Comment la Vierge des Annonciades

sauva la ville de Porrentruy

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Gonzague de REYNOLD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le couvent des Annonciades, à Porrentruy, sert actuellement de prison.

 

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Le tiers-ordre de l’Annonciade fut fondé à Gênes, en 1604, par Marie-Victoire Fornari, veuve, mère de cinq enfants qui tous se consacrèrent au Seigneur. La Fornari mourut en odeur de sainteté, le 15 décembre 1617, dans la première maison de Gênes. La seconde maison fut celle de Pontarlier. Bientôt il y en eut d’autres, en France, en Allemagne, en Suisse.

Les religieuses de la très sainte Annonciade suivaient la règle augustinienne. Elles prononçaient les trois vœux : chasteté, pauvreté, obéissance. « Nous voulons, disent les Constitutions, que notre monastère soit dédié à la bienheureuse Vierge, Mère de Dieu, sous le titre de l’Annonciade. Notre habit sera l’habit de cette même Vierge : le blanc dessous et le bleu céleste dessus, afin que cet habit nous la remette continuellement en mémoire, et qu’il nous soit toujours un motif pour nous revêtir de ses saintes et célestes coutumes. » La robe était de serge en été, de drap en hiver. Il y avait, par couvent, trente-trois sœurs de chœur, « à l’honneur des trente-trois années que Notre Seigneur Jésus-Christ passa sur la terre, et de l’aimable et fidèle service que sa très sainte Mère lui rendit en ce monde ». Les sœurs de chœur portaient le manteau, le scapulaire bleu, des chaussures « de la hauteur de deux doigts, et non plus, couvertes de cuir bleu céleste, afin de nous souvenir que nos affections doivent être célestes et non terrestres ». Les sœurs converses étaient au nombre de sept, « à l’honneur des sept joies de Marie ».

Les cellules n’avaient que neuf ou dix pieds carrés. Dans les cellules ordinaires, il ne pouvait être qu’un lit, une chaise, une table, un prie-Dieu. Pour l’ornement, un crucifix, deux images en papier, dont l’une de Notre-Dame, un bénitier. Pour l’éclairage, une lampe. Pour la lecture et l’édification, un manuel de piété, les Constitutions et la Règle. La clôture était sévère.

L’ordre de l’Annonciade avait été fondé pour subvenir aux besoins des églises pauvres et particulièrement des églises en montagne. Les sœurs confectionnaient, sous la direction de la Maîtresse de travail, des corporaux et des purificatoires. Elles confectionnaient aussi des béatilles : pelotes au chiffre de la Madone, figures de religieuse dans des coquilles d’escargot, sacrés cœurs en velours, agneaux en laine, reliquaires en ivoire, Jésus en cire avec des cheveux en étoupe. Elles confectionnaient enfin des noëls.

Les noëls exigeaient beaucoup de soins. On en a conservé un très beau à Porrentruy :

D’abord, une grotte en carton. Au-dessus, suspendu par un fil à une étoile, un ange déploie une banderole où on lit : Gloria in excelsis Deo. Devant, la crèche et, dans la crèche, le divin Enfant sur un coussin brodé : à sa droite, la sainte Vierge en soie bleue, la jupe brodée et pailletée, dentelle au corsage, au col médaillon ; à sa gauche, le père nourricier, saint Joseph, en satin violet, comme un évêque. Puis, des bergers, le chapeau à la main, des bergères offrant des fleurs dans des paniers et des fruits dans des corbillons. Et puis encore, les chiens, les moutons, et le bœuf, et l’âne. Enfin, les Rois Mages : Balthasar en rose, tenant un coffret plein d’or ; Gaspard en rouge, tenant l’urne pleine de myrrhe ; Melchior, le nègre, en jaune orange, tenant la coupe pleine d’encens. Melchior porte une couronne à pointes sur ses cheveux crépus ; il a des anneaux aux chevilles, au nez, aux oreilles, et les yeux blancs.

 

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Les religieuses de l’Annonciade possédaient une maison en Alsace, dans la ville d’Haguenau. En 1622, la guerre de Trente ans les en chassa pour la première fois. Elles se réfugièrent à Nancy chez le duc de Lorraine ; ensuite elles allèrent à Porrentruy, auprès du prince-évêque de Bâle, allié des Suisses. À Porrentruy, elles logeaient dans une maison bourgeoise où elles se sentaient dépaysées et languissaient « de désir et d’amour du saint monastère ». Cependant, Mansfeld s’était éloigné, on avait réparé les dégâts : en 1623, les nonnes rentrèrent dans leur maison d’Haguenau.

