L’homme aux échéances

 

 

par

 

 

Charles RABOU

 

 

 

 

Vers l’année 1756, tout le monde connaissait à Rome un brocanteur nommé Antonio della Carita. Ayant commencé avec quelques ducats qui lui étaient venus par héritage, il avait été si constamment heureux dans son commerce, il avait rencontré tant et de si bonnes occasions, qu’en peu d’années il avait réalisé une fortune considérable. Sa boutique, qui était le rendez-vous de tout ce que Rome renfermait de riches amateurs, était encombrée de laques, de porcelaines, de meubles rares, de statues et de tableaux du plus haut prix ; deux ou trois magasins qu’il avait loués dans le voisinage ne pouvaient suffire à contenir les merveilles dont il devenait chaque jour propriétaire, et qu’il revendait à des prix fous.

Vous supposez sans doute qu’un homme qui s’était ainsi enrichi par le travail des artistes de tous les temps et de tous les pays était atteint pour eux d’une bienveillante sympathie ? Aussi bien, avec sa grosse fortune, ce nom della Carita, que lui avait imposé la Providence, lui était une sorte de nécessité, s’il ne voulait s’exposer aux méchants jeux de mots, d’être miséricordieux et compatissant. Or, si jamais il y eut un champ sur lequel doive descendre la bienfaisante rosée qui s’échappe de la main du riche, c’est celui que labourent les hommes dévoués au culte de l’art, les ouvriers de la postérité.

Mais Antonio della Carita se souciait peu de toute cette convenance : hideux d’avarice, possédé d’un insatiable appétit de gain, et parvenu à s’endurcir le coeur contre tout bon mouvement, non seulement il eût refusé à Raphaël mourant de faim à sa porte un morceau de pain, mais, grâce à une industrie satanique, il était devenu le fléau de tous les sculpteurs et de tous les peintres de Rome ; si bien que dans les ateliers, quand on voulait souhaiter malheur à quelqu’un, on ne disait plus : « Que le diable soit avec toi ! ou que la fièvre te tienne ! » on disait : « Qu’Antonio della Carita te soit en aide ! » Je vais expliquer cette singulière imprécation.

Ce misérable avait remarqué, avec tous les hommes qui font le commerce de l’argent, et aussi avec tous ceux qui dans leur vie ont eu le malheur d’emprunter sur billets, qu’il n’est rien au monde qui arrive vite et qui porte malheur comme une échéance ; demandez plutôt au Shylock de Shakespeare, demandez plutôt à Antonio, l’homonyme du brocanteur, qui faillit y être pour une livre de sa chair en paiement d’une lettre de change imprudemment souscrite.

Voilà donc comment notre Antonio s’y prenait : quand il lui revenait qu’un artiste ou que le propriétaire de quelque objet précieux d’art éprouvait un embarras de bourse, allant, sous quelque prétexte, lui rendre visite, ou lui députant un de ses commis dressé à cette chasse, il s’offrait de lui prêter sans intérêt la somme dont il avait besoin, moyennant qu’il recevrait en gage le tableau ou la curiosité qu’il convoitait ; il stipulait en outre que si, à un jour fixé, l’argent prêté n’était pas revenu dans ses mains, il deviendrait propriétaire du gage et pourrait en disposer.

À l’époque où il commença à s’aviser de cette industrie, il y eut chez lui grand concours de clients, car un homme qui prêtait à tout venant et sans intérêt, c’était une véritable bénédiction du ciel, une providence dont on ne pouvait accepter les bienfaits avec trop d’empressement. Tout ce qu’il y avait dans Rome d’artistes besogneux s’empressaient d’apporter des offrandes à l’autel de cette espèce de Notre-Dame-de-Bon-Secours, et en retour du dépôt qu’ils pratiquaient, ils rapportaient une somme d’argent proportionnée à la valeur des objets déposés. Le taux de l’estimation était peu élevé à la vérité, mais comme, encore une fois, il n’y avait pas d’intérêt stipulé, et qu’on avait la certitude de pouvoir, à l’époque fatale, rendre l’argent et retirer sa chose, personne ne se plaignait de la mince valeur qui lui était fictivement assignée ; au contraire, c’était un concert continuel d’admiration touchant la manière ingénieuse qu’avait trouvée Antonio pour obliger les artistes sans les humilier.

