Vie de l'heureux maître d'école
Maria Wuz d’Auenthal

 

ESPÈCE D’IDYLLE

 

par

 

Jean-Paul RICHTER

 

(FRAGMENTS)

 

 

 

 

Que ta vie et ta mort ont été paisibles et calmes, heureux maître d’école Wuz ! Les événements de ta vie ont été comme le balancement d’un lis, et tes derniers instants ont été semblables à la chute de ses feuilles.

Mais, avant de continuer, rapprochons la table du poêle, tirons les rideaux, mettons les bonnets de nuit, et que personne ne songe au grand monde vis-à-vis, ni au palais royal ; car je raconte l’histoire candide de l’heureux Wuz. Et toi, mon cher Christian, toi qui savoures avec délices les plaisirs de la vie de famille, assieds-toi sur le bras de mon fauteuil sans craindre de heurter mon épaule ; tu ne me dérangeras pas.

Depuis un temps immémorial, les Wuz étaient maîtres d’école à Auenthal, et je ne pense pas qu’aucun d’eux ait été dénoncé à l’autorité. Dés l’âge de huit ou neuf ans, Maria Wuz enseignait l’A b c dans l’école de son père, tandis que lui-même apprenait encore à épeler, – ce qui ne vaut rien.

Son caractère avait quelque chose de folâtre et d’enfantin ; je veux dire lorsque ses affaires allaient bien, et non pas lorsqu’elles allaient mal. Déjà, dans son enfance, il était passablement enfant. Il y a, en effet, deux espèces de jeux d’enfant, les jeux sérieux et les jeux puérils : les premiers consistent à imiter les soldats, les artisans ; les seconds, à singer les bêtes. Or Wuz n’était jamais autre chose au jeu qu’un lièvre, qu’une tourterelle ou son petit, qu’un ours, qu’un cheval ou sa charrette. Mais, croyez-moi, un ange qui assisterait à la plupart de nos graves débats n’y verrait que des jeux d’enfants, et tout au plus de l’espèce de ceux que préférait Wuz.

Toute sa vie, Wuz aima se rappeler ce qu’il avait été dans son enfance. Ainsi, dans son âge mûr, au mois de décembre, le soir, il demandait la lumière un peu plus tard qu’à l’ordinaire, et employait cette heure à récapituler, jour par jour, ses premières années. Tandis que le vent couvrait ses fenêtres d’un rideau de neige, et que le feu perçait à travers les fentes du poêle, Wuz fermait les yeux, et faisait descendre le printemps de sa vie au milieu des frimas. Il s’imaginait encore se nicher avec sa soeur dans un tas de foin, ou rentrer sur un chariot chargé de gerbes, en devinant, sans regarder, les lieux devant lesquels il passait. Il se voyait, le dimanche de la Trinité, bégayant sur les orgues (son maximum d’alors) le cantique Gloire soit à Dieu au plus haut des cieux ! et allongeant vainement ses petites jambes pour atteindre la pédale ; son père tirait les registres. Il riait de plaisir en se souvenant combien il s’amusait lorsque, vers l’heure du souper, les volets fermés, il se cachait entre les jambes de son père et épiait, les paupières à demi fermées, l’effet de la lumière revenant de la cuisine.

Dans sa dixième année, il entra au collège de Scheerau comme élève de Septième. Son examinateur me rendra le témoignage que je ne cherche pas â exagérer son mérite en affirmant qu’il ne lui manquait plus que d’apprendre un seul feuillet pour savoir la quatrième déclinaison, et qu’il récitait sans faute les exceptions thorax, caudex, pulexque ; il n’y avait que la règle qu’il ne sût pas.

De toutes les cellules du collège, une seule était aussi bien arrangée que la cuisine de parade d’une Nurembergeoise : c’était la sienne ; car les âmes contentes aiment l’ordre par-dessus tout. Il employa deux kreutzers de ses menus plaisirs à l’achat de clous pour y suspendre ses effets ; il alignait ses cahiers comme un régiment prussien, et sortait du lit au clair de lune pour ranger ses souliers. Quand tout était symétriquement disposé, il se frottait les mains, levait les épaules, sautait en l’air, secouait fortement la tête et riait aux éclats.

