et d’harmonie ; c’est seulement à l’époque de la renaissance que, grâce à la connaissance des anciens, le style classique s’est introduit dans notre langue avec ses tours, ses liaisons, ses balancements, ses périodes, ses inversions. C’est au moyen de ces artifices de langage qu’on peut renouveler les textes anciens, conformément au génie de la langue moderne.

Malgré ses imperfections, qui sont du temps, il faut reconnaitre que le saint graal est un chef-d’œuvre de littérature ; c’est le plus ancien livre en prose vulgaire qu’on ait écrit d’un style parfaitement approprié au sujet.

Les anciens auteurs de légendes connaissaient mal l’histoire et s’inquiétaient peu des circonstances de temps et de lieu. Leur disposition naturelle était une insouciance complète pour la vérité matérielle ; ils s’occupaient exclusivement d’édifier le lecteur et de lui inspirer des sentiments religieux. On trouve dans le saint graal des confusions étranges, des dates forcées, des anachronismes choquants. Vespasien est fils de Titus ; Pilate est procurateur de la Judée sous les Flaviens ; des personnages contemporains de Jésus-Christ sont encore vivants au Ve siècle, sous le règne d’Artus.

En ce temps de réalisme grossier, il est bon, je crois, de faire revivre ces légendes des siècles passés en faveur des esprits délicats qui ont conservé le culte de l’idéal, et des érudits qui s’intéressent aux origines de notre littérature nationale.

 

 

I

 

Après que Notre-Seigneur eut célébré la pâque, dans la maison de Simon le lépreux, et lavé les pieds à ses disciples, le cénacle fut envahi par une troupe de gens armés, venus pour s’emparer de lui, et Judas, qui les conduisait, s’avançant vers son maitre, le baisa sur la bouche ; à ce signal convenu, les gardes le saisirent et l’emmenèrent, laissant ses disciples dans la consternation. Pendant ce tumulte, un Juif, voyant sur la table le vase dans lequel Jésus avait fait son sacrement, le prit et l’apporta à Pilate. Le jour suivant, le Sauveur souffrit la Passion et mourut sur la croix. Quand tout fut consommé, Joseph d’Arimathie alla trouver Pilate pour lui demander le corps du divin supplicié. Joseph était un soudoier 5, servant, avec cinq chevaliers, le procurateur, qui le tenait en grande estime. C’était un homme sage, charitable, croyant en Jésus, sans oser le manifester, par crainte des Juifs. Il dit à Pilate : « Seigneur, je vous sers depuis longtemps, et vous ne m’avez pas encore payé mes soudées 6 ; maintenant qu’il est en votre pouvoir de le faire, donnez-moi ce que vous m’avez promis. » – « Joseph, lui répondit Pilate, demande tout ce que tu voudras et je te l’accorderai, sauf la foi que je dois à mon maître. » – « Donnez-moi le corps du prophète que les Juifs ont injustement mis à mort. » – « Je croyais que tu me demanderais une plus riche récompense, mais puisque telle est ta demande, je te l’accorde. » –  « Ordonnez qu’on me le donne. » – « Va, et prends-le. » – « Les Juifs sont en nombre et en force, et ne voudront pas me le livrer. » – « Ils te le livreront. »

Joseph alla droit à la croix, et, voyant Jésus mort, il pleura amèrement, car il l’aimait de tout son cœur. S’adressant aux Juifs, qui le gardaient, il leur dit : « Pilate m’a donné le corps de ce prophète, afin que je l’ôte de la croix. » – « Tu ne l’auras point, s’écrièrent-ils, parce que ses disciples disent qu’il doit ressusciter, et s’il ressuscite, nous le tuerons une seconde fois ; nous aimerions mieux te tuer toi-même que de te le laisser. » – Joseph retourna chez le procurateur pour lui apprendre ce refus. Pilate, courroucé, ordonna à Nicodème d’aller détacher Jésus de la croix et de le donner à Joseph. Se souvenant alors du vase qu’un Juif lui avait apporté, il dit à Joseph : « Joseph, tu aimais beaucoup ce prophète ? » – « Oui certes je l’aimais beaucoup. » – « J’ai le vase dans lequel il sacrifiait, je te le donne, parce que je ne veux rien garder de ce qui lui a appartenu. » Joseph, joyeux de recevoir un don si précieux, salua Pilate, et partit avec Nicodème.

En passant devant la boutique d’un forgeron, ils prirent des tenailles et un marteau et se rendirent au lieu où Jésus était attaché à la croix. Là, Nicodème dit aux juifs : « Vous êtes dans votre tort ; vous avez fait de cet homme tout ce que vous avez voulu et je vois bien qu’il est mort. Pilate m’a ordonné de le détacher de la croix et de le livrer à Joseph. »

« Nous ne te le donnerons pas, s’écrièrent-ils, parce qu’on dit qu’il doit ressusciter. » Nicodème leur signifia qu’il le prendrait malgré eux. Les juifs, intimidés par ces fermes paroles, partirent pour aller se plaindre à Pilate. En leur absence, Joseph et Nicodème montèrent sur la croix et déclouèrent le corps du Sauveur ; Joseph, le prenant dans ses bras, le déposa doucement à terre et se mit en devoir de le laver ; pendant qu’il remplissait ce pieux office, il vit saigner les plaies des mains, des pieds et du côté ; saisi d’effroi au souvenir du rocher fendu par le sang tombé au pied de la croix, il prit le vase que lui avait donné Pilate et recueillit dignement le sang qui coulait des plaies ; il enveloppa Jésus d’un riche suaire et alla le déposer dans un sépulcre qu’il avait fait tailler pour lui-même. Sur ces entrefaites, les juifs revinrent avec l’autorisation de faire garder le corps en quelque lieu qu’on l’eût mis et Joseph retourna à sa maison emportant le vase contenant le sang de Notre Seigneur.

Pendant sa vie souterraine, le Christ descendit aux enfers dont il brisa les portes pour en retirer Adam, Ève et les autres justes qu’il avait rachetés par sa mort, et il ressuscita le troisième jour.

En apprenant sa résurrection, les juifs s’assemblèrent en conseil et se dirent entr’eux : « Cet homme nous fera encore beaucoup de mal si véritablement il est ressuscité. » Les gardes déclarèrent que le corps n’était plus là où Joseph l’avait déposé : « C’est lui, dirent les juifs, qui l’a soustrait ; si l’on nous en demande compte, nous dirons que nous l’avons donné à Joseph sur l’ordre de Nicodème. » – « Mais nous l’avons fait garder, fit observer l’un d’eux, et l’on nous rendra responsables de sa disparition. » – « Nous pouvons nous garantir de ce danger, dit un autre ; prenons, cette nuit, Joseph et Nicodème, sans que personne le sache, et faisons-les mourir de male mort. » Tous ceux du conseil se rendirent à cet avis.

Nicodème, prévenu par un de ses amis, prit la fuite ; les juifs saisirent Joseph dans son lit et l’emmenèrent à une maison de campagne de Caïphe dans laquelle se trouvait une horrible prison. Là, quand ils le tinrent seul entre leurs mains, ils l’accablèrent de coups et lui demandèrent : « Qu’as-tu fait de Jésus ? » – « Demandez-le à ceux qui le gardaient, je n’ai rien fait qu’au vu et au su de vous tous. » – « Joseph, tu l’as enlevé, car il n’est plus au lieu où nous te l’avons vu mettre. Nous allons t’enfermer dans cette prison et il te faudra le rendre ou mourir. » – « Si le Seigneur que j’ôtai de la croix veut que je meure, que sa volonté soit faite. » Ils le descendirent dans la chartre 7 dont ils scellèrent l’entrée, et Caïphe, ordonna au chartrier 8 de ne lui donner qu’un morceau de pain et un hanap d’eau et ensuite de le laisser mourir de faim. Depuis ce jour, Joseph fut perdu pour le monde et l’on n’entendit plus parler de lui.

