Le bon Samaritain

 

 

par

 

 

Adolphe RETTÉ

 

 

 

 

Un homme descendait de Jérusalem vers Jéricho et il tomba entre les mains des voleurs qui le dépouillèrent, et, après l’avoir couvert de plaies, ils s’en allèrent le laissant à demi-mort. Or il arriva qu’un prêtre descendait par le même chemin et, l’ayant vu, il passa outre. Pareillement, un lévite, étant venu là, le vit et passa outre. Mais un Samaritain, qui était en voyage, vint près de lui, et, le voyant, fut touché de compassion. Il s’approcha, banda ses plaies, y versa de l’huile et du vin. Puis il le plaça sur sa monture, il le transporta dans une hôtellerie où il prit soin de lui. (Saint-Luc, X).

 

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L’abbé Dieuze était un prêtre exact qui administrait d’une façon correcte la paroisse de quatre cents âmes où son évêque l’avait placé douze ans auparavant.

Dans ce village, assez à l’écart, la pratique religieuse se maintenait à un niveau moyen. Le dimanche, il y avait du monde à la messe. Aux grandes fêtes, la population remplissait l’église. En semaine, cinq ou six femmes âgées – vierges quinquagénaires ou veuves – y venaient à peu près régulièrement. Tous les enfants suivaient le catéchisme et faisaient leur première communion. Et c’est tout au plus si une poignée d’hommes, à l’esprit gâté de politique, se déclaraient libres-penseurs sans trop savoir pourquoi et manquaient au devoir pascal. Encore ne se montraient-ils guère agressifs. – Sauf en temps d’élection où, afin d’obtenir quelque avantage personnel, ils répétaient à la sourdine les diatribes des feuilles radicales et les harangues saugrenues du candidat désigné par les Loges et appuyé par le préfet. Mais ce n’était qu’un feu de paille. D’habitude, ils ne tracassaient pas le curé, échangeaient avec lui des coups de chapeau ou, s’ils le rencontraient en promenade, lui parlaient volontiers de l’état des cultures et des variations de l’atmosphère. La plus grande marque de leur opposition consistait à lui faire refuser le vote d’un crédit municipal pour la réparation du presbytère, bâtisse du XVIIe siècle qui commençait à tomber en ruine.

D’ailleurs, l’abbé Dieuze ne manifestait aucune velléité de les réfuter ou de les convertir. Ami de son repos, satisfait de ne se point connaître d’adversaires virulents, il accomplissait, selon une routine honnête, les fonctions extérieures de son ministère, visitait les malades lorsqu’il en était requis, soignait son potager à ses heures de loisir, ne lisait rien hormis le journal bien-pensant de la région et s’appliquait à ne contredire personne.

Il avait une qualité : à moins d’urgence il ne s’absentait que pour une retraite, tous les deux ans, au grand séminaire du diocèse. Il estimait que se tenir en permanence à la disposition de ses paroissiens constituait l’essentiel de sa mission. Comme on ne le dérangeait presque jamais pour lui soumettre un cas de conscience ou lui demander des prières, il en concluait que tout allait au mieux dans le village. Paisible, il s’endormait, chaque soir, en remerciant le Seigneur de n’être pas un serviteur inutile.

Un mâtin de juillet, il reçut une lettre où le notaire d’une bourgade située dans un autre département l’informait qu’une cousine éloignée, avec laquelle il n’avait que fort peu de relations, venait de mourir lui léguant une somme de quinze mille francs.

L’abbé Dieuze n’avait pas de fortune. Né de parents besogneux, boursier durant ses études, il était entré dans le sacerdoce sans autre revenu que sa part de denier du culte et le produit d’un casuel assez maigre. En effet, sa paroisse, toute paysanne, trouvait fort bon que le curé ne fût pas mis à même de thésauriser. Il ne s’en plaignait point, car il n’était pas obsédé du désir d’accumuler de l’argent. Résigné à la gêne, il ne couchait pas en joue les économies des dévotes. Le village ne comptant nul indigent, il n’avait l’occasion de distribuer des secours qu’aux rares vagabonds qui agitaient de loin en loin sa sonnette. Après avoir un peu hésité, il leur faisait remettre par sa servante un sou – quelquefois un reste de légumes ou un morceau de pain rassis. C’était sans enthousiasme qu’il pratiquait ainsi l’aumône mais enfin – il la pratiquait.

L’héritage suscita en lui un nouvel état d’âme.

 

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Quand l’abbé Dieuze sortit de l’étude du notaire qui venait de lui compter les quinze mille francs, il leva les yeux vers les panonceaux dorés qui surmontaient la porte de la rue et il poussa un grand soupir de satisfaction. Il lui sembla qu’il était un autre homme – doré lui aussi à l’intérieur. Il se sentait comme dilaté ; son coeur battait plus largement ; ses regards, tandis qu’il gagnait la station du chemin de fer, se promenaient sur les gens et les choses avec une assurance qu’il ne s’était jamais connue. Il se disait : – Tout de même c’est agréable d’avoir un peu d’argent à soi, au-delà du strict nécessaire !...

Et, de minute en minute, il tâtait la poche intérieure de sa soutane, pour vérifier si le portefeuille contenant les précieux billets ne s’était pas évaporé.

Dès qu’il se fut installé, bien à l’avance, dans le train qui le ramènerait à sa paroisse, afin de tuer le temps jusqu’au sifflet du départ, il entreprit de lire son bréviaire car, tout distrait par l’impatience de l’argent à toucher, il n’y avait pas pensé depuis la veille. Il se reprocha cet oubli comme un manque de gratitude envers Dieu pour l’aubaine dont il était favorisé. Mais il ne réussit pas à fixer son attention sur le texte sacré. En vain, il le chuchotait d’une lèvre machinale, ce restait pour lui un exercice dénué de sens. Il se revoyait palpant, un à un, les papiers de la Banque, traçant, avec une hâte fébrile, la signature du reçu. Il entendait encore le grattement de la plume, puis la voix grasse du tabellion qui, après l’avoir félicité, lui suggérait, par une transition adroite, un placement hypothécaire de tout repos. Or il ne s’était pas laissé convaincre : – Non, pas tout de suite... Il verrait... Il réfléchirait...

En fait, il était bien décidé à garder l’argent par devers lui au moins pendant plusieurs jours. Et il savourait déjà le plaisir de compter, manier, soir et matin, les billets et de les glisser ensuite dans quelque cachette choisie avec soin. Mais laquelle ? Comme de juste, il ne possédait pas de coffre-fort ; et l’armoire où il avait coutume de ranger son chétif pécule fermait assez mal. Cette préoccupation lui fut la première ombre sur l’allégresse qui lui ensoleillait l’âme.

Cependant le train s’était mis en marche. Et, son bréviaire tombé sur les genoux, l’abbé Dieuze furetant, par la pensée, dans tous les coins de son presbytère, n’en découvrait aucun où son legs se trouvât en sûreté. Il commençait à s’en dépiter sérieusement lorsque – tout près d’un passage à niveau que le train franchissait d’une allure ralentie, – s’encadra dans la fenêtre du wagon la façade d’une chapelle récemment construite et dépendant, selon toute apparence, d’un monastère. Au dessus du portail, le prêtre eut le temps de lire l’inscription suivante qui se détachait en lettres rouges sur la pierre blanche : Amassez-vous dans le ciel des richesses qui ne périssent pas.

Impulsivement, il eut un geste de mauvaise humeur. Cette sentence, d’un ascétisme sans fard, lui produisit l’effet d’un coup d’air froid parmi la tiède félicité où il baignait son âme.

Puis un scrupule lui vint : – Je ne dois pas traiter avec légèreté cette parole du Sermon sur la Montagne...

Mais aussitôt, une voix insidieuse murmura en lui : – Sans doute, sans doute, c’est très beau... Néanmoins, l’argent qu’on touche ici bas a bien aussi son mérite !

Cet argument lui parut la raison même. Il se le répétait avec complaisance – et il se sentait tout proche de tenir pour dénué de sens commun quiconque en aurait méconnu la valeur. – Dès lors, l’amour croissant de sa petite fortune lui forma dans le coeur comme une concrétion pierreuse.

