Les flambettes

 

 

par

 

 

George SAND

 

 

 

 

 

Ce sont des esprits taquins et pernicieux. Dès qu’elles aperçoivent un voyageur, elles l’entourent, le lutinent et parviennent à l’exaspérer. Elles fuient alors, l’entraînent au fond des bois et disparaissent quand elles l’ont tout à fait égaré.

Maurice SAND.

 

 

Les flambeaux, ou « flambettes », ou « flamboires », que l’on appelle aussi les feux fous, sont ces météores bleuâtres que tout le monde a rencontrés la nuit ou vus danser sur la surface immobile des eaux dormantes. On dit que ces météores sont inertes par eux-mêmes, mais la moindre brise les agite, et ils prennent une apparence de mouvement qui amuse ou inquiète l’imagination, selon qu’elle est disposée à la tristesse ou à la poésie.

Pour les paysans, ce sont des âmes en peine qui leur demandent des prières, ou de méchantes âmes qui les entraînent dans une course désespérée et les mènent, après mille détours insidieux, au plus profond de l’étang ou de la rivière. Comme le lupeux et le follet, on les entend rire toujours plus distinctement à mesure qu’elles s’emparent de leur proie et la voient s’approcher du dénouement funeste et inévitable. Les croyances varient beaucoup sur la nature et l’intention plus ou moins mauvaise des « flambettes ». Il en est qui se contentent de vous égarer, et qui, pour en venir à leurs fins, ne se gênent nullement pour prendre diverses apparences.

On raconte qu’un berger, qui avait appris à se les rendre favorables, les faisait venir et partir à son gré. Tout allait bien pour lui, sous leur protection. Ses bêtes profitaient, et, quant à lui, il n’était jamais malade, dormait et mangeait bien, été comme hiver. Cependant, on le vit tout à coup devenir maigre, jaune et mélancolique. Consulté sur la cause de son ennui, il raconta ce qui suit.

Une nuit qu’il était couché dans sa cabane roulante, auprès de son parc, il fut éveillé par une grande clarté et par de grands coups frappés sur le toit de son habitacle.

– Qu’est-ce que c’est donc ? fit-il, très surpris que ses chiens ne l’eussent pas averti.

Mais, avant qu’il fût venu à bout de se lever, car il se sentait lourd et comme étouffé, il vit devant lui une femme si petite, si petite, et si menue, et si vieille, qu’il en eut peur, car aucune femme vivante ne pouvait avoir une pareille taille et un pareil âge. Elle n’était habillée que de ses longs cheveux blancs qui la cachaient « tout entièrement » et ne laissaient passer que sa petite tête ridée et ses petits pieds desséchés.

– Çà, mon garçon, fit-elle, viens avec moi, l’heure est venue.

– Quelle heure donc qui est venue ? dit le berger, tout déconfit.

– L’heure de nous marier, reprit-elle ; ne m’as-tu pas promis le mariage ?

– Oh ! oh ! je ne crois pas ! d’autant plus que je ne vous connais point et vous vois pour la première fois de ma vie.

– Tu as menti, beau berger ! Tu m’as vue sous une forme lumineuse. Ne reconnais-tu pas la mère des flambettes de la prairie ? Et ne m’as-tu pas jugé, en échange des grands services que je t’ai rendus, de faire la première chose dont je te viendrais requérir ?

– Oui, c’est vrai, mère Flambette ; je ne suis pas un homme à reprendre ma parole, mais j’ai juré cela à condition que ce ne serait aucune chose contraire à ma foi de chrétien et aux intérêts de mon âme.

– Eh bien, donc ! est-ce que je te viens enjôler comme une coureuse de nuit ? Est-ce que je ne viens pas chez toi décemment revêtue de ma belle chevelure d’argent fin, et parée comme une fiancée ? C’est à la messe de la nuit que je te veux conduire, et rien n’est si salutaire pour l’âme d’un vivant que le mariage avec une belle morte comme je suis. Allons, viens-tu ? Je n’ai pas de temps à perdre en paroles.

