Le Tsar Fédor Ivanovitch

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Alexis TOLSTOÏ

 

 

 

 

 

 

1868

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PERSONNAGES

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LE TSAR FÉDOR IVANOVITCH, fils d’Ivan le Terrible.

LA TSARINE IRINA FÉDOROVNA, sa femme, sœur de Boris Godounov.

BORIS FÉDOROVITCH GODOUNOV, ministre d’État.

LE PRINCE IVAN PETROVITCH CHOUÏSKI, voïvode suprême.

DIONISSI, métropolitain de toute la Russie.

VARLAAM, archevêque de Kroutitz.

IOV, archevêque de Rostov.

L’ARCHIPRÊTRE DE L’ÉGLISE DE L’ANNONCIATION.

L’ARCHIMANDRITE DE TCHOUDOV.

LE CONFESSEUR DU TSAR FÉDOR.

LE PRINCE VASSILI IVANOVITCH CHOUÏSKI, neveu du prince Ivan Petrovitch.

 

Parents du prince Ivan Petrovitch Chouïski :

LE PRINCE ANDRÉ CHOUÏSKI

LE PRINCE DIMITRI CHOUÏSKI

LE PRINCE IVAN CHOUÏSKI

 

Partisans de Chouïski :

LE PRINCE MSTISLAVSKI, voïvode

LE PRINCE KVOROSTINE, voïvode

LE PRINCE GRIGORI CHAKOVSKOÏ MIKHAILO GOLOVINE

 

Partisans de Boris Godounov :

ANDRÉ PETROVITCH LOUP-KLESCHNINE, ex-gouverneur du tsar Fédor

PRINCE TOURÉNINE

 

LA PRINCESSE MSTISLAVSKAÏA, nièce du prince Ivan Petrovitch Chouïski et fiancée de Chakovskoï

VASSILISSA VOLOKHOVA, marieuse

 

Marchands de Moscou partisans de Chouïski :

BOGDAN KOUROUKOV

IVAN KRASSILNIKOV

GOLOUB, père

GOLOUB, fils

 

FEDOUK STARKOV, majordome du prince Ivan Petrovitch

UN JOUEUR DE PSALTÉRION

 

UN PALEFRENIER DU TSAR

UN SERVITEUR DE BORIS GODOUNOV

LE COURRIER DE TESCHLOV

LE COURRIER D’OUGLITCH

UN SOLDAT

 

Boyards, boyarines, dapifers, diacres, popes, marchands, gens du faubourg, strelitz, serviteurs, mendiants, peuple.

 

L’action se passe à Moscou, à la fin du XVIe siècle.

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE PREMIER

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PREMIER TABLEAU

 

La maison du prince Ivan Petrovitch Chouïski.

 

 

À gauche, une table où sont assis tous les Chouïski, à l’exception d’Ivan Petrovitch et de Vassili Ivanovitch. – Auprès des Chouïski, L’ARCHIMANDRITE DE TCHOUDOV, L’ARCHIPRÊTRE DE L’ÉGLISE DE L’ANNONCIATION, et quelques autres ecclésiastiques. – Quelques boyards sont également assis à la table : d’autres se promènent en causant, au fond de la scène. – À droite sont debout des marchands et des gens de différents corps d’état, près d’une seconde table chargée de gobelets et de flacons. Devant la table, STARKOV, le majordome du prince Ivan Petrovitch.

 

 

ANDRÉ CHOUÏSKI, aux membres du clergé

 

Oui, oui, pères ! Je compte beaucoup sur cette affaire. C’est par sa sœur, la tsarine, que se maintient le ministre d’État. Par elle seule, il est plus puissant que tous les boyards ensemble ; il traite comme son patrimoine et le Conseil, et 1’Église du Christ, et le pays tout entier. Mais si nous réussissons à nous débarrasser de sa sœur, nous viendrons à bout de lui.

 

L’ARCHIMANDRITE DE TCHOUDOV

 

Et le prince Ivan Petrovitch a donné son consentement ?

 

ANDRÉ CHOUÏSKI

 

À grand-peine il l’a donné. Voyez-vous, il s’attendrissait beaucoup sur la tsarine : « Voilà, dit-il, moi je célèbre dans ma maison une noce, je marie ma nièce au prince Chakovskoï, et je vais séparer la tsarine du tsar ; chez nous la joie, chez eux les larmes ! »

 

L’ARCHIPRÊTRE DE L’ÉGLISE DE L’ANNONCIATION

 

Il est fort sensible.

 

DIMITRI CHOUÏSKI

 

Tel est son caractère. Sur le champ de bataille, une bête fauve ; mais a-t-il dépouillé l’armure, tu ne le reconnais plus du tout, il est devenu un autre homme.

 

GOLOVINE

 

Et comment alors a-t-il consenti ?

 

ANDRÉ CHOUÏSKI

 

Grâce au prince Vassili ; c’est lui qui, non sans peine, l’a persuadé.

 

GOLOVINE

 

Je n’attends de cela aucune utilité. À mon avis, si l’on se décide à agir – tout ou rien !

 

ANDRÉ CHOUÏSKI

 

Eh bien ? Que ferais-tu ?

 

GOLOVINE

 

Je ferais quelque chose de plus simple ; mais à présent, voyez, ce n’est pas le temps de traiter ce point. Chut ! le voici qui vient.

 

Entre Ivan Petrovitch Chouïski avec Vassili Chouïski tenant un papier à la main.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Pères ! Princes ! Boyards ! Je vous salue, et vous, les hommes des corps d’état ! Je me suis décidé. Nous ne pouvons plus supporter Godounov. Nous, les Chouïski, nous tenons, avec tout le pays, pour le vieux temps, pour l’Église, pour le bon ordre établi en Russie par les ancêtres ; et lui, il met la Russie entière sens dessus dessous. Non ! cela ne doit pas être ! Lui, ou nous !... Lis, Vassili Ivanovitch !