Mais le Seigneur pour qui il avait souffert ne l’abandonna pas dans sa détresse. En sortant du sépulcre, il alla visiter son serviteur dans sa prison et lui apporta le vase rempli de son sang que Joseph avait caché dans sa maison. À la vue de la clarté resplendissante émanée de ce corps glorieux, le prisonnier s’écria : « Grand Dieu ! d’où peut venir cette lumière, si non de vous ? » – « Ne crains rien, lui dit Jésus, la vertu de mon père te sauvera. » – « Qui êtes-vous, vous qui êtes si lumineux que je ne puis vous voir ni vous connaître ? » – « Je suis Jésus, fils de Dieu, envoyé par mon père pour sauver les pécheurs. » – « Vous êtes donc celui que j’ai ôté de la croix et mis au sépulcre ? » – « Je le suis. » – « Ah ! Seigneur, ayez pitié de moi, car c’est à cause de vous qu’on m’a mis ici ; je n’osais pas vous parler, crainte que vous ne me crussiez pas parce que je fréquentais ceux qui conjuraient votre perte. » – « Tu étais mon ami, Joseph, et je te connaissais mieux que tu ne te connaissais toi-même ; je t’ai laissé avec eux, à cause de l’amour que tu me portais ; je savais que tu m’assisterais là où mes disciples n’oseraient pas m’assister ; tu as fait cela par pitié et pour l’amour de mon père qui t’a donné le cœur et le pouvoir de me rendre ce bon office et t’a permis de servir Pilate qui, par amitié, t’a donné mon corps ; c’est pourquoi je t’appartiens. » – « Ah ! Seigneur, ne dites pas que vous m’appartenez. » – « Je suis à toi, Joseph, je suis à tous les bons et tous les bons sont à moi ; ce que tu as fait pour moi, tu ne l’as pas fait pour vaine gloire ; tu m’as aimé secrètement, et je t’ai aimé secrètement ; sache bien que notre amour se manifestera aux yeux de tous, au détriment des méchants, car tu auras en ta garde le symbole de ma mort ; le voici » ; et il lui tendit le vase contenant son sang. Joseph, animé d’une foi ardente, tomba aux pieds du Sauveur et lui cria merci : « Seigneur, suis-je digne de garder ce dépôt sacré ? » – « Prends-le ; tu dois le garder et le transmettre à d’autres ; ceux qui le garderont seront au nombre de trois, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Joseph reçut le vase à genoux et Notre Seigneur ajouta : « Tu tiens le sang des trois personnes de la Trinité versé par le Fils mourant pour le salut des hommes 9. » – « Seigneur, qu’ai-je fait pour mériter une si grande grâce ? » – « Tu m’as descendu de la croix et enseveli. On établira plusieurs tables pour célébrer mon sacrifice ; ces tables représenteront la croix ; le vase dans lequel on sacrifiera symbolisera le sépulcre où tu as déposé mon corps ; et le voile dont on couvrira le calice sera l’emblème du suaire dont tu m’as enveloppé. Il en sera ainsi jusqu’à la fin des siècles, en mémoire de ce que tu as fait pour moi ; ceux qui verront ce vase, s’ils ont la foi et sont repentants et confès, auront la joie éternelle. » Jésus apprit à Joseph les paroles sacramentelles de la consécration et continua : « Toutes les fois que tu seras dans le besoin, demande secours à la sainte Trinité et à la bienheureuse Vierge Marie qui a porté le Fils de Dieu dans son sein, et le Saint-Esprit viendra à ton aide. Je ne t’emmènerai pas avec moi, l’heure n’est pas venue ; tu resteras ici jusqu’à ce qu’on croie que tu sois mort ; ne crains rien, tu ne souffriras aucune douleur et tu ne mourras pas. Cette lumière continuera à t’éclairer et je serai toujours avec toi. Sois certain que tu sortiras d’ici sain et sauf ; ta délivrance sera une grande merveille pour les mécréants. Celui qui viendra te délivrer doit apprendre par toi à m’aimer ; dis-lui ce qui te viendra au cœur ; le Saint-Esprit mettra sur tes lèvres des paroles que tu ignores ; ensuite, tu porteras mon nom dans des pays étrangers ou il sera loué et glorifié. » Joseph demeura dans cette prison quarante-deux ans jusqu’au temps où se passèrent les évènements que nous allons raconter :

 

 

II

 

En ce temps-là, Vespasien, fils de Titus, empereur de Rome, fut affligé d’une lèpre si hideuse, que personne ne pouvait en supporter la puanteur, et l’on fut obligé de le séquestrer dans une tour percée d’une ouverture par laquelle on lui faisait passer ses aliments. Son père affligé, ne pouvant se consoler de ce malheur, fit publier par toute la terre que si quelqu’un pouvait guérir son fils, il lui donnerait tout ce qu’il demanderait ; mais il ne se trouva personne qui put le guérir. Sur ces entrefaites vint à Rome un chevalier, qui était allé en Judée, au temps où Jésus-Christ vivait sur la terre, et avait été témoin de ses miracles et de sa mort. À son retour il s’hébergea chez un sénateur de la ville. Un soir, son hôte lui dit, dans un entretien intime : « Il est bien malheureux que le fils de l’empereur soit lépreux ; si vous savez quelque chose qui puisse le guérir, faites-le-nous connaître. » – « Je ne sais rien en ce moment, répondit-il, mais je puis vous dire qu’il y avait autrefois en Judée un bon prophète qui redressait les boiteux, rendait la vue aux aveugles et faisait tant de miracles que je ne pourrais tous vous les raconter. Par haine et par envie, des hommes puissants, forçant la main à Pilate, le firent mourir. Je vous assure, sur mon âme, que s’il était encore vivant, il guérirait le fils de l’empereur ; je crois même que l’attouchement de quelque objet lui ayant appartenu ferait ce miracle. » Le sénateur alla rapporter à l’empereur les paroles du pèlerin. Celui-ci, mandé à la cour, confirma ce qu’il avait dit, et mit sa tête en gage de sa véracité.

Sur cette assurance, Titus éprouva une joie extrême, et en même temps conçut un vif ressentiment contre Pilate pour avoir laissé mourir sans jugement un homme qui faisait de si grands prodiges. Il envoya en Judée des messagers chargés de rechercher la conduite de Pilate et de trouver quelque objet touché par le prophète.

Les messagers arrivèrent en Judée, fortement prévenus contre le procurateur, et lui firent un froid accueil. Pilate se disculpa adroitement, en jetant la faute sur les Juifs, qui assumèrent toute la responsabilité. On se mit alors en quête de quelque objet dont Jésus eût fait usage, mais on ne put rien trouver, parce que les Juifs avaient jeté tout ce qui lui avait appartenu.

Après plusieurs jours de vaines recherches, un Juif se présenta aux messagers, et leur dit : « Je connais une pauvre femme qui possède le portrait d’un homme qu’elle a coutume d’adorer ; elle s’appelle Vérone et demeure dans la rue de l’école. » Pilate envoya chercher cette femme, et quand il la vit venir, il alla au-devant d’elle et l’embrassa. « J’ai appris, lui dit-il, que vous avez une certaine image dans votre huche ; je vous prie de me la montrer. » Vérone, épouvantée, s’en défendit énergiquement, disant : « Je ne sais rien de ce que vous me demandez. » En entendant ces paroles, les messagers entrèrent, et Pilate leur dit : « Voilà la femme. » Ils l’embrassèrent tous et lui firent un gracieux accueil ; après lui avoir parlé de la maladie de Vespasien et lui avoir assuré que la vue de l’image le guérirait, ils lui offrirent de la lui acheter, si elle voulait la leur vendre.

