Itha
COMTESSE DE TOGGENBOURG
ou
LA VERTU PERSÉCUTÉE

 

 

par

 

 

Christophe SCHMID

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE PREMIER

Origine d’Itha.

 

Il y a huit cents ans environ, la bienfaisante lumière de l’Évangile de Jésus-Christ était déjà généralement répandue en Allemagne ; déjà son influence divine et ses célestes clartés avaient dompté les passions sauvages, adouci les mœurs grossières, éveillé dans les cœurs des hommes des sentiments plus élevés, et introduit dans leurs rapports l’humanité et la charité. À cette époque, un vaste et antique château situé sur les bords de l’Iller était habité par les puissants comtes Hartmann et Othon de Kirchberg, seigneurs d’une grande illustration, qui avaient mérité l’estime de leur prince par leur bravoure, et l’amour de leurs vassaux par leur justice et leur bonté.

Selon l’usage de ces temps, les deux nobles frères se rendirent en Palestine avec la première croisade, pour prendre part à la conquête de ces saintes contrées où se sont accomplis les principaux évènements de notre divine religion. Ils y étaient appelés par l’intérêt général de la chrétienté et par le soin de leur propre salut ; aussi employèrent-ils toutes leurs forces et toutes leurs lumières pour assurer le succès de cette pieuse entreprise.

L’Allemagne possédait déjà plusieurs monastères de l’ordre de Saint-Benoît, et tous les esprits impartiaux voyaient dans ces saints religieux les instruments les plus habiles que la Providence employât pour répandre dans les cœurs les semences précieuses de la parole divine, et pour apprendre aux hommes à féconder la terre encore stérile, en cultivant les fruits les plus nourrissants et les plus savoureux. En effet, cette admirable institution était en même temps destinée à préparer le cœur des hommes pour le ciel par la religion et la vertu, et à fertiliser le sol de manière à lui faire produire tout ce qui est utile à la vie terrestre.

Frappés des bienfaits que ces couvents répandaient autour d’eux, les frères Hartmann et Othon résolurent d’en établir un dans leur comté. Avant leur départ pour la terre sainte, ils avaient fait chercher les ouvriers convenables et avaient réuni les sommes nécessaires pour une fondation de cette nature : à force de sollicitations ils obtinrent quelques religieux de la maison de Saint-Blaise, dans la forêt noire. Ils firent tant aussi par leurs soins empressés et par leurs sages dispositions, que dès l’an 1099 Gebhard III, évêque de Constance, put consacrer solennellement la nouvelle église ; et les religieux, mis en possession du couvent, choisirent Werner pour leur premier abbé. Ainsi fut fondé le monastère des bénédictins de Wiblingen, qui dès ce moment fut destiné à recevoir la sépulture des comtes de Kirchberg.

Les pieux habitants du nouveau monastère mirent tous leurs soins à répondre aux sages intentions des fondateurs. Ils travaillèrent avec un saint zèle et sans relâche dans la vigne du Seigneur, cherchant à répandre autour d’eux la bienfaisante doctrine de Jésus-Christ ; ils s’efforcèrent de gagner les hommes et surtout la famille des comtes pour le royaume céleste, et d’éveiller dans tous les cœurs l’amour de Dieu et la charité envers le prochain. Ils s’occupèrent aussi d’inspirer par leur exemple le goût du travail, et particulièrement de l’agriculture ; bientôt l’heureuse influence de leurs soins éclairés fut facile à apprécier non seulement dans toute la contrée environnante, mais encore et surtout dans le château du suzerain.

L’illustre famille qui l’habitait s’efforçait d’allier à la haute noblesse de sa race une noblesse bien plus élevée encore, celle de l’âme, de la vertu et de la crainte de Dieu. Les enfants d’Hartmann, qui, en sa qualité d’aîné, avait été mis en possession du comté, étaient donc la joie de leurs bons parents et le gage infaillible du bonheur à venir de leurs sujets. L’innocence et la piété faisaient l’ornement des jeunes comtesses, et dès le plus bas âge le cœur de leurs jeunes frères se formait dans la pratique des sublimes devoirs de la noblesse : protéger la veuve et l’orphelin, secourir la faiblesse et la vertu, appuyer de toutes ses forces la divine religion. Ces nobles qualités se transmettaient en héritage de génération en génération, du père aux enfants et de ceux-ci aux petits-fils et aux arrière-petits-fils.

Cependant, comme dans un jardin rempli de belles fleurs il peut s’en trouver une qui par son éclat et sa beauté supérieure se distingue de toutes les autres, de même, dans une famille bonne et vertueuse, il se trouve quelquefois un membre qu’une amabilité particulière et des qualités extraordinaires font remarquer au milieu de tous ceux qui l’entourent. C’est ainsi qu’un rejeton de cette illustre lignée plus estimable encore que tous les autres commença à croître vers le milieu du XIIe siècle ; ce fut la jeune comtesse de Kirchberg, qui reçut au saint baptême le nom de Juditha, bientôt changé par abréviation en celui d’Itha.

 

 

 

 

CHAPITRE II

Éducation d’Itha.

 

On ne connaît rien d’écrit sur les parents d’Itha ; mais l’éducation qu’ils donnèrent à leur fille, et qui se trouve décrite dans l’histoire de cette dernière, prouve assez qu’ils étaient pieux et honnêtes, et qu’ils plaçaient leur propre bonheur dans les vertus qu’ils inspiraient à leurs enfants. Profondément imbus des maximes de la religion chrétienne, ils considéraient leurs enfants comme des présents de Dieu, et leur famille comme une pépinière au milieu de laquelle le Seigneur du ciel et de la terre faisait germer de tendres rejetons, leur confiant le mandat sacré d’entourer leur développement du zèle le plus attentif, de les préserver de toute influence pernicieuse, et de les former pour la plus grande gloire de Celui qui les avait placés sous leur surveillance.

L’éducation d’Itha fut donc dirigée avec les soins les plus vigilants et les plus scrupuleux. Dès sa plus tendre enfance, ses parents s’efforçaient par tous les moyens en leur pouvoir de faire naître et de fortifier en elle les principes du bien, d’étouffer les germes non moins précoces du mal, et de hâter dans son cœur le développement de la charité et de la force d’esprit. Ils se gardaient également de l’amollir par une indulgence excessive ou par une nourriture trop recherchée, et de l’affaiblir par une sévérité outrée et des aliments indigestes ; tous leurs efforts tendaient à donner à leurs enfants une éducation conforme à la carrière qu’ils étaient appelés à parcourir dans le monde. Les exemples de vertu et de piété que ces enfants avaient constamment sous les yeux devaient d’ailleurs pénétrer de bonne heure leur âme de ces nobles sentiments. Dès ses plus jeunes ans, Itha dut aux conseils pleins d’amour et à la douce société de sa mère l’habitude des travaux et des occupations qui convenaient à son âge et à son sexe. Près de cette mère chérie, elle apprit à tourner le fuseau et à manier l’aiguille ; dans l’office du château, elle s’initiait aux connaissances nécessaires à une bonne ménagère, et préparait souvent de ses jeunes mains les mets savoureux destinés à la famille ou même aux hôtes qu’elle recevait. Ainsi se passait la jeunesse d’Itha, non pas dans les jeux et l’oisiveté, mais au milieu de l’étude et des travaux.

La religion cependant, qui est pour tous les hommes le premier et le plus utile des enseignements, ne pouvait être oubliée par ces bons parents. Dès que l’esprit d’Itha fut assez formé pour recevoir ces saintes instructions, on éleva son cœur vers son premier et son meilleur Père, qui habite au ciel. « Tout ce que tu reçois de nous, lui disaient sans cesse les vertueux auteurs de ses jours, nous le tenons du Père céleste ; c’est à lui que tu dois adresser tes actions de grâces ; c’est aussi lui que tu dois implorer dans tes besoins. » Dès son enfance, elle apprit à connaître Jésus-Christ son rédempteur, et on lui racontait les principaux traits de l’histoire touchante de l’Homme-Dieu. On lui disait comment, par amour pour les hommes, le Fils de Dieu voulut descendre sur la terre ; comment il fut dans sa jeunesse un enfant plein d’amour ; obéissant et pieux ; et comment, dans un âge plus avancé, il apprenait aux hommes à connaître leur Père céleste, et leur enseignait ce qu’ils devaient faire pour mériter une place auprès de lui dans le séjour des bienheureux. Itha ouvrait son âme à ces pieuses leçons ; elle les écoutait avec la plus vive attention, et se montrait toujours avide de recueillir les divines paroles adressées aux hommes par Jésus-Christ, pour y conformer sa vie et se rendre digne de goûter un jour le bonheur des élus. Ainsi, toutes les importantes vérités de la religion lui devinrent bientôt familières, et elle apprit en même temps à connaître et à pratiquer toutes les vertus de son sexe. Des bénédictions de Wiblingen avaient aussi contribué à cette bonne direction donnée aux sentiments des enfants de la famille Kirchberg, et ils prouvaient aussi aux descendants de leur fondateur la reconnaissance dont ceux-ci ne cessaient de se montrer dignes par de riches donations.

Cette excellente éducation, favorisée de la bénédiction divine, déposa de bonne heure dans le cœur candide de la jeune Itha le germe de toutes les vertus, et de cette angélique résignation qui la rendit particulièrement digne d’être citée au monde entier comme le plus complet modèle de l’héroïne chrétienne. Ces précieuses qualités réunies chez elle devaient prouver un jour jusqu’à l’évidence que Dieu tourne toutes choses pour le bien de ceux qui l’aiment, et que l’homme, quelles que soient sa faiblesse et sa fragilité, est capable de tout s’il se fie au secours d’en haut et s’il cherche sa force dans la grâce divine.

Dès sa première jeunesse, Itha fut un modèle accompli de dévotion et de crainte de Dieu ; c’était un bonheur pour elle de se rendre à l’église, et elle se plaisait à rester longtemps dans la maison de Dieu. Elle aimait ses parents, et le prouvait par l’obéissance la plus soumise ; sa charité s’étendait également à tous les hommes, et elle traitait comme ses égaux les domestiques de ses parents ; elle ne fut jamais orgueilleuse de sa noblesse, et se montra toujours également pressée de secourir ses semblables, même dans la plus humble condition. Enfin son innocence et sa chasteté étaient telles, qu’elle rougissait au moindre propos qui n’était pas conforme à la décence la plus scrupuleuse, et évitait avec le plus grand soin jusqu’à l’apparence de ce qui pouvait blesser la pudeur la plus délicate. Itha croissait ainsi en perfection chrétienne en même temps qu’en âge et en force, et la grâce divine devenait chaque jour plus visible dans toute sa conduite ; si elle avait reçu du Ciel le plus précieux des dons dans l’éducation que lui avaient donnée ses bons parents, ceux-ci trouvaient aussi la plus douce récompense de leurs soins dans la bénédiction que Dieu répandait sur leur pieuse et vertueuse enfant.

 

 

 

 

CHAPITRE III

Itha est mariée au comte Henri de Toggenbourg.

 

Lorsque Itha eut atteint l’âge convenable pour le mariage, ses bons parents, qui plaçaient la joie de leur vieillesse dans le bonheur de leurs enfants, cherchèrent à assurer son avenir par un établissement convenable. Quant à elle, respectant toujours la volonté de Dieu dans celle de son père et de sa mère, elle adressait souvent avec eux de ferventes prières au Ciel pour obtenir que la bénédiction divine, qui ne l’avait jamais abandonnée, continuât à s’étendre sur sa destinée et assurât par son bonheur celui de ses parents. Animée de ces louables sentiments, elle s’occupait plus que jamais dans le château paternel des soins qui conviennent à une bonne ménagère ; elle cherchait ainsi à se rendre chaque jour plus facile l’accomplissement de ses devoirs, pour pouvoir à son tour diriger avec intelligence et sagesse la maison de celui que Dieu lui donnerait pour époux. Elle n’en vivait pas moins, comme par le passé, dans la plus profonde tranquillité d’esprit, et s’en rapportait, ainsi que ses parents, du soin des évènements futurs à la divine Providence.

Cependant le mérite et la vertu ne restent jamais ignorés, et ces précieuses qualités trouvent toujours des admirateurs qui les recherchent dans l’espoir de leur devoir leur félicité dans cette vie et dans l’autre. La jeune comtesse Itha ne pouvait donc être longtemps inconnue, et déjà elle faisait souvent le sujet de la conversation et de l’admiration des seigneurs de la contrée. C’est ainsi que le jeune comte Henri de Toggenbourg entendit parler d’elle au tournoi de Cologne, que donna en 1497 le comte de Hanau. Sur les éloges unanimes qu’il entendait faire de ses vertus, il la choisit dès lors dans son cœur pour son épouse, et peu de temps après le tournoi il se rendit de Toggenbourg à Kirchberg pour vérifier par ses propres yeux la vérité de tout ce qu’on lui avait rapporté, et pour obtenir ensuite de la jeune comtesse et de ses parents la réalisation de ses vœux.

Henri, jeune et beau chevalier, descendant d’une race illustre et antique, possédait le riche et célèbre comté de Toggenbourg ; il y habitait le vieux château de ses ancêtres, construit, non loin du couvent de Fischingen, sur un rocher élevé, fortifié par l’art et la nature, d’où il pouvait braver impunément et les efforts des vents déchaînés et les assauts des ennemis. Le dernier tournoi avait donné au jeune comte l’occasion de déployer une force et une adresse peu communes, et il en avait rapporté de nobles gages de ses succès. Sa conduite pleine de réserve et de prudence pendant le séjour de peu de durée qu’il fit à Kirchberg lui concilia l’estime et l’affection de toute la famille. Son rang et son âge rendaient également convenable son union avec Itha ; et les parents de cette dernière voyaient en lui l’époux qui devait réaliser leurs pieux souhaits et rendre leur fille heureuse, comme il trouverait de son côté une femme accomplie dans la jeune comtesse, si aimable et si bien élevée.

Aussi, lorsque Henri déclara son amour à Itha et fit connaître au comte et à la comtesse le but de sa visite, il lui fut facile d’obtenir de la jeune fille l’assurance que son attachement était payé de retour, et de ses parents le consentement le plus empressé. De sorte que, quelque temps après, et dans cette même année 1197, les vœux du jeune comte de Toggenbourg furent complètement accomplis ; cette noce seigneuriale fut solennellement célébrée, et Itha lui fut unie par des liens indissolubles dans le sacrement du mariage. Le jour de la cérémonie, Henri remit à celle qui devenait sa compagne un anneau d’or du travail le plus précieux et enrichi de pierreries : ce symbole de l’union qu’elle venait de contracter devait lui rappeler à chaque instant de sa vie l’inviolable fidélité et l’amour cordial que se doivent réciproquement les époux.

Plus ces jours de fête avaient été remplis d’une joie vive et douce, plus fut pénible et douloureux le moment où la jeune comtesse dut se séparer de ses bons parents, de ses frères et de ses sœurs, de tous les serviteurs qui lui étaient si sincèrement attachés, et quitter les beaux lieux où s’était écoulée son enfance et où elle avait joui de tant d’innocents plaisirs. Cependant la religion, qui offre des consolations pour tous les chagrins aux cœurs qu’elle a pénétrés, fournit aussi des réflexions qui rendent moins amères de telles séparations. En effet, la bénédiction divine ne doit-elle pas suivre partout ceux qui s’abandonnent à ses soins ; et les enfants de Dieu n’ont-ils pas toujours l’espoir de se revoir un jour éternellement réunis pour jouir ensemble, dans le sein de leur Père céleste, d’un bonheur ineffable et d’une félicité qui n’aura pas de fin ?

Enfin sonna l’heure du départ, et Itha, accompagnée de la bénédiction de ses parents, des vœux les plus sincères de ses serviteurs, de ses amis, de tout le comté, sortit du château de ses ancêtres, près de son mari et entourée d’une suite nombreuse, pour se rendre à l’habitation nouvelle où elle devait passer sa vie. Après quelques jours de marche, elle arriva bien portante et heureuse dans le comté de Toggenbourg, et fut solennellement accueillie avec les plus vives démonstrations de joie par les nombreux vassaux et par les serviteurs d’Henri, qui, rangés devant leur maison et autour du château, saluaient pleins d’espérance la jeune comtesse qui allait régner en souveraine dans le manoir seigneurial et sur tout le pays.

 

 

 

 

CHAPITRE IV

Itha, heureuse épouse.

 

Jusqu’à présent nous avons vu Itha, avant son mariage, observer avec la plus consciencieuse exactitude les devoirs d’une vierge chrétienne, et s’amasser ainsi, par son innocence et sa piété, des trésors de bénédictions pour l’avenir ; elle ne chercha pas avec moins de zèle à remplir les saintes obligations que lui imposait sa position d’épouse, et continua ainsi à se rendre digne des grâces de la divine Providence. Elle se rappelait sans cesse avec respect les paroles sacrées par lesquelles le prêtre, en bénissant son mariage au nom du Dieu tout-puissant, lui avait recommandé d’être soumise à son mari, comme l’Église est soumise à son chef Jésus-Christ, de lui vouer amour et fidélité, et de se montrer pour lui obéissante, respectueuse et dévouée jusqu’à la mort. Elle trouvait tous les devoirs de l’état du mariage exprimés dans ce peu de mots, et les grava dans sa mémoire, résolue à accomplir ces maximes divines avec une inviolable fidélité. Comme elle avait toujours strictement observé les règles de l’obéissance filiale dans la maison paternelle, il ne lui fut pas difficile de se plier à la soumission conjugale, d’autant plus que le généreux Henri ne commandait pas en maître impérieux, mais en mari prévenant, rempli d’amour pour son épouse ; c’était avec ménagement qu’il exprimait ses désirs, et il ne demandait que ce qui était juste et utile pour leurs intérêts communs.

Malgré ces rares qualités, les deux époux n’étaient cependant que des créatures humaines, et, comme tels, ils devaient révéler en eux plus ou moins par quelques faiblesses la tache indestructible que le péché originel a imprimée sur notre débile nature. Henri particulièrement était enclin à la colère, et rarement il avait assez de force pour comprimer les orages que cette passion fougueuse élevait dans son sein. Itha n’avait pas tardé à reconnaître la mauvaise habitude qu’avait son mari de s’abandonner à ces mouvements de violence ; mais l’amour véritablement chrétien qu’elle lui portait lui faisait un devoir de la condescendance ; elle pensa donc qu’elle devait céder à ses emportements plutôt que de les augmenter par la contradiction, et se borna à faire tous ses efforts pour calmer par l’aimable douceur qui lui était naturelle le caractère irascible d’Henri ; lorsque sa colère éclatait, elle tâchait d’en neutraliser les effets, et supportait avec une patience angélique les chagrins qui en résultaient pour elle-même. En effet, c’est aux époux particulièrement que s’appliquent les admirables conseils que saint Paul adresse à tous les hommes ; ce sont eux surtout qui doivent supporter patiemment les défauts l’un de l’autre, et se montrer réciproquement le chemin avec douceur. C’est en se conformant à cette doctrine qu’ils accompliront la loi sainte de l’Évangile, qui dit au chrétien : Aime ton prochain comme toi-même, et agis envers lui comme tu voudras qu’il agît à ton égard.

Itha réglait sa conduite sur ce précepte ; aussi sa vie intérieure comptait-elle peu d’heures fâcheuses contre beaucoup de jours agréables et sereins. Elle vivait avec son Henri dans l’accord le plus heureux ; ce que l’un voulait, l’autre le voulait aussi, et le souhait que l’un de ces époux exprimait, l’autre l’accomplissait avec joie et empressement. Loin des plaisirs bruyants du monde, ils jouissaient dans leur château solitaire du bonheur que donne une union parfaite, et si parfois un accès d’humeur colère venait assombrir le front du comte, Itha savait dissiper ce nuage par un regard doux et amical ou par un propos enjoué, et Henri l’en remerciait en confessant son tort.

