Baptiste Montauban ou l’idiot

 

 

par

 

 

Charles NODIER

 

 

 

 

– Je ne sortirai certainement pas de ces montagnes, dis-je à l’hôtesse en arrivant avec elle sur le pas de la porte, sans avoir vu ce bon M. Dubourg dont vous me parlez. C’était un des plus tendres amis de mon père. Il n’est que sept heures du matin ; trois lieues sont bientôt faites quand le temps est beau à souhait, et je peux disposer d’un jour sans préjudice pour mes affaires. Il me saurait mauvais gré de n’avoir pas dîné avec lui en passant, n’est-il pas vrai ?

– Il ne vous le pardonnerait pas, répondit-elle, puisqu’il n’y a pas de semaine qu’il n’envoie prendre des informations de votre arrivée.

– Je ne me pardonnerais pas davantage d’avoir manqué une occasion de vérifier ce que valent mes prophéties. J’ai prédit il y a cinq ans que sa fille Rosalie, qui n’en avait que douze, deviendrait une des piquantes beautés de la province, et je suis curieux de savoir si la petite brunette aux yeux bleus m’a fait mentir.

– Tenez-vous assuré du contraire, s’écria madame Gauthier. On irait à Besançon, et peut-être à Strasbourg (c’était pour madame Gauthier l’équivalent des antipodes), sans rencontrer sa pareille ; et avec cela, élevée comme un charme et sage comme une image ; mais n’allez pas vous y laisser prendre, pour rentrer ici au désespoir, comme vous faisiez du temps de l’autre. Tout gentil que vous êtes, vous pourriez en être cette fois pour vos peines et pour vos soupirs, car voilà déjà bien des mois qu’il est bruit qu’on la marie.

– Diable, diable ! madame Gauthier, vous me prenez toujours pour un jeune homme, quoique j’aie vingt-quatre ans passés, une fortune établie et une position sérieuse. Croyez-vous qu’un avocat stagiaire au barreau de Lons-le-Saulnier se passionne comme un légiste ou comme un clerc d’avoué ?... Rassurez-vous, ma chère dame, et montrez-moi seulement le chemin qu’il faut que je tienne pour parvenir chez M. Dubourg, car j’ignorais même que sa maison de campagne fût si près d’ici.

– Vous ne serez pas embarrassé dans toute la première moitié de la route, répliqua-t-elle. Vous ne perdrez pas un moment le petit sentier bien frayé que vous voyez courir là dans les prés, le long de ce ruisseau bordé de saules ; mais une fois arrivé au pied du coteau qui ferme le Val, ce sera une autre affaire ; vous serez aux bois de Châtillon, qu’il faut traverser pour apercevoir le château, et comme ils ne sont pratiqués que par les bûcherons, qui y ont tracé dans leurs allées et venues bien des chemins qui se croisent, je me suis laissé dire que les gens du pays s’y égaraient quelquefois ; mais il ne manque pas de huttes et de baraques à la rive du bois, et vous n’aurez qu’à hucher pour vous procurer un guide.

Fort pénétré de ces utiles renseignements, je saluai mon hôtesse de la main ; je me mis en route, et je gagnai du pays en faisant des tirades pour le premier acte de ma tragédie, avec la délicieuse et immense préoccupation d’un homme qui se complaît dans ses vers. Aussi j’étais fort loin, au bout d’une heure, du petit sentier bien frayé qui court dans les prés le long d’un ruisseau bordé de saules, et je fus fort heureux, pour retrouver ma direction, que la colline ne se fût pas avisée de la fantaisie, à la vérité assez étrange, de se déranger de sa place.

Après avoir longtemps côtoyé la rive du bois, comme disait madame Gauthier, en suivant inutilement un fourré si épais que j’aurais à peine compris qu’il pût ouvrir passage à un lièvre poursuivi par les chiens, je fus frappé de la vue d’une petite maison toute blanche, c’est-à-dire assez fraîchement crépie, qui s’adossait au bois comme un oratoire couronné de feuillages, et autour de laquelle se fermait en carré une palissade à treillage fort serré d’où se répandaient de toutes parts des pampres de vignes, de flottantes guirlandes de liseron et de houblon, et des rameaux d’églantier chargés de fleurs. Je fis quelques pas et j’arrivai à l’entrée de ce joli réduit, qui ne paraissait guère propre qu’à loger deux ou trois personnes. Sur un bout de banc joint à la porte du logis, et qui était élevé comme elle d’une marche ou deux au-dessus d’un potager de quelques pieds de surface, il y avait un jeune homme assis. Je pris le temps de le regarder, parce que lui ne me regardait pas. Il était vraisemblablement trop occupé pour s’apercevoir de ma présence.

