Jean-François les bas-bleus

 

 

par

 

 

Charles NODIER

 

 

 

 

Le fantastique est un peu passé de mode, et il n’y a pas de mal. L’imagination abuse trop facilement des ressources faciles ; et puis ne fait pas du bon fantastique qui veut. La première condition essentielle pour écrire une bonne histoire fantastique, ce serait d’y croire fermement, et personne ne croit à ce qu’il invente. Il arrive aussi bientôt qu’une combinaison d’effets trop arrangés, un jeu trop recherché de la pensée, un trait maladroitement spirituel viennent trahir le sceptique dans le récit du conteur, et l’illusion s’évanouit. C’est le joueur de gobelets qui a laissé rouler ses muscades, ou le machiniste qui a laissé voir ses ficelles. Tout disparaît à la fois, comme derrière le rideau prosaïque et désenchanteur des ombres chinoises. Vous avez vu ce que vous avez vu. Le nécromancien, dépouillé de sa barbe et de son bonnet pointu, se recommande à vos visites, si vous êtes content, et il ne vous y reprendra guère pour peu que vous soyez de mon goût, car il n’y a rien de plus sot qu’une illusion finie. Envoyez-lui vos connaissances. Voilà tout ce que vous lui devez.

Je n’écrirai de ma vie une histoire fantastique, on peut m’en croire, si je n’ai en elle une foi aussi sincère que dans les notions les plus communes de ma mémoire, que dans les faits les plus journaliers de mon existence, et je ne crois pas pour ceci rien devoir en intelligence et en raison aux esprits forts qui nient absolument le fantastique. Je diffère d’eux, à la vérité, par une certaine manière de voir, de sentir et de juger, mais ils diffèrent ainsi de moi, et je ne me crois obligé par aucun défaut public et reconnu d’organisation à soumettre les perceptions intimes de mes sens et de ma conscience au caprice d’une autorité frondeuse qui n’a peut-être de motif pour contester qu’une présomptueuse ignorance. L’Amérique était un monde fantastique avant Christophe Colomb.

Amenez-moi un homme sans instruction, mais sûr de lui comme le sont tous les sots, qui a d’accident une paillette de fer dans l’oeil : « Mon ami, lui dirais-je, on trouve au mont Sipyle, dans l’Asie Mineure (c’est bien loin d’ici), une pierre extraordinaire qui guérirait sur-le-champ votre oeil malade et enflammé, si vous pouviez la regarder de près. C’est quelque chose de fort mystérieux, et qui ne saurait s’expliquer, si ce n’est parce que Dieu l’a permis de la sorte ; mais il n’y a que cette pierre qui puisse vous soulager.

– Vous me la donnez belle, me répondrait-il en colère, avec votre pierre du mont Sipyle ! Contes de bonne femme que cela ! misérable amusette de charlatan !...

J’ai supposé que cet homme était sot. C’est déjà plus de la moitié d’un philosophe.

– Le hasard, répondrais-je alors, permet qu’au temps de mes voyages lointains j’aie fait enchâsser un fragment de cette pierre dans le chaton de la bague que voici, et nous sommes en mesure d’éprouver sa vertu.

J’approcherais alors de l’endroit douloureux la pierre du mont Sipyle, et le corps étranger volerait vers elle, car la pierre du mont Sipyle, c’est l’aimant. L’aimant a des propriétés fantastiques pour ceux qui ne les ont pas essayées. Il en est ainsi de mille autres puissances naturelles, qu’un petit nombre d’hommes connaissent, et d’une multitude infinie de merveilles plus occultes encore, que personne ne connaît.

Après cela, madame, je suis prêt, si cela vous convient le moins du monde, à vous raconter une histoire fantastique où je vous promets de ne rien mettre du mien. Vous en jugerez comme il vous plaira.