Au milieu de ce bonheur temporel, ces deux époux religieux n’oubliaient pas le soin bien plus important de leur félicité céleste. Non seulement chaque jour, mais à chaque heure du jour ils rapportaient à Dieu tous les biens qu’il leur accordait ; agenouillés l’un auprès de l’autre, ils s’associaient tous les matins au divin mystère de notre rédemption en assistant au saint sacrifice de la messe, et, tout en remerciant Dieu des bénédictions qu’il répandait sur eux dans le monde, ils imploraient surtout de sa bonté paternelle les félicités impérissables de la vie à venir. La pieuse Itha, conservant toujours ses louables sentiments de dévotion, descendait de son château aussi souvent que le temps et ses occupations domestiques le lui permettaient, pour assister au service divin que l’on célébrait solennellement au couvent de Fischingen ; quelquefois aussi elle visitait l’église de la très sainte Vierge Marie à Au, d’autres lieux agréables à Dieu. Elle s’approchait fréquemment et avec le plus profond recueillement du saint sacrement de l’autel, cherchant dans ces saints exercices le secours de Dieu et la force nécessaire pour remplir exactement tous ses devoirs, et pour supporter avec une constance chrétienne les adversités qu’il plairait à Dieu de lui envoyer. C’est ainsi qu’elle voulait assurer le calme de sa conscience ici-bas et son salut éternel après la mort. En outre, elle consacrait plusieurs heures par jour à la méditation solitaire ; elle s’y livrait surtout lorsqu’elle avait à supporter quelque peine et quelque souci ; elle renfermait ces souffrances dans son cœur, et ne les révélait qu’à Dieu dans la prière, et à son directeur spirituel dans la confession ; aussi les consolations divines ne lui manquèrent jamais. Ainsi Itha observait exactement le double précepte de l’Écriture : elle adressait souvent ses ferventes prières à Dieu dans la solitude de son oratoire, et, quand cela était convenable, elle donnait aux hommes l’exemple de la piété, pour édifier ses semblables et les exciter à glorifier le Créateur.

Rien, dans l’histoire d’Henri et d’Itha, n’indique qu’ils aient eu des enfants. La divine Providence avait, dans sa sagesse paternelle, destiné ces deux époux à de grandes infortunes ; or le cœur d’une mère, si plein de sentiments brûlants, n’aurait pu résister à la douleur que lui aurait causée l’éloignement des objets de son amour ; et le père, en proie aux reproches de sa conscience, aurait négligé les soins nécessaires au corps et à l’âme de ces malheureux orphelins. Il semble donc que la volonté du Ciel frappa ce mariage de stérilité devant les hommes, pour le rendre plus fécond en œuvres de sanctification devant Dieu.

 

 

 

 

CHAPITRE V

Itha fait la gloire de sa famille et le bonheur de ses sujets.

 

Bien que les sujets et les serviteurs d’Henri lui fussent tous cordialement attachés à cause de sa justice, de sa générosité et des nombreux bienfaits qu’il répandait sans cesse autour de lui, ils avaient cependant eu plus d’une fois à souffrir de son humeur emportée et de sa vivacité dans ses moments de colère. Rien ne pouvait donc leur être plus agréable que de voir ce seigneur déjà si bon et si bienfaisant prendre une épouse dont la douce piété et l’aimable caractère devaient confirmer en lui les vertus qui le distinguaient déjà, et calmer la fougue de son esprit, ou du moins atténuer les fâcheux effets de cette funeste passion.

Tout occupés de cette espérance, les domestiques du comte attendaient sous la voûte de l’antique porte du château celle qui allait devenir leur maîtresse, et tous les habitants du comté garnissaient les rues et les chemins par lesquels Itha devait gravir la montagne que couronnait l’habitation de son mari. Dès les premiers pas qu’elle fit au milieu d’eux, ces braves gens purent lire dans ses regards bienveillants l’assurance que tous leurs vœux seraient exaucés ; car tous ses traits gracieux étaient empreints de la douceur, de l’innocence et de la piété qui embellissaient son âme. Les remerciements pleins d’émotion avec lesquels elle répondait à tous leurs souhaits de bonheur, les saluts affectueux qu’elle leur adressait, l’affabilité et la patience qu’elle montrait au milieu de cette foule empressée, semblaient, autant que l’amour que Henri lui témoignait, garantir qu’elle ne tromperait pas l’espoir qu’ils avaient placé en elle.

En effet, Itha fut pour tous les habitants du château une mère pleine de soins et d’affection plutôt qu’une maîtresse impérieuse ; elle n’exigeait de personne plus qu’il ne pouvait faire, et dirigeait le travail de chacun en les engageant tous à s’aimer et à s’aider mutuellement, et en fortifiant de son propre exemple toutes ses recommandations. Elle aimait surtout l’ordre et la propreté : chaque heure de la journée était affectée à un travail déterminé ; chaque domestique avait son ouvrage fixe, et l’œil intelligent de la maîtresse surveillait tout, tandis que ses mains actives aidaient à l’exécution de ses propres ordres. Elle ne négligeait pas non plus les devoirs que notre sainte religion trace aux maîtres à l’égard de leurs serviteurs, et elle n’oubliait point qu’un jour elle aurait à rendre un compte exact et sévère du plus humble de ceux que Dieu soumettait à sa direction. Aussi voyait-on tous les matins les nombreux domestiques du château réunis dans la chapelle autour du comte Henri et de son épouse. Là ils venaient tous, pleins de respect et de piété, offrir avec le prêtre la glorieuse victime qui s’est immolée pour nos péchés, et ils appelaient sa bénédiction du Père éternel sur les travaux de la journée. Les dimanches et les fêtes, personne ne pouvait sans les motifs les plus impérieux se dispenser d’assister au service divin, que l’on célébrait avec pompe. C’est par cette sage conduite que le comte et la comtesse, placés comme la LUMIÈRE SUR LE CHANDELIER pour éclairer toute la contrée, conservaient la piété parmi leurs sujets, et leur assuraient une source abondante de grâces célestes et d’innocents plaisirs.

Ce qui complétait ce bonheur, auquel participaient tous les vassaux du comte, c’était l’heureuse influence qu’Itha avait su prendre sur l’esprit de son époux. Elle savait, en effet, maîtriser les fougueux emportements de son caractère irascible ; lorsque sa colère éclatait, elle trouvait encore les moyens d’en retarder les effets, pour donner à la réflexion le temps de calmer ces aveugles fureurs. Alors le cœur bienveillant et paternel d’Henri reprenait son empire, et, s’il avait commis une injustice, il la réparait loyalement. Souvent aussi l’intervention d’Itha obtenait aux coupables la remise ou la modération de leur peine, et elle l’employait toujours avec empressement quand elle voyait chez eux des signes sincères de repentir et la volonté de se corriger.

La jeune comtesse se montrait particulièrement bienveillante et généreuse pour les familles honnêtes qui languissaient dans la pauvreté. Elle avait, pour soulager ces malheureux, une charité inépuisable, et son mari la secondait très volontiers dans ses soins généreux ; car il savait que les puissants doivent être l’image de Dieu sur la terre, et que la charité est le meilleur moyen d’obtenir la miséricorde de Celui qui a dit qu’un verre d’eau donné en son nom aura un jour Sa récompense.

Lorsque les parents d’Itha venaient la visiter à Toggenbourg, leur arrivée était toujours le signal des plus grandes réjouissances. On était si heureux des deux côtés de se revoir en bonne santé, on avait tant de choses à se raconter, que la moitié des nuits s’écoulait quelquefois dans les conversations les plus agréables. Les deux familles rendaient également grâces à la Providence des faveurs qu’elle répandait sur elles, et si quelque légère épreuve affligeait quelqu’un d’entre eux, tous l’acceptaient avec résignation et comme un bienfait de Dieu. Alors même qu’Itha eût à souffrir de secrètes douleurs, elle ne troublait pas ces jours de bonheur par une pensée amère, et Henri, dissimulant ses injustes soupçons, se comportait en bon mari envers l’épouse qui lui était si profondément dévouée. La jeune comtesse prolongeait donc autant qu’elle le pouvait ces visites, qui lui rendaient tout son bonheur ; et les bons habitants de Kirchberg s’en retournaient à chaque voyage plus convaincus que leur fille chérie n’avait rien à désirer dans ce monde.

 

 

 

 

CHAPITRE VI

Fermeté d’Itha dans les tentations.

 

Comme un bon père met souvent des bornes aux joies de ses enfants et emploie quelquefois la sévérité pour leur rendre plus tard le plaisir plus doux et plus profitable, Dieu, le meilleur des pères, se plaît aussi à éprouver le cœur des justes par de poignantes douleurs. Il leur apprend ainsi à connaître le véritable bonheur que l’on peut trouver sur la terre, et à le placer dans la pratique de la vertu, qui prépare nos âmes pour le séjour du ciel. Le moment était arrivé où les nobles habitants de Toggenbourg devaient subir les plus cruelles épreuves, et Itha surtout était destinée à vider jusqu’à la lie ce calice d’amertume.

Parmi les domestiques du comte, il y avait un certain Italien, nommé Dominico : c’était un homme d’un extérieur agréable, très adroit dans les exercices du corps et les travaux de toutes espèce, d’un commerce agréable et affectueux, et particulièrement habile à s’insinuer par ses discours flatteurs dans les bonnes grâces de ses maîtres. Grâce à ses manières séduisantes, il avait su s’emparer de toute la confiance de son maître, et s’était même concilié l’estime de la comtesse. Dominico était cependant bien indigne de ces distinctions honorables ; car, sous des apparences trompeuses, il cachait une âme esclave des passions les plus honteuses et abandonnée aux penchants les plus impurs. La pieuse Itha devint elle-même, bien contre son gré, l’objet et l’aliment de ses coupables désirs. En effet, elle montrait à cet homme l’affabilité qu’elle avait pour tous ses serviteurs, et se croyait même obligée de récompenser par quelques égards particuliers le zèle et l’attachement qu’il témoignait à son mari. Dominico, interprétant cette manière d’agir dans un sens favorable à sa passion, et croyant le cœur d’Itha aussi criminel que le sien, devenait chaque jour plus importun et plus audacieux. Le cœur de la comtesse était si pur, qu’il ne pouvait soupçonner le mal, et qu’elle croyait tout le monde aussi vertueux qu’elle-même ; cependant les empressements de Dominico devinrent si effrontés, qu’elle crut devoir changer de conduite à son égard ; elle lui montra donc plus de froideur et de réserve, et reprit sévèrement les paroles équivoques qu’il laissait souvent échapper devant elle. Mais les passions criminelles, quand elles ne sont pas énergiquement combattues, s’emparent des cœurs au point d’y devenir souveraines maîtresses et indomptables ; Dominico ne renonça donc pas à ses abominables desseins, il n’attendait même pour en tenter l’exécution qu’une occasion favorable ; la confiance du comte ne tarda pas à la faire naître.

Un jour que ce serviteur infidèle accompagnait seul Itha, qui revenait du couvent de Fischingen, il ne craignit pas de lui faire ouvertement des propositions qu’une femme vertueuse ne peut entendre sans en frémir d’indignation. Itha le repoussa avec horreur ; mais les paroles n’étaient plus suffisantes pour réprimer l’audace de ce monstre, qui semblait vouloir se livrer aux plus épouvantables violences. Ils se trouvaient précisément au milieu de la forêt que traverse la route, et l’espoir de tout secours de la part des hommes semblait interdit à la malheureuse comtesse. Ce fut donc le Ciel qu’elle implora dans ce pressant danger, et ce fut le secours d’en haut qu’elle invoqua dans ses cris de détresse entrecoupés de sanglots. Sa voix pénétra les nues et arriva jusqu’au trône de Dieu ; car à l’instant même un homme armé se précipita sur le lieu de cette horrible scène, et arrêta le criminel dans l’exécution de son attentat.

C’était Kuno, écuyer du comte Henri, qui, se trouvant à la chasse dans la forêt et conduit par la Providence dans le voisinage de la route, avait entendu les cris de sa maîtresse, et était arrivé à temps pour lui sauver l’honneur. Itha reconnut en lui le messager du ciel, et se précipita à genoux pour remercier Dieu, qui venait de l’arracher à cet épouvantable danger. Cependant Kuno s’était jeté sur l’Italien, et le tenait terrassé, le menaçant de son épée et lui annonçant qu’il allait attendre dans le plus noir des cachots de Toggenbourg la punition de son forfait. Mais tels n’étaient pas les sentiments d’Itha. Elle pensa que la reconnaissance qu’elle devait à Dieu ne devait pas seulement s’exhaler en actions de grâces, et qu’il fallait la prouver par des œuvres chrétiennes. Or l’oubli des offenses ne doit-il pas être le sacrifice le plus agréable à ce Dieu de clémence, qui est mort en pardonnant à ses bourreaux. Que pouvait-elle faire de plus méritoire que d’imiter dans cette lutte pénible l’exemple divin de Jésus notre rédempteur, qui, sur la croix même, appelait sur ses meurtriers la miséricorde de son Père céleste ?

Obéissant à ces saintes inspirations, elle se tourna d’abord vers Kuno et lui reprocha doucement le désir empressé de vengeance qu’il manifestait, lui rappelant l’infinie miséricorde de Dieu, à laquelle les hommes ont si souvent recours, et qu’ils n’obtiendront cependant qu’autant qu’ils auront été eux-mêmes miséricordieux envers leurs semblables. Se tournant ensuite avec un ton de compassion et les larmes aux yeux vers Dominico, elle lui accorda le plein pardon de son injure, lui recommandant de chercher dans une sincère contrition le pardon céleste. Elle ordonna enfin à Kuno, qui ne pouvait l’entendre sans étonnement, de garder le plus profond silence sur tout ce qui s’était passé. Ce fut bien à contrecœur que ce fidèle écuyer promit d’obéir à cet ordre ; mais l’appel que la comtesse avait fait à ses sentiments pieux l’avait profondément pénétré ; d’ailleurs la grande vénération qu’il avait vouée depuis longtemps à sa maîtresse, et qui ne fit qu’augmenter à la suite de cet évènement, lui faisait considérer chaque mot qui sortait de sa bouche comme un ordre inviolable et sacré. Quant à Dominico, il eut recours à ses fourberies ordinaires ; et, prenant un ton hypocrite, il remercia vivement la comtesse de l’indulgence qu’elle montrait à son égard, et l’assura de son repentir ainsi que de sa ferme résolution de se corriger et de recourir à la pénitence pour obtenir le pardon de Dieu. Mais, malgré ces belles paroles, son cœur n’était pas touché, et ses passions criminelles ne firent que changer d’objet ; car dès ce moment le démon de la vengeance s’empara de toutes ses pensées, et il fit en lui-même l’affreux serment de punir tôt ou tard Kuno et sa maîtresse de l’humiliation qu’ils venaient de lui faire subir.

 

 

 

 

CHAPITRE VII

Le bonheur d’Itha commence à s’altérer.

 

À la suite de l’évènement que nous venons de rapporter, Itha ne changea rien à sa conduite ordinaire avec Dominico ; elle le traitait, comme par le passé, avec douceur et dignité, et cachait l’aversion qu’il lui inspirait, autant pour ne pas mettre obstacle à son prétendu retour vers le bien que pour éviter de faire naître aucun soupçon fâcheux contre lui. Kuno ne pouvait au commencement cacher le mépris qu’il ressentait pour ce fourbe, mais, sur l’ordre réitéré de la comtesse, il dissimula enfin ses sentiments, et toute cette affaire resta ensevelie dans le plus profond mystère.

Cependant l’œil clairvoyant de Dominico ne tarda pas à remarquer l’estime singulière par laquelle Itha reconnaissait le service que lui avait rendu Kuno en la délivrant de la honte et du péché, et ce fut sur ce juste sentiment qu’il fonda l’espoir de satisfaire un jour la soif de vengeance qu’il nourrissait contre ce fidèle écuyer et contre sa maîtresse elle-même.

On dirait que le père du péché, du fond des antres infernaux, était tourmenté par une envieuse jalousie en considérant l’heureuse tranquillité dont jouissaient les habitants de Toggenbourg, comme il ne put autrefois supporter le bonheur du saint homme Job. Quoi qu’il en soit, s’il lui fut permis de chercher à ébranler la foi du comte et de la comtesse en leur faisait subir les plus cruelles épreuves, il ne pouvait trouver un cœur plus ouvert à ses perfides suggestions que celui de Dominico, ni trouver un instrument plus propre à seconder ses fureurs. Cet habile fourbe sut bientôt profiter de la confiance sans bornes que son maître avait en lui, pour glisser dans l’esprit du comte, à l’aide d’adroits mensonges et de ruses diaboliques, les tourments de la jalousie et les germes d’un injuste soupçon : la jalousie ! cette passion brûlante et aveugle, ce monstre ennemi mortel de la paix des ménages. Une fois que cette funeste pensée eut pris racine dans le cœur du comte, dans ce cœur si généreux et si rempli autrefois d’amour pour Itha, il suffit au traître Dominico de quelques mots perfides, de quelques adroites insinuations. En effet, comme un homme confiant voit tout sous un point de vue favorable et sait même pallier à ses propres yeux les fautes véritables, de même le jaloux voit partout le mal qu’il redoute, interprète injustement les actions les plus insignifiantes, et trouve les preuves évidentes du crime jusque dans les plus pures intentions. Ces effets pernicieux de la jalousie, Dominico sut les produire chez Henri et les entretenir dans son âme avec le soin le plus habile et le plus infâme, au point que tout le monde put remarquer bientôt le changement qu’avait subi sa conduite envers Itha. Lui autrefois si attentif et si affectueux, il devint froid et réservé avec son épouse ; ses paroles étaient brèves, impérieuses, et ses regards évitaient de rencontrer les regards de celle qu’il avait si tendrement chérie. Si parfois les manières simples et caressantes de la comtesse parvenaient à convaincre Henri de son innocence, Dominico ne tardait pas à reprendre son funeste empire sur cet esprit prévenu, et son infatigable malice faisait considérer les douces vertus d’Itha comme autant de ruses et de mensonges dont elle se servait pour masquer sa conduite criminelle.

Itha, cet ange de douceur et de vérité, elle dont l’âme candide était vierge de tout mensonge et de toute tromperie, ne savait comment expliquer l’humeur fâcheuse et tyrannique de son époux. Souvent elle passait dans la solitude des heures pleines de tristesse et d’anxiété, et ne savait se plaindre de ses chagrins qu’à Dieu, ni chercher des secours et des consolations ailleurs que dans la prière ; l’assistance divine ne lui manquait pas non plus, et le témoignage de sa conscience pure et irréprochable était son bien le plus précieux. Elle supportait avec résignation ses propres douleurs ; mais les sombres soucis dont elle voyait son Henri poursuivi la tourmentaient bien plus péniblement. Souvent elle suppliait le ciel de lui accorder quelque soulagement, et cherchait à calmer ses agitations ; mais ses paroles n’avaient plus accès dans son cœur, rempli tout entier par la jalousie. Dieu lui-même, qui avait résolu d’éprouver la vertu d’Itha dans les souffrances pour lui assurer plus tard une éclatante victoire, laissait s’accomplir les projets des méchants.

Ainsi la malheureuse comtesse vit le bonheur de son mariage brisé par le monstre qui ne devait la vie qu’à son héroïque indulgence. Si l’innocence de son âme lui donnait encore quelque consolation intérieure, Henri, tourmenté par mille images trompeuses, martyrisé par son imagination, que l’esprit malin avait aveuglée, ne trouvait de soulagement ni au dedans ni au dehors de lui-même. Dominico voyait avec une farouche ivresse le succès de ses honteuses manœuvres ; et, pour accomplir la perte d’Itha et de Kuno, il ne lui manquait plus qu’une occasion favorable qu’il épiait avec un infernal acharnement.

 

 

 

 

CHAPITRE VIII

Itha perd son anneau nuptial.

 

Même dans cette douloureuse situation d’esprit, Itha, toujours active et soigneuse, ne négligeait aucun des soins domestiques dont elle s’était chargée. Elle n’avait pas d’autre désir que d’assurer le bonheur de son Henri, et pas d’autre occupation que de tenir toute la maison dans un ordre parfait. Pour ce qui la regardait personnellement, elle devenait beaucoup plus indifférente, sans pourtant manquer à rien de ce qui était essentiel ; sa toilette, particulièrement plus simple et moins recherchée que jamais. Dans aucun temps elle n’avait eu l’habitude de porter les habits précieux et les riches joyaux qu’elle réservait pour les circonstances où son rang l’obligeait à paraître avec éclat. Depuis longtemps ces riches habillements d’apparat étaient renfermés dans des coffres, et la soigneuse Itha, craignant que ces objets précieux ne s’endommageassent, voulut, par une belle journée de printemps, les exposer à l’air pur du matin et aux rayons bienfaisants du soleil.