Je ne dirais pas facilement ce qui, dans ce jeune homme, excita soudainement ma curiosité, mon intérêt, mon affection. Je ne suis pas romanesque, on le sait bien ; mais le lieu, la circonstance, la personne surtout, faisaient naître en moi une foule d’idées mélancoliquement poétiques, dont j’étais presque fâché de faire tort à ma composition. Je finis cependant par y prendre un plaisir très vif et par le goûter en silence.

Ce jeune homme, si absorbé dans ses pensées qu’un peu de bruit que j’avais fait étourdiment en m’approchant de lui n’avait pu un moment l’en distraire, était beau comme une de ces figures qu’on rêve quand on s’endort sur une bonne action, et du sommeil d’un homme qui se porte bien. (Ce sont décidément les deux seules manières d’être heureux que je connaisse.) Il semblait délicat et même faible, et cependant sa blanche et gracieuse figure, qu’inondaient les flots d’une chevelure blonde parfaitement bouclée, ne se serait peut-être pas refusée à l’expression d’une forte nature d’homme. À travers la suave douceur de ses traits languissants, on démêlait le caractère d’une méditation habituelle et d’une profonde résolution. Cela m’étonna.

– Eh quoi ! pensai-je à part moi, envierais-tu dans ton coeur navré les avantages dont te privent les aveugles répartitions de la fortune ? Regretterais-tu le droit qu’elle t’a ravi de prendre une part active aux agitations de la multitude, et de l’entraîner par l’amour ou de la soumettre par le génie ? Dieu t’en préserve, pauvre ange ! continuai-je en m’approchant encore de lui, car je l’aimais déjà beaucoup. Reste doux et pur comme te voilà dans ta force inutile, jouis de ta solitude, et laisse aux ridicules tyrans du vieux monde, conquérant déçu ou roi détrôné que tu es sur la terre, l’empire absurde qu’ils y exercent depuis tant de siècles !

Le jeune homme tourna les yeux de mon côté, et me regarda fixement pendant que je le saluais. Il fit un mouvement pour se lever, je me hâtai de le retenir sur son banc, parce qu’il m’avait semblé malade.

– Je vous demande pardon, mon ami, lui dis-je, d’avoir interrompu le cours de vos pensées ; la rêverie est si belle à votre âge ! Pourriez-vous m’indiquer, sans vous déranger davantage, le chemin du bois qui conduit à la maison de M. Dubourg ? Elle ne doit pas être fort loin d’ici.

Il me regarda encore, mais sa physionomie avait subitement passé de l’expression d’une bienveillance timide à celle de l’inquiétude et de l’effroi. Cependant il parut réfléchir.

– La maison de M. Dubourg ? répondit-il enfin comme s’il avait cherché à recueillir quelques souvenirs très confus ; Dubourg ? M. Dubourg ? la maison de M. Dubourg ?... Ah ! ah ! continua-t-il en riant, il y avait autrefois une belle maison de ce nom-là, que j’ai habitée quand j’étais jeune. C’est là que j’ai vu pour la première fois des anges qui avaient pris la figure de femmes, des fleurs de toutes les saisons, et des oiseaux de tous les ramages... Mais ce n’était pas dans ce monde-ci.

Ensuite il laissa tomber sa tête sur ses mains, et il oublia que j’étais là.

Je compris alors qu’il était idiot ou innocent, suivant le langage du pays. Merveilleuse société que la nôtre, où ces deux êtres d’élection, celui qui vit inoffensif envers tous et celui qui vit solitaire, sont repoussés avec mépris jusqu’aux limites de la civilisation, comme de pauvres enfants morts sans baptême !

Au même instant, la porte s’ouvrit près de moi, et j’y vis paraître une femme d’une cinquantaine d’années, qui était mieux vêtue que ne le sont ordinairement les paysannes.