En 1793, il y avait à Besançon un idiot, un monomane, un fou, dont tous ceux de mes compatriotes qui ont eu le bonheur ou le malheur de vivre autant que moi se souviennent comme moi. Il s’appelait Jean-François Touvet, mais beaucoup plus communément, dans le langage insolent de la canaille et des écoliers, Jean-François les Bas-Bleus, parce qu’il n’en portait jamais d’une autre couleur. C’était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, si je ne me trompe, d’une taille haute et bien prise, et de la plus noble physionomie qu’il soit possible d’imaginer. Ses cheveux noirs et touffus sans poudre, qu’il relevait sur son front, ses sourcils épais, épanouis et fort mobiles, ses grands yeux, pleins d’une douceur et d’une tendresse d’expression que tempérait seule une certaine habitude de gravité, la régularité de ses beaux traits, la bienveillance presque céleste de son sourire composaient un ensemble propre à pénétrer d’affection et de respect jusqu’à cette populace grossière qui poursuit de stupides risées la plus touchante des infirmités de l’homme : « C’est Jean-François les Bas-Bleus, disait-on en se poussant du coude, qui appartient à une honnête famille de vieux Comtois, qui n’a jamais dit ni fait de mal à personne, et qui est, dit-on, devenu fou à force d’être savant. Il faut le laisser passer tranquille pour ne pas le rendre plus malade. »

Et Jean-François les Bas-Bleus passait en effet sans avoir pris garde à rien ; car cet oeil que je ne saurais peindre n’était jamais arrêté à l’horizon, mais incessamment tourné vers le ciel, avec lequel l’homme dont je vous parle (c’était un visionnaire) paraissait entretenir une communication cachée, qui ne se faisait connaître qu’au mouvement perpétuel de ses lèvres.

Le costume de ce pauvre diable était cependant de nature à égayer les passants et surtout les étrangers. Jean-François était le fils d’un digne tailleur de la rue d’Anvers, qui n’avait rien épargné pour son éducation, à cause des grandes espérances qu’il donnait, et parce qu’on s’était flatté d’en faire un prêtre, que l’éclat de ses prédications devait mener un jour à l’épiscopat. Il avait été en effet le lauréat de toutes les classes, et le savant abbé Barbélenet, le sage Quintilien de nos pères, s’informait souvent, dans son émigration, de ce qu’était devenu son élève favori ; mais on ne pouvait le contenter, parce qu’il n’apparaissait plus rien de l’homme de génie dans l’état de déchéance et de mépris où Jean-François les Bas-Bleus était tombé. Le vieux tailleur, qui avait beaucoup d’autres enfants, s’était donc nécessairement retranché sur les dépenses de Jean-François, et bien qu’il l’entretînt toujours dans une exacte propreté, il ne l’habillait plus que de quelques vêtements de rencontre que son état lui donnait l’occasion d’acquérir à bon marché, ou des mise-bas de ses frères cadets, réparées pour cet usage. Ce genre d’accoutrement, si mal approprié à sa grande taille, qui l’étriquait dans une sorte de fourreau prêt à éclater, et qui laissait sortir des manches étroites de son frac vert plus de la moitié de l’avant-bras, avait quelque chose de tristement burlesque. Son haut-de-chausses, collé strictement à la cuisse, et soigneusement, mais inutilement tendu, rejoignait à grand-peine aux genoux les bas bleus dont Jean-François tirait son surnom populaire. Quant à son chapeau à trois cornes, coiffure fort ridicule pour tout le monde, la forme qu’il avait reçue de l’artisan et l’air dont Jean-François le portait en faisaient sur cette tête si poétique et si majestueuse un absurde contresens. Je vivrais mille ans que je n’oublierais ni la tournure grotesque ni la pose singulière du petit chapeau à trois cornes de Jean-François les Bas-Bleus.

Une des particularités les plus remarquables de la folie de ce bon jeune homme, c’est qu’elle n’était sensible que dans les conversations sans importance, où l’esprit s’exerce sur des choses familières. Si on l’abordait pour lui parler de la pluie, du beau temps, du spectacle, du journal, des causeries de la ville, des affaires du pays, il écoutait avec attention et répondait avec politesse ; mais les paroles qui affluaient sur ses lèvres se pressaient si tumultueusement qu’elles se confondaient avant la fin de la première période en je ne sais quel galimatias inextricable, dont il ne pouvait débrouiller sa pensée. Il continuait cependant, de plus en plus inintelligible, et substituant de plus en plus à la phrase naturelle et logique de l’homme simple le babillage de l’enfant qui ne sait pas la valeur des mots, ou le radotage du vieillard qui l’a oubliée.

Et alors on riait ; et Jean-François se taisait sans colère, et peut-être sans attention, en relevant au ciel ses beaux et grands yeux noirs, comme pour chercher des inspirations plus dignes de lui dans la région où il avait fixé toutes ses idées et tous ses sentiments.