Les collèges comme celui de Scheerau ne sont que des couvents protestants de garçons ; les bienheureux reclus de ces établissements sont soumis à un régime de discipline sévère : il n’y avait que notre futur maître d’école qui ne s’en chagrinât pas. Il courait d’une jouissance à l’autre. Au lever, il voyait venir le déjeuner ; dans la matinée, il sentait l’odeur du dîner ; après midi, il songeait au goûter, et ainsi de suite ; de sorte que les sujets de satisfaction ne lui manquaient jamais. Avait-il bu, il disait : « Cela fait du bien à Wuz » ; avait-il éternué, il disait : « Dieu te bénisse, Wuz ! » Au froid de novembre, il s’asseyait dans la rue en s’applaudissant de pouvoir cacher ses mains sous son manteau. La journée était-elle par trop orageuse, il avait le bon esprit de s’en moquer. N’allez pas cependant vous imaginer que ce fût par suite de la résignation qui se soumet à la nécessité, de l’apathie qui demeure indifférente à tout, de la philosophie qui digère, de la religion qui supporte l’adversité. Il n’avait besoin, pour se consoler, que de songer à son lit. « Que m’importent, après tout, disait-il, les tracasseries de la journée ! le soir, je me blottis sous ma couverture, et j’enfonce mon nez dans l’oreiller pendant huit heures de suite. » En effet, dès qu’après les peines du jour il se trouvait entre ses deux draps, il relevait les jambes en disant : « N’avais-je pas raison de croire que tout se passerait bien ? »

Il entrait aussi dans sa théorie du bonheur de savoir se ménager avec adresse des sujets de satisfaction pour le réveil du matin. Dans ce but, il tenait en réserve des boulettes beurrées et grillées, des pages de Robinson, des oiseaux ou des plantes pour s’en occuper au sortir du lit.

En été, aux vacances, tous les dimanches, après l’office du soir, il prenait la route d’Auenthal, et plaignait ceux qu’il rencontrait dans les rues d’être obligés de rester en ville. Arrivé dans la campagne, son coeur épanoui se laissait charmer par le concert des oiseaux et par de douces rêveries. Quelquefois il galopait pour calmer son effervescence. Comme aux moments qui précèdent et suivent le coucher du soleil il avait toujours éprouvé un désir vague et voluptueux, il ne faisait son entrée à Auenthal que quand tes derniers rayons doraient les épis et prolongeaient son ombre jusqu’au pied de la montagne. Alors il franchissait les premières maisons du village aux sons de la cloche du soir, si riches en précieux souvenirs, et son coeur s’ouvrait à tous les hommes, même au préfet.

Wuz écrivait lui-même sa bibliothèque ; jamais il n’aurait pu en acheter une. Son encrier lui servait d’imprimerie. Tout livre nouveau dont il s’était procuré le titre pouvait être considéré comme lui appartenant ; car aussitôt il se mettait à l’écrire pour en gratifier sa nombreuse bibliothèque, composée exclusivement de manuscrits, comme celles des païens. Les Fragments physionomiques de Lavater, par exempte, avaient à peine quitté la presse que Wuz atteignit presque cet écrivain fécond en pliant son papier en quatre, en restant assis sur sa chaise pendant trois semaines, et en tenaillant sa tête jusqu’à ce qu’il en eût extrait les principes physionomiques. Cette oeuvre avait pour titre : Fragments de Lavater ; et pour préface : Que les fragments imprimés méritaient toutes sortes d’égards, mais que certainement les caractères des manuscrits étaient aussi lisibles, et plus lisibles peut-être, que toute impression quelconque. Il n’avait rien de commun, ajoutait-il, avec ces maudits contrefacteurs qui ne volent que la moitié de l’original, attendu que jamais il ne se servait d’un original.

L'auteur qui, pour lui jouer un tour, aurait écrit un ouvrage solide, c’est-à-dire in-folio oblong, ou un ouvrage ingénieux, c’est-à-dire in-seize, eût été bien attrapé ; car Wuz ne se trouvait pas arrêté par ces divers formats ; il les imitait à merveille.

Il n’ouvrait sa porte qu’à un seul livre imprimé, savoir, au catalogue de la foire de Leipzig, dans lequel le doyen, à sa prière, marquait les meilleurs articles, afin qu’il pût les rédiger avant que le catalogue de la foire de Saint-Michel vînt grossir celui de la foire de Pâques.

Il écrivait sur tous les objets ; mais lui-même confessait qu’il ne serait pas si sot de prendre cette peine de composer les meilleurs ouvrages, s’il n’avait eu qu’à ouvrir sa bourse pour les acheter : par malheur, sa bourse ne contenant que deux boutons de poignet noirs et un kreutzer rogné, il était obligé d’inventer tous les livres qu’il avait envie de lire...