– Eh quoi ! dit-elle, Baptiste, vous recevez un voyageur sans le presser d’accepter du lait et des fruits, et d’accorder à notre pauvre toit l’honneur de lui procurer un peu d’ombre et de délassement ?

– Ah ! madame ! m’écriai-je, ne le grondez pas, de grâce ! Il n’y a pas encore une minute que je suis à son côté, et son accueil m’a touché de manière à m’en souvenir toujours !

Baptiste n’avait pas même entendu sa mère. Il était retombé dans ses réflexions. Ses bras étaient croisés, sa tête pendait sur sa poitrine, et il murmurait des mots confus que je ne m’expliquais pas.

Je suivis la bonne femme dans une pièce assez vaste et d’une remarquable propreté, qui devait être la meilleure de la maison. Elle m’y fit asseoir sur une sorte de fauteuil d’honneur, dont le siège était assez joliment tressé de paille jaune et bleue, pendant qu’elle congédiait dans la chambre suivante une volée tout entière de petits oiseaux de la montagne et des champs, qui s’étaient à peine effarouchés à mon approche, et qui lui obéissaient avec un empressement charmant à voir, tant ils étaient bien apprivoisés.

Elle renouvela ensuite les offres qu’elle venait de me faire, et s’assit, sur mon refus réitéré, en me demandant à quoi du moins on pourrait m’être bon dans la maison blanche des bois.

– Je le disais à votre fils quand vous êtes survenue, lui répliquai-je, mais il m’a tout à fait oublié. Le pauvre enfant, madame, est bien affligé ! Le voyez-vous depuis longtemps dans cet état ?

– Non, monsieur, répondit-elle en essuyant une grosse larme, et cela même n’est pas continuel. Il est toujours triste, aussi triste qu’il est bon, le pauvre Baptiste ; mais il ne manque pas de suite dans ses idées et dans ses actions, quand de certains mots que je me garde bien, comme vous pouvez croire, de prononcer devant lui ne le rendent pas à ses accès. Comment ces mots le troublent, c’est ce que je ne sais pas. Je les évite, et voilà tout. Il était né si heureusement, ce cher enfant, qu’il faisait l’espoir et d’avance l’honneur de mes vieux jours ; mais le bon Dieu a changé tout à coup ses intentions sur lui !...

Ses larmes abondèrent à ces derniers mots. Je lui pris la main, en lui demandant pardon de renouveler de telles douleurs.