 

VASSILI CHOUÏSKI, lisant

 

« Au grand prince de toute la Russie, au tsar, à l’autocrate, au souverain Fédor Ivanovitch, de la part de tous les prélats, princes, boyards, popes, soldats, marchands de tout le pays : Tsar, aie pitié de nous ! Ta tsarine, une Godounova, est stérile, et ton jeune frère, Dimitri Ivanovitch, est atteint d’épilepsie. Et si, par la volonté de Dieu, toi, souverain, tu venais à mourir, alors s’éteindrait ta race, et le pays tomberait en orphelinage. Or donc, tsar souverain, aie pitié de nous, ne laisse pas désert le trône de ton père, faute d’héritier et d’enfant. Accepte un nouveau mariage, grand tsar, prends pour tsarine... »

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Nous mettrons le nom après ; avec le métropolitain nous en déciderons. Lis !

 

VASSILI CHOUÏSKI, continuant

 

« Quant à la tsarine stérile, tsar souverain, envoie-la dans un couvent, comme fit ton feu grand-père, le grand prince Vassili Ivanovitch. C’est de quoi, au nom de tout le pays, de la Russie entière, tous nous te supplions en apposant nos signatures. »

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH, aux boyards

 

Est-ce que tous consentent à signer ?

 

LES BOYARDS

 

Tous consentent.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH, au clergé

 

Et vous, pères ?

 

L’ARCHIPRÊTRE

 

Le saint Seigneur nous a inspiré de nous unir à toi.

 

L’ARCHIMANDRITE

 

Assez longtemps l’Église du Christ a subi la violence de Godounov.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH, aux marchands

 

Et vous ?

 

LES MARCHANDS

 

Seigneur prince, est-ce à nous de ne point te suivre ? Nous souffrons assez par Godounov, depuis qu’il a accordé aux Anglais la franchise des droits.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH, prenant la plume

 

Dieu donc me pardonne le péché que pour le bien de tous je prends sur mon âme !

 

VASSILI CHOUÏSKI

 

Assez, mon oncle ! quel péché ? Ce n’est point par inimitié pour Irina que tu agis contre elle, mais pour assurer le trône de Russie.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Je n’agis contre elle que pour renverser Boris Godounov ; je ne veux pas me tromper moi-même ! Mon chemin n’est pas droit.

 

VASSILI CHOUÏSKI

 

Allons donc ! Qu’est-ce pour Irina que la grandeur mondaine ? Au regard du bonheur céleste tout est poussière et vanité.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Je te dis que mon chemin n’est pas droit ; mais je ne veux pas me rétracter. Mieux vaut sacrifier la tsarine, que tout le pays ! (Il signe.) Apposez vos signatures !

 

Tous commencent à signer. Le prince Ivan Petrovitch se retire à l’écart. De lui s’approche le prince Chakovskoï.

 

CHAKOVSKOÏ

 

Seigneur prince, quand me permettras-tu de voir ma fiancée.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Tu n’as souci que de ta fiancée ? Tu perds patience ? Attends, elle va descendre pour t’offrir la coupe avec les autres.

 

CHAKOVSKOÏ

 

Mais tu ne me la laisses voir qu’en présence d’autrui, prince.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Tu voudrais la voir seule à seul ? Tu es jeune, prince ; mais moi je tiens pour la coutume. Par elle le royaume subsiste, et par elle aussi la famille.

 

CHAKOVSKOÏ

 

Tenais-tu pour la coutume alors que tu défendais Pskov contre Zamoyski, et que l’accusant de perfidie, tu l’appelais sur le champ en combat singulier ?

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Zamoyski n’était pas une belle fille, et je n’étais pas un fiancé ! Un tête-à-tête avec l’ennemi n’a rien de honteux.

 

Chakovskoï s’éloigne. Golovine s’approche.

 

GOLOVINE, à demi-voix

 

Si tu voulais, seigneur prince, on pourrait en finir plus vite et mieux. Les gens d’Ouglitch tiennent pour Dimitri Ivanovitch.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Eh bien ! après ?

 

GOLOVINE

 

Et l’on dit à Moscou que le tsar Fédor est débile de corps et d’esprit ; donc si tu...

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Mikhaïlo Golovine, prends garde que je ne devine où tu inclines.

 

GOLOVINE

 

Seigneur prince...

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Je veux bien maintenant fermer l’oreille à ton avis indirect, mais si tu me le répètes, aussi vrai que Dieu est saint, je te dénoncerai au tsar !

 

Entre la princesse Mstislavskaïa en grande toilette ; derrière elle des servantes, et Volokhova avec un plateau chargé de gobelets ; tout le monde s’incline profondément devant la princesse.

 

VASSILI CHOUÏSKI, bas à Golovine

 

Tu as trouvé qui opposer au souverain par la naissance ! Mais il se laisserait plutôt couper en petits morceaux. Laisse-là ta folie.

 

GOLOVINE

 

S’il voulait seulement...

 

VASSILI CHOUÏSKI

 

Si !... Si ma grand-mère avait de la barbe, ce serait mon grand-père !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Eh bien ! chers hôtes, prenez maintenant une coupe des mains de ma nièce !

 

Volokhova passe le plateau à la princesse, qui sert les hôtes à la ronde en saluant.

 

CHAKOVSKOÏ, bas à Mstislavskaïa, en lui prenant la coupe

 

Est-ce bientôt que tu me permettras de te voir seule à seul ?

 

La princesse se détourne.