Mais quand on vit qu’une fois déchaînées, ces infâmes échéances dévoraient l’espace ; qu’à peine un billet signé, le temps, comme un cheval de course, s’élançait, emportant les jours, les jours ; qu’on avait eu à peine le loisir de dégrossir le marbre ou de couvrir la toile qu’on avait achetés, et que déjà il fallait parler de restituer la somme qu’on y avait employée ; quand on vit surtout que le bon Antonio della Carita, prenant les affaires au grand sérieux, refusait de renouveler les billets et s’appropriait à vil prix, sans rémission, aux termes de son marché, les objets qu’il avait pris en dépôt, alors il y eut sur lui une épouvantable clameur de malédictions ; alors il fut convenu que l’illustre protecteur des arts n’était qu’un vampire, qu’une sangsue infâme, dont il fallait se garer comme de la fièvre jaune ; il fut dit que si jamais lui ou son suppôt osaient se représenter dans quelque atelier pour essayer de reprendre leur odieux commerce, on les ferait rouler jusqu’en bas des escaliers sans s’arrêter, ou sortir par la fenêtre pour plus de certitude de ne les plus revoir. Toutes ces colères n’émurent point Antonio della Carita.

Il laissa s’écouler un peu de temps, la toile, le marbre et les couleurs manquer, la petite famille s’accroître, les vivres devenir chers et les loyers courir ; puis il fit connaître qu’il continuait à obliger aux mêmes conditions que par le passé. Alors plusieurs de ceux qui s’étaient prononcés le plus violemment contre lui allèrent le trouver, secrètement, de peur que l’on ne se rît d’eux, et demandèrent à faire de nouveau affaire avec lui. Antonio della Carita était un trop digne coeur pour se souvenir de l’injuste déchaînement dans lequel ils s’étaient jetés contre lui. Il savait bien que tous ceux qui essayaient de rendre service s’exposaient à de nombreuses ingratitudes. Cependant il suppliait ses protégés de bien calculer, afin d’être en mesure à l’époque convenue ; car il haïssait tout ce qui avait l’apparence d’une tracasserie ; son coeur se soulevait rien qu’à l’idée d’une discussion d’intérêt : mais pour cette fois, les emprunteurs étaient bien sûrs de leur fait ; ils avaient pris toutes leurs précautions, et ils arriveraient plutôt deux jours avant le terme que trois secondes après. Antonio prêta donc de nouveau, de nouveau l’échéance reprit sa course ; les emprunteurs ne purent la suivre, et de nouveau Antonio s’engraissa de leur dépouille. Avec son infernale patience de l’échéance, cet homme avait fini par s’approprier les deux tiers des objets d’art que renfermait Rome.

À l’époque où ces choses se passaient, dans un des quartiers les plus reculés de la ville, vivait un pauvre peintre nommé Laurent Pédrillo. Cet homme, qui avait été destiné par la nature à obtenir de grands succès dans son art, avait, par une maladroite direction de son existence, entravé tout son avenir. S’étant marié très jeune, par amour, à une femme qui ne possédait rien, il avait si consciencieusement accompli ses devoirs conjugaux qu’au bout de quelques années il s’était vu à la tête d’une famille nombreuse. Pour la faire vivre, ne trouvant pas immédiatement emploi de son talent dans son art, il avait été obligé de descendre à des travaux de bas étage, où son génie s’était peu à peu éteint. À cela joint l’abus des liqueurs fortes, dans lesquelles il avait cherché l’oubli de ses chagrins et le courage de sa situation indigne, et c’en avait été fait à jamais de son génie.

Toutefois, au milieu de l’espèce de dégradation morale qu’il avait subie, il avait conservé des choses de son art une sorte de religion, à l’observance de laquelle il se montrait constamment et rigoureusement fidèle. Ayant encore entre les mains quelques ouvrages, de ce qu’il appelait son bon temps, ce n’était que sous les atteintes redoublées d’une impitoyable misère qu’il s’était décidé à les livrer, bien au-dessous de leur valeur, à des amateurs qui profitaient de sa gêne ; mais quand tous les produits de son pinceau se furent ainsi écoulés, et qu’il ne lui resta plus qu’une Présentation au temple, qui était son oeuvre chérie, il crut qu’il était de sa dignité d’artiste de résister à l’entraînement du besoin ; et, s’étant dit à lui-même qu’il ne se déferait de ce tableau qu’à un prix honorable, il le gardait, attendant toujours qu’on lui en offrit sa valeur, et se débattant contre les conseils de la faim.

