La chanson de la cloche

 

 

par

 

 

Johann Christoph Friedrich von SCHILLER

 

 

 

 

« Le moule d’argile s’est affermi dans la terre qui l’environne : aujourd’hui, la cloche doit naître. Compagnons, vite au travail ! Que la sueur baigne vos fronts brûlants !... L’oeuvre honorera l’ouvrier, si la bénédiction d’en haut l’accompagne. »

Mêlons des discours sérieux au travail sérieux que nous entreprenons ; de sages paroles en adouciront la peine. Observons attentivement le noble résultat de nos faibles efforts : honte à l’être stupide qui ne peut pas comprendre l’ouvrage de ses mains ! C’est le raisonnement qui ennoblit l’homme, en lui dévoilant le motif et le but de ses travaux.

« Prenez du bois de sapin bien séché : la flamme en sera chassée dans les tubes avec plus de violence. Qu’un feu actif précipite l’alliage du cuivre et de l’étain, afin que le bronze fluide se répande ensuite dans le moule. »

Cette cloche, qu’à l’aide du feu nos mains auront formée dans le sein de la terre, témoignera souvent de nous dans sa haute demeure. Elle va durer bien des jours, ébranler bien des oreilles, soit qu’elle se lamente avec les affligés, soit qu’elle unisse ses accents à ceux de la prière : tout ce que l’inconstante destinée réserve aux mortels, elle le racontera de sa bouche d’airain.

« Des bulles d’air blanchissent la surface. Bien ! la masse devient mobile. Laissons-la se pénétrer du sel alcalin qui en doit faciliter la fusion : il faut que le mélange se purge de toute son écume, afin que la voix du métal retentisse pure et profonde. »

C’est la cloche qui salue de l’accent de la joie l’enfant chéri qui naît au jour encore plongé dans les bras du sommeil : noire ou blanche, sa destinée repose aussi dans l’avenir ; mais les soins de l’amour maternel veillent sur son matin doré. – Les ans fuient comme un trait. Jeune homme, il s’arrache aux jeux de ses soeurs et se précipite fièrement dans la vie... Il court le monde avec le bâton du voyage, puis revient, étranger, au foyer paternel. C’est alors que la jeune fille, noble image des cieux, lui apparaît dans tout l’éclat de sa beauté, avec ses joues toutes roses de modestie et de pudeur.

« Comme les tubes déjà brunissent ! Je vais plonger ce rameau dans le creuset ; s’il en sort couvert d’une couche vitrée, il sera temps de couler. Allons ! compagnons, éprouvez-moi le mélange, et voyez si l’union du métal dur au métal ductile s’est heureusement accomplie. »

Car de l’alliance de la force avec la douceur résulte une heureuse harmonie. Ceux qui s’unissent pour toujours doivent donc s’assurer que leurs coeurs se répondent. L’illusion est de peu de durée, le repentir éternel. – Avec quelle grâce la couronne virginale se joue sur le front de la jeune épouse, quand le son argentin des cloches l’appelle aux pompes de l’hymen ! Hélas ! la plus belle fête de la vie nous annonce aussi la fin de son printemps : avec la ceinture, avec le voile, combien d’illusions s’évanouissent ! – La passion fuit, que l’attachement lui succède ; la fleur se fane, que le fruit la remplace. – Il faut désormais que l’homme, dans sa lutte avec une vie hostile, emploie tour à tour l’activité, l’adresse, la force et l’audace pour atteindre le bonheur. D’abord l’abondance le comble de ses dons ; ses magasins regorgent de richesses, ses domaines s’étendent, sa maison s’agrandit. La mère de famille en gouverne sagement l’intérieur, elle instruit sa fille, tempère la fougue de son jeune fils, promène partout ses mains actives, et son esprit d’ordre ajoute aux biens déjà acquis ; elle remplit d’objets précieux ses armoires odorantes ; sans cesse le fil bourdonne autour de ses fuseaux ; la laine luisante, le lin d’un blanc de neige s’amassent dans ses coffres éblouissants de propreté, et, répandant partout l’éclat sur l’abondance, elle n’accorde rien au repos.

Le père cependant, du haut de sa maison, jette un regard satisfait sur sa fortune qui fleurit encore à l’entour ; il contemple ses arbres, ses enclos, ses greniers déjà pleins et ses champs ondoyants de moissons nouvelles, et soudain des paroles d’orgueil s’échappent de sa bouche : « Ma prospérité, solide comme les fondements de la terre, brave désormais l’infortune ! » Hélas ! qui peut faire un pacte éternel avec le sort ?... Le malheur arrive vite.