 

VOLOKHOVA, bas à Chakovskoï

 

Demain, à la nuit, par le guichet du jardin.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH,

en levant la coupe que lui a apportée Starkov

 

Avant tout, buvons à la santé du tsar et souverain Fédor Ivanovitch ! qu’il règne sur nous de longues années !

 

TOUS

 

Longues années au tsar et souverain !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Et ensuite je bois à votre santé !

 

LE PRINCE KVOROSTINE

 

Prince Ivan Petrovitch ! Tu fus longtemps notre bouclier contre la Lituanie, soit à présent notre bouclier contre Godounov !

 

L’ARCHIPRÊTRE

 

Le Très-Haut te bénisse, toi qui protèges notre sainte Église !

 

L’ARCHIMANDRITE

 

Et qui as brisé Nabuchodonosor !

 

LES MARCHANDS

 

Seigneur prince ! Tu es pour nous comme le Kremlin, et nous te suivrons à travers le feu et l’eau !

 

LE PRINCE KVOROSTINE

 

Prince, permets-nous maintenant de boire à la santé des jeunes, le fiancé et sa future !

 

TOUS

 

Longues années !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Je vous remercie, chers hôtes, je vous remercie. Bien qu’elle soit ma nièce seulement, c’est comme ma propre fille ! Princesse, et toi, Grigori, saluez, enfants !

 

TOUS, buvant

 

À la santé du valeureux fiancé et de la chère fiancée !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Merci à tous ! (À Mstislavskaïa.) Maintenant va, Natacha. Tu n’es pas encore habituée, enfant, à te montrer devant le monde ; voyez, elle a rougi comme une pivoine. (Il l’embrasse sur le front.) Va !

 

Sortent la princesse, Volokhova et les servantes.

 

VOLOKHOVA, en s’éloignant, à Chakovskoï

 

Prends garde, n’oublie pas : au guichet du jardin ! Et apporte-moi un cadeau ; n’oublie pas !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Nous ne devons pas tarder davantage. Qu’on envoie tout à l’heure notre requête au métropolitain, et ensuite dans tout Moscou.

 

VASSILI CHOUÏSKI

 

Dieu préserve de nous trahir dans nos paroles !

 

TOUS

 

Dieu préserve !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Pardonnez donc, messieurs, pardonnez tous ! Le métropolitain nous fera savoir à quel moment nous devrons aller chez le tsar, avec la requête. (Tous sortent.) Mon chemin n’est pas droit. J’ai compris aujourd’hui qu’il ne peut rester pur, celui qui lutte avec la ruse. La lutte n’est pas égale de la vérité contre l’injustice ; mais, quand on n’en a pas l’habitude, agir contre sa conscience est chose malaisée. Heureux qui, en plein champ de bataille, se rencontre face à face avec l’ennemi ! Autour de lui le tonnerre, la fumée, la mêlée, mais dans son âme, la sérénité et la paix. Et moi, je sens sur mon âme, comme une lourde pierre, le poids de l’injustice que j’ai commise aujourd’hui. Mais, Dieu le voit, toute autre voie nous est barrée. Impossible de s’appuyer sur Fédor ! Il est comme une cire molle entre les mains de celui qui le domine Ce n’est pas lui qui règne ; sous son beau-frère, depuis longtemps gémit le pays ; il appelle au secours, de nous seuls il attend le salut. Que soit donc – il n’est point d’autre choix – l’injustice brisée par l’injustice, et que mon péché volontaire, ma volontaire culpabilité retombent sur la perfidie de Godounov !

 

Il sort.

 

STARKOV, le regardant partir

 

Injustice pour injustice ! C’est bien ! Ne m’accuse donc pas, boyard, si, moi aussi, je commets une injustice envers toi, et si je dénonce contre toi toute la vérité !

 

 

 

 

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

 

Une pièce du palais impérial.

 

 

GODOUNOV est assis près d’une table dans une attitude hésitante. Près de lui sont debout LOUP-KLESCHNINE et LE PRINCE TOURÉNINE. Sur le seuil attend STARKOV.

 

 

KLESCHNINE, à Starkov

 

Et tu témoigneras de tout ?

 

STARKOV

 

De tout, de tout, boyard. Amène-moi tout de suite en face du tsar lui-même !

 

KLESCHNINE

 

C’est bien ! Tu peux te retirer, mon ami : cela nous suffit.

 

Sort Starkov.

 

KLESCHNINE, à Godounov

 

Eh bien ! Comment ?... La sœur au couvent, et le frère écarté. Et avec le métropolitain, ils vont venir trouver le tsar !

 

GODOUNOV, avec perplexité

 

Sept ans ont passé depuis que mourut le tsar Ivan. Et maintenant, si je ne détourne le coup, l’édifice à peine consolidé, tout ce que j’ai réussi à faire pour l’État, tout sera renversé ; et nous nous retrouverons dans la nuit où nous étions, lorsque mourut Ivan Vassilievitch.

 

KLESCHNINE

 

Ils pratiquent des mines des deux côtés. Là-bas, à Ouglitch, avec les Naghoï s’est abouché leur partisan Golovine, et ici, on divorce le tsar d’avec la tsarine. On compte réussir ici, si l’on échoue là, égratigner faute de pouvoir mordre.

 

TOURÉNINE, à Godounov

 

Boyard, ne les laisse pas venir chez le tsar avec la requête. Tu le connais, il est possible qu’aux popes il ne résiste pas.

 

KLESCHNINE

 

C’est possible. On ne peut compter sur lui. Ce n’est pas pour rien que le feu tsar l’appelait sacristain. Ah ! notre père, Ivan Vassilievitch ! Si tu étais vivant, comme tu ferais taire les Chouïski et les Naghoï !

 

GODOUNOV

 

N’a-t-on pas de nouvelles d’Ouglitch ?

