La Grand’Bête

 

 

par

 

 

George SAND

 

 

 

 

Les enfants du père Germain revenaient chargés de fagots qu’ils avaient dérobés. Au sortir des tailles de Champeaux, ils entendirent tous les oiseaux du bois crier à la fois et virent une grosse bête « qui était faite tout comme un veau, tout comme un lièvre aussi ». C’était la grand’bête.

Maurice SAND.

 

 

Sous les noms de « bigorne », de « chien blanc », de « bête havette », de « vache au diable », de « piterne », de « taranne », etc., etc., un animal fabuleux se promène, de temps immémorial, dans les campagnes, et pénètre même dans les habitations, on ne sait plus dans quel dessein, tant on lui fait bonne guerre pour le repousser, dès que sa présence est signalée dans une localité.

Dans nos provinces du Centre, ce que l’on raconte de la « grand’bête » s’accorde particulièrement avec ce qui est dit de la « taranne » dans les provinces du Nord. C’est le plus souvent une chienne de la taille d’une génisse. Les enfants et les femmes, qui ont l’imagination vive, lui ont bien vu des cornes, des yeux de feu, et l’assemblage hétérogène des formes de divers animaux ; mais les gens calmes et clairvoyants ont décidé, en dernier ressort, que c’était une « levrette », et tant de ces personnes sages l’ont vue, qu’il faut bien adopter cette version comme la plus accréditée.

De toutes les antiques superstitions, celle-ci est la moins effacée. La « grand’bête » a fait sa dernière apparition dans nos environs, il n’y a pas plus de cinq ou six ans, et il n’est pas prouvé qu’elle soit décidée à ne plus reparaître.

Dans mon enfance, j’allais souvent, pour me promener, les soirs d’été, à une métairie appartenant à ma grand-mère et située dans les terres, à une demi-lieue de chez nous. Cette métairie a été longtemps le théâtre des grands « sorcelages » et des apparitions les mieux conditionnées. Je n’oublierai jamais une soirée où l’orage nous avait retenus, mon frère et moi, jusqu’à la « grand-nuit », c’est-à-dire entre neuf et dix heures du soir. J’avais une dizaine d’années, mon frère avait quinze ans et faisait le brave. Quant à moi, je le confesse, j’avais grand-peur ; la bête avait paru la veille, disait-on, autour de la ferme, et « manquablement », c’est-à-dire infailliblement, elle allait reparaître dès que le jour aurait pris fin.

Je crois toujours voir les apprêts du combat : les hommes s’armant de fourches de fer et de bâtons le métayer prenant au manteau de la cheminée et chargeant de balles bénites son long fusil à un seul canon ; sa vieille mère faisant ranger les enfants au fond de la chambre, entre les deux grands lits de serge jaune, et se mettant elle-même en prière avec ses brus et ses servantes, devant une image coloriée qui représentait je ne sais plus quel général de l’Empire, que l’on prenait là pour un « bon saint », les colporteurs de cette époque vendant n’importe quoi, comme figures de dévotion, aux paysans.

Et puis on ferma les portes et fenêtres et « on accota les battants « ; et, comme les petits enfants criaient, on les gourmanda et on les menaça de les mettre dehors s’ils ne se taisaient. Il fallait écouter l’approche de la bête. Les chiens qu’on laissait dehors ne manqueraient pas de hurler et les boeufs de « bremer » (de mugir) dans l’étable. En fait, les chiens aboyaient et se démenaient déjà à la vue de tous ces préparatifs. Les animaux comprennent très bien les sentiments intérieurs qui agitent une famille ; les voix effrayées, les physionomies troublées, semblent leur révéler la cause du mouvement insolite qui se fait dans la maison.

Les gens de la ferme prétendaient que les animaux se rappelaient très bien, d’une année à l’autre, l’apparition des années précédentes et qu’ils avaient la révélation instinctive du mal que la bête pouvait leur faire. Aussi ne se jetaient-ils jamais sur elle, et refusaient-ils de la poursuivre. De son côté, il était sans exemple qu’elle les eût mordus. Mais son souffle ou son influence les faisait périr, et jamais elle n’avait visité la métairie sans qu’il se déclarât, à la suite, une mortalité de bestiaux.