Et elle fit mine d’emmener le berger hors de son parc. Mais il recula, effrayé, disant :

– Nenni, ma bonne dame, c’est trop d’honneur pour un pauvre homme comme moi, et d’ailleurs, j’ai fait voeu à saint Ludre, mon patron, d’être garçon le restant de mes jours.

Le nom du saint, mêlé au refus du berger, mit la vieille en fureur. Elle se prit à sauter en grondant comme une tempête, et à faire tourbillonner sa chevelure, qui, en s’écartant, laissa voir son corps noir et velu. Le pauvre Ludre (c’était le nom du berger) recula d’horreur en voyant que c’était le corps d’une chèvre, avec la tête, les pieds et les mains d’une femme caduque.

– Retourne au diable, la laide sorcière ! s’écria-t-il ; je te renie et je te conjure au nom du...

Il allait faire le signe de la croix, mais il s’arrêta, jugeant que c’était inutile, car au seul geste de sa main, la diablesse avait disparu, et il ne restait plus d’elle qu’une petite flamme bleue qui voltigeait en dehors du parc.

– C’est bien, dit le berger, faites le flambeau tant qu’il vous plaira, cela m’est fort égal, je me moque de vos clartés et singeries.

Là-dessus, il voulut se recoucher ; mais voilà que ses chiens, qui jusque-là étaient restés comme charmés, se prirent à venir sur lui en grondant et en montrant les dents, comme s’ils le voulaient dévorer, ce qui le mit fort en colère contre eux, et, prenant son bâton ferré, il les battit comme ils le méritaient pour leur mauvaise garde et leur méchante humeur.

Les chiens se couchèrent à ses pieds en tremblant et en pleurant. On eût dit qu’ils avaient regret de ce que le mauvais esprit les avait forcés de faire. Ludre, les voyant apaisés et soumis, se mettait en devoir de se rendormir, lorsqu’il les vit se relever comme des bêtes furieuses et se jeter sur son troupeau. Il y avait là deux cents ouailles qui se prirent de peur et de vertige, sautèrent comme des diables par-dessus la clôture du parc et s’enfuirent à travers champs, courant comme si elles eussent été changées en biches, tandis que les chiens, tournés à la rage comme des loups, les poursuivaient en leur mordant les jambes et leur arrachant la laine, qui s’envolait en nuées blanches sur les buissons.

Le berger, bien en peine, ne prit pas le temps de remettre ses souliers et sa veste, qu’il avait posés à cause de la grande chaleur. Il se mit à courir après son troupeau, jurant après ses chiens qui ne l’écoutaient point et couraient de plus belle, hurlant comme des chiens courants qui ont levé le lièvre, et chassant devant eux le troupeau effarouché.

Et tant coururent, ouailles, chiens et berger, que le pauvre Ludre fit au moins douze lieues autour de « la mare aux flambettes », sans pouvoir rattraper son troupeau ni arrêter ses chiens, qu’il eût tués de bon coeur s’il eût pu les atteindre.

Enfin, le jour venant à poindre, il fut bien étonné de voir que les ouailles qu’il croyait poursuivre n’étaient autre chose que des petites femmes blanches, longues et menues, qui filaient comme le vent et qui ne semblaient point se fatiguer plus que ne se fatigue le vent lui-même. Quant à ses chiens, il les vit « mués en deux grosses coares » (corbeaux), qui volaient de branche en branche en croassant.

Assuré alors qu’il était tombé dans un sabbat, il s’en retourna tout éreinté et tout triste à son parc, où il fut bien étonné de retrouver son troupeau dormant sous la garde de ses chiens, lesquels vinrent au-devant de lui pour le caresser.

Il se jeta alors sur son lit et dormit comme une pierre. Mais, le lendemain, au soleil levé, il compta ses bêtes à laine et en trouva une de moins qu’il eut beau chercher.