 

KLESCHNINE

 

Je n’en ai pas reçu. Que Bitiagovski nous envoie seulement la lettre que Golovine a écrite aux Naghoï, et nous écraserons les Chouïski !

 

TOURÉNINE

 

Mais s’il vole de ses propres ailes ?

 

KLESCHNINE

 

Cela ne nous regarde pas. Avec cette lettre, ils sont dans nos mains.

 

TOURÉNINE

 

C’est du miel qui coule de tes lèvres. J’ai avec le prince Ivan Petrovitch un vieux compte à régler : à Pskov, alors que nous mourions de faim, et que, jour et nuit, pleuvaient sur nous les boulets rouges, moi, dans la pitié de mon âme, et ne voulant pas la mort des habitants, je leur conseillai d’ouvrir des pourparlers avec le roi Bathori. Mais le prince Ivan me fit mettre au cou le nœud coulant, et ce fut uniquement sur les prières des pèlerins qu’il me gracia. Je n’ai pas oublié cela ; et je donnerais maintenant tout mon patrimoine pour lui voir la corde au cou.

 

KLESCHNINE

 

Elle lui siérait ! Affable avec le marchand, avec le manant, il est plein d’orgueil avec nous. Ah ! se procurer seulement la lettre !

 

TOURÉNINE, à Godounov

 

Ton destin ne tient qu’à un fil, il faut te décider.

 

GODOUNOV, se levant

 

Je me suis décidé.

 

TOURÉNINE

 

À quoi !

 

GODOUNOV

 

À la paix.

 

TOURÉNINE et KLESCHNINE, ensemble

 

Comment ? La paix avec Chouïski ?

 

GODOUNOV

 

Dès demain, nous nous réconcilierons.

 

TOURÉNINE

 

Tu veux céder à tes ennemis ? Tu consentirais à partager avec eux ton pouvoir ?

 

KLESCHNINE

 

Père, permets-moi de te demander si tu n’as pas perdu la tête ! Tu introduis le bouc dans le potager !

 

GODOUNOV

 

Lorsque, dans une tempête, les vagues retentissantes menacent d’engloutir le navire avec sa charge, insensé qui hésite à jeter une partie de ses trésors pour sauver le tout. Je jette dans le gouffre une part de mes droits, mais je sauve ma nef du naufrage.

 

KLESCHNINE

 

Mais comment t’entendras-tu avec eux ? Iras-tu chez eux en t’excusant ? Ou bien les prieras-tu chez toi ? Qui fera la paix entre vous ?

 

GODOUNOV

 

Le tsar lui-même.

 

Le dapifer ouvre la porte.

 

TOURÉNINE

 

Et voici le tsar !

 

Entre le tsar Fédor, suivi d’un palefrenier.

 

FÉDOR

 

Palefrenier ! pourquoi mon cheval s’est-il dressé sous moi sur ses pieds de derrière ?

 

LE PALEFRENIER

 

Souverain, mais voici, dans la bourse à cordons tu plongeais la main pour donner de l’argent au mendiant, quand le cheval est parti en avant. Mais toi tu as tiré les guides, et le cheval, de peur, s’est cabré.

 

FÉDOR

 

Il m’a effrayé, palefrenier, ne lui donne plus d’avoine ! Qu’il ne mange plus que du foin !

 

KLESCHNINE

 

Moi, à ta place, tsar, je lui serrerais les pouces, au palefrenier, pour oser donner à Sa Grâce des chevaux si enragés !

 

LE PALEFRENIER

 

Allons donc, qui parle de cheval enragé ? Il a vingt-cinq ans. Le feu tsar le montait déjà.

 

FÉDOR

 

Il est possible que la faute en soit à moi-même. Je lui aurai probablement trop serré les côtes. Tu dis qu’il s’est cabré de peur ?

 

LE PALEFRENIER

 

De peur, souverain !

 

FÉDOR

 

Eh bien ! soit, je lui pardonne ; mais je ne le monterai plus. Au parc à chevaux ! Et qu’on lui donne, jusqu’à la mort, ration complète ! (Entre la tsarine Irina par une autre porte.) Arinouchka 1, bonjour !

 

IRINA

 

Bonjour, mon ami ! Tu t’es fatigué ?

 

FÉDOR

 

Oui, oui, je me suis fatigué. Dès l’église d’Androni, j’ai pris le trot. Ici, près du perron, mon cheval a voulu me désarçonner ; mais moi je lui ai montré !... Je lui ai serré les côtes, et il s’est apaisé. Arinouchka, j’espère que le dîner est prêt !

 

IRINA

 

Il est prêt, cher souverain ; mange pour ta santé.

 

FÉDOR

 

Mais oui, mais oui ! Nous allons dîner tout de suite. Cette course m’a absolument affamé. On sonne merveilleusement à triple carillon dans l’église d’Androni. Je veux envoyer chercher ce sacristain, qu’il me montre comment il sonne !... Eh bien ! Arinouchka, quelle beauté j’ai vue à l’église ! Sais-tu qui ? Mstislavskaïa. C’est la nièce des Chouïski. L’as-tu vue, beau-frère ?

 

GODOUNOV

 

Non, souverain ; depuis longtemps déjà nous ne nous voyons plus avec les Chouïski.

 

FÉDOR

 

C’est dommage, beau-frère, grand dommage ! Grande, bien faite, et blanche !...

 

IRINA

 

Ne sens-tu pas déjà, Fédor, une passion pour elle ?

 

FÉDOR

 

Et les sourcils, as-tu vu les sourcils ?

 

IRINA

 

Tu parles vraiment beaucoup d’elle !

 

FÉDOR, dissimulant

 

Quoi donc, Arinouchka ? mais je ne suis pas encore vieux et je puis encore plaire.

 

IRINA

 

Rougis, elle est fiancée !