C’était à l’heure où la brillante aurore annonçait à peine le prochain retour du jour ; Itha, déjà levée, ouvrit les fenêtres du château pour y laisser pénétrer la fraîcheur du malin. Elle se plaisait à parcourir des yeux la magnifique contrée qui se découvrait à sa vue, et qui ne lui avait jamais paru si riche que pendant le calme de cette belle matinée.

À l’est du château, les champs, les arbres et les buissons avaient revêtu leur verdoyante parure, et quelques arbres se détachaient des autres en faisant briller aux premiers rayons du soleil leur riche floraison ; les mille voix d’une multitude d’oiseaux saluaient le réveil de la nature, et semblaient, dans leurs joyeux concerts, chanter les gloires et les louanges de leur tout-puissant Créateur. Ce majestueux spectacle émut vivement l’âme sensible d’Itha, et, se jetant à genoux, elle éleva en même temps ses mains et ses yeux vers le ciel, et remercia Dieu du plus profond de son cœur pour cette belle journée, ainsi que pour toutes celles qu’il lui avait accordées déjà ; elle supplia la divine Providence de lui prêter son secours tout-puissant pour l’aider à passer le jour qui commençait d’une manière chrétienne et irréprochable.

Tout émue encore de ces douces sensations, elle continuait à occuper son cœur du Tout-Puissant, tandis que ses mains actives cherchaient dans les armoires et retiraient des coffres habilement ciselés les magnifiques vêtements qu’elle voulait exposer à l’action conservatrice de l’air et du jour. Elle étendait ou suspendait les robes de soie et de brocart, et plaçait sur une table près des croisées ouvertes ses bijoux, qui empruntaient aux premiers rayons du soleil un éclat éblouissant. Ses regards s’arrêtèrent par hasard sur le bel anneau qu’elle avait reçu de son Henri le jour de ses noces. À cette vue, qui lui rappela ses jours de joie et de bonheur si promptement écoulés, elle ne put s’empêcher de lever les yeux au ciel en soupirant. Toutefois elle pouvait considérer sans rougir ce gage d’amour et de fidélité ; car sa conscience était pure de tout reproche : elle avait rempli saintement les devoirs qu’impose le mariage, et sa pureté la mettait au-dessus même du plus léger soupçon. Confiant donc de nouveau son avenir aux soins de la Providence, elle se rendit pleine de calme et de sécurité à ses occupations journalières. Elle travailla pendant toute cette journée au milieu de ses femmes, et ne s’inquiéta pas des objets précieux qu’elle avait laissés étalés, car elle avait eu le soin de bien fermer les portes ; et quoique les fenêtres de l’appartement fussent ouvertes, elles étaient tellement élevées, qu’elle ne croyait avoir à craindre aucune soustraction.

Cependant la bonne Itha goûtait un calme trompeur, et cette journée qui lui semblait si belle devait être marquée par un évènement qui devait causer la ruine de la vertu et le triomphe apparent du crime. En effet, lorsque, le soir, Itha voulut serrer de nouveau et ramasser avec soin ses habits et ses bijoux, elle trouva tout à sa place, à l’exception d’un seul objet : son anneau nuptial avait disparu et ne put être retrouvé, malgré les plus minutieuses recherches. Le cœur innocent d’Itha se serra de crainte et d’anxiété ; cependant, croyant, si elle parlait de cette perte douloureuse, de fournir un nouvel aliment aux soupçons et aux souffrances d’Henri, elle résolut de garder le silence sur cet évènement, et, renfermant ce nouveau chagrin dans son cœur, elle ne le confia qu’à Dieu, en se remettant sur tout à sa divine sagesse.

Voici cependant ce qu’était devenu l’anneau dont la perte devait être si fatale à Itha. Parmi les oiseaux qui peuplaient la vaste forêt située auprès du château de Toggenbourg, les corbeaux se trouvaient en si grand nombre, que cette forêt en avait pris son nom, puisqu’on la nommait Rabenstein, c’est-à-dire Pierre des corbeaux. Un de ces animaux, bien connus par leur goût pour les métaux brillants, passa devant les fenêtres ouvertes du château, tandis que les joyaux d’Itha étaient exposés au soleil ; son œil perçant en fut frappé, et, obéissant à une inclination naturelle, il se rapprocha en volant de la fenêtre près de laquelle se trouvait l’anneau au milieu de diverses autres pierreries. Ne voyant personne qui pût l’empêcher de commettre son larcin, il s’enhardit de plus en plus, et après mille circonvolutions rapides il saisit enfin l’anneau dans son bec puis, joyeux de son vol, il s’enfuit à tire-d’aile le cacher au fond de son nid.

Avec cet anneau fatal le bonheur de la comtesse parut s’envoler ; ainsi cet oiseau sembla rompre le lien qui la joignait encore à son époux. Cet évènement était-il un présage annonçant que la malheureuse Itha devait bientôt suivre son anneau dans celte forêt, à laquelle elle semblera bientôt si intimement liée, qu’elle-même pensera n’en pouvoir être arrachée que par la mort ?

 

 

 

 

CHAPITRE IX

Le chasseur Kuno trouve l’anneau d’Itha.

 

Quelques jours après, l’écuyer Kuno était, comme à son ordinaire, à la chasse dans la forêt de Rabenstein, et depuis longtemps il la parcourait avec ses chiens sans découvrir aucun gibier. Enfin il crut entendre le croassement de jeunes corbeaux, et, ne trouvant rien de mieux, il chercha d’où partaient ces cris, afin d’enlever la couvée si les petits étaient assez forts. Il eut bientôt reconnu que leur nid se trouvait au sommet d’un pin fort élevé, et, après avoir péniblement grimpé jusque-là, il s’empara des jeunes oiseaux, et se préparait à descendre, lorsque sa vue fut frappée de l’éclat que jetait un objet brillant placé au fond de son nid. Quels furent son étonnement et sa joie de trouver là une bague enrichie de diamants, et dont la valeur lui semblait considérable ! Il la mit aussitôt à son doigt, bien éloigné de prévoir quelles terribles conséquences cette découverte devait attirer sur lui.

À son arrivée au château, Kuno n’eut rien de plus pressé que de raconter son heureuse découverte à tous ses camarades et de leur montrer la bague qu’il avait trouvée. Les autres serviteurs, dans leur imprévoyance et leur simplicité, envièrent son bonheur, et ne songèrent pas plus que Kuno à ce qu’il était de leur devoir de faire en cette circonstance ; car un objet trouvé appartient toujours à quelqu’un, et l’on doit faire tous ses efforts pour à remettre à son légitime propriétaire, sans attendre même qu’il le réclame. L’œil perçant de Dominico vit aussitôt tout le parti qu’il pourrait tirer de cette aventure dans l’intérêt de ses infâmes passions. Ayant demandé comme les autres à examiner l’anneau, il s’assura d’une manière certaine que c’était l’anneau de la comtesse, et il le remit sans affectation à Kuno, se gardant bien de lui dire à qui il appartenait. Il ne lui fallut qu’un instant pour combiner la ruse infernale qu’il résolut d’employer pour satisfaire la soif de vengeance qui le dévorait depuis si longtemps ; s’étant donc aussitôt rendu auprès du comte, il lui adressa la parole en ces termes :

« Je ne sais, mon gracieux seigneur, si je dois vous communiquer une nouvelle aussi importante que douloureuse, et, quoique le zèle qui m’anime pour le soin de votre honneur m’oblige à rompre le silence, j’hésite encore à vous...

– Parle vite, interrompit le comte, et dis-moi tout ce que tu sais. Depuis longtemps j’ai dû me résigner à tout.

– Puisque vous le voulez, monsieur le comte, je dois vous avouer que je soupçonne plus que jamais la conduite de Kuno. Cette intrigue se révèle tous les jours par des signes plus évidents, et aujourd’hui même cet effronté Kuno porte impudemment à son doigt l’anneau que Votre Grâce a donné à la comtesse le jour de votre noce.

– Dieu nous préserve d’une telle horreur ! s’écria Henri ; mais cela est faux. Itha n’aurait pas osé mettre son anneau nuptial au doigt d’un valet. Non, je ne puis croire mon épouse capable d’un tel excès d’infamie.

– Que Votre Grâce daigne se convaincre elle-même de la vérité de ce que je viens de lui dire. Si vous le permettez, je vais appeler Kuno, et vous pourrez vous assurer que je ne cherche pas à vous tromper. »

Domninico ne voyait que trop bien les terribles effets que ses insidieux discours produisaient sur l’esprit prévenu de son maître ; aussi dès que Kuno se fut rendu aux ordres du comte, il lui arracha la bague du doigt, et, la présentant à Henri, il s’écria :

« N’est-ce pas bien là la bague ornée de pierreries que Votre Grâce a donnée à la comtesse au jour de son mariage ? » La calomnie était préparée avec tant d’art et avec une si parfaite connaissance du caractère du comte, qu’elle réussit autant que son infâme inventeur avait pu l’espérer. Henri, reconnaissant l’anneau, fut suffoqué par la colère et la rage au point qu’il ne put prononcer une parole ; mais ses yeux roulaient d’une manière effrayante dans leurs orbites, ses dents étaient violemment serrées, et tous ses traits horriblement défigurés. Kuno, reconnaissant à tous ces signes l’emportement de son maître, voulait lui exposer les faits dans leur simple vérité ; mais à l’instant même la tempête qui gonflait le cœur d’Henri se fit jour avec une irrésistible impétuosité, ses oreilles se fermèrent aux justifications comme aux prières, et sa raison l’abandonna entièrement. Il vociféra contre Kuno les plus horribles imprécations, le nomma serviteur perfide, homme infâme, et le condamna sans l’entendre à la mort la plus cruelle. Appelant ses gens d’une voix de tonnerre, il ordonna que le malheureux écuyer fût à l’instant même attaché à la queue du cheval le plus fougueux de ses écuries, et que le cheval fût lancé à coups de fouet au milieu des rochers qui entouraient le château. Cet ordre barbare fut exécuté, et Kuno, malgré ses cris et ses protestations d’innocence, fut entraîné à travers les rocs et les buissons, qui l’eurent bientôt mis en pièces.

 

 

 

 

CHAPITRE X

L’innocente Itha est répudiée par son mari.

 

Henri, dont la fureur avait été plutôt excitée qu’assouvie par l’horrible exécution dont il avait été l’ordonnateur et le témoin, se rendit immédiatement à l’appartement de son épouse, accompagné jusqu’à la porte par Dominico, ce mauvais génie qui s’attachait à lui jusqu’à ce qu’il eût rempli l’épouvantable mission qu’il s’était donnée. La comtesse, occupée à travailler au milieu de ses femmes dans une partie éloignée du château, n’avait aucune idée de la scène de sang qui venait de s’accomplir ; mais l’entrée brusque et impétueuse de son mari lui fit assez comprendre qu’il était en proie à un violent emportement. Elle se leva cependant, et vint à sa rencontre comme à l’ordinaire, pensant l’adoucir par ses témoignages de déférence et d’affection ; mais il la repoussa avec brutalité. Itha, tremblante de tous ses membres et près de perdre connaissance, ne put répondre par un seul mot à ce grossier outrage. Mais Henri, l’apostrophant avec les expressions les plus injurieuses, s’écria : « Femme sans honneur et sans foi, comment ai-je mérité l’infamie que vous jetez sur mon nom ! »

Ces paroles de mépris pénétrèrent comme un trait de flamme l’âme innocente de la malheureuse Itha. Elle voulut défendre son honneur, prouver qu’elle était irréprochable, protester au moins contre la calomnie qui brisait son cœur ; mais sa bouche se refusait à prononcer un seul mot, elle balbutiait des paroles inintelligibles, et ne trouvait pour repousser l’horrible accusation qui s’élevait si brusquement contre elle que des gestes désespérés et des sanglots convulsifs. Henri, toujours dominé par sa funeste passion, l’abreuvait des plus sanglantes injures et n’écoutait ni les plaintes ni les gémissements. Enfin Itha se précipita à genoux devant son époux, jurant, en levant les mains vers le ciel, qu’elle était innocente et pure, et le suppliant de l’écouter un seul instant. Mais Henri était incapable de rien entendre ; ses lamentations et ses serments ne parvenaient pas jusqu’à son âme, en proie à la plus violente frénésie, à une espèce de démence ; furieux comme un tigre, il saisit son épouse dans ses bras nerveux, en s’écriant : « Reçois la juste récompense de ton infamie ! » et il la précipita de la hauteur du château, et de la hauteur bien plus considérable encore du rocher à pic qui lui sert de base, dans l’horrible précipice béant qui s’ouvre au-dessous des fenêtres ouvertes.

L’époux furieux, qui croyait par cet acte injuste et odieux avoir sauvé son honneur, ne pouvait plus suivre des yeux son innocente victime ; toujours ivre de rage, il quitta cet appartement, et l’on entendit toutes les portes retentir violemment derrière lui, jusqu’à ce qu’étant parvenu dans sa chambre il tomba épuisé sur un siège. Tout fuyait devant lui dans le château, et personne n’aurait voulu paraître devant ses yeux ; car celui même qui n’avait pas le plus léger reproche à se faire pouvait craindre d’être victime de la fureur du comte. Les femmes de la comtesse, toutes hors d’elles-mêmes, consternées et presque privées de sentiment, quittèrent en frémissant la chambre d’où leur malheureuse maîtresse venait de disparaître si subitement ; le silence le plus profond régnait dans le château, et personne n’osait ouvrir la bouche. Ceux des domestiques qui ne connaissaient pas encore l’épouvantable catastrophe qui les avait privés d’une si bonne maîtresse, pressentaient bien qu’un grand malheur planait sur le château ; mais ils ne pouvaient se faire une idée de celui qui venait d’arriver, et ils n’osaient s’interroger réciproquement. Quand ils connurent l’horrible vérité, tous fondirent en larmes, car aucun d’eux n’avait le moindre doute sur l’innocence d’Itha, et tous pensaient que le comte avait été abusé par de fausses apparences et entraîné par l’indomptable emportement de son caractère. Aucun des habitants du château ne pénétrait l’origine de cette épouvantable scène, et ceux qui connaissaient l’histoire de la bague ne pouvaient pas présumer que c’était la découverte de ce bijou qui avait causé le meurtre de Kuno.

Dominico cependant jouissait de voir sa vengeance complètement satisfaite, et, tandis que tout le château était plongé dans le deuil et la consternation, lui seul se réjouissait intérieurement, et allait avec délices repaître ses yeux des traces sanglantes que le corps du malheureux Kuno avait laissées sur les pierres et les ronces. Comment aurait-il pu prévoir alors que l’innocence et la vertu pouvaient encore l’emporter ici-bas sur ses infâmes artifices ?

Cependant il ne put longtemps supporter la vue de ce sang innocent, qui, comme celui d’Abel, semblait crier vengeance contre un impie meurtrier. Il quitta tout pensif la fenêtre à laquelle il s’était mis, et employa toutes les ressources de son esprit pour maintenir son maître dans la conviction qu’Itha et Kuno n’avaient subi que le juste châtiment de leur crime. Il s’empressa aussi de répandre dans le château et dans tout le comté le récit grossi et astucieusement raconté de l’intrigue coupable qui avait nécessité ce double châtiment. Quelques habitants crurent à la vérité de ce récit, parce qu’ils aimaient leur seigneur et ne voulaient pas le croire coupable d’une telle injustice. Mais beaucoup d’autres connaissaient la passion dominante du comte et la fourberie de son favori Dominico, et, se souvenant d’ailleurs de la piété de la comtesse, ils ne purent jamais ajouter foi à ces inculpations, ni regarder la vengeance du comte comme légitime. Dans l’esprit du plus grand nombre, Itha fut toujours innocente, et plus d’une larme coula en sa mémoire.

 

 

 

 

CHAPITRE XI

Héroïque vertu d’Itha dans le malheur.

 

Si les prières de la malheureuse comtesse ne furent pas exaucées dans ce monde, si le fougueux Henri refusa d’entendre sa voix suppliante, le Ciel n’en accueillit que plus favorablement les vœux de l’innocente Itha, qui, entre les mains de son meurtrier et même au moment où elle semblait planer dans l’air, consacrait à Dieu tout son être et tous ses sentiments, son existence et sa mort. Mais la vertu de cette infortunée n’était pas encore assez éprouvée pour qu’elle fût immédiatement admise au bonheur ineffable que le Tout-Puissant lui réservait sans doute à ses côtés ; elle devait encore être purifiée par l’adversité, comme l’or par le feu, pour servir de modèle aux hommes, et leur enseigner à chercher leur salut dans l’imitation de son pieux respect des arrêts de la Providence. Au moment où la mort d’Itha semblait inévitable aux yeux des hommes, puisqu’elle avait été précipitée dans un abîme d’une profondeur immense, Dieu envoyait ses anges pour soutenir dans cette horrible chute sa fidèle servante, et pour prouver ainsi la vérité de ces divines paroles qui nous sont enseignées par saint Paul, et suivant lesquelles, lorsque Dieu est avec ses enfants, le monde ne peut rien contre eux.

Lorsque Itha reprit ses sens, il lui sembla sortir d’un songe pénible, et elle ne savait plus si elle se trouvait encore sur la terre ou si elle se réveillait dans un autre monde. Cependant, en revenant à elle, elle s’aperçut qu’elle était soutenue par des buissons et des arbustes qui avaient amorti sa chute le long des rochers ; mais ce ne fut qu’après avoir levé les yeux vers le sommet de la montagne et avoir reconnu les hautes tours du château de Toggenbourg, qu’elle se rappela parfaitement toute son histoire, et fut bien convaincue qu’elle existait encore. Alors elle fut vivement pénétrée de reconnaissance pour le Dieu tout-puissant qui l’avait conservée saine et sauve au milieu de ces épouvantables dangers, et le premier usage qu’elle fit de ses forces renaissantes fut de se jeter à genoux et d’élever son cœur vers le Ciel dans une fervente prière pour le remercier de ce nouveau bienfait, plus grand que tous les autres, et du visible secours que sa bonté paternelle lui avait envoyé.

« Ô mon Dieu, s’écria-t-elle, celui entre les mains duquel tu m’avais remise ici-bas m’a répudiée et a voulu briser ma vie temporelle. Dans ce moment suprême je t’adressai une dernière invocation, et jurai de vivre et de mourir pour toi. Tu m’as miraculeusement arrachée à une mort inévitable ; à partir de cet instant, je te suis donc entièrement consacrée ; tous les liens qui m’attachaient à la terre sont détruits, je n’appartiens plus qu’au Ciel. Que le reste de mes jours te soient donc dévoués, ô mon Père éternel et tout-puissant ! Inconnue aux hommes et loin des vains plaisirs du monde, que ma vie s’écoule au milieu de la solitude dans la crainte de Dieu et dans la contemplation de sa divine bonté ! »

Telles étaient les pieuses pensées qui s’emparèrent aussitôt du cœur d’Itha rendue à elle-même, et la sainte résolution qu’elle venait de prendre répandit bientôt dans son âme une douce satisfaction et la plus douce sérénité. Cette pensée s’empara aussitôt d’elle : S’il m’avait fallu à l’instant même comparaître devant le tribunal de Dieu, avec quelles bonnes actions m’y serais-je présentée et où serais-je maintenant ? Et le souvenir de quelques imperfections qu’elle n’avait jamais aperçues au milieu des richesses et de l’abondance lui fit verser un torrent de larmes amères. Dans son repentir elle s’écria : « Ô mon Père céleste, pardonne-moi, pardonne-nous à tous les péchés que nous avons commis. Tu nous les pardonneras, ô mon Dieu, tu l’as promis, pourvu que nous pardonnions les offenses commises à notre égard. Pour moi, confiante en tes promesses, je pardonne de tout mon cœur et devant toi à mon Henri les injures et les maux qu’il m’a fait souffrir ; ce n’est qu’un homme, et il a été trompé, car autrement il ne se serait pas rendu coupable d’une pareille action. Je pardonne encore à ceux qui ont abusé de son esprit généreux et qui m’ont calomniée ; pardonnez-leur aussi, ô mon Dieu, car assurément ils ne savaient pas eux-mêmes ce qu’ils faisaient. Pardonne-leur donc, ô mon Dieu ; et surtout pardonne-moi mes fautes et mes péchés, comme je pardonne à mes semblables les offenses qu’ils ont commises à mon égard. Délivre-moi de toute tentation dangereuse, ô mon Dieu, et que ta bonté paternelle éloigne de moi toute occasion de péché. »

Ainsi le seul secours qu’Itha invoquait dans son malheur était la bonté paternelle de Dieu, et sa divine parole faisait toute sa consolation. Plus d’une fois elle tourna ses tristes regards vers le noble château de Toggenbourg, qui dominait la contrée, et elle se figurait les remords qui devaient entrer avec la réflexion dans le cœur de son Henri, qu’elle avait connu si tendre et si bon ; elle se représentait aussi la tristesse de ses bons serviteurs, qui lui étaient si sincèrement attachés, et qui sans doute versaient bien des larmes sur son sort et adressaient au Ciel bien des vœux ardents pour son bonheur éternel. Ces pensées lui apportaient quelque consolation pleine de confiance en Dieu, elle se résignait aisément à sa destinée si malheureuse aux yeux du monde ; car, si elle était entièrement privée des biens temporels, elle possédait en elle des biens célestes bien plus précieux : sa conscience était pure et calme, et elle sentait son cœur rempli de la grâce divine, qu’elle n’aurait pas échangée contre la vie la plus heureuse dans le plus magnifique château.