(À travers plus d’une digression du genre de celle qui précède, l’auteur, poursuivant, trois pas de côté et à peine un pas en avant, l’histoire de Maria Wuz, nous le montre sortant comme écolier du collège de Scheerau pour succéder immédiatement à son père comme instituteur public. Il prend occasion de cet événement pour critiquer très finement l’ignorance et l’asservissement de la plupart des maîtres d’école à cette époque. Il raconte comment M. de Erbern, le patron de l’église, menaçait de barrer le chemin à Wuz en lui opposant comme concurrent son cuisinier, qu’il aurait, dit-il, certainement investi de l’école s’il avait pu le remplacer à l’office. Il fait aussi la satire de la préférence exclusive et exagérée que quelques-uns de ses contemporains accordèrent tout à coup à l’enseignement matériel, industriel et pratique, sur l’enseignement de morale, de goût et de théorie : « Les hommes de cabinet, dit-il, ne cessant d’écrire sur les avantages des écoles industrielles, les communes se sont empressées de confier leurs chaires académiques à des professeurs d’habits et de souliers, capables de former des industriels. Il en résulte que les instituteurs, pour répondre aux vues des communes, font concourir les écoliers aux travaux de la maison, à fendre du bois, à porter de l’eau, et autres choses semblables ; de sorte que leur enseignement se réduit pour ainsi dire à l’application des théories industrielles, et que le maître d’école gagne son pain... à la sueur du front de ses élèves. » Enfin, on arrive au récit d’une époque très importante de la vie du bon Wuz, celle de ses fiançailles : rien de plus innocent et de plus candide.)

À chaque visite, Wuz faisait présent à sa fiancée, Jeanne-Thérèse-Charlotte-Marianne-Clarisse-Héloïse-Justine, d’un pain d’épices. Or il n’est pas aussi facile qu’on le pense de donner un pain d’épices à sa fiancée, parce que souvent on le mange avant qu’il arrive à son adresse. Wuz n’avait-il pas déjà payé trois kreutzers pour le premier ? Ne l’avait-il pas porté jusqu’à une lieue d’Auenthal ? Ne l’avait-il pas tiré plusieurs fois de sa poche pour voir s’il formait encore un carré parfait ?... C’était pour son malheur ; car, à la première inspection, il enleva les amandes du gâteau, et plus tard il rogna ses angles jusqu’à ce qu’enfin le carré, insensiblement arrondi, ne pouvait plus être offert à une demoiselle. – Sur quoi Wuz dit, en faisant une cabriole : « Je le mangerai moi-même » ; et aussitôt la figure géométrique alla rejoindre ses angles détachés. – Je connais peu de docteurs, de sénats académiques et de magistrats qui n’apprissent avec plaisir comment Wuz se tira d’embarras. Ce fut au moyen d’un second pain d’épices dont il avait eu soin de se munir, et qui arriva sain et sauf à Auenthal. Par la suite, et pour ne pas courir le danger d’offrir à sa belle un pain d’épices mutilé, il avait soin d’augmenter son armée de réserve.

(À ces fantaisies enfantines succède bientôt un élan de vraie poésie : l’auteur peint le bonheur de Wuz pendant les huit semaines qui précédèrent le jour de son mariage.) La description de ces huit semaines, l’âge d’or de Wuz, nous fera du bien à tous. Un jour y ressemblait à l’autre. Point de nuages derrière les maisons, point de ténèbres ; le soleil couchant défleurissait comme une rose ; le rouge du soir éclairait les nuits, et la nature jouait du soir au matin sur l’harmonica de Philomèle. Le songe du matin lui ayant procuré un réveil paisible, Wuz sortait de son lit pour respirer la nouvelle vie dispensée par le roi du firmament, et pour se jeter dans les bras de la nature. Après s’être enivré du plus beau spectacle qu’il soit possible d’imaginer, il rentrait dans sa chambrette pour se remettre de son émotion. Là, il se réjouissait de tout : des fenêtres éclairées par le soleil ; de la chambre balayée ; du déjeuner, qu’il payait de son revenu ; des sons de l’horloge à sept heures, qui ne l’appelaient plus en classe ; de sa mère, qui, tous les matins, remerciait le ciel de n’avoir pas été chassée de la maison par la misère.