Cependant sa femme, qui, sans être peintre, mettait presque chaque année au monde quelque petit chef-d’oeuvre d’après nature, était encore sur le point d’accoucher, et jamais le ménage n’avait été plus désespéré. Dans ces circonstances, Pédrillo pensa que le recours à Antonio était un moyen terme dont il pouvait convenablement user. Il calcula que huit jours après, quand il aurait terminé l’enseigne du Printemps perpétuel, que lui avait commandé la plus jolie bouquetière de Rome, celle du Martyre de saint Laurent, que lui demandait un rôtisseur, et plusieurs autres grands ouvrages du même genre qu’il exécutait l’un dans l’autre au prix de deux écus romains, il pourrait facilement dégager son tableau. Il alla donc le porter au bureau de prêt, stipula le terme d’une semaine, et reçut une petite somme avec laquelle il comptait payer la sage-femme, avoir une garde, et acheter quelques langes pour le nouveau-né.

Malheureusement l’accouchement se fit attendre plus qu’on n’avait cru ; et, n’ayant pas immédiatement emploi de son argent, Pédrillo résista mal à la tentation qui devait naturellement lui prendre d’en détourner une portion à son usage personnel. Il pensa que s’il s’échauffait un peu la tête il en travaillerait mieux et plus vite, et acheta d’un juif de sa connaissance quelques bouteilles de vieux rhum venues en droiture de la Jamaïque pour l’inspirer. Le calcul était mauvais. Son rhum, qui était ardent comme la flamme de l’enfer, le ravit dans les espaces imaginaires, où il prit en mépris les travaux horriblement terrestres qu’il avait commencés. Dans un moment de chaude exaltation, il creva d’un coup de pied la toile où il avait commencé à badigeonner le martyre de saint Laurent, se disant qu’il n’était pas fait pour peindre des enseignes, et pendant trois jours que son rhum dura, à travers la fumée de son cigare, il entrevit sur une toile immense qu’avait tendue son imagination des conceptions dignes de Michel-Ange. Mais quand, le rhum fini, il fut de retour ici-bas, il se retrouva en présence d’une toile déchirée à ne plus pouvoir s’en servir, et qu’il fallait remplacer à tout prix ; sa bourse était diminuée de plus de la moitié, et sur les huit jours qu’il avait demandés à Antonio quatre étaient déjà écoulés : il ne se découragea point cependant et se remit de tout son coeur à la besogne. Son pinceau écumait sous sa main, et en moins de deux jours il eut terminé la moitié de ses commandes. Mais la misérable somme qu’il en reçut suffit à peine à réparer le désastre de saint Laurent, et cependant le temps marchait toujours sans s’arrêter.

Le matin du jour où il devait aller retirer son tableau, il avait encore à finir une copie qu’il se hâta de terminer, parce qu’on devait lui en payer le prix aussitôt après la livraison, et que ce prix devait parfaire la somme prêtée par Antonio. Mais il arriva trop tard : son débiteur, après l’avoir attendu une partie de la matinée, était parti pour la campagne, et ne devait revenir que le lendemain. Alors il retourna chez lui dans une grande anxiété, car il ne pouvait supporter la pensée que son oeuvre restât dans les mains du brocanteur pour la misérable somme que celui-ci lui avait avancée. Revenu à son logis, il trouva sa femme qui commençait à être en proie aux premières douleurs de l’enfantement. Il fut obligé de courir chez la sage-femme, qui ne se trouva pas chez elle, et dont il fut longtemps à s’enquérir, en sorte qu’il n’eut pas même le loisir de passer chez Antonio, pour le prier d’ajourner au lendemain le terme de sa dette.

Le jour suivant, dès le matin, il alla recevoir l’argent qu’il avait manqué la veille, et se présenta pour retirer son tableau ; alors Antonio, qui était un homme régulier par excellence, lui fit voir, par ses registres et par son billet, qu’il était en retard de vingt-quatre heures, et il avait sur la nécessité de l’exactitude dans les affaires des principes trop arrêtés pour ne pas garder les termes de leur marché dans toute sa rigueur. Quand Pédrillo vit qu’il était ainsi traîtreusement dépouillé de ce tableau qui faisait sa consolation, parce qu’il était comme le souvenir d’un ami mort, reste vivant de lui-même et de son talent perdu, il entra dans un terrible accès de douleur, accabla, sans parvenir à l’émouvoir, Antonio de ses malédictions ; puis, étant sorti et réfléchissant que rien ne lui réussissait, il pensa qu’il valait mieux en finir : après avoir fait tenir à sa femme l’argent qu’il avait sur lui, il pria le Tibre de le recevoir dans ses flots, et sortit de ce monde à peu près à l’heure où son dernier enfant y entrait, car la signora Pédrillo avait eu contre son ordinaire un accouchement fort laborieux, et ce ne fut que le lendemain après les premières douleurs qu’elle fut délivrée.