Il n’en était pas de même quand l’entretien se résumait avec précision en une question morale et scientifique de quelque intérêt. Alors les rayons si divergents, si éparpillés de cette intelligence malade se resserraient tout à coup en faisceau, comme ceux du soleil dans la lentille d’Archimède, et prêtaient tant d’éclat à ses discours, qu’il est permis de douter que Jean-François eût jamais été plus savant, plus clair et plus persuasif dans l’entière jouissance de sa raison. Les problèmes les plus difficiles des sciences exactes, dont il avait fait une étude particulière, n’étaient pour lui qu’un jeu, et la solution s’en élançait si vite de son esprit à sa bouche, qu’on l’aurait prise bien moins pour le résultat de la réflexion et du calcul que pour celui d’une opération mécanique, assujettie à l’impulsion d’une touche ou à l’action d’un ressort. Il semblait à ceux qui l’écoutaient alors, et qui étaient dignes de l’entendre, qu’une si haute faculté n’était pas payée trop cher au prix de l’avantage commun d’énoncer facilement des idées vulgaires en vulgaire langage ; mais c’est le vulgaire qui juge, et l’homme en question n’était pour lui qu’un idiot en bas bleus, incapable de soutenir la conversation même du peuple. Cela était vrai.

Comme la rue d’Anvers aboutit presque au collège, il n’y avait pas de jour où je n’y passasse quatre fois pour aller et pour revenir, mais ce n’était qu’aux heures intermédiaires, et par les jours tièdes de l’année qu’éclairait un peu de soleil, que j’étais sûr d’y trouver Jean-François, assis sur un petit escabeau, devant la porte de son père, et déjà le plus souvent enfermé dans un cercle de sots écoliers, qui s’amusaient du dévergondage de ses phrases hétéroclites. J’étais d’assez loin averti de cette scène par les éclats de rire de ses auditeurs, et quand j’arrivais, mes dictionnaires liés sous le bras, j’avais quelquefois peine à me faire jour jusqu’à lui ; mais j’y éprouvais toujours un plaisir nouveau, parce que je croyais avoir surpris, tout enfant que j’étais, le secret de sa double vie, et que je me promettais de me confirmer encore dans cette idée à chaque nouvelle expérience.

Un soir du commencement de l’automne qu’il faisait sombre, et que le temps se disposait à l’orage, la rue d’Anvers, qui est d’ailleurs peu fréquentée, paraissait tout à fait déserte, à un seul homme près. C’était Jean-François assis, sans mouvement et les yeux au ciel, comme d’habitude. On n’avait pas encore retiré son escabeau. Je m’approchai doucement pour ne pas le distraire ; et, me penchant vers son oreille, quand il me sembla qu’il m’avait entendu :

– Comme te voilà seul ! lui dis-je sans y penser ; car je ne l’abordais ordinairement qu’au nom de l’aoriste ou du logarithme, de l’hypoténuse ou du trope, et de quelques autres difficultés pareilles de ma double étude.

Et puis, je me mordis les lèvres en pensant que cette réflexion niaise, qui le faisait retomber de l’empyrée sur la terre, le rendait à son fatras accoutumé que je n’entendais jamais sans un violent serrement de coeur.

– Seul ! me répondit Jean-François en me saisissant par le bras. Il n’y a que l’insensé qui soit seul, et il n’y a que l’aveugle qui ne voie pas, et il n’y a que le paralytique dont les jambes défaillantes ne puissent pas s’appuyer et s’affermir sur le sol...

Nous y voilà, dis-je en moi-même, pendant qu’il continuait à parler en phrases obscures, que je voudrais bien me rappeler, parce qu’elles avaient peut-être plus de sens que je ne l’imaginais alors. Le pauvre Jean-François est parti, mais je l’arrêterai bien. Je connais la baguette qui le tire de ses enchantements.

– Il est possible, en effet, m’écriai-je, que les planètes soient habitées, comme l’a pensé M. de Fontenelle, et que tu entretiennes un secret commerce avec leurs habitants, comme M. le comte de Gabalis.

Je m’interrompis avec fierté après avoir déployé une si magnifique érudition.

Jean-François sourit, me regarda de son doux regard, et me dit : « Sais-tu ce que c’est qu’une planète ? »

– Je suppose que c’est un monde qui ressemble plus ou moins au nôtre.

– Et ce que c’est qu’un monde, le sais-tu ?