 

FÉDOR

 

Oui, elle est déjà recherchée en mariage par Chakovskoï. Beau-frère, connais-tu Chakovskoï, le prince Grigori ?

 

GODOUNOV

 

Je le connaissais jadis, tsar ; mais à présent, il est partisan des Chouïski.

 

FÉDOR

 

Beau-frère, il m’est triste de t’ouïr dire : tel est partisan des Chouïski, et tel autre est ton partisan. Verrai-je le jour où tous ensemble ne seront que les partisans de la seule Russie ?

 

GODOUNOV

 

Moi je suis prêt, souverain ; ce n’est pas de moi que vient l’obstacle ; si je savais comment faire la paix !

 

FÉDOR

 

Est-ce vrai, beau-frère ? Est-ce vrai ? Pourquoi donc ne pas me l’avoir dit plus tôt ? Je vous réconcilierai. Dès demain, je t’aboucherai avec le prince Ivan Petrovitch !

 

GODOUNOV

 

Je suis prêt, tsar, mais il me semble...

 

FÉDOR

 

Non, non ! Tu ne comprends pas, Boris ! Toi, tu connais à fond les choses de l’État, tu es maître en ces matières, mais ici je comprends mieux, ici il faut savoir le cœur de l’homme ! Dès demain je rétablirai la paix entre vous. Maintenant à table ! (Il se dirige vers la porte et s’arrête.) Arinouchka, écoute : Mstislavskaïa m’a regardé dans l’église !

 

IRINA

 

Que dois-je donc faire, Fédor ? Un pareil malheur est-il donc tombé sur moi ?

 

FÉDOR, l’embrassant

 

Ma chérie, mon inestimable Arinouchka ! Je plaisantais avec toi ! Est-ce qu’il y a dans tout l’univers une seule femme que ta beauté n’éclipse ? Allons, passons à table, ou le dîner va se refroidir.

 

Il sort. Irina le suit. Godounov, Kleschnine et Tourénine sortent derrière lui.

 

KLESCHNINE, à Godounov, en sortant

 

Tu fais la paix ? Tu vas prendre pour compagnon ton adversaire immémorial, ton ennemi juré ?

 

TOURÉNINE

 

Celui qui te hait le plus ? Et après ?

 

GODOUNOV

 

Et après... nous verrons !

 

Ils sortent.

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE SECOND

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La chambre du tsar

 

 

Le tsar FÉDOR est assis dans un fauteuil. À sa droite, IRINA brode en or sur un métier. À sa gauche sont assis dans des fauteuils DIONISSI, le métropolitain de toute la Russie, VARLAAM, archevêque de Kroutitz, IOV, archevêque de Rostov, et BORIS GODOUNOV. Autour d’eux se tiennent des boyards.

 

 

FÉDOR

 

Révérend Dionissi ! Père Iov ! Toi Père Varlaam ! Je vous ai appelés, prélats, pour me seconder dans une œuvre utile, pour m’aider à réconcilier d’anciens ennemis. Vous savez que depuis longtemps je souffre de voir les Chouïski, ces vaillants hommes, et Godounov Boris, mon excellent beau-frère, séparés par une inimitié sans objet. Mais Dieu a visiblement entendu mes prières, il a inspiré à Boris l’esprit de douceur. Et voilà, lui-même il m’a promis aujourd’hui d’oublier ses griefs et de tendre le premier la main aux Chouïski. N’est-ce pas, beau-frère ?

 

GODOUNOV

 

C’est mon devoir, souverain, de répondre à ton désir.

 

FÉDOR

 

Merci, beau-frère ! Tu n’oublies point l’Écriture sainte et la suis strictement. Je veux seulement te dire de Chouïski, du prince Ivan Petrovitch, ceci : il a un caractère un peu roide et fier et susceptible ; il vaut donc mieux que vous n’échangiez pas trop de paroles ; mais va vers lui, prends-lui la main – comme cela – et dis-lui seulement que tout est oublié, que dorénavant tu veux vivre en bon accord avec eux tous.

 

GODOUNOV

 

Je suis prêt.

 

FÉDOR

 

Merci, beau-frère ! Lui est un homme de guerre, nourri dans la bataille, parmi les glaives de fer, les couleuvrines orageuses, les piques terribles et les hallebardes ! Mais il est pieux et te saura gré, j’en suis sûr, de tes bonnes paroles. (À Dionissi :) Et toi, révérend, dès qu’ils se donneront la main, bénis-les aussitôt, et dis-leur un mot salutaire.

 

DIONISSI

 

Mon devoir m’ordonne, souverain, de parler à chacun le langage de la paix, et de défendre avant tout l’Église du Christ. Si ce n’est point pour l’Église que le prince Chouïski est en désaccord avec son beau-frère, je suis prêt à l’incliner vers la paix.

 

FÉDOR

 

Père, tous nous défendons l’Église ! Et Boris, et moi, et Chouïski, nous défendons tous l’Église !

 

DIONISSI

 

Grand tsar, nous connaissons ta ferveur ; mais malheureusement ce n’est pas toi qui diriges les affaires. (Il jette un regard sur Godounov.) Les marchands de Novgorod, que nous avons condamnés l’autre jour pour hérésie, sont libres, et de nouveau on les a laissé venir, comme des innocents, à Novgorod, pour la perdition de tous les chrétiens.

 

GODOUNOV

 

Révérend, ces marchands font le commerce avec les villes allemandes et apportent à l’État un profit assez considérable. Nous ruinerions avec eux tout Novgorod.

 

DIONISSI

 

Et leur hérésie, tu la comptes pour rien ?

 

GODOUNOV

 

Dieu préserve, révérend ! Le tsar a déjà envoyé des ordres aux voïvodes pour saisir les fauteurs de cette hérésie. Mais le tsar distingue entre les trompeurs et les trompés.