Vérone, comprenant qu’elle ne pouvait plus céler son secret, leur répondit : « Je ne vous la vendrais pas pour tout l’or que vous possédez ; mais si vous me jurez que vous ne m’enlèverez pas ce que je vous montrerai, et que vous m’amènerez à Rome, j’irai avec vous. » Ils en firent le serment, et lui dirent : « Montrez-nous cette image que nous vous avons demandée. » Elle alla prendre à sa maison un rouleau de toile, et, le dépliant sous les yeux des messagers, elle leur montra l’effigie de Jésus-Christ. À cette vue ils se levèrent tous respectueusement, « Ah Vérone, dirent-ils racontez-nous comment cette image est venue en votre possession. »

« Je vous le dirai bien volontiers », leur répondit-elle. « Un jour, j’allais par la ville, portant sous mon bras cette pièce de toile, pour la vendre au marché, quand je rencontrai sur mes pas ceux qui emmenaient le prophète, les mains liées, et cruellement maltraité par les Juifs. En me voyant, il m’appela, et me pria, pour l’amour de Dieu d’essuyer la sueur qui coulait de son visage. Je pris un pan de la toile, je l’essuyai et partis, tandis que les juifs continuaient à l’emmener, en le battant outrageusement. De retour à ma maison, je regardai ma toile, et j’y vis empreinte l’effigie du prophète. Si vous croyez qu’elle puisse être utile au fils de l’empereur, je m’en irai avec vous, et je l’emporterai. »

Les messagers partirent avec Vérone et, arrivés à Rome, ils racontèrent à Titus tout ce qui s’était passé. L’empereur, joyeux, fit à cette pauvre femme un accueil bienveillant, et lui promit de l’enrichir, en récompense de ce qu’elle lui avait apporté l’image du prophète. Quand elle la lui eut montrée, il s’inclina trois fois, déclarant que c’était la plus belle figure d’homme qu’il eut jamais vue. Il prit à deux mains la véronique et l’apporta à la chambre de son fils, qui dormait. Vespasien, éveillé par son père, n’eut pas plutôt jeté les yeux sur cette face adorable qu’il fut guéri.

Le prince, rendu à la santé, voulut savoir quel était l’homme représenté par l’image à laquelle il devait sa guérison. Quand il eut tout appris, il jura qu’il ne serait satisfait que lorsqu’il aurait châtié ceux qui l’avaient mis à mort ; il dit à son père : « Ce n’est plus vous qui êtes mon seigneur et maître, c’est celui qui, par la vertu de son image, m’a délivré de mon mal ; il est le souverain des hommes et de l’univers ; permettez-moi d’aller tirer vengeance de ceux qui l’ont tué. » – « Mon fils, lui répondit Titus, vous ferez selon vos volontés. »

Vespasien alla en Judée, et dit à Pilate : « Je viens venger la mort du prophète qui m’a guéri. » Pilate lui répondit : « Seigneur, voulez-vous savoir la vérité ? Faites-moi mettre en prison, et feignez d’être indisposé contre moi, parce que je n’ai pas voulu condamner cet homme. » Le prince acquiesça à sa demande et fit mander tous ceux qui avaient pris part à la mort de Jésus. « Vous êtes coupables de trahison, leur dit-il, pour avoir souffert que le prophète se fît votre roi. » – « C’est la faute de Pilate, s’écrièrent les Juifs, qui, prenant son parti, disait qu’il ne méritait pas la mort ; nous disions, nous, qu’il la méritait, pour s’être mis au-dessus de vous. » – « Pilate, leur répliqua Vespasien, répondra de sa conduite ; quant à vous, je veux savoir pourquoi vous avez pris le prophète en haine, quels sont ceux qui l’ont le plus maltraité, et comment vous avez agi à son égard, depuis le jour où vous l’avez connu. » Les Juifs, croyant qu’il disait cela pour leur avantage et au détriment de Pilate, se firent un mérite de leur crime et dirent qu’en dépit du procurateur, ils avaient mis Jésus à mort, en demandant que son sang retombât sur eux et sur leurs enfants. À ces mots, le prince, connaissant leur malice, et convaincu de leur culpabilité, les fit traîner à la queue de chevaux emportés. Les autres Juifs, témoins de cette exécution, en demandèrent la raison : « C’est pour venger la mort de Jèsus, leur répondit Pilate, et vous subirez tous la même peine si vous ne rendez pas son corps. » – « Nous l’avons donné à Joseph, et nous ignorons ce qu’il en a fait. » – « Vous l’avez fait garder, il faut le rendre ou mourir. » – « Nous ne savons rien de Joseph, ni de Jésus. » Là-dessus, on en fit brûler vifs un très grand nombre.

Caïphe, voyant que tous les Juifs seraient détruits, dit à Vespasien : « Je vous indiquerai le lieu où l’on a mis Joseph, si vous m’assurez la vie sauve. » Après en avoir reçu la promesse, il le conduisit à la tour où Joseph avait été emmuré, et lui apprit la cause et les circonstances de sa séquestration. « L’avez-vous tué, lui demanda le prince, avant de le mettre dans la chartre ? » –  « Non, mais nous l’avons accablé de coups, à cause de ses paroles malséantes. » – « Crois-tu qu’il soit mort ? » – « Comment pourrait-il vivre, après une si longue détention ? » – « Celui qui m’a guéri, moi qui ne l’ai pas connu et n’ai rien fait pour lui, peut bien avoir préservé de la mort Joseph, qui a souffert pour lui la prison ; je ne puis croire qu’il l’ait laissé mourir si misérablement. » Vespasien fit enlever la pierre qui fermait l’entrée de la prison, et appela Joseph ; personne ne répondit. « Croyez-vous, dit Caïphe que cet homme ait si longtemps vécu ? » – « Je ne puis pas croire qu’il soit mort, si je ne m’en assure par mes propres yeux. »

Il appela de nouveau, et ne recevant pas de réponse, il se fit descendre dans la chartre. Là, il vit, à l’un des angles, une grande clarté, et se dirigea de ce côté. Joseph, le voyant venir, se leva, et lui dit : « Soyez le bienvenu, Vespasien. » Le prince, émerveillé de s’entendre appeler par son nom, lui demanda : « Qui es-tu, toi qui m’as si bien nommé et, quand j’appelai, ne m’as pas répondu ? » – « Je suis Joseph d’Arimathie. » Vespasien l’embrassa, et reprit : « Qui t’as appris mon nom ? » – « Celui qui connaît toutes choses ; de quel mal vous a-t-il guéri ? » Vespasien lui raconta sa maladie et sa guérison miraculeuse. « Celui qui vous a guéri, lui dit Joseph, je le connais. Si vous voulez le connaître et croire en lui, je vous dirai ce qu’il m’a commandé de vous dire. » – « Je croirai en lui de tout mon cœur », répondit le prince. Joseph lui exposa la doctrine chrétienne : la chute des mauvais anges, la création de l’homme, le péché d’Adam, l’avènement de Jésus-Christ, sa prédication, ses miracles, sa mort sur la croix, sa résurrection, le mystère de la Trinité, les dons du Saint-Esprit. « C’est Jésus, ajouta-t-il, qui vous a guéri et vous a envoyé pour me délivrer. Vous devez croire aussi aux commandements qu’il a donnés à ses disciples. En sortant d’ici, allez les trouver, et ils vous conféreront le baptême. »

Vespasien appela ceux qui étaient en haut, à l’entrée de la prison, et leur donna ordre de démolir la tour. Il sortit par la brèche, tenant Joseph par la main, et dit aux juifs : « Voilà Joseph, rendez-moi Jésus. » – « Nous l’avons donné à Joseph, s’écrièrent-ils ; qu’il dise ce qu’il en a fait ! » – « Je sais, dit Joseph qu’il est ressuscité comme Dieu et souverain maître de toutes choses. » Le prince, pour châtier les Juifs, les fit vendre à vil prix, comme esclaves. Quant à Caïphe, il le fit mettre dans une barque sans voiles et sans rames, et on le lança à l’aventure des périls de mer.

