La malédiction de Tarcisse Mauglas

 

 

par

 

 

Florence O’NOLL

 

 

 

 

 

IL avait toujours vécu là, dans sa maison étroite et haute de la rue du Parvis, au pied même de la cathédrale, et quand il travaillait dans la chambre du pignon, la grande rosace du Nord s’encadrait dans sa fenêtre.

Depuis longtemps, il habitait seul avec un vieux domestique sourd, car les années avaient fait le vide dans ses affections.

Tarcisso Mauglas était musicien, maître de plain-chant, compositeur de morceaux sacrés et chantre à la cathédrale. Il vivait d’art et d’harmonie, loin des dures réalités de l’existence, dans un monde idéal qui lui donnait parfois l’avant-goût des éternelles béatitudes.

La musique et la cathédrale étaient ses deux grands amours.

Après les heures de travail dans la chambre haute, ses seules récréations consistaient en de longues méditations solitaires sous les voûtes sacrées, dans la forêt des piliers, à la lueur d’or, de pourpre et d’azur des vitraux merveilleux, ou bien en d’interminables contemplations des sculptures et des statues qui toutes, pour lui, avaient une âme.

Son seul vrai bonheur était l’office divin auquel, depuis d’innombrables années, il prenait une part active, et quand sa voix s’élevait sous les voûtes, montait avec le chœur dans les vapeurs d’encens à des hauteurs mystérieuses, Tarcisse Mauglas goûtait par avance aux joies promises. Que serait, en effet, son paradis, à lui le chantre-musicien, sinon de psalmodier devant le trône de l’Éternel une musique divine et infinie ?

Parmi les membres de la maîtrise, beaucoup étaient ou avaient été ses élèves, et tous l’aimaient, tous, depuis les graves basses chantantes jusqu’aux petits soprani à la voix de cristal.

Mais l’existence terrestre n’est pas un rêve d’art et d’amour, c’est une cruelle réalité, même et surtout pour ceux qui cherchent davantage à s’élever au-dessus de ses rudes contacts. Une heure vient, tôt ou tard, où cette réalité se fait durement sentir.

Tarcisse Mauglas s’en aperçut au bruit du canon, à l’invasion étrangère, à l’orgie de l’occupation ennemie.

Il garda de ces jours un souvenir empoisonné, même quand nos troupes eurent repris possession de la ville.

Ainsi, en ce siècle de lumière, la guerre était encore possible et plus meurtrière, plus sauvage que dans les siècles barbares... La fraternité n’était donc qu’un mot et tous les efforts humains aboutiraient donc toujours à cela : la lutte même entre chrétiens ?

Tarcisse Mauglas s’éveillait de son rêve.

... Il était assis, ce jour-là, dans son grand fauteuil devant la fenêtre ouverte.

Le canon tonnait très fort, mais il semblait ne pas l’entendre.

La grande pièce du pignon était rentrée en possession de ses trésors que le vieux Baptiste avait réussi à soustraire, lors de l’occupation, aux rapacités ennemies ; l’orgue de chambre et le piano avaient repris leurs places sous les bustes des maîtres qui, de tout temps, avaient présidé au travail laborieux du musicien.

Mais Tarcisse Mauglas ne les regardait plus. L’infernal fracas de la mitraille avait tari la source de l’inspiration et désenchanté son cœur.

Pourtant ses yeux s’attachèrent une seconde sur quelques-uns des bustes de la muraille.

– Et je vous aimais ! fit-il tout bas... Vous étiez si grande... Est-il possible que les vôtres soient ainsi... et capables de tant d’atrocités ?

Les yeux sans prunelle le fixèrent vaguement, mais les âmes de Sébastien Bach, d’Haydn, du grand Beethoven ne répondirent pas. Sans doute s’étaient-elles enfuies bien loin de la terre pour ne pas voir les horreurs dont étaient capables leurs descendants.

Enfoui dans son fauteuil, comme un vieillard qu’il était subitement devenu, lui sur qui les années passaient sans vouloir l’atteindre, Tarcisse Mauglas méditait toujours au bruit du canon de plus en plus fort et terrible.

Les carreaux de la fenêtre ouverte tremblèrent et les vitraux de la rose Nord s’ébranlèrent en face de lui.

D’un bond, le musicien fut à la fenêtre ; il se pencha.

Là-bas, sur le parvis, une rumeur s’élevait, des gens s’enfuyaient éperdus, dans une grande clameur ; d’autres, des infirmiers, des majors, des religieuses, se précipitaient vers l’église.

Le sifflement plus strident d’un obus se fit de nouveau entendre, bientôt suivi d’un grand fracas.

Une des chimères de la galerie s’effrita dans la rue, mais Tarcisse Mauglas regardait toujours sans comprendre.

Sa porte s’ouvrit brusquement, et Patrice, son élève préféré, se précipita dans la chambre.

– Descendez, maître, je vous en prie ! Il faut descendre, criait le jeune garçon. Ne voyez-vous pas combien vous êtes exposé ?... Ils bombardent la cathédrale !

Un second sifflement passa ; un peu plus loin, sur la gauche cette fois, la dentelle d’une flèche trembla comme une feuille au vent et une pluie de pierres s’éparpilla dans le vide.