 

 

 

 

CHAPITRE XII

Itha cherche à se créer une retraite.

 

Itha ne voulait pas rester dans le voisinage du château, dans la crainte d’être promptement découverte, et par conséquent détournée de la résolution qu’elle avait prise, et que le Ciel avait acceptée ; elle pouvait redouter aussi de nouveaux tourments et des traitements plus cruels encore. Elle se leva donc, et, s’abandonnant à la conduite de la Providence, elle s’enfonça dans le plus épais de la forêt, marchant au milieu des fourrés obscurs et impraticables, où jamais peut-être un pied humain n’avait laissé de traces, et avançant au milieu de tous les obstacles avec une facilité dans laquelle la protection divine se montrait pour elle aussi évidente que lorsqu’elle l’avait soutenue et gardée saine et sauve dans sa chute. Elle avança ainsi au milieu de ces épais taillis, qui semblaient se refermer derrière elle pour rendre sa retraite impénétrable, jusqu’à ce que le coucher du soleil et l’obscurité qui le suivit promptement la missent dans l’impossibilité de continuer sa marche.

Voilà donc cette bonne et innocente comtesse, dont la jeunesse a été entourée de soins et d’égards, qui, comme une fleur délicate, fut toujours préservée de tout vent rude et nuisible, qui pendant toute sa vie fut habituée à toutes les commodités et à toutes les recherches de l’opulence et servie avec empressement, la voilà seule au milieu d’un désert sauvage, où, au lieu de riches appartements garnis de chauds tapis, elle n’aperçoit que la triste lueur du crépuscule, que de noirs sapins et de vieux hêtres couverts de lierre, que d’âpres rochers revêtus de mousses et d’épineux buissons entrelacés les uns dans les autres. Elle qui pouvait travailler à son gré et se reposer sur de soyeux coussins, elle ne voyait plus autour d’elle que des fragments de rocs et des vieux troncs dépouillés ; pour remplacer sa table somptueusement chargée de mets savoureux, elle n’avait pas même d’eau fraîche pour étancher sa soif, et, si elle en avait trouvé, elle n’avait pas de vase pour en puiser. Chaque soir un lit moelleux lui offrait un doux repos qui lui faisait oublier les soins de la journée et lui rendait des forces nouvelles pour le jour suivant ; maintenant elle n’a pour reposer ses membres fatigués que la terre dure et froide, et au lieu des domestiques empressés qui attendaient ses ordres et s’étudiaient à prévenir ses désirs, elle n’entend autour d’elle que des animaux sauvages, dont les tristes hurlements la font frémir d’effroi.

La nuit étendit enfin son obscurité sur la terre, et Itha, cette enfant pure et timide, se trouva seule au milieu d’une immense forêt, sans nourriture, sans abri, sans un lieu du repos, privée de tout ce qui était nécessaire à son corps fatigué et à son cœur affligé. Itha cependant souffrait toutes ces douleurs parce qu’elle avait préféré son propre malheur à celui de son prochain ; car, si elle avait découvert à Henri les criminelles tentatives de Dominico, elle n’aurait jamais eu à souffrir tous les malheurs qui l’accablaient. Mais, comme elle était douée d’une vertu héroïque et d’une charité vraiment chrétienne, elle ne demanda pas la perte de Dominico, et ne voulait, comme le Seigneur, que la conversion et la pénitence du méchant ; en retour de sa douceur et de sa bonté, elle n’avait reçu que la persécution, récompense trop ordinaire de la vertu dans ce monde. Aussi sentait-elle en elle-même l’accomplissement de cette sainte promesse de Dieu : « Tous ceux qui souffriront la persécution pour la justice, non seulement jouiront des joies célestes après cette vie temporelle, mais ils goûteront encore sur la terre, dans les consolations intérieures, la vraie satisfaction et la félicité divine. »

Dans cette douloureuse situation où la prudence humaine n’aurait vu que désespoir et mort inévitable, la pieuse et confiante Itha sut prendre son parti courageusement. Déjà entourée des ombres de la nuit, elle pensa de nouveau à son cher Henri, pour lequel elle ne sentait toujours que de la tendresse, et elle éloigna de son cœur toute pensée d’inimitié en priant de nouveau Dieu de lui pardonner, ainsi qu’à tous ceux qui avaient pris part à ses malheurs. Se recommandant encore une fois à la protection divine, elle se jeta sur la terre, épuisée de fatigue. Semblable à l’Homme-Dieu, elle n’avait pas où reposer sa tête ; mais l’assistance de Dieu vaut mieux que toutes les richesses de la terre, et sa protection est plus puissante que les châteaux forts et les plus vaillantes armées. Un doux sommeil ferma les yeux d’Itha, tandis qu’une pénible insomnie pesait sur tous les habitants du château de Toggenbourg, agitant les innocents d’inquiétude et de tristesse, accablant les coupables sous le poids des plus cuisants remords. Les mugissements des animaux carnassiers cessèrent de retentir dans la forêt, et aucun d’eux n’osa troubler le sommeil d’Itha, car autour d’elle veillaient les saints anges du Seigneur.

 

 

 

 

CHAPITRE XIII

Itha dans la solitude.

 

An lever de l’aurore, Itha sortit de ce sommeil fortifiant, et sa première pensée fut, comme tous les jours, un acte de remerciement élevé vers le ciel ; ce jour-là toutefois, sa prière avait un caractère inaccoutumé de solennité. Les nombreux oiseaux réunis autour d’elle accompagnaient ses actions de grâces de leurs aimables mélodies, et bien que la prière qu’elle adressait à Dieu dans l’effusion de son cœur fût prononcée à voix basse, elle semblait comprise par les petits oiseaux, et l’on aurait dit que les louanges du Seigneur étaient répétées au milieu du feuillage par un chœur de ces pieuses vierges qui consacrent dans la solitude leurs voix innocentes à la gloire du Très-Haut. Il n’y avait pas un arbre, pas un rameau, pas un buisson qui ne fût couvert de ces chantres ailés du matin, en sorte qu’ils paraissaient s’être réunis là pour fêter l’avènement de la nouvelle hôtesse de la forêt et pour la consoler en disant : « Regarde-nous, faibles et ignorants oiseaux que nous sommes, et apprends à connaître la sollicitude paternelle du Tout-Puissant, qui daigne pourvoir à tous nos besoins. Nous n’ensemençons ni ne moissonnons, nous n’avons pas de provisions amassées dans les granges, et cependant la bonté divine veille à ce que nous ne soyons pas dépourvus du soutien nécessaire à notre inutile vie. Pourquoi donc cette même puissance et celte même bonté ne viendraient-elles pas à ton secours ? pourquoi ne te conserveraient-elles pas, toi bien plus chère et bien plus précieuse à ses yeux ? »

Ranimée par ces pieuses inspirations, Itha se leva et s’occupa de chercher un endroit qu’elle pût approprier pour en faire sa demeure habituelle. Non loin du lieu où elle avait passé la nuit, un ruisseau limpide et clair comme le cristal coulait du haut d’un rocher, au pied duquel se trouvait un espace assez large couvert de gazon et de mousse, et renfermé entre de touffus sapins. Itha résolut de s’arrêter là et d’y construire une petite hutte sous le plus épais de ces sapins, dont les branches inclinées touchent presque la terre. Mais comment une faible femme, une noble comtesse, pourra-t-elle construire le plus simple abri avec ses mains délicates sans le secours d’aucun instrument ? La nécessité apprend à prier, dit un vieux proverbe allemand ; elle enseigne également à travailler. Itha ne perdit pas un instant dans l’inquiétude et l’hésitation ; mais, fortifiée par sa prière matinale et par la confiance qu’elle plaçait dans le secours de Dieu, elle chercha à réunir les matériaux nécessaires à sa construction, et alla ramassant de tous côtés des branches sèches, des rameaux verts, des feuilles, de l’écorce, si bien que dès le premier jour elle avait amoncelé au pied de son vieux sapin un dépôt assez considérable de toutes ces provisions.

Après un travail aussi rude et aussi nouveau pour la malheureuse comtesse, il était naturel que le besoin de nourriture se réveillât en elle, et bientôt il devint extrêmement pressant. Itha, qui dès le matin avait puisé dans la vue des oiseaux de la forêt une confiance sans bornes dans la bonté paternelle du Créateur, recourut à la divine Providence dans cette nouvelle nécessité, et, quand elle eut achevé son oraison, elle se sentit aussi rassurée sur ses besoins que si elle eût vu devant elle une table abondamment servie. Conduite par la main de Dieu, elle marcha au hasard, et se trouva au bout de quelques pas sur un terrain incliné et exposé au soleil du midi, où mûrissaient en grande abondance les plus belles fraises qu’elle eût jamais vues. Bien que son corps fût avide de nourriture, elle commença par élever son âme reconnaissante vers Celui à qui elle devait évidemment cette précieuse découverte. « Ô Dieu tout-puissant et miséricordieux ! s’écria-t-elle, jamais dans mon château je n’aurais appris aussi bien que dans cette solitude à connaître toute l’étendue de votre divine sagesse et l’immensité de vos bienfaits. Oui, Seigneur, vous êtes miraculeux dans vos décrets, et plus miraculeux encore est votre amour infini pour les créatures ! »

Telles étaient les pensées qui remplissaient l’âme d’Itha lorsqu’elle s’inclina, pleine d’une douce satisfaction, vers ces précieux dons de Dieu. Un peu plus loin elle découvrit encore des airelles en très grande quantité, et se trouva ainsi pourvue d’aliments pour plusieurs jours. Ce simple repas, préparé par la prévoyance de Dieu, et ces fruits qu’elle cueillait elle-même, lui parurent mille fois plus savoureux que ne lui avaient jamais semblé les mets de la table seigneuriale, préparés avec tout l’art des cuisiniers. Combien les actions de grâces qu’Itha adressa au Ciel après ce premier repas fait dans la forêt ne furent-elles pas ferventes ! Puissent tous les hommes reconnaître comme elle le faisait tous les présents de Dieu, et ne pas les profaner par de coupables abus. Qu’ils en jouissent toujours avec un cœur aussi reconnaissant que le sien, et la bénédiction divine s’étendra sur eux comme une abondante et précieuse rosée.

Itha, fortifiée par cette nourriture que le Ciel lui avait accordée, consacra encore le reste de la journée au travail, et la nuit tombante la trouva occupée à ranger et à disposer tous les matériaux qu’elle avait réunis. Ses membres fatigués éprouvaient un grand besoin de repos et de sommeil ; mais Itha ne pouvait terminer autrement que par une ardente prière ce premier jour passé dans sa nouvelle demeure, et pendant lequel la protection céleste s’était si merveilleusement manifestée à elle ; ce ne fut donc qu’après s’être pendant longtemps agenouillée en présence de Dieu qu’elle se livra au repos, au pied de son vieux sapin, où elle avait déjà pour reposer sa tête un oreiller composé de tendres rameaux de sapin et de mousse sèche.

Ainsi le sommeil ferma les paupières d’Itha pour la seconde fois depuis qu’elle n’avait plus d’autre appui dans le monde que sa confiance dans la divine Providence.

Le jour suivant, le soleil ne se leva pas aussi radieux que la veille derrière les hautes montagnes des Alpes ; l’aurore était sombre et semblait annoncer une journée pluvieuse. Itha cependant se réveilla aussi remplie de calme et d’un doux contentement ; après avoir terminé avec son recueillement habituel sa prière du matin, dans laquelle elle appela la bénédiction divine sur elle-même et sur le travail auquel elle allait se livrer, elle commença la construction de sa petite cabane.

D’abord elle fixa en terre aussi droit et aussi solidement qu’il lui fut possible de fortes branches de sapin, qu’elle lia par le haut avec les rameaux pendants de son vieux sapin, qui étaient assez serrés pour former une espèce de toit ; elle remplit ensuite l’espace qui se trouvait entre ces pieux avec des branches moins longues, entrelacées les unes dans les autres et attachées avec de l’osier et d’autres plantes flexibles. Ainsi elle vit à sa grande joie les quatre murailles s’élever l’une après l’autre, et bientôt elle se trouva enfermée de tous côtés. Il est vrai qu’au commencement cette nouvelle habitation était encore bien peu solide, et que le treillage dont elle était composée était loin d’être suffisamment serré ; mais chaque jour ce travail devenait plus parfait, car Itha entrelaçait constamment de jeunes rameaux avec ceux qui étaient déjà placés, et elle rembourrait les parois de sa hutte avec de la mousse et de l’écorce, jusqu’à ce qu’elle fût en état de l’abriter complètement contre les atteintes du vent. Quant au toit, qu’une pluie forte et prolongée pénétrait facilement, elle parvint à le garnir tellement de fortes branches placées régulièrement et sur un plan incliné, que, lorsque l’automne amena les premiers froids de la saison rigoureuse, cette demeure pouvait parfaitement protéger celle qui l’habitait contre la pluie et le vent, la neige et toutes les bourrasques de l’hiver. Dans la paroi qui regardait au midi, se trouvait une ouverture assez élevée, qui laissait pénétrer le jour et la chaleur bienfaisante du soleil. Au-dessous était pratiquée une autre ouverture plus grande, et destinée à servir de porte ; elle était si basse, que pour entrer ou sortir il fallait se courber beaucoup et écarter à chaque fois des branches qui se croisaient, et qui, reprenant d’elles-mêmes leur place par l’effet de leur élasticité, fermaient immédiatement l’entrée.

C’était donc dans cette misérable hutte, qui n’avait pas même, à proprement parler, de porte ni de fenêtre, au milieu d’une forêt sauvage et loin de toute société, que faisait maintenant sa demeure cette jeune et noble comtesse, qui quelque temps auparavant était souveraine d’un vaste comté, habitait un magnifique château, et commandait à de nombreux domestiques qui l’adoraient presque comme une divinité. Mais l’innocence respire plus à l’aise dans une misérable cabane, au milieu de la solitude, que dans les plus magnifiques palais où elle se voit en butte aux tentatives du crime ; aussi Itha éprouvait bien plus de satisfaction dans sa chétive demeure que dans les derniers temps de son séjour au château de Toggenbourg. La petite croix qu’elle avait formée de deux bâtons liés ensemble, et qu’elle avait attachée dans l’intérieur de sa hutte, lui rappelait à chaque instant l’ineffable amour de son Sauveur, sa vertu sublime et les grandes souffrances qu’il a éprouvées ; il lui semblait qu’elle l’entendait lui crier du haut de sa croix que c’était aussi par des souffrances supportées avec résignation dans ce monde qu’elle obtiendrait de jouir auprès de lui des éternelles délices que le Ciel réserve aux élus. Au dehors de sa cabane, Itha avait aussi élevé une croix plus grande, au pied de laquelle elle venait faire à genoux ses méditations lorsque le temps le permettait. La croix était donc pour cette pieuse solitaire le guide constant dans le chemin du Ciel, et la plus puissante consolation dans les peines de cette vie ; elle aurait la même vertu pour tous les hommes, s’ils savaient se conformer aux intentions paternelles de Dieu.

La patience qu’Itha déployait dans ses souffrances, et la résignation avec laquelle elle acceptait les adversités, ne l’empêchaient pas de profiter de tous les moyens que Dieu lui suggérait pour fortifier son corps et pour le conserver au service du Créateur.

Entre autres soins de ce genre, elle ramassa une très grande quantité de mousse fraîche qui croissait de toutes parts dans la forêt, et s’en forma un lit, après l’avoir fait sécher au soleil. Mais où trouvera-t-elle la nourriture nécessaire pour un long hiver, durant lequel la terre gelée et couverte de neige reste pendant plusieurs mois sans porter aucun fruit ? Cette pensée aurait pu inquiéter gravement Itha, si, mettant trop sa confiance dans la bonté divine, elle avait passé tout l’été dans l’oisiveté, sans songer à se prémunir contre les rigueurs et les privations de la mauvaise saison ; mais Itha, toujours soigneuse et prévoyante comme une bonne mère de famille, s’était, dès le commencement de l’été, occupée de se préparer à l’hiver qui devait venir. Elle avait ramassé une grande quantité d’airelles à mesure qu’elles approchaient de leur maturité, et les avait fait dessécher à la chaleur du soleil ; elle parvint aussi à conserver des fraises de cette manière. Plusieurs plantes lui fournissaient des racines épaisses et charnues, qu’elle retirait soigneusement de terre à l’aide d’un bâton pointu, et qu’elle faisait également sécher pour les conserver pour l’hiver. Les poires sauvages, les mûres qu’elle trouvait au milieu des buissons épineux, et les belles prunelles bleues qui mûrissent un peu plus tard, lui fournirent encore une nourriture abondante, et elle fit de ces aliments une si ample provision, que sa hutte devint trop petite pour contenir tout ce qu’elle avait ramassé. Elle pouvait donc voir sans crainte l’approche de l’hiver ; car elle avait de quoi fournir aux besoins du corps un logement pour la défendre contre les intempéries de la saison, et son âme confiante se remettait pour le reste aux soins bienveillants de la divine Sagesse.

Même pendant l’hiver, Itha ne voulut pas rester oisive ; elle avait, en effet, beaucoup de choses utiles à faire : son industrie devait suppléer aux instruments, aux vases, à tous les objets qui lui manquaient ; d’ailleurs elle savait qu’un travail convenable est fort utile à la santé. Elle avait, pendant l’automne, recueilli une grande quantité de mousse tendre et beaucoup de brins d’osier et de baguettes flexibles ; à l’aide de pierres pointues et tranchantes qu’elle avait ramassées, elle détachait l’écorce des troncs d’arbres, et la faisait tremper dans l’eau pour en enlever de tendres fibres, qu’elle faisait ensuite sécher à l’air. Quand la température le permettait, elle s’asseyait au soleil et utilisait tous ces matériaux ; elle était parvenue à former, avec la mousse tendre et les filaments les plus mous qu’elle trouvait dans l’écorce, une espèce de tissu dont elle fit des couvertures qui la garantissaient du froid ; elle tressa aussi de jolis paniers et des corbeilles avec son osier et creusa avec ses pierres aiguës des morceaux de bois dans lesquels elle puisait l’eau de ses repas. La nécessité lui avait appris à fabriquer elle-même un grand nombre d’ustensiles grossiers qui lui rendaient les plus grands services.