De retour au village, il inquiéta sa servante par son agitation. Du reste, depuis qu’il avait reçu la lettre du notaire, il était tout changé à son égard. D’habitude, il commentait, pour elle, avec bonhomie, les menus incidents de l’existence et même faisait cas de ses avis dans les circonstances importantes. Maintenant un sentiment de défiance insolite l’obligeait de garder le secret sur l’héritage comme il s’était tu sur le motif de son déplacement. La vieille Eulalie ne méritait pourtant pas qu’il la soupçonnât d’indiscrétion ou de convoitise coupable. C’était une âme très pure et très simple qui, persuadée que le fait de servir un prêtre lui assurait le paradis à la fin de ses jours terrestres, n’eût pour rien au monde changé de condition. Sans récriminer, elle s’accommodait de la pénurie des ressources pour la cuisine et le confortable. La seule chose qui l’attristât, c’était de ne pouvoir assister les miséreux autant qu’elle l’aurait souhaité. Ayant souffert de la faim, avant que le curé la recueillît, elle gardait un souvenir si poignant de sa détresse ancienne qu’il lui arrivait de partager son écuelle de panade ou sa portion de ragoût avec les trimardeurs qui, comme on l’a dit, frappaient parfois à la porte du presbytère. Entre ceux-ci, il y en avait de fort mal famés, d’autres d’une saleté répugnante. Mais elle ne les jugeait pas : c’était des pauvres et cela suffisait à émouvoir sa charité. Et non seulement elle les secourait dans la mesure de ses moyens, mais elle égrenait de multiples chapelets pour les placer sous la protection de la Vierge : – Bonne Mère, disait-elle, ils ont des poux plein les cheveux et j’ai peur qu’ils n’en aient aussi dans l’âme. Délivrez-les des uns et des autres...

L’abbé Dieuze aurait été bien inspiré de consulter cette humble amie de Jésus sur l’emploi de l’argent dont il venait d’être gratifié d’une façon tellement imprévue. Mais cet homme en péril ne pouvait plus y songer. Une tentation des plus sordides ne cessant de l’assiéger, son coeur était où était son trésor. Un être sombre, bas et tenace s’était installé en lui, pour lui présenter sans trêve des pensées d’avarice et d’égoïsme.

N’ayant point découvert de cachette qui lui parût assez sûre, il gardait tout le jour les billets dans sa poche. Le soir, il glissait le portefeuille sous son oreiller et, la nuit, il se réveillait souvent en sursaut avec la crainte qu’une main subtile ne le lui eût dérobé. Partout il en était possédé : à sa messe, qu’il expédiait avec distraction, à table où il ne mangeait plus guère, à la promenade où il errait les yeux vagues, le front plissé, sans voir le paysage. Sa quiétude un peu somnolente de naguère avait fui. Il était très malheureux – d’autant que plus il souffrait de cet argent néfaste qui lui empoisonnait l’âme d’une idée fixe, plus il s’y attachait.

Eulalie, consternée, risqua de timides questions. Mais il la rabroua d’une intonation si rude qu’elle n’osa l’interroger davantage. Comme elle était loin de soupçonner la cause de ce trouble, elle crut que son maître couvait une maladie et pria éperdument pour que Notre-Seigneur lui rendît la santé.

Un mois passa de la sorte. Puis l’abbé Dieuze finit par se dire qu’il était absurde de laisser les quinze mille francs improductifs. Mais comment les faire fructifier ? Il consulta des journaux de finance. Toutes les opérations qu’ils préconisaient lui semblèrent douteuses ou d’un revenu trop mince.

Un moment, la pensée lui traversa l’esprit d’une restauration, au moins partielle, de son église presque aussi délabrée que le presbytère. Ou bien pourquoi ne pas remplacer ses chasubles et ses aubes qui ne tenaient plus qu’à force de raccommodages ?

Ce ne furent que des velléités sans consistance.

– Ah ! non, s’écria-t-il, plein d’une singulière aversion pour cette dépense peu profitable, il vaudrait mieux me donner quelque bien-être... Il y a si longtemps que je me prive !...

Alors, faire bâtir ? Quitter la masure où le confinait la lésinerie de la commune, avoir une maison à soi ? Aussitôt il se représenta la cherté des matériaux, les exigences de la main-d’oeuvre. Les prix avaient si fort augmenté depuis la guerre. Il craignit, les quinze mille francs ne couvrant pas les frais, de s’endetter.

Acheter une maison toute construite ? Il passa en revue celles qu’il savait à vendre dans le village. Aucune ne lui parut convenable.

Il flottait parmi cent projets disparates lorsque, soudain, sans qu’il réalisât d’où lui venait cette image, se dessina nettement en lui le profil d’un terrible pince-mailles, l’huissier Crochard qui, sous le masque de sa profession, pratiquait l’usure avec autant d’astuce que de froide cruauté. Tapie dans la ruelle la plus sombre d’un faubourg du chef-lieu de canton, cette araignée recherchait les occasions d’étendre sa toile sur les campagnes à la ronde. Force mouches s’y prenaient dont elle suçait le sang à mort. Des gens bien informés rapportaient que Crochard acceptait des commanditaires auxquels il gardait, d’une façon inviolable, le secret sur leur participation à ses trafics. Et il leur servait, disait-on, de leurs fonds des intérêts tels que nulle banque n’en offrit jamais d’aussi plantureux à ses clients.

Une impulsion dont il ne percevait pas la virulence projeta tout d’abord le curé vers ce placement si lucratif. Mais aussitôt sa conscience se réveilla de la torpeur où elle s’enlisait depuis le jour de l’héritage pour lui crier les infamies dont il se rendrait le complice s’il traitait avec Crochard. Il crut entendre les victimes de l’usurier en appeler à la justice de Dieu.

À ce tournant décisif, s’il eût prié, son âme s’échappait de la fondrière qui la tenait captive. Or, telle était la séduction du mirage opulent dont il était circonvenu, qu’il n’eut point recours à l’aide d’En Haut. Et la grâce libératrice s’éclipsa.

Dès lors, des ténèbres l’envahirent où il voyait briller, comme un phare aux clartés fauves, un monceau d’écus qui allait toujours s’augmentant. Il se peignit la volupté d’y plonger les mains, d’en goûter longuement la possession sans en rien distraire pour qui que ce soit. Toutefois un petit reste de scrupule subsistait tout au fond de son coeur. Afin de l’étouffer, il se dit qu’il ne s’associerait pas aux crimes de l’usurier et qu’il se bornerait à le consulter sur un autre placement. Mais il sentait bien la fragilité de ce subterfuge et que ce n’était qu’un prétexte qu’il se donnait pour se voiler la gravité de sa faute. Puis même cette vague échappatoire s’effaça de son esprit. Il vit de nouveau le tas d’or rutiler devant lui. Et son âme ne fut plus que convoitise déréglée, soumission à l’iniquité. Il avait hâte de conclure le pacte qui le ferait riche – très riche – encore plus riche.

Déjà il avait pris sa canne et son chapeau pour courir à la ville ; quand une idée brusque l’arrêta.

Attention, pensa-t-il, je ne connais pas ce Crochard. Est-il prudent de lui confier mon capital sans avoir étudié les garanties que je suis en droit d’exiger ?... On le dit très captieux... peut-être que si je lui remettais tout de suite la somme, j’aurais bientôt lieu de m’en repentir. Prendre le temps de la réflexion serait sage... Mais alors il ne faut pas emporter les billets... Et qu’en faire tandis que j’irai m’aboucher avec cet homme ? Les laisser ici serait absurde puisque rien ne ferme...

Perplexe, il médita un bon quart d’heure, ne sachant à quoi se résoudre. D’aventure, son regard, à travers la fenêtre, se posa sur la porte de l’église entrouverte, juste en face du presbytère.

Tout allègre, il s’exclama : – J’ai trouvé !... Je vais placer mon argent sous la garde de Notre-Seigneur !

L’acte suivit immédiatement.

Il traverse la place à larges enjambées, s’engouffre dans l’église et gagne l’autel. Puis, esquissant à peine une génuflexion, il ouvre le tabernacle, pose le précieux portefeuille à côté du ciboire où veille la Présence Réelle, referme, glisse la clef dans son gousset, et, sans avoir articulé une syllabe d’oraison, s’élance sur la route qui mène à l’antre de Crochard. Trois minutes plus tard il était hors de vue.

 

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Dans le même temps, un séminariste, du nom de Bercy, appartenant à une famille de cultivateurs aisés, et qui venait de recevoir le diaconat, prenait ses vacances au village.

Fort intelligent, doué, à un degré rare, pour les langues mortes et vivantes, ayant le goût de la dialectique, de la philosophie et de l’exégèse, il faisait preuve d’un esprit si délié que ses maîtres le tenaient pour un sujet de grand avenir et qui, plus tard, marquerait dans l’Église. peut-être le lui disaient-ils un peu trop. Mais le supérieur du séminaire, homme d’expérience et fort avancé dans l’oraison, l’avait observé de près et il formulait des réserves.