– Il faut vous dire, puisque vous avez la bonté de vous intéresser à Baptiste, reprit-elle avec plus de calme, que Joseph Montauban, mon mari, était le meilleur ouvrier en bâtiment du Grand-Vau. Cela n’empêchait pas que nous ne fussions fort pauvres, parce que c’était un bien mauvais temps pour l’ouvrage, et que ma famille, d’une condition supérieure à celle de Joseph, avait payé un tribut plus pénible encore aux évènements ; mais cela ne fait rien à l’histoire. Nous ne savions trop à quel saint nous vouer, quand un riche et respectable particulier de la contrée chargea mon mari de la construction d’une maison superbe que vous verrez si vous traversez le bois, car je crois que vous venez d’aval. Quand la maison fut bâtie jusqu’aux combles, mon pauvre Joseph monta lui-même sur le faîte, comme chef d’ouvriers, pour y planter, selon l’usage, le bouquet et les banderoles d’honneur. Il était près d’y atteindre lorsqu’une pièce de la toiture, qu’on avait, à notre grand malheur, oublié de fixer, lui manqua sous le pied. C’est ainsi qu’il mourut. M. Dubourg, qui était et qui est encore le propriétaire du bâtiment, se montra vivement sensible à une si cruelle infortune. Il fit construire pour mon fils et moi ce petit logement sur un terrain assez productif, qui lui appartenait, et dont il nous accorda la jouissance, en y joignant même une pension, afin de subvenir à l’insuffisance du revenu et de nous mettre à l’abri de tout besoin ; enfin, non content de cela, il voulut encore se charger de l’éducation de Baptiste, qui avait alors cinq à six ans, et qui prévenait à la vérité tout le monde en sa faveur par son esprit précoce et sa jolie figure. Baptiste fut donc élevé chez M. Dubourg avec les mêmes soins et les mêmes maîtres qu’une aimable fille de son bienfaiteur, qui a trois ans de moins. Cela dura pendant dix ans, et Baptiste avait si bien profité, qu’il ne lui manquait presque rien, au dire des gens les plus savants, pour se faire un chemin honorable dans le monde. M. Dubourg prit la peine de me le venir assurer ici, en ajoutant d’un ton sérieux, mais doux : « Vous comprenez, mère Montauban, qu’il se fait temps d’ailleurs que je sépare Baptiste de ma Rosalie. Il a seize ans, elle en a treize et davantage. Ces jeunes gens touchent à l’âge où vient l’amour ; quoique élevés comme frères et soeurs, ils savent bien qu’il en est autrement, et je n’ai peut-être que trop longtemps tardé à détourner ce piège de leur innocence. Il faut donc reprendre chez vous votre fils, ma bonne amie, en attendant que je lui aie procuré la position favorable dont il s’est rendu digne par ses études et par ses succès, dans quelque famille encore plus opulente que la mienne, ou dans quelque pensionnat en crédit. Il faut davantage, si vous m’en croyez : il faut que nos enfants s’accoutument à ne pas se voir, pour sentir moins péniblement cette privation quand ils seront séparés tout à fait. J’ai mes raisons pour cela, quoique rien ne m’ait indiqué entre eux d’autres rapports que ceux d’une pure et naturelle amitié. – Baptiste est un ange de tendresse et de soumission. Dites-lui que je ne cesserai jamais de l’aimer, et faites-lui entendre, avec votre coeur et votre esprit de mère, que j’ai quelques motifs de le tenir éloigné de moi. Vous ne manquerez pas de prétexte ; et si vous parvenez à le convaincre que mon bonheur y est intéressé, je ne suis pas en peine de sa résolution. Cependant, s’il n’y avait pas d’autre moyen, rappelez-lui mes propres paroles. Dites-lui alors que la réputation des filles est le trésor le plus précieux des pères, et que la voix publique m’imposerait bientôt un sacrifice plus rigoureux pour nous tous, si je ne prenais prudemment un peu d’avance sur le temps. Exigez de lui qu’il ne revienne pas à Château-Dubourg ; je l’en tiendrai pour reconnaissant, et non pour ingrat. – Un mot encore, continua-t-il. – Comme la vue de ma maison pourrait lui inspirer des regrets qui troubleraient son doux repos auprès de vous, obtenez de lui qu’il ne s’éloigne de la forêt de ce côté que jusqu’à cet endroit qu’on appelle la Bée, parce que le bois y prolonge à droite et à gauche deux longues ailes de futaies qui cernent la route des voitures, à l’endroit où elle est fermée en demi-cercle par le cours de l’Ain. Vous savez que les premières clôtures de mon parc ne se montrent qu’après qu’on a quelque temps suivi ce détour. – Quant à son obéissance, je vous le répète, ne vous en inquiétez pas ! Il mourrait plutôt que de manquer à sa parole !... »

J’avais écouté M. Dubourg tout interdite, parce que mon esprit ne s’était jamais occupé du danger qui l’effrayait, et cependant ce qu’il disait me paraissait si raisonnable, que je me bornai, pour lui répondre, à des expressions de remerciement et de déférence.

« Je comprends, continua-t-il en se levant, que vos charges vont augmenter à mesure que les miennes diminueront, mais cela ne durera pas longtemps, car Baptiste est connu de mes amis sous les rapports les plus avantageux, et j’attends tous les jours la nouvelle qu’il est convenablement placé. En attendant, recevez de mon amitié ces cent louis d’or pour vous procurer à tous deux, dans votre petite solitude, quelques douceurs auxquelles il est accoutumé, et comptez toujours sur moi. »

En parlant ainsi, M. Dubourg laissa la bourse et partit, sans vouloir, malgré mes instances, se déterminer à la reprendre.