Aussitôt que le bruit de la mort de Pédrillo se fut répandu dans Rome, ainsi que cela arrive d’ordinaire, ses ouvrages commencèrent à hausser de prix, et ce fut à qui s’en procurerait. Dès le lendemain Antonio eut soin de mettre en évidence le tableau qu’il avait en sa possession, et les acheteurs se présentèrent en grand nombre ; mais Antonio voyant que c’était un mouvement donné, que le feu, pour parler commercialement, était à l’oeuvre de Pédrillo, ne se pressa pas de vendre ; il laissa passer quelques semaines ; et l’évènement prouva qu’il avait bien fait de temporiser ; car un marchand français étant survenu, lui offrit une somme de beaucoup supérieure à celle que les Italiens donnaient du tableau de leur compatriote. Je n’ai pas besoin de dire qu’Antonio se souciait fort peu, pourvu qu’il la vendît à haut prix, de voir sa Présentation au temple passer à l’étranger, et que cette considération ne le retint en aucune façon.

Au contraire, il fut si joyeux de l’excellent placement qu’il en avait fait, que ses habitudes furent complètement dérangées, et qu’il lui en prit un accès de générosité. Son acquéreur eut beau s’en défendre, il l’obligea à accepter à souper chez lui, disant que ce n’était qu’à table, et quand ils auraient bu ensemble deux ou trois bouteilles de bon vieux vin de Peralta, qu’il consentirait à recevoir l’argent du marché. Son domestique, qui assistait à ce débat, en était dans un état d’étonnement difficile à peindre, et il se demandait si le monde allait donc finir, qu’il eût pris à son maître l’idée de traiter quelqu’un.

Le souper fut modeste, mais servi admirablement ; Antonio ayant tiré de son magasin, pour cette occasion solennelle, plusieurs beaux morceaux d’orfèvrerie et de superbes porcelaines, qui attendaient le chaland. Peut-être son convive eût-il préféré un peu moins de luxe de mise en scène et un repas un peu plus solide au fond. Disons la vérité, cependant la chère n’était point complètement méprisable, et le vin s’étant trouvé d’une qualité tout à fait estimable, le marchand français ne regretta pas d’être venu. Pour Antonio, voyant que son convive lui tendait souvent son verre, il se dit que c’était à lui d’économiser et de rattraper sur lui-même l’énorme consommation que faisait l’étranger ; mais il eut beau se ménager, accoutumé qu’il était au régime de l’eau pure à tous ses repas, dès le troisième verre, il sentit une douce chaleur, qui, rayonnant de l’estomac dans tout le reste de son être, le jetait dans une molle extase de bienfaisante gaieté : un quatrième verre ayant modifié cet état, le bon Antonio, qui, d’ordinaire, était grave et silencieux, commença à être en proie à un flux bruyant et désordonné de paroles ; puis il se mit à raconter à son convive, en riant à gorge déployée, la manière dont il prenait chaque jour quelque pauvre diable d’artiste dans le filet qu’il avait toujours tendu.

Cependant le marchand français, qui voulait partir le lendemain de bonne heure, avec son tableau, voyant que le vin de Peralta emmenait trop loin son hôte, et que quelques verres plus tard, il n’y aurait plus moyen de parler affaire, lui proposa de recevoir la somme dont ils étaient convenus, après quoi ils recommenceraient à rire et à boire, sauf à y passer la nuit entière, s’il le fallait ; cette proposition fit son effet et parut suspendre pour un moment toutes les influences bachiques : le seigneur Antonio reçut l’argent, le compta à deux reprises, demanda si plusieurs des pièces qu’on lui donnait étaient de bon aloi ; mais les affaires terminées, sa gaieté n’en reprit que mieux son cours, et, s’étant levé de l’air le plus bouffon du monde, il proposa de boire à la santé du mort qui venait de lui faire faire un si bon marché, de cet excellent Pédrillo, qui avait déserté la vie sans penser que s’il y avait dans ce monde terrestre bien des misères, il y avait aussi du vin de Peralta pour s’en consoler. Le marchand français, qui n’était pas non plus mécontent de son marché, fit raison au toast, et, il faut le dire à son honneur, il y fit raison du fond de l’âme, ne portant pas la santé du pauvre peintre avec le sentiment d’ironie qui était dans le coeur d’Antonio ; mais regrettant sincèrement qu’un homme de ce talent n’eût pas été plus heureux pendant sa vie, et eût fini si tristement.