– Un grand corps qui accomplit régulièrement de certaines révolutions dans l’espace.

– Et l’espace, t’es-tu douté de ce que ce peut être ?

– Attends, attends, repris-je, il faut que je me rappelle nos définitions... L’espace ? un milieu subtil et infini, où se meuvent les astres et les mondes.

– Je le veux bien. Et que sont les astres et les mondes relativement à l’espace ?

– Probablement de misérables atomes, qui s’y perdent comme la poussière dans les airs.

– Et la matière des astres et des mondes, que penses-tu qu’elle soit auprès de la matière subtile qui remplit l’espace ?

– Que veux-tu que je te réponde ?... Il n’y a point d’expression possible pour comparer des corps si grossiers à un élément si pur.

– À la bonne heure ! Et tu comprendrais, enfant, que le Dieu créateur de toutes choses, qui a donné à ces corps grossiers des habitants imparfaits sans doute, mais cependant animés, comme nous le sommes tous deux, du besoin d’une vie meilleure, eût laissé l’espace inhabité ?...

– Je ne le comprendrais pas ! répliquai-je avec élan. Et je pense même qu’ainsi que nous l’emportons de beaucoup en subtilité d’organisation sur la matière à laquelle nous sommes liés, ses habitants doivent l’emporter également sur la subtile matière qui les enveloppe. Mais comment pourrais-je les connaître ?

– En apprenant à les voir, répondit Jean-François, qui me repoussait de la main avec une extrême douceur.

Au même instant, sa tête retomba sur le dos de son escabelle à trois marches ; ses regards reprirent leur fixité, et ses lèvres leur mouvement.

Je m’éloignai par discrétion. J’étais à peine à quelques pas quand j’entendis derrière moi son père et sa mère qui le pressaient de rentrer, parce que le ciel devenait mauvais. Il se soumettait comme d’habitude à leurs moindres instances ; mais son retour au monde réel était toujours accompagné de ce débordement de paroles sans suite qui fournissait aux manants du quartier l’objet de leur divertissement accoutumé.

Je passai outre en me demandant s’il ne serait pas possible que Jean-François eût deux âmes, l’une qui appartenait au monde grossier où nous vivons, et l’autre qui s’épurait dans le subtil espace où il croyait pénétrer par la pensée. Je m’embarrassai un peu dans cette théorie, et je m’y embarrasserais encore.

J’arrivai ainsi auprès de mon père, plus préoccupé, et surtout autrement préoccupé que si la corde de mon cerf-volant s’était rompue dans mes mains, ou que ma paume lancée à outrance fût tombée de la rue des Cordeliers dans le jardin de M. de Grobois. Mon père m’interrogea sur mon émotion, et je ne lui ai jamais menti.

– Je croyais, dit-il, que toutes ces rêveries (car je lui avais raconté sans oublier un mot ma conversation avec Jean-François les Bas-Bleus) étaient ensevelies pour jamais avec les livres de Swedenborg et de Saint-Martin dans la fosse de mon vieil ami Cazotte ; mais il paraît que ce jeune homme, qui a passé quelques jours à Paris, s’y est imbu des mêmes folies. Au reste, il y a une certaine finesse d’observation dans les idées que son double langage t’a suggérées, et l’explication que tu t’en es faite ne demande qu’à être réduite à sa véritable expression. Les facultés de l’intelligence ne sont pas tellement indivisibles qu’une infirmité du corps et de l’esprit ne puisse les atteindre séparément. Ainsi l’altération d’esprit que le pauvre Jean-François manifeste dans les opérations les plus communes de son jugement peut bien ne s’être pas étendue aux propriétés de sa mémoire, et c’est pourquoi il répond avec justesse quand on l’interroge sur les choses qu’il a lentement apprises et difficilement retenues, tandis qu’il déraisonne sur toutes celles qui tombent inopinément sous ses sens, et à l’égard desquelles il n’a jamais eu besoin de se prémunir d’une formule exacte. Je serais bien étonné si cela ne s’observait pas dans la plupart des fous ; mais je ne sais si tu m’as compris.

– Je crois vous avoir compris, mon père, et je rapporterais dans quarante ans vos propres paroles.