Certes, il ne contestait pas la valeur intellectuelle de l’abbé Bercy ; il lui reconnaissait du brillant et une extraordinaire facilité d’assimilation. Seulement, il avait remarqué que, chez lui, le coeur étai loin de valoir le cerveau. En outre, ce jeune homme, s’infatuant de son mérite, tenait à interpréter les dogmes d’une façon téméraire et à méconnaître la tradition. Enfin, il laissait parfois deviner qu’il se considérait comme très au-dessus de ceux de ses camarades qui, moins aptes que lui aux abstractions, demandaient à la prière ce qu’il demandait trop exclusivement à l’étude, c’est-à-dire les vertus qui font le bon prêtre.

Le supérieur craignait que cette âme ne se desséchât totalement au contact des livres. C’est pourquoi, avec prudence et avec une ferme douceur, il s’efforçait de la mettre en garde contre les excès de la connaissance. Et il l’avertissait que la recherche outrée de la certitude mène à l’orgueil lorsqu’elle ne s’accompagne point du sentiment très humble de notre impuissance à expliquer le mystère de la perfection divine.

Cette année-là, au départ pour les vacances, il avait dit à l’abbé Bercy : – Mon enfant, je vous donne à méditer cette parole de saint Paul : La science enfle mais la charité construit. Si quelqu’un présume de sa science, il n’a encore rien connu comme on doit le connaître. Mais si quelqu’un aime Dieu, celui-là est connu de Dieu.

Et pour tout commentaire, il avait ajouté, d’après saint Augustin : Ama scientiam sed antepone caritatem1.

L’abbé Bercy s’était incliné respectueusement mais sans émettre la moindre phrase qui pût donner à son supérieur l’espoir qu’il accueillait avec gratitude cette monition si mesurée.

C’est qu’à part soi-même, il avait ressenti une piqûre d’amour-propre. Qu’on semblât rabaisser ses capacités en leur opposant un texte dont la signification profonde lui échappait, cela blessait sa superbe.

– M. le Supérieur, pensait-il, est un Saint mais, vraiment, il ne fait pas assez de cas du savoir. Voudrait-il donc que j’emploie mes vacances à réciter des chapelets ?...

Il n’en récita point. Et plutôt que de se recueillir dans la prière, il se complut à lire ardemment une foule de publications d’une doctrine suspecte et dont les auteurs, sous prétexte d’adapter les enseignements de l’Église aux « exigences du progrès », équivoquaient sur les dogmes avec l’arrière-pensée de substituer leur sens propre aux préceptes de la Sagesse révélée.

Le diacre se passionna pour ces audaces. Il crut découvrir des vérités nouvelles là où il n’y avait que des erreurs dûment réfutées dès les premiers siècles du christianisme. Il éprouva une sorte d’ivresse intellectuelle à se persuader qu’il rendrait service à l’Église en réduisant la part du surnaturel dans la formation des âmes. Sa confiance dans la rectitude de son jugement s’en accrut au point qu’il aboutit assez vite à cette imagination pernicieuse que la nature humaine possède, par elle-même, la notion du divin et non par un effet de la Grâce. Ce faisant, il s’incarcérait dans cette geôle d’orgueil : le modernisme. Que cette hérésie eût été condamnée par le pape Pie X, cela ne l’arrêtait pas. Sans trop se l’avouer encore, il mettait en doute l’infaillibilité pontificale, et si on l’avait sommé de s’expliquer sur ce point, il est probable qu’il se fût soumis de bouche, mais, intérieurement, comme la majorité des modernistes, il aurait persisté dans son aberration et usé plus tard de subterfuges déloyaux pour propager le Non serviam sous une apparence d’orthodoxie.

Il n’en était pas encore à ce point d’insurrection sournoise. Mais déjà il élevait autour de son âme des murailles de rationalisme si épaisses que l’écho de la voix de Notre-Seigneur ne lui parvenait presque plus.

En conséquence, il avait réduit la pratique au strict minimum. Coeur aride, intelligence embrasée d’un feu sinistre, il entassait sophisme sur sophisme pour s’affermir dans son illusion ou bien il dépensait des heures à noircir du papier pour fixer les arguments tortueux que lui insinuait l’esprit de révolte.

Lorsqu’il se sentait la tête tasse, il parcourait le pays à bicyclette, afin de donner un peu d’exercice à ses muscles. Et c’est ainsi que l’après-midi où l’abbé Dieuze se rendit chez l’usurier, il roulait à grande vitesse sur le chemin de la ville.

 

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À deux kilomètres environ de la paroisse et à cinq du chef-lieu, la route s’incline brusquement pour suivre une pente escarpée et atteindre la plaine, toute en blés et en betteraves, qui s’étend jusqu’à l’horizon occidental. Raboteuse, parmi des rocs à fleur de sol, elle s’encaisse entre des talus ravinés par les pluies d’hiver et feutrés d’une herbe malingre dont les plaques jaunâtres alternent avec des ronciers bourrus.

À mi-côte, à gauche en descendant, le talus s’interrompt, l’espace d’une vingtaine de pas. Il y a en cet endroit une sorte de plate-forme, couleur d’ocre. Un petit taillis de frênes et d’acacias chétifs, que la poussière soulevée par les automobiles habille de gris, la limite en demi-cercle vers le sud. Au centre, on a bâti une maisonnette en torchis, couverte avec des fragments de vieilles tuiles moussues et dont la pièce unique s’ouvre, du côté de la route, par une porte en sapin vermoulu dont la peinture s’écaille. Une seule fenêtre, étroite et basse, garnie de carreaux fendillés par où la lumière du dehors ne semble pénétrer qu’à regret.

Dans cette cahute logeait le cantonnier chargé d’entretenir la route, un certain Lefalot mais dont les gens du pays ne connaissaient que le prénom : Jacques. C’était un homme de petite taille, maigre, voûté, lent d’allure. Par surcroît, il boitait un peu. Vêtu d’une bure râpée et de nuance indécise, coiffé d’un débris de casquette, il offrait un aspect si minable que jusqu’aux plus pauvres le toisaient avec mépris. Les gamins le huaient et lui jetaient du crottin et des épluchures lorsqu’il traversait le village pour quelque achat modique chez la fruitière ou le boulanger. Il ne s’en courrouçait pas : on eût dit que ni les invectives, ni les projectiles, ni les regards dédaigneux ne parvenaient à l’émouvoir. Il s’en allait, très tranquille, la tête baissée, les mains ballantes, comme absorbé en lui-même.

Pourtant, si quelqu’un avait pris la peine de détailler sa physionomie, il aurait été frappé de la grande douceur qu’exprimaient ses yeux d’un bleu pâle et du sourire de bonté un peu triste qui se jouait sur ses lèvres exsangues. – Mais personne n’y faisait attention. Au surplus, comme il ne parlait guère, comme, interpellé, il n’émettait en réponse que des phrases brèves et timides, l’opinion publique le tenait pour un imbécile – d’ailleurs inoffensif. Il pouvait avoir trente ans mais les rides précoces qui sillonnaient son front et ses joues hâlées le faisaient paraître plus âgé.

 

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Jacques était le fils de vanniers ambulants et fort miséreux que cahotait à travers la France une petite roulotte branlante, attelée d’une mule poussive. Son enfance fut sombre, car son père, aigri par les privations, et de caractère morose, le rudoyait, le considérant comme une bouche inutile. Pour sa mère, elle lui donnait, d’une façon toute instinctive, quelques soins. Mais elle était si déprimée par les soucis perpétuels d’une vie précaire qu’elle demeurait, le plus souvent, recluse dans un mutisme hébété. Lorsqu’elle en sortait, c’était pour se plaindre du destin. Son mari, alors, lui criait des injures puis lui enjoignait de se taire. Elle pliait le dos et ne manifestait plus sa peine que par de longs soupirs sanglotés. Jacques la regardait, le coeur serré, les yeux gros de larmes. Il aurait voulu l’embrasser, trouver des mots pour la consoler. Mais n’ayant pour ainsi dire jamais été caressé, n’ayant jamais entendu que des phrases plaintives ou des récriminations pleines d’amertume, il ne savait comment s’y prendre.

Père et mère moururent le même jour, d’une grippe infectieuse, lorsque l’enfant comptait à peine dix ans. Il fut recueilli par d’autres nomades, vaguement ses cousins, qui tressaient çà et là quelques corbeilles ou des chaises de jonc afin de justifier d’une occupation vis-à-vis des gendarmes et des gardes-champêtres, mais qui subsistaient surtout de chapardages et de mendicité. Ils abattirent la mule et se régalèrent de sa viande aussi coriace que filandreuse et firent du feu avec la roulotte qui, du reste, ne tenait plus ensemble. L’enfant eut, pour sa part d’héritage, sept sous et quelques guenilles.