Au moment où les deux convives, dans un mouvement intérieur si différent, entrechoquaient leurs verres, la porte de la salle, à laquelle Antonio tournait le dos, s’étant ouverte sans bruit, le marchand français vit apparaître un homme de haute stature, qui le salua gravement, et s’avança en silence vers la table. L’argent qu’il venait de compter à Antonio était encore déposé dessus.

L’aspect de ce personnage avait quelque chose d’étrange ; un nuage épais de tristesse était répandu sur son front pâle, et son regard, qui avait un reflet vitré, jetant une lueur sinistre, à travers deux paupières fixes comme celles d’un aveugle, ne paraissait pouvoir s’arrêter sur aucun objet. Au moment où Antonio, après avoir vidé son verre, se rasseyait, le nouveau venu, arrivé près de lui sans qu’il l’eût aperçu, lui frappa doucement sur l’épaule, et d’une voix sourde et douloureuse :

« Merci, seigneur Antonio, lui dit-il, merci de la santé que vous venez de me porter. Merci aussi, ajouta-t-il, du bon marché que vous avez bien voulu faire pour moi avec ce digne étranger. »

Et en disant cela, il saluait le marchand français, et prenait l’argent qui était sur la table. Cependant Antonio, en proie à une inexprimable sensation de terreur, s’était rejeté en arrière, et contemplait avec effroi la figure de Laurent Pédrillo, qui était là, au lieu d’être dans sa tombe, où il était cependant bien sûr qu’on l’avait déposé.

« Mais, seigneur Antonio, ajouta le peintre mort, je ne dois prendre que la différence entre le prix pour lequel vous avez eu mon tableau et celui pour lequel vous l’avez vendu. »

Cela dit, il compta sur la table la mince somme pour laquelle la Présentation au temple avait été engagée ; puis, emportant le reste et ayant de nouveau salué le marchand français d’une manière affable, il sortit d’un pas grave, comme un homme qui n’avait en aucune manière la crainte d’être poursuivi.

Aussitôt qu’il fut dehors, l’espèce de fascination à laquelle le brocanteur avait été en proie ayant cessé, il se leva, cria à son domestique de fermer la porte, et supplia son convive de l’aider à arrêter ce voleur, qui venait de lui dérober si audacieusement son argent ; mais le marchand français lui dit qu’il n’aurait de garde de se mêler de cette affaire, qu’il ne fallait que regarder l’homme qui sortait de la salle pour voir que ce n’était point là un habitant de notre monde ; et cette opinion fut encore confirmée par le rapport du domestique d’Antonio, assurant que la porte de la rue était fermée à double tour, ainsi que son maître le lui ordonnait toujours, qu’il ne l’avait ouverte à personne et qu’il n’avait entendu passer personne dans le corridor qui menait de cette porte à la salle à manger, quoique la cuisine, qu’il n’avait pas quittée, fût placée à l’entrée. Alors Antonio voulut chercher au marchand français une mauvaise querelle, et prétendit ne pas lui livrer le tableau, disant que peut-être il était complice de ce qui venait de se passer ; mais celui-ci, qui était un homme ferme et vigoureux, menaça Antonio de toute sa colère s’il persistait dans sa ridicule prétention, ajoutant que cela lui apprendrait à ne pas rire des morts qu’il avait rançonnés de leur vivant.

« D’ailleurs, disait-il encore, vous avez été payé, et je n’ai pas à entrer dans les comptes que vous pouvez avoir à régler avec des gens de ce monde-ci ou de l’autre. »

Antonio, voyant qu’il n’aurait pas le dessus dans cette discussion, où il sentait bien que le bon droit n’était pas de son côté, laissa sortir le tableau et l’acheteur, en maudissant, dans son âme, la funeste idée qu’il avait eue d’être une fois généreux dans sa vie et son fatal souper. Pauvre sot ! comme si la Providence, qui avait permis que toutes les lois de la nature fussent suspendues en cette occasion pour le châtier, n’aurait pas pu, à un autre moment, lui envoyer Laurent Pédrillo pour lui faire rendre gorge du bien qu’il avait injustement acquis.