– C’est plus que je ne veux de toi, reprit-il en m’embrassant. Dans quelques années d’ici, tu seras assez prévenu par des études plus graves contre des illusions qui ne prennent d’empire que sur de faibles âmes ou des intelligences malades. Rappelle-toi seulement, puisque tu es si sûr de tes souvenirs, qu’il n’y a rien de plus simple que les notions qui se rapprochent du vrai et rien de plus spécieux que celles qui s’en éloignent.

– Il est vrai, pensai-je en me retirant de bonne heure, que les Mille et Une Nuits sont incomparablement plus aimables que le premier volume de Bezout ; et qui a jamais pu croire aux Mille et Une Nuits ?

L’orage grondait toujours. Cela était si beau que je ne pus m’empêcher d’ouvrir ma jolie croisée sur la rue Neuve, en face de cette gracieuse fontaine dont mon grand-père l’architecte avait orné la ville et qu’enrichit une sirène de bronze, qui a souvent, au gré de mon imagination charmée, confondu des chants poétiques avec le murmure de ses eaux. Je m’obstinai à suivre de l’oeil dans les nues tous ces météores de feu, qui se heurtaient les uns contre les autres, de manière à ébranler tous les mondes. – Et quelquefois, le rideau enflammé se déchirant sous un coup de tonnerre, ma vue plus rapide que les éclairs plongeait dans le ciel infini qui s’ouvrait au-dessus, et qui me paraissait plus pur et plus tranquille qu’un beau ciel de printemps.

« Oh ! me disais-je alors, si les vastes plaines de cet espace avaient pourtant des habitants, qu’il serait agréable de s’y reposer avec eux de toutes les tempêtes de la terre ! Quelle paix sans mélange à goûter dans cette région limpide qui n’est jamais agitée, qui n’est jamais privée du jour du soleil, et qui rit, lumineuse et paisible, au-dessus de nos ouragans comme au-dessus de nos misères ! Non, délicieuses vallées du ciel, m’écriai-je en pleurant abondamment, Dieu ne vous a pas créées pour rester désertes, et je vous parcourrai un jour, les bras enlacés à ceux de mon père ! »

La conversation de Jean-François m’avait laissé une impression dont je m’épouvantais de temps en temps ; la nature s’animait pourtant sur mon passage, comme si ma sympathie pour elle avait fait jaillir des êtres les plus insensibles quelque étincelle de divinité. Si j’avais été plus savant, j’aurais compris le panthéisme. Je l’inventais.

Mais j’obéissais aux conseils de mon père ; j’évitais même la conversation de Jean-François les Bas-Bleus, ou je ne m’approchais de lui que lorsqu’il s’alambiquait dans une de ces phrases éternelles qui semblaient n’avoir pour objet que d’épouvanter la logique et d’épuiser le dictionnaire. Quant à Jean-François les Bas-Bleus, il ne me reconnaissait pas, ou ne me témoignait en aucune manière qu’il me distinguât des autres écoliers de mon âge, quoique j’eusse été le seul à le ramener, quand cela me convenait, aux conversations suivies et aux définitions sensées.

Il s’était à peine passé un mois depuis que j’avais eu cet entretien avec le visionnaire, et, pour cette fois, je suis parfaitement sûr de la date. C’était le jour même où recommençait l’année scolaire, après six semaines de vacances qui couraient depuis le 1er septembre, et par conséquent le 16 octobre 1793. Il était près de midi et je revenais du collège plus gaiement que je n’y étais rentré, avec deux de mes camarades qui suivaient la même route pour retourner chez leurs parents et qui pratiquaient à peu près les mêmes études que moi, mais qui m’ont laissé fort en arrière. Ils sont vivants tous deux, et je les nommerais sans craindre d’en être désavoué, si leurs noms, que décore une juste illustration, pouvaient être hasardés sans inconvenance dans un récit duquel on n’exige sans doute que la vraisemblance requise aux contes bleus, et qu’en dernière analyse je ne donne pas moi-même pour autre chose.

En arrivant à un certain carrefour où nous nous séparions pour prendre des directions différentes, nous fûmes frappés à la fois par l’attitude contemplative de Jean-François les Bas-Bleus, qui était arrêté comme un terme au plus juste milieu de cette place, immobile, les bras croisés, l’air tristement pensif, et les yeux imperturbablement fixés sur un point élevé de l’horizon occidental. Quelques passants s’étaient peu à peu groupés autour de lui et cherchaient vainement l’objet extraordinaire qui semblait absorber son attention.