 

FÉDOR

 

Certainement, beau-frère ! Mais les trompeurs eux-mêmes, révérend, il ne faut ni les torturer ni les exécuter, c’est à Dieu qu’ils devront répondre. Si tu les exhortais ! Ce n’est pas sans raison, révérend, qu’on t’appelle le sage dialecticien.

 

DIONISSI

 

Nous agissons autant que possible, souverain, par les exhortations. Mais tu ne sais pas encore tout : les starostes impies et les percepteurs du fisc ont commencé à pénétrer dans les monastères et les biens d’Église pour exiger les anciens arriérés oubliés des années précédentes !

 

GODOUNOV

 

Révérend, le grand tsar a prévenu ta plainte. Ce que la nécessité nous contraignit de faire ne sera plus renouvelé. (Il lui donne une lettre.) Voici une lettre, révérend, portant défense aux fonctionnaires de pénétrer dans les biens d’Église, et soumettant toutes les affaires de cette nature non pas au juge du tsar, mais à ton juge propre.

 

FÉDOR

 

Oui, père, il l’a rédigée, et moi je l’ai revêtue de mon sceau.

 

DIONISSI, parcourant des yeux la lettre

 

Dieu aime les hommes de paix. Puisque le ministre d’État me promet encore, dans les autres articles, d’exonérer l’Église et de respecter ses droits et privilèges, que le passé soit alors oublié !

 

FÉDOR

 

Oui, oui, révérend ! Père Varlaam, seconde le révérend !

 

VARLAAM

 

Ce que le révérend maître dira dans cette affaire, j’y souscrirai volontiers.

 

FÉDOR

 

Père Iov, sur toi aussi je compte !

 

IOV

 

Ton ministre, grand souverain, est rempli de bonté et de sagesse, et notre devoir est de prier le Dieu de douceur et de paix.

 

FÉDOR

 

Et toi, Arinouchka, je t’en prie : si Chouïski résistait, dis-lui un mot affable. C’est beaucoup dans la bouche d’une femme, et le plus rude caractère en est adouci. Je le sais par moi-même : je ne céderai à un homme en rien, mais si c’est une femme ou un enfant qui implore, je suis prêt à tout faire.

 

IRINA

 

Mon tsar et maître, ce que tu ordonneras, nous le ferons ; mais un mot de nous, que peut-il contre un mot de toi ? Si tu leur dis d’un ton décidé que leur brouille te déplaît, le prince Ivan Petrovitch ne pourra pas refuser de t’obéir.

 

FÉDOR

 

Mais oui, certainement, je le lui ordonnerai. Et vous, boyards, vous vous hâterez de les entretenir ; ne restez pas muets. Il n’y a rien de plus mauvais, si deux adversaires se sont rencontrés et déjà réconciliés, quand ils se regardent l’un l’autre, et que tout le monde se tait.

 

KLESCHNINE

 

Nous sommes prêts à parler, tsar souverain, si seulement sa Grâce, le prince de Chouia 2, nous permet d’ouvrir la bouche.

 

FÉDOR

 

Mais que bavardes-tu là ? De quel prince de Chouia parles-tu ?

 

KLESCHNINE

 

C’est qu’il s’estime un prince apanagé, et nullement le serviteur du tsar. Voilà ce qu’il y a !

 

LE PRINCE KVOROSTINE

 

Ton beau-frère, tsar, ne saurait pardonner aux Chouïski de tenir pour les Naghoï.

 

GOLOVINE

 

Ni d’avoir voulu te prier de rappeler le tsarévitch à Moscou.

 

FÉDOR

 

Dimitri ? Mais j’en serais moi-même bien aise ! Mon cher Dimitri ! Je crois qu’il s’ennuie là-bas ; ici je pourrais le distraire un peu : je lui montrerais les saltimbanques, et les combats d’ours ! J’ai prié Boris, je l’ai prié combien de fois ! mais il dit : « Cela ne se peut pas ! »

 

KLESCHNINE

 

Et il a raison ! Ce n’est pas sans raison que feu ton père relégua les Naghoï à Ouglitch ; il les connaissait, il ne les laissa point libres, et ton beau-frère leur serre la bride.

 

FÉDOR

 

Tu parles méchamment, Kleschnine ! Ce sont les oncles du tsarévitch.

 

KLESCHNINE

 

Du tsarévitch ? Mais est-ce qu’il est tsarévitch ? Et sa mère, septième femme d’Ivan, est-elle tsarine ? Des tsarines de la sorte, sous ton père, on en compterait encore plus, peut-être !

 

FÉDOR

 

Assez ! assez ! Mitia 3 est mon frère, les Naghoï sont ses oncles, n’ose donc pas les blâmer en ma présence !

 

KLESCHNINE

 

Je les louerai peut-être de vouloir te détrôner, et mettre sur ton trône leur tsarenok 4 !

 

FÉDOR

 

Comment oses-tu ?

 

KLESCHNINE

 

Et je louerai de même les Chouïski de faire cause avec les Naghoï !

 

FÉDOR

 

Je te dis : Tais-toi ! Tais-toi !

 

KLESCHNINE, s’éloignant du côté de la fenêtre

 

Soit, je me tairai.

 

FÉDOR, à Godounov

 

Une autre fois, beau-frère, ne le laisse pas ainsi blâmer ma marâtre et mon frère.

 

GODOUNOV

 

Tsar, c’est un homme zélé et simple.

 

Cris sur la place.

 

KLESCHNINE, regardant par la fenêtre

 

Eh bien ! les voilà qui arrivent !

 

FÉDOR

 

Qui ?

 

LES BOYARDS, regardant par la fenêtre

 

Ce sont les Chouïski qui viennent.