Au milieu de ses occupations, elle sentait souvent son cœur ému par le souvenir de ses bons parents, et elle éprouvait pour eux une vive reconnaissance lorsqu’elle se rappelait les sages conseils qu’elle avait reçus d’eux. Elle croyait encore les entendre dire : « Apprenez tout ce que vous pourrez, mes chers enfants ; ne négligez aucune connaissance, car on ne sait pas ce qu’on peut devenir et ce dont on aura besoin. Accoutumez-vous à aimer le travail ; il vaut mieux à lui seul que tous les trésors du monde, car nous pouvons facilement perdre nos richesses, et ce n’est qu’un travail assidu qui peut assurer notre existence. » Itha éprouvait maintenant toute la sagesse de cet avis, que les parents prudents ne peuvent trop répéter à leurs enfants. Si dans la jeunesse, elle eût méprisé ces conseils et eût trop compté sur la fortune qui lui semblait assurée ; si elle eût passé son temps au milieu de divertissements, au lieu de le consacrer à l’étude de choses utiles, elle aurait infailliblement péri dans la sauvage forêt où elle se trouvait abandonnée. On ne peut donc s’appliquer trop tôt au travail et à l’étude ; car souvent il arrive que notre industrie et nos connaissances peuvent seules nous garantir de la misère ou même de la mort.

Cependant il arrivait quelquefois qu’Itha restait plusieurs jours et même des semaines entières sans pouvoir travailler, à cause du froid continuel et excessif : ce n’était même qu’à grand-peine qu’elle pouvait conserver, au milieu de la couche épaisse de neige qui couvrait la terre, un sentier pour aller à sa source, qui heureusement ne gela jamais entièrement. Elle consacrait ces jours rigoureux à une sainte contemplation, et s’occupait uniquement à méditer sur les grandeurs et sur la bonté de Dieu.

Sa petite croix de bois lui rappelait la souffrance et les sacrifices du Sauveur, qui a voulu verser tout son sang pour les hommes ; et son cœur religieux était tellement rempli de ses pieuses pensées, qu’elle oubliait souvent de puiser dans ses corbeilles sa nourriture corporelle. Dans tout ce qui l’entourait, même au milieu de la désolation de la nature, elle trouvait matière à ces saintes réflexions : un léger flocon de neige, une goutte d’eau glacée qui brillait sur les buissons dépouillés, étaient à ses yeux d’aussi grandes merveilles et d’aussi précieux dons de la toute-puissance divine que les fleurs du printemps ou les fruits de l’été ; aussi tout excitait son âme à la louange et à l’adoration du Très-Haut. Avec quel bonheur n’accueillait-elle pas ensuite les premiers beaux jours du printemps, quand elle voyait les arbres revêtir leur verdoyante parure et toute la nature se ranimer aux vivifiants rayons du soleil ! Sa ferveur et sa piété trouvaient de nouveaux aliments dans le gazon qui couvrait la terre, dans les feuilles qui s’épanouissaient sur les rameaux, et dans les fleurs odoriférantes dont se couvraient les buissons ; une douce gaieté, une force nouvelle, s’emparaient de son cœur à ce ravissant spectacle, et Itha se croyait presque entourée des célestes délices ; de sorte qu’on pouvait avec raison lui appliquer ces belles paroles du prophète Isaïe : « Le Seigneur transforme leur désert en paradis et leur solitude en jardin de Dieu ; la joie et l’allégresse y habitent, et l’on n’y entend retentir que des hymnes de reconnaissance et des cantiques de louange. »

Il y avait cependant une privation qui pendant longtemps causa à la pieuse solitaire de profonds regrets : c’était l’impossibilité où elle était d’assister aux prières de l’Église, de s’associer au service divin, de participer aux sacrements de grâce et de sanctification. Mais elle se consolait en considérant chaque point de sa forêt comme un temple élevé à la grandeur de Dieu, que chaque saison ornait des plus magnifiques ouvrages de sa toute-puissance. Elle apprenait ainsi à adorer le Créateur dans les ouvrages de ses mains ; et comme ses prières apportaient toujours à son cœur des consolations intérieures et le remplissaient d’une grâce abondante, elle comprit que les pieux sacrifices de sa dévotion étaient acceptés du Ciel. Cette communion spirituelle remplaça pour elle celle que l’on trouve à la sainte table de la divine Eucharistie, et le temple de la nature lui sembla la plus magnifique basilique que l’on pût consacrer à la gloire du Seigneur. Elle pouvait se passer de tout secours humain ; car les consolations célestes remplissaient son âme, adoucissaient chacune de ses souffrances, et maintenaient son esprit calme et serein. Bien des heures, des jours, des mois et des années s’écoulèrent dans cette vie misérable et solitaire pour le monde, mais presque bienheureuse comme celle du ciel ; car les pensées d’Itha étaient toutes à Dieu, et son esprit s’unissait dans l’adoration continuelle du Seigneur aux chœurs célestes des anges et des saints.

 

 

 

 

CHAPITRE XIV

Le comte Henri de Toggenbourg après la perte d’Itha.

 

On était loin de jouir de cette paix et de cette douce félicité au château de Toggenbourg. Lorsque la colère d’Henri se fut dissipée, la froide raison reprit son empire sur son cœur, et il se fit d’amers reproches sur la précipitation qu’il avait mise à condamner Itha. « Si ce n’est une épouse coupable, se disait-il, que j’ai immolée moi-même avec tant de barbarie, de quel crime épouvantable ai-je chargé ma conscience, et quelle horrible vengeance son sang innocent ne réclamera-t-il pas au sévère jugement de Dieu ! » La pensée que le crime était évident, et que le châtiment n’était que trop bien mérité, venait pour un instant tranquilliser son esprit ; puis les remords et les scrupules reprenaient aussitôt leurs droits, et il entendait une voix intérieure qui lui répétait : « Tu ne peux et ne dois condamner même le plus humble de tes sujets sans l’entendre dans sa justification, et c’est ton épouse elle-même, cette Itha qui te fut autrefois si chère, que tu as illégalement vouée à une mort horrible ; et ta propre main s’est chargée d’exécuter cette sentence barbare ! Si cependant elle était pure du crime que tu lui reprochais, quelle punition ne dois-tu pas attendre de la justice divine dans le temps et dans l’éternité !... » Telles étaient les pensées qui torturaient constamment l’âme d’Henri, et qui lui reprochaient sans cesse son aveugle emportement.

Dominico était trop clairvoyant et connaissait trop bien le caractère de son maître pour ne pas lire dans son cœur et pour ne pas pénétrer les scrupules qui l’agitaient ; il craignait même quelquefois que la réflexion ne vînt à convaincre le comte de l’injustice qu’il avait commise, et que sa propre perte ne fût la suite de cette découverte. Aussi chercha-t-il par tous les moyens à s’insinuer plus avant dans la confiance de son maître, pour avoir l’occasion d’assurer la victoire qu’il avait remportée. Henri, qui avait besoin d’épancher les tourments qui le déchiraient dans un cœur qui lui fût dévoué, choisit Dominico pour le confident de ses peines intérieures. Cet infâme scélérat, malgré tous ses efforts, ne pouvait fournir au comte des consolations durables ; car, lors même qu’il parvenait à colorer sa cruauté de l’apparence d’une légitime punition, il ne pouvait réussir à calmer les remords qui tourmentaient Henri. L’astucieux serviteur épuisait son adresse et son éloquence à rappeler au comte toutes les circonstances, qu’il savait adroitement grouper de manière à ne laisser aucun doute sur la culpabilité d’Itha. « Comment, disait-il, Kuno se serait-il trouvé possesseur de la bague s’il ne l’avait tenue de la comtesse ? Comment aurait-il osé s’en parer publiquement si, dans son aveugle passion, il n’eût compté sur la protection de sa complice ? Pourquoi enfin aurait-il, en mourant, invoqué avec tant d’ardeur le pardon de Dieu, s’il n’eût été coupable du crime qu’on lui reprochait ? »

Ces raisonnements et beaucoup d’autres du même genre réussissaient à peine à tranquilliser Henri pour un moment. Toujours et toujours plus poignante revenait cette pensée : Je l’ai condamnée, je l’ai tuée sans l’entendre et en colère. Cette terrible pensée, qui le poursuivait la nuit et le jour, détruisit toute la joie et tout le bonheur dans son cœur et altéra peu à peu les traits de son visage, autrefois si nobles et si réguliers. Souvent il croyait lire dans les yeux de ses serviteurs les justes reproches qu’ils lui adressaient dans leurs cœurs, et il fuyait leurs regards, qui lui semblaient l’accuser. Quelquefois son imagination lui représentait l’innocente Itha comme une sainte entourée d’une clarté céleste et couronnée de l’auréole divine ; et alors son âme était en proie aux plus violentes douleurs du repentir ; ou bien il retombait sous l’empire des perfides suggestions de Dominico, et alors il n’était pas moins malheureux et ne s’en reprochait pas moins la précipitation de sa vengeance.

Personne, depuis le funeste évènement, n’avait pénétré dans la chambre d’Itha. Dominico lui-même s’en éloignait avec terreur, car il n’était pas non plus toujours exempt des remords et des tourments qui commencent ici-bas la punition des scélérats. Pour le comte, le séjour même de Toggenbourg lui devint insupportable ; car chaque pas qu’il faisait dans ce château, devenu si triste et si désert, lui rappelait trop cruellement son bonheur passé. Il s’éloignait donc de cette demeure et allait visiter ses voisins, ou de préférence ses amis éloignés, cherchant une distraction à ses chagrins dans les voyages, les parties de chasse et d’autres dissipations bruyantes.

Il voulut, avant de s’éloigner, prévenir les habitants de Kirchberg des malheurs de la maison de Toggenbourg ; mais il n’était pas sans inquiétude sur la manière dont il devait présenter cet évènement et justifier sa conduite. Ce fut encore Dominico qui se chargea de ce soin ; il fit savoir aux parents d’Itha les épouvantables accusations auxquelles elle avait été en butte, et les leur rapporta comme des faits positifs, appuyés de preuves incontestables et rendus plus évidents encore par les aveux complets du chasseur Kuno, son complice. « Le comte, ajouta-t-il, ne pouvait, pour l’honneur de son nom et dans l’intérêt de la justice, laisser impunie cette infâme conduite, et il avait dû, quoique bien à regret, laver dans le sang de sa coupable épouse la tache faite à l’écusson de sa noble famille ; après avoir accompli ce triste et rigoureux devoir, il avait quitté son comté, et cherchait dans les voyages et auprès de ses amis l’oubli de ses souffrances. » Les habitants de Kirchberg reçurent au milieu de la plus profonde douleur ces terribles nouvelles ; ils rougirent d’indignation en apprenant sous le poids de quelle accusation avait succombé leur bien-aimée Itha ; mais ils ignoraient que le récit qui leur parvenait fût mensonger, et lors même qu’ils l’auraient su, ils n’avaient pas assez de puissance pour songer à tirer vengeance du comte de Toggenbourg.

On imaginera facilement comment Dominico, cet homme sans honneur et sans conscience, se comportait au château de Toggenbourg, dont Henri l’avait laissé le maître absolu pendant son absence. Lui aussi avait besoin de dissipations, et il les cherchait dans les divertissements grossiers, dans les débauches ignobles, auxquels il se livrait aux dépens de son maître. Celui-ci revenait, après chaque voyage, plus triste, plus abattu qu’il n’était parti, et tout à fait incapable d’observer ce qui se passait dans son château, et de veiller aux besoins de son comté. D’ailleurs Dominico savait toujours se rendre nécessaire au comte, captiver sa confiance, et lui faire tout envisager sous le jour qui était le plus favorable à ses astucieux projets.

Ainsi s’écoulait le temps à Toggenbourg ; dans son beau château, entouré de ses amis, au milieu des richesses et des plaisirs, Henri était malheureux. Itha, au contraire, vivait tranquille et satisfaite dans sa misérable cabane, au milieu des privations de toute espèce et dans le dénuement le plus complet. Ainsi une conscience pure et sans reproche assure toujours le calme et le bonheur de celui qui la possède tandis que les remords remplissent d’amertume et empoisonnent tous les plaisirs. Tel est aussi le danger de s’abandonner aux avis perfides d’un conseiller criminel, qui sait l’emporter sur la voix de la conscience et empêcher le retour du pécheur à Dieu.

 

 

 

 

CHAPITRE XV

Itha est découverte.

 

Peu de temps après la mort de l’innocent Kuno, Dominico avait confié les fonctions de chasseur à un autre serviteur du château, qui avait été l’ami intime du malheureux auquel il succédait, et qu’il avait souvent accompagné à la chasse. Kuno lui avait même raconté toute l’histoire de l’anneau qui lui fut si fatal. Ce nouveau chasseur parcourait souvent la forêt de Rabenstein ; mais la Providence ne permit jamais qu’il approchât de la retraite que s’était choisie Itha ; et la comtesse resta ainsi pendant dix-sept années dans la solitude sous la protection du Ciel, sans que personne en eût connaissance.

Il fallait tout ce temps pour purifier par des épreuves pénibles et continuelles l’innocence d’Itha de toutes les souillures de la faiblesse humaine, pour la fortifier par une prière de tous les instants afin qu’elle pût briller aux yeux du monde du plus vif éclat et annoncer la gloire de la toute-puissance de Dieu. Il fallait aussi tout ce temps à Henri pour qu’il trouvât dans les reproches de sa conscience la punition de ses fautes, pour que ses péchés fussent effacés par ses larmes, et pour que la miséricorde de Dieu lui fût complètement acquise. Enfin Dieu, dans sa paternelle longanimité, avait accordé tout ce temps à Dominico pour qu’il abandonnât la voie du péché, pour qu’il amendât sa vie et revînt à des sentiments de religion, avant que sa honte ne fût révélée aux yeux des hommes, et sa perte accomplie pour le temps et pour l’éternité.

Un jour, le chasseur était allé dès la pointe du jour battre la forêt, et avait lâché ses chiens dès qu’il y fut arrivé. Ceux-ci pénétrèrent aussitôt dans les fourrés les plus épais, et le chasseur se trouva entraîné sur leurs pas jusque dans le cœur de la forêt, dans des profondeurs qu’il n’avait jamais fouillées. Quelle fut sa surprise en découvrant, dans un endroit où la terre avait été amollie, des traces qui avaient été imprimées par des pieds humains ! Il ne pouvait concevoir qui avait récemment pénétré dans ce désert âpre et sauvage, et où lui-même, chasseur expérimenté, n’avait pu parvenir qu’à grand-peine au milieu des rochers escarpés et des épais buissons. Un coup de sifflet eut bientôt ramené les chiens à ses côtés, et le chasseur les mit sur la piste de ces vestiges, qui semblaient empreints depuis peu sur le sol, et lui-même les suivit avec eux. Les chiens, qui couraient en avant, furent bientôt arrivés à la hutte d’Itha sous le vieux sapin, et le chasseur l’aperçut aussi ; mais il la prit au premier moment pour un rocher couvert de mousse. En approchant cependant, il reconnut que c’était une misérable cabane ; il pensa d’abord qu’elle appartenait à quelque pieux anachorète, et il osait à peine regarder dans l’intérieur de la cellule, au fond de laquelle Itha, tout effrayée, restait immobile, se recommandant au Ciel par une fervente prière dans cette circonstance inattendue.

Lorsque le chasseur plongea ses regards dans la hutte par la petite ouverture qu’il avait découverte, il aperçut une créature humaine qui lui parut singulièrement vêtue. En effet, les habits de la comtesse s’étaient usés à la longue, malgré tout le soin qu’elle avait mis à les conserver, malgré l’adresse avec laquelle elle les raccommodait au moyen des fibres les plus délicates des plantes ; elle n’en avait plus à cette époque que quelques lambeaux à peine suffisants pour vêtir son corps, et qui laissaient ses pieds et ses bras à découvert. Itha, plongée dans un profond recueillement, n’aperçut le chasseur, que lorsque celui-ci la salua d’une façon bienveillante et lui demanda ce qu’elle faisait là et s’il pouvait lui rendre quelque service. Elle tressaillit violemment au bruit de la voix humaine, qu’elle n’avait pas entendue depuis si longtemps, et, le remerciant par un geste silencieux, elle ne savait ce qu’elle devait répondre.

Les privations et les fatigues qu’Itha avait éprouvées dans sa solitude avaient imprimé leurs traces sur ses traits amaigris, mais sans les défigurer : son visage était toujours animé d’une expression douce et touchante ; depuis dix-sept ans elle s’était empreinte des signes d’une vieillesse respectable ; mais elle n’était pas changée au point d’être méconnaissable. Dès les premiers regards que le chasseur avait jetés sur elle, il avait eu la pensée que ces traits ne lui étaient pas inconnus ; mais il ne savait où il les avait vus précédemment. À la vue de ces vêtements en lambeaux, mais qui faisaient reconnaître le rang élevé de celle qui les portait, il se disait : « Si notre bonne comtesse existait encore, ce pourrait bien être elle » ; puis, cette réflexion l’ayant éclairé comme un trait de lumière, et un coup d’œil plus attentif ayant complété sa conviction, il s’écria : « Oui, vous êtes notre noble et excellente maîtresse, que nous avons tant regrettée !... Comment se fait-il que je vous retrouve vivante au milieu de ce désert, quand depuis tant d’années tout le monde croit que vous êtes au ciel, après avoir perdu la vie sur ces horribles rochers qui ont dû vous mettre en pièces ! »

Itha, qui reconnut aussi son ancien serviteur, voyant bien qu’elle ne pouvait songer à se cacher plus longtemps à ses yeux, lui dit enfin : « Sans doute ma mort semblait sûre et inévitable aux yeux des hommes ; mais Dieu, à qui mon innocence était connue et qui accueillait, dans sa miséricordieuse bonté, mes ardentes prières, a voulu me conserver saine et sauve. Ainsi préservée d’un horrible danger par le Tout-Puissant, j’ai résolu de lui consacrer le reste de mes jours dans cette solitude. » Le chasseur, qui ne pouvait se lasser de contempler la comtesse, reprit avec le plus profond respect : « Noble dame, votre malheur, aussi grand qu’immérité, m’a fait répandre bien des larmes, ainsi qu’au plus grand nombre de vos fidèles serviteurs ; mais je crois pouvoir affirmer qu’il a été plus douloureux encore pour le cœur de votre noble époux, et je ne doute pas qu’il n’emploie aujourd’hui tous les moyens en son pouvoir pour reconnaître hautement votre innocence et réparer l’injustice qu’il a commise à votre égard. J’ai maintenant à porter au château de Toggenbourg une nouvelle aussi heureuse qu’inespérée, et je ne dois y mettre aucun retard. Que Dieu vous protège jusqu’à mon retour ! » En prononçant ces derniers mots, il saisit respectueusement la main de la comtesse, qu’il arrosa de ses larmes, et s’éloigna sans attendre la réponse d’Itha, qui était encore indécise sur ce qu’elle devait décider, et qui était à peine revenue du trouble et de l’effroi qu’elle avait éprouvés.

Une seule crainte restait à Itha, c’était celle de ne pouvoir accomplir le vœu qu’elle avait fait de rester séparée du monde et de vivre uniquement pour Dieu. Elle ne savait si elle devait chercher dans la forêt une retraite plus impénétrable, ou attendre l’arrivée d’Henri. Mais la pensée qu’elle ne pourrait se soustraire aux recherches dont elle serait infailliblement l’objet la détermina à rester, et elle se recommanda dans une ardente prière à la protection divine qui ne lui avait jamais manqué.

 

 

 

 

CHAPITRE XVI

Henri vient visiter Itha.

 

Le chasseur vola plutôt qu’il ne courut jusqu’à Toggenbourg, et ceux des habitants du château qui le virent arriver avec tant de précipitation et franchir toutes les portes, sans s’arrêter pour parler à qui que ce fût, ne purent douter qu’il n’apportât une nouvelle importante et heureuse, mais qui pouvait penser qu’elle concernait la malheureuse Itha ? Il demanda aussitôt le comte, et, par un heureux hasard, le trouva seul. Quoiqu’il fût hors d’haleine et pût à peine parler, il s’écria aussitôt, après s’être respectueusement incliné : « Mon gracieux maître, j’ai à vous raconter un prodige, un miracle à peine croyable, mais que, j’en suis sûr, vous apprendrez avec joie... – Quoi donc ? Allons, parle, dit le comte. – Monseigneur... votre noble épouse... la comtesse... elle existe... je l’ai trouvée... elle est innocente... » Et le pauvre homme, encore tout essoufflé, voulant tout dire à la fois, raconta confusément, en se répétant et en s’embrouillant dans ses récits, comment il avait rencontré la comtesse ; comment il lui avait baisé la main ; comment elle habitait une hutte dans les bois, et comment elle était misérablement vêtue...

