Le Bahr-Geist

 

OU L’ESPRIT DU CHÂTEAU DE BALDRINGHAM

 

par

 

Walter SCOTT

 

 

 

 

On fit halte à midi dans un petit village, où le pourvoyeur avait fait les préparatifs pour lady Éveline ; mais elle fut surprise de ce qu’il continuait à rester invisible. La conversation du connétable de Chester était bien instructive, et lady Éveline prêtait une oreille patiente au développement qu’il lui faisait de la généalogie d’un brave chevalier de la famille distinguée de Herbert, dans le château duquel il se proposait de passer la nuit, lorsqu’un homme de la suite annonça un messager de la part de la dame de Baldringham.

– C’est la respectable tante de mon père, dit Éveline en se levant, pour témoigner de son respect pour son âge et pour sa parenté, ce que les moeurs de l’époque l’exigeaient.

– Je ne savais pas, dit le Connétable, que mon brave ami eût cette parente.

– C’est la soeur de ma grand’mère, répondit Éveline, une noble dame saxonne ; mais elle a toujours blâmé une union avec un normand, et n’a plus vu sa soeur depuis son mariage.

Elle fut interrompue par l’arrivée du messager qui lui présenta, un genou en terre, une lettre d’invitation de la vieille tante à sa nièce de venir passer la nuit dans la demeure d’Ermengarde de Baldringham, s’il restait à Acfreid de Baldringham assez de sang saxon dans les veines pour désirer de voir son ancienne parente.

Le connétable Hugues de Lacy voulait détourner Éveline d’accepter cette invitation, en alléguant le soin de sa sûreté, mais elle lui répondit :

– Ma sûreté, milord, ne peut être en danger dans la maison d’une si proche parente. Quelles que soient les précautions qu’elle a jugé à propos de prendre pour la sienne, elles doivent être suffisantes pour me garantir de tout péril.

– Je désire que vous ne vous trompiez pas, dit Hugues de Lacy ; mais j’y ajouterai celle de placer près du château une patrouille qui ne le perdra pas de vue tant que vous y resterez.

Il se tut, et ajouta ensuite, en hésitant un peu, qu’il espérait qu’Éveline, allant visiter une parente dont les préventions contre les Normands étaient généralement connues, se tiendrait en garde contre tout ce qu’elle pourrait entendre à ce sujet.

Elle lui répondit avec un air de dignité qu’il n’était pas probable que la fille de Raymond Bérenger voulût écouter rien qui pût blesser l’honneur d’une nation dont son père était issu ; et le connétable fut obligé de se contenter de cette réponse, désespérant d’en recevoir une plus satisfaisante. Il se souvint d’ailleurs que le château de Herbert n’était qu’à deux milles de l’habitation de Lady Baldringham, et il marcha en silence à côté d’Éveline jusqu’au point de la route où ils devaient se séparer pour la nuit.

C’était un endroit élevé d’où l’on pouvait voir à droite le château gothique d’Amelot Herbert, et à gauche, la vieille maison grossièrement construite au milieu des bois de chênes, où Lady Baldringham maintenait les coutumes des Anglo-Saxons, et avait en haine et en mépris toutes les innovations introduites en Angleterre depuis la bataille d’Hastings.

Là le connétable, ayant donné ordre à une partie de sa troupe de conduire Éveline chez sa parente, et de veiller toute la nuit sur la maison, mais à une distance suffisante pour ne pouvoir ni en offenser la maîtresse, ni lui donner d’ombrage, baisa la main de la jeune orpheline, et prit congé d’elle à regret.

Éveline entra alors dans un chemin si peu battu, qu’il annonçait combien était solitaire la maison où elle allait. Cette maison, à un seul étage, avait ses murs tapissés de plantes grimpantes, et l’herbe croissait jusque sur le seuil de la porte, à laquelle pendait une corne de buffle. Personne ne se présentait pour recevoir Éveline.

– À votre place, lui dit dame Gillian, je tournerais bride. Cette vieille maison semble ne promettre ni vivres ni abri à des chrétiens.

Éveline la fit taire, mais son regard jeté sur Rose décelait son propre malaise. Sur l’ordre de sa maîtresse, Raoul tira de la corne un son discordant. Ce ne fut qu’au troisième signal que la porte s’ouvrit, et des domestiques des deux sexes se montrèrent dans un vestibule sombre et étroit. Le même officier qui avait apporté à Éveline l’invitation de sa tante, s’avança pour l’aider à descendre de cheval. Deux matrones d’un âge mûr et quatre jeunes filles s’approchèrent avec respect. Éveline allait leur demander des nouvelles de sa tante, mais les matrones mirent un doigt sur leurs lèvres, comme pour l’inviter au silence, geste qui, joint à la singularité de sa réception sous d’autres égards, ajouta encore à la curiosité qu’elle avait de voir sa parente.