Il semblait donc que les personnes fussent à l’abri de tout danger, car la bête n’attaque pas et fuit à la moindre hostilité. Mais tout ce qui se présente avec un caractère surnaturel ébranle l’imagination des paysans et des enfants, plus que le danger palpable et réel. Certes, l’attaque d’une bande de loups affamés nous eût moins épouvantés que l’éventualité de la visite de ce fantôme.

 

Pourtant, j’eus comme un regret et une déception quand, au lieu de la bête, arriva notre précepteur, qui, s’inquiétant pour mon frère et moi, de la nuit et de l’orage, venait nous chercher, sans autres armes qu’un parapluie. Il se moqua beaucoup de la bête blanche et des préparatifs du combat. Il nous emmena en riant, et nous n’eûmes plus hélas ! ni peur ni espoir de voir cette fameuse bête, à laquelle nous avions cru pendant une heure.

J’ai à mon service un bon et honnête paysan, de trente-cinq ans environ, c’est-à-dire né sur le déclin de ces croyances dans le pays. Sincère, robuste et courageux, il a été laboureur dans cette métairie de l’Aunière, hantée, de temps immémorial, par tous les diables des légendes rustiques. Je lui demande s’il y a jamais vu quelque chose d’extraordinaire. Il commence par dire que non. Mais, comme il ne sait pas mentir, je vois bien qu’il craint d’être raillé et qu’il lui en coûte de répondre. J’insiste sans affectation, et, peu à peu, il me raconte ce qui va suivre.

– J’ai vu, dit-il, bien des choses dont je n’ai pas été « épeuré », mais que personne ne peut m’ôter de la mémoire. J’avais une vingtaine d’années quand je fus en moisson pour la première fois à l’Aunière. Nous étions dix-huit à moissonner, et nous soupions dehors, devant, à la porte du logis, à cause de la « grand-chaud ». Après souper, nous nous en allions coucher à la paille, quand un de nous s’en retourna « au-devant de la maison », pour chercher son couteau qu’il avait perdu. Il s’en revint, « toujours criant », et, étant tous sortis de la grange, tous les dix-huit, et moi comme les autres, avons vu « la levrette » couchée tout au long sur la table où nous avions soupé.

« Sitôt qu’elle nous vit, elle fit un saut de plus de vingt pieds en l’air et se sauva à travers champs. Et nous de la galoper et de la voir courir et sauter tout le long des buissons, où elle disparut tout d’un coup, et où personne ne trouva ni elle ni marque de son corps. Les chiens ne voulurent jamais nous suivre ni seulement " flairer du côté ". Ils ne firent que trembler et hurler dans la cour.

« À présent, ajouta-t-il, si vous me demandez comment la bête était faite, je vous dirai que je ne l’ai vue qu’à la brume et qu’elle m’a paru toute blanche. Vous dire que c’était une levrette, je ne saurais ; mais ça ressemblait à une levrette plus qu’à toute autre bête que j’aie jamais vue, et, pour la grandeur, ça paraissait long, long, avec des jambes fines qui sautaient comme jamais je n’aurais cru qu’une bête pût sauter.

« Ce qu’il y a de bien sûr, c’est que le fermier de l’Aunière, le gros Martinet, perdit tant de " bestiaux ", cette année-là, qu’il se mit dans l’idée de devenir " médecin ", afin de les guérir lui-même et de conjurer les sorts qu’on lui faisait, par d’autres sorts plus savants, et s’en fut consulter le " grand médecin " qu’on appelle le sabotier du Bourg-Dieu, à plus de huit lieues d’ici.

« Quand il parla au sabotier pour la première fois, celui-ci lui dit

« – Vous me venez quérir pour un boeuf malade qui s’appelle Chauvet, et vous avez, en votre étable, quatre paires de boeufs de travail dont je vas vous dire tous les noms, tous les âges, toutes les couleurs.

« Qui fut bien étonné ? Ce fut Martinet, qui s’entendit « raconter » et nommer tout ce qu’il avait de bestiaux, encore que jamais le grand sabotier ne fût venu au pays de chez nous.