Le comte, qui l’écoutait avec un intérêt toujours croissant, ne put cacher la surprise que lui causait ce rapport ; mais il dit d’un ton froid et triste qui ne le quittait plus : « Il n’est pas possible que la comtesse vive encore après avoir été précipitée du haut de ces rochers. » Puis, bien que son cœur lui dît plus fortement que jamais qu’Itha avait toujours été innocente, il ajouta : « Elle a d’ailleurs subi la juste punition de son crime. » Mais le chasseur, qui était bien certain de ce qu’il avait vu, et qui ne souffrait pas que l’on révoquât en doute son importante découverte, affirma sur sa tête et sur sa vie la véracité de son récit. Profitant d’ailleurs de l’occasion qui lui en était offerte, il raconta à Henri l’histoire de l’anneau telle qu’il la tenait de la bouche de Kuno, et il fit si bien, que le comte prit la résolution d’approfondir lui-même tout ce mystère, et d’éclaircir enfin tous les doutes qui le tourmentaient depuis si longtemps. Il ordonna à son chasseur de ne révéler à qui que ce fût tout ce qu’il venait de lui apprendre, et de le guider immédiatement vers la retraite de la comtesse. Pendant le trajet qu’il fit en traversant la forêt, Henri sentait son cœur agité des pensées les plus diverses et les plus rapides. « Que ferai-je, se demanda-t-il, si elle vit réellement et si elle est innocente ?... Et certes elle est innocente, si le Ciel l’a conservée si longtemps et d’une manière si miraculeuse. Mais si cependant elle est coupable et reconnaît son crime, que devrai-je résoudre ? Non..., elle n’est pas coupable ; j’en dois croire la voix de la vérité, qui s’élève si souvent et si fortement en sa faveur dans mon âme. » Tandis qu’il était plongé dans ces réflexions, le comte suivait presque sans s’en apercevoir son chasseur à travers des buissons, des broussailles, des fragments de roc et d’épais taillis. Enfin son guide s’arrêta tout à coup, et lui montra du doigt, en silence, la hutte de la comtesse.

Itha, qui l’attendait avec anxiété, s’aperçut aussitôt de l’arrivée d’Henri. Pleine de respect pour son époux, elle s’avança à sa rencontre, vêtue de ses misérables haillons, et le salua avec la douceur et la grâce prévenante qu’elle montrait toujours autrefois à son approche. Le comte l’avait immédiatement reconnue, et dès le premier coup d’œil il fut convaincu, par le calme de ses traits et la dignité de sa contenance, de l’innocence de la malheureuse Itha, innocence que sa conservation miraculeuse prouvait déjà suffisamment à ses yeux. Profondément touché et rempli de confusion par cet accueil amical et tranquille, il osait à peine lever les yeux sur son épouse et ne pouvait prononcer une parole, tant il était suffoqué par les sanglots. Il se précipita enfin aux pieds d’Itha en lui disant : « Pardonnez, oh ! pardonnez-moi, douce et pure victime ! » Et comme elle lui tendait avec douceur ses mains pour le relever, il s’écria : « Non ! vous ne pouvez me pardonner, je fus trop coupable. Vos innocentes mains ne peuvent toucher celles d’un barbare, teintes encore d’un sang irréprochable... L’injustice que j’ai commise est trop grande... Vous dans cet état !... et c’est moi qui vous y ai plongée !... Ah ! je ne suis plus digne de vous voir ni fouler cette terre où Dieu vous a si miraculeusement conservée... » Et des torrents de larmes s’échappaient des yeux du comte.

Toujours douce et indulgente, Itha pleurait avec lui ; elle ne voulait pas souffrir qu’il restât à ses pieds, et lui disait : « Ô mon Henri, je n’ai jamais conservé de ressentiment contre vous ; je connaissais trop votre bon cœur pour vous croire capable d’une pareille action, si l’on ne vous eût séduit et abusé. Écoutez votre Itha, qui vous aime toujours, si vous consentez à l’aimer encore. Voyez, je suis bien portante, Dieu m’a conservée avec la vie mon contentement intérieur et ma sérénité ; aujourd’hui que je vous revois, je voudrais vous retrouver aussi heureux et aussi consolé que moi. » Mais Henri entendit à peine les paroles d’Itha, et il n’avait pas le courage de la regarder. « Ô mon Itha, disait-il, vous avez la candeur et la bonté des anges, et moi, je ne suis qu’un barbare et un infâme indigne de votre pitié. Votre belle âme peut bien oublier mes torts ; mais Dieu, qui juge chacun suivant ses œuvres et dont la sévère justice atteint toujours le criminel, Dieu pourra-t-il me pardonner ?

– Oui, Henri, dit Itha, lui aussi te pardonnera, car sa miséricorde est sans bornes pour les pécheurs repentants, et son amour ineffable s’étend sur tous ses enfants. Ce n’est pas aujourd’hui seulement qu’il oublie vos fautes, et depuis longtemps vos larmes ont effacé vos péchés aux yeux de la justice divine. Tout cela, d’ailleurs, n’a pu arriver que par la volonté de Dieu, qui savait que ces épreuves nous seraient salutaires. Tous les deux, heureux dans notre château, au milieu du bonheur et de l’opulence, nous aurions pu oublier et abandonner le chemin de la vertu ; notre perte éternelle aurait pu résulter des abondantes bénédictions qu’il répandait sur nous. Sa bonté nous a séparés afin de nous conserver tous les deux pour le ciel. Nous devons reconnaître sa sagesse infinie, le remercier de ses innombrables bienfaits, le louer et l’adorer sans cesse. C’est encore moi qu’il a le plus favorisée et qu’il a le plus rapprochée du ciel en m’amenant dans cette solitude. »

Henri ne résista pas plus longtemps à ces douces et consolantes paroles ; son cœur dut croire à ce qu’il osait à peine espérer, et il fut convaincu enfin qu’il avait obtenu du Ciel et d’Itha l’entier pardon de ses fautes. Pressant les mains d’Itha dans les siennes, il les éleva ensemble vers les cieux, en disant : « Que des grâces éternelles te soient rendues, ô Dieu tout-puissant, pour ta miséricorde infinie et pour cet instant que ta bonté m’accorde, et qui est le plus heureux de ma vie. " Implorant encore une fois son pardon de la comtesse Itha, il lui promit de consacrer toute sa vie à lui faire oublier les souffrances que son injustice lui avait causées ; mais en même temps il jura qu’une mort terrible le vengerait du monstre qui l’avait poussé à commettre ce crime.

Itha, qui devint toute tremblante et recula d’effroi à ce terrible sentiment, lui dit avec douceur : « Avez-vous donc oublié déjà, mon cher Henri, combien de regrets ont suivi souvent chez vous les desseins conçus et exécutés dans un moment de colère ? Où serions-nous tous, si Dieu avait fait suivre chacune de nos fautes d’une aussi prompte punition ? Vous ne refuserez pas aujourd’hui d’exaucer la prière de votre Itha, et vous vous montrerez miséricordieux comme Dieu l’a été à votre égard. En vous pardonnant, j’ai aussi pardonné à tous ceux qui ont contribué à me jeter dans ce malheur apparent ; une seule goutte de sang ne doit donc pas être répandue à cause de moi. Pardonnez-lui les offenses qu’il a commises à mon égard, et Dieu vous pardonnera celles que vous avez commises envers lui. » Henri ne pouvait rien refuser à la comtesse ni résister à cette pieuse prière ; et ainsi Itha voulut encore une fois sauver celui qui avait voulu attenter à son honneur et qui avait conspiré contre sa vie.

Mais l’intercession d’Itha ne fut d’aucune utilité pour Dominico ; car, lorsqu’il eut appris que sa victime vivait encore et que le comte était convaincu de l’injustice qu’il avait commise, ce monstre tomba dans le plus complet désespoir. Les crimes dont il avait souillé sa vie ne lui permettaient aucun espoir d’échapper à la justice humaine, et depuis longtemps il avait cessé de compter sur la miséricorde divine pour son salut éternel. L’horrible pensée du suicide s’empara seule de son esprit, et, comme tant de scélérats endurcis, il finit une vie criminelle par le plus grand et le plus irréparable des crimes. Par une espèce de justice qu’il se fit à lui-même, il choisit le genre de mort qu’il avait voulu imposer à l’innocente Itha, et se précipita du haut des tours du château dans l’abîme qu’elles dominaient ; et comme le Ciel, las de ses crimes, ne lui prêta pas le même secours qu’il avait prêté à Itha, son corps fut broyé dans sa chute et déchiré sur les pointes du roc. Ainsi les grands coupables préviennent souvent les vengeances de la justice humaine. Ô vous, âmes faibles et malheureuses qui avez des fautes à vous reprocher, arrêtez-vous donc, il en est toujours temps, sur le penchant de l’abîme ; car si vous vous abandonnez aux perfides séductions du vice, vous commencerez peut-être ainsi vous-même votre punition éternelle, en cherchant le plus épouvantable trépas.

 

 

 

 

CHAPITRE XVII

Itha reste toujours la fidèle servante du Seigneur.

 

Henri ne pouvait assez remercier le Ciel de lui avoir si miraculeusement conservé son Itha, et il ne revenait pas de l’étonnement que lui causait son air de santé et de satisfaction. Une autre pensée l’occupait aussi fort vivement : il voulait tenir la promesse qu’il s’était faite, de réparer autant que possible sa fatale erreur en reconduisant Itha au château au milieu des honneurs et des réjouissances, en se consacrant tout entier au soin de lui faire oublier les souffrances par les commodités et les jouissances dont il l’entourerait. Itha prévoyait bien quelles seraient à cet égard les intentions du comte ; mais elle avait pris d’une manière irrévocable la détermination de se dévouer au service de Dieu, elle ne voulait plus être elle-même servie par les hommes ; elle n’hésita pas à déclarer à Henri le parti qu’elle avait pris, car elle connaissait son cœur et savait qu’il ne lui refuserait pas son assentiment. « Cher Henri, lui dit-elle affectueusement, il n’est pas en mon pouvoir de vous suivre à Toggenbourg. Répudiée par le monde et si miraculeusement sauvée par Dieu, je ne me suis plus considérée que comme étant devenue la propriété de ce tout-puissant protecteur ; j’ai pensé que je n’appartenais plus au monde par aucun lien, et je me suis donnée tout entière au Ciel ; j’ai fait vœu de dévouer le reste de mes jours à mon divin Rédempteur et de vivre loin du monde, m’occupant uniquement de glorifier ce Dieu qui m’a deux fois rachetée et délivrée. Ce ne pourrait être un avantage pour vous d’arracher au Seigneur celle qui est devenue sa propriété, et ce serait à moi une coupable ingratitude de violer ma promesse pour vous suivre dans votre château. J’espère donc de votre reconnaissance envers le Seigneur que vous ne chercherez pas à m’arrêter dans l’accomplissement de ma promesse, et que vous m’aiderez, au contraire, à acquitter les dettes sacrées que j’ai contractées envers Dieu. »

Ces paroles percèrent comme un glaive le cœur du comte ; mais il ne trouva cependant rien à y opposer, et la résolution de la comtesse ne fit que la rendre à ses yeux plus digne de respect et d’admiration. Il reconnut que vouloir arracher Itha à l’exécution de ses vœux, ce serait empiéter sur les droits du Ciel, et il répondit : « Bien que l’engagement que vous avez pris m’afflige au delà de toute expression et détruise mes projets d’avenir, je ne puis que le trouver louable et sacré. Repoussée par celui qui devait veiller à votre bonheur en ce monde, vous vous êtes jetée dans le sein de Dieu, et vous y avez trouvé secours et protection ; vous appartenez donc au Ciel, et je n’ai pas de droits sur votre personne. Mais au moins acceptez une demeure plus commode et plus saine, et une nourriture qui vous permette d’adorer plus longtemps sur la terre votre divin protecteur ; vous ne refuserez pas le plaisir de vous procurer cet adoucissement à votre Henri, qui voudrait pouvoir faire pour vous mille fois davantage.

– Ô mon cher Henri, reprit la comtesse, rassurée par ces paroles, ce n’est pas dans une habitation plus agréable ni au milieu des commodités de la vie, mais bien dans une solitude obscure et loin du monde, que j’ai juré depuis dix-sept ans de servir Dieu constamment. Laissez-moi donc dans cette humble retraite continuer ma vie habituelle, si vous ne voulez pas m’empêcher d’accomplir ma promesse. Et croyez-moi, Henri, c’est l’habitude qui nous rend nécessaires toutes ces commodités, et l’on peut vivre aussi heureux et aussi content avec la nourriture la plus simple et sous la plus mauvaise hutte, qu’assis à une table somptueuse dans les plus magnifiques appartements. Si vous trouvez mon existence malheureuse, je ne crois pas celle que vous m’offrez plus digne d’envie, habituée que je suis à une vie frugale et à une existence solitaire. Laissez-moi donc, je vous en supplie, manifester dans cette solitude la vive reconnaissance que m’inspirent les célestes bienfaits de la Providence. »

Henri combattit encore cette résolution ; mais la pensée qu’en chassant violemment cette femme si bonne, si pure et si innocente, il avait perdu tout empire sur elle, l’empêchait d’insister plus fortement, et faisait toujours couler ses larmes. Itha se montra inébranlable, et, même, comme le déclin rapide du jour annonçait l’approche de la nuit, elle engagea le comte à regagner son château avant que l’obscurité l’exposât à quelque accident. Henri renouvela encore sa prière, et le chasseur osa même joindre sa voix à celle de son maître pour engager sa maîtresse à reprendre son ancien rang ; mais elle répondit toujours que cela ne dépendais plus d’elle, et Henri, se recommandant au saint souvenir de son épouse, se sépara d’elle et reprit le chemin de Toggenbourg, non sans se retourner plus d’une fois vers le modeste ermitage.

Aussitôt que le comte fut arrivé, il fit appeler le chapelain du château, espérant trouver auprès de ce digne ministre de Dieu des conseils et des consolations. Ce fut la première personne devant laquelle Henri ouvrit son cœur sur cette affaire si intéressante pour lui. Il lui fit le récit, souvent interrompu par des sanglots, de toute l’histoire d’Itha, et il s’attendrit surtout en lui dépeignant la bonté avec laquelle elle l’avait assuré de son pardon, et la douceur avec laquelle elle l’avait accueilli ; il lui fit part ensuite de l’intention qu’elle avait prise de demeurer dans la solitude, lui exprima combien il était affligé de cette détermination, et lui rapporta tous les efforts qu’il avait vainement tentés pour l’en faire changer. Il pria ensuite instamment le chapelain de l’aider à adoucir le sort de la malheureuse Itha, et lui procurer tous les moyens de réparer son injustice ; il l’invita aussi à venir le jour suivant visiter avec lui la comtesse, car il comptait beaucoup sur l’intercession de cet homme respectable pour obtenir l’adhésion d’Itha à ses projets.

Le chapelain consentit très volontiers à tout ce que lui proposait Henri, et il ajouta ses consolations à celles que le comte avait reçues d’Itha elle-même ; puis, comme la nuit était déjà avancée, il l’engagea à chercher du repos et du calme dans le sommeil. Henri obéit ; mais il put à peine fermer l’œil de la nuit, et, aussitôt que l’aurore annonça le jour, il se leva et chercha des vêtements qu’Itha lui avait demandés, et se disposa à retourner dans la forêt. Le chapelain, rajeuni par la joie et par le désir de revoir la bonne comtesse, se trouva prêt aussitôt que lui. Le chasseur, qui portait les habits de la comtesse et quelques aliments, leur servit encore de guide, et tous les trois se mirent ainsi en route dès la pointe du jour, sans avoir informé personne du but de leur course matinale.

Itha, qui était prévenue de cette visite, s’était aussi acquittée de bonne heure de son premier devoir envers Dieu, et elle achevait sa prière au moment où elle entendit le comte et ses compagnons auprès de sa hutte. Aussitôt qu’elle eut revêtu les habits qu’on lui avait apportés, elle sortit et salua avec empressement les trois visiteurs ; mais elle manifesta surtout une grande joie à la vue de son pieux aumônier. Henri s’étant aussitôt informé si elle avait passé une bonne nuit et si elle avait changé de détermination, elle répondit que Dieu lui avait accordé un repos salutaire, mais que sa résolution était invariable, et qu’il n’était plus en sa puissance de revenir sur l’engagement sacré qu’elle avait contracté. Le chapelain, prenant alors la parole, pria la comtesse de lui faire connaître les vœux qu’elle avait faits, pour qu’il lui fût possible d’en apprécier l’étendue. La comtesse, pleine de vénération pour le digne ecclésiastique, lui exposa tout ce qu’elle avait déjà dit à son époux, et ajouta en terminant : « Vous voyez, mon père, qu’une telle promesse est sacrée et que je ne puis la violer sans offenser Celui envers qui je me suis engagée.

– Cela est vrai, répondit le chapelain après y avoir mûrement réfléchi, cette promesse est juste et respectable ; elle a sans doute été acceptée au ciel, et vous devez l’accomplir fidèlement. Cependant veuillez prêter l’oreille aux observations que j’ai à vous soumettre, et vous jugerez ensuite vous-même si cette promesse ne peut pas s’accomplir dans un autre lieu aussi bien et avec plus de fruit que dans celui que vous avez choisi. Vous avez juré de servir Dieu dans la solitude ; mais ne pouvez-vous donc vivre solitaire dans un lieu où vous serez moins éloignée de vos semblables, et où vous pourriez par conséquent recevoir leurs secours en cas de nécessité ? De même que tous les hommes, vous êtes obligée de conserver votre existence comme un présent de Dieu le plus longtemps qu’il sera en votre pouvoir ; car, plus nous vivons, plus nous pouvons amasser de mérites et d’œuvres pieuses pour assurer le bonheur de notre éternité. Ainsi, non seulement il vous est permis de vous rapprocher des hommes, maintenant que vous le pouvez sans danger, mais c’est même un devoir, afin de pouvoir plus longtemps servir Dieu sur la terre. Quelle est, en effet, continua le chapelain, la meilleure manière de servir Dieu ? Lui-même nous l’indique, et vous êtes trop bien instruite de votre religion pour l’ignorer. Rappelez-vous ce que nous lisons dans le saint Évangile relativement à un homme qui s’approcha du Sauveur et lui demanda : « Que dois-je faire pour mériter la vie éternelle ? » Jésus lui répondit : « Aime Dieu par-dessus tout : c’est le premier et le plus grand des commandements ; aime ton prochain comme toi-même : c’est le second commandement, semblable en tout au premier ; et si tu obéis à ces deux commandements, tu obtiendras la vie éternelle. » Plus d’une fois, et dans d’autres circonstances, l’Homme-Dieu répéta ces saints préceptes en disant que les œuvres de charité et de miséricorde étaient le plus agréable holocauste que l’on pût offrir à Dieu ; car le Père éternel n’a pas de plus grande joie que quand il voit un homme faire beaucoup de bien à ses semblables. Vous ne pouvez, respectable comtesse, remplir ces obligations sacrées dans cette solitude ; et si vous êtes résolue à consacrer le reste de vos jours au service de Dieu, c’est donc aussi un devoir pour vous de choisir une demeure où vous puissiez vous conformer à sa sainte volonté en servant votre prochain. »

Comme Henri n’avait rien trouvé la veille à opposer aux résolutions d’Itha, celle-ci n’avait à son tour rien à objecter à des représentations si fondées, surtout en les voyant appuyées sur la parole claire et précise du Seigneur, qui était pour elle le plus irrésistible des arguments. Henri jouissait déjà de son embarras ; cependant Itha se remit promptement et repartit : « Malgré les grandes vérités que renferment vos paroles, et malgré tout le respect que je professe pour votre opinion, je me suis tellement accoutumée depuis bien des aminées à ne rien entreprendre sans avoir consulté Dieu lui-même dans une fervente prière, que je vous demanderai de ne rien décider dans une question aussi importante sans avoir recours au meilleur des conseillers, et demain je vous ferai connaître la détermination définitive qu’il m’aura inspirée. » Le chapelain consentit avec empressement à cette dernière épreuve, car il croyait être certain de son résultat ; il se disposa bientôt après à retourner au château, pour laisser à la comtesse le temps de se livrer sans crainte à ses pieuses méditations.