Cette curiosité fut bientôt satisfaite. On ouvrit une porte à deux battants, et Éveline entra dans une grande salle fort basse, ornée d’une tapisserie en haute lice, au bout de laquelle, sous une espèce de dais, était assise la vieille dame de Baldringham. Ses quatre-vingts ans bien comptés n’avaient pas affaibli l’éclat de ses yeux, ni fait fléchir d’un pouce sa taille majestueuse ; ses cheveux gris étaient encore assez touffus pour lui former une coiffure ornée d’une guirlande de feuilles de lierre ; sa longue robe retombait en plis nombreux autour d’elle ; à sa ceinture brodée, se montrait une grande boucle d’or ornée de pierres précieuses qui auraient valu la rançon d’un comte. Ses traits avaient été beaux, imposants même ; on y lisait encore, quoiqu’ils fussent flétris et ridés, un caractère de grandeur sérieuse et mélancolique, parfaitement assorti avec ses vêtements et ses manières.

L’accueil reçu d’Emengarde par Éveline fut d’un caractère aussi antique et aussi solennel que la mise et que la maison de cette parente. Quand sa nièce s’approcha d’elle pour l’embrasser, sans se lever elle l’arrêta en appuyant sa main sur son bras, et elle examina avec la plus scrupuleuse attention sa physionomie et ses vêtements. Enfin elle se leva et lui fit un baiser au front, mais elle l’accompagna de réflexions peu obligeantes sur le costume de la jeune fille, auxquelles Éveline répondit avec une certaine vivacité :

– La mode peut avoir changé, madame ; mais mes vêtements sont ceux que portent toutes les jeunes personnes de mon âge et de mon rang.

– La jeune fille parle bien et hardiment, Berwine, dit Ermengarde ; et sauf quelques détails de son accoutrement, elle est mise d’une manière qui lui sied. Ton père, à ce que j’ai appris, est mort en chevalier sur le champ de bataille.

– Il n’est que trop vrai, répondit Éveline ; et ses yeux se remplirent de larmes au souvenir d’une perte si récente.

– Je ne l’ai jamais vu, dit Ermengarde. En ce moment l’intendant entra dans l’appartement en saluant sa maîtresse un genou en terre, il lui demanda quelles étaient ses intentions relativement à la garde de soldats normands qui étaient restés devant la porte.

– Des soldats normands devant la maison de Baldringham ! s’écria la vieille dame. Qui les y a amenés ? Que viennent-ils faire ?

– Je crois, répondit l’intendant, qu’ils sont venus pour garder cette jeune dame.

– Quoi, ma fille ! dit Emnengarde d’un ton de reproche mélancolique, n’oses-tu passer une nuit sans gardes dans le château de tes ancêtres ?

– À Dieu ne plaise ! répondit Éveline. Ces soldats ne sont ni à moi, ni sous mes ordres. Ils font partie du cortège du connétable de Lacy, qui les a chargés de veiller autour de ce château de crainte des brigands.

– Des brigands ! répéta Ermengarde. Les brigands n’ont fait aucun tort à la maison de Baldringham, depuis qu’un brigand normand lui a enlevé son trésor le plus précieux dans la personne de ton ayeule.

Éveline répondit que comme les Lacys et les Normands en général n’étaient pas agréables à sa tante, elle ordonnerait au chef du détachement de s’éloigner du voisinage de Baldringham. La vieille dame n’y consentit pas, et donna ordre de porter à boire et à manger à ces Normands, pour ne pas leur laisser le droit de dire qu’elle manquait d’hospitalité. Nous ne répéterons pas la conversation qui eut lieu pendant le repas, mais lorsque lady Baldringham dit à Éveline que, selon l’antique usage de sa famille, elle devait se soumettre à la règle établie pour les filles de sa race de passer la nuit dans la chambre du Doigt rouge, la nièce se troubla.

– Je... J’ai... entendu parler de cette chambre, dit Éveline avec timidité, et si c’était votre bon plaisir, j’aimerais mieux passer la nuit ailleurs. Ma santé a souffert des dangers et des fatigues auxquels j’ai été exposée tout récemment, et avec votre permission j’attendrai une autre occasion pour me conformer à l’usage qu’on m’a dit être particulier aux filles de la maison de Baldringham.

– Et dont cependant vous voudriez vous dispenser, dit la vieille Saxonne en fronçant les sourcils d’un air courroucé. Une telle désobéissance n’a-t-elle pas coûté déjà assez cher à votre maison ? Éveline, es-tu assez dégénérée de l’esprit de bravoure de tes ancêtres pour ne pas oser passer quelques heures dans cette chambre ?

– Je suis chez vous, madame, répondit Éveline, et je dois me contenter de l’appartement qu’il vous plaira de me donner. Mon coeur est assez ferme pour se soumettre à l’usage de votre maison.

Elle dit ces seules paroles avec un certain mécontentement, car elle voyait dans la conduite de sa tante une intention désobligeante et peu hospitalière. Et cependant, lorsqu’elle réfléchissait à la légende de la chambre où elle devait coucher, elle ne pouvait s’empêcher de considérer la dame de Baldringham, comme ayant des motifs légitimes pour se conduire ainsi, puisqu’elle se conformait aux traditions de sa famille et à la croyance du temps, également respectées par Éveline.