Un autre qu’Antonio eût vu dans cet évènement une leçon dont il eût profité ; mais, outre que chez lui les habitudes d’usure étaient trop invétérées pour qu’il pût s’amender, c’était un homme qui avait peu de piété, et qui était soupçonné d’avoir acheté une fois à des bandits deux candélabres volés dans une église ; aussi ne voulut-il pas considérer ce qui lui était arrivé comme un avertissement du ciel, et préféra-t-il s’expliquer l’apparition de Laurent Pédrillo comme un fait produit par quelque habileté humaine, dont il parviendrait un jour ou l’autre à découvrir le secret. Loin donc de se repentir, voulant à tout prix regagner la somme qu’il avait perdue en cette rencontre, il se montra plus que jamais ardent au gain et à son commerce, et, au lieu de faire l’usure détournée, comme il l’avait entreprise jusqu’alors en prêtant sur gages, il commença à faire travailler son argent en nature, prenant des intérêts exorbitants et faisant emprisonner ses débiteurs pour la moindre somme. Deux ans s’écoulèrent de cette façon.

Au bout de ce temps, c’était par une nuit du mois de décembre, aux environs du premier dimanche de l’avent ; il avait fait le matin jeter en prison un pauvre architecte, père de quatre enfants, qui n’avait pu à jour fixe lui rendre quelques centaines de baïoques, et il dormait tranquille, quand, autour de l’heure de minuit, il fut réveillé par un bruit qui se fit dans sa chambre. Pensant que ce pouvait être des voleurs, il se leva sur son séant, et d’une voix forte cria un qui va là ? mieux que ne l’aurait fait aucun dragon du pape. On ne lui répondit pas, mais une main vigoureuse ayant écarté avec fracas les rideaux de son lit, la figure de Laurent Pédrillo vint à lui apparaître de nouveau.

« Encore ici, larron infâme ! » s’écria-t-il sans s’épouvanter de cette vision, persuadé, selon les raisonnements qu’il s’était faits depuis le fameux souper, qu’il avait devant lui quelque audacieux qui profitait d’une ressemblance avec le peintre pour le tourmenter ; « n’est-ce pas assez que tu m’aies déjà dérobé le prix de mon tableau, sans venir encore troubler mon sommeil ? Sors d’ici, misérable ! ou, si je te saute à la gorge, je t’envoie rejoindre celui dont tu étales ici la ressemblance, et qui était trop honnête de son vivant pour venir comme un voleur après sa mort me dérober le prix de mon travail. Sors d’ici, encore une fois ! »

Et en disant ces paroles, il brandissait un poignard turc qu’il tenait ordinairement sous le chevet de son lit, depuis la méchante aventure du marchand français. Mais Laurent Pédrillo, accueillant avec un sourire de mépris cette démonstration belliqueuse, lui répondit :

« Seigneur Antonio, vous êtes un effronté menteur quand vous dites que Laurent Pédrillo, qui est ici devant vous en esprit, vous a dérobé quelque chose ; Laurent Pédrillo est venu chercher le prix du tableau que vous lui aviez vous-même traîtreusement retenu, et, en loyal créancier, il vous a payé la somme qu’il vous devait avec les intérêts. Aujourd’hui que nos comptes à tous deux sont bien réglés, Laurent Pédrillo, loin de vouloir vous dérober quelque chose, vient au contraire vous offrir, en reconnaissance des bons services que vous lui avez rendus, de faire une chose qui ne saurait que vous êtes agréable. Il est inconcevable que personne n’ait pensé à reproduire les traits de celui qui est le père et la consolation des artistes. Moi, Antonio, je veux faire votre portrait : tout est prêt. »

Et en même temps il lui montrait un chevalet tendu avec une belle toile toute neuve et une palette chargée.

« Vous allez, s’il vous plaît, me donner une séance aujourd’hui ; je ne vous demande pas plus de six jours pour terminer. »

À cette proposition, Antonio crut de plus belle qu’il avait affaire à quelque mauvais plaisant en chair et en os qui avait trouvé le moyen de s’introduire chez lui, et il lui répondit qu’il n’était pas heure de peindre, mais de dormir ; qu’il eût à emporter tout son attirail, et que s’il hésitait à se retirer il allait appeler le guet et le faire arrêter.

Mais Laurent Pédrillo, comme un homme qui aurait perdu patience, saisit Antonio par le bras, et, le traînant hors de son lit d’un élan irrésistible :

« Je vous répète, lui dit-il, que je veux vous peindre. »

Et en même temps il l’installa sur un siège qu’il avait préparé et aussitôt que le malheureux brocanteur y fut assis, il s’y sentit retenu par une force surnaturelle contre laquelle il aurait en vain essayé de lutter.