Henri avait aussi, bien qu’à contrecœur, quitté Itha en même temps que le chapelain ; mais en revanche il était le lendemain, dès la pointe du jour, en route avec ses deux compagnons, et ce ne fut pas sans une vive satisfaction qu’il trouva la comtesse Itha décidée à abandonner sa solitude. Il s’informa avec empressement du lieu qu’elle avait choisi pour sa résidence, et où il voulait lui faire construire en toute hâte une habitation commode et agréable.

Itha, qui avait profondément réfléchi à ce sujet dans sa pieuse méditation, désigna pour son futur séjour le lieu nommé Au, non loin du couvent de Fischengen ; c’était dans une riante prairie, près d’une chapelle consacrée à la Mère de Dieu, que la sainte comtesse voulait vivre dorénavant ; mais elle déclara de la manière la plus formelle à son époux qu’elle n’accepterait son offre qu’à la condition que la demeure qu’on allait lui construire serait petite, modeste, et ne présenterait que les commodités strictement nécessaires à la vie. Henri dut y consentir, bien qu’il eût mieux aimé faire davantage, et la chapelain s’engagea à surveiller lui-même l’exécution des volontés de la comtesse.

Elle consentit aussi à accepter la nourriture qu’Henri lui enverrait, mais sous cette condition expresse que si elle choisissait pour elle les mets les moins recherchés et partageait le reste aux pauvres, on n’y mettrait jamais aucun empêchement. Tout lui fut accordé, sous la recommandation de ne pas trop affaiblir son corps par une rigueur excessive, et de conserver sa vie le plus longtemps possible. Itha avait encore une condition à exiger, et ce n’était pas la moins importante à ses yeux ; elle voulut que, lorsque le logement d’Au serait prêt à la recevoir, il n’y eût que le comte, le chapelain, le chasseur et quelques autres anciens serviteurs qui connussent le jour où elle irait s’y fixer, et qui y transportassent ses immeubles et ses provisions ; car elle fuyait la vaine curiosité des hommes, et ne voulait vivre que pour adorer Dieu ou servir ses semblables. Le comte et le chapelain furent encore obligés de céder à cette exigence, bien que d’abord ils y fussent assez peu disposés. Ainsi tout se trouva réglé, et, grâce à l’intervention de son pieux aumônier, le comte se trouva presque avoir atteint le but qu’il désirait.

Un autre désir s’était entièrement emparé du cœur de la pieuse Itha. Depuis longtemps elle avait dû se contenter de son union spirituelle avec Dieu ; mais maintenant qu’elle se trouvait rapprochée des hommes et qu’elle rentrait ainsi dans l’Église terrestre, elle ressentait avec une grande ardeur le besoin de s’unir visiblement à Dieu dans la divine Eucharistie, après avoir purifié son cœur dans le sacrement de la pénitence de toutes les taches qu’elle y découvrait encore. Elle s’ouvrit au chapelain, en présence du comte, sur cette pieuse soif des sacrements, et le supplia de satisfaire aux vœux de son âme. Le vénérable ministre des autels se prêta avec un grand empressement aux pieuses intentions de la comtesse, et lui proposa de l’entendre ce jour-là même en confession, de manière qu’elle pût recevoir le lendemain matin la très sainte communion.

Le bonheur ineffable dont jouissent les anges peut seul donner une idée du contentement sans pareil qui s’empara de la comtesse à cette proposition. Elle se retira aussitôt à l’écart pour se préparer à recevoir les consolations de la pénitence, qui lui étaient depuis si longtemps inconnues, et appela ensuite le chapelain pour qu’il accomplît envers elle son pieux ministère. Le lendemain, ce fut avec le plus profond recueillement et la plus douce joie qu’elle reçut le très saint sacrement de l’autel, en présence du comte et du chasseur, qui avaient encore accompagné le chapelain. Elle trouva dans la présence de son Sauveur une source de grâce tellement abondante, que les signes en étaient visibles dans toute sa personne, et les témoins de cette scène touchante croyaient voir briller dans ses traits tous les témoignages de la céleste béatitude.

Ce jour-là, le comte et le chapelain prolongèrent leur visite plus longtemps que de coutume ; ils voulaient visiter l’intérieur de la hutte d’Itha et connaître d’une manière plus précise ses aliments ordinaires. La comtesse leur ouvrit donc sa demeure, où ils ne purent pénétrer qu’avec beaucoup de peine, et qui leur offrit le spectacle de la plus complète indigence. Une pauvre couche composée de mousse, servant de lit pendant la nuit et de siège pendant le jour, deux couvertures tressées avec beaucoup d’art, des morceaux de bois creusés pour servir de vases, de grands paniers d’écorce pour conserver les provisions, et deux jolies corbeilles d’osier composaient tout le mobilier de cette misérable cabane. La petite croix de bois grossièrement façonnée qu’Henri aperçut fixée à l’une des parois lui inspira plus de respect et plus de pensées religieuses qu’il n’en avait jamais ressenti à la vue des plus précieux crucifix de sa chapelle ; il se mit à genoux devant ce divin signe de notre rédemption, et remercia Dieu, qui avait si miraculeusement arraché son Itha à la mort, et lui avait ainsi assuré à lui-même le pardon de ses péchés.

Itha leur offrit ensuite un peu de sa nourriture ordinaire, et ces mauvaises baies, offertes par la main de cette femme qu’ils vénéraient tous les deux comme une sainte, leur parurent plus délicieuses que les mets les plus recherchés qui eussent jamais paru sur la table du château. Henri, bien convaincu de l’innocence et de l’inébranlable vertu de son épouse, avait encore mille explications à lui demander ; il avait appris comment le malheureux Kuno se trouvait possesseur du fatal anneau, mais il ne savait pas encore comment il avait été perdu. Itha lui raconta toutes les circonstances, qui dessillaient à mesure les yeux du comte et lui faisaient comprendre tout ce qui lui avait autrefois paru si évident sous un autre aspect. Dans le cours de son récit, Itha laissa par mégarde échapper un mot qui faisait allusion à sa première aventure avec Dominico. Le chapelain demanda aussitôt des éclaircissements sur ce fait, qu’Itha aurait voulu cacher, dans son désir de ne pas révéler les fautes d’autrui ; cependant, par déférence pour les prières du pieux ecclésiastique, elle raconta sa rencontre avec Dominico dans la forêt et les coupables tentatives de cet infâme criminel. Cette nouvelle circonstance acheva d’éclairer les deux auditeurs et de leur dévoiler les motifs secrets de cette haine mortelle que Dominico avait vouée à Itha et à son défenseur Kuno.

Cependant le soleil s’abaissait à l’horizon et s’inclinait rapidement vers le couchant ; il fallut qu’Itha le fît remarquer à ses hôtes et les engageât à se mettre en route avant que la nuit eût rendu dangereux leur voyage à travers la forêt. Avant de se séparer d’elle, le comte lui demanda la permission de venir souvent la visiter, tandis que l’on préparerait son nouveau logement ; et cette faveur lui fut accordée. Il s’engagea d’ailleurs à ne revenir qu’accompagné du chapelain et du fidèle chasseur, et cette promesse fut également accueillie avec joie par Itha et par les deux compagnons du comte. Enfin il fallut se séparer, et, après s’être de nouveau recommandés aux prières de la pieuse solitaire, ses trois amis reprirent le chemin de Toggenbourg, où ils arrivèrent pleins d’une sainte consolation.

 

 

 

 

CHAPITRE XVIII

Itha prend possession de sa nouvelle demeure.

 

Aussitôt après son retour, le comte réunit tous ses serviteurs dans la grande salle du château ; là il leur annonça que la comtesse vivait encore, qu’elle avait été miraculeusement conservée par la volonté du Ciel, et qu’il avait eu le bonheur de la retrouver ; puis, les larmes aux yeux, il proclama hautement son innocence et reconnut l’injustice qu’il avait commise à son égard. Des pleurs de joie et d’attendrissement coulèrent des yeux de tous les assistants lorsque leur seigneur les pria humblement de lui pardonner les chagrins et les cuisants regrets qu’il leur avait causés par ses aveugles emportements. Henri désigna ensuite quelques-uns de ses domestiques qui devaient, dès le matin du jour suivant, répandre cette joyeuse nouvelle dans toute la contrée et la porter au couvent de Fischengen. D’autres écuyers reçurent l’ordre d’aller annoncer ces évènements au château de Kirchberg, et de faire la plus grande diligence pour mettre plus tôt un terme aux douleurs de cette famille et à la honte que le prétendu crime d’Itha avait fait rejaillir sur elle. Henri ajouta au message qui leur apprenait cette heureuse nouvelle quelques mots dans lesquels il reconnaissait combien sa conduite avait été coupable, et exprimait l’espoir que les parents d’Itha ne se montreraient pas plus rigoureux à son égard qu’elle-même, qui lui avait pardonné ses torts avec une indulgence toute chrétienne.

Le lendemain, dès la pointe du jour, ces émissaires partirent pour accomplir leur mission avec une grande joie ; car ils étaient sûrs que la nouvelle dont ils étaient porteurs serait accueillie partout avec autant de plaisir que de surprise. De son côté, Henri s’occupait de faire venir un habile architecte et de réunir les ouvriers nécessaires ; il se rendit lui-même à Au, et leur désigna l’emplacement, la grandeur et la destination de la demeure qu’ils allaient construire. Il employa auprès des ouvriers les prières et les encouragements de toute espèce pour obtenir d’eux qu’ils fissent la plus grande diligence possible, et s’engagea à les récompenser généreusement si leur besogne était promptement achevée. La pensée que la comtesse vivait et que c’était pour elle que l’on construisait cette habitation suffisait pour doubler le zèle et l’activité des travailleurs, et la présence continuelle du comte, qui surveillait attentivement tous les progrès de l’entreprise, contribua encore à en hâter l’achèvement.

Les visites qu’Henri, accompagné du chapelain, fit à Itha pendant ce temps furent toujours de très courte durée ; car le comte était impatient de la voir établie dans une demeure plus commode, et il craignait toujours que son absence ne causât quelque retard à la construction de cette maisonnette. En effet, il fit tant par ses soins et recommandations, qu’elle se trouva entièrement finie avant un mois, précisément à l’époque où les bons habitants de Kirchberg arrivèrent à Toggenbourg, en même temps que les messagers que le comte leur avait envoyés. Ce jour-là, Henri était, comme à son ordinaire, occupé à faire préparer le futur logement d’Itha. Il avait fait planter et arranger un petit jardin aussi bien que le lui avait permis un si court espace de temps ; il avait réuni dans la maison des graines des meilleurs légumes, et y avait fait apporter une abondante provision d’aliments sains et fortifiants, pour que la comtesse pût elle-même en profiter et en faire profiter les indigents, qu’elle se faisait une fête de soulager dans leurs besoins.

Lorsqu’on annonça à Henri l’arrivée des parents d’Itha, il se hâta de se rendre au château ; mais son cœur agité lui faisait pressentir d’amers reproches de leur part. Dès qu’il les aperçut, il se précipita à leurs pieds, les conjurant de lui accorder leur pardon, tout indigne qu’il en était ; mais, contre son attente, les bons seigneurs de Kirchberg se montrèrent tout aussi bienveillants que l’avait été Itha elle-même. Ils relevèrent le comte en l’assurant qu’ils avaient entièrement oublié ses erreurs, et en le remerciant de l’empressement qu’il avait mis à leur faire parvenir une nouvelle qui les avait remplis de joie. Leur première question fut relative à leur chère Itha, et ils s’informèrent aussitôt de l’époque à laquelle ils pourraient enfin la revoir. Avant de leur répondre, le comte, pour qui les moindres désirs d’Itha étaient des lois inviolables, fit éloigner tous les assistants, même le chapelain et le chasseur, et leur dit ensuite que leur arrivée lui était d’autant plus agréable, qu’il avait fixé la journée du lendemain pour la translation d’Itha dans sa petite maison. Il était certain que rien ne pouvait être plus agréable à la pieuse solitaire que de recevoir ses chers parents, et de venir en leur société habiter sa nouvelle demeure. Il ajouta qu’il aurait bien voulu célébrer avec plus de solennité ce changement d’habitation ; mais Itha, toujours modeste et réservée, avait interdit toute démonstration éclatante, et avait exigé que le comte, quand il viendrait la chercher dans la forêt, fût accompagné seulement de l’aumônier du château, du chasseur qui le premier l’avait découverte, et d’un second écuyer. Or, comme il se faisait un devoir sacré de respecter toutes les volontés d’Itha et ne voulait jamais lui causer aucune contrariété, il n’avait révélé le jour fixé pour son arrivée à Au à personne qu’à ses parents, qui ne pouvaient être compris dans l’interdiction générale, et qu’elle devait être si heureuse de retrouver. Henri se mit ensuite à raconter tous les miracles qui avaient marqué l’existence d’Itha dans la solitude : il ne se lassait pas d’exalter sa piété merveilleuse et ses précieuses vertus. De leur côté, les bons habitants de Kirchherg écoutaient tous ces récits avec le plus vif intérêt ; et il fallut pour terminer cette conversation que le digne chapelain vint les avertir que la nuit était déjà avancée et qu’il était temps de se livrer au repos.

Itha, de son côté, ne cessait de remercier Dieu, qui avait inspiré à son Henri des pensées si conformes à ses propres desseins, et qui lui permettait de consacrer le reste de ses jours à soulager les misères de ses semblables ; elle remerciait aussi le Ciel de ce qu’après l’avoir si longtemps conservée dans la forêt il avait permis qu’elle fût découverte pour que ses dernières années fussent moins accablées de privations, quand la vieillesse lui ôterait bientôt la force nécessaire pour chercher elle-même sa nourriture.

Bien qu’Henri eût pris toutes ses précautions pour que les désirs de son Itha fussent ponctuellement accomplis, le Ciel en avait ordonné autrement et le jour où la sainte comtesse quitterait sa retraite devait être pour elle un jour de fête et de triomphe. Dieu, en effet, se trouve glorifié et honoré lui-même dans les honneurs rendus à la vertu, et il veut que de tels exemples viennent de temps en temps encourager les âmes pieuses à persévérer dans la bonne voie. Malgré tous les soins que le comte avait pris pour cacher son projet, quand il sortit le lendemain matin du château avec ses compagnons habituels et ses nouveaux hôtes, il se trouva à la lisière du bois plusieurs habitants des environs qui le suivirent de loin, avertis par un pieux pressentiment que ce jour-là devait être celui où Itha serait amenée à Au. Ils en aperçurent un grand nombre d’autres sur la route, et lorsqu’ils arrivèrent près de la hutte, ils y trouvèrent un groupe assez nombreux qui les avait devancés, et qui se tenait à distance dans un religieux silence, pour ne pas interrompre la méditation dans laquelle Itha semblait plongée. Mais, aussitôt qu’ils virent le comte et ceux qui l’accompagnaient courir vers elle, ils s’y précipitèrent aussi, empressés de revoir leur bonne comtesse, de lui présenter leurs hommages et de la féliciter sur la fin de ses maux. Tous les assistants étaient attendris, et des larmes étouffaient toutes les voix. Au milieu de cette émotion générale, Itha se montrait la plus calme, et ses traits offraient l’image parfaite de l’innocence et de la sainteté. On ne pouvait considérer sans être profondément touché les traces de la longue misère dont elle était entourée, et chacun se sentait ivre de joie en voyant tant de malheurs enfin terminés. Des larmes de joie et de pitié coulaient de tous les yeux et mouillaient les mains d’Itha, qu’elle tendait avec une grâce pleine de douceur à tous ses anciens amis. On ne pouvait assez contempler sa figure, empreinte de calme et de résignation ; assez écouter ses paroles, toutes remplies, comme son cœur, de l’amour divin : c’était à peine si ses parents pouvaient se tenir près d’elle et lui adresser quelques paroles, tant chacun se montrait empressé de l’approcher. Ainsi cette pauvre Itha, qui, repoussée du monde entier et abandonnée de tous les hommes, était venue, dénuée de tout secours, s’établir seule et misérable dans cette forêt, se voyait maintenant entourée de ses parents, pressée par une foule ivre de joie, qui allait l’accompagner comme en triomphe au moment où elle quittait cette sauvage retraite pour un séjour plus heureux.

Quand les habitants de Kirchberg eurent examiné avec un vif intérêt la petite hutte d’Itha et son misérable ameublement, elle-même apporta le reste de ses provisions de bouche pour les donner à transporter aux domestiques d’Henri ; mais aussitôt mille bras empressés se tendirent vers elle ; chacun s’estimait heureux de pouvoir lui rendre service, et voulait porter quelque chose qui lui appartint. Elle alla aussi détacher la petite croix de bois qui lui avait procuré de si abondantes consolations dans ses souffrances, et la prit elle-même dans ses bras, en adressant au Ciel des regards de reconnaissance. Puis elle tourna encore une fois ses yeux humides de larmes vers sa pauvre hutte, et, après avoir de nouveau remercié Dieu de toutes ses bénédictions, elle abandonna, suivie d’Henri, de ses parents et de tous les assistants, ces lieux qu’elle avait habités pendant dix-sept ans. Les innocents oiseaux, qui avaient si joyeusement fêté l’arrivée d’Itha dans leurs solitudes, semblaient vouloir célébrer cette heureuse journée. De tous les arbres et buissons environnants ils associaient leurs doux gazouillements aux manifestations de la joie générale, et planaient au-dessus de cette nombreuse réunion, que le chasseur guidait vers Au, en choisissant dans la forêt le chemin le moins difficile.

La foule qui escortait Itha dans sa marche allait toujours en croissant ; les vieillards les plus âgés venaient, appuyés sur leurs petits-enfants, pour contempler encore une fois leur bonne comtesse. Lorsqu’ils apercevaient Itha, toujours humble et gracieuse, emportant elle-même sa croix de bois, des larmes de joie coulaient de leurs yeux affaiblis ; ils remerciaient le Ciel d’avoir donné ce beau jour à leur vieillesse, et ils montraient ce touchant spectacle à leurs enfants comme un puissant enseignement qui devait les encourager à la piété et à la résignation. Ainsi toute cette population suivait la comtesse, pleine d’édification, et les plus saintes résolutions germaient dans tous les cœurs de cette foule joyeuse et empressée.

On arriva ainsi à Au, sans que ces témoignages de bonheur et d’attendrissement eussent été un seul moment interrompus ; de leur propre mouvement, les ouvriers avaient construit devant la demeure d’Itha un arc de triomphe de feuillages, et les pieux sons de la cloche s’élevaient de la chapelle consacrée à la mère de Dieu. Lorsque Itha fut parvenue au milieu de ses anciens vassaux, qui se pressaient autour de sa demeure, elle remercia l’assemblée de toutes ces marques de sympathie par une humble et profonde salutation, puis elle alla prendre quelque repos avec sa famille dans sa petite maisonnette.

Elle voulut d’abord adresser au comte quelques doux reproches, croyant que cette solennité avait eu lieu par ses ordres ; mais il lui fut facile de la convaincre du contraire, et la sérénité ne cessa de régner dans cette réunion de famille. Un petit repas avait été préparé dans le nouvel ermitage ; mais Itha, bien résolue à s’en tenir à son ancienne nourriture tant que son corps n’en souffrirait pas, se contenta d’un verre d’eau fraîche pris à la source voisine et d’une poignée de baies sèches. Toute la journée la maison fut entourée d’une foule qui se renouvelait sans cesse ; car les habitants les plus éloignés venaient à leur tour s’assurer par leurs yeux de l’existence de leur bonne maîtresse.