La soirée passée au château de Baldringham aurait été d’une durée effrayante et insupportable, si l’idée du danger qu’on appréhende ne faisait pas passer rapidement le temps qui s’écoule jusqu’à l’heure redoutée. Enfin l’instant de se séparer arriva. La vieille Saxonne souhaita le bonsoir à sa nièce d’un air solennel, lui fit le signe de la croix sur le front, l’embrassa, et lui dit à l’oreille :

– Prends courage, et puisses-tu être heureuse !

– Ma suivante, Rose Flammock ou ma femme de chambre, dame Gillian, femme du vieux Raoul, ne peuvent-elles passer la nuit dans mon appartement ? demanda Éveline.

– Impossible ! ce serait vous exposer toutes deux à de grands dangers ; c’est seule que vous devez apprendre votre destinée, comme l’ont fait toutes les femmes de notre race, à l’exception de votre grand’mère. Et quelles ont été les conséquences du mépris qu’elle a eu pour les usages de notre maison ! hélas ! je vois en ce moment sa petite-fille orpheline dans la fleur de sa jeunesse.

– J’irai donc seule dans cette chambre, dit Éveline avec un soupir de résignation. On ne dira jamais que pour éviter un moment de terreur, j’aie appelé sur moi l’infortune.

– Vos suivantes seront dans l’antichambre et presque à portée de vous entendre. Berwine vous introduira dans votre appartement. Je ne puis le faire moi-même. Vous savez qu’on n’y rentre jamais, quand on y u passé une nuit.

Elle dit adieu à Éveline avec plus d’émotion et de sympathie qu’elle ne lui en avait encore montré, et lui fit signe de suivre Berwine, qui l’attendait, avec deux filles portant des torches, pour la conduire dans l’appartement redouté.

Les torches éclairant les murs grossiers et les voûtes sombres de plusieurs passages, les aidèrent à descendre les marches usées d’un antique escalier tournant, et l’on arriva dans une pièce passable du rez de chaussée, à laquelle quelques tentures, un bon feu dans la cheminée, un myrthe grimpant autour de la fenêtre, laissant passer les rayons de la lune, donnaient une apparence un peu confortable.

– Cette pièce, dit Berwine, est la chambre de vos suivantes ; nous deux nous allons plus loin. Elle prit une torche des mains d’une des filles, qui toutes deux semblaient reculer de frayeur, ce qui fut remarqué par dame Gillian qui probablement n’en savait pas la cause. Mais Rose Flammock suivit sa maîtresse, sans son ordre et sans hésiter, tandis que Berwine conduisait Éveline vers une petite porte qui, garnie de clous à grosse tête, communiquait à un cabinet de toilette à l’extrémité duquel se trouvait une porte semblable. Ce cabinet avait aussi une fenêtre dont les carreaux, ombragés par de verts arbustes, laissaient passer un faible rayon de la lune.

Berwine s’arrêtant devant cette porte, montra Rose à Éveline et lui dit :

– Pourquoi nous suit-elle ?

– Pour ne pas quitter ma maîtresse dans le danger, quel qu’il puisse être, répondit Rose, avec la hardiesse de langage et de résolution qui la caractérisaient. Parlez, dit-elle, ma chère maîtresse, en s’adressant à elle et lui prenant la main, dites que vous n’éloignerez pas Rose de vous. Si je n’ai pas l’esprit aussi élevé que votre race, le coeur et la bonne volonté ne me manquent pas pour vous servir. Vous tremblez comme la feuille ! N’entrez pas dans cette chambre, ne vous laissez pas imposer par toute cette pompe et ces préparations mystérieuses et terribles ; il faut vous moquer de cette superstition antique et, je crois, à demi païenne.

– Il faut que lady Éveline entre, jeune fille, répondit sévèrement Berwine, il faut qu’elle entre seule, et non pas accompagnée d’une suivante mal-apprise.

Il faut ! il faut ! répéta Rose ; est-ce le langage qu’on tient à une libre et noble demoiselle ! Ma chère maîtresse, donnez-moi à entendre par le moindre signe que vous le désirez, et je mettrai leur Il faut à l’épreuve. J’appellerai de la fenêtre les cavaliers normands, et je leur dirai que nous sommes tombées dans une caverne de sorcières, et non pas dans une maison hospitalière.

– Silence, folle ! dit Berwine dont la voix tremblait de colère et de peur ; vous ne savez pas qui habite dans la chambre voisine !

– J’appellerai des gens qui le verront bientôt, dit Rose en courant à la fenêtre, lorsque Éveline, la prenant à son tour par le bras, la força de s’arrêter.

– Je te remercie de ton dévouement, Rose, dit-elle, mais cela ne me serait d’aucun secours. Celle qui entre par cette porte doit être seule.