Jacques était d’une grande sensibilité mais, précocement habitué à se replier sur soi, il n’en laissait rien voir. Les vagabonds parmi lesquels il grandissait ne pouvaient comprendre son caractère. Grossiers, brutaux, hargneux à l’égard les uns des autres, ils ressemblaient à des fauves toujours enclins à mordre. Satisfaire leurs appétits en toute occurrence, ne craindre que la prison dévolue aux maladroits, tels étaient pour eux la règle et le précepte. Jacques risquait fort de se pervertir à leur contact. Or, par une prédestination évidente, il se trouva que malgré les exemples qu’on lui offrait et les incitations à mal faire, il ne voulut jamais ni voler ni se conformer aux moeurs crapuleuses des pauvres êtres dégradés qui pourrissaient autour de lui.

Cette conduite lui valut force raclées, des apostrophes boueuses et une persécution constante. Il demeura pourtant irréductible. Quoi qu’il souffrit beaucoup de cette malveillance opiniâtre, il ne fit rien pour en atténuer les effets. Réfractaire à la maraude, il tâchait de se rendre utile en tressant le plus de paniers possible. Il les vendait parfois aux ménagères des fermes et des hameaux. Les très petites sommes qu’il tirait de son industrie, il les remettait, sans en distraire un centime, au vieux chenapan qui exerçait un simulacre d’autorité sur la déplorable tribu. Ce pourquoi, les enfants des nomades l’appelaient « tourte » et « gourdiflot ».

Plusieurs années passèrent de la sorte. Jacques atteignait sa dix-neuvième année lorsque se produisit l’accident qui donna un cours différent à son existence.

Un soir, un des plus audacieux de la horde réussit à dérober un litre d’alcool chez un mastroquet où il était entré sous prétexte de quémander un verre de piquette. De retour au campement, il se garda bien de révéler l’aubaine aux camarades et il alla se tapir derrière un buisson, à l’écart, pour se vider la bouteille, en trois lampées, dans le gosier. Comme ensuite, afin de se rendre compte si nul ne l’avait aperçu, il explorait, d’un oeil furtif, la pénombre, il découvrit Jacques étendu dans l’herbe à quelques pas.

– Tu m’as vu boire ! gronda-t-il.

Jacques hocha la tête en silence.

L’ivrogne grinça des dents car déjà le poison faisait de lui une bête féroce. Il craignait une dénonciation et il savait ce qui en résulterait, la seule loi que la bande se fît gloire d’observer étant celle-ci : tout produit d’un larcin devrait être partagé entre tous sous peine de bastonnade pour le délinquant.

– Eh bien, reprit-il, d’une voix que la fureur étouffait presque, tu ne parleras pas...

Il bondit sur Jacques, lui déchargea sur le crâne un coup de poing si violent que le sang gicla et que l’assailli perdit connaissance. En même temps, d’une atteinte frénétique de son soulier à clous, il lui cassa net le tibia. Puis, faisant un crochet dans les labours, il rejoignit le bivouac comme si de rien n’était. Les autres dormaient et lui-même s’ensevelit bientôt dans le lourd sommeil de l’ivresse. Jacques restait évanoui, face aux étoiles.

Le lendemain, dès l’aube, la bande leva le camp et reprit le « trimard » sans qu’aucun fît une remarque sur son absence. Tout au plus, y en eût-il un ou deux pour penser qu’il dormait encore dans quelque creux et pour supposer qu’il rejoindrait au soleil levé. Comme de juste, l’assassin ne soufflait mot.

Ce fut seulement vers midi que des faucheurs qui revenaient du travail découvrirent Jacques. Quoique, par nature, peu faciles à émouvoir et surtout peu portés à s’apitoyer sur un galvaudeux sans toit ni pécune, la vue du sang, la jambe cassée, la pâleur et la tristesse résignée de ce maigre visage aux traits tirés leur inspirèrent quelque compassion. Ils le transportèrent à la métairie où ils étaient employés. Là, on lui bâcla un pansement hâtif puis on prévint le maire. Celui-ci, jugeant que le blessé, victime peu intéressante d’une rixe entre vagabonds, n’avait pas assez d’importance pour qu’on ouvrît une enquête, le fit évacuer sur l’hôpital de la ville la plus proche.

 

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Long fut le séjour de Jacques dans la salle de chirurgie où on le plaça. La blessure de la tête guérit assez vite, mais la fracture était d’importance et lorsque les os se furent ressoudés, sa jambe droite resta un peu plus courte que l’autre – infirmité qui, par la suite, le dispensa du service militaire.

Puis, à peine commençait-il à se lever qu’une typhoïde d’une malignité insolite l’abattit de nouveau. On crut bien qu’elle l’emporterait. Néanmoins après des rechutes, on put replacer dans le placard le linceul qu’on lui avait préparé. Mais la convalescence dura. Une anémie persistante le maintenait si faible que, durant plusieurs semaines, il demeura tout chancelant : c’était une fatigue pour lui que de se traîner jusqu’au jardin où il s’asseyait sur un banc qu’ombrageait un massif de lilas.

D’ailleurs, on ne se pressa pas de le renvoyer. D’abord, à cette époque, il n’y avait pas affluence de malades. Ensuite, le personnel l’avait pris en gré. La surveillante comme les infirmiers louaient sa patience et sa discrétion. Il ne se plaignait pas ; la sincérité de sa gratitude, dès qu’on lui marquait de l’intérêt, touchait les plus sceptiques ; il s’efforçait de rendre de petits services à ses compagnons d’infortune et aux employés. Quand on l’interrogeait sur l’agression qu’il avait subie, il se bornait à dire : – C’est un malheur... Si l’on insistait, sa figure exprimait de l’embarras et même une sorte de souffrance. Visiblement il ne voulait ni récriminer ni dénoncer le coupable. Certains s’imaginèrent que c’était par esprit de solidarité envers les trimardeurs. Mais de plus perspicaces devinèrent qu’il pardonnait ; et cette mansuétude, d’une qualité si rare, augmenta l’affection qu’ils lui portaient, car ils sentirent qu’il eût agi pareillement avec quiconque.

Sitôt que Jacques redevint capable de quelque travail, il sollicita et obtint de quoi fabriquer des nattes et des paillassons dont il fournit la plupart des salles. Entre-temps, utilisant les numéros dépareillés de revues illustrées qui s’accumulaient çà et là sur les consoles, il apprit à lire, ce qu’il désirait depuis son enfance. En cela, il fut aidé par un vieil arthritique, son voisin de lit, qui se plaisait à lui défiler ses réminiscences d’une vie jadis prospère. Jacques l’écoutait sans avoir l’air d’être excédé par ses rabâcheries désuètes. Le vieillard, heureux de cette attention à laquelle on ne l’avait guère accoutumé, mit du zèle à le faire épeler et, les premières difficultés vaincues, à lui expliquer, d’une façon plus ou moins exacte, la signification des proses qui leur passaient sous les yeux.

Cependant Jacques reprenait des forces, et, non sans quelque anxiété, se demandait ce qu’il allait entreprendre à sa sortie de l’hôpital. Rejoindre la bande, il y répugnait. Mais où découvrir un emploi qui lui permît de gagner honnêtement son pain quotidien ?

La question fut résolue par le médecin qui l’avait soigné. Celui-ci, brave homme et pitoyable aux indigents, éprouvait pour Jacques un penchant indéfinissable qu’il formulait en une phrase peut-être à son insu divinatoire :

– Il y a en ce garçon quelque chose qui retient, on ne saurait spécifier pourquoi. Il se tait presque toujours ; il semble prendre plaisir à s’effacer et pourtant, c’est étrange, on dirait qu’un être supérieur l’a doué d’un charme spécial qui rayonne autour de lui et qui nous oblige à l’aimer.

Une fois certain que Jacques était désormais valide, il l’interrogea : – Possédez-vous quelques ressources ? Avez-vous des parents ? Espérez-vous trouver de l’occupation ?

Jacques répondit : – Je ne possède rien sauf les vêtements qui me couvrent. Je suis seul au monde. Je ne sais à qui m’adresser pour trouver du travail.

– Oh bien, reprit le docteur, cela ne se passera pas ainsi. Je vais m’occuper de vous...