C’était l’époque où Baptiste venait chaque année passer quelques semaines avec moi ; il apportait alors ses livres, ses herbiers, ses ustensiles de science. J’étais bien heureuse ! Il ne trouva donc pas étonnant son déplacement d’habitude ; j’aime à croire qu’il l’aurait même désiré cette fois-là comme à l’ordinaire. Jamais il n’avait été plus beau, plus animé, plus satisfait de vivre, quoique naturellement porté à la tristesse depuis son enfance ; et cela fut bien pendant quelques jours. Seulement je m’affligeais qu’il travaillât tant, de crainte, comme il n’était que trop vrai, que sa santé ne pût pas tenir à une si continuelle occupation. « Tu as bien le temps, lui dis-je, un soir, de feuilleter et de refeuilleter tes auteurs ! Nous ne nous quitterons plus que lorsque tu auras une place, et on n’en trouve pas à volonté dans un pays où il y a tant de savants, surtout depuis la révolution. » Là-dessus je lui racontai ce que m’avait dit M. Dubourg.

Quand j’eus fini, Baptiste sourit, ne répliqua pas, fit la prière, m’embrassa, et alla se coucher fort tranquille.

Le lendemain et les jours suivants, il me parut abattu. Il ne parla pas. Je ne m’en étonnai point ; je l’avais vu souvent de cette manière.

Au bout d’une semaine cependant (il y a quatre ans de cela), je crus m’apercevoir que son esprit se troublait. Mère infortunée ! c’était ce que j’avais prévu quand il s’opiniâtrait malgré moi dans ses études. Il renonça dès ce moment à ses livres, mais il était trop tard. Il disait des paroles qui n’avaient point de sens, ou qui signifiaient des choses que je ne comprenais plus. Il riait, il pleurait sans motif ; il n’était bien que seul ; il s’adressait aux arbres, aux oiseaux, comme s’il en avait été entendu ; et ce qu’il y a d’extraordinaire, mais que je n’oserais vous raconter si vous ne veniez d’en voir la preuve, c’est qu’on croirait que les oiseaux le comprennent, à la facilité avec laquelle ils s’en laissent prendre. Ne serait-il pas possible, monsieur, que le bon Dieu, qui a donné un instinct à ces petits animaux pour éviter leurs ennemis, leur eût permis aussi de reconnaître l’innocent qui est incapable de leur vouloir du mal, et qui ne les aime que pour les aimer ?...

 

Ce récit m’avait grandement ému, et je crois qu’il aurait produit le même effet sur vous, si je m’étais trouvé assez de puissance pour vous le rendre, ainsi que je l’ai entendu, dans son éloquente simplicité. Je passai ma main sur mon front comme pour en écarter les soucis qu’il y avait fait descendre, et puis j’en couvris mes yeux pour me dispenser d’une explication douloureuse et d’un entretien inutile.

– J’ai abusé trop longtemps de votre patience, reprit la mère de Baptiste. Revenons, je vous en prie, à ce que vous pourriez désirer de nous. Il n’y a rien ici qui ne soit à votre service.

– Rien, rien, lui répondis-je avec attendrissement. Je n’avais à vous demander que le chemin de la forêt qui conduit chez M. Dubourg et qui en ramène, car il faut absolument que je rentre ce soir.

– Vous êtes aussi bien tombé que possible pour vous en instruire, monsieur ; nous y touchons, mais il n’est pas fort aisé. Baptiste va vous conduire. Il ne vit pas un jour sans aller à la Bée de l’Ain, jusqu’à un certain endroit que je lui ai défendu de passer, et voici justement l’heure où il se met en chasse. Je vous prie seulement de vouloir bien ne pas lui parler de cette maison, parce qu’il me semble que le souvenir de son ancien séjour chez son bienfaiteur n’est pas bon à la raison de mon enfant.

– Quel témoignage de ma reconnaissance pourrais-je vous offrir pour ce service ?

– Oh ! pour ce qui est de cela, répliqua-t-elle en sursaut, vous ne sauriez en parler sans me mortifier. Nous n’avons besoin de rien, et nous sommes au contraire en état de faire quelque chose pour des voyageurs peu favorisés de la fortune, qui se présentent rarement dans ces chemins écartés. Bien plus, – mais c’est une condition nécessaire, – l’unique grâce que j’attends de vous, c’est de n’avoir aucun égard aux sollicitations de ce genre que Baptiste oserait vous adresser, parce que leur objet accoutumé m’inquiète. Me le promettez-vous ?

