La nuit de Noël

 

 

par

 

 

René SCHWOB

 

 

 

 

 

Ce mystère a été joué dans l’église de Vence, le 24 décembre 1940.

 

 

 

SCÈNE I

La scène est à Bethléem, sur la grande place.

AUCASSIN, NICOLETTE.

AUCASSIN

Enfin c’est curieux, not’femme, depuis c’matin j’n’arrive pas à faire marcher l’Lustré. J’voulions aller porter les châtaignes à Jérusalem. Et voilà qu’à chaque pas y m’tire en arrière si ben qu’y m’a fallu r’brousser ch’min avec not’plein chargement.

NICOLETTE

Eh ben, moi-même, j’ai beau faire avec Poilourd. Depuis qu’vous êtes partis vous deux l’Lustré, c’est comme s’y lui manquait son frère. C’est drôle c’que ces deux animaux peuvent se plaire en commun.

AUCASSIN

Oh ! puis ç’a n’a jamais été comme tantôt. Depuis not’retour, y n’ont cessé d’braire et d’meugler. On dirait qu’ys attendent quelqu’un ou ben qu’y sont en peine. Mon avis, c’est qu’y a queq’chose qui cloche au royaume des bêtes.

NICOLETTE

Puis, c’qu’y a d’cocasse, c’est l’mouvement des étoiles l’aut’nuit. T’as pas vu comme tout ça s’agitait dans la farine lactée ? J’étais juste en train d’cueillir l’herbe pour les lapins et j’jurerais qu’j’ai vu comme un p’tit enfant qui s’dessinait su la lune. J’me suis frotté les yeux ; quand j’ai r’gardé d’nouveau, y avait pus rien. C’est égal, si ç’avait été un nuage, ça n’aurait pas passé si vite. Et pis, y m’semble qu’après l’monde n’était pus comme avant. Y avait dans l’air queu’chose comme des chansons que j’pouvions pas m’empêcher d’écouter. J’avais beau m’dire que j’rêvais. Tiens, mais t’entends pas en c’moment ?

(On entend vaguement se formuler des hosannahs.)

AUCASSIN

Ma parole, on dirait qu’y flotte des bruits comme des vagues sus l’sable. C’que c’est doux, hein, not’femme ?

NICOLETTE

Oh ! m’en parle pas, Aucassin, j’en ai le coeur chaviré.

AUCASSIN

Mais enfin, nom d’un p’tit bonhomme, qu’est-ce qui peut bien se passer ce soir ? Tout est pourtant à sa place dans Bethléem et tout y a pourtant comme changé d’visage. C’est tout d’même pas rapport aux pauv’bougres qu’on a fait entrer dans l’écurie.

NICOLETTE

Ah ! à propos. J’oubliais d’te dire. Pendant qu’t’étais parti, la p’tite m’a raconté son histoire. C’est des pauv’gens. Mais tu peux pas t’imaginer c’qu’elle est gentille et pieuse, et tout. Y a longtemps qu’j’avais pas rencontré une aussi bonne personne.

AUCASSIN

Lui non plus y n’a pas l’air d’un méchant gars, l’Joseph.

NICOLETTE

À c’qu’y disent, ils ont perdu en route tout leur argent. C’est des simples. Soi-disant qu’y viennent de Nazareth pour le dénombrement.

AUCASSIN

Et pourtant le proverbe le dit : « Il n’en peut venir rien de bon. » (Il rit de tout son coeur.) Y faut ben sûr que quelqu’un s’trompe : si c’est pas l’proverbe, c’est nous. Il est vrai que l’éception comme on dit... Comment qu’on dit déjà ?

NICOLETTE

L’éception confirme la règle.

AUCASSIN

C’est ça. L’éception comment qu’tu dis, avec la règle ?

NICOLETTE

Mais écoute donc not’boeuf, Aucassin.

AUCASSIN

C’est vrai. Il a l’air d’chanter. Et l’âne maintenant, qui s’met à faire des gammes comme un mouton.

NICOLETTE

Oh ! y a des sortilèges dans l’air que j’te dis, Aucassin. Y a des sortilèges. J’vais aller consulter la voyante d’Endor. Ça peut pas continuer comme ça. J’ai comme qui dirait l’impression que l’monde va changer. Ça me r’tourne les sens.

 

 

 

SCÈNE II

LE LUSTRÉ, POILOURD.

LE LUSTRÉ

C’est pas pour dire, hein vieux ? mais c’qu’y sont embêtants nos patrons avec leurs châtaignes à transporter et leur espèce de sacré petit charreton à traîner. Y pourraient pas nous laisser tranquilles une fois l’temps. On dirait qu’on n’est sur terre que pour la raboter.

POILOURD

À qui l’dis-tu, mon pauv’Lustré. Tu sais comme j’suis bénin et pacifique. Eh ben j’en pouvais pus c’soir. J’les ai envoyés coucher tous les deux. Y pensent qu’à gagner d’l’argent. Et puis ci, et puis ça. Enfin, y faut toujours être à leur dévotion. Comme si le p’tit bébé qu’on attend n’avais pas besoin de ma langue et de tes oreilles et de tout pour être caressé.

LE LUSTRÉ

C’est vrai qu’y n’ont pas l’air d’y penser beaucoup. On dirait qu’y n’y voient pus les hommes. À force de travailler depuis leur fichue histoire au Paradis et d’s’agiter et d’se haïr et d’se battre dans leur asile d’aliénés. Y n’comprennent plus goutte à c’qui s’fricotte dans le ciel et qu’c’est autre chose que leur petit commerce et leurs démêlés.

POILOURD

Quelle engeance et c’qu’y peuvent être gourdes à côté d’nous. C’est à s’demander pourquoi l’Bon Dieu continue à s’y intéresser. T’as entendu dire aussi qu’y voulait maintenant leur envoyer son Fils unique soi-disant pour les sauver.

LE LUSTRÉ

J’suis pas grand clerc. J’suis que l’Lustré, comme y m’appellent. Mais j’m’étonnerais bien s’y n’y perdait pas son temps et son latin et puis tout, le pauv’Bon Dieu.

POILOURD

J’crois qu’c’est pour essayer d’les remettre dans l’rail. Ils ne comprennent plus rien à rien.

LE LUSTRÉ

Probable. Sinon, j’vois pas pourquoi l’ciel s’dérangerait. Y s’dérange bien pas pour nous. C’est vrai qu’ys ont perdu l’fil et l’monde entier est comme une forêt pour eux. Y n’y trouvent pus leur route. À propos, qu’est-ce que tu penses, toi, du p’tit ménage qui est à côté ? Y a longtemps qu’j’avais pas vu des créatures si sympathiques.

POILOURD

Oh ! elle est gentille, la p’tite Marie, comme y l’appellent ; c’que j’aimerais travailler pour des gens comme ça !

LE LUSTRÉ

Et moi donc ! C’est pour le coup qu’j’irais tous les jours à Jérusalem et que j’te traînerais l’charreton et que j’te porterais des châtaignes. Tu trouves pas qu’elle a un peu des yeux comme nous ? On dirait qu’y a pas place pour le mal dans ces yeux-là. C’est pas elle qui nous donnerait des coups. Foin de Lustré ! J’suis ben sûr qu’elle prendrait sur elle la charge plutôt que d’nous blesser. Depuis que j’l’ai regardée y m’semble que j’ai quelque chose de neuf dans le coeur.

POILOURD

Oui, à moi aussi. Il me semble qu’une lumière s’est mise à trembler. C’est pas dommage.