Le soir, un bûcheron, qui travaillait autour de la mare aux flambettes, lui rapporta, sur son âne, la pauvre brebis noyée, en lui demandant comment il gardait ses bêtes, et en lui conseillant de ne pas dormir si dur s’il voulait garder sa bonne renommée de berger et la confiance de ses maîtres.

Le pauvre Ludre eut bien souci d’une affaire à quoi il ne comprenait rien, et qui, par malheur pour lui, recommença d’une autre manière la nuit suivante.

Cette fois, il rêva qu’une vieille chèvre, à grandes cornes d’argent, parlait à ses ouailles et qu’elles la suivaient en galopant et sautant comme des cabris autour de la grand-mare. Il s’imagina que ses chiens étaient « mués » en bergers, et lui-même en un bouc que ces bergers battaient et forçaient à courir.

Comme la veille, il s’arrêta à la « piquée » du jour, reconnut les flambettes blanches qui l’avaient déjà abusé, revint, trouva tout tranquille dans son parc, dormit tombant de fatigue, puis se leva tard, compta ses bêtes et en trouva encore une de moins.

Cette fois, il courut à la mare et trouva la bête en train de se noyer. Il la retira de l’eau, mais c’était trop tard et elle n’était plus bonne qu’à écorcher.

Ce méchant métier durait depuis huit jours. Il manquait huit bêtes au troupeau, et Ludre, soit qu’il courût en rêve comme un somnambule, soit qu’il rêvât, dans la fièvre, qu’il avait les jambes en mouvement et l’esprit en peine, se sentait si las et si malade qu’il en pensait mourir.

– Mon pauvre camarade, lui dit un vieux berger très savant, à qui il contait ses peines, il te faut épouser la vieille ou renoncer à ton état. Je connais cette bique à cheveux d’argent pour l’avoir vue lutiner un de nos anciens, qu’elle a fait mourir de fièvre et de chagrin. Voilà pourquoi je n’ai jamais voulu frayer avec les flambettes, encore qu’elles m’aient fait bien des avances, et que je les aie vues danser en belles jeunes filles autour de mon parc.

– Et ne sauriez-vous me donner un charme pour m’en débarrasser ? dit Ludre tout accablé.

– J’ai ouï dire, répondit le vieux, que celui qui pourrait couper la barbe de cette maudite chèvre la gouvernerait à son gré ; mais on y risque gros, à ce qu’il paraît, car si on lui en laisse seulement un poil, elle reprend sa force et vous tord le cou.

– Ma foi, j’y tenterai tout de même, reprit Ludre, car autant vaut y périr que de m’en aller en « languition » comme j’y suis.

La nuit suivante, il vit la vieille en figure de flambette s’approcher de sa cabane, et il lui dit :

– Viens çà, la belle des belles, et marions-nous vitement.

Quelle fut la noce, on ne l’a jamais su ; mais, sur le minuit, la sorcière étant bien endormie, Ludre prit les ciseaux à tondre les moutons et, d’un seul coup, lui trancha si bien la barbe, qu’elfe avait le menton tout à nu, et il fut content de voir que ce menton était rose et blanc comme celui d’une jeune fille. Alors, l’idée lui vint de tondre ainsi toute sa « chèvre épousée », pensant qu’elle perdrait peut-être toute sa laideur et sa malice avec sa toison.

Comme elle dormait toujours ou faisait semblant, il n’eut pas grand-peine à faire cette tondaille. Mais, quand ce fut fini, il s’aperçut qu’il avait tondu sa houlette et qu’il se trouvait seul, couché avec ce bâton de cormier.

Il se leva bien inquiet de ce que pouvait signifier cette nouvelle diablerie, et son premier soin fut de recompter ses bêtes, qui se trouvèrent au nombre de deux cents, comme si aucune ne se fût jamais noyée.

Alors, il se dépêcha de brûler tout le poil de la chèvre et de remercier le bon saint Ludre, qui ne permit plus aux flambettes de le tourmenter.

 

 

George SAND, Légendes rustiques.

 

 

 

 

 

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