Je n’hésitai pas. – Au même instant, elle frappa deux fois des mains, et tous les petits oiseaux que j’avais vus un moment auparavant s’empressèrent à la porte avec des gazouillements confus.

– Eh ! ce n’est pas encore vous, continua-t-elle, impatients que vous êtes ! vos grains ne sont pas triés et vos mangeoires ne sont pas nettes.

Ensuite elle frappa un troisième coup.

À ce dernier signal, Baptiste entra, salua, s’approcha de sa mère, s’assit sur ses genoux, et lia un bras caressant autour de ses épaules.

– Vous voilà donc bien sage et bien beau ! dit la mère de Baptiste en le baisant sur le front. Voyez, monsieur, si je n’ai pas un aimable enfant ! un doux et docile enfant, qui sera mon enfant toute la vie, comme si je l’avais gardé au berceau ? Pensez-vous que je sois à plaindre ?

Elle pleurait pourtant.

– Ce n’est pas tout, Baptiste ; il faut vous récréer un peu, car vous n’avez pas encore pris d’exercice aujourd’hui, bien que l’air fût si tiède et le soleil si riant ! Jamais on n’a vu tant de papillons ! Vous savez, d’ailleurs, que nous avons deux serins verts des dernières couvées qui n’ont point de femelles, et il y a longtemps que vous pensez à remplacer votre vieux chardonneret, qui est mort d’âge.

Baptiste fit entendre par des gestes et des cris de joie que sa mère allait au-devant de ses désirs.

– Allez donc mettre vos guêtres de ratine rouge et votre toque polonaise à gland d’or pour faire honneur à monsieur, et conduisez-le jusqu’auprès de la Bée de l’Ain, où vous l’attendrez en chassant à votre ordinaire. Je n’ai pas besoin de vous dire que vous me feriez de la peine en l’accompagnant plus loin.

Je regardais Baptiste avec un intérêt curieux pour savoir quel effet produisait sur lui cette défense, car je croyais avoir pénétré une partie de son secret dans le récit de sa mère. Je ne m’aperçus pas que le nom de la Bée d’Ain lui rappelât rien autre chose. Il alla mettre sa toque polonaise et ses guêtres de ratine rouge, revint, embrassa la bonne femme, et courut devant moi en sifflant, tandis que tous les oiseaux du bois se hâtaient à chanter et voleter autour de lui. J’imaginai sans peine qu’ils se seraient posés à l’envi sur la toque et sur les épaules de Baptiste, si son compagnon ne les eût effrayés.

Après une demi-heure de marche, nous traversâmes les baraques des bûcherons. Les enfants s’amassèrent sur notre passage.

– Oh ! voilà, criaient-ils, l’innocent aux rouges guêtres, le fils à la mère Montauban, qui va chasser sans filets. – Bonne chasse, brave Bâti ! rapportez-nous quelque oiseau, un gros geai bleu à moustaches, un beau compère-loriot noir et jaune, ou un de ces méchants piverts qui font des trous dans nos arbres ; – et ne fût-ce qu’un verdier.

– Non, non, leur répondait Baptiste, vous n’aurez plus de mes oiseaux comme par le passé, et je me repens bien de vous en avoir donné quelquefois. Vous les emprisonnez dans des cages, au lieu de les retenir par des caresses. Vous leur coupez les ailes et vous les faites souffrir ! Vous n’aurez plus de mes oiseaux. L’esprit de Dieu est dans l’oisillon qui vole ; il n’est pas dans le cruel enfant qui le garrotte, qui le mutile, qui le tue et qui le mange. Vous êtes une race méchante, et les petits oiseaux du ciel sont mes frères.

Et Baptiste reprit sa course au milieu des éclats de rire de ces misérables enfants, qui s’étonnaient sans doute de le trouver tous les jours plus stupide et plus insensé !

Je les aurais volontiers frappés, car je ne pouvais me défendre d’aimer Bâti de plus en plus.

Quand nous fûmes arrivés à la Bée d’Ain, Baptiste s’arrêta comme si une barrière de fer s’était opposée à son passage ; il recula même de quelques pas, et se retourna du côté de la forêt en appelant ses oiseaux.