 

FÉDOR, s’approchant de la fenêtre

 

Comment ? Ils sont déjà là ?

 

KLESCHNINE

 

Oui, les voilà déjà sur le perron ! (Les cris redoublent.) Voyez, en tête marche Ivan Petrovitch, et autour de lui la populace avec les marchands. Voyez, ils crient et jettent leurs bonnets en l’air ! Encore ! encore ! On bouscule les strelitz ! On l’a soulevé par les aisselles, on le porte ainsi de marche en marche ! Ils n’honorent pas de la sorte le souverain lui-même !

 

FÉDOR

 

Or donc, beau-frère, n’oublie pas ce que tu m’as promis ! Arinouchka, observe et veille ! Si, Dieu préserve ! les choses tournaient mal, à l’aide ! Mes pères, je compte sur vous !

 

Il retourne vivement à sa place.

 

LE DAPIFER, ouvrant la porte

 

Le prince Ivan Petrovitch !

 

Entrent les Chouïski, suivis de Mstislavski, de Chakovskoï et d’autres.

 

KLESCHNINE, bas à Tourénine, en regardant les Chouïski

 

Voyez, comme ils marchent ! Ils ne ploient même pas le cou !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH, s’agenouillant

 

Grand tsar ! Par ton ordre, nous sommes venus devant tes yeux !

 

FÉDOR

 

Relève-toi, prince Ivan Petrovitch ! Relève-toi bien vite. Il ne te sied pas d’être ainsi ! (Il le relève.) Voici bien longtemps que, ma tsarine et moi, nous ne te voyons plus. Tu es absorbé, sans doute, par une affaire de famille ? On m’a dit que tu mariais ta nièce ?

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Oui, souverain.

 

FÉDOR

 

J’en suis ravi, très ravi ! Je vous félicite ! Je voulais donc te dire, prince, que nous ne te voyons plus – mais peut-être tu n’as pas le temps ? Ce mariage... C’est sans doute pour cela que tu ne parais plus au conseil depuis longtemps ?

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Souverain, je n’ai rien à faire au conseil, quand les affaires du pays, ce n’est pas le conseil qui les décide, mais ton beau-frère. Assez de boyards sans moi disent oui après lui !

 

FÉDOR

 

Ivan Petrovitch ! Il m’est triste de voir un tel désaccord entre toi et mon beau-frère ! Dieu lui-même nous ordonna de nous aimer les uns les autres !... L’a-t-il ordonné, révérend ?

 

DIONISSI

 

Il l’a ordonné justement !

 

FÉDOR

 

Voilà ! entends-tu, prince ?... Et que dit l’apôtre dans l’épître aux Corinthiens ? « Je vous prie... » Qu’est-ce qui vient ensuite, Père Varlaam ?

 

VARLAAM

 

« Je vous prie de parler le même langage, de n’avoir point de différend, de vivre dans le même entendement et la même pensée... »

 

FÉDOR

 

Voilà ! Et qu’a dit l’apôtre Petr dans son épître ? « Soyez miséricordieux... » Comment dit-il après, Père Iov ?

 

IOV

 

« Soyez miséricordieux, aimez votre prochain comme vous-même. Ne rendez pas le mal pour le mal et la peine pour la peine. » Et ton beau-frère, grand souverain, accomplit à la lettre la parole de l’apôtre !

 

FÉDOR

 

Oui ! Père Iov, oui ! Toi, prince Ivan Petrovitch, sois bien persuadé qu’il te respecte ; nous tous respectons grandement tes services – et dès lors, si tu voulais, si toi... avec Boris... (Bas, à Godounov :) Achève donc, beau-frère.

 

GODOUNOV

 

Prince Ivan Petrovitch ! Voilà déjà longtemps que je souffre de notre longue brouille. Si tu consens à oublier tout le passé, moi je l’oublierai aussi ; et je suis prêt à marcher d’accord avec toi et avec tes frères. Et, en signe de réconciliation, je te tends ma main.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH, se reculant

 

Boyard, nous avons eu l’un contre l’autre trop d’animosité pour pouvoir, sans convention préalable, nous réconcilier tout d’un coup !

 

GODOUNOV

 

Quelle convention veux-tu, prince ?

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Boyard Godounov, je te reproche d’avoir violé la volonté et le testament du tsar Ivan Vassilievitch, qui, en mourant, a confié la Russie à cinq boyards ! Le premier, c’était moi ; le second, Zakharine Juriev ; Mstislavski était le troisième ; Belski, le quatrième ; et le cinquième, toi. Qui est-ce à présent, dis, qui est-ce qui gouverne l’État ?

 

GODOUNOV

 

Le tsar Fédor Ivanovitch, et de sa volonté je suis l’exécuteur.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Ne ruse pas, boyard ! Tu t’es emparé de sa volonté par la ruse. Le tsar Ivan à peine mort, tu as envoyé en exil Belski, forcé Mstislavski à prendre le froc ; et de Juriev, de Nikita Romanovitch Zakharine, la maladie et la mort t’ont délivré. Nous deux sommes restés. Mais toi, évitant de te trouver au conseil avec moi, abusant de ton haut parentage, tu as commencé par obtenir du tsar tous les ordres que tu voulais pour tout ce que tu voulais : tu as touché aux droits des boyards, des marchands, et même de l’Église. Tous ont murmuré...

 

GODOUNOV

 

Prince, laissez-moi dire un mot...

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Tous ont murmuré. Le nom du tsar te servait de bouclier ; mais nous, nous savions le fond des choses ; les gens de Moscou se sont trouvés d’accord avec moi ; et nous nous sommes levés pour la vérité, nous les Chouïski, et avec nous, tout le peuple. Voilà le germe et le début de notre inimitié. J’ai dit. Qu’en cette affaire le tsar soit notre juge.