 

 

 

SCÈNE III

AUCASSIN, NICOLETTE, PÈRE TUVACHE, UNE PAYSANNE.

(On entend des cris : Aucassin, Nicolette ! Aucassin ! Aucassin !)

AUCASSIN (à la fenêtre en chemise et en bonnet de nuit)

Eh ben quoi ! c’est-y qu’on égorge quelqu’un ? Aucassin ! Aucassin ! Il a envie d’dormir Aucassin. Et y s’fiche de vos histoires. Vous êtes dehors, restez-y. (Il referme la fenêtre.)

DES VOIX

Nicolette, Nicolette, y a des anges dans l’ciel.

NICOLETTE (ouvre la fenêtre)

(Grande rumeur sous la fenêtre. Une dizaine de paysans échangent leurs impressions.)

PÈRE TUVACHE

On est v’nu t’chercher parce qu’on a vu des anges au-dessus d’la maison. Toute la plaine en était embrasée.

UNE PAYSANNE

Oui, et les anges disaient comme ça qu’y fallait rassembler tous les bergers des environs, qu’ils avaient quelque chose à leur communiquer, que c’est eux qui d’vaient recevoir les premiers une bonne nouvelle.

PÈRE TUVACHE

Alors on est allé en bande dans tout l’village réveiller les gens. Mais c’est comme toujours, on a beau leur promettre des merveilles, ils aiment mieux dormir.

UNE PAYSANNE

Ils n’y croient plus aux merveilles.

PÈRE TUVACHE

Moi non plus j’n’y croirais pas si j’avais pas vu de mes yeux, c’qui s’appelle vu, des anges avec des ailes et des corps comme des libellules qui flottaient dans l’air et des voix qu’c’était tout pareil à un chant de rossignol. Et ça remuait et ça s’agitait et c’était doux au coeur comme le sourire d’un p’tit.

NICOLETTE

Allons bon, voilà le Père Tuvache qui fait d’la poésie.

PÈRE TUVACHE

Eh ! c’est qu’y a d’quoi ! Mais dépêchons. Y s’attendent qu’on ramène les copains pour raconter leur histoire. Soi-disant qu’y disaient comme ça qu’c’était pas une nouvelle à garder pour nous.

UNE PAYSANNE

Oui, c’est ça qu’y répétaient : Y a une bonne nouvelle pour tout l’monde.

NICOLETTE

Et nos gens dans l’écurie qui sont arrivés cette nuit, est-ce qu’y faut les prévenir ?

UNE PAYSANNE

Pas la peine, y sont pas d’ici.

NICOLETTE

Oui, mais les anges ont bien dit qu’c’était pour tout l’monde ?

UNE PAYSANNE (haussant les épaules)

Ceux du village, qu’y voulaient dire.

PÈRE TUVACHE

Allons, vite, vite, dépêchons. Nous leur raconterons ça au retour. Et puis la nouvelle est pour les bergers. C’est pas des bergers, ces gens-là.

 

 

 

SCÈNE IV

SATAN, AUCASSIN.

(Il apparaît alors à la place qu’ils ont quittée un homme vêtu de rouge, les pieds un peu fourchus, une petite queue au derrière et d’imperceptibles cornes sur le front.)

SATAN

Qu’est-ce qu’ils peuvent bien aller faire à cette heure-ci dans la campagne, ces imbéciles ? Et qu’est-ce qui me retient au village ? J’ai beau appeler mes acolytes, personne ne vient. Le pire, c’est que je n’arrive pas à me rendre invisible, cette nuit. Ce serait pourtant le moment ou jamais d’aller mêler mon grain de sel à cette racaille. Je me sens tout paralysé. Étrange histoire. J’ai bien fait pourtant ce que j’ai pu pour les retenir. Cette fois c’est comme si quelque chose d’irrésistible les tirait loin de moi. Elle m’est pourtant avantageuse, la curiosité. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi celle-ci me les enlève, à moi, leur grand frère.

(Aucassin a fini par descendre et s’apprête à rejoindre la troupe qui s’éloigne.)

SATAN

Pardon, Monsieur, qu’est-ce qu’il y a donc ce soir à Bethléem ? Tout le monde paraît agité. Vous-même...

AUCASSIN

Comment, vous savez pas ? Y a des anges qui viennent raconter les dernières nouvelles.

SATAN

Vous plaisantez ! Des anges ! J’en aurais déjà entendu parler.

AUCASSIN

Vous dites ?

SATAN

Il ne faut pas trop croire ces histoires du ciel. Que ne raconte-t-on pas ! Vous n’avez pas entendu dire que le plus beau de tous en serait tombé un jour sous prétexte qu’il refusait de se soumettre. Sornettes que tout cela, bonnes à troubler l’esprit. La vérité, voyez-vous, c’est ce qu’on voit, ce qu’on touche. Voilà du solide pour un homme comme vous.

AUCASSIN

Mais justement. Y paraît qu’les anges volent comme des libellules. On les entendrait parler. C’est pourquoi qu’j’y va.

SATAN

Méfiez-vous, mon bon Monsieur. Il y a des prestiges dans l’air. Moi, voyez-vous, je crains toujours ceux qui veulent m’arracher à mes petites habitudes. Le Bon Dieu me les a données. Je m’y tiens.

AUCASSIN

Oh ! pour ça vous avez ben raison. Aussi j’vous fiche mon billet qu’y trouveront à qui parler s’y veulent me détourner des miennes, qui sont aussi ben celles de mes parents. Parce que comme vous dites, la terre, y a encore rien de meilleur. J’suis un peu pressé. Bonne nuit, Monsieur.

SATAN

En voilà un au moins qui ne sera pas pris de court.

(Il fait de vains efforts pour aller dans la direction de la troupe. Il piétine sur place. Une trappe s’ouvre ; il y est happé.)

 

 

 

SCÈNE V

DES VOIX

(On entend des voix dans l’air accompagnées de bruits de harpe et de violons.)

La racine sèche a fleuri,
Un petit enfant nous est né.
Le monde a fini de pleurer,
La promesse est accomplie.
Venez bergers, venez bergères
À la crèche où pour vous plaire
Il s’est fait homme de misère
Celui qui règne dans les cieux.
Et que la joie soit avec ceux
Qui d’un coeur pur à deux genoux,
Adoreront le scandale
De cette amour sans égale
Qui penche un Dieu sur nous.
Gloire à Dieu au plus haut des cieux
Et que la paix soit avec vous.

 

 

 

 

SCÈNE VI

LES ANIMAUX, JOSEPH, LE SERPENT.

(Sur la place déserte apparaissent maintenant, surgissant de partout, toutes les sortes d’animaux. Au fond, Joseph émerge d’un souterrain. C’est un jeune homme en bourgeron. Il est au centre du cercle que font autour de lui toutes les bêtes.)