– Oh ! oh ! dit-il, où êtes-vous, les jolis, les mignons, les bien-aimés ?... Où êtes-vous, les jeunes serines du taillis ? où êtes-vous, Rosette ? où êtes-vous, Finette ? Faut-il croire que vous ne m’aimiez plus, ingrates que vous êtes, et plus mauvaises que des femmes, si le hibou ne vous a mangées ! Venez, petites, venez, mes belles ! j’ai des maris à vous donner, deux serins verts d’une couvée !... – Tenez, continua-t-il en jetant sur le gazon sa toque polonaise, qui laissa ses grands cheveux blonds se répandre sur ses épaules ; dormez là-dedans, mes filles, sans rien craindre des hommes, des oiseleurs et des serpents, car je veille sur vous comme une mère sur ses petits.

Pendant qu’il parlait ainsi, je m’étais un peu plus avancé. Je plongeais mes yeux dans cette belle eau si claire et si limpide qui baigne, mon cher Jura, le pied des nobles montagnes qui font ta gloire, et où il n’y a de trop que des villes et des habitants ! L’Ain est un autre ciel dont l’azur n’a rien à envier à celui où nagent les soleils, et le Timave peut-être est le seul digne de lui être comparé sur la terre.

Le langage de Baptiste me tira de ma contemplation. Je m’approchai de sa toque à pas timides et suspendus, mais en souriant intérieurement de ma crédulité. – Les petites serines y étaient cependant. Elles s’accroupirent en se pressant l’une contre l’autre, hérissèrent et dressèrent leurs plumes pour s’en mieux couvrir, comme la phalange en tortue qui se cache sous ses boucliers, et laissèrent à peine briller au dehors un oeil inquiet qu’elles auraient bien voulu rendre menaçant. Je n’ai pas besoin de vous dire que je me retirai soudainement pour ne pas les effrayer davantage.

– Quoique votre chasse, dis-je à Baptiste, me paraisse heureuse et complète, il est probable que vous ne retournerez pas ce matin à la Maison-Blanche des Bois. Votre mère vous a recommandé de l’exercice, et j’espère encore vous trouver en revenant. En tout cas, j’ai assez bien remarqué mon chemin pour ne pas m’y tromper, et je serais fâché de vous retenir ici contre votre gré. Mais, si je ne dois pas vous revoir, Baptiste, j’aurais du regret de vous avoir quitté sans vous laisser quelque souvenir de mon amitié. Gardez en mémoire de moi cette montre d’argent, si vous n’aimez mieux une double pièce d’or pour acheter quelque chose qui vous convienne davantage. – Et ne me refusez pas !

– Une montre ! dit l’innocent en me prenant la main... Croyez-vous donc que le soleil s’éteigne aujourd’hui ? – De l’or ? Ma mère en a encore pour nos pauvres. Que saurais-je en faire au milieu de mes oiseaux ?

– Vous n’avez donc rien à désirer, Baptiste ?

– Rien, car ma mère ne m’a rien refusé... si ce n’est un méchant couteau !...

Cette idée me glaça le sang. Je me rappelai ce que m’avait dit sa mère.

– Dieu me garde, Baptiste, de vous donner un couteau. Ma bonne nourrice, qui vit encore, m’a répété cent fois que ce triste cadeau coupait les attachements. – Et d’ailleurs, les gens tels que vous et moi, mon ami, ne portent pas de couteau... Je ne me suis jamais muni de cette arme de l’homme carnassier, du boucher et de l’assassin.

Baptiste se rassit à côté de sa toque polonaise, et se remit à parler à ses serines.

Je l’observais un moment avant de poursuivre ma route, quand je m’entendis nommer par un groupe de cavaliers qui la suivaient dans la direction même que j’allais prendre.

– Maxime ici ! dirent-ils, Maxime au bord des eaux bleues de l’Ain ! Que le ciel en soit loué ! Mais arrive donc ! les amis de Dubourg ne doivent pas manquer à la bénédiction nuptiale de sa belle Rosalie, et il est déjà plus de midi !...

– Malheureux ! pensai-je, et d’abord je ne répondis pas.

Baptiste m’occupait trop. Il avait en effet tourné sur eux des yeux fixes, mais sans expression déterminée. J’attendis ; je crus le voir sourire, et puis revenir à ses oiseaux. Je me flattai qu’il n’avait pas entendu ou qu’il n’avait pas compris, et je me joignis à mes nouveaux compagnons de voyage, sans le perdre tout à fait de vue. Il paraissait tranquille.