Il était en relations suivies avec un conseiller général, gros propriétaire bien vu à la préfecture et dont il avait sauvé la fille, naguère mise en danger de mort par une fluxion de poitrine. En retour, ce personnage influent lui avait affirmé, à maintes reprises, qu’il lui rendrait volontiers service. Le docteur n’hésita donc pas à recommander son protégé. L’autre, enchanté de tenir parole, s’enquit dans les bureaux, apprit qu’un poste de cantonnier vaquait sur la route décrite ci-dessus, mena au pas de charge les formalités, culbuta les objections, éperonna les torpeurs administratives et, bref, arracha la nomination du jeune homme.

 

*
*   *

Jacques s’adapta aisément aux conditions d’existence que lui imposait son nouveau métier. Ce qui lui en plut par-dessus tout, ce fut qu’elles lui permettaient de passer des journées entières sans dialoguer avec personne. Nulle misanthropie ne lui dictait cet état d’âme mais une disposition innée de son caractère lui faisait préférer à tout les enchantements de la solitude. D’ailleurs, qu’il s’activât au dehors, sous les ardeurs de la canicule ou sous la bise âpre de décembre, qu’il se reclût, la nuit, dans sa maisonnette, – il ne lui semblait pas être seul. Il sentait, d’une façon permanente, autour de lui, une Présence qui lui voulait du bien, le comblait de douceur et le maintenait dans une paix ineffable. Parfois aussi, lorsque ses regards erraient sur la campagne, le paysage lui apparaissait transfiguré. L’ondulation des blés, le balancement des feuillages, le bleu profond du ciel prenaient une signification intense, devenaient les symboles d’une vaste oraison par où la nature célébrait cet Être mystérieux dont la munificence n’avait d’égale que la splendeur.

Alors son âme ingénue se joignait, d’un élan spontané, à l’hymne universel, puis s’épanouissait comme une touffe de roses au premier soleil d’avril. Sa simplicité ne s’étonnait pas de ses ravissements. S’il lui eût fallu en rendre compte, il aurait été fort embarrassé, mais il s’y abandonnait, le coeur en fête : il était l’enfant qui, découvrant une source cachée au fond des grands bois, y étanche sa soif avec allégresse et la remercie naïvement d’être si limpide et si fraîche.

Ainsi, sa prière fut assez longtemps celle d’une âme toute primitive, ignorant Qui elle adore. Mais un jour, une circonstance providentielle lui fit connaître la Voie, la Vérité et la Vie.

Il était allé à la ville pour s’acheter une paire de sabots, les siens s’étant usés et prenant l’eau. Dans un coin de la boutique où il entra, il y avait un tas de vieux papiers et de livres mis au rebut. Pendant que le sabotier ajustait les brides, il ramassa un volume au hasard, l’ouvrit et se prit à lire. Or, c’était, sous une reliure en cuir roussâtre et à moitié décousue, un exemplaire tout fripé du Nouveau Testament. Beaucoup de pages manquaient, le sabotier s’en étant servi pour allumer sa pipe – non par impiété mais par insouciance, car comme nombre de nos contemporains, il n’avait reçu aucune espèce d’éducation religieuse. Cependant les quatre Évangiles étaient intacts et au complet.

Jacques tomba sur le chapitre VII de saint Mathieu et d’abord sur ce passage : Demandez et il vous sera donné ; cherchez et vous trouverez ; frappez et il vous sera ouvert.

Ces paroles le remuèrent étrangement. Il feuilleta encore et ses yeux s’arrêtèrent sur les versets où Jésus enseigne le Pater aux disciples. Il lut, il relut, touché jusqu’au fond du coeur par cette prière qui contient toutes les prières.

– Oh ! murmura-t-il, que cela est juste, que c’est admirable... Il faut que j’apprenne à suivre Celui qui a dit ces choses.

Il se tourna vers le sabotier et lui demanda timidement s’il consentirait à vendre ce livre. L’autre, surpris que quelqu’un s’intéressât à un imprimé d’aussi piètre mine, examina le volume. Puis il éclata de rire : – Tout de même, s’exclama-t-il, vous ne voudriez pas que je vous le fasse payer !... Cela ne vaut pas deux sous. Tenez, je vous le donne par-dessus le marché.

Jacques lui témoigna une telle gratitude que le bonhomme, goguenard et le jugeant un peu fou, lui répétait : – En voilà une affaire ! Je m’en fiche, moi, de ce bouquin. Allez, allez, fourrez-le dans votre poche et n’en parlons plus.

Après l’avoir de nouveau remercié avec effusion, Jacques s’éloigna. Le sabotier, venu au seuil de sa boutique, l’accompagna du regard. Il remarqua que le jeune homme avait repris sa lecture et qu’il s’y absorbait au point de se heurter contre les passants et de ne pas avoir l’air de se douter que ceux-ci maudissaient sa distraction.

– Ça, conclut le sabotier, c’est un drôle de citoyen !... Dirait-on pas qu’il a découvert un trésor ?

C’était bien un trésor pour Jacques. À partir de cette date il vécut de l’Évangile. À tous ses moments de loisir il s’assimilait maints et maints chapitres. Il les méditait en travaillant. La nuit, il se réveillait pour y penser. Certains épisodes lui furent le point de départ d’une oraison frémissante de réalité surnaturelle. Particulièrement, le récit de la Passion lui fit aimer Notre-Seigneur comme jamais il n’eût soupçonné qu’on pouvait aimer quelqu’un. Et cet amour le possédait d’un façon si impérieuse qu’il lui semblait souvent ressentir dans sa chair la piqûre des épines de la couronne dérisoire, la brûlure de la flagellation, la meurtrissure de la croix à son épaule. Il y avait aussi des soirs où il se croyait transporté au Calvaire. Et alors, tandis qu’il pleurait les lèvres collées aux pieds du Crucifix, le Sang rédempteur ruisselait, à larges gouttes, sur son front.

 

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*   *

Il n’y avait qu’une personne, au village, pour s’intéresser à Jacques : la vieille Eulalie. Elle l’avait d’abord observé de loin. Ne sachant pas qu’il vivait dans la société de Notre-Seigueur, elle le plaignait de son isolement. À diverses reprises, elle entendit tenir sur son compte des propos où la dérision se mêlait à l’outrage, elle vit les enfants le harceler et elle admira sa patience à subir leurs sévices. Quel contraste avec son prédécesseur. Celui-là, c’était un colosse, aux poings massifs, à la bouche débordante de blasphèmes et de jurons. Lorsqu’il s’enivrait, ce qui se produisait souvent, il saisissait, avec rage, tous les prétextes à querelles et à rixes. On le haïssait, mais on le craignait.

Jacques, au contraire, on eût dit que son aspect chétif et ses moeurs inoffensives vexaient les ruraux et qu’ils lui en voulaient de ne pas leur ressembler. Nul n’avait peur de lui et beaucoup l’auraient rossé avec délices. Mais par quel joint malmener un faible qui n’opposait que son silence aux provocations les plus acérées ?

Eulalie, à part soi, s’indignait de cette barbarie déchaînée contre un homme de qui le visage et les moindres gestes exprimaient la paix. Trop craintive pour réprouver tout haut l’injustice, en compensation, elle désirait ardemment se rendre utile à Jacques.

L’occasion lui en fut fournie par un coup de serpe mal dirigé dont le cantonnier s’entama le poignet un matin qu’il élaguait des sureaux ombrageant la route, non loin du presbytère. Eulalie. balayait les marches du perron. Elle accourut, trouva des mots persuasifs pour obliger Jacques de la suivre dans sa cuisine, lava la plaie puis l’entoura d’un linge imbibé d’arnica. Le garçon eut un soutire si affectueux pour la remercier qu’elle se sentit tout à fait en confiance.

– Quand vous passerez par ici, dit-elle, il faudra vous arrêter un moment ; nous ferons un bout de causette ensemble.

Jacques acquiesça d’un signe de tête.

Dès lors ils furent amis. Par discrétion, Jacques évitait d’entrer dans le presbytère. Mais lorsqu’Eulalie se tenait assise à tricoter devant la façade et qu’elle l’avait salué la première, il stationnait volontiers debout devant elle et répondait à ses questions. C’est ainsi qu’il raconta, sans récriminer le moins du monde, sa vie de souffrance et d’abandon. Il termina en affirmant que son état présent lui convenait fort. Eulalie le prit en grande pitié. Tout de suite, étant une âme de foi profonde, elle lui parla de Dieu. Elle conjecturait qu’il ignorait absolument les choses de la religion. Aussi fut-elle au comble de l’étonnement lorsque les dires de Jacques lui révélèrent qu’il lisait l’Évangile et que même il le possédait à fond. Un jour, il évoqua le Bon Maître avec une telle précision et une telle abondance de détails qu’à l’entendre, Eulalie s’écria : – Mais vous auriez vécu près de lui que vous n’en sauriez pas plus long !