JOSEPH

Salut les enfants ! Alors, vous voilà rassemblés comme au temps de l’Arche. Savez-vous qu’il a déjà tendu sa petite menotte vers le boeuf et l’âne, l’Enfant Jésus. Il avait l’air de leur dire que c’était pour eux et pour les racheter aussi qu’il était venu. Et pour toi Goupil comme pour Ysengrin. Aussi bien que pour le gros éléphant là-bas qui arrive en se dandinant avec une alouette sur la trompe. Soyez tous les bienvenus. On n’a pas grand’chose à vous offrir, mais le coeur y est. Et je ne vous dis pas non plus que votre pèlerinage vous vaudra autant de faveurs que leur méchanceté en vaut aux hommes. Mais vous êtes trop sages pour en réclamer. Et ça me fait plaisir à moi de vous accueillir parce que je suis un peu comme vous et que moi non plus je n’ai rien d’autre à faire que de dire toujours oui. De vous voir là, arrivés de tous les coins du monde pour dire bonjour au petit Dieu, eh bien, c’est gentil, vous savez. Mais c’est bien mérité aussi. Il aurait si bien pu se passer de venir le petit Jésus, s’il avait voulu ! C’est une fameuse leçon qu’il nous donne. Qu’est-ce que tu en penses toi, Jacquot l’orgueilleux avec ta soutane comme un archevêque ? Tu auras beau chercher, tu ne trouveras rien sur lui d’aussi criard que ton plumage. Et savez-vous qu’il n’avait pas même l’air étonné quand il est arrivé à la lumière. Il devait tellement s’y attendre à ces rochers nus, à ce tas de fumier qui sentait mauvais, à toute cette sécheresse et cette pauvreté pareille aux corps et aux âmes et à toute la terre. (On entend coasser des grenouilles dans un coin.) Qu’est-ce qui vous prend, les commères ?

LES GRENOUILLES

Oh ! bien nous, on dit qu’on voit bien pire. C’est pas pour dire ! mais quand on est dans la mare aux grenouilles depuis des jours et des jours, on finit par en avoir un peu marre. On venait voir si des fois il ne pourrait pas nous en tirer.

JOSEPH

Mais mes pauvres filles, vous ne savez pas ce que vous voulez. Vous crèveriez si vous n’aviez pas justement ce petit peu de boue dont vous vous plaignez. (Elles font un petit cri de dénégation.) Eh ! bien, essayez donc de vous prélasser sans cesse dans les fleurs ; elle ne durera pas longtemps votre belle vie. Ah ! voyez-vous, il n’y a encore rien de tel que d’accepter son destin comme Dieu l’a fait. Cela ne veut pas dire bien entendu que s’il y a par hasard une petite mouche à avaler il faille toujours s’en priver. (On entend un bourdonnement de guêpes, de moustiques et d’abeilles.) Allons bon ! qu’est-ce que j’ai encore dit pour mécontenter ces honnêtes personnes. Je ne sais jamais m’en tirer, voyez-vous. Il faut me pardonner. Je ne suis qu’un pauvre Joseph. Et le monde est comme un marécage tantôt où je patauge et comme une forêt tantôt où je me perds. Et souvent je me demande ce que le Bon Dieu a bien pu trouver en moi de remarquable pour me confier la garde de son Fils unique. Mais je bavarde, je bavarde, moi qui ai la réputation d’être silencieux. (Il change de ton.) Vous avez envie, je pense, de vous acquitter de votre petit message. Ne nous bousculons pas. Allons ! chacun son tour !

(Défilé des animaux.)

Parce que vous, vous êtes venus le voir et c’est très bien. Mais quand vous l’aurez vu chacun retournera chez soi : Jeannot à son terrier, Maltondu à sa caverne et Pinsonnet dans son nid. Moi, je serai toujours là, avec cette responsabilité terrible qui ne cesse de peser sur moi. C’est quelque chose, vous savez, d’avoir à veiller sur le roi de la création. Il y a de quoi avoir peur quand on sait que le prince des ténèbres est toujours à l’affût. Il en a celui-là, dans son sac, des tours et des tours.

(Ils se mettent en rang : la girafe, l’éléphant, la baleine, le rhinocéros et l’hippopotame en avant ; puis le buffle, le renne, le cerf et l’antilope, puis tous les animaux de la création par grandeurs décroissantes jusqu’aux poissons, aux oiseaux, aux insectes de toutes les couleurs. Ils se sont dirigés vers l’entrée du souterrain. Tout ce monde défile avec beaucoup de déférence. Arrive enfin le dernier, après la fourmi, tout seul, le serpent.)

LE SERPENT (dressé, d’un ton équivoque)

Je le sais, j’ai fait des bêtises dans ma jeunesse. Je suis venu pour me faire pardonner. Parce que c’est trop triste d’être seul dans le monde à faire figure du pur méchant. Je ne suis pas si méchant que ça. J’ai été circonvenu. Il est finaud, Béelzéboul. Il m’a raconté des histoires : il me disait que cela serait si amusant de se cacher en moi, qu’ensuite je pourrais changer de peau comme je voudrais et que je m’en sentirais tout ragaillardi. Cela m’a tenté, je l’avoue. Alors je l’ai laissé faire. Mais ce n’est pas moi qui ai parlé. Non ! ce n’est pas moi qui ai raconté le boniment à la vieille. D’ailleurs, elle n’en pouvait plus de curiosité ! Toute cette misérable histoire il me semble qu’elle est d’hier. Je me revois encore : j’étais entortillé au pommier : c’était le plus bel arbre du jardin. J’étais doux comme une chenille, l’air innocent, les yeux baissés. Et c’est ce misérable qui était en moi qui me tenait les paupières pour que je ne fasse pas peur au ménage. Alors il a pris une voix mielleuse que je ne lui avais jamais entendue « Ma p’tite dame », qu’il lui dit. – « Eh bien quoi ! » dit l’autre. « Vous êtes bien gentille, et patati et patata. » Et finalement il l’a si bien embobinée, il lui a si bien montré que ça n’avait pas tant d’importance que ça de faire une petite infraction au règlement que, v’lan ! la donzelle a arraché une pomme, elle a mordu dedans, elle l’a tendue à son mari et, tout d’un coup, avec un bruit terrible, tout s’est écroulé autour de moi et je me suis senti vide, vide, à n’y pas croire ! C’est comme si le ciel m’avait quitté. Et pourtant je n’étais pas un méchant bougre. C’était simplement histoire de rigoler. Alors, depuis, je n’arrive plus à me tenir debout (il retombe.) Pour une chienne de vie, c’est une chienne de vie. Ah ! petit Jésus, je n’ai pas mérité cela ! Accorde-moi un tout petit signe d’amitié si tu es vraiment si puissant qu’on le dit...

(On entend éclater le tonnerre derrière les rochers et des voix s’y croisent. On distingue ces paroles mêlées : « Arrière Satan ! Vous êtes les fils du Malin – le pied d’une femme t’écrasera. » – La nuit tombe.)

 

 

 

SCÈNE VII

LOULOU, LA SAINTE VIERGE.

(On se trouve brusquement à l’intérieur de la grotte faiblement éclairée. Tout y est silencieux et doux. L’âne a mis ses oreilles sous la tête du petit Jésus en manière d’oreiller. Le boeuf souffle sur ses pieds pour les réchauffer. Il est entièrement nu dans une mangeoire pleine de paille. Un chien sommeille, tout recroquevillé. Une colombe s’est blottie au creux du coude de la Sainte Vierge. Après le tumulte effrayant, la paix ruisselle de ce décor de pierres et d’ombres pourtant sans aménité. Long silence. Un petit enfant se présente.)