« Bien ! la fonte peut commencer : la cassure est déjà dentelée ; pourtant, avant de lui livrer passage, une prière ardente au Seigneur... Débouchez les conduits, et que Dieu protège le moule ! Oh ! comme les vagues de feu se précipitent dans l’espace qui leur est ouvert ! »

Le feu ! c’est une puissance bienfaisante, quand l’homme le maîtrise et le surveille ; c’est un don céleste qui facilite et accomplit bien des travaux. Mais qu’il est redoutable, ce fils de la nature, quand il surmonte les obstacles qui l’enchaînaient et reprend son indépendance. Malheur ! lorsque, abandonné à lui-même, il déroule sa marche triomphante au sein d’une cité populeuse ! Car tous les éléments sont ennemis des créations humaines. – Du sein des nuages tombe la pluie bienfaisante aux moissons : du sein des nuages... la foudre !

Entendez-vous ce son qui gémit dans la tour ? C’est le tocsin ! Le ciel est d’un rouge de sang, et pourtant ce n’est pas l’aurore... Quel tumulte dans les rues ! que de fumée !... Le feu tantôt s’élève au ciel en colonnes flamboyantes, tantôt se précipite dans toute la longueur des rues, comme de la gueule d’un four. L’air est embrasé, les poutres craquent, les murs s’écroulent, les vitres pétillent, les enfants crient, les mères courent çà et là, les animaux hurlent parmi les débris... tout se presse, périt ou s’échappe... La nuit brille de tout l’éclat du jour. Enfin une longue chaîne s’établit autour de l’incendie, le seau vole de mains en mains, et partout l’eau des pompes s’élance en arcades... Mais voilà que l’aquilon vient en rugissant tourbillonner dans la fournaise... C’en est fait !... La flamme a gagné les greniers où s’entassent de riches moissons, s’attache aux bois desséchés ; puis, comme si elle voulait, dans sa fuite puissante, entraîner avec soi tout le poids de la terre, elle s’élance au ciel en forme gigantesque. – L’homme a perdu tout espoir ; il fléchit sous la main du sort, et désormais assiste à la destruction de ses oeuvres, immobile et consterné.

Tout est vide et brûlé ! Maintenant, la tempête seule habitera ces ruines ceintes d’effroi, et qui ne verront plus passer que les nuages du ciel.

Un dernier regard vers le tombeau de sa fortune, et l’homme s’éloigne : il a repris le bâton du voyage... C’est tout ce que l’incendie lui a laissé. Mais une douce consolation l’attend au départ : il compte les têtes qui lui sont chères, et toutes ont survécu !

« La terre a reçu le métal, et le moule est heureusement rempli : mais verrons-nous enfin le succès couronner notre zèle et notre habileté ?... Si la fonte n’avait pas réussi ! si le moule se brisait ! Ah ! pendant que nous nous livrons à la joie, le mal peut-être est déjà consommé ! »

Nous confions l’oeuvre de nos mains au sein ténébreux de la terre : le laboureur lui confie sa semence avec l’espoir que la bénédiction du ciel en fera jaillir des moissons. Ce que nous y déposons avec crainte est plus précieux encore ; puisse-t-il sortir aussi du tombeau pour un destin glorieux !

De son dôme élevé, la cloche retentit lourde et sombre aux pompes des funérailles ; ses accents solennels accompagnent l’homme à son dernier voyage. Ah ! c’est une fidèle épouse, c’est une tendre mère, que le prince des ombres arrache aux bras de son époux, aux enfants nombreux que, jeune encore, elle éleva sur son sein avec un amour inépuisable. Hélas ! ces liens de famille sont rompus, et pour toujours ; ses soins, sa douce autorité ne veilleront plus sur ses jeunes enfants, victimes désormais d’une marâtre insensible.

« Pendant que la cloche se refroidit, suspendons nos rudes travaux, et que chacun se divertisse comme l’oiseau sous le feuillage. Aux premières lueurs des étoiles, le serviteur, libre de tous soins, entend avec joie sonner l’heure du soir ; mais, pour le maître, il n’est point de repos. »

Le promeneur, qui s’est écarté bien loin dans les bois solitaires, précipite ses pas vers sa demeure chérie ; les brebis bêlantes, les boeufs au poil luisant, au large front, regagnent l’étable accoutumée ; le lourd chariot s’ébranle péniblement sous sa charge de moissons ; mais au-dessus des gerbes repose une couronne aux couleurs bigarrées, et la jeune troupe de moissonneurs s’envole à la danse.

Bientôt le silence se promène sur les places et le long des rues ; les habitants du même toit se réunissent autour du foyer commun, et les portes de la ville se ferment avec un long gémissement. La nuit s’épaissit encore, mais le citoyen paisible ne la redoute point ; si le méchant s’éveille avec l’ombre, l’oeil de la loi est ouvert sur ses pas.