Bron et sa femme Anigeu, sœur de Joseph, avaient pour leur frère une vive affection. Quand ils apprirent qu’il avait été retrouvé, ils se rendirent auprès de lui et il fit d’eux ses premiers disciples ; ils furent suivis d’un grand nombre d’autres prosélytes, qui promirent à Joseph de partager ses croyances : « Ceux qui voudront croire ce que je crois, leur dit-il, vendront leurs terres et leurs maisons, ils abandonneront tout pour Dieu et me suivront dans des pays lointains. » Il leur obtint le pardon du prince et les groupa autour de lui pour leur enseigner les vérités de la foi et la pratique des bonnes œuvres.

La nuit qui précéda le départ de Vespasien, Joseph vit en songe Jésus-Christ venir vers lui et lui dire : « Joseph, le temps est arrivé où tu dois aller prêcher mon évangile ; demain tu te feras baptiser ; tu sortiras de Jérusalem pour ne plus y revenir et iras peupler de ta postérité des terres étrangères ; prends avec toi ceux qui seront baptisés et voudront te suivre et pars nu-pieds, sans or ni argent, n’emportant que mon écuelle, car ceux qui me serviront auront tous les biens en partage. En sortant de Jérusalem, tu te dirigeras du côté de l’occident et je t’enseignerai ce que tu devras dire et ce que tu devras faire pour annoncer mon nom. »

Le lendemain Joseph reçut le baptême des mains de saint Philippe ; Vespasien se fit également baptiser avec toute sa maison et retourna à Rome d’où il revint deux ans après pour détruire Jérusalem de fond en comble. Joseph, de son côté, enferma dans une arche le vase contenant le sang du Christ et partit avec ses compagnons pour les pays où Dieu l’envoyait.

 

 

III

 

Cet exode, raconté par Borron avec une sobriété antique, est entouré, dans le récit de Map, de circonstances merveilleuses. La compagnie, arrivée sur les bords de l’Océan, ne trouva aucun navire pour passer le détroit ; sur un ordre d’en haut, Joseph fit avancer le saint vaisseau et dit aux porteurs : « Entrez en mer, la vertu du sang du Christ vous conduira. » Nascor et Leugant, portant l’arche sur leurs épaules, se mirent en mer résolument et marchèrent sur les flots à pieds secs. Joseph étendit sa chemise sur l’eau, et, posant le pied sur une des manches, dit à ses compagnons : « Suivez-moi. » Ils le suivirent tous au nombre de cent cinquante en se recommandant à Dieu, et à mesure qu’ils montaient sur cette frêle embarcation, elle s’élargissait de manière à pouvoir les contenir tous ; Joseph tira la chemise par les manches, et ils naviguèrent toute la nuit, à la clarté des étoiles. Le lendemain matin ils abordèrent en Bretagne, pays peuplé de Sarrasins, et se prosternèrent sur le rivage pour remercier Dieu de la grâce qu’il leur avait faite. Une voix du ciel se fit entendre : « Joseph, va prêcher mon évangile ; sois ferme et courageux, car tu souffriras de grandes tribulations dans cette terre promise à ta postérité. » Joseph leva les yeux au ciel et répondit : « Seigneur, voici votre serviteur prêt à faire vos commandements » et, se tournant vers ses disciples, il leur transmit l’ordre du Saint-Esprit et leur montra la terre de promission : « Maître, s’écrièrent-ils, nous sommes disposés à obéir, et à mourir, s’il le faut, pour glorifier le nom du Christ. »

Joseph et ses compagnons s’établirent dans ce pays ; ils se construisirent des habitations couvertes de feuillages, et se mirent à labourer les champs ; pendant assez longtemps, Dieu bénit leurs travaux et ils vécurent dans l’abondance ; mais un moment vint où la terre leur refusa le fruit de leurs labeurs. Dans leur détresse, ils prièrent Bron de demander à Joseph pourquoi Dieu leur infligeait cette disette. Joseph, craignant d’avoir attiré par ses fautes la famine sur son peuple, se prosterna, tout en pleurs, devant le saint vaisseau et pria Dieu de lui faire connaître la cause de cette calamité. La voix du Saint-Esprit lui répondit : « Joseph, tu n’es pas coupable ; souviens-toi qu’à la table où je célébrai la cène, je dis qu’un de ceux qui mangeaient et buvaient avec moi me trahirait. Celui qui me trahit se retira de moi, et depuis lors, sa place resta inoccupée. En mémoire de cette table, tu feras une table carrée, tu diras à Bron d’aller pêcher dans la rivière et de t’apporter le premier poisson qu’il pêchera. Quand la table sera dressée, sers-toi de mon sang pour mettre à l’épreuve ceux qui sont les auteurs de cette famine. Prends mon vase, pose-le, couvert d’un voile de lin, au milieu de la table, et mets le poisson à son côté. Tu t’assiéras à la place ou j’étais assis à la cène et feras asseoir Bron à ta droite ; tu le verras alors s’écarter de toi assez pour laisser une place vide entre vous deux ; cette place représentera celle d’où se retira Judas, quand j’eus dit qu’il me trahirait ; tout étant disposé de la sorte, appelle tes disciples et dis-leur que s’ils ont la foi et observent les commandements, ils viennent recevoir la grâce. »

Joseph exécuta de point en point les ordres du Saint-Esprit. Quelques-uns des disciples s’assirent à la table carrée et en occupèrent toutes les places, excepté celle qui se trouvait entre Joseph et Bron ; les autres restèrent debout. Ceux qui étaient assis sentaient leur cœur rempli d’une douceur ineffable. L’un d’eux, nommé Petrus, regardant fixement ceux qui étaient autour de la table, leur dit : « Ne sentez-vous rien de cette grâce dont nous jouissons ? » – « Non, répondirent-ils, nous ne sentons rien. » – « C’est donc vous, reprit Petrus, qui avez commis le péché qui vous a attiré cette famine dont vous vous êtes plaints. » Les pécheurs confus se retirèrent de la maison ; c’est ainsi que Joseph apprit à distinguer les innocents des coupables. Le service terminé, il invita les disciples fidèles à Dieu à venir tous les jours à l’heure de tierce participer à la grâce.

Ceux qui avaient été exclus demandèrent aux autres : « Qu’éprouvez-vous quand vous êtes assis à cette table ? » Petrus leur répondit : « Nul cœur ne pourrait sentir et nulle bouche ne pourrait dire les délices dont nous y jouissons. » – « D’où peut venir cette grâce qui remplit ainsi le cœur ? » – « Elle vient de celui qui a sauvé Joseph dans sa prison. » – « Ce vase que nous avons vu et qui ne nous avait jamais été montré, que représente-t-il ? » – « C’est par sa vertu que nous sommes séparés de vous. Il repousse les pécheurs et n’accueille que les justes. Vous l’avez bien vu par vous-mêmes. » – « Nous partirons comme des malheureux ; mais que dirons-nous de ce vase et comment faut-il le nommer ? » – « Ceux qui voudront lui donner son vrai nom l’appelleront Graal parce qu’il agrée à ceux qui peuvent rester en sa compagnie. » Les pécheurs partirent et les bons restèrent pour faire le service du graal.