– Alors j’entrerai à voire place, dit Rose. Vous êtes pale, vous frissonnez, vous mourrez de frayeur. Il y a là plus de supercherie que de surnaturel ; ou si quelque méchant esprit demande une victime, il vaut mieux que ce soit Rose que sa maîtresse.

– Cesse, dit Éveline en recueillant son courage, tu me fais rougir de moi-même. Ceci est une antique épreuve qui ne regarde que les femmes descendues de la maison de Baldringham jusqu’au troisième degré, et qui ne les regarde qu’elles. Je ne m’attendais pas à avoir à la subir ; mais puisque l’heure est venue où il me faut la subir, je la soutiendrai avec autant de courage qu’aucune de celles qui y ont été exposées avant moi.

En parlant ainsi, elle prit la torche de la main de Berwine, souhaita une bonne nuit à elle et à Rose, se dégagea doucement de l’étreinte de cette dernière, et s’avança dans la chambre mystérieuse. Rose se pencha assez pour voir que c’était une pièce de dimensions modérées, semblable à celles qu’elles venaient de traverser, éclairée par les rayons de la lune, qui pénétraient par une fenêtre située à la même hauteur que celle de l’antichambre, Elle ne put pas en voir davantage, car Éveline se retourna sur le seuil, l’embrassa en la repoussant doucement dans la petite pièce qu’elle quittait, ferma la porte de communication, et tira les verroux, comme pour se prémunir contre quiconque voudrait entrer dans de mauvaises intentions.

Berwine alors exhorta Rose, si elle tenait à la vie, à se retirer dans la première antichambre, où les lits étaient préparés, et, si elle ne se livrait pas au repos, à garder au moins le silence en faisant des prières. Mais la fidèle Flamande résista courageusement à ses ordres et à ses supplications.

– Ne me parlez pas de danger, dit-elle ; je reste ici, afin d’être au moins à portée d’entendre si ma maîtresse est en danger ; et malheur à qui lui fera du mal. Sachez que vingt lances normandes entourent cette maison, prêtes à venger l’injure qui serait faite à la fille de Raymond Bérenger.

– Réservez vos menaces pour des êtres qui sont mortels, dit Berwine, celui qui hante cette chambre ne les craint pas.

Elle partit, laissant Rose étrangement agitée et quelque peu effrayée par ses derniers mots. Rose se mit à la fenêtre de La petite antichambre, pour s’assurer de la vigilance des sentinelles, et voir la position exacte du corps-de-garde. La lune était dans son plein et éclairait suffisamment le terrain d’alentour. Les fenêtres des deux premières pièces et de la chambre mystérieuse donnaient sur un ancien fossé dont le fond était à sec, et il s’y trouvait en beaucoup d’endroits des arbustes et des arbres dont les branches pouvaient faciliter l’accès de la maison. L’espace ouvert qui s’étendait après le fossé était bien éclairé, et au delà on voyait les chênes séculaires de la forêt.

La beauté calme de cette scène, le silence de tous les alentours, les réflexions sérieuses qui en naissaient, apaisaient en une certaine mesure les craintes inspirées par les événements de la soirée.

– Après tout, se dit Rose, pourquoi serais-je inquiète au sujet de lady Éveline ? Il n’y a pas une grande famille, normande ou saxonne, qui ne se distingue par quelque observance superstitieuse particulière à sa race, comme si ces gens dédaignaient d’aller au ciel par le même chemin qu’une pauvre Flamande comme moi. Si je pouvais voir une sentinelle normande, je me rendrais certaine de la sûreté de ma maîtresse. Ah ! j’en vois une se promener là-bas, enveloppée dans son grand manteau blanc ; la lune fait briller le fer de sa lance. Eh ! pire cavalier !

Le Normand accourut et vint jusqu’au bord du fossé.

– Que désirez- vous ? lui demanda-t-il.

– La fenêtre voisine de la mienne, dit Rose, est celle de Lady Éveline Bérenger, que vous êtes chargé de garder. Veillez avec attention sur ce côté du château.

– Fiez-vous-en à moi, répondit te cavalier, et serrant autour de lui sa grande chape, espèce de surtout milliaire, il alla se placer contre le tronc du chêne le plus voisin, où il resta les bras croisés, appuyé sur sa lance, et ressemblant à un trophée d’armes plutôt qu’à un guerrier vivant.

Certaine d’avoir des secours à quelques pas, Rose quitta la croisée, et, enhardie par cette certitude, elle s’assura, en écoutant à la porte, qu’il ne régnait pas le moindre bruit dans la chambre d’Éveline, et se mit à commencer quelques dispositions pour se reposer elle-même. Elle rentra donc dans la première chambre, où, ayant noyé sa frayeur dans des libations de lithealos, ale douce, d’une forec et d’une qualité supérieure, qu’on lui avait offert à boire, dame Gillian dormait d’un sommeil profond.

Rose exprima tout bas son indignation de la paresse et de l’indifférence de Gillian, prit la couverture du lit qui lui avait été destiné, l’emporta dans l’antichambre, et avec les joncs réépandus sur le sol, elle se fit une couche où, à demi assise, à demi étendue, elle résolut de passer la nuit, en veillant le plus qu’elle pourrait sur sa maîtresse.

