L’homme et le chamois

 

 

par

 

 

Friedrich Johann Michael RÜCKERT

 

 

 

 

À Aix-la-Chapelle, dans la salle antique, la majesté sacrée du roi Rodolphe, entourée de toute la splendeur impériale, est assise au banquet solennel du couronnement. Le palatin du Rhin apporte les mets ; le prince de Bohême verse le vin étincelant, et tous les électeurs, les sept, groupés autour du maître de l’univers, exercent avec empressement les fonctions de leur noble charge.

Une foule joyeuse remplit tout autour le balcon élevé, et les acclamations bruyantes du peuple se mêlent au son des trompettes ; car, après une longue et sanglante lutte, l’interrègne, ce temps terrible, est enfin fini, et la terre a retrouvé un juge. La domination aveugle de la lance de fer n’existe plus ! L’homme paisible et l'homme faible ne craignent plus de devenir la proie de la force brutale.

L’empereur prend la coupe d’or et dit avec un regard satisfait : « La fête, à la vérité, est brillante ; et, splendide, le festin ; mon royal coeur doit en être charmé ; mais, à mon plus grand regret, je ne vois point le chanteur qui fait naître la joie, qui, par de doux accents, émeut mon âme, et qui m’instruit par de sublimes leçons. Ce fut ma coutume dès ma jeunesse, et ce que j’ai fait, ce que j’ai pratiqué, n’étant qu’un simple chevalier, je ne veux pas en être privé, étant empereur. »

Et voilà qu’au milieu du cercle des princes, s’avance le chanteur à la robe traînante ; son front est couronné d’une brillante chevelure blanchie par le nombre des années. « Une douce harmonie, dit-il, sommeille dans l’or des cordes.

« Le poète chante les tributs de l’amour, il célèbre tout ce qui est bon, tout ce qui est sublime, tout ce que le coeur désire, ce qui flatte les sens ; mais quel chant serait digne de l’empereur dans cette fête magnifique ? »

« Je ne veux point commander au chanteur, répond le monarque, le sourire sur les lèvres ; il dépend d’un plus grand maître que moi, il obéit à l’heure de l’inspiration. Comme l’ouragan qui mugit dans les airs, sans que nous sachions d’où il vient ; comme la source qui jaillit des profondeurs inconnues, la chanson s’échappe de l’âme du poète et éveille, avec une puissance irrésistible, les sentiments confus qui dormaient ignorés au fond du coeur. »

Le ménestrel saisit vivement sa harpe et en fait vibrer les cordes avec vigueur : « Un noble héros sortit à cheval pour poursuivre le chamois rapide ; son écuyer le suivait, portant ses armes de chasse. Le cavalier, monté sur un superbe coursier, arrive dans un vallon où il entend de loin le son d’une clochette ; c’était un prêtre qui, précédé de son sacristain, s’en allait à pied porter à un malade le corps de Notre-Seigneur.

« Le comte découvre humblement la tête et s’incline jusqu’à terre pour révérer, en bon chrétien, celui qui a sauvé les hommes. Mais, dans la prairie, coulait un ruisseau rapide qui, grossi par les ondes impétueuses d’un torrent, arrête les pas du prêtre. Il dépose à ses pieds le Saint-Sacrement, quitte sa chaussure et se dispose à traverser le ruisseau, les pieds nus.

« Que fais-tu ? lui dit le comte, qui le regarde avec surprise. – Seigneur, je me rends auprès d’un mourant qui soupire après l’aliment céleste ; et, comme j’approchais du petit pont qui s’élevait sur le ruisseau, le rapide torrent l’a entraîné dans le tourbillon de ses flots ; et, pour aider au salut de cette âme altérée, je vais passer cette eau pieds nus.

« Le comte le fait asseoir sur son noble coursier, lui présente les rênes superbes, pour qu’il puisse, sans retard, remplir son pieux devoir auprès du malade qui le réclame. Puis, montant sur le cheval de son écuyer, il s’en va gaiement continuer sa chasse. Ayant terminé son voyage, le prêtre revient le lendemain matin, et, plein de gratitude envers le comte, il lui ramène modestement son cheval par la bride.

« À Dieu ne plaise, s’écria le comte avec humilité, que je monte désormais, dans les combats ou à la chasse, le coursier qui a porté mon Créateur ! Si tu ne veux le garder pour toi-même, qu’il soit consacré au service de Dieu ; car ne l’ai-je pas donné à celui de qui je tiens, en vassal, l’honneur, les biens terrestres, le corps, le sang, l’âme, le souffle et la vie.

– Que le Dieu tout-puissant, qui entend la prière des faibles, vous honore dans ce monde et dans l’autre, comme vous-même vous l’honorez aujourd’hui ; vous êtes un comte puissant, connu dans toute la Suisse par votre conduite chevaleresque : six aimables filles fleurissent autour de vous ; puissent-elles, ajouta le prêtre avec enthousiasme, apporter six couronnes dans votre maison, et puisse votre splendeur s’étendre jusqu’aux générations les plus éloignées ! »

L’empereur est assis là, abîmé dans ses pensées, comme s’il songeait au temps passé. Tout à coup, il regarde dans les yeux du chanteur, et aussitôt il comprend le sens intime de ses paroles. Il reconnaît les traits du prêtre, et cache, dans les plis de son manteau de pourpre, la source abondante de ses larmes. Tous les assistants le contemplent, reconnaissent en lui le comte, l’auteur de cette noble action, et rendent hommage à la Providence divine.

 

 

 

 

 

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