Un des pécheurs, nommé Moïs, ne voulut pas quitter la société des justes, disant : « Je ne me séparerai jamais de ceux que repaît la grâce divine. » Moïs était un homme fourbe, luxurieux, hypocrite, qui par ses paroles astucieuses et ses faux semblants, se faisait passer pour sage et pieux. Toutes les fois qu’il rencontrait les disciples fidèles, il les suppliait d’implorer pour lui le pardon de Joseph. Ceux-ci, séduits par ses larmes et ses dehors trompeurs, eurent pitié de lui et prièrent Joseph de pardonner à Moïs repentant et de le laisser participer à la grâce. « Ce n’est pas moi qui donne la grâce, leur dit-il, c’est Notre-Seigneur qui la donne à ceux qui en sont dignes ; cet homme n’est peut-être pas tel qu’il se fait paraître, et veut nous tromper ; vous connaîtrez plus tard le fond de son cœur. » À genoux devant le graal, il demanda à Dieu si la conduite de Moïs était sincère. La voix du Saint-Esprit lui répondit : « Le moment est venu où se vérifiera ce que je t’ai dit au sujet de la place inoccupée entre toi et Bron. Si tu veux savoir la vérité sur Moïs, laisse-le s’y asseoir, et tu verras ce qu’il deviendra. » Joseph dit à ses disciples : « Annoncez à Moïs que s’il est digne de recevoir la grâce, il vienne prendre place à la table, si non, qu’il se retire, ou il sera puni de son hypocrisie. » Quand Moïs parut, il lui fit la même recommandation, mais le fourbe, plein de présomption, affirma : « Je suis vraiment digne de m’asseoir à cette table, puissé-je rester longtemps en votre compagnie. » – « Avance, lui dit Joseph, et nous le verrons bien. » Moïs, saisi de peur, fit le tour de la table et, ne trouvant pas d’autre place vacante, il s’assit entre Joseph et Bron. Aussitôt le sol s’ouvrit sous lui et l’engloutit. D’après la version de Map, sept mains ardentes appartenant à des corps invisibles venus du ciel saisirent Moïs et l’emportèrent tout enflammé à travers les airs.

Après ces évènements, Joseph garda ses disciples auprès de lui, pour leur enseigner la doctrine évangélique et les former à la prédication. Dans ce cénacle, ils vivaient sous l’aile de Dieu, faisant le service du saint graal et pratiquant toutes les vertus chrétiennes. Quand l’heure fut venue, ils partirent nu-pieds, couverts d’humbles vêtements, et allèrent avec le graal prêcher l’évangile aux populations idolâtres de la Grande-Bretagne. L’éloquence apostolique de Joseph opéra un grand nombre de conversions partout où il passait, on renversait les idoles et on élevait des moutiers. Dieu fit plusieurs miracles en preuve de la vérité de leur mission. Un jour, la compagnie, pressée par la faim, entra dans la maison d’une pauvre femme qui cuisait son pain. Ils lui achetèrent douze petits pains et Joseph, après les avoir rompus, leur en distribua les fragments ; ils en furent tous rassasiés et les reliefs montèrent à la valeur de douze pains. Une autre fois, il les nourrit tous d’un seul poisson pendant que Petrus portait le graal autour de la table. Ce furent les guérisons miraculeuses qui frappèrent le plus vivement les esprits. Joseph guérit le roi Matagrant d’une horrible plaie à la tête, qu’aucun médecin n’avait pu guérir ; il rendit la santé à Galafre, roi des terres foraines, atteint de la lèpre. Il ressuscita le frère de Matagrant, qu’un lion avait étranglé. Malgré ces prodiges éclatants, des païens endurcis refusaient de croire en Jésus-Christ et continuaient d’adorer les idoles. Dans ces cas-là, Joseph, au lieu de la parole, se servait du glaive. Il fit avec ses disciples et ses prosélytes plusieurs campagnes contre des rois récalcitrants qui opposaient à sa mission une résistance armée. Il attaqua le roi de Northomberlande et le vainquit. Crudel, roi de Norgales, était son plus violent adversaire ; indigné de voir ses sujets adopter les nouvelles croyances, il outragea Joseph et le fit jeter en prison. Les disciples assemblèrent une nombreuse armée, envahirent le royaume de Norgales, livrèrent à Crudel une bataille acharnée où il périt, et délivrèrent Joseph. Dans toutes ces expéditions, ils portaient avec eux le graal, qui leur donnait la victoire sur les ennemis ; c’est ainsi qu’ils s’aguerrirent et devinrent dignes d’être les ancêtres des chevaliers de la table ronde.

Après avoir gagné au christianisme la Bretagne, les Galles, l’Écosse et les îles voisines, Joseph, arrivé au terme de sa carrière apostolique, retourna au lieu d’où il était parti, afin de prendre soin de sa famille, de se préparer à la mort et de se choisir un successeur dans la garde du graal.

Bron avait d’Anigeu douze fils nubiles de la plus belle venue ; chargé d’une si nombreuse famille, il alla trouver Joseph, à l’instigation de sa femme, et lui dit : « Que ferons-nous de nos enfants ? Nous ne voulons en disposer que d’après vos conseils et conformément à la volonté de Dieu. » Joseph consulta le Saint-Esprit sur le genre de vie que devaient suivre ses neveux ; un ange lui transmit cette réponse : « Dieu m’envoie pour te dire ce que tu dois faire des enfants de Bron ; ceux qui voudront vivre selon le siècle se marieront et ceux qui aimeront mieux garder le célibat feront son service et maintiendront la sainte Église. » Bron, instruit de cet ordre, appela ses fils et leur demanda : « Mes enfants, quelle carrière voulez-vous suivre ? » – « Mon père, nous ferons selon vos volontés. » – « Que ceux qui voudront se marier se marient et se comportent envers leurs femmes comme j’ai fait avec votre mère. » Il en maria onze selon les lois de l’Église. Le douzième, nommé Alain-le-Gros, préférant rester dans le célibat, il l’amena à son oncle : « Voici Alain, lui dit-il, qui ne veut pas se marier. » Joseph le retint auprès de lui ; il vint devant le graal et pria Dieu de lui révéler la vocation de son neveu. La voix du Saint-Esprit lui répondit : « Joseph, Alain est chaste et vertueux ; apprends-lui ma vie, ma mort, ma résurrection ; dis-lui que tu me descendis de la croix et recueillis le sang qui coula de mes plaies ; fais-lui connaître le grand amour que j’ai eu pour toi et la grâce que je t’ai donnée ; quand tu l’auras instruit, il ira prêcher mon nom et mes œuvres dans des pays lointains ; annonce-lui qu’il aura un fils destiné à être le gardien du graal ; dis à Bron de bénir Alain et de l’établir chef sur tous ses frères. »

Conformément à cet ordre, Bron dit à ses fils : « Mes enfants, sans l’obéissance, vous ne pourriez pas avoir la joie du Paradis. Je veux que vous obéissiez à l’un de vous ; je charge Alain, à qui j’ai donné ma bénédiction, de vous prendre sous sa garde et vous ordonne de lui obéir comme à un maître. Toutes les fois que vous serez dans l’embarras, consultez-le et il vous conseillera. Gardez-vous bien d’enfreindre ses commandements. »

Alain partit avec ses frères pour de nouvelles missions. Après leur départ, un messager céleste apporta à Joseph cet ordre suprême : « Dieu a choisi Bron, à cause de ses vertus, pour être après toi le gardien de son sang ; apprends-lui l’histoire du graal, dis-lui les paroles secrètes que tu entendis dans ta prison et mets entre ses mains le saint vaisseau ; il partira et attendra dans sa demeure la venue de ton petit-fils, auquel il remettra ce sacré dépôt. Ceux qui entendront parler de lui l’appelleront le riche pêcheur, en souvenir du poisson qu’il pêcha pour la table carrée. »

Bron, mis en possession du graal, demeura encore quelques jours avec son beau-frère. Le quatrième jour, il lui dit : « Seigneur, je désire partir, cela vous plaît-il ? » – « Cela me plaît, lui répondit Joseph, parce que c’est la volonté de Dieu ; partez et je resterai ici, attendant les ordres d’en haut. » Le riche pêcheur s’en alla du côté de l’Occident et s’établit au château aventureux construit par Galafre, roi des terres foraines, pour recevoir le graal.

Peu de temps après, Joseph mourut et alla rejoindre dans sa gloire Celui qu’il avait descendu de la Croix et mis au tombeau.