Elle s’assit, les veux fixés sur la pâle planète qui brillait dans toute sa splendeur dans le ciel de minuit, elle se proposa de ne pas laisser le sommeil s’approcher de ses paupières, jusqu’à ce que l’aube du jour lui donnât la certitude que rien de fâcheux n’était arrivé à Éveline.

Pendant ce temps, ses pensées avaient pour objet le inonde sombre et sans bornes d’au-delà le tombeau, et la grande question de savoir si ceux qui l’habitent sont absolument séparés de ceux qui vivent sur la terre, ou si, sous l’influence de motifs que nous ne pouvons apprécier, ils continuent à entretenir d’obscures communications avec les êtres qui ont la réalité terrestre de la chair et du sang. Rose ne niait pas cette dernière croyance, mais son bon sens et son caractère ferme la faisaient douter de la fréquence de ces apparitions surnaturelles, et tout en éprouvant des frémissements involontaires à chaque feuille qui s’agitait, elle tâchait de croire qu’en se soumettant à la formalité qu’on lui avait imposée, Éveline ne courait aucun danger réel, et ne faisait que sacrifier à une vieille superstition de famille.

À mesure que cette conviction se renforçait dans l’esprit de Rose, son dessein de veiller s’affaiblissait : ses pensées erraient comme un troupeau mal gardé, ses yeux n’avaient qu’une sensation indistincte du disque large et argenté qu’ils continuaient à regarder. À la fin ils se fermèrent, et assise, enveloppée dans son manteau, les bras croisés sur sa poitrine, le dos appuyé contre le mur, Rose Flammock tomba dans un profond sommeil.

Son repos fut terriblement interrompu par un cri aigu et perçant parti de l’appartement où sa maîtresse reposait. Se lever et s’élancer vers ta porte, fut l’affaire d’un moment pour la généreuse fille, qui ne permettait jamais à la crainte de contrebalancer l’amour ou le devoir. La porte était solidement fermée par des barres et des verroux ; et un autre cri plus faible, ou plutôt un gémissement, semblait dire : Que le secours soit instantané, ou il sera inutile. Rose courut ensuite à la fenêtre, et elle appela par des cris d’effroi le soldat normand que son manteau blanc faisait distinguer, toujours immobile contre le vieux chêne.

À ce cri : « Au secours ! au secours ! On assassine lady Éveline ! », cette apparente statue s’élance avec rapidité jusqu’au bord du fossé, et allait le franchir vis-à-vis la fenêtre ouverte, par où Rose le pressait de se hâter par sa voix et par ses gestes.

– Pas ici ! pas ici ! s’écria-t-elle avec une précipitation qui lui faiisait presque perdre la respiration, en le voyant se diriger vers elle ; la fenêtre à droite... escaladez-la, pour l’amour de Dieu, et ouvrez la porte de communication.

Le soldat parut la comprendre ; il se précipita dans le fossé sans hésiter, s’aidant des buissons pour descendre. Il disparut un moment sous les broussailles, et, un instant après, se servant des branches d’un chêne nain, il apparut aux yeux de Rose, à sa droite et près de la fenêtre de l’appartement fatal. Il ne restait qu’une crainte : c’était que la fenêtre ne fût barricadée à l’intérieur ; mais non, elle céda à l’effort du Normand, et ses débris tombèrent dans la chambre avec un fracas auquel le sommeil même de dame Gillian ne put résister.

Elle fit écho aux cris de Rose par ses propres cris, comme font les insensés et tes poltrons, et entra dans l’antichambre au moment où la porte de la chambre d’Éveline s’ouvrait, et où le soldat parut, portant dans ses bras le corps sans vie de la demoiselle normande elle-même. Sans prononcer une parole, il le plaça dans les bras de Rose, et, avec la même précipitation qu’il était entré, il s’élança par la fenêtre ouverte d’où Rose l’avait appelé.

Dame Gillian, perdant la tête de terreur et d’étonnement, poussait des exclamations et des cris, appelait du secours, et ne cessait de faire des questions. Enfin Rose la réprimanda si sévèrement qu’elle sembla retrouver le peu de raison qui lui restait. Elle reprit alors assez de calme pour aller prendre une lampe qui brûlait dans sa chambre, puis se rendit du moins utile en indiquant des moyens pour faire reprendre les sens à sa maîtresse, et les employa avec Rose. Elles y réussirent enfin ; Éveline soupira profondément, entrouvrit les yeux, mais les referma de suite, et sa tête s’affaissant sur le sein de sa fidèle suivante, un tremblement universel agita son corps. Rose se mit à lui frapper dans les mains et à lui frotter les tempes avec toute la tendresse et tout l’empressement de son amitié ; enfin elle s’écria :

– Elle vit ! elle revient à elle ! Dieu soit loué !