Le modèle ainsi disposé, Laurent Pédrillo prit sa palette, et, à la lueur d’un rayon de lune qui donnait dans l’appartement, il commença à ébaucher son portrait et à couvrir sa toile. Mais la peine de poser fut encore plus grande pour Antonio qu’il ne l’avait cru, car, à chaque fois que le peintre levait les yeux sur lui, ainsi que l’on fait avec un modèle, ce regard pénétrait sa chair comme le souffle aigu du vent du nord, et le faisait frissonner dans tous ses membres, si bien que, lorsque Laurent Pédrillo, l’enlevant de sur sa chaise, le rejeta dans son lit en déclarant la séance finie, les dents du pauvre homme claquaient avec un bruit horrible, et tout son corps était gelé comme s’il eût passé une nuit tout nu au milieu d’un glacier des Alpes. En se retirant, Laurent Pédrillo lui défendit de parler à qui que ce fût de sa visite, le menaçant des plus grands malheurs en cas d’indiscrétion, et lui laissa l’agréable perspective d’une pareille visite pour la nuit suivante.

Aussitôt qu’Antonio fut seul, il sonna son domestique, qui le trouva grelottant ; et s’étant fait allumer un grand feu, il passa plus de trois heures sans pouvoir ramener la chaleur dans ses membres engourdis. Pendant la journée qui suivit, il eut une forte démangeaison de se rendre chez le chef de la police romaine, qui, étant un ecclésiastique, aurait pu employer à la fois des moyens humains et la puissance des conjurations de l’Église pour le délivrer de cette obsession ; mais il commençait à sentir qu’il avait affaire à un ennemi doué d’un pouvoir surnaturel. Il trouva donc plus prudent de ne pas transgresser l’ordre de silence qu’il avait reçu, et attendit avec anxiété la nuit suivante.

Pendant les premières heures, il fut tranquille ; et minuit sonna sans qu’il fût visité par l’apparition ; mais un peu avant une heure le peintre entra dans sa chambre avec tous ses ustensiles, et le fit sortir de son lit comme la veille, et le même supplice de froid insupportable qui lui avait été infligé la veille recommença. Cela dura ainsi pendant plusieurs nuits de suite, où il put observer que le peintre retardait de plus en plus l’heure de sa venue, parce qu’il la faisait coïncider avec celle du lever de la lune, à la lueur de laquelle il travaillait. Mais, dès le troisième jour, le froid surnaturel qu’il éprouvait s’était si bien incarné aux os du pauvre Antonio qu’il continua à y rester en proie dans l’intervalle des séances, sans pouvoir se réchauffer par aucun moyen, en sorte qu’on le crut atteint d’une maladie qui se trouva avoir un nom tout prêt dans la médecine, et pour laquelle un de ses amis, qui exerçait cet art, le traita malgré lui. À la sixième séance, Laurent Pédrillo déclara que le portrait était terminé, et qu’Antonio ne le verrait plus qu’une fois.

Le lendemain matin, pendant que le pauvre malheureux était dans son lit grelottant à faire pitié, devant la boutique d’un de ses confrères qui depuis peu s’était établi dans son voisinage, était rassemblée une grande foule, qui à chaque instant se grossissait de tout ce que Rome renfermait d’artistes en tout genre. Tout le monde était occupé à considérer un tableau exposé à la porte, où chacun croyait reconnaître la touche de Laurent Pédrillo, et pendant que l’on regardait ce tableau, c’étaient des rires, des battements de mains, des trépignements sans fin. « Que c’est bien lui ! L’adorable plaisanterie ! La divine caricature ! » s’écriait-on de toute part ; et l’on demandait au marchand d’où il tenait ce tableau. Celui-ci répondait qu’il lui avait été vendu le matin par un inconnu qui avait accepté sans marchander le premier prix qu’il en avait offert ; en sorte que tout le monde crut que la veuve de Laurent Pédrillo avait trouvé cette toile dans quelque coin de l’atelier de son mari, et l’avait mise dans le commerce.