 

 

IV

 

Depuis la mort de Joseph d’Arimathie, quatre siècles se sont écoutés ; pendant ce long espace de temps, la Bretagne a été convertie à la foi chrétienne, et ceux qui ont travaillé à cette conversion ont disparu de la scène, à l’exception de Bron, d’un de ses frères et de son fils Alain-le-Gros. Le riche pêcheur, arrivé aux dernières limites de l’âge, habite toujours le château aventureux, tenant en sa garde le saint graal. Nous entrons maintenant dans le cycle breton, où nous nous trouvons en présence de la lignée de Bretagne sortie de Joseph d’Arimathie, de sa famille et de ses disciples ; cette lignée se compose d’Artus, fils d’Uter Pendragon, issu de Joseph, de Mordret bâtard d’Artus, d’Évain fils d’Urien, issu aussi de Joseph, de Perceval le Gallois, petit-fils de Bron, de Lancelot du lac, descendant de Nascien (personnage de Gaspard Map), de Gauvain, Gahérin, Guerrehe, Agravain, Gaherie, fils de Loth d’Orcanie dont l’ancêtre fut Petrus, et d’autres chevaliers dont l’origine est inconnue. Le cycle breton s’ouvre par l’inauguration de la table ronde. Merlin l’enchanteur engagea le roi Uter Pendragon à instituer cette table en l’honneur du graal et en souvenir de la table carrée, afin d’établir un lien de confraternité entre les chevaliers, d’exciter leur valeur par l’émulation et de les rendre dignes d’achever les entreprises chevaleresques dans les pays placés sous la dépendance du graal. Il recommanda au roi d’y laisser vide une place qui ne pourrait être occupée que par un chevalier sans tache.

Après qu’Artus eut succédé à son père, Merlin se rendit à la cour et dit au roi : « Sire, vous savez que votre père a établi la table ronde en l’honneur du graal. Le saint vaisseau est en ce pays sous la garde du riche pêcheur auquel Joseph d’Arimathie l’a donné avant sa mort. Cet homme, accablé d’infirmités, ne pourra guérir que quand un chevalier de la table ronde aimant Dieu et dévoué à l’Église aura fait tant d’exploits qu’il sera proclamé le meilleur homme du monde. Il ira alors au château aventureux, et quand il aura demandé à quoi sert le graal, le riche pêcheur sera guéri, les aventures de Bretagne cesseront et les prophéties seront accomplies. » Merlin prit congé du roi et retourna en Ortoberlande.

En ce même temps, Alain-le-Gros, père de Perceval le Gallois, mortellement malade, entendit la voix du Saint-Esprit : « Alain, tu es près de ta fin. Ton père Bron attend au château aventureux la venue de son petit-fils pour lui remettre le graal. J’ordonne à ton fils d’aller à la cour du roi Artus, où il apprendra pourquoi il doit se rendre à la maison de son aïeul. » En entendant cette voix, Alain leva les mains au ciel, battit sa coulpe (1) et, après avoir transmis l’ordre divin à son fils, il expira.

Perceval partit sans retard et, arrivé à la cour, il pria le roi de lui donner des armes. Artus l’accueillit courtoisement, l’adouba (2), et le retint auprès de lui. Le jour de la Pentecôte, le roi, préoccupé des paroles de Merlin, tint sa cour à Cardueil, où il convoqua ses chevaliers. Cette fête fut célébrée avec la plus grande magnificence. Artus, vêtu d’un manteau royal, la couronne au front et encensé par cent encensoirs d’or, s’assit à la table ronde et y fit asseoir ses chevaliers, en ayant soin de laisser une place vide à sa droite conformément aux instructions données par Merlin à son père Uter Pendragon. Après le festin, les chevaliers allèrent béhorder 10 dans les champs et firent preuve d’une grande valeur. Perceval, blessé à la main, ne prit pas part au tournoi et escorta le roi Artus. En le voyant, Éleine, nièce de Gauvain, s’éprit de lui à cause de sa beauté ; pendant la nuit, elle lui envoya des armes vermeilles, l’engageant à venir le lendemain jouter contre ceux de la table ronde. Le jour suivant, le tournoi recommença plus brillant que la veille ; Lancelot du lac, Gauvain, Ségramor, Érec, s’y distinguèrent par leurs exploits. Alors parut Perceval couvert des armes vermeilles ; de plein élan, il alla frapper de son épieu l’écu de Ségramor et le heurta si vigoureusement qu’il le désarçonna et prit son cheval pour le présenter à Éleine. Ce jour-là, Perceval fit tant de prouesses qu’il vainquit le tournoi. Le roi vint le féliciter et lui dit : « Sire chevalier, je veux que vous fassiez partie de ma maison et je vous conférerai de grands honneurs. » – « Sire, merci, répondit Perceval, et il ôta son heaume pour se faire connaître, priant le roi dc lui pardonner un déguisement inspiré par l’amour : « Tout ce qu’on fait par amour, dit Artus, est facilement pardonné. »

Perceval, enhardi par ses succès, demanda au roi la faveur de s’asseoir à la place vide de la table ronde. « Perceval, mon ami, dit Artus, vous ne vous y assoirez point, parce que Moïs fut perdu pour une pareille présomption. » De dépit, il déclara que si on ne le laissait s’y asseoir, il retournerait à son pays pour ne plus revenir. Sur les instances de Gauvain et de Lancelot, le roi lui accorda sa demande. On se rendit à la table ronde, et quand tout le monde fut placé, Perceval fit le signe de la croix et s’assit sur le siège vacant. Aussitôt le sol s’entrouvrit sous lui et il en sortit un bruit si épouvantable qu’il semblait que tout s’effondrait ; en même temps, il s’en exhala une fumée épaisse qui obscurcit l’air à deux lieues à la ronde. Une voix se fit entendre : « Roi Artus, tu as commis la plus grande faute qui ait jamais été commise en Bretagne, en enfreignant les ordres de Merlin, et Perceval est coupable d’une témérité dont il portera la peine, lui et tous ceux de la table ronde. Sans les mérites de son père Alain, il aurait subi le sort de Moïs. Sache, roi Artus, que le graal est dans la maison du riche pêcheur. Cet homme ne pourra guérir de ses infirmités que quand un des trente chevaliers assis à cette table se sera élevé au-dessus de tous par sa bravoure et ses exploits ; alors Notre Seigneur le conduira à la maison du riche pêcheur ; quand il sera en sa présence, il faudra qu’il lui demande à quoi sert le graal. Dès qu’il le lui aura demandé, le riche pêcheur sera guéri, lui donnera le saint vaisseau, et mourra trois jours après. »

La voix se tut et Perceval épouvanté jura qu’il ne coucherait jamais deux nuits de suite dans le même gîte jusqu’à ce qu’il eût trouvé la maison du riche pêcheur. Gauvain, Ségramor, Bedoër, Hurgain et Érec firent le même vœu. Après s’être armés, les chevaliers se présentèrent au roi et messire Gauvain lui dit : « Sire, nous allons là où Dieu nous envoie, nous ne savons où, et nous errerons jusqu’à ce que quelque aventure nous y mène. »

En entendant ces paroles, Artus se mit à pleurer, craignant de ne plus les revoir ; les chevaliers prirent congé de lui et chevauchèrent tout le jour sans rencontrer d’aventure. Le lendemain ils arrivèrent à un carrefour au centre duquel étaient une chapelle, un arbre et une croix ; là, Gauvain dit à ses compagnons : « Seigneurs, il faut ici nous séparer, car si nous allons tous par le même chemin, notre entreprise aura peu de succès. » Ils approuvèrent son avis et allèrent chacun de son côté à la quête du saint Graal.

Il n’entre pas dans mon plan de raconter tous les exploits accomplis par Perceval avant d’arriver au but de ses recherches ; je m’en tiendrai aux faits qui se rattachent directement à l’histoire du graal.