C’est l’ordre, fils bienfaisant du ciel, qui unit les hommes par des liens légers et aimables, qui affermit les fondements des villes, qui ravit à ses bois le sauvage indompté, s’assied dans les demeures des mortels, adoucit leurs moeurs, et donne naissance au plus saint des amours, celui de la patrie !

Mille mains actives s’aident d’un mutuel secours, et pour le même but tous les efforts s’unissent : le maître et les compagnons travaillent également sous la protection de la sainte liberté ; chacun vit content de son sort et méprise l’oisiveté railleuse, car le travail fait la gloire du citoyen, et le bonheur sa récompense : il s’honore de ses ouvrages comme le roi de son éclat.

Aimable paix, douce union, fixez-vous à jamais dans notre ville ; qu’il ne se lève jamais pour vous, le jour où les bandes sanglantes de la guerre envahiraient cette vallée silencieuse, où le ciel, qui se teint de l’aimable rougeur du soir, ne réfléchirait plus que l’incendie épouvantable des villages et des cités !

« Maintenant, brisez-moi le moule : il a rempli sa destination ; que nos yeux et notre coeur se repaissent à la fois du doux spectacle qui va leur être offert : levez le marteau, frappez, frappez encore jusqu’à ce que l’enveloppe s’échappe en débris, si vous voulez que la cloche enfin naisse au jour. »

Le maître peut rompre le moule d’une main exercée, et dans un temps convenable ; mais malheur à lui quand la fonte ardente s’en échappe en torrents de flammes, qu’avec un bruit de tonnerre elle brise son étroite demeure et répand la ruine avec elle, pareille aux brasiers de l’enfer ! Où s’agitent des forces aveugles, nul effet bienfaisant ne peut se produire : ainsi, quand un peuple s’est affranchi de toute domination, il n’est plus pour lui de prospérité.

Oh ! malheur ! quand plane sur les villes la révolte aux ailes de feu ! quand un peuple, léger d’entraves, s’empare horriblement du soin de se défendre ; quand parmi les cordes de la cloche se suspend la Discorde aux cris de sang, et qu’elle convertit des sons pacifiques en signaux de carnage !

Liberté ! égalité !... Partout ces cris retentissent ! Le paisible bourgeois court aux armes ; les rues, les places s’encombrent de foule ; des bandes d’assassins les parcourent, suivies de femmes qui se font un jeu d’insulter les victimes et d’arracher le coeur à leurs ennemis mourants : plus de religion, plus de liens sociaux ; les bons cèdent la place aux méchants, et tous les crimes marchent le front levé.

Il est dangereux d’exciter le réveil du lion ; la colère du tigre est à redouter ; mais celle de l’homme est de toutes la plus horrible ! La lumière, bienfait du ciel, ne doit pas être confiée à l’aveugle, elle ne l’éclairerait point ; mais elle pourrait dans ses mains réduire en cendre les villes et les campagnes.

« Oh ! quelle joie Dieu m’a donnée ! Voyez comme le cintre métallique, dégagé de toute l’argile, luit aux yeux en étoile d’or ! comme, du sommet à la bordure, les armoiries ressortent bien aux rayons du soleil, et rendent témoignage au talent de l’ouvrier ! »

Accourez, compagnons, accourez autour de la cloche, et donnons-lui le baptême : il faut qu’on la nomme Concorde, qu’elle préside à la réconciliation, et qu’elle réunisse les hommes dans un accord sincère.

Et tel était le but du maître en la créant : que, maintenant, bien loin des futilités de la terre, elle s’élève au sein de l’azur du ciel, voisine du tonnerre et couronnée par les étoiles ! Que sa voix se mêle au concert des astres qui célèbrent leur Créateur et règlent le cours des saisons ; que sa bouche de métal ne retentisse que de sons graves et religieux ; que, toutes les heures, le temps la frappe de son aile rapide ; qu’elle-même, inanimée, elle proclame les arrêts du destin ; que ses mouvements nous instruisent des vicissitudes humaines, et, de même que ses sons viennent mourir dans notre oreille après l’avoir frappée d’un bruit majestueux, qu’elle nous apprenne qu’ici-bas rien n’est stable, et que tout passe comme un vain son.

« Maintenant, tirez les câbles pour que la cloche sorte de la fosse, et qu’elle s’élève dans l’air, cet empire du bruit. Tirez encore : elle s’ébranle... elle plane... elle annonce la joie à notre ville, et ses premiers accents vont proclamer la paix. »

 

Traduit de l’allemand par Gérard de Nerval.

 

 

 

 

 

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