Le combat du Taureau suisse contre le Lion d’Autriche

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Gonzague de REYNOLD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À Sempach, devant la forêt, à Sempach, sur une prairie, le Taureau suisse a rencontré le Lion d’Autriche.

Il y avait longtemps que le Taureau cherchait le Lion, car sa patience était à bout.

Sa patience était à bout : le Lion d’Autriche avait recommencé à lui fouler son herbe, à lui ravir ses vaches et ses veaux.

Entre le Lion et le Taureau, point de trêve durable. Ils s’étaient déjà battus plusieurs fois, et toujours le Lion avait été vaincu, malgré ses griffes et ses crocs, et sa crinière, et sa queue en panache, et ses terribles rugissements. Le Lion portait au corps maintes blessures qui n’étaient pas cicatrisées.

Il portait au corps maintes blessures qui le brûlaient et qui se rouvraient ; il portait au corps maintes blessures dont il avait honte, car c’était un taureau qui l’avait blessé, car c’était une vache qui l’avait frappé. Il avait juré de se venger ou de périr : il y allait de son honneur.

 

*

 

À Sempach, devant la forêt, à Sempach, sur une prairie, le Taureau suisse a rencontré le Lion d’Autriche.

Le Taureau n’était pas très grand ; gris et noir, il ressemblait à un rocher couvert de mousse. Quand il avait posé dans l’herbe ou dans le sable, sur les pierres ou sur la terre, ses quatre sabots fendus, on sentait bien, on voyait bien que nulle force ne le ploierait, qu’il arrêterait une avalanche.

Le Taureau était pacifique : si l’on n’entrait pas dans son domaine, on n’avait de lui rien à craindre. On pouvait l’approcher avec de bonnes paroles ; il se laissait flatter le col et l’échine.

On pouvait encore l’injurier longtemps avant qu’il bouge, l’injurier et lui jeter des cailloux et des mottes : d’abord, il ne répondait pas, il ne daignait pas répondre, il continuait à brouter en chassant les mouches ; et puis il vous regardait de travers et ses oreilles remuaient ; et, tout à coup, il baissait les cornes. Alors, il fallait se hâter, grimper à l’arbre, sauter par-dessus la haie.

 

*

 

À Sempach, devant la forêt, à Sempach, sur une prairie, le Taureau suisse a rencontré le Lion d’Autriche.

Le Taureau dit au Lion : « Seigneur Lion, bonjour, bonsoir ! Comment vas-tu ? Comment vont tes blessures ? Ta belle lionne est-elle toujours aussi exigeante ? Tes lionceaux ont-ils toujours autant d’appétit ? Je le suppose, puisque tu es ici. »

Le Lion dit au Taureau : « Fils de vache, qui couches sur ta bouse, nous avons de vieux comptes à régler ensemble et la quittance n’est pas signée. »

Le Taureau répondit au Lion : « Cela va bien, je la signerai sur ta peau, une fois de plus, avec mes cornes, et ton sang me servira d’encre. Veux-tu combattre ici ? C’est un honneur que je ne puis refuser à un duc. »

Le Lion répondit au Taureau : « Je me souviens de bien des choses, elles sont toutes portées sur le compte. »

» Je me rappelle que, devant Laupen, tu m’as navré outre mesure ; tu avais l’Ours de Berne avec toi... »

« Oui, répliqua le Taureau, mais tu avais pour te défendre ton compère, le Lion de Kibourg, ton compagnon, l’Oiseau de Gruyère, ton serviteur, le Cheval pie de Fribourg, et vingt autres bêtes encore : tu as pourtant reçu des coups. »

... « Je me rappelle qu’au Morgarten, toi et ta vache, vous m’avez surpris lâchement : vous m’avez lancé des troncs de sapin. Je me souviens de tout cela, et de toutes les autres injures. C’est pourquoi je me suis dit : Le Taureau suisse a des remords, je vais aller le confesser ; je lui donnerai l’absolution avec mes griffes, avec mes dents je lui infligerai une pénitence. »

 

*

 

À Sempach, devant la forêt, à Sempach, sur une prairie, le Taureau suisse a rencontré le Lion d’Autriche.

Le Lion se mit à rugir, le Taureau se mit à mugir ; ils s’observèrent, ils s’attaquèrent : ce fut le Lion qui commença.

Il sautait de droite et de gauche, autour de son ennemi qui se tournait pour lui présenter les pointes de ses cornes.

Le Lion bondit sur le Taureau, mais le Taureau baissa la tête : il lui enfonça les deux cornes dans le ventre, il le secoua, il le rejeta en l’air derrière lui.

Le Lion tomba, le Lion voulut se relever ; mais il avait le ventre ouvert. La prairie, devant la forêt, devint rouge de sang.

Alors, le Taureau dit au Lion : « Tu ne me fais guère pitié ; tu n’as que ce que tu mérites. Si tu m’avais laissé tranquille, tu ne serais pas si malade. »

« Mais voilà ! Tu es incorrigible. J’en suis sûr, sitôt guéri, tu recommenceras. »

« Maintenant, je te donne un conseil : retourne auprès de ta belle femme ; tu lui raconteras que tu es tombé en chemin, que tu t’es fait mal au pied dans la montagne, que tu ne lui rapportes rien encore. »

« Ou bien tu lui diras que tu avais soif, que tu t’es arrêté à l’auberge et que tu as trouvé le voyage trop difficile. »

Et le Lion ne répondit mot : il se remit comme il put sur ses pattes, il s’enfuit en boitant, la queue entre les jambes.

« Où t’enfuis-tu, riche Lion ? Ta gloire, elle est vraiment petite ! »

 

 

Gonzague de REYNOLD,

Contes et légendes de la Suisse héroïque,

1913.

 

Réédité en 2010 par Infolio Éditions.

 

 

 

 

 

 

 

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