Le conte de saint Julien l’Hospitalier

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Henri POURRAT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IL y avait une fois un fils de château qu’on appelait Julien. Il était de jeune jeunesse encore. Mais déjà il courait à tout ce qui est action, rire, hardiesse, soleil ; et ses père et mère, qui l’aimaient chèrement, le laissaient y courir. Prompt en tout, l’œil étincelant et le cœur noble.

Est allé seul au bois chasser la biche. Dans la clairière, il a levé un cerf. Ce cerf avait surgi d’entre les grandes herbes : il a bondi des quatre pieds, a pris la fuite : et lui derrière, alors, à le poursuivre de toute la vitesse de son cheval. À travers la fougère, à travers la ramée, s’est enragé à la poursuite, avec une fureur qui lui brûlait le sang.

 

 

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Au premier dard lancé, le cerf s’est retourné. Au second dard lancé, le cerf s’est arrêté. Par un prodige voulu de Dieu, a reçu la parole humaine, – on dit que les bêtes la reçoivent la nuit de la Saint-Jean, la nuit de Noël.

« Comment oses-tu me poursuivre ? a dit soudain le cerf. N’est-ce pas assez que tu sois destiné à tuer ton père et ta mère ! »

Julien a transi d’épouvante. Est resté sur place à trembler, a failli tomber de cheval. Est descendu au bord de la fontaine, y a plongé son visage et ses mains.

« Moi le meurtrier de mon père, de ma mère, de mes parents qui m’aiment tant ! Que ferais-je pour que la prédiction du cerf ne s’accomplisse, ne puisse s’accomplir ? Je partirai, j’irai à l’autre bout du monde, si loin que je sois bien perdu, que mon seigneur de père, que ma dame de mère jamais ne me revoient ! »

Puis, sans retourner au château, aussitôt et secrètement, il est parti.

Il n’a cherché personne à qui dire pourquoi il partait : s’est mis en route, droit devant, à l’aventure. A passé la forêt, a passé la rivière, a chevauché des jours et des semaines, s’en est allé à l’autre bout du monde. Jusqu’à certain royaume enfin, où il s’est mis au service du roi.

Il a fait si vaillamment dans la guerre et si sagement dans la paix que le roi l’a voulu pour un de ses quarante chevaliers ordonnés.

Julien n’avait à lui que son cheval et sa chemise Le roi, pour qu’il eût de grands biens, l’a marié à la veuve d’un très riche baron : une jeune dame toute douce, claire comme une eau vive, belle comme le, jour. Julien et elle se sont entraimés de tout leur cœur.

Là-bas, au château de Julien, le soir du cerf, ses père et mère n’ont guère été en peine.

« Dame, a dit le seigneur, votre fils poursuit le cerf du côté de l’étang, il traque le sanglier au fort des grandes ronces. »

Le lendemain ont commencé de s’inquiéter. Mais ils savaient comme Julien pouvait s’enrager en ses chasses, et pousser loin dans le pays.

Le jour d’après, ils ont tremblé d’angoisse. Les valets ont battu le bois. N’ont laissé sans y voir ni touffe de fayard, ni bouquet de bourdaine. Ont questionné les charbonniers, se sont enquis auprès des bûcherons.

Quelque vieille venue faire de l’herbe à poignées dans son tablier avait peut-être vu à travers le hallier s’en aller le jeune seigneur. Il s’est dit qu’il était parti. Et le père et la mère ont voulu tous les deux se mettre à sa recherche. Sans comprendre, ils ont su dans leur cœur qu’il avait voulu s’éloigner. Alors, ils ont décidé de le retrouver, fût-il au bout du monde.

Ont erré sept ans et un jour sans en savoir ni vent ni voie. Un soir, sont arrivés au château de leur fils.

Or Julien, ce jour-là, était allé au bois, pour quelque grande chasse, comme il s’en fait à l’arrière-saison. Il devait coucher en forêt, sous un abri de branches. De fait, après avoir couru au loin la bête rousse, il n’est pas rentré au château.

Ce fut la dame qui accueillit les voyageurs. Ils lui ont dit ce qui les mettait sur les chemins, et de qui ils étaient en quête. Elle, vite a compris qu’ils étaient le père et la mère de Julien son mari. Dans son amour pour lui, les a reçus comme son père et sa mère même. Les a restaurés, réchauffés, délassés, car ils étaient bien las d’une quête si longue, a eu pour eux de grandes attentions et les soins les plus tendres. Enfin, pour plus d’accueil et plus d’honneur, a voulu les faire coucher dans sa chambre, en son propre lit.