(Le tableau des noces de Wuz est d’une originalité sans pareille. Mais l’ironie et la sensibilité y sont tellement entrelacées à chaque ligne qu’il est impossible d’en rien extraire qui offre un sens complet. Il nous faut donc, à notre grand regret, passer tout à coup à la fin de la vie de Wuz.)

Je n’aurais su que peu de chose de Wuz, quoique j’aie passé trente fois devant sa maison, si, au 12 mai de l’année dernière, la vieille Justine ne m’avait accosté devant sa porte pour me demander si je n’écrivais pas des livres. Pourquoi pas ? lui répondis-je ; j’en fais toujours pour le public allemand. – Entrez donc pour une heure chez mon homme ; il est très malade.

Wuz était assis dans son lit et soutenu par des coussins. Un malade fait comme le voyageur. – Est-il autre chose ? – Il connaît bientôt son monde : quand on est voisin du ciel, on ne se gêne plus sur la terre.

Il me dit que sa vieille avait été, depuis trois jours, à la recherche d’un faiseur de livres, et qu’elle n’avait trouvé que moi ; qu’il lui en fallait un pour inventorier sa bibliothèque et pour ajouter à sa biographie l’histoire de ses derniers moments, sa femme n’étant pas une femme lettrée, et son fils étant pour trois semaines à l’Université de Heidelberg.

Sur le lit étaient étalés différents objets : un petit bonnet de taffetas vert dont une bride avait été arrachée, une bague d’étain, une boîte remplie de livres mignons, une pendule, un cahier barbouillé. C’étaient les restes des jeux de son enfance. Wuz me dit en souriant : « Quand je suis fatigué de lire ou de revoir mes livres, je contemple pendant des heures entières ces colifichets, et j’espère que cette occupation ne déshonore pas un auteur. »

Je restai toute la journée, et, vers le soir, je dis que je pourrais veiller la nuit. L’agitation continuelle du malade m’avait donné la conviction que l’attaque se répéterait pendant cette nuit : je m’étais trompé, ce qui arrangeait parfaitement le maître d’école et moi ; car il m’avait assuré, et il l’affirme dans ses derniers Traités, que rien n’était plus beau que de mourir pendant une belle journée, que l’âme y apercevait encore le soleil à travers les yeux mourants, et s’élançait avec délire dans l’azur des cieux ; tandis que rien n’était plus dur que de quitter l’enveloppe terrestre au milieu d’une nuit orageuse, et de mourir quand la nature elle-même était moribonde.

À onze heures et demie, le sommeil et le songe s’approchèrent du lit de Wuz, comme deux amis d’enfance, pour lui faire leurs adieux. J’étais seul dans la chambre ; je n’entendais absolument rien que la respiration du malade et la pendule qui marquait les derniers instants de sa vie. La lune jetait ses pâles rayons sur les muguets et sur le bonnet vert de Wuz. Le cerisier du jardin, légèrement agité, projetait son ombre mourante sur les reflets de la lune qui pénétraient dans la chambre. Des étoiles tombantes sillonnaient de temps en temps la voûte silencieuse du ciel et passaient comme l’homme.

Vers les quatre heures du matin, Wuz ne nous voyait plus, quoique l’aurore éclairât déjà la chambre ; ses yeux étaient pétrifiés ; les convulsions se succédaient avec rapidité ; une extase mettait le sourire sur ses lèvres ; des rêves enchanteurs, inconnus à cette vie comme à l’autre, soutenaient son âme abattue ; enfin, l’ange exterminateur le couvrit de son voile funèbre, et arracha l’âme régénérée de son enveloppe terrestre... Rien n’est plus sublime que la mort ; derrière un sombre rideau, elle opère son miracle et travaille pour une autre vie, pendant que les mortels en pleurs ne comprennent rien à cette scène immortelle.

« Mon brave et digne homme, dit la veuve, si quelqu’un t’avait prédit, il y a quarante-trois ans, que tu mourrais le 13 mai, et au premier jour de tes huit semaines... – Ses huit semaines, répliquai-je, recommencent et dureront plus longtemps que les premières. »

Quand je partis, à onze heures, il me semblait que je marchais sur une terre consacrée et au milieu des morts j’élevai les yeux au ciel, comme si je ne pouvais chercher le défunt que dans une seule contrée de l’univers ; et quand, du haut de la montagne, je jetai un dernier regard sur la maison d’école, la seule qui ne fût pas couverte de fumée, et quand je vis le fossoyeur dans le cimetière, et quand il me vint en idée que Justine elle-même remplaçait son mari à l’église et tirait la corde... je sentis mon néant, et je jurai de mépriser, de mériter et de bien employer une vie aussi insignifiante.