– Que regarde-t-il donc là-haut ? se demandaient-ils entre eux. Le passage d’une volée d’oiseaux rares, ou l’ascension d’un ballon ?

– Je vais vous le dire, répondis-je, pendant que je me faisais un chemin dans la foule, en l’écartant du coude à gauche et à droite. – Apprends-nous cela, Jean-François, continuai-je ; qu’as-tu remarqué de nouveau ce matin dans la matière subtile de l’espace où se meuvent tous les mondes ?

– Ne le sais-tu pas comme moi ? répondit-il en déployant le bras, et en décrivant du bout du doigt une longue section de cercle depuis l’horizon jusqu’au zénith. Suis des yeux ces traces de sang, et tu verras Marie-Antoinette, reine de France, qui va au ciel.

Alors les curieux se dispersèrent en haussant les épaules, parce qu’ils avaient conclu de sa réponse qu’il était fou, et je m’éloignais de mon côté, en m’étonnant seulement que Jean-François les Bas-Bleus fût tombé si juste sur le nom de la dernière de nos reines, cette particularité positive rentrant dans la catégorie des faits vrais dont il avait perdu la connaissance.

Mon père réunissait deux ou trois de ses amis à dîner le premier jour de chaque quinzaine. Un de ses convives, qui était étranger à la ville, se fit attendre assez longtemps.

– Excusez-moi, dit-il en prenant place ; le bruit s’était répandu, d’après quelques lettres particulières, que l’infortunée Marie-Antoinette allait être envoyée en jugement, et je me suis mis un peu en retard pour voir arriver le courrier du 13 octobre. Les gazettes n’en disent rien.

– Marie-Antoinette, reine de France, dis-je avec assurance, est morte ce matin sur l’échafaud peu de minutes avant midi, comme je revenais du collège.

– Ah ! mon Dieu ! s’écria mon père, qui a pu te dire cela ?

Je me troublai, je rougis, j’avais trop parlé pour me taire.

Je répondis en tremblant : « C’est Jean-François les Bas-Bleus. »

Je ne m’avisai pas de relever mes regards vers mon père. Son extrême indulgence pour moi ne me rassurait pas sur le mécontentement que devait lui inspirer mon étourderie.

– Jean-François les Bas-Bleus ? dit-il en riant. Nous pouvons heureusement nous tranquilliser sur les nouvelles qui nous viennent de ce côté. Cette cruelle et inutile lâcheté ne sera pas commise.

– Quel est donc, reprit l’ami de mon père, ce Jean-François les Bas-Bleus qui annonce les évènements à cent lieues de distance, au moment où il suppose qu’ils doivent s’accomplir ? un somnambule, un convulsionnaire, un élève de Mesmer ou de Cagliostro ?

– Quelque chose de pareil, répliqua mon père, mais de plus digne d’intérêt ; un visionnaire de bonne foi, un maniaque inoffensif, un pauvre fou qui est plaint autant qu’il méritait d’être aimé. Sorti d’une famille honorable, mais peu aisée, de braves artisans, il en était l’espérance et il promettait beaucoup. La première année d’une petite magistrature que j’ai exercée ici était la dernière de ses études ; il fatigua mon bras à le couronner, et la variété de ses succès ajoutait à leur valeur, car on aurait dit qu’il lui en coûtait peu de s’ouvrir toutes les portes de l’intelligence humaine. La salle faillit crouler sous le bruit des applaudissements, quand il vint recevoir enfin un prix sans lequel tous les autres ne sont rien, celui de la bonne conduite et des vertus d’une jeunesse exemplaire. Il n’y avait pas un père qui n’eût été fier de le compter parmi ses enfants, pas un riche, à ce qu’il semblait, qui ne se fût réjoui de le nommer son gendre. Je ne parle pas des jeunes filles, que devaient occuper tout naturellement sa beauté d’ange et son heureux âge de dix-huit à vingt ans. Ce fut là ce qui le perdit ; non que sa modestie se laissât tromper aux séductions d’un triomphe, mais par les justes résultats de l’impression qu’il avait produite. Vous avez entendu parler de la belle Mme de Sainte-A... Elle était alors en Franche-Comté, où sa famille a laissé tant de souvenirs et où ses soeurs se sont fixées. Elle y cherchait un précepteur pour son fils, tout au plus âgé de douze ans, et la gloire qui venait de s’attacher à l’humble nom de Jean-François détermina son choix en sa faveur. C’était, il y a quatre ou cinq ans, le commencement d’une carrière honorable pour un jeune homme qui avait profité de ses études, et que n’égaraient pas de folles ambitions. Par malheur (mais à partir de là je ne vous dirai plus rien que sur la foi de quelques renseignements imparfaits), la belle dame qui avait ainsi récompensé le jeune talent de Jean-François était mère aussi d’une fille, et cette fille était charmante. Jean-François ne put la voir sans l’aimer ; cependant, pénétré de l’impossibilité de s’élever jusqu’à elle, il paraît avoir cherché à se distraire d’une passion invincible qui ne s’est trahie que dans les premiers moments de sa maladie, en se livrant à des études périlleuses pour la raison, aux rêves des sciences occultes et aux visions d’un spiritualisme exalté ; il devint complètement fou, et renvoyé de Corbeil, séjour de ses protecteurs, avec tous les soins que demandait son état, aucune lueur n’a éclairci les ténèbres de son esprit depuis son retour dans sa famille. Vous voyez qu’il y a peu de fond à faire sur ses rapports, et que nous n’avons aucun motif de nous en alarmer. »