Après les aventures de l’orgueilleux des landes, du pavillon aux pucelles, de la dame aux échecs enchantés, du cerf blanc et du bracelet, du chevalier au tombel et autres faits d’armes qu’il serait trop long de raconter, Perceval, chevauchant à travers une forêt, rencontra la maison de son père. Sa sœur, dès qu’elle le vit, alla lui tenir l’étrier et lui dit : « Sire chevalier, si vous voulez descendre ici, vous trouverez bon gîte et bon accueil. » – « Demoiselle, lui répondit-il, je ne cherche que cela, et j’en ai grand besoin. » Quand il fut descendu, sa sœur le désarma et le vêtit d’un riche surcot de soie ; elle s’assit à côté de lui et, le regardant attentivement, elle se mit à pleurer. En voyant couler ses larmes, Perceval attendri lui demanda pourquoi elle pleurait. Elle lui raconta la mort de son père, l’ordre que lui donna le Saint-Esprit d’envoyer son fils à la cour d’Artus, le départ précipité de son frère. » – « Quand ma mère le vit partir, ajouta-t-elle, elle courut après lui pour le retenir, mais il résista à ses prières, et elle en fut si affligée qu’elle mourut de douleur. Il était si téméraire que les bêtes sauvages de la forêt l’ont sans doute dévoré. Après la mort de ma mère, je suis restée dans cette solitude, avec une nièce et deux serviteurs. Toutes les fois que je vois passer un chevalier, je ne puis m’empêcher de pleurer par amour de Perceval. Personne ne lui ressemble mieux que vous, et si je croyais qu’il fût encore vivant, je dirais que vous êtes mon frère. » En apprenant la mort de sa mère, Perceval éprouva une si vive affliction qu’il resta quelque temps sans voix, puis, surmontant son émotion, il s’écria : « Chère sœur, je suis votre frère Perceval, qui alla jadis à la cour d’Artus. » À ces mots elle lui sauta au cou et le baisa plus de cent fois. Elle lui apprit alors que l’homme au graal était Bron, son aïeul. « En êtes-vous bien sûre ? » – « Oui. Êtes-vous allé à sa maison ? » – « Non, mais je l’ai longtemps cherché, et je ne cesserai mes recherches que lorsque je l’aurai trouvé. » – « Cher frère, Dieu vous donne le pouvoir d’accomplir ses volontés. »

Le lendemain la jeune fille le conduisit à la demeure d’un ermite, fils de Bron et frère d’Alain : « Cher oncle, lui dit-elle en lui présentant son frère, voici Perceval, qui alla jadis à la cour d’Artus. » Le saint homme l’embrassa, et lui dit : « Cher neveu, êtes-vous allé à la maison de mon père, qui a en sa garde le graal ? » Sur la réponse négative, il ajouta : « Sachez qu’à la table de Joseph ou j’étais assis, la voix du Saint-Esprit nous ordonna de venir en ces terres lointaines, et dit au riche pêcheur, mon père, qu’il ne mourrait que quand le fils d’Alain aurait accompli tant de faits d’armes qu’il serait proclamé le premier chevalier du monde ; il trouverait alors la maison de son aïeul et recevrait de ses mains le saint graal. Puisque Dieu vous a choisi pour faire son service, gardez-vous de trop parler, car les paroles oiseuses sont déplaisantes à Notre-Seigneur ; ne tuez aucun chevalier ; observez la continence et évitez le péché de luxure, car vous êtes d’une race que Dieu a tant aimée qu’il lui a confié la garde de son sang. Ce sont vos péchés qui vous ont empêché de trouver la maison du riche pêcheur. Priez notre Seigneur pour l’âme de votre mère morte de chagrin à cause de vous. Si Dieu veut vous prendre à son service, que sa volonté soit faite. » Perceval s’inclina profondément devant son oncle et prit congé de lui, afin d’aller à la recherche de son aïeul. Il retourna avec sa sœur à sa maison, où il s’arma et monta à cheval. La jeune fille, affligée de son départ, lui dit : « Mon frère, voulez-vous vous en aller sans moi et me laisser seule dans cette forêt ? » – « Ma sœur, répondit-il, quand j’aurai rempli ma mission, je reviendrai. » Et il partit, la laissant dans les larmes.

Ici se place l’épisode burlesque de la laide demoiselle et l’aventure merveilleuse du chevalier au gué. Sorti vainqueur de ces épreuves, Perceval arriva au carrefour des Quatre-Voies, où il vit un arbre magnifique, à côté d’une croix. Sur cet arbre, deux jeunes enfants nus sautaient de branche en branche ; il les conjura de lui dire s’ils étaient là de la part de Dieu. L’un des enfants lui répondit : « De la part de Dieu, nous sommes venus du paradis terrestre pour te parler. Tu es en quête du saint graal gardé par Bron, le riche pêcheur. Si tu veux le trouver, prends à droite le chemin qui est devant toi, et tu arriveras au but de tes recherches. » À ces mots, l’arbre, la croix et les enfants s’évanouirent, et Perceval ne savait s’il devait suivre le chemin indiqué. Dans cet état de perplexité, il vit une grande ombre passer plusieurs fois devant lui, et entendit une voix qui lui disait : « Perceval ne méprise pas l’avis de ces enfants ; avant que tu sois sorti de ce chemin, ta quête sera terminée et les prophéties du Seigneur seront accomplies. »

Perceval joyeux suivit cette voie et chevaucha tout le jour sans rencontrer la maison du riche pêcheur. Le soir, il aperçut le sommet d’une tour, au fond d’une vallée ; il se dirigea de ce côté et descendit au perron du palais aventureux. Deux serviteurs vinrent au-devant de lui et le conduisirent dans une salle où ils le désarmèrent et le vêtirent d’un manteau de pourpre, tandis que deux pages allaient annoncer au riche pêcheur l’arrivée du chevalier. Bron, empressé de le voir, se fit porter à la salle où l’attendait Perceval. Celui-ci alla au-devant de lui, et lui dit : « Seigneur, je suis fâché que vous preniez la peine de venir ici malgré vos infirmités. » – « Sire chevalier, lui répondit Bron, je voudrais vous faire encore plus d’honneur, si c’était en mon pouvoir. » Ils s’assirent, et le riche pêcheur demanda à Perceval d’où il venait et où il avait passé la nuit. « J’ai couché dans la forêt, lui dit-il, et je suis plus en peine de mon cheval que de moi. » Bron donna ordre de servir à dîner ; au commencement du repas, un homme sortit d’une chambre voisine, portant une lance, du bout de laquelle jaillit une goutte de sang qui coula jusqu’à à ses poignets ; à sa suite, venait un autre homme, tenant entre ses mains le vase contenant le sang du Christ, et à mesure qu’ils passaient, tous les assistants s’inclinaient profondément. Perceval aurait bien voulu demander à quoi servait le graal, mais il se retint, en se souvenant des paroles de son oncle l’ermite, qui lui avait défendu de trop parler ; malgré les suggestions de son aïeul, il se tut. Bron donna ordre d’ôter la table, fit préparer un lit pour son hôte et alla se reposer.

Pendant toute la nuit, Perceval pensa aux saintes reliques qu’il avait vues passer devant lui et remit au lendemain la demande qu’il aurait dû faire. Le jour suivant, il se leva et, ne trouvant personne dans la maison, il descendit dans la cour ; la porte était ouverte et le pont-levis baissé ; dans l’espoir de trouver dehors les gens de la maison, il sortit et rencontra dans la forêt une demoiselle qui pleurait et se lamentait. « Perceval le Gallois, lui dit-elle, sois maudit pour n’avoir pas demandé à ton aïeul à quoi sert le graal, quand tu l’as vu passer sous tes yeux. Si tu le lui avais demandé, il aurait été guéri de ses infirmités et tu serais en possession du saint vaisseau. Tu as perdu ces biens parce que tu n’es ni assez sage ni assez vaillant et n’as pas encore accompli assez de faits d’armes. Sache que tu reviendras et, quand tu auras fait la demande prescrite, les prophéties seront accomplies. » Perceval promit de revenir et la demoiselle lui dit : « Va, à la garde de Dieu. »

Il partit et se mit à la recherche de nouvelles aventures ; il erra pendant sept ans et fit tant de prouesses qu’il envoya plus de cent chevaliers tenir prison à la cour du roi Artus. Mais il ne put pas retrouver la maison de son aïeul et en fut si déconcerté qu’il oublia Dieu et n’entra plus dans une église.