Il y eut un répit de huit ans et la guerre, toujours la même, revint. En 1631, les Annonciades, chassées d’Haguenau pour la seconde fois, pour la seconde fois s’exilèrent à Porrentruy. C’était Henri d’Ostein qui portait alors la mitre et la couronne.

Il se passa trois ans. Puis, en 1634, les Suédois du rhingrave Othon-Louis s’abattirent sur l’Alsace et remontèrent le pays en le ravageant. Ils pillèrent et brûlèrent Belfort, Altkirch, Cernay, Ferrette. Du haut des Rangiers, on voyait les flammes. Les paysans fuyaient, encombraient les routes. Porrentruy avait des remparts, un château, mais l’évêque était sans armée.

Le 21 mars, un détachement suédois poussa droit aux portes. On négocia. Le gouverneur de Montbéliard, au nom du roi de France, s’interposa ; il envoya un officier. Les Suédois étaient les alliés de la France : ils s’éloignèrent. Ce n’était qu’une alerte.

Mais les Suédois hérétiques voulaient des catholiques à égorger et de bons pays à piller. L’armée du rhingrave, à marches forcées, prit tout entière le chemin de Porrentruy. Le 23 mars, elle franchit les limites. On entendait crier : « Voici Alle, voici Fontenais, voici Courtedoux qui brûlent ! » Porrentruy allait avoir son tour.

... Or il faut savoir que ces Allemands et Scandinaves, ces reîtres et soudards étaient âpres au butin, et cruels. Quand ils arrivaient dans un village, ils commençaient par faire main basse sur les bestiaux, les volailles, les fruits, les légumes, les fromages, la bière et le vin, sur tout ce qui pouvait se manger et se boire. Ils mangeaient sur des tonneaux qu’ils défonçaient ensuite. Lorsqu’ils étaient ivres, ils saccageaient les maisons.

Ils brûlaient les paysans à petit feu pour qu’ils leur révélassent la cachette ou le bas de laine où il y avait l’argent. Leur joie était de trouver un vieillard ou un infirme et de le martyriser. Ils prenaient les enfants par les pieds et les tranchaient en deux, d’un coup de glaive, comme les sicaires du roi Hérode, le jour des Saints-Innocents. Alors seulement, ils s’en allaient, après avoir incendié le village...

Il n’y avait donc plus de secours à espérer, si ce n’était du Ciel. La foule se réfugia dans les églises. Le Conseil plaça la ville sous la protection de la Vierge et fit solennellement vœu d’édifier une chapelle. Les Annonciades priaient. Un bruit de prière couvrait toute la cité.

On signala les ennemis. C’était le moment de s’apprêter à mourir. Les religieuses mirent sur leurs épaules une statue de Notre-Dame qu’elles avaient apportée de Haguenau, une statue en bois peint, toute rustique, avec des trous de vers ; elles montèrent en procession dans une salle haute d’où l’on découvrait l’armée en marche ; elles tournèrent la statue du côté des hérétiques et, s’agenouillant, récitèrent les litanies de Lorette.

 

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Les Suédois étaient arrivés sur les collines qui, à l’est, font une petite barrière entre l’Alsace et l’Ajoie : la chaîne bleue des Rangiers les dominent, mais elles s’avancent jusqu’au dessus de Porrentruy. La nuit tombait. Les Suédois établirent leur camp sur la Haute-Fin. Ils connaissaient mal cette région et ne savaient rien, sinon qu’ils ne devaient pas être éloignés d’une ville.

Au petit jour, on sonna la diane. L’armée s’éveilla et s’orienta. Où donc était la ville qu’on allait prendre ? Au pied des collines, déferlant jusque sur la Haute-Fin, les Suédois virent seulement un lac bleu, embrumé. Alors, ils s’en retournèrent.

Quand le dernier soldat eut disparut, le lac, qui flottait comme un manteau, s’éclaircit, se retira, s’évapora et, tandis que les brouillards dispersés remontaient blancs dans le ciel d’azur, la ville sauvée émergea.

 

 

Gonzague de REYNOLD,

Contes et légendes de la Suisse héroïque,

1913.

 

Réédité en 2010 par Infolio Éditions.

 

 

 

 

 

 

 

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