– Ah ! que je voudrais seulement le voir, le toucher et, si ce n’était trop audacieux de la part d’un rien du tout comme moi, le soulager quand il tombe accablé sous le fardeau de sa croix !...

– Vous le mériteriez, reprit Eulalie, et pourtant vous n’êtes même pas baptisé.

– Ce n’est pas de ma faute ; je désire l’être. Expliquez-moi un peu en quoi cela consiste.

Eulalie le fit aussitôt et même lui donna un aperçu des autres sacrements.

– Il faudra, conclut-elle, que vous appreniez le catéchisme. Je vous en passerai un, et puis nous nous occuperons de votre baptême. Dès demain j’en causerai avec M. le Curé.

Mais le lendemain, le Curé s’absenta pour aller chez Crochard.

 

*
*   *

L’abbé Dieuze sortit tout horrifié du petit bureau où l’usurier l’avait reçu. Quoique celui-ci eût employé des formules patelines pour lui exposer comment il réussissait à dépouiller ses victimes sans enfreindre la lettre des lois, le prêtre avait pressenti l’abîme où il tomberait certainement s’il s’associait avec cette détestable sangsue. Tout ce qu’il y avait de bon en lui se révolta.

– Non, se dit-il, je ne dois pas me faire délibérément le complice d’un pareil scélérat. Ce serait appeler sur moi la colère divine !... Je chercherai un autre placement qui sera peut-être moins avantageux mais qui me laissera la conscience en repos.

Du point de vue de la sagesse humaine, c’était raisonner droitement. Mais alors pourquoi ne se sentait-il pas apaisé ? Pourquoi l’étau où le comprimait la préoccupation constante de tirer une fortune de son héritage ne desserrait-il pas ses mâchoires ?

C’est qu’un croyant qui se livre à l’esprit de lucre perd la saine quiétude des vrais enfants de Dieu. Il croit tenir l’argent – c’est l’argent qui le tient. Il s’imagine acquérir de l’indépendance – il se rend esclave.

À ce moment, l’abbé Dieuze était tourmenté par le regret de s’être séparé du portefeuille. En vain il se répétait : « Je l’ai mis en lieu sûr »... il ne parvenait pas à se rassurer. Il lui tardait de regagner le village pour replacer les billets dans sa poche secrète contre son coeur.

Il se hâtait sur le chemin du retour et il avait déjà parcouru un kilomètre quand il fut rejoint par une carriole que conduisait un de ses paroissiens, le boucher Bajot, de plus marchand de bestiaux assez cossu et avec lequel il était en bons termes.

– Hé ! M. le Curé, dit cet homme, en arrêtant son cheval, vous allez à pied par cette chaleur ? Y’a de quoi périr ! Venez donc près de moi.

L’abbé s’empressa d’accepter. En effet, il faisait si lourd que sa marche précipitée l’avait mis tout en sueur. Mais surtout il se félicitait que cette invite lui permît de retrouver plus tôt son cher argent. Tout en roulant, le boucher lui confia qu’il était sur le point d’acheter une auto, il en avait débattu le prix à la ville et il espérait obtenir du vendeur de payer à tempérament. Le curé ne prêtait qu’une oreille distraite à ces propos. Il approuvait par de vagues monosyllabes, mais sa pensée demeurait tendue vers le portefeuille.

Ils arrivèrent à l’endroit où la route commence à monter. Le cheval prit le pas et Bajot laissa flotter les rênes. Le soleil touchait à l’horizon. De longs nuages dentelés semblaient ouvrir des gueules de caïmans autour de l’astre élargi qu’ils barraient, par intervalles de traînées couleur d’encre. Une clarté sanguinolente étendait, peu à peu, son linceul lugubre sur la plaine et jusqu’aux lointains.

Bajot décréta : – Nous aurons de la pluie avant demain.

– Cela se pourrait, répondit le curé, comme il aurait répondu n’importe quoi.

Un peu plus haut, ils rencontrèrent Jacques qui, courbé vers le sol, nettoyait l’orifice d’un caniveau engorgé par le sable. Au bruit de la voiture, le cantonnier se redressa et salua respectueusement. Bajot le toisa d’un regard à la fois dédaigneux et protecteur et, pour toute politesse, ébaucha le geste de porter son fouet à la hauteur de son nez.

Quand ils furent passés : – Vous connaissez ce traîne-savate ? questionna-t-il.

– Moi ? dit le curé, non, je ne lui ai jamais parlé.

– Ça vit dans un coin comme un putois dans son terrier, reprit le boucher, ça vous prend des airs de n’y pas toucher. Mais faut se méfier ; ces gâs-là, le meilleur ne vaut pas tripette !

– Sans doute, approuva machinalement le curé qui, à ce moment même, voyait poindre, par-delà le sommet de la côte, le clocher de son église et songeait qu’il tiendrait bientôt ses billets.

À mi-côte, juste en face de la maisonnette où Jacques abritait son repos, ils aperçurent une espèce de vagabond écroulé plutôt qu’assis contre le talus. Des guenilles trouées, poussiéreuses, comme tachées de rouille ou d’un mélange de sang et de boue ancienne, le vêtaient de misère. Ses cheveux, d’un roux foncé, retombaient, en mèches collées par la sueur sur son visage où se lisaient un épuisement et une souffrance infinis. Il paraissait sommeiller, mais un tremblement de fièvre agitait ses membres décharnés.

– Fichtre, s’écria Bajot, en voilà un qui m’a la mine d’être en train de crever !...

L’abbé Dieuze éprouva une velléité de compassion pour ce pauvre en détresse : – Ne pourrions-nous pas le hisser dans la carriole ?... Au village, on trouverait bien quelqu’un pour le recueillir, ne fut-ce qu’une nuit.

– Non, non, dit Bajot, il nous donnerait de la vermine. Et puis qui est-ce qui voudrait le recevoir ? À coup sûr, pas moi ni vous non plus, n’est-ce pas ?...

Et, afin de couper court, il fouetta son cheval qui prit le trot. Le curé n’insista point. Par nature, il ne portait guère d’intérêt aux indigents. Si, par convenance ecclésiastique, il tolérait qu’Eulalie leur fît l’aumône, lui-même préférait les tenir à distance. Et depuis que la tentation de la richesse le possédait tout entier, il était encore beaucoup moins disposé à s’attendrir sur leur sort.

Cependant, à vive allure, ils entraient dans le village. Parvenus sur la place, devant l’église, le prêtre pria Bajot d’arrêter, sauta de la voiture et, après quelques remerciements sommaires, franchit le portail à pas précipités. Il traversa la nef presqu’en courant, gravit les marches de l’autel, ouvrit le tabernacle et... leva les bras, avec une exclamation de désespoir.

Le portefeuille avait disparu.

 

*
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Quelques minutes après le curé, l’abbé Bercy, revenant de son excursion rapide à travers la campagne, arriva au pied de la côte. À cause de la pente, il mit pied à terre et, menant sa bicyclette par le guidon, entama l’escalade. Ce retardement le vexait, tant il était pressé de rentrer pour rédiger certaines idées qui lui étaient écloses chemin faisant.

C’était une série de sophismes résultant d’une étude opiniâtre de « la raison suffisante » telle que ce fabricant de chimères fuligineuses, l’Allemand Kant, lui avait enseigné à la concevoir. Plus spécialement il s’était attaché à l’aphorisme célèbre : « Je dois toujours agir de telle façon que je puisse vouloir que mon action serve de règle universelle. »

Ce décevant précepte ravissait le séminariste, renforçait son orgueil et avait pris pour lui un caractère d’évidence. – À quoi bon s’astreindre à solliciter la Grâce, se disait-il, puisque nous portons en nous le critérium de la certitude morale ?

Une foule de déductions, sur la confiance qu’il était bon d’avoir en soi-même, s’étaient ensuivies. Il les jugeait tellement irréfutables qu’impatient de les fixer sur le papier, il pestait contre cette côte malencontreuse qui l’avait obligé de quitter la pédale.

Marchant aussi vite que le permettait la pente, il fut bientôt à l’endroit où gisait le pauvre. Là, malgré sa préoccupation, il dut s’arrêter – le temps de compter trente secondes – car l’aspect lamentable du moribond lui tirait le regard. Il était trop desséché par le culte de l’abstraction pour s’émouvoir. Une seule chose le frappa : ce déchet d’humanité, baigné par la lumière rougeâtre qu’irradiait le couchant, donnait l’impression d’un spectre.

– Tiens, pensa-t-il, c’est un sujet de tableau qui réjouirait un élève de Rembrandt.

Et, sans plus, il passa.

