Naissance d’une révolution

SCÈNES VUES PAR UNE PETITE FILLE

 

par

 

Irène NÉMIROVSKY

 

 

 

 

 

Quel est l’instant exact où naît une révolution ?

Je voudrais retrouver dans ma mémoire ce jour de l’hiver 1917, lorsqu’elle fut tout à coup devenue visible, non seulement pour les initiés, pour les hommes au pouvoir, mais pour la foule, pour un enfant, pour moi.

La veille, la révolution était un mot sorti des pages de l’Histoire de France ou des romans de Dumas père. Voici ce que les grandes personnes disaient (sans y croire encore) :

– Nous courons à une révolution... Vous verrez, tout cela finira par une révolution !

Comment la vie a-t-elle cessé tout à coup d’être quotidienne ? Quand la politique, désertant les journaux, s’est-elle installée dans notre existence ? Quand a-t-on senti enfin que les expressions « temps historiques », « faire de l’Histoire », n’étaient pas des vocables réservés uniquement aux générations précédentes, mais pouvaient s’appliquer à nous, à ma gouvernante, Mlle Rose, au dvornik Ivan, à mon professeur de littérature qui était socialiste révolutionnaire, à moi ?

Il y a eu un moment, pourtant, où l’enfant que j’étais a compris « qu’il se passait quelque chose », quelque chose d’effrayant, d’excitant, d’étrange, qui était la révolution, le bouleversement de toute la vie.

 

*

Je crois que ce moment-là fut celui où, dans une rue populeuse, non loin du centre de la ville, je croisai un cortège uniquement composé de femmes, d’ouvrières d’usine. Elles traînaient leurs enfants derrière elles. Je me souviens d’une jeune femme qui passa tout près de moi : elle portait sur ses cheveux un châle de laine grossière, et dans le pan de ce châle, dans le creux de son bras, un enfant endormi. Je regardai l’enfant et, le trouvant joli, le dis tout haut. La mère sourit à demi, de ce sourire presque involontaire qui touche à peine le coin des lèvres et éclaire les yeux, sourire à la fois fier et timide qu’ont toutes les femmes lorsque, devant elles, dans la rue, quelqu’un a admiré leur petit.

Ces femmes ne chantaient pas, ne criaient pas. Elles poussaient devant elles les enfants accrochés à leurs jupes, les grondaient ou riaient avec eux. Quelques-unes bavardaient entre elles. Puis, tout à coup, elles s’arrêtaient ; leurs rangs semblaient frémir, et, comme un chœur sur une scène obéit à un mot d’ordre qui n’a pas été perçu dans la salle, elles faisaient jaillir de leurs bouches ouvertes une clameur, une plainte sauvage et sourde qui montait, montait, puis retombait et s’arrêtait brisée net.

Je demandais en vain aux grandes personnes qui m’accompagnaient :

– Que veulent-elles ? Que disent-elles ?

Enfin, je crus comprendre qu’elles demandaient du pain.

Ce qui était effrayant, c’était leur nombre, j’avais beau me hausser sur la pointe des pieds, regarder au loin : je ne voyais que des femmes en fichus, des femmes en jupes grises, des femmes tenant des enfants sur leurs épaules et qui passaient du même pas lent et cadencé.

Nous ne vîmes pas la fin du cortège. La police fraya un passage aux voitures et nous rentrâmes. Puis je ne me souviens plus de rien jusqu’au moment où, trois ou quatre jours plus tard, seule au salon, j’étudiais mon piano ; j’entendis dans la rue des cris et des coups de sifflet et, ayant couru à la fenêtre, heureuse de laisser là un instant le piano détesté, je vis des paysans se quereller, me sembla-t-il, à la porte d’une boulangerie. Tout à coup, ils commencèrent à rire et à battre des mains. En face de notre maison s’élevait une caserne. Sur le haut du mur parurent un, deux, trois, dix soldats armés qui, avec des cris, des lazzi, sautèrent dans la rue, la traversèrent et disparurent. Ainsi je vis les premiers soldats révoltés. Comment s’étaient-ils enfuis ? Qu’étaient devenus les officiers ? Cela, personne ne le savait alors, mais que tout paraissait simple, bon enfant, ni étrange, ni effrayant encore !

Puis vint le soir. La chambre était si paisible avec ses murs roses, ses meubles laqués, la petite lampe de porcelaine allumée... Tout serait demain comme aujourd’hui. Toutes ces choses avaient existé de tout temps et continuaient d’exister, comme la terre ne cesserait pas de tourner.

Brusquement dans cette tiédeur, cette paix du demi-sommeil, j’entendis un son alors si nouveau pour moi que je sentis moins de crainte que de surprise : le bruit d’un coup de feu.

Il avait été tiré loin de la maison, « de l’autre côté de la Néva », dit ma gouvernante. Un second lui répondit, puis un autre éclata, plus près ; puis un autre, plus loin celui-là. Je cachai la tête sous la couverture, pour ne pas entendre, mais, malgré moi, j’imaginai la brume au bord du fleuve, les ténèbres, les petites flammes pâles dans les rues et ces hommes qui se battaient. Vers minuit, tout se tut. Deux jours encore et la ville était pavoisée de rouge.

 

*

C’était la révolution triomphante, celle qui n’a pas versé de sang encore, ou si peu, dont le beau visage fier et irrité va si vite être altéré, dégradé, par les affreuses passions des hommes. Le soleil brillait ; on vendait des fleurs de papier rouge dans les rues et les tramways s’ornaient de banderoles écarlates. Le peuple était joyeux, magnanime, plein d’espoir. Puis les choses se gâtèrent, et c’est alors que se place l’épisode que je veux raconter et dont le souvenir, je ne sais pourquoi, ces jours-ci m’obsède.