Quoique Antonio souffrît cruellement sur son lit, en entendant tout le bruit qui se faisait dans son voisinage, une curiosité de malade le poussa à envoyer une femme qui le gardait pour voir ce que cela signifiait. Celle-ci, ayant percé la foule à grand-peine, reconnut aussitôt que l’objet qui attirait toute cette foule était un tableau où Antonio, frappant de ressemblance, ayant une tête d’homme sur le corps d’un tigre, était occupé à manger les entrailles d’un homme que divers accessoires faisaient reconnaître pour un peintre. Au bas de ce tableau il y avait écrit en lettres d’or : « À l’illustre seigneur Antonio, le père, le bienfaiteur et la providence des artistes, l’école de Rome reconnaissante. » Et cette inscription se répétait de bouche en bouche avec de bruyantes risées et des trépignements de joie.

Quand la messagère d’Antonio revint, elle eut beaucoup d’embarras pour lui dire ce qu’elle avait vu, car elle comprit que l’exhibition dont il était l’objet lui serait peu agréable. Cependant, quand elle vit qu’il exigeait avec colère qu’elle l’instruisît de ce qu’elle avait vu, elle lui dit toute la vérité ; et le pauvre Antonio, qui était déjà cruellement tourmenté dans son corps, éprouva dans son coeur une épouvantable angoisse d’être ainsi livré et offert en sacrifice à la gaieté publique. Pendant toute la journée, la foule ne cessa pas d’encombrer le devant de la boutique. Le marchand propriétaire du tableau ayant voulu le retirer pour que les curieux se dispersassent, il s’ensuivit une espèce d’émeute, et Antonio entendait tout cela de son lit, où il ne pouvait parvenir à se réchauffer.

La nuit qui suivit, au coup de minuit, sa garde étant endormie d’un sommeil profond, Laurent Pédrillo entra dans la chambre, mais cette fois sans son mobilier de peintre.

« Antonio, dit-il au brocanteur, la Providence, qui est juste, a voulu te punir de ton avarice et de tes coupables manoeuvres pour amasser du bien. Elle a permis que je sortisse du Purgatoire, où je souffre, pour bien des années encore, en expiation du suicide où tu m’as poussé, afin de te donner une première leçon. Celle-ci n’ayant pas suffi, je t’en ai donné une seconde, et je crois que tu en aurais long souvenir si tu avais encore devant toi longue vie ; mais il n’en est point ainsi, car demain à pareille heure tu auras quitté ton commerce, ton argent et la vie. Vois donc à mettre ordre à ta conscience, et à faire pénitence. Voilà ce que je suis chargé de te dire. »

Et là-dessus il se retira.

Quand Antonio entendit l’arrêt de sa mort, qui lui était ainsi prononcé, il commença à sentir le néant des richesses, et à se reprocher d’avoir ainsi engagé son âme pour en amasser ; mais il ne s’agissait pas de regretter le passé : il fallait arranger l’avenir ; et, dès le matin, Antonio ayant fait demander un prêtre, il se confessa avec une grande componction de coeur, comme il convenait à un homme qui touchait de si près à l’éternité. Un notaire fut ensuite appelé pour recevoir ses dernières volontés, par lesquelles il disposa de tous ses biens pour la fondation d’un hospice où les artistes seuls seraient admis et traités magnifiquement. Aussitôt après ces expiations, ses souffrances corporelles cessèrent, et dans la soirée, à onze heures vingt-sept minutes, il rendit tranquillement le dernier soupir.

Il était écrit qu’Antonio della Carita ne serait jamais utile aux artistes. Le notaire qui rédigea son testament eut la maladresse d’y introduire une nullité, en sorte qu’il fut cassé, et que tous les biens du brocanteur passèrent à un cousin éloigné, qui était, je crois, pêcheur aux environs de Naples. La vente des curiosités contenues dans ses magasins dura plus de quatre mois, et il y eut des gens qui y vinrent de la France, de l’Allemagne, de l’Espagne et même de la Russie. Pour le tableau posthume de Laurent Pédrillo, la nuit qui suivit la confession d’Antonio, il fut enlevé, on ne sait comment, de la boutique de celui qui en était dépositaire, et le prix qu’il en avait donné lui fut restitué par une traite qui lui arriva de Florence, signée d’un nom inconnu.

La morale de cette histoire est qu’il faut se garder de rançonner les artistes, parce qu’ils sont les amis particuliers de la Providence, bien que parfois celle-ci ait des distractions, et donne à ses protégés le désagrément de mourir de faim.

 

 

 

Paru dans la Revue de Paris en 1833.


Repris dans Les maîtres de l’étrange et de la peur,
de l’abbé Prévost à Guillaume Apollinaire
,
Édition établie par Francis Lacassin,
Éditions Robert Laffont, 2000.

 

 

 

 

 

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