Rendu chez ses parents, il monta quatre à quatre jusqu’à sa chambre, s’assit devant son bureau, ouvrit le cahier où il consignait amoureusement ce qu’il nommait ses découvertes dans le domaine de la philosophie libérée et trempa sa plume dans l’encrier.

Mais alors un phénomène bizarre se produisit. Toutes ses idées se mirent à tourbillonner dans sa tête comme des feuilles mortes sous une rafale d’automne – puis elles se fondirent en une brume opaque où il ne distinguait plus rien. Et il demeura, les yeux écarquillés, la bouche béante, privé de mémoire et de raisonnement.

 

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Le soleil s’était couché. Les nuées s’accumulaient, en lourde masse aux reflets de plomb, pour un sombre crépuscule, et l’obscurité croissante empêchait Jacques de poursuivre son labeur. Il rassembla ses outils, les chargea sur son épaule et remonta la route vers la maisonnette. Il en cherchait la clef dans sa poche quand il aperçut une forme confuse qui faisait saillie sur l’ocre du talus. Il s’approcha et il découvrit que c’était un homme tombé là et qui ressemblait fort à un cadavre. D’abord, il eut peur et faillit battre en retraite. Mais aussitôt il se reprocha sa couardise et se pencha sur ce corps inerte en murmurant : – peut-être que le malheureux respire encore.... Je dois lui donner du secours.

Il lui prit la main et ressentit une impression de froid comme s’il avait touché de la glace. Il eut un cri : – Mon Dieu, il est mort !...

Afin de s’en assurer, il s’agenouilla tout contre et allait poser son oreille sur la poitrine, avec le désir que le coeur n’eût pas cessé de battre, quand il sentit un souffle saccadé qui lui frôlait la face, puis il remarqua le tremblement fébrile qui secouait les membres. Du coup, il brûla de charité. Sans tergiverser, il souleva l’abandonné et constata son effrayante maigreur. Il le prit dans ses bras, traversa la route et entra chez lui.

Que le logis était misérable ! Des murs grumeleux et sillonnés de crevasses ; pour plancher, la terre nue ; une vieille huche de rebut, aux parois incrustées de moisissure et dont le couvercle faisait office de table ; une escabelle branlante ; une couverture de cheval en lambeaux ; çà et là quelques ustensiles de ménage ébréchés ; dans un coin une paillasse décousue perdait son varech.

Jacques déposa le malade sur la paillasse. Il s’y était pris avec beaucoup de douceur : néanmoins un gémissement s’échappa des lèvres entrouvertes :

– Certainement, il est blessé, se dit le jeune homme, comment pourrais-je bien le soigner ?...

D’une voix presque imperceptible, le moribond articula ces mot : – J’ai soif...

Comme la nuit était complètement venue, Jacques s’empressa d’allumer une chandelle qu’il fixa sur le coffre. Puis il prit sa tasse en fer-blanc, l’emplit avec l’eau de sa cruche et l’inclina sur la bouche plaintive. Tandis que l’homme buvait il distingua des traces d’écorchures aux tempes et au front. Il y avait aussi des caillots de sang dans la chevelure emmêlée.

– Mais, mon pauvre ami, s’écria-t-il, qui donc vous a mis dans un pareil état ?

Une expression d’indicible tristesse passa, comme une ombre, sur le visage du malade. Il répondit en soupirant : – Ce sont les miens qui me traitent de la sorte.

 

*
*   *

Au souper, chez ses parents, l’abbé Bercy offrit une mine si absente que sa mère en prit de l’inquiétude et lui demanda s’il se trouvait incommodé. Il fit un geste négatif et, en même temps, il fronça les sourcils. On supposa que ses études l’absorbaient et l’on n’insista pas. Lui s’efforçait d’avaler quelques bouchées mais en vain. Jetant alors sa serviette sur la table, il souhaita brièvement le bonsoir et remonta dans sa chambre.

– C’est ennuyeux, murmura la mère, il ne mange pas....

– Ah ! dame, déclara le père avec un gros rire, la science, ça nourrit !

En haut, l’abbé restait immobile. Sa stupeur hébétée persistait. Il avait le cerveau plein de nuit et l’effort de penser lui causait un malaise des plus pénibles. Cependant, il parvint à se convaincre qu’il n’y avait là qu’un fait de surmenage intellectuel et que le sommeil y remédierait. Tout de suite, il se mit au lit.

Il s’endormit lentement et quelques heures passèrent ainsi. Puis, vers le petit jour, il eut un rêve.

Il se promenait dans un jardin exubérant de fleurs qui s’épanouissaient de toutes parts, comme gorgées d’une sève impétueuse. La variété de leurs nuances, la force étourdissante des arômes qu’exhalaient leurs calices l’exaltaient jusqu’au vertige. Il allait, de parterre en parterre, avec le désir insatiable de les cueillir toutes. Mais chaque fois qu’il en touchait une, elle se fanait soudain et tombait en cendre. Et toujours il en poussait de nouvelles et toujours les assembler en une gerbe pour lui seul lui paraissait le but suprême de son existence et toujours elles s’effritaient au contact de ses doigts. Quoiqu’une énorme fatigue résultât de ces tentatives décevantes, il s’y acharnait lorsqu’il eut l’impression que, du milieu d’un buisson, au feuillage terne et qu’il n’avait d’abord pas remarqué, quelqu’un l’observait. Il s’en approcha et vit que c’était le pauvre rencontré la veille sur la route et cruellement négligé par lui. Ce gueux lamentable le fixait d’un regard de lumière qui le transperçait comme la pointe d’une lance suraiguë et pénétrait jusqu’au tréfonds le plus caché de son âme. La sensation fut si douloureuse qu’il se réveilla en criant.

Pendant un quart d’heure au moins, il n’arriva pas à rassembler ses idées tant son esprit demeurait en désarroi. Mais, peu à peu, il reprit conscience des choses et, brusquement, il sentit la signification redoutable de ce songe. Sa présomption, son égoïsme croulèrent. Il eut horreur de sa barbarie et il sut nettement qu’il devait réparer.

Redevenu presque l’adolescent très pieux et spontané qu’il était à son entrée au séminaire, il s’écria : Seigneur, j’ai péché par orgueil, pardonnez-moi !... Je vais me confesser.

Rapidement il s’habilla et se rendit chez le curé.

 

*
*   *

La disparition du portefeuille avait bouleversé l’abbé Dieuze. Son premier mouvement fut de mettre en branle la gendarmerie. Mais il réfléchit aussitôt qu’il n’avait parlé à personne de son héritage et qu’une enquête policière lui attirerait toute sorte de tracas. Il éprouvait également un scrupule à la pensée de révéler qu’il avait déposé son argent dans le tabernacle.. Il prévoyait les commentaires railleurs des incrédules du village et du chef-lieu : – Quoi donc, ricaneraient-ils, le Bon Dieu du curé n’a même pas été capable de lui garder son magot !... Et bien, d’autres quolibets. Il résolut de se taire.

Ensuite la crainte naquit en lui d’avoir manqué de respect au Saint-Sacrement en accolant au ciboire une somme peut-être mal acquise par la personne qui la lui avait léguée. Et, en outre, à travers sa perplexité à ce sujet, s’infiltra l’aveu que lui-même n’était pas sans reproches : sa joie toute mondaine chez le notaire et, au retour, son projet d’association avec Crochard, puis l’ambition de faire fortune par des moyens licites mais pour son bien-être exclusif – était-ce là le fait d’un bon prêtre ?...

Il retournait anxieusement la question dans son esprit et il en était si troublé que, le voyant piétiner ça et là, marmotter des choses indistinctes, les traits contractés comme ceux d’un homme qui souffre en étouffant, tant bien que mal, ses plaintes, Eulalie se persuada qu’elle aurait prochainement à le soigner pour un mal des plus pernicieux. Mais elle n’osa lui témoigner sa sollicitude, car elle se souvenait des bourrades reçues récemment.

L’abbé, brisé par l’émotion et la fatigue de sa course à la ville, se coucha de bonne heure et s’endormit d’un sommeil agité. Et lui aussi eut un rêve.

Il était plongé jusqu’au menton dans une rivière étrange dont les flots, que fouaillait un vent de flamme, ondulaient, pareils à de l’or liquide. Une soif ardente le calcinait. Il semblait qu’il n’eût qu’à ouvrir la bouche pour se désaltérer, mais chaque fois qu’il tentait de le faire, cette eau devenait bouillante et il était obligé de la rejeter avec précipitation. À maintes reprises il en fut ainsi et plus il avait envie de boire, plus la température s’accroissait. C’était un tel tourment qu’à demi réveillé, il cria son angoisse : – Mon Dieu, je brûle, je brûle !... Est-ce donc que je suis en Purgatoire ?