LOULOU

Madame, c’est moi qui suis le petit Loulou. Je ne pouvais plus dormir. J’ai senti quelque chose qui me disait qu’il fallait tout de suite me lever. Alors je suis parti parce que mes parents n’étaient pas là. Ils sont allés écouter des anges. Je n’avais pas besoin des anges des autres, moi, pour me parler. C’est le mien qui m’a prévenu. Oh ! je le connais bien ! Il ne me quitte jamais. Et je l’entendais me répéter Loulou ! Loulou ! Il faut aller voir le petit Jésus. Le petit Jésus est tout nu. Il a froid. Il veut te voir. C’est pour toi qu’il est venu. Il faut lui porter quelque chose, Loulou. Il faut te lever. Dépêche-toi. Le petit Jésus est tout seul. Et puis tu seras bien content de le regarder sans personne pour t’ennuyer. Alors j’ai plus pu résister. Je suis venu. Et en route j’ai cueilli cette petite violette pour vous la donner. Oh ! elle est pas grosse, mais elle sent si bon, dites Madame ?

(La Sainte Vierge lui caresse le front.)

LOULOU

C’est-y vrai qu’il a froid le petit Jésus ? Mais pourquoi qu’il n’a pas un petit lit comme tous les bébés ? Mon frère Popaul en a bien un avec des dentelles tout autour. Pourquoi est-ce qu’il n’a pas de lit le petit Jésus ? Vous êtes des pauvres ?

(La Sainte Vierge lui fait un petit signe de la tête.)

LOULOU

Mais il va mourir le petit Jésus s’il reste comme ça ! Il est plus mal logé que nos lapins. Pourquoi que vous le laissez comme ça Madame ? Je vais aller vous chercher mon petit lit : il fait si bon sous mon édredon.

MARIE

Ne t’inquiète pas mon petit ; il n’a pas besoin de couvertures. Tu vois comme il sourit depuis que tu es là. Il n’est pas bien à son aise, mais il faut que ce soit ainsi. Sois tranquille ! ce n’est pas le froid qui le fera mourir. Ah ! vois-tu, il n’a pas de plus grand plaisir que de te sentir près de lui.

LOULOU

Mais je ne lui dis rien et il ne me connaît pas. Pourquoi qu’il est content de me voir ?

MARIE

Et toi mon petit, tu n’es pas content d’être ici ?

LOULOU

Oh ! si Madame.

MARIE

Eh bien ! il est comme toi, comme cette petite violette que ton amour a parfumée. Il n’y a rien qui ait une si bonne odeur sur toute la terre que le coeur d’un petit enfant.

(Loulou tourne son béret entre ses mains ; on sent qu’il voudrait quelque chose et qu’il n’ose pas le dire.)

MARIE

Tu voudrais l’embrasser ?

LOULOU

Oh ! oui Madame ! (Il l’embrasse sur le bout des pieds et aussitôt il éclate en sanglots.)

MARIE

Allons mon petit, pourquoi pleures-tu ? Tu vois comme il s’est laissé faire le petit Jésus. Eh bien, il faut te laisser faire aussi. Il faut être docile, doux comme lui. Tu vois comme il se confie à moi. Il faut te confier à moi aussi.

LOULOU

Mais vous n’êtes pas toujours là, Madame ? Alors comment que je ferai quand je ne vous verrai plus ?

MARIE

Tu penseras au petit Jésus et tu feras pour lui tout ce que tu auras à faire. Et comme cela nous ne nous quitterons plus.

LOULOU

Mais je ne sais pas votre nom, Madame ?

MARIE

Eh bien ! quand tu voudras m’appeler, tu diras : « Viens à moi, maman du petit Jésus. » Et tu verras comme ton coeur se sentira léger. Le petit Jésus n’est jamais loin de ceux qui l’aiment. Et lui aussi, tu sais, va avoir besoin de toi. Si tu ne l’aides pas un peu en pensant souvent à lui, il sera bien triste. Il ne faut pas le laisser seul. Les parents ont tant à faire, ils oublient trop souvent que le ciel a besoin d’eux. C’est affaire aux enfants d’y penser. C’est promis ?

LOULOU

Oh oui, Madame ! Alors, vous serez ma Maman du ciel ?

MARIE

Et toi, mon petit enfant. Maintenant rentre vite te coucher, Loulou. Les grandes personnes vont venir.

 

 

 

SCÈNE VIII

AUCASSIN, NICOLETTE.

(La scène est le chemin qui remonte de la plaine vers Bethléem. On entend un grand brouhaha. Puis les premiers bergers arrivent suivis des autres. Tous discutent.)

AUCASSIN

Ça, pour une histoire ! Et dire que c’est nous qu’on les loge ! C’est pas Dieu possible !

NICOLETTE

J’te l’disais bien, Aucassin, qu’j’avais senti queq’chose de pas ordinaire.

AUCASSIN

Oh ! toi, tu sens toujours tout à l’avance. Laisse-moi donc tranquille. Si j’avais su ça j’leur aurais pas offert l’écurie. Ça va en faire un foin maintenant avec le gouverneur et la police et le tétrarque et toute la province. Et not’affaire l’aut’jour du viau qu’on a vendu et qu’on avait pas l’droit, ça va v’nir su l’tapis maintenant. J’te l’dis, c’est des embêtements à n’en plus finir. On a toujours tort de rendre service quand on connaît pas les gens.

NICOLETTE

C’est p’t’être tout d’même pas une si mauvaise affaire que ça d’ête ben avec le Bon Dieu si c’est lui qui les envoie.

AUCASSIN

Bien avec le Bon Dieu ! Bien avec le Bon Dieu ! Veux-tu que j’te dise ? Eh ben ! tu m’fais marrer avec ton Bon Dieu. C’est avec la police qu’il faut être bien.

NICOLETTE

Enfin c’est plus temps de tergiverser. Le viau est ben vendu, il est vendu. Et y a pas moyen d’mettre dehors un nouveau-né.

AUCASSIN

Mettre dehors ! mettre dehors ! en attendant c’est moi que l’Joseph a mis d’dans. Y n’a l’air de rien l’gars ! C’est l’plus rusé que j’te dis avec ses airs de Sainte Nitouche ! On dirait qu’il a des grâces spéciales comme on dit, pour protéger sa p’tite famille. Y a pas moyen d’lui résister. Il a fallu que j’dise oui tout d’go, sans réfléchir.

NICOLETTE

Hé ! mon pauv’Aucassin, y faut s’consoler. S’ys ont pu déranger les anges pour nous prévenir, p’têt ben qu’y nous les enverront pour arranger nos démêlés. Allons plutôt voir un peu comment qu’ça s’goupille.

 

 

 

SCÈNE IX

LE BRUN, LA BLONDE.

(Les logeurs et les logeuses qui ont refusé d’accueillir la Sainte Famille discutent ensemble.)

LE BRUN

Moi, voyez-vous, ils ne me faisaient pas bonne impression ces gens-là.

LA BLONDE

Oh ! moi je n’ai pas eu à chercher, la maison était pleine. J’aurais pu donner une des chambres d’amis. Mais on ne sait jamais à qui l’on a affaire. Il y a tant de pouilleux sur les chemins.

LE BRUN

Ah ! c’est une histoire dont on n’a pas fini de parler. Et vous verrez quand on la racontera plus tard, il y aura encore des gens qui ne comprendront pas que nous ayons pu les mettre à la porte. J’aurais bien voulu les y voir à ma place, les gens, en face d’une espèce de petit gars en bourgeron bleu. On n’a pas idée de ça de se promener sur les routes en bourgeron bleu. Avec une femme encore ! une femme enceinte ! Et qui me dit à moi qu’ils sont mariés ? La maison est une maison bourgeoise. La clientèle n’y viendrait plus si j’y tolérais le scandale. Et puis, surtout des gens de Nazareth.