Au matin, cependant qu’elle était à l’église, Julien est rentré de sa chasse. Est monté à la chambre pour éveiller sa femme, le cœur tout aise de la revoir. S’est approché du lit : sous les courtines a entrevu deux corps. Le sang lui est venu dans l’œil, il a vu rouge. Il a tiré l’épée, transporté de fureur. Dans ces deux corps, dix fois, il l’a plongée, croyant tuer sa femme et quelque traître.

Tout hors de soi il redescend dans la cour.

« Ô mon seigneur, quelle joie vous allez avoir ! »

Voici qu’accourt la dame revenant de l’église. Et lui ne sait s’il peut en croire ses yeux, et ne comprend d’abord ce qu’il entend.

« Au logis, hier soir sont venus votre père, votre mère... Si longtemps ils vous ont cherché... Et ce matin ils vous auront trouvé. Dans notre lit ont couché tous les deux... »

Soudain à terre il s’est jeté.

Trois jours, trois nuits y est resté, sans boire, sans manger, sans dormir...

« Que deviendrais-je, misérable que je suis ? Pour échapper à cette prédiction du cerf lui ai donné son accomplissement. Ô mon père, mon père, ma mère ! Sept années vous m’avez cherché. À la male heure m’avez trouvé... Et vous, adieu, sœur, douce amie. De ce jour je n’aurai de repos que je n’aie vu que Dieu a agréé mon repentir.

– Ô mon mari, mon frère limé, a-t-elle dit, croyez-vous que je vous laisserai partir sans moi ? J’étais de moitié dans vos joies, serai de moitié dans vos peines. »

Laissant tout là, se sont enfuis ensemble. Ne se sont arrêtés qu’en un désert, sur le bord d’un grand fleuve, torrentueux, malaisé à passer.

« Moi qui ai enlevé la vie à ceux qui me l’avaient donnée, je veillerai ici à conserver les vies de ceux qui risquent de périr, emportés par ces eaux.

– Ô mon mari, nous recueillerons les voyageurs et leur feront passer le fleuve. »

De leurs mains, dans les sables, ils ont construit un hôpital. Ils hébergeaient ceux qui se présentaient pour traverser, les transportaient d’un bord à l’autre.

Ont empêché bien des gens de périr. Les ont abrités, secourus, les ont soignés, les ont passés. N’ont plus vécu que pour sauver des vies. Et tout à l’assistance, tout aussi à la pénitence. Se sont privés, se sont peinés, années après années. Fatigues et dangers les ont travaillés et vieillis.

Une certaine nuit, toute froide et obscure, Julien s’était couché, n’en pouvant plus. Ses bras restaient rompus d’avoir tant manié l’aviron. Le dos lui faisait mal. Les oreilles grondantes, il écoutait le flot mugir comme une bête. Les eaux avaient grossi, le courant était fort.

Enfin, près de sa femme fidèle, Julien parvint à s’endormir.

Soudainement, à travers son sommeil, lui est arrivé comme une haute plainte : c’était quelque étranger qui demandait en gémissant qu’on lui passât le fleuve.

Aussitôt Julien s’est levé. Il a couru au voyageur qui semblait demi-mort sous le fouet de la bise. Le malheureux ne se soutenait plus...

À la lueur de la blanche lune, entre les nuées qui volaient, Julien put voir que l’homme était lépreux : sa face bourgeonnait ou se creusait de plaies, sans nez, sans lèvres ; et le tour des yeux rouge pleurait des pleurs de sang.

Doucement, entre ses deux bras, Julien l’a soulevé de terre, l’a emporté dans sa maison.

Ont rallumé le feu couvert de cendres, ont fait chauffer du vin pour mieux le conforter. Puis, comme le malheureux semblait toujours transi de froid, ils ont repris entre leurs bras ce lépreux répugnant à voir, et ils l’ont porté dans leur lit.

Alors soudain, dans une clarté qui s’ouvrait, le lépreux s’est changé en ange de lumière. Et s’élevant par le milieu des airs :

« Julien, lui a-t-il dit, tu vas pouvoir entrer en ton repos. Dieu m’envoie vous l’apprendre : toi et ta femme, il va vous appeler, car voici qu’il a agréé ton repentir. »

Se tenant par la main, l’un près de l’autre, ils étaient allongés. Au matin, ont senti que leur fin était proche. Au soir, ils se sont endormis tous deux dans le Seigneur.

 

 

 

Henri POURRAT.

 

Recueilli dans Ecclesia, no 47.

 

 

 

 

 

 

 

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