Le vent d’incendie souffla plus fort ; la rivière s’enfla et menaça de le submerger. En détresse, il écoutait le clapotis impitoyable de cet or fluide autour de sa tête et l’épouvante le paralysait au point qu’il ne pouvait esquisser le moindre effort pour échapper à la noyade. Il voulut appeler au secours : son gosier contracté n’émit qu’un son rauque qui ne franchit pas les dents. Il allait couler au fond quand ses yeux exorbités découvrirent, debout sur la rive, le pauvre de la route qui lui tendait une main secourable. Alors l’usage de ses membres lui fut restitué. Il nagea quelques mètres, gagna le bord, saisit la main et se hissa hors de l’eau.

Dès qu’il eut repris haleine, il entama une phrase de gratitude. Mais le pauvre le regardait avec un sourire si mélancolique qu’il perdit contenance et ne put que balbutier. Et il demeura en place tout intimidé tandis que son sauveur s’éloignait à pas lents puis disparaissait dans un pli de terrain...

Il se réveilla. L’aube blanchissait aux vitres. Le monde extérieur l’environnait ; mais il continua de vivre son rêve. Puis, il ressentit, d’une façon simultanée, le regret lancinant d’avoir, hier, négligé ce pauvre à l’agonie et le, sentiment joyeux d’être libéré, comme d’un coup de râteau, du souci de cet argent délétère qui lui avait si odieusement endurci le coeur.

– Seigneur, soupira-t-il, j’ai péché par avarice. Je ferai pénitence !

 

*
*   *

Une heure avant la messe, l’abbé Dieuze et l’abbé Bercy étaient réunis dans la salle à manger du presbytère. Le séminariste se disposait à demander au prêtre de l’entendre en confession quand la sonnette de l’entrée tinta doucement. Eulalie ouvrit la porte et poussa une exclamation de surprise ; Jacques était devant elle. Or, elle se rappelait que le cantonnier n’avait pas coutume de franchir le perron.

– Comment, c’est vous, s’écria-t-elle, par quel hasard ?...

Jacques avait l’air si ému et à la fois si recueilli que son étonnement redoubla.

Il répondit : – Ce n’est pas un hasard. Je dois voir tout de suite M. le Curé.

Alors elle, ingénument : – C’est pour lui parler de votre baptême ?

– Oui... après...

– Après quoi ?

– Dès que je lui aurai dit ce qui m’est arrivé cette nuit.

Eulalie, discrète, n’insista pas. Et puis, elle le sentait, Jacques ne pouvait être là que pour le bien. Elle entra dans la salle et prévint le curé.

– Mais que veut-il donc ? demanda celui-ci.

– Je ne sais pas... Je crois que cela presse.

En toute autre circonstance, l’abbé Dieuze aurait différé de recevoir ce tâcheron auquel il n’avait coutume d’accorder que si peu d’intérêt. Mais depuis la veille, tant d’événements « pas naturels » s’étaient produits qu’il s’attendait aux péripéties les plus inattendues.

Il se tourna vers le séminariste : – Vous permettez ? Ce ne sera sans doute pas très long.

L’abbé Bercy s’inclina sans souffler mot.

Jacques fut introduit. Comme il a été dit, d’ordinaire, son humilité le portant à l’effacement, il évitait tout colloque. Mais aujourd’hui, une force secrète le douait d’une assurance particulière. Sur l’invitation du prêtre, il prit la parole d’une voix assez basse mais nullement hésitante.

Il raconta d’abord sa découverte du vagabond au crépuscule et que, l’ayant pris en pitié et transporté dans sa cabane, il l’avait étendu sur sa paillasse, pour lui donner des soins. Il dit encore les écorchures du front, le sang caillé dans les cheveux et la soif terrible. Puis il continua :

– Quand je lui eus donné à boire, il parut un peu moins souffrant mais il avait très froid ; il n’arrêtait pas de grelotter et de claquer des dents. J’eus l’idée de lui faire des frictions. Je lui découvris donc le torse et je vis alors que des marques fraîches de coups de fouet le rayaient tout en travers des côtes. Elles étaient si nombreuses et si profondes que je me demandais comment il avait pu y survivre. Ensuite, j’aperçus, à gauche près du coeur, une coupure mal fermée qu’une lame très large avait produite. Quand mon massage l’eut réchauffé, je m’occupai de ses membres afin de vérifier s’il n’avait rien de cassé. Tandis que j’examinais les pieds et les mains, je vis qu’eux aussi portaient des cicatrices d’où ne cessaient de suinter des gouttes de sang... Vraiment le malheureux avait été affreusement torturé et je pleurais à me représenter l’acharnement de ceux qui l’avaient mis dans cet état !

Jacques s’arrêta quelques secondes refoulant des sanglots. Ses auditeurs avaient tressailli à sa description des plaies. Tout pâles, ils lui firent signe de poursuivre. Faisant un effort, il reprit :

– À présent le blessé était un peu réchauffé, mais il marquait un tel épuisement que je compris qu’il avait besoin de repos. Je l’enveloppai dans ma couverture et lui appuyai la tête contre une bûche que j’avais là. Comme sa respiration devenait régulière, j’en conclus qu’il s’assoupissait. Sans faire de bruit, je m’assis par terre, à côté de la paillasse, prêt à lui venir en aide s’il voulait se retourner. Mais il ne bougeait ni ne gémissait plus. Tout proche de lui, je me sentis si rassuré, si calme, l’âme si pleine d’une paix et d’un bonheur inexplicables que je m’endormis à mon tour...

» Je ne sais quelle heure il était lorsque je me réveillai. Ce que je puis dire, c’est que la chandelle, usée jusqu’au bout, s’était éteinte et qu’au dehors il ne faisait pas encore clair. J’allongeai ma main avec précaution vers la paillasse, et voilà que mon malade n’était plus là... Impossible de m’y tromper, j’avais beau palper de long en large, mes doigts ne rencontraient que la toile rugueuse...

» La maison restait obscure mais, dans le cadre de la porte grande ouverte, s’étendait une nappe de lumière d’autant plus étrange que, cette semaine, il n’y a pas de lune. Vêtu d’une robe blanche, tout lumineux lui-même, l’homme se tenait là debout et il me regardait avec tant de bonté que je sentais le coeur me fondre dans la poitrine. Jamais personne ne m’a regardé de cette façon !...

» Je ne pourrais pas vous décrire comme il était beau : je suis trop ignorant. Ce dont je me souviens surtout, c’est que toutes les étoiles du ciel rayonnaient dans ses yeux et qu’il me parut si grand – si grand !...

» Combien de temps cela dura-t-il ? Je serais bien embarrassé pour le préciser : il semblait que le temps n’existait plus... À la fin, l’homme étendit les bras dans la direction du village et, au-dedans de moi, j’entendis comme une voix qui m’ordonnait d’aller vous confier ces choses. Puis l’homme disparut, je ne sais comment.

»En attendant le lever du soleil, j’étais comme si j’avais rêvé. D’ailleurs tout cela, c’était peut-être un rêve... Pourtant le fait est que l’homme n’était plus près de moi ni nulle part sur la route et que, depuis, j’entends une belle musique d’orgue qui me tient l’âme en prière. Je l’entends encore pendant que je vous parle...

Jacques se tut, pencha la tête et, les paupières closes, se reprit à écouter la musique céleste.

Le curé, haletant, posa une question : – Et... il ne vous a rien dit ?

Jacques eut un sursaut comme s’il revenait de très loin : – Si fait, après que j’eus constaté les blessures de son front, je lui ai demandé d’où elles provenaient. Il m’a répondu :

Ce sont les miens qui me traitent de la sorte.

Un silence souverain régna. Le visage dans les mains, l’abbé Bercy pleurait. L’abbé Dieuze contemplait douloureusement un Crucifix attaché à la muraille. Tous deux maintenant savaient que ce Pauvre, assisté par un pauvre, c’était Notre-Seigneur Jésus-Christ.

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Il y a environ deux ans, le curé d’une petite ville de province cacha ses économies dans le tabernacle de son église. L’argent fut dérobé. Ni la porte n’était fracturée ni les vitraux cassés. Malgré toutes les recherches, le voleur ne fut jamais pris. C’est ce... fait divers qui a fourni la première idée de la légende contemporaine qu’on vient de lire.

 

Adolphe RETTÉ, Jusqu’à la fin du monde, 1926.

 

 

1. Aimez la science, mais faites marcher devant l’amour de Dieu.

 

 

 

 

 

 

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