« – Allez-vous-en à votre logis, " qu’il lui dit ", vous trouverez le boeuf Chauvet debout et sauvé. Mais, par malheur, son camarade Racinieux, que vous avez laissé en bonne santé, sera crevé quand vous rentrerez à la maison.

« – Et ne pouvez-vous l’empêcher ? dit Martinet.

« – Non, il est trop tard. La mauvaise bête aura passé chez vous ?

« – C’est la vérité : ne pouvez-vous m’enseigner le moyen de purger mon bestiau de " sa mauvaise air " ?

« – Voire ! fit le sorcier ; mais il faudra que j’aille chez vous.

« Ils vinrent à cheval, tous les deux, et comme, dans ce temps-là, j’étais valet à la maison, j’entendis Martinet dire en arrivant

« – Vous avez donc " encavé " Racinieux, à ce matin ?

« – Par malheur, oui, notre maître, que je lui dis ; comment donc que vous savez ça ?

« – Et Chauvet mange de bon appétit, à cette heure ?

« C’était la vérité, tout comme le sabotier l’avait " connaissu ". Le boeuf malade était guéri ; son camarade qui, au départ du maître, ne se sentait de rien, était crevé et encavé.

« Alors, Martinet, voyant le grand talent du sabotier, le retint à la maison huit jours durant, et apprit de lui le " sorcelage ". Ils ne se couchaient point de toute la nuit et s’en allaient dans les champs et sur les chemins, et on entendait des voix qu’on ne connaissait point et un sabbat abominable.

« Et le sabotier nous mena tous de jour dans le pâturai des boeufs et nous fit voir la chose qui leur donnait des maladies. C’était un crapaud que " celui " que l‘on avait vu en levrette blanche, avait arrangé avec des charmes et des empoisonnements sous une motte de gazon. Et, quand les boeufs passaient à côté, ils commençaient de souffler et de maigrir.

« Alors, Martinet devint grand savant, comme chacun sait. Il eut les plus beaux élèves du pays et fut appelé comme " médecin " dans tout le canton. C’est comme ça et non autrement qu’il a pu vous payer sa ferme et se retirer du grand dommage où " les mauvaises choses l’avaient mis ".

« Seulement, Martinet eut des ennuis de sa femme, qui ne voulait point qu’il se donnât au sorcelage et qui faisait mauvaise mine au grand sabotier. Un jour, il quitta la maison en disant à Martinet

« – Si l’affaire que nous avons ensemble tourne bien, je vous le ferai " assavoir " demain matin, de manière que vous comprendrez, vous tout seul.

« Et, de vrai, le lendemain matin, comme nous étions tous à manger la soupe, il se fit un " grand air de vent ", qui donna une bouffée dont la maison trembla, et un coq noir entra dans la chambre et se jeta dans le feu, où il fut tout brûlé en un instant.

« La femme du logis voulait sauver le coq ; mais Martinet la retint par le bras en lui disant :

« – N’y touche pas !

« Et elle en resta tout " épeurée ".

« De même qu’une autre fois, comme le sabotier était là, et qu’elle venait de tirer ses vaches, son lait devint tout noir et on fut obligé de le jeter. " Dont elle pleura ", maudissant le sabotier. Mais son mari lui dit :

« – Rends-toi à lui, et une autre fois, offre-lui de ton lait, de ton fromage et de tout ce qui est ici.

« Ce qu’elle fit par la suite avec grande crainte et honnêteté.

 

« Voilà comment la " grand’bête " a été chassée de la métairie, et aussi " l’homme sans tête ", qui se promenait à côté sur le vieux chemin de Verneuil, et la " chasse à baudet ", qui passait si souvent au-dessus de la maison. Seulement, Martinet a eu bien des peines dans son corps pour soumettre toutes ces mauvaises choses. Il a été souvent battu par les follets, et ils lui ont enlevé de la tête et fait perdre plus de dix chapeaux ou bonnets. Et enfin, il a eu le mal d’yeux bien souvent, à cause de la boule de feu qui se mettait devant lui en voyage sur le cou de sa jument.

 

George SAND, Légendes rustiques, 1858.

 

 

 

 

 

Accueil Index général Narrations Méditations Études
Auteurs Livres Pensées et extraits Thèmes