– Dieu soit loué ! répéta d’un ton solennel une voix qui se fit entendre près de la fenêtre ; et Rose, jetant les yeux de ce côté avec une nouvelle terreur, vit sur l’arbre le soldat qui était venu si à propos au secours de sa maîtresse, et qui semblait regarder avec intérêt ce qui se passait dans la chambre. Elle courut vers lui sur-le-champ. – Retirez-vous, lui dit-elle, vous serez récompensé dans un autre moment. Retirez-vous ! mais écoutez ! restez à votre poste, je vous appellerai, si l’on avait encore besoin de vous ; partez ! soyez fidèle et discret.

Le soldat obéit sans répondre un seul mot, et elle le vit descendre dans le fossé. Elle retourna alors vers sa maîtresse, qu’elle trouva soutenue par Gillian, faisant entendre quelques faibles gémissements, et murmurant des mots inintelligibles, qui prouvaient que quelque cause alarmante lui avait fait éprouver un choc terrible.

Dame Gillian n’eut pas plus tôt recouvré un peu de sang-froid, que sa curiosité s’accrut en proportion.

– Que veut dire tout cela ? demanda-t-elle à Rose ; que s’est-il donc passé ?

– Je n’en sais rien, répondit Rose.

– Qui peut le savoir, si ce n’est vous ? répliqua Gillian. Appellerai-je les autres femmes de milady ? éveillerai-je toute ta maison ?

– Gardez-vous-en bien, s’écria Rose ; attendez que milady soit en état de donner des ordres elle-même. Quant à cette chambre, que le ciel m’aide ! je ferai de mon mieux pour découvrir les secrets qu’elle contient. Ayez bien soin de ma maîtresse.

À ces mots, elle prit la lampe, fit le signe de la croix, entra hardiment dans la chambre mystérieuse, et l’examina avec attention.

C’était un appartement voûté de moyenne grandeur. Dans un coin était une petite statue de la Vierge, grossièrement sculptée, placée au-dessus d’un bénitier saxon d’un travail curieux. Il ne s’y trouvait que deux sièges et un lit sur lequel il semblait qu’Éveline s’était couchée. Les débris de la fenêtre jonchaient le plancher, mais c’était le soldat qui l’avait brisée, et Rose ne vit aucune autre issue que la porte, par où un étranger aurait pu s’introduire dans l’appartement, et elle était sûre que personne n’avait pu y passer.

Rose avait surmonté jusqu’alors sa terreur, mais elle finit par en subir l’influence ; se couvrant le visage de sa mante, comme pour se garder de quelque effrayante vision, elle rentra dans la seconde chambre, d’un pas moins assuré, et avec plus de vitesse qu’elle n’en était sortie. Elle pria ensuite dame Gillian de l’aider à transporter Éveline dans la première des trois chambres ; puis elle ferma soigneusement la porte de communication, comme pour placer une barrière entre elles et le danger qui pouvait les menacer de ce côté.

Éveline cependant avait recouvré la connaissance et les forces au point de pouvoir se mettre sur son séant, et elle commençait à prononcer quelques paroles entrecoupées.

– Rose, dit-elle enfin, je l’ai vue. Mon sort est irrévocable.

Rose, pensant aussitôt à l’imprudence qu’il y aurait à laisser entendre par dame Gillian ce que sa maîtresse dirait dans un moment si terrible, l’envoya appeler deux des suivantes d’Éveline. Gillian y alla lentement et en murmurant. Dès qu’elle fut partie, Rose, donnant un libre cours à l’affection qu’elle ressentait pour sa maîtresse, l’implora, de la manière la plus tendre, pour qu’elle ouvrit les yeux (car elle les avait refermés), elle la suppliait de parler à Rose, à sa chère Rose, qui était prête à mourir, s’il le fallait, à côté de sa maîtresse.

– Demain, Rose, demain, murmura Éveline, je ne puis parler maintenant.

– Soulagez au moins votre coeur par un seul mot. Dites ce qui vous a ainsi alarmée, quel danger vous craignez.

– Je l’ai vue, répondit Éveline, j’ai vu l’esprit de cette chambre, la vision fatale à ma race ! Ne me presse pas davantage ; demain vous saurez tout.

Lorsque Gillian revint avec 1es deux autres femmes de la suite d’Éveline, elles conduisirent leur maîtresse, d’après l’avis de Rose, dans la chambre que ces deux femmes avaient occupée et qui était à quelque distance. On la plaça dans un lit, et Rose, ayant renvoyé les autres suivantes, à l’exception de Gillian, en leur disant d’aller chercher du repos où elles pourraient en trouver, resta à veiller près de sa maîtresse. Éveline fut encore fort agitée pendant quelque temps ; mais peu à peu la fatigue, et l’influence d’une potion calmante que Gillian eut assez de bon sens pour préparer et pour lui faire prendre, parurent la tranquilliser. Elle tomba dans un profond sommeil, et ne s’éveilla que lorsque le soleil paraissait déjà au-dessus des montagnes dans le lointain.