LA BLONDE

Ah ! à qui le dites-vous ! Nazareth ! Je vous demande un peu ! Moi je suis de Safed. Voilà une ville convenable et bien fréquentée. Les femmes y sont comme il faut et bien pensantes. Pas une qui bougerait le petit doigt sans consulter son confesseur. Ce n’est pas les femmes de Safed qu’on verrait rouler sur les grands chemins. Pour ce qui est des hommes...

LE BRUN

Là, ma chère, permettez ! Pour ce qui est des hommes, j’espère que vous n’avez pas la prétention de nous parler de Safed. Ma famille, depuis 500 ans est fixée à Abougosch. C’est la plus vieille famille d’Abougosch, et ce n’est pas à Abougosch que l’on verrait... (Le reste se perd dans un murmure.)

(Compères et commères s’éloignent en se disputant. Deux paysannes les remplacent. Elles parlent tout en marchant très vite.)

 

 

 

SCÈNE X

SUZANNE, JEANNETTE.

SUZANNE

Ah ! Jeannette, j’en suis encore toute bouleversée. Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté qu’ils disaient, les anges. Est-ce que tu crois que nous sommes vraiment de bonne volonté toutes les deux ?

JEANNETTE

Que veux-tu, ma pauvre Suzanne, c’est comme dit l’Écriture :
« Nul n’a le droit de se croire juste devant Dieu. »

SUZANNE

N’empêche ! c’est une fameuse grâce d’avoir le Messie dans nos murs.

JEANNETTE

C’est à n’y pas croire. Et pourtant les avertissements n’ont pas manqué : tous les prophètes l’ont dit qu’il naîtrait ici.

SUZANNE

Tu te rappelles ce que ton père nous lisait toujours : « Et toi Bethléem, tu ne seras pas appelée la plus petite des villes de Juda. » Tu te rappelles cette fameuse phrase qu’on ne comprenait pas ? On la comprend à présent : si le Messie devait être Nazaréen et malgré cela venir au monde à Bethléem, c’était donc grâce à ce dénombrement. Et moi qui en disais tant de mal. Ah ! ton père a bien de la chance d’avoir de l’instruction ! et toi aussi tu as bien de la chance d’être la fille du vieillard Siméon. Tu as beau t’occuper du poulailler et du jardin, au moins tu n’es pas prise au dépourvu.

JEANNETTE

Oh ! tu sais, c’est toujours la même chose. Ce qu’on attendait n’arrive jamais comme on l’attendait. Et alors on se trouve aussi déconcerté que si l’on n’avait rien attendu du tout.

SUZANNE

C’est ton père qui va être content ! lui qui passe sa vie au Temple en suppliant Dieu de lui envoyer le petit Messie pour qu’il le touche avant de mourir.

JEANNETTE

Oh oui ! depuis des années c’est là son unique espérance. Je vais vite le prévenir. Je te rejoins aussitôt.

 

 

 

SCÈNE XI

PREMIÈRE, DEUXIÈME, TROISIÈME
ET QUATRIÈME PAYSANNES,
PREMIER, DEUXIÈME
ET TROISIÈME PAYSANS.

(Un groupe de paysans très recueillis monte de la plaine. On sent que la bonne nouvelle a été reçue dans leurs coeurs gravement. Ce sont les parents des Saints Innocents.)

PREMIÈRE PAYSANNE

Alors, le voilà né, notre petit enfant !

DEUXIÈME PAYSANNE

Il est plus à nous que les nôtres.

TROISIÈME PAYSANNE

Dieu soit loué ! J’aime mon Jeannot et mon gros Simon ; eh bien ! je crois que s’il le fallait, je les donnerais tous deux pour le petit Jésus.

PREMIÈRE PAYSANNE

Tout de même ! Mais pourquoi penser à des choses pareilles ? Le Bon Dieu est bon. S’il nous envoie son Fils, c’est pas pour nous prendre les nôtres !

TROISIÈME PAYSANNE

Rappelle-toi l’histoire du petit d’Abraham. Il s’en est fallu de guère.

QUATRIÈME PAYSANNE

C’est bien vrai. Il y a toujours des drames dans l’histoire sainte. C’est comme s’il y avait un sort sur tous ces grands personnages. Pas un qui puisse finir dans son lit.

DEUXIÈME PAYSANNE

Mais quelle drôle d’idée vous avez de mettre tout de suite de la peine sur notre joie.

PREMIÈRE PAYSANNE

Tu as raison ! il faut toujours que Rachel et Marthe pensent au pire. On a des petits enfants. Pourquoi qu’ils ne deviendraient pas eux aussi de grands beaux gars ? Moi, je donnerai de l’instruction au mien : il chantera à la Synagogue.

DEUXIÈME PAYSANNE

Et moi, je voudrais que le mien soit un jour Grand-Prêtre. Alors il parlera de notre aventure d’aujourd’hui à tout le monde. Il dira :
« Ma mère y était et tout le temps que j’étais petit elle me racontait cette histoire et comment qu’elle était dans les champs en train de soigner une mule quand les anges lui ont fait entendre leur chanson. » Parce que c’est vrai que je suis la première qui ait entendu la chanson des anges, qu’une fois dans ma vie le ciel s’est mis à chanter pour moi. Tiens ! mais je l’entends encore. (On entend un chant très léger : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux ! ») Vous entendez ! Maintenant, ça ne fait plus rien, mais au premier abord je suis tombée le visage contre terre, je demandais grâce, je ne savais plus où me fourrer. C’est alors qu’est passé Sylvain. Il se faisait tard. Il revenait sur son cheval, la tête ballante. Il s’est arrêté tout d’un coup. Lui aussi entendait la même chose. J’étais donc pas folle ! je me suis redressée et alors j’ai vu de mes yeux, ce qui s’appelle vu, que ce qui chantait, c’était comme qui dirait de petits chérubins : les uns avaient de grandes robes roses, les autres de grandes robes bleues ; et tout cela brillait et scintillait. C’était comme des cascades de couleurs qui s’entrecroisaient sur nos têtes ; et leurs petits visages étaient comme des fleurs, des fleurs qui auraient été des étincelles. C’est à ce moment-là que nous avons entendu, nous deux, Sylvain et moi, qu’il fallait aller quérir les autres parce que c’était une grande nuit pour toute la terre, qu’ils disaient, et qu’il ne fallait pas laisser dormir les gens de bonne volonté dans des heures pareilles. Allez vite chercher vos amis, qu’ils disaient ; et amenez aussi vos ennemis parce qu’il ne faut pas qu’il y ait encore des ennemis un soir comme celui-là. Nous ne savions pas où aller pour voir l’enfant. Bien sûr que ce doit être un grand prince, que nous nous disions, et jamais on ne pourra l’approcher. Et voilà que c’est dans une étable qu’ils nous disent de nous rendre. C’était tellement suffocant, hein Sylvain, qu’on n’en revenait pas. Alors on est allé frapper partout en disant que le Bon Dieu était descendu sur la terre, que le Messie était là ; mais qu’il fallait d’abord descendre dans la plaine avant de remonter le voir parce qu’il faillait d’abord laisser parler les anges. Et comme on était impatient en remontant, hein Sylvain ! Il raconterait tout cela, mon petit gars ; et les bonnes gens l’écouteraient avec des yeux ronds. Et ils en auraient de la vénération pour cette vieille bête à qui le ciel s’est donné la peine de parler. Mais maintenant, c’est pas tout ça, il faut y aller près de ce petit. Nous sommes là à jacasser. Il doit claquer de froid dans son souterrain.