Toutes les fois que je visite ton tombeau couvert de gazon, et toutes les fois que je m’afflige de voir sortir de sa surface les phalènes, les vers et les fourmis, tandis que ta tête repose immobile et que le soleil ne pénètre pas jusque dans ton cercueil, je m’applaudis, ô mon cher Wuz ! de pouvoir dire : Tu as mieux joui de la vie que nous tous !

C’en est assez, mes amis ; – il est minuit ; l’aiguille du mois indique un nouveau jour et nous rappelle le double sommeil, celui de la nuit terrestre et celui de l’éternité.

 

 

 

Notice biographique accompagnant les extraits ci-dessus dans Le Magasin pittoresque en 1837:

Le père de Jean-Paul était ministre de l’Évangile à Schwarzbach-sur-la-Saale. L’éducation de Richter fut tout à fait négligée ; mais son intelligence et son infatigable application suppléèrent à ce malheur. Ne pouvant acheter des livres, il empruntait tous ceux qu’il trouvait, et il en transcrivait souvent une grande partie. Il conserva toute sa vie cette habitude d’extraire, qui influa beaucoup sur sa manière d’écrire et sur la direction de ses travaux. En 1780, il se rendit à l’Université de Leipsick : il était destiné à la théologie ; mais son goût pour la poésie le détourna de cette science, et il l’abandonna tout à fait. Alors, ne sachant plus que faire, il accepta une place de précepteur dans une famille riche ; il prit ensuite chez lui des élèves. Enfin, il se mit à voyager en Allemagne, s’arrêtant çà et là pour écrire et pour professer. Il publia, tantôt dans un pays, tantôt dans un autre, des livres étranges ; par exemple Récréations biographiques sous le crâne d’une géante ; Choix de papiers du Diable ; Procès du Groenland ; etc. Malgré leur extravagance apparente, ces productions, qu’on ne saurait analyser ni décrire, annonçaient de brillantes facultés dans leur auteur ; elles étaient empreintes d’une vigueur peu commune, et en même temps d’une pureté et d’une bonté de coeur singulières. Peu è peu Jean- Paul commença à être regardé, non plus comme un cerveau brûlé, à la fois enthousiaste et bouffon, mais comme un homme d’une gaieté, d’une sensibilité et d’une pénétration infinies. Ses écrits lui procurèrent des amis et de la renommée ; il se maria, et parvint à peu près à la fortune : le roi de Bavière lui fit une pension en 1802. Avec Caroline Mayer, sa bonne épouse, il se fixa à Bayreuth, capitale de la province où il était né ; il y vécut entouré d’hommages, et devint chaque jour plus célèbre. Il mourut le 14 novembre 1825, aimé et admiré par tous ses compatriotes.

Colossal, bizarre au moral comme au physique, plein de feu, de force et d’impétuosité, Richter était en même temps doux, simple et humain au plus haut degré. Il aimait passionnément la campagne, l’air et le ciel : c’était au milieu des forêts et des prairies qu’il étudiait, souvent même qu’il écrivait. Il portait presque toujours une fleur à son habit.

Ses oeuvres, qui composent environ soixante volumes, embrassent une variété infinie de sujets. Les plus hautes questions philosophiques y sont souvent traitées au milieu des descriptions poétiques les plus passionnées. Voici les titres de ses principaux ouvrages d’imagination : La Loge invisible ; L’Avoine sauvage ; La Vie de Fixlein ; Le Ministre pendant le jubilé ; Le Voyage de Schmelzle à Flatz ; Le Voyage de Katzenberger au bain ; La Vie de Fibel ; Hesperus ; et Titan. Ces deux derniers ouvrages sont surtout très estimés. Il faut ajouter un traité extrêmement remarquable sur l’éducation intitulé Levana, et une belle introduction à l’esthétique. Lorsque la mort surprit Jean-Paul, il achevait un discours sur l’immortalité de l’âme, sous le titre de Campaner thal ; on porta le manuscrit inachevé sur son cercueil. Ses amis chantèrent, en lui rendant les derniers honneurs, l’hymne de Klopstock Auferstehen wirst der (Élève-toi, mon âme).

 

 

 

 

 

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