Lorsque Éveline ouvrit les yeux, elle sembla être sans aucun souvenir de ce qui c’était passé la nuit précédente, du moins elle n’en dit pas un mot et se hâta de quitter une maison où elle avait reçu une hospitalité si déloyale. Son escorte s’empressa autour d’elle, et elle donna le signal du départ.

Le brillant spectacle du lever du soleil, le chant des oiseaux perchés sur tous les buissons, le mugissement des bestiaux qui se rendaient dans leurs pâturages, la vue d’une biche accompagnée de son faon bondissant à ses côtés, tout concourait à dissiper la terreur qu’avait inspirée à Éveline sa vision nocturne et à modérer te ressentiment qui avait agité son coeur depuis l’instant où elle avait quitté sa tante.

Elle permit alors à son palefroi de ralentir le pas, Rose vit une pâleur plus calme succéder, sur les joues de sa maîtresse, aux couleurs qu’y avait appelées l’émotion de la colère.

– Nous pouvons voyager sans rien craindre, dit Éveline, sous la garde des nobles et victorieux Normands. Leur colère est celle du lion ; elle détruit ou s’apaise tout d’un coup.

– Si je ne sens pas tout leur mérite, répondit Rose, je suis du moins charmée de les voir autour de nous dans les bois où l’on dit qu’on peut rencontrer des dangers de toute espèce ; et j’avoue que je me sens le coeur léger, à présent que nous ne pouvons plus apercevoir une seule pierre de la vieille maison où nous avons passé une nuit si désagréable, et dont le souvenir me sera toujours odieux.

Éveline la regarda avec un sourire.

– Avoue la vérité, Rose, tu donnerais ta plus belle robe pour savoir mon horrible aventure.

– Ce serait avouer seulement que je suis femme ; mais quand je serais homme, je crois que la différence de sexe ne diminuerait que bien peu ma curiosité.

– Tu ne cherches pas à te faire valoir, ma chère Rose, en parlant des autres sentiments qui te font désirer de connaître ce qui m’est arrivé ; mais je ne les apprécie pas moins. Oui, tu sauras tout, mais pas à présent, à ce que je crois.

– Quand il vous plaira, ma bonne maîtresse, il me semble pourtant qu’en renfermant dans votre coeur un secret si terrible, vous ne faites qu’en rendre le poids plus insupportable. Vous pouvez être sûre de mon silence.

– Rose, tu parles avec raison et prudence ; entourée de ces braves guerriers, avec Rose à mon côté, je ne trouverais pas de moment plus favorable pour t’apprendre ce que tu as tant de droit de connaître. Tu vas donc tout savoir. Tu sais sans doute quels sont les attributs de ce que les Saxons de ce pays appellent un Bahr-Geist ?

– Pardon, mademoiselle, mon père m’a toujours détourné d’écouter de tels discours.

– Sache donc, dit Éveline, que c’est un spectre, ordinairement l’image d’une personne défunte, qui, soit à cause des injures qu’elle a souffertes dans un certain endroit, ou parce qu’il s’y trouve un trésor caché, ou pour tout autre motif, se montre en ce lieu de temps en temps, devient familier à ceux qui l’habitent, et s’entremêle leur destin, tantôt pour les servir, tantôt pour leur nuire. Le Bahr-Geist est donc regardé quelquefois comme un bon génie, et quelquefois comme un esprit malfaisant, attaché à de certaines familles ou à certaines classes d’hommes. Le destin de la maison de Baldringham, maison qui ne jouit pas de peu de considération, est de recevoir tes visites d’un être semblable.

– Et ne puis-je vous demander quelle est la cause de cette visite, si on la connaît ? demanda Rose qui désirait profiter le plus longtemps possible d’une humeur communicative qui pouvait s’épuiser incessamment.