PREMIÈRE PAYSANNE

À moins qu’il y ait des bêtes pour le réchauffer ; sinon je ne lui donne pas huit jours. Une écurie ! c’est pas un endroit pour un nouveau-né.

QUATRIÈME PAYSANNE

Que le Bon Dieu ait déguisé son Fils en petit misérable, c’est à n’y rien comprendre.

DEUXIÈME PAYSANNE

Ce serait trop facile s’il avait des habits de roi !

PREMIER PAYSAN

Alors les gars, on y va ?

DEUXIÈME PAYSAN

Bien sûr ! mais qu’est-ce qu’on peut bien lui porter pour lui plaire ?

TROISIÈME PAYSAN

Et pour nous faire bien voir.

PREMIÈRE PAYSANNE

Moi, en tout cas, j’vas lui présenter mon gosse.

TOUTES

Moi aussi, moi aussi.

DEUXIÈME PAYSAN

Eh bien ! les femmes offriront les innocents et nous autres, on va chercher de quoi les adorner tous les trois.

(Tous s’éloignent.)

TROISIÈME PAYSANNE (s’en va la dernière)

Mon Dieu ! ayez pitié ! Ah ! c’est comme si je voyais déjà tous ces pauvres petits massacrés !

 

 

 

SCÈNE XII

MARIE, JOSEPH.

(La scène est de nouveau dans la grotte. Marie est à genoux. Elle est seule. Elle porte Jésus dans ses bras. Elle appuie ses lèvres sur sa petite main.)

MARIE

Mon pauvre petit, tu es tout glacé ! Et c’est toi le roi de la création ! Toutes les bêtes ont défilé devant toi. Et nous n’avons à t’offrir que ce creux de rocher où l’eau ruisselle. Mon petit enfant qui ne parle pas, mon petit Jésus plus misérable qu’un mendiant, allège ma peine, souris-moi. Les anges ont annoncé la bonne nouvelle à Bethléem, les paysans sont dans la joie ; et moi je suis là toute démunie, moins capable qu’une bête de secourir ses petits. (Un silence.) Pourquoi Dieu a-t-il voulu m’éprouver de la sorte ? Nous serions à Nazareth, tu aurais chaud dans ton petit lit. Il a fallu nous mettre en route malgré nous pour que tu viennes au monde dans ce bourg du Pain, comme s’il fallait pour toi le faire mentir à son nom. Comme elle est dure cette ville de David, plus cruelle pour toi que pour aucun enfant. (Un long silence, elle pleure.) Mon Dieu ! Mon Dieu ! pourquoi m’avez-vous délaissée au seuil de cette petite vie dont l’abandon me déchire ? Vous savez bien qu’un petit enfant c’est fragile ; et c’est martyre pour une mère d’être comme moi, sans force et sans recours à côté de son nouveau-né. Mon Dieu ! je suis votre triste servante, la plus humiliée, torturée mais toute confiante ! Mon Dieu, ayez pitié de votre Fils que tant de douleurs attendent ! Ayez pitié de lui dans ses premiers moment de sa venue parmi nous ! Ayez pitié de lui. Si ce n’est pas pour moi que ce soit pour tous ces braves gens qui vont venir et à qui il faut que mon visage sourie. Vous avez fait de moi la mère des douleurs. Et je l’ai accepté dans la terrible clarté où vous m’avez montré le déroulement des jours et des nuits de mon Fils. Mais je n’en puis déjà plus, Seigneur ! Ayez pitié de ce petit enfant maintenant qu’il ne dépend que de moi et que sa souffrance n’a encore d’autre cause que ma propre faiblesse, mon impuissance et ma misère !

(Un long silence. Joseph rentre. Il a un peu de bois. Il a trouvé une peau de mouton, il couvre le petit enfant et allume un feu de bois près de lui.)

JOSEPH

Ah ! cela n’a pas été sans peine ; on se demande avec quoi les gens peuvent se chauffer ici. C’est un malheureux qui traînait son fagot qui a bien voulu me le donner. Il m’a dit qu’il s’appelait Simon et qu’il était de Cyrène. Quand il a vu ma peine il n’a pas pu y résister. Et pourtant c’est un Cyrénéen. Qu’est-ce que tu en dis, Marie ? Il faut un étranger pour nous secourir.

MARIE

Eh bien ! Les étrangers sont comme les juifs. Nous serons tous sauvés.

JOSEPH

Tout de même ! c’est pénible de devoir quelque chose à un étranger. Mais il n’y a pas à dire ! Les habitants d’ici sont durs à la douleur des autres.

MARIE

Ah ! mon pauvre Joseph ! n’y pensons pas trop. Ceux qui font le mal ne savent pas ce qu’ils font. Et ceux qui font le bien, c’est Dieu qui le leur inspire. Ainsi les hommes ne sont jamais bien responsables de leurs actions. Tout ce que Dieu nous demande maintenant, vois-tu, c’est d’aimer sa Grandeur à travers toutes les misères du monde. D’ailleurs, est-ce qu’il n’a pas toujours choisi des pécheurs pour le servir ! Notre meilleure prière, vois-tu, c’est d’être des serviteurs inutiles et de l’accepter en souriant.

(La joie s’est enfin emparé du coeur et du visage de Marie. Elle a posé l’enfant dans la crèche ; elle est perdue dans son adoration. Joseph, de l’autre côté, le regarde aussi. Un long moment, puis les bergers arrivent. Il y a tout juste place pour deux ou trois.)

 

 

 

SCÈNE XIII

UN VIEUX BERGER, LA SAINTE VIERGE, LUCAS,
LE PAYSAN, JEAN, GRÉGOIRE.

UN VIEUX BERGER

Bonsoir à la compagnie. Je suis chargé par les autres d’apporter les offrandes au petit Jésus. Oh ! ce n’est pas qu’ils ne veulent pas venir ! non pas ! mais ils se gênent ; comme ils ne peuvent pas faire de grands cadeaux, ça leur fait honte. Alors moi j’ai accepté de me mettre à leur place, parce que, tout de même, on peut pas déposer les choses aux pieds des gens sans dire un mot. Vous savez, on est bien content à Bethléem ! Alors, c’est ce petiot qui doit être un jour notre grand roi. C’est donc lui que tous les prophètes séchaient d’impatience à attendre. Eh bien ! c’est le Grand-Prêtre qui va être content ! Les anges nous ont dit comme ça que vous ne vouliez voir que des bergers, des gens qui ont des bêtes, qui vivent sur la terre, qui l’aiment et ses fleurs et ses fruits. Alors, on a rien dit aux autres, on a pensé que le mieux serait encore de se charger chacun de quelque chose de la campagne. Comme ça, qu’on s’est dit, les anges seront satisfaits. Et si les parents du petit, comme c’est probable, sont de braves gens, eh bien, ils ne nous en voudront pas de leur faire des cadeaux de paysans. On peut pas vous donner des choses du printemps au jour d’aujourd’hui. Mais il y a Lucas qui a recueilli dans son bois tous les rameaux qu’il trouvait. Et regardez voir la drôle d’affaire : toutes les brindilles se sont mises en forme de croix. C’est à n’y rien comprendre. Et puis, vous savez, on n’a plus envie de chercher à comprendre, nous autres. Il y a des choses si curieuses tous les jours. N’empêche ! on en était ébahi d’avoir à ramasser toutes ces croix. Lucas disait que c’était un présage. Mais vous pleurez, petite dame !