– Non, non, ce n’est pas possible ! Que dis-tu là, petit ? On ne bombarde pas les cathédrales. Les œuvres d’art sont sacrées ! Il y a des règles pour la guerre, mon fils, et celle-ci en est une.

– Ils ont incendié Louvain et détruit ses églises pourtant... Ô maître, descendez ! reprit Patrice dans un sanglot.

Mais le maître refusait de l’entendre. Il se penchait toujours à la fenêtre, les bras ouverts comme pour étreindre sa merveille et la protéger.

Devant lui, la forêt de fleurons, d’arcs-boutants, de pierres découpées en broderies légères ; la foule des vierges, des saints, des anges, les chimères des gargouilles. La fine ogive enchâssant les vitraux chantaient toujours leur hymne de beauté.

– Ils se trompent, dit encore Tarcisse Mauglas. Ils visent mal.

Mais comme une réponse infernale, un obus de la Kultur, bien envoyé, atteignit un tympan.

Le musicien et son élève furent projetés à terre par la violence de l’explosion ; le vieillard se releva le premier ; mais, quand il revint à la fenêtre, le fronton avait disparu. Les saints et les saintes qui, depuis des siècles, montaient à cet endroit leur garde silencieuse s’étaient évanouis, pulvérisés, et par le trou béant une fumée âcre commençait à sortir.

Tarcisse Mauglas eut un cri de douleur farouche. Il étendit les bras.

– Maître, venez ! répétait Patrice, cherchant toujours à l’entraîner.

Mais le vieillard restait immobile, il semblait grandi, et dans le silence angoissé qui suivait l’explosion, le jeune garçon debout près de lui put entendre ces paroles sorties comme un sanglot de la bouche tremblante :

– Ils sont méchants ! méchants !... Que le ciel en témoigne et les juge... Ce sont des démons haineux... haineux de la beauté... Porter la main sur le temple de Dieu !... Leur main est sacrilège... Qu’ils soient maudits ! maudits ! maudits !

Une bombe, éclatée, cette fois, dans l’intérieur de la basilique, fit voler en éclats une partie des vitraux ; la rose multicolore disparut à son tour.

Alors Tarcisse Mauglas se laissa entraîner, à demi fou. Il se retrouva sur le parvis encombré de soldats et d’infirmiers portant des civières chargées de blessés que le drapeau à la croix rouge placé sur l’édifice n’avait pas protégés contre les bombes fratricides. Car ces blessés étaient des ennemis abandonnés par les leurs dans leur fuite éperdue lors de la reprise de la ville.

Le musicien leur jeta à peine un regard, mais, dans la cohue, il parvint à échapper à l’étreinte du petit Patrice.

Les portes de l’église étaient grandes ouvertes, il y pénétra comme en songe.

L’incendie gagnait de proche en proche, activé par la paille répandue à profusion dans la nef pour servir de couche aux blessés.

Le vieillard n’y prit pas garde ; dans un délire de douleur il voulait parcourir encore l’édifice aimé, sans donner une pensée au double danger augmentant à chaque seconde : l’incendie et le bombardement.

II arriva ainsi au pied d’un autel. Une Vierge étroite et longue était là, enchâssée dans sa niche, une merveille du XIVe siècle, l’une des plus vives admirations du vieil artiste. Pourrait-il arriver à sauver au moins cela... au mains cela !...

Et là, sur le pilier, ce crucifix aux plaies béantes, une merveille aussi, du XIIe siècle celle-là... Et cet angelot musicien...

Encore le fracas d’un obus... le vieillard se relève sous une pluie de plâtras et l’incendie semble se rapprocher.

– Kamerad ! Sauvez-moi, kamerad !... fait une voix au pied du pilier.

Un corps se traîne, rampe sur les dalles, un corps mutilé, les jambes ont disparu ; c’est un des blessés oublié dans un coin lors du sauvetage éperdu.

Tarcisse Mauglas se penche, mais recule aussitôt comme au contact d’un aspic.

– Un maudit ! fait-il... L’un des maudits...

Qu’il périsse celui-là, dans l’incendie sacrilège, ce sera une bien faible partie de la rançon.

Mais la voix reprend, lamentable :

– Kamerad, pitié !... Au nom du Christ Jésus !

Et le crucifix du pilier étend au-dessus d’eux ses plaies sanglantes.

La lutte fut courte au cœur du musicien.

La plus belle œuvre d’art n’égale pas l’œuvre de Dieu, sa créature, l’âme faite à son image et rachetée de son sang... Il vient de maudire leur nation sacrilège mais, en particulier, chacun d’eux est un frère dans le Christ...

... Alors, le vieillard se penche et prend dans ses bras encore robustes le soldat mutilé.

* * *

Quelques jours plus tard, lorsqu’il fut possible de pénétrer dans l’édifice incendié, on retrouva à l’extrémité d’un bas côté deux cadavres intacts. Une explosion ou l’asphyxie avait empêché le musicien de remplir sa tâche jusqu’au bout.

Et le jeune Patrice qui recherchait son maître n’oubliera jamais l’émotion poignante qu’il ressentit en le retrouvant étendu sans vie dans la cathédrale massacrée, ses bras entourant l’un de ses bourreaux dans un grand geste de pardon.

 

 

Florence O’NOLL.

Paru dans la revue Le Noël du 27 avril 1916.

 

 

 

 

 

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