La noce fut gaie comme une noce. Les hommes n’ont jamais l’air si heureux que le jour où ils abdiquent leur liberté. Rosalie était charmante, plus charmante que je ne me l’étais faite, mais plus soucieuse encore que ne l’est ordinairement une jeune fille qui se marie. Son âme entretenait sans doute un souvenir vague de ces beaux jours de l’enfance où elle avait dû rêver d’autres amours et un autre époux. J’en ressentis un secret plaisir !...

Quant au marié, c’était le type complet du gendre de convenance dont les familles se glorifient, c’est-à-dire un grand garçon d’une constitution forte qu’aucune émotion n’avait jamais altérée ; doué de cette assurance imperturbable que beaucoup de fortune et un peu d’usage donnent aux sots ; parlant haut, parlant longtemps, parlant de tout, riant de ce qu’il disait ; forçant les autres à prendre part en dépit d’eux à la satisfaction qu’il avait de lui-même ; gros industriel, teint superficiellement de physique, de chimie, de jurisprudence, de politique, de statistique et de phrénologie ; éligible par droit de patente et de capacité foncière ; du reste, libéral, classique, philanthrope, matérialiste, et le meilleur fils du monde : – un homme insupportable !

Je partis aussitôt que j’en fus le maître, dissimulant adroitement mon évasion à travers la confusion des plaisirs et des fêtes. J’étais pressé de revoir Baptiste.

Lorsque j’arrivai à la pointe du bois, près de l’endroit où la Bée de l’Ain s’enfonce profondément dans les terres, je fus un moment surpris de voir la rivière parcourue par quelques petites barques fort agiles que je n’avais pas remarquées le matin. Je supposai qu’elles appartenaient à des gens du canton qui s’efforçaient d’approvisionner Château-Dubourg pour les festins du soir et du lendemain. Tout à coup les barques se rapprochèrent, les paysans descendirent, et un groupe assez épais se forma autour de quelque chose. Je ne suis pas curieux. Je ne sais pourquoi je courus.

– C’est bien lui, murmurait un vieux pêcheur, c’est le pauvre innocent aux rouges guêtres, c’est le garçon à la mère Montauban, qui se sera noyé en poursuivant une hirondelle au vol, sans se rappeler que la rivière fût là, – s’il ne l’a fait d’intention, ce que Dieu veuille épargner à son âme ! Bâti, le bon, l’honnête Bâti ! regardez ce qu’il est devenu. Le malheureux enfant ne me demandera plus de couteau !

– Attendez, attendez, dis-je en reprenant le sentiment et la pensée, et en me précipitant vers le cadavre... Il n’est peut-être pas encore mort !...

– Mais comment voulez-vous, mon brave jeune homme, repartit un autre pêcheur, qu’il ne soit pas encore mort, puisque c’est un de nos petits qui était où nous sommes, et qui a vu de loin quelqu’un se jeter dans l’Ain, à l’instant où la cavalcade des amis de M. Dubourg a commencé à déborder la pointe du bois ? Nous sommes venus au cri du petit, nous avons mis sept heures à chercher l’homme, et voilà que nous le trouvons. Alors il est mort ! et il n’est que trop mort à toujours !...

– Quel bonheur ! s’écria un joli petit garçon d’une dizaine d’années en s’élançant dans le bois. – Je sais, moi, où il a laissé sa toque polonaise, qui est toute pleine, comme un nid, de jeunes serines vertes !...

J’ai repassé depuis dans le pays. Je n’ai pu obtenir aucun renseignement sur la mère de Baptiste ; il faut qu’elle soit morte ou retournée dans son village.

La maison des bois a changé de forme. Elle est devenue fort grande, fort peuplée et fort bruyante. Aussi les petits oiseaux n’y viennent plus ; ils s’en gardent bien. Le gendre de M. Dubourg y a établi une école d’enseignement mutuel, où les enfants apprennent à s’envier, à se haïr réciproquement, et puis à lire et à écrire, c’est-à-dire tout ce qui leur manquait pour être de détestables créatures. C’est un enfer.

 

 

Paru dans Le Conteur en 1833.

 

 

 

 

 

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