MARIE

Oh ! ce n’est rien. Je suis si contente que vous soyez venu. Il est là, votre ami Lucas ?

LE PAYSAN

C’est celui-là.

LUCAS

Bien le bonjour, Madame.

MARIE

Grand merci, Lucas. Surtout, il ne faut pas avoir honte de votre offrande. On en a tant besoin, de bois. (Elle sourit.) Avec le vôtre, vous verrez, nous réchaufferons toute la terre. Ah ! si Dieu a voulu qu’un grand roi se cache ici, peut-être était-ce pour vous donner à tous l’occasion de le secourir. Dieu ne fait rien en vain. Et rien n’est insignifiant à ses yeux. Il aime tant à faire travailler les hommes avec lui. Si mon petit Jésus était né dans un grand château, est-ce que vous auriez songé à lui porter des brindilles ? Je vous promets, Lucas : il l’aimera jusqu’à son dernier jour, ce bois que vous avez ramassé. Mais voyez donc comme il tend déjà ses petits bras. Il a l’air heureux que la terre ait fait fleurir des croix pour lui.

LUCAS

Vous êtes bien bonne, Madame. Mais il y a ma femme qui voudrait aussi vous présenter son petit. Nous l’avons appelé Simon, rapport au grand-père. Il est têtu et buté ; alors, tous ses petits camarades l’ont surnommé Pierre. Nous voudrions bien que notre petit Simon-Pierre touche le pied du petit Jésus. Cela serait un fameux souvenir pour quand il sera grand.

MARIE

(Elle prend l’enfant par la main ; celui-ci résiste. Elle le fait s’agenouiller près de la crèche, puis le rend à sa mère tout transformé.)

Vous pouvez partir tranquilles, mes amis, le petit Jésus n’oubliera plus le petit Pierre.

 

 

 

SCÈNE XIV

MARIE, LE VIEUX PAYSAN, GRÉGOIRE, JEAN.

(Un troisième paysan arrive.)

LE VIEUX PAYSAN

C’est Grégoire, Madame, un berger des environs. Il a un joli troupeau et il m’a dit comme ça qu’il voulait choisir son plus tendre agneau pour vous l’offrir. Maintenant que vous avez du bois, vous pourrez l’égorger. Bien sûr, c’est pas le petit Jésus qui le mangera ; mais on a pensé que ce serait peut-être bienvenu pour vous aussi.

MARIE

Merci à vous, Grégoire. Mais non, nous ne le tuerons pas, nous l’apporterons tout vivant au Temple. Il vaut tellement mieux consacrer cette petite bête que de la garder pour nous. C’est si fragile, si gentil. Vous ne croyez pas qu’il faut le présenter à l’autel en même temps que le petit enfant ? Dieu fera le choix qu’il voudra. Il prendra l’un pour l’autre ou bien Il les prendra tous les deux. Il y a si longtemps que le peuple de Dieu y pense à ce sacrifice de l’agneau. C’est Moïse le premier qui nous a ordonné de le faire. Qui sait ? peut-être mon enfant va-t-il se confondre avec cette petite bête qui bêle. Le sang a une grande vertu et nous ne comprenons pas toujours à quel point il est précieux ce sang des bêtes. S’il faut un jour à Dieu une victime plus digne, il n’oubliera pas ceux qui lui ont offert leurs agneaux. Et vous, Grégoire, vous aurez pris part à ce grand festin de l’attente qui se déroule sans trêve sur la pierre de l’autel. Vous aussi, sans le vouloir, vous aurez eu votre rôle dans le grand drame qui se joue entre le ciel et la terre.

Et ce petit bonhomme, c’est votre enfant ? Comment se nomme-t-il ?

GRÉGOIRE

Il s’appelle Jean, Madame. Il est doux. Il passe son temps à caresser ses lapins et ses colombes. Il a fallu que nous l’emmenions quand il a su que nous venions vous porter notre agneau. Et tout le temps en chemin il répétait : « Ah ! comme je l’aime, mon petit Jésus », pas Jean ?

JEAN

Oh oui, que je l’aime ! Je voudrais mettre ma tête sur son petit coeur.

(Marie l’élève jusqu’à la crèche et le penche sur l’enfant.)

MARIE

Vous avez de la chance, mes amis, d’avoir un enfant si doux. Surtout ne le détournez pas de sa douceur. peut-être recevra-t-il un jour d’autres confidences dans son coeur ! Et toi, ma fille, comment t’appelles-tu ?

 

 

 

SCÈNE XV

LES MÊMES, MADELEINE.

MADELEINE

Madeleine, Madame. (Elle fait une petite révérence.)

GRÉGOIRE

C’est l’enfant de notre voisine. Comme elle est malade, elle nous a chargés de vous présenter sa petite. Elle est un peu coquette.

MARIE

C’est une gentille petite, c’est une petite folle. (Elle l’embrasse.) Va ma petite Madeleine, et garde toujours ta belle confiance.

LE VIEUX PAYSAN

Tous les bergers qui sont là, dehors, ont rassemblé ce qu’ils ont pu trouver de leur farine. Ils disent, comme ça, qu’ils auraient mieux aimé vous offrir du pain et des gâteaux mais le four est éteint et le pain est dur. Quant aux gâteaux...

MARIE

J’aime mieux cette farine que rien de ce qu’on en pouvait faire. Elle est si blanche, si douce au toucher, tous les grains sont fondus ; et vous êtes comme elle, mes amis, tous rassemblés au point qu’on ne peut plus vous discerner dans l’ombre. C’est cela l’amour qu’il faut que vous ayez les uns pour les autres et aussi pour ce petit enfant qui vient pour vous sauver. Nous sommes si divisés d’habitude. Est-ce qu’on fait rien de bon avec ce qui reste séparé ? Si le petit Jésus est votre roi, c’est pour que vous restiez comme vous êtes à présent devant sa crèche, tous animés de la même joie légère et décidée.

Ah ! que c’est un beau produit de la terre, la farine, ce qu’elle produit de plus nourrissant. C’est comme la charité entre toutes les vertus, celle dont on ne peut pas se passer. À quoi servirait de rien faire sans l’intention de réunir ? Si un jour les amis du Bon Dieu doivent être plus nombreux que le sable des plages, eh ! bien, soyez sûrs que c’est parce que vous vous serez d’abord nourris d’un amour bien serré. Il ne faut pas que vous soyez venus cette nuit par hasard, ni par curiosité, mais pour marquer qu’un temps nouveau a commencé sur la terre. Et cette farine bien douce, bien serrée, elle est l’image de l’amour. Non ! non ! ne regrettez pas de nous l’avoir apportée ; nous la cuirons sous la cendre et nous la mangerons en mémoire de vous. Ainsi resterons-nous longtemps unis jusqu’à ce qu’un froment plus pur soit moulu pour nous.

Mais il me semble que vous apportez aussi de votre vin. Vous nous comblez, les amis. Et de dons qui passent, aux yeux de cet enfant, l’or, la myrrhe et l’encens que les sages du monde s’apprêtent à lui offrir. Ah ! voyez-vous, tout le bois, le vin, la farine et cet agneau, ce sont là des offrandes dont Dieu ne peut pas se passer. Ce sont les reflets de votre terre. Et cette terre-là, mon petit Jésus est venu pour la sauver. Mes enfants, ne doutez jamais de lui, quoi qu’il advienne.

LE VIEUX PAYSAN

Madame, il y a encore un berger qui voudrait vous voir. Il n’est pas d’ici, mais comme il passait, il a insisté pour qu’on le reçoive. Il est avec son garçon.