Le soir trouva encore Itha entourée de sa famille qui ne pouvait se lasser de la voir et de l’entendre. Mais la comtesse rappela à tous ses bons amis, avec une gravité solennelle, l’engagement qu’ils avaient pris à son égard, en les priant de la quitter et de ne plus la visiter désormais, car elle était bien résolue à accomplir le vœu qu’elle avait fait de vivre dans la solitude et de n’entretenir de communication qu’avec Dieu. Seulement, si l’un d’eux pensait qu’elle pût faire pour lui quelque œuvre de charité, elle le priait de s’adresser à elle, puisqu’elle s’était vouée aussi au service de ses semblables, et qu’elle se devait d’abord à ses proches ; tous firent, suivant ses désirs, entre les mains du chapelain, le serment de respecter ses volontés. Elle pria encore le comte de lui envoyer par une de ses anciennes servantes, qu’elle désigna, des aliments et une provision de laine, pour qu’elle pût à l’occasion soulager la faim de l’indigent et lui préparer quelques utiles vêlements. Ses souhaits étaient déjà en partie exécutés, grâce à la prévoyance d’Henri, qui lui promit de se conformer promptement à ses autres instructions. Le comte, le chapelain et les seigneurs de Kirchberg se séparèrent enfin de la pieuse Itha, qu’ils laissèrent heureuse et pleinement satisfaite. Il se recommandèrent tous à sa puissante intercession, et elle leur promit que ses prières les suivraient. « Nous nous retrouverons là-haut, leur dit-elle en élevant vers le ciel ses yeux humides ; en attendant, vivez heureux. – Adieu, angélique Itha », s’écrièrent-ils tous en même temps ; et tandis que la pieuse solitaire adressait au Ciel une fervente prière en faveur de ses parents, elle entendit plus d’une fois les sanglots qu’ils laissaient échapper en s’éloignant du côté de Toggenbourg.

Le saint exemple d’Itha profita au comte Henri, qui passa le reste de ses jours dans la piété la plus profonde, cherchant à réparer ses erreurs passées par un redoublement de zèle. Peu d’années après il fut enlevé au monde, et précéda son épouse dans une vie meilleure.

 

 

 

 

CHAPITRE XIX

Itha persévère dans sa vie édifiante.

 

Après avoir goûté quelques moments d’un repos que la course et les émotions de la veille lui rendaient bien nécessaire, Itha devança l’aurore, dans son empressement de reprendre ses pieuses méditations. Ce fut une grande joie pour son cœur lorsqu’aux premiers rayons du soleil elle aperçut dans sa chambre un magnifique crucifix, une belle image de Marie et celle des saints dont elle réclamait le plus habituellement l’intercession. Ces tableaux furent pour elle l’occasion d’une nouvelle prière qu’elle adressait, non aux représentations insensibles qu’elle avait devant les yeux, mais à Dieu et aux saints, dont ils excitaient le souvenir de son esprit.

Le petit jardin, qui répondait déjà aux soins que Henri en avait pris, était aussi pour elle un grand sujet de contentement ; elle pensait qu’elle pourrait pourvoir par son travail à la plupart de ses besoins, et consacrer ainsi tout ce qu’on lui enverrait au soulagement de ses semblables. Elle priait ardemment Dieu de lui donner le goût et l’intelligence de ces nouveaux devoirs qu’elle s’était imposés ; car elle savait que la prière la plus agréable que l’on puisse adresser à l’Éternel consiste dans les secours distribués aux pauvres et aux nécessiteux, dans l’assistance prêtée à la veuve et à l’orphelin, dans les consolations portées à ceux que visite l’adversité. Son séjour dans la forêt ne lui avait pas été inutile pour lui enseigner le prix de ses secours donnés aux heureux ; car elle avait appris à connaître les souffrances de la faim et les autres privations qui ne l’auraient jamais atteinte dans le château de Toggenbourg.

Occupée comme elle était de ces pensées de bienfaisance, ce fut avec un bien vif plaisir qu’elle découvrit l’abondante provision d’aliments fortifiants que Henri avait fait déposer dans sa petite maison ; et elle renouvela aussitôt la résolution qu’elle avait déjà prise de consacrer tout à secourir son prochain, et de se contenter pour elle-même des fruits de son travail. Elle se remit donc à recueillir une grande quantité de fraises, de myrtilles et de prunelles, qui, réunies aux produits du jardin qu’elle cultivait avec succès, suffisaient à ses besoins, tandis que par ses bienfaits constants et affectueux elle devint la mère et la consolatrice de toute la contrée, plus qu’elle ne l’avait jamais été dans le temps de son opulence. Elle se rendait auprès de tous les malheureux du voisinage qu’elle savait souffrants et malades, préparait elle-même les boissons ou les remèdes les plus convenables à leur position, les encourageait par de pieuses exhortations, et s’oubliait souvent elle-même au milieu des soins qu’elle prodiguait à ses semblables. Jamais elle n’était si contente de sa journée que lorsqu’elle l’avait passée à sécher les larmes de ceux qui étaient affligés, et à calmer les maux de ceux qui souffraient.

Lorsqu’elle restait dans son ermitage d’Au, elle consacrait bien des heures à de profondes contemplations, pendant lesquelles elle était souvent élevée en extase jusqu’au pied du trône de l’Éternel, et réunie aux chœurs pieux des anges et des séraphins qui glorifient éternellement le Seigneur. Elle trouvait encore le temps d’occuper ses mains adroites à des travaux utiles pour le prochain. C’était surtout la nuit qu’elle se plaisait à élever son âme vers Dieu, pendant le jour la foule toujours croissante de ceux qui venaient chercher auprès d’elle des secours ou des consolations lui en laissant à peine le temps. Elle ne donnait que de bien courts moments au sommeil ; car, presque chaque nuit, elle se rendait à minuit au couvent de Fischengen pour assister aux matines des bénédictins et unir sa voix à leurs chants solennels. Ces chœurs religieux remplissaient son âme d’une sainte émotion et d’une force divine ; pénétrée de pieuses inspirations, elle se hâtait au point du jour de regagner sa chaumière. On rapporte que plus d’une fois, pendant les nuits obscures, un cerf miraculeux parut devant elle, la précédant et éclairant ses pas, au moyen d’un feu céleste attaché à son bois. C’est ainsi que le Ciel se plaît à guider dans le sentier de la vertu les âmes religieuses qui sont enflammées du véritable amour de Dieu.

Itha ne laissa jamais passer un seul jour sans assister à la messe et sans s’associer en esprit à toutes les parties du saint sacrifice. Ainsi l’Évangile lui rappelait la divine parole et la doctrine de Jésus-Christ ; à l’offertoire, elle se présentait elle-même en holocauste au Père céleste ; la transsubstantiation lui faisait admirer le prodigieux amour de Dieu pour les hommes ; la sainte oblation du sang et du corps de Jésus la pénétrait de reconnaissance et d’humilité ; et, au moment de la sainte communion, elle s’unissait en idée, comme les religieux, avec notre divin Sauveur. Elle recueillait ensuite la bénédiction du prêtre, et, fortifiée par cette faveur de l’Église, elle se rendait à ses occupations ordinaires.

La pieuse comtesse vivait donc, comme dans la forêt, toute pour Dieu ; mais elle cherchait à mériter ses grâces par son amour sans bornes envers son prochain ; et ce n’était pas l’estime des hommes qu’elle cherchait dans ces pénibles travaux, elle avait sans cesse présentes à l’esprit ces saintes paroles : « Tout ce que vous ferez au plus humble de vos semblables, je le considérerai comme fait à moi-même.

 

 

 

 

CHAPITRE XX

Itha entre dans le couvent des religieuses de Fischengen.

 

Itha passa ainsi plusieurs années à Au, vouée au service de Dieu et au soulagement des hommes. La renommée qui lui valait une vie si sainte se répandait de plus en plus, et chaque jour voyait s’augmenter la foule de ceux qui venaient lui demander des conseils dans leurs afflictions ou des adoucissements à leurs maux ; et cependant chacun de ceux qui la visitaient obtenait d’elle plus qu’il n’avait osé espérer. Tous ceux qui l’approchaient ne pouvaient s’empêcher de la vénérer et de la considérer comme une sainte.

À côté du couvent des bénédictins de Fischengen était, comme cela se voyait souvent autrefois, un couvent de religieuses, alors habité par un certain nombre de femmes pleines de dévotion et de piété. Tous les jours ces bonnes sœurs voyaient Itha dans l’église du couvent, et admiraient le profond recueillement dans lequel elle entrait devant Dieu, recueillement que n’aurait pu troubler aucun bruit ni aucun évènement. Tout ce qu’on racontait de la merveilleuse charité d’Itha était aussi connu dans le couvent, de sorte que les religieuses désiraient ardemment posséder un modèle si parfait de la vertu la plus accomplie, et pensaient que sa présence apporterait dans la maison une grande édification et une salutaire émulation. Elles exposèrent à Itha les vœux qu’elles formaient à cet égard, lui manifestant combien elles seraient heureuses de la voir au milieu d’elles, et lui offrant une habitation convenable qu’elle ferait arranger comme il lui conviendrait. Elles la supplièrent d’agréer leur proposition, et s’engagèrent à la laisser parfaitement libre de régler suivant sa convenance toute sa conduite et sa manière de vivre.

Itha ne consentit pas d’abord ; mais, comme les religieuses ne se lassaient pas de renouveler leurs prières, elle demanda conseil d’abord à Dieu dans une ardente prière, et s’en remit ensuite aux avis de son directeur spirituel. Elle-même réfléchit qu’en acceptant cette offre bienveillante elle ne changerait rien à ses habitudes, et pourrait continuer dans le couvent ses œuvres charitables ; d’ailleurs elle trouva pour elle-même et pour son salut de grands avantages dans cet arrangement. La vieillesse commençait à se faire sentir chez elle, et les souffrances qu’elle avait éprouvées pendant son long séjour dans la forêt avaient hâté pour elle l’âge des infirmités. Ce n’était plus sans fatigue qu’elle se rendait à l’église de Fischengen, et elle sentait que ses forces lui permettraient bientôt à peine de se livrer à ses travaux ordinaires. Croyant donc reconnaître la volonté de Dieu dans la proposition des bonnes religieuses, Itha l’accepta avec reconnaissance, et à la grande joie de toute cette sainte maison, elle prit aussitôt possession de la cellule qui lui avait été destinée.

Dans le couvent, sa vie fut le miroir constant de la plus parfaite sainteté. Le monde devenait pour elle l’arène d’une lutte dans laquelle la religion lui servait d’appui, et Jésus d’exemple et de guide. Elle appliqua son esprit et son cœur à ne jamais perdre de vue un seul instant ce divin modèle pour marcher sûrement dans la voie du salut. Après les divins plaisirs qu’elle trouvait dans la sainte communion, son occupation la plus agréable était de parler de Dieu ; elle se plaisait aussi infiniment à guider vers le Seigneur les âmes souffrantes qui cherchaient la bonne voie sans y marcher aussi fermement qu’elle. Les religieuses se félicitaient tous les jours d’avoir appelé auprès d’elles cette pieuse servante de Dieu ; elles la visitaient souvent et se trouvaient bien éloignées de l’égaler en vertu et en dévotion. Mais, loin de se décourager, elles s’instruisaient par son exemple et s’étudiaient à approcher de ce sublime modèle en suivant ponctuellement les leçons et les conseils qu’elle ne refusait jamais à personne.

On n’est pas certain qu’Itha ait fait des vœux et soit entrée en religion dans le couvent ; mais son histoire et la tradition nous apprennent qu’elle surpassait toutes les religieuses en piété et en recueillement : d’ailleurs, comme elle s’imposait à elle-même des règles beaucoup plus sévères que celles auxquelles les religieuses étaient obligées, on l’a toujours considérée comme appartenant à l’ordre des bénédictines, et comme en étant l’un des ornements les plus admirables et les plus brillants.

 

 

 

 

CHAPITRE XXI

Vieillesse et mort d’Itha.

 

Il n’était pas rare à cette époque de rencontrer de pieux personnages qui, non contents de vivre loin du monde dans un ordre religieux, voulaient encore se séparer plus entièrement des choses de ce monde et vivre dans une intime union avec Dieu. Quelques-uns se faisaient renfermer dans de petites cellules murées de tous côtés, et qui n’avaient d’autre ouverture qu’une petite lucarne par laquelle on leur passait leur nourriture, et qui laissait parvenir jusqu’à eux un rayon de soleil. C’était là ce qu’on appelait à proprement parler des reclus ; et ils étaient séparés du reste du couvent, comme le couvent lui-même était séparé du monde. À l’exemple de la vierge et martyre Wiborad, qui avait autrefois illustré le couvent de Saint-Gall, plusieurs pieuses filles du monastère de Fischengen avaient adopté ce genre de mortification. Itha, qui était toujours portée à embrasser les idées qui lui semblaient pouvoir la rendre plus parfaite aux yeux de Dieu, voulut sanctifier ses derniers jours par cette rigide pénitence. Elle se sépara donc du monde entier avec les cérémonies usitées alors dans l’Église en pareilles circonstances, et se fit renfermer dans une espèce de petit caveau dont elle ne devait plus sortir vivante.

Dans cette situation, la plus grande partie du temps se passait pour Itha dans un recueillement silencieux où la contemplation intérieure de Dieu absorbait toutes ses pensées ; souvent son âme, plongée dans une sainte prière, s’élançait jusqu’au trône du Seigneur tout-puissant, et goûtait par anticipation au milieu des anges et des saints la pure jouissance de l’amour et de la grâce célestes. Quand elle sortait de ces pieuses extases, elle considérait son corps, qui la liait encore à la terre, comme un pesant fardeau dont il lui tardait d’être délivrée pour vivre éternellement avec Dieu ; mais elle se soumettait sans murmurer à la volonté divine, et attendait de sa bonté la fin de ses souffrances temporelles. Elle se rappelait alors la résignation de Dieu au jardin des Oliviers, et s’écriait en remettant sa vie entre les mains de la Providence : « Ô mon Père éternel ! mon désir le plus ardent serait de voler dans votre sein ; mais que votre volonté s’accomplisse, et non la mienne ! »

Bien que la cellule où notre pieuse recluse était renfermée la séparât entièrement du monde, les bonnes religieuses de Fischengen ne voulaient pas être privées des sages conseils et des exhortations consolantes dont Itha savait si bien pénétrer tous les cœurs. Elles s’arrêtaient donc souvent à sa petite fenêtre, où les habitants de la contrée venaient aussi en grand nombre pour voir encore une fois leur sainte comtesse, et pour recueillir les paroles pleines de la grâce divine qui coulaient de sa bouche ; et comme Itha voulait jusqu’à son dernier jour être utile à ses semblables, elle s’empressait de leur adresser de pieuses allocutions et des conseils salutaires ; elle leur recommandait la confiance en Dieu qui n’abandonne jamais ceux qui lui sont fidèles ; et jamais on ne quittait la recluse sans emporter une vive consolation intérieure. Ainsi la vertu et la piété d’Itha, qui avaient brillé dans sa jeunesse d’un si vif éclat, qui l’avaient soutenue dans ses afflictions, embellissaient encore le soir de sa vie, et tout ce qui l’approchait ressentait l’impression tendre et douce de ce dernier rayon d’un astre bienfaisant qui allait disparaître.

Itha passa quelques années dans cette rigoureuse pénitence, toujours animée par un amour de Dieu qui ne faisait qu’accroître, et toujours soupirant après le moment où son Sauveur l’appellerait à lui. Mais elle avait dû supporter de bien pénibles épreuves et être en butte à de cruelles infortunes avant d’être jugée digne de recevoir dans le céleste séjour la couronne du triomphe éternel.

Cependant le moment suprême arriva pour elle ; une maladie grave l’atteignit, et elle s’aperçut aussitôt que son dernier jour était proche. Dès les premiers jours de sa maladie, elle chercha à s’assurer des gages de salut qui pouvaient faciliter son passage de cette vie dans un monde meilleur. Elle demanda l’extrême-onction, et reçut le saint viatique avec un recueillement si édifiant, que tous ceux qui furent témoins de cette cérémonie ne pouvaient dépeindre tout ce que ce touchant spectacle leur avait fait éprouver. Du fond de son âme, fortifiée par la divine nourriture, elle pouvait s’écrier avec saint Siméon : « Et maintenant, Seigneur, laissez votre servante partir en paix ; car elle a ressenti toutes les félicités du ciel dans son union avec son Sauveur, qui la conduira lui-même dans les demeures éternelles. » Animée encore de ces pieux sentiments, elle se retourna vers les bonnes religieuses, les remercia affectueusement de tous les bons offices qu’elle avait reçus d’elles, et particulièrement dans cette dernière maladie ; puis, levant les yeux au ciel, elle appela sur leur maison la bénédiction céleste, et supplia le Tout-Puissant de les récompenser, selon son inépuisable bonté, de tous les soins charitables qu’elles lui avaient prodigués. Les saintes filles, à leur tour, remerciaient Itha d’avoir bien voulu venir habiter au milieu d’elles, des bons conseils et des salutaires exemples qu’elle leur avait donnés. Les larmes qui coulaient de tous les yeux mirent fin à ces paroles bienveillantes et ce fut encore Itha, calme au moment de la mort comme elle l’avait été pendant toute sa vie, qui les consola en leur rappelant que la mort n’est autre chose que le terme des souffrances temporelles et le commencement d’un bonheur impérissable.

Cependant la maladie de la pieuse recluse faisait de rapides progrès, et sa faiblesse allait toujours en augmentant ; les religieuses ne quittaient plus les côtés d’Itha, car elles la voyaient parvenue au moment d’aller recevoir la palme immortelle. Les derniers mots qu’elle put murmurer étaient des paroles d’amour divin et de pieuse consolation ; mais bientôt sa bouche devint muette ; ses yeux seuls semblaient encore, par un regard bienveillant, adresser à ses sœurs le dernier adieu et leur exprimer l’espérance qu’elles se reverraient un jour ; puis ses yeux se fermèrent, comme si elle se fût plongée dans une profonde méditation, et un doux sourire se peignit sur son visage. Toutes les religieuses voyaient bien que sa faiblesse croissait sans cesse, et elles entouraient en sanglotant sa couche de mort ; elles croyaient qu’elle leur souriait encore au moment où déjà son âme, dégagée des liens du corps, s’était envolée au céleste séjour.

Le passage d’Itha dans une autre vie fut aussitôt connu dans toute la contrée, et chaque famille la pleura comme si elle eût perdu la meilleure des mères et la plus généreuse des bienfaitrices. Le jour de ses obsèques, toute la population avait abandonné les travaux de l’agriculture et les soins du ménage, pour venir se presser autour de ses restes mortels ; il n’était personne dans cette foule qui n’eût à citer quelque trait de bienfaisance et de bonté pour honorer la mémoire d’Itha, et ce fut au milieu des signes les plus expressifs et les plus touchants de la reconnaissance universelle qu’elle fut inhumée dans l’église du couvent de Fischengen, devant l’autel de Saint-Nicolas.

On lui éleva un superbe tombeau, et ce fut la première preuve de la vénération qu’elle avait inspirée de son vivant ; mais il n’était besoin ni de marbres ni de sculptures pour perpétuer son souvenir : elle s’était elle-même élevé un impérissable monument dans le cœur des hommes par son inépuisable bienfaisance et sa bonté. Le bruit de ses vertus et de sa mort édifiante se répandit de plus en plus, et attira bientôt un grand concours de fidèles qui venaient chercher sur son tombeau des consolations à leurs peines et des adoucissements à leurs souffrances. Dès son vivant, toute la contrée dont elle était la gloire et le bonheur lui donnait le titre de sainte, et, après sa mort, on ne la désignait pas autrement que par le nom de sainte Itha. L’Église catholique confirma plus tard ce jugement général, et chaque année on célèbre sa fête le 3 novembre, jour de sa mort. Un grand nombre de parents, cherchant à conserver un souvenir vivant de ses mérites, mettent un de leurs enfants sous sa puissante protection, et les pieux habitants de la contrée formèrent, sous l’invocation de son nom, une confrérie qui fut approuvée par l’autorité ecclésiastique, et qui compte encore aujourd’hui un grand nombre de membres pleins de ferveur.

Puisse le salutaire exemple de cette sainte inspirer à tous ceux qui l’admireront la résignation dans les souffrances et l’adversité, l’oubli des injures, la charité chrétienne, et toutes les sublimes vertus qui rendirent la vie d’Itha si édifiante pour ses semblables et si précieux aux yeux de Dieu !

 

 

Christophe SCHMID.

Traduit de l’allemand par Louis Fredel.

 

 

 

 

 

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