On le sait, les agents de police tentèrent de défendre l’ancien régime.

Ils avaient installé, quelques jours auparavant, sur les toits des maisons, des mitrailleuses qui, brusquement, toutes ensemble, se mirent à tirer sur la foule, cette foule paresseuse qui traînait dans les rues, faisait de la semaine un dimanche, pérorait aux carrefours, acclamait les portraits de Kerensky, mangeait des graines de tournesol, soufflait dans des ballons de baudruche. J’entendis pour la première fois des cris de frayeur, non de douleur (personne alors ne fut blessé, du moins dans notre rue), mais de la foule monta ce long hurlement qui demande le sang, ce cri inoubliable qui ne contient plus rien d’humain, cette sombre clameur de haine et de folie. Tous se ruèrent dans les maisons, à l’assaut des derniers étages, des greniers, des toits où l’on supposait que les agents étaient cachés. Quand on en découvrait un, on se jetait sur lui, on arrachait ses vêtements, on lui crachait à la figure, on le faisait descendre, poussé de bras en bras, jeté d’homme à homme, et, tout à coup, parmi mille visages, cette face pâle, sanglante, disparaissait.

Or, le concierge de notre maison, Ivan, le dvornik, avait pour gendre un agent de police. De tout temps les dvorniks avaient eu partie liée avec la police, à laquelle ils servaient souvent d’indicateurs, et ils étaient redoutés et honnis. Nous entendîmes soudain, dans l’escalier, entre les murs mêmes de l’immeuble, le vacarme de la foule montant à l’assaut :

– Il est là ! Il est là ! Il est trouvé, le chien !

L’agent avait été caché dans la chambre de son beau-père, sous son lit. Il eut le sort des autres captifs et je ne sais ce qu’il devint, mais voici qu’une petite troupe de soldats fit sortir le dvornik, coupable de lui avoir donné asile, et le poussa dans la cour.

De ma fenêtre je voyais la cour.

– Ne regarde pas ! Ne regarde pas ! criait ma mère.

Ne pas regarder ! Il eut fallu d’abord avoir la force de reculer, de faire un pas, de fermer les yeux. Il me semblait que mes pieds avaient pris racine dans le sol et que jamais plus mes yeux ne se refermeraient, que je ne serais plus jamais capable de faire un mouvement, ni de pousser un cri.

Cette cour... Cette haute maison grise, ce ciel brillant, jamais je ne les oublierai, ni ce vieil homme chauve qui marchait, sans savoir où on le poussait, que l’on vint coller au mur.

Les soldats se placèrent en rang en face de lui. Celui qui commandait, dit :

– Dis adieu à tes enfants.

Ils étaient là, quatre ou cinq petits, je ne me souviens plus. Mais je revois leurs robes de cotonnade rose déteinte, leurs grasses petites jambes nues dans la poussière. Les enfants pleuraient. L’homme les embrassa. Un des soldats prit le plus jeune, un bébé encore, et le lui mit dans les bras ; puis quand le père l’eut serré contre lui, le soldat enleva l’enfant, le reposa à terre et lui caressa les cheveux.

Ensuite il dit au dvornik :

– Récite tes prières.

Le gros homme s’agenouilla. Les enfants l’entourèrent ; le plus petit, voulant les imiter, glissa dans la poussière et resta là couché, remuant les jambes et riant. Les autres récitèrent « Notre Père ». Puis le dvornik se leva ; d’un pas assez ferme, il alla lui-même s’adosser au mur. On lui banda les yeux. J’entendis un coup de feu et je vis... l’homme n’était pas mort. On avait voulu seulement lui faire peur, le punir. Les soldats avaient mal visé exprès. L’homme était assis sur le sol ; il avait relevé son bandeau et regardait autour de lui, hébété. Il était blessé, pourtant. Une balle l’avait éraflé, ou s’était-il coupé le front en tombant ? Je ne sais. Mais toujours est-il que je vis, cinq minutes après, les soldats entourer Ivan ; l’un d’eux, celui qui avait commandé le feu, pansait paternellement la blessure, l’entourait d’une grosse compresse de coton et la fixait avec le mouchoir qui avait servi à bander les yeux du condamné. Et Ivan, encore pâle comme un mort, le sang coulant sur sa figure, sourit de ce sourire émerveillé et confus des hommes qui reviennent à la vie après un évanouissement ou une opération, tandis que les soldats plaisantaient, lui tapaient dans le dos.

Les enfants avaient repris leurs jeux.

– Ces Russes sont fous, dit Mlle Rose.

Et, en effet, tout semblait avoir l’incohérence et la gratuité des actes de fous. Pourquoi cette cruauté ? Comment des hommes peuvent-ils infliger pareil supplice à un autre homme, de leur plein gré ? Lui dire : « Voilà, c’est fini. Dans un instant tu ne seras plus qu’un cadavre, et cela devant tes enfants », et, ensuite rire avec lui, le soigner.

Plus tard seulement, je compris. Ce fut ce jour-là, ce fut en cet instant-là que je vis naître la révolution. J’avais vu le moment où l’homme ne s’est pas dépouillé encore des habitudes et de la pitié humaine, où il n’est pas encore habité par le démon, mais où déjà celui-ci s’approche de lui et trouble son âme. Quel démon ? Tous ceux qui ont vu de près la guerre ou l’émeute le connaissent : chacun lui donne un nom différent, mais il a toujours le même visage, hagard et fou, et ceux qui l’ont aperçu une fois ne l’oublieront plus.

 

 

 

Irène NÉMIROVSKY.

Paru dans Le Figaro du 4 juin 1938
et recueilli dans Suites françaises
(New York, Brentano’s, 1945)
par Léon Cotnareanu.

 

 

 

 

 

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