MARIE

Ne les laissez pas attendre. Puisqu’ils passent par là c’est que Dieu l’a permis.

LE VIEUX PAYSAN

Ah ! mais, voyez-vous, il parle fort. Et puis le garçon a l’air méchant. J’ai peur d’un scandale.

MARIE

Que voulez-vous, mon ami, il faut que le scandale arrive. Dites-leur d’entrer.

 

 

 

SCÈNE XVI

LE PAYSAN ET SON FILS, LA SAINTE VIERGE, LOULOU.

(Entrent un paysan et son fils déjà grand, l’air sournois.)

LE PAYSAN

On passait par là. Alors on a eu la curiosité de voir ce qui était arrivé. Les gens ont beau dire que c’est le roi d’Israël qui est né, moi je crois que si le ciel nous envoyait un vrai roi, il l’abriterait mieux qu’un ours ou qu’un scorpion. C’est pas fait pour des rois une étable dans un rocher.

MARIE

Qui êtes-vous, mon ami, pour parler si fort ? Vous êtes pourtant étranger au village.

LE PAYSAN

On m’appelle l’Iscariote et le petit, c’est Judas, un bougre pas commode à qui on n’en fait pas accroire.

MARIE

Soyez accueillis quand même, mes amis, oui, même si vous doutez du secret du roi.

L’ISCARIOTE

Comment voulez-vous qu’on y croie ? Toutes les apparences sont contre.

MARIE

Vous voyez pourtant la foi de ces braves gens. D’où croyez-vous qu’ils la tirent ?

L’ISCARIOTE

Des histoires qu’on leur a racontées. C’est des simples. On ne nous la fait pas à nous, hein Judas ?

JUDAS (avec une joie haineuse)

Je voudrais tout de même l’embrasser. (Il embrasse Jésus qui se met à gémir – l’Iscariote rit.)

MARIE

Mon Jésus, te faut-il donc souffrir et pleurer d’un baiser ? Allez, mon pauvre Judas. De vous non plus le ciel ni la terre ne peuvent se passer.

(La Vierge sanglote un instant, le visage dans les mains. Quand elle se reprend le petit Loulou est devant elle.)

LOULOU

Vous avez de la peine, Madame. Je veux vous consoler. Je pouvais pas rester loin du petit Jésus. Je vous avais obéi, vous savez, j’étais près de me coucher, mais j’ai pas pu m’empêcher de revenir quand j’ai vu arriver toutes les voisines avec leurs bébés.

 

 

 

SCÈNE XVII

(À ce moment paraissent les parents des innocents ; il y a sept couples qui viennent s’incliner en silence devant la crèche. Les hommes déposent leurs offrandes : une peau de mouton, un hochet qui est une vertèbre de boeuf, une bassine de bois, une aiguière de bois, une petite chaise, une corbeille d’osier, des pots de terre pleins de beurre, de miel et d’huile. Les paysans ont des cornemuses et des tambourins. Ils entrent et sortent à mesure.)

LE VIEUX PAYSAN, LA SAINTE VIERGE.

LE VIEUX PAYSAN

Ce sont les jeunes époux du bourg. À quelques jours près ils viennent tous d’avoir un enfant. Alors, ils se sont dit, comme ça, qu’il valait encore mieux risquer de leur faire prendre froid à ces petits, par c’te nuit glacée, plutôt que de ne pas les sortir tous ensemble pour vous les montrer. Ils ont idée qu’ils ressembleront mieux au petit Jésus s’il les a vus à son passage. Si c’étaient pas pour vous déplaire, les hommes voudraient vous chanter une chanson.

MARIE

Merci, mes amis, cela n’est pas croyable, mais les chansons de la terre touchent Dieu au plus profond de son coeur. C’est comme s’il ne pouvait jamais s’en priver bien longtemps. Et les noces qui ont lieu entre la terre et lui ont éternellement besoin de gestes et de sons. Allez, mes amis, et soyez sûrs que le petit Jésus vous entend.

(Les hommes, trois par trois, entrent et sortent en dansant. Ils s’accompagnent de leurs chants et de leurs cornemuses. À mesure que la fête se déroule la crèche s’éclaire ; elle finit par répandre un éclat aveuglant.)

MARIE

Vous voyez comme vous avez fait plaisir au petit enfant.

LE VIEUX PAYSAN

C’est vrai, dans le feu de l’action ça se remarquait pas. Mais comme il brille maintenant notre petit Jésus, la mangeoire lui fait comme une auréole.

MARIE

Vous l’avez dit, mon ami : Dieu aime tellement les hommes qu’il ne peut pas s’empêcher de faire paraître sa joie quand les simples mouvements d’une vraie ferveur l’entourent. Aimez-le, mon petit Jésus ; c’est le plus beau cadeau de l’Éternel.

 

 

 

SCÈNE XVIII

LA SAINTE VIERGE, AUCASSIN, NICOLETTE, LE VIEUX PAYSAN.

(Entrent Aucassin et Nicolette.)

AUCASSIN (gêné)

Eh bien, vous savez, Madame, j’ai fini par comprendre.

MARIE

Quoi donc, mon bon Aucassin ?

AUCASSIN

Eh bien, qu’il y avait profit tout de même à vous avoir logés.

MARIE (riant)

En avez-vous jamais douté ?

AUCASSIN

Eh bien, oui ! On est pas très malin, nous autres, on a toujours vécu loin du monde, on est un peu des sauvages. N’empêche ! maintenant j’ai compris que le petit Jésus, c’était lui que nous attendions pour être sauvés.

MARIE

Et qu’est-ce qui te l’a fait comprendre ?

AUCASSIN

Ah ben ! c’est un peu Nicolette. Elle m’a dit que c’était pas convenable de regretter un bienfait, et surtout de regretter un bienfait parce qu’on peut y avoir des désavantages. Alors je me suis fait honte et soudain la chose est devenue claire pour moi. J’ai tout compris. Voyez-vous, il suffisait de me quitter des yeux et d’oublier mes intérêts une minute.

MARIE

Bien sûr, Aucassin, c’est cela même.

AUCASSIN

Alors on voulu venir vous remercier d’avoir eu votre enfant chez nous et puis on a voulu aussi vous demander pardon de vous loger si mal.

MARIE

Mais tu ne nous a pas si mal logés, mon bon Aucassin. Crois-tu que ce n’est pas doux pour ce petit enfant d’avoir eu vos deux bêtes près de lui. Elles ont été si fidèles et si douces. Les hommes mettent toujours plus de temps que les bêtes pour comprendre les choses. Nous sommes bien heureux de les avoir eues tout de suite près de nous. Tu verras qu’un jour nous serons tous ensemble dans le Paradis et ce jour-là, le Lustré et Poilourd seront à l’honneur. Allons ! mon bon Aucassin, ne te fais plus de soucis : il n’arrive jamais que ce que le Bon Dieu a permis.

(Aucassin et Nicolette s’agenouillent devant la crèche. Ils sont en extase. Ils s’élèvent légèrement au-dessus du sol.)

LE VIEUX PAYSAN (sans amertume)

Il n’y a donc que les repentis pour avoir toutes les faveurs !

(Au loin un murmure dans le ciel : « Gloire à Dieu et paix aux hommes sur la terre », puis les cloches se mettent à sonner.)

 

 

René SCHWOB, Cinq mystères en forme de rétable, 1941.

 

 

 

 

 

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