Un jour de la croix adorée 11, il chevauchait tout armé, quand il rencontra un chevalier accompagnant des dames encapuchonnées qui faisaient pénitence. Ils s’arrêtèrent pour le saluer et lui demandèrent par quelle folle pensée il s’était armé de toutes pièces pour chercher des aventures et tuer son semblable le jour où Notre Seigneur fut mis en croix. En entendant parler de Dieu, Perceval revint à des sentiments religieux et se repentit de sa coupable conduite. Il alla trouver son oncle l’ermite pour se confesser de ses fautes, et lui demanda d’abord des nouvelles de sa sœur : « Vous ne la verrez plus, lui répondit le saint homme, elle est morte depuis plus de deux ans. » II pleura amèrement et son oncle lui imposa la pénitence des maux qu’il avait faits.

Perceval clôtura sa carrière chevaleresque par un fait d’armes qui mit le comble à sa renommée et le rendit digne d’achever son entreprise. La dame du Blanc-Chastel avait une fille d’une merveilleuse beauté et prodigieusement riche. Plusieurs ducs, comtes et chevaliers l’avaient recherchée, et elle les avait tous éconduits ; sa mère fit publier un tournoi, promettant la main de sa fille à celui qui en serait vainqueur. Tous les chevaliers de la table ronde s’y rendirent pour disputer le prix. De son côté, Perceval, amené par un vavasseur chez lequel il était hébergé, y alla en simple spectateur.

À leur arrivée, Mélian de Lis, à la tête de soixante chevaliers, était dans la lice, armé de pied en cap, portant au cou un écu doré à deux lions et autour de son bras la manche de la demoiselle du Blanc-Chastel. Dès que Gauvain le vit, il fondit sur lui ; ils s’entrechoquèrent si rudement qu’ils brisèrent leurs lances et passèrent outre fièrement sans avoir vidé les étriers. Alors s’engagea entre tous les combattants la plus terrible mêlée qu’on eut jamais vue. Mélian et Gauvain firent des prodiges de valeur. Mais la victoire resta indécise et les dames ne surent à qui donner le prix du tournoi. On renvoya au lendemain l’épreuve décisive. Ce jour-là Perceval, résolu à prendre part à la lutte, s’arma des armes du vavasseur parce qu’il voulait rester inconnu. En voyant Mélian de Lis descendre dans la lice, il l’assaillit avec impétuosité ; le combat fut terrible ; les lances volèrent en éclats ; Perceval brisa le bras à Mélian et le lança si violemment à terre qu’il faillit se rompre le cou ; dans son élan, il rencontra Key et le désarçonna ; une mêlée générale s’engagea dans laquelle Gauvain, Lancelot, Segramor se signalèrent par leurs prouesses ; Perceval les surpassa tous et ne rencontra chevalier à qui il ne fit vider les étriers. Gauvain, outré de dépit, fit contre lui un retour offensif, mais il l’accueillit si bravement qu’il le renversa lui et son cheval en un tas au milieu du pré.

Perceval, vainqueur du tournoi, partit avec son hôte auquel il avait donné trois de ses meilleurs chevaux. Le vavasseur le remercia et lui dit : « Sire chevalier, n’irez-vous pas demander la main de la demoiselle du Blanc-Chastel ? » – « Non, lui répondit-il, je n’ai que faire d’une femme et je ne dois pas en avoir. » Pendant qu’ils devisaient ainsi, ils rencontrèrent un vieillard portant à son cou une faux. « Perceval, Perceval, lui dit-il, tu as tort d’aller courir les tournois. » – « Vieux faucheur, que vous importe ? » – « Cela m’importe beaucoup ; ton affaire me concerne personnellement ; tu as transgressé ton vœu de ne jamais coucher deux nuits de suite dans le même gîte, jusqu’à ce que tu aies trouvé la maison du riche pêcheur. » – « Qui vous a dit cela ? » – « Je le sais bien. » – « Dites-moi donc qui vous êtes. » – « Je suis Merlin, venu à toi d’Otoberlande. Les prières de ta mère t’ont obtenu de Dieu la grâce d’aller garder le sang du Christ ; prends ce chemin et tu arriveras au palais aventureux quand il plaira à Dieu. » – « Quand y arriverai-je ? » – « Avant un an. » – « C’est un terme bien long. » – « Non, je n’ai plus rien à te dire. »

Merlin se retira ; Perceval, prenant congé du vavasseur, partit à fond de train et arriva, la nuit, à la maison de son aïeul. Les serviteurs, après l’avoir désarmé, le conduisirent au riche pêcheur. Bron l’accueillit courtoisement et ils s’entretinrent jusqu’au moment où la table fut dressée. Dès qu’on eut apporté le premier service, le graal et la lance sortirent de la chambre voisine ; Perceval, en les voyant, demanda à Bron : « À quoi sert ce vase devant lequel vous vous inclinez profondément ? » Il n’eut pas plutôt prononcé ces paroles que le riche pêcheur fut guéri. Bron joyeux se dressa et lui dit : « Mon ami, ce que vous m’avez demandé est une chose sainte ; dites-moi qui vous êtes, vous qui avez eu la grâce de me guérir d’un mal dont j’étais affligé depuis longtemps. » – « Je suis Perceval, fils d’Alain-le-Gros, et vous êtes le père de mon père. » À ces mots, Bron tomba à genoux et rendit grâces à Dieu ; prenant ensuite son petit-fils par la main, il le conduisit devant les saintes reliques et lui dit : « Mon enfant, voilà le vase dans lequel Joseph recueillit le sang du Christ, et voilà la lance avec laquelle Longin perça son côté ; il faut maintenant que je consulte le Seigneur sur ce que je dois faire de vous. » Se prosternant devant le saint vaisseau, il fit cette prière : « Seigneur, par les mérites de votre précieux sang que vous m’avez donné à garder, je vous supplie de me révéler ce que je dois faire désormais. » La voix du Saint-Esprit lui répondit : « Bron, le Seigneur t’ordonne de donner le graal à ton petit-fils et de lui faire connaître les secrètes paroles qu’il apprit à Joseph dans sa prison ; dans trois jours tu quitteras ce monde et iras en la compagnie des apôtres. Obéissant à cet ordre, Bron raconta à Perceval l’histoire du saint graal et la sainte vie qu’avaient menée ses ancêtres. Il lui révéla les secrètes paroles et lui remit le vase contenant le sang du Christ. Trois jours après, il expira à genoux devant le saint graal et Perceval vit des anges emporter son âme au ciel. C’est alors que les prophéties furent accomplies et que prirent fin les aventures de la terre de Bretagne.

Au même moment, Artus et ses chevaliers assis à la table ronde entendirent un bruit épouvantable produit par la pierre qui se fendit autre fois sous Perceval. Merlin vint à la cour et dit au roi : « Artus, le riche pêcheur est mort et les aventures de Bretagne ont cessé ; c’est à cause de cela que la pierre a retenti. Perceval, en récompense de ses mérites, a en sa garde le sang de Notre-Seigneur. »

Perceval, renonçant à la chevalerie, demeura au château du riche pêcheur et garda le saint graal. Il pratiqua la sagesse et vécut de la grâce divine. Quand il mourut, son âme fut ravie au ciel en compagnie du graal et de la lance sanglante ; on enterra son corps au château aventureux à côté de son aïeul et on grava sur sa tombe cette légende :

 

Ci gist Percheval

li galois, ki del saint graal

les aventures achieva.

 

 

Dr A. MILLET.

 

Paru dans la Revue du Midi en 1888.

 

 

 



1 Vieux mot français d’origine celtique qui signifie vase, coupe, bassin, écuelle, jatte, plat, par extension calice.

2 Hucher. Le saint graal, préf.

3 Hucher. – L’art gaulois.

4 Le merveilleux, en parlant d’une œuvre d’imagination.

5 Militaire.

6 Solde.

7 Prison.

8 Geôlier.

9 Phrase traduite littéralement de l’original.

10 Jouter.

11 Vendredi-Saint.

 

 

 

 

 

 

 

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