Cependant on apprit le lendemain que la reine était en jugement, et deux jours après, qu’elle ne vivait plus.

Mon père craignit l’impression que devait me causer le rapprochement extraordinaire de cette catastrophe et de cette prédiction. Il n’épargna rien pour me convaincre que le hasard était fertile en pareilles rencontres, et il m’en cita vingt exemples, qui ne servent d’arguments qu’à la crédulité ignorante, la philosophie et la religion s’abstenant également d’en faire usage.

Je partis peu de semaines après pour Strasbourg, où j’allais commencer de nouvelles études. L’époque était peu favorable aux doctrines de spiritualistes, et j’oubliai aisément Jean-François au milieu des émotions de tous les jours qui tourmentaient la société.

Les circonstances m’avaient ramené au printemps. Un matin (c’était, je crois, le 3 messidor), j’étais entré dans la chambre de mon père pour l’embrasser, selon mon usage, avant de commencer mon excursion journalière à la recherche des plantes et des papillons.

– Ne plaignons plus le pauvre Jean-François d’avoir perdu la raison, dit-il en me montrant le journal. Il vaut mieux pour lui être fou que d’apprendre la mort tragique de sa bienfaitrice, de son élève, et de la jeune demoiselle qui passe pour avoir été la première cause du dérangement de son esprit. Ces innocentes créatures sont aussi tombées sous la main du bourreau.

– Serait-il possible ! m’écriai-je... Hélas ! je ne vous avais rien dit de Jean-François, parce que je sais que vous craignez pour moi l’influence de certaines idées mystérieuses dont il m’a entretenu... Mais il est mort !

– Il est mort ! reprit vivement mon père ; et depuis quand ?

– Depuis trois jours, le 29 prairial. Il avait été immobile, dès le matin, au milieu de la place, à l’endroit même où je le rencontrai, au moment de la mort de la reine. Beaucoup de monde l’entourait à l’ordinaire, quoi qu’il gardât le plus profond silence, car sa préoccupation était trop grande pour qu’il pût en être distrait par aucune question. À quatre heures, enfin, son attention parut redoubler. Quelques minutes après, il éleva les bras vers le ciel avec une étrange expression d’enthousiasme ou de douleur, fit quelques pas en prononçant les noms des personnes dont vous venez de parler, poussa un cri et tomba. On s’empressa autour de lui, on se hâta de le relever, mais ce fut inutilement. Il était mort.

– Le 29 prairial, à quatre heures et quelques minutes ? dit mon père en consultant son journal. C’est bien l’heure et le jour !... – Écoute, continua-t-il après un moment de réflexion, et les yeux fixement arrêtés sur les miens, ne me refuse pas ce que je vais te demander ! – Si jamais tu racontes cette histoire, quand tu seras homme, ne la donne pas pour vraie, parce qu’elle t’exposerait au ridicule.

– Y a-t-il des raisons qui puissent dispenser un homme de publier hautement ce qu’il reconnaît pour la vérité ? repartis-je avec respect.

– Il y en a une qui les vaut toutes, dit mon père en secouant la tête. La vérité est inutile.

 

 

Paru dans Les Cent-et-une nouvelles des Cent-et-un (1832).

 

 

 

 

 

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