– Je ne connais la légende qu’imparfaitement, dit Éveline, mais voici à peu près dans quels termes elle a généralement cours. Baldrick, le héros qui posséda le premier ce domaine de là bas, après deux ans de mariage, se dégoûta de sa femme à tel point, qu’il forma la résolution cruelle de la faire mourir. Il envoya deux de ses chevaliers à la maison de Baldringham, pour mettre à mort l’infortunée Vanda, et leur ordonna de lui apporter l’anneau qu’il lui avait mis au doigt le jour de leur mariage, en signe que ses ordres étaient accomplis. Ces hommes furent impitoyables dans leur mission ; ils étranglèrent Vanda dans ce même appartement, et comme sa main était si enflée qu’ils ne pouvaient par aucun effort en retirer l’anneau, ils s’en mirent en possession en séparant le doigt. Mais longtemps avant le retour des cruels exécuteurs de sa mort, l’ombre de Vanda avait apparu devant son mari épouvanté, en lui montrant son doigt sanglant, elle lui avait fait comprendre d’une manière terrible que ses ordres sauvages avaient été ponctuellement exécutés. Après avoir continuellement apparu à Baldrick, en paix et en guerre, dans les déserts et dans les camps, à la cour et à l’église, jusqu’à ce qu’il fût mort de désespoir, pendant un pèlerinage en Terre Sainte, le Bahr-Geist, ou l’esprit de Vanda assassinée, devint si terrible pour la maison de Baldringham, que le secours de saint Dunstan lui-même fut à peine suffisant pour mettre des bornes à ses visites. Lorsque les exorcismes du saint eurent conjuré l’esprit, il imposa, en expiation du crime de Baldrick, une dure pénalité aux femmes qui descendraient de sa maison jusqu’au troisième degré : ce fut, qu’une fois dans leur vie, et avant leur vingt-unième année, elles passeraient une nuit, seules dans la chambre où Vanda avait été assassinée, en récitant certaines prières pour le repos de son âme et de celle de son meurtrier. Pendant cette redoutable nuit, on croit généralement que l’esprit de la femme assassinée se montre à la personne qui veille, et lui donne quelque signe de sa bonne ou de sa mauvaise fortune future. S’il est favorable, elle lui apparaît avec un visage souriant et la bénit avec sa main non sanglante ; mais si elle annonce des malheurs, elle montre la main dont le doigt a été séparé, avec un air sévère, comme ressentiment de sa cruauté inhumaine. Quelquefois on dit qu’elle parle. J’ai appris ces détails il y a longtemps de la bouche d’une vieille saxonne, la mère de notre Marguerite, qui avait été une suivante de ma grand’mère, et qui quitta la maison de Baldringham, lorsque ma grand’mère s’en enfuit pour épouser le père de mon père.

– Et sachant qu’on observait dans cette maison une coutume si horrible, comment avez-vous pu, ma chère maîtresse, vous résoudre à accepter l’invitation de la dame de Baldringham ?

– Je ne sais trop comment répondre à cette question, Rose. Je craignais d’abord que le malheur récent de mon père, être tué par l’ennemi qu’il méprisait le plus (comme je lui ai entendu dire que sa tante le lui avait prédit), était peut-être la conséquence de l’inobservation de cette coutume ; ensuite j’espérais que ma tante, par politesse et par humanité, ne me presserait pas de m’exposer à un danger trop effrayant pour mon esprit. Tu as vu comment ma cruelle parente s’est hâtée de saisir cette occasion, et comment, ayant le nom de Bérenger et, je crois, son courage, je ne pouvais échapper au piège où je m’étais jetée moi-même.

– Mais, au nom du ciel, qu’avez-vous vu dans cette horrible chambre ?

– Voilà la question, dit Éveline en portant la main à son front, comment ai-je pu regarder ce que j’ai vu distinctement, et conserver le libre empire de mes pensées ! J’avais récité les prières prescrites pour le meurtrier et pour sa victime ; j’étais assise sur la couche qui m’avait été assignée, après avoir quitté la portion de mes vêtements qui auraient gêné mon repos ; bref, j’avais surmonté le premier effroi que j’avais éprouvé en me renfermant dans cette chambre mystérieuse, et j’espérais passer la nuit dans un sommeil aussi paisible que mes pensées étaient innocentes. Mais je fus cruellement désabusée. Je ne puis apprécier combien de temps j’avais dormi, lorsque mon sein fut oppressé par un poids énorme, qui semblait à la fois étouffer ma voix, arrêter les battements de mon coeur, et suffoquer ma respiration ; et lorsque je cherchai à découvrir la cause de cette horrible suffocation, je vis sur mon lit le fantôme de la matrone assassinée, plus grande que pendant sa vie, avec une physionomie où la beauté et la dignité se mêlaient à l’expression farouche de la vengeance satisfaite. Elle leva sur moi la main qui portait les marques sanglantes de la cruauté de son mari et parut faire le signe de la croix, pour me vouer à la mort. L’esprit se pencha sur moi, prononça quelques paroles menaçantes, et abaissait ses doigts saignants, comme pour toucher mon visage, lorsque l’extrême terreur me donnant la force qui me manquait d’abord, je poussai un cri strident, la fenêtre s’ouvrit et se brisa avec fracas... et... mais à quoi bon te dire le reste, Rose, quand tu montres si clairement, par le mouvement de tes yeux et de tes lèvres, que tu me regardes comme un enfant effrayé par un rêve ?

– Ne vous fâchez pas, ma chère demoiselle, dit Rose, il est vrai que je crois que vous avez eu le cauchemar ; ce que les médecins regardent comme le produit de l’imagination et d’une mauvaise digestion.

– Tu es savante, dit Éveline, et non taquine ; mais je t’assure que mon bon ange est venu à mon secours sous une forme humaine, qu’à son aspect le fantôme s’est évanoui, et que l’ange m’a transporté dans ses bras hors de cette chambre terrible ; j’espère qu’en bonne chrétienne, tu ajouteras plus de foi à ce que je te dis.

– Sans doute, sans doute, mademoiselle, répondit Rose. C’est même cette circonstance de l’ange gardien qui me fait regarder le tout comme un rêve.

 

Traduit de l’anglais par John William Polidori.

 

 

 

 

 

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