 

GODOUNOV

 

Prince Ivan Petrovitch ! Le grand tsar désire la paix entre nous, mais ta parole respire l’animosité, prince ! Il ne me convient pas de répondre aux reproches par des reproches, mais je dois me justifier devant toi. Tu m’accuses, prince, de décider les affaires à moi seul ? Mais souviens-toi : as-tu voulu délibérer avec moi ? N’as-tu pas toujours écarté mon suffrage ? Impatient de toute contradiction, ne t’es-tu pas éloigné de nous ? Alors le grand tsar, voyant ton indifférence, à moi seul a confié le pays. Et moi, c’est dans l’intérêt du royaume que je l’ai administré. La guerre de Lituanie s’est terminée par la paix, et nous n’avons pas cédé au roi Bathori un seul pouce de terre russe. Quant à la horde, nous avons suscité contre le khan son propre neveu, et le khan s’est sauvé avec effroi. Nous avons apaisé la révolte des Tchérémisses. Contre les Suédois, nous nous sommes garantis par une trêve. Avec le César allemand et avec le Danemark nous avons conclu alliance, et avec l’Angleterre nous avons signé un traité de commerce, qui, s’il n’a pas satisfait peut-être les marchands de Moscou, a profité au pays tout entier. Et c’est au moment même où la Russie commence à se remettre des révoltes et des malheurs les plus terribles, que toi, prince – soit dit maintenant sans reproche – toi, avec tes frères, vous soulevez le peuple de Moscou et poussez la populace à se plaindre de moi au tsar !

 

LE PRINCE ANDRÉ CHOUÏSKI, s’avançant

 

Ce n’est pas pour nous que nous nous sommes levés, boyard ! c’est lorsque tu t’es mis à opprimer l’État, que nous nous sommes levés avec le peuple pour l’ancien ordre de choses !

 

LE PRINCE DIMITRI CHOUÏSKI

 

On reçoit de toi, boyard, telles avanies qu’on ne connaissait pas sous le tsar Ivan !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH CHOUÏSKI

 

Le feu tsar était rude à ses grands-officiers ; quiconque l’approchait tremblait ; mais, loin de lui, on vivait sans danger, à sa fantaisie. Mais toi, tu as enlacé d’un réseau la Russie entière, et tu ne laisses en repos personne, nulle part !

 

GODOUNOV

 

Quand le pays, après un long trouble, doit être réorganisé, elle ne s’accomplit pas sans douleur, la cure des plaies anciennes. Pour réparer un édifice, il faut, bon gré mal gré, porter la main sur ses différentes parties. Mais, grâce à Dieu, nous avons enfin traversé l’inévitable période de la souffrance, et tous ont reconnu la sagesse du tsar. Vous seuls, les Chouïski, résistez obstinément, et voulez détourner dans l’ancien lit le courant limpide de la vie nouvelle !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Nous seuls ? Révérend Dionissi, dis-lui si nous sommes les seuls à déplorer les violences faites à l’Église du Christ !

 

DIONISSI

 

Princes, nous avons conféré avec le ministre d’État avant ton arrivée. Tout ce qui nous affligeait, il l’a annulé.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Pas tout à fait !

 

GODOUNOV

 

Et pour le surplus, princes, j’espère m’entendre avec vous. La période de trouble est maintenant passée ; le pays a repris son assiette naturelle, et nous n’aurons plus à disputer de rien. À nous tous, nous servirons mieux le pays que je pourrais le faire tout seul.

 

DIONISSI

 

Voilà une parole d’humilité Notre avis, prince, est d’en finir avec une brouille contraire à la doctrine du Sauveur et funeste au pays.

 

FÉDOR

 

Père, je suis sûr qu’ils ne s’en voudront plus. N’est-ce pas ? N’est-ce pas, prince ? Et ma tsarine pense là-dessus comme moi. Pourquoi gardes-tu le silence, Arinouchka ?

 

IRINA, continuant sa broderie

 

J’ai peine à croire que le prince Chouïski se fasse prier si longtemps pour une chose que le souverain peut lui imposer d’un seul mot. (Elle regarde Chouïski.) Dis-moi, prince, si tu étais à présent, non devant le tsar Fédor, mais devant son père, le tsar Ivan, est-ce que tu réfléchirais de la sorte ? Est-il possible, parce que le tsar, au lieu de s’irriter contre toi, te témoigne une telle douceur, une telle patience, est-il possible que tu oublies ton devoir envers lui ?

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Tsarine, j’ai parlé aujourd’hui devant le souverain comme j’aurais parlé devant son père, et plutôt que de déguiser ma pensée, je monterais sur l’échafaud ! Mais je ne crois pas qu’il me soit arrivé de parler de la sorte sous le tsar Ivan, parce que je ne crois pas que le feu tsar eût abdiqué, avec une pareille insouciance, son pouvoir de ses mains entre les mains d’autrui !

 

IRINA

 

Lorsque, dans Pskov, prince Ivan Petrovitch, les Lituaniens t’entouraient, et que par ta valeur invincible, tu fus si longtemps le rempart de la Russie, moi, pour ta santé, pour ton salut, je formai le vœu de broder ce voile en or pour la châsse où reposent à Pskov les reliques du prince Vsévolod. Depuis longtemps déjà je brode ; et mon travail touche à sa fin. Mais se peut-il qu’une œuvre entreprise pour le salut de celui qui sauva le pays s’achève au moment où il devient l’ennemi du pays ? (Elle se lève et s’approche de Chouïski.) Se peut-il que celui pour le salut duquel j’ai prié si ardemment avec la Russie entière trouble par son obstination la paix de la Russie ? Je t’en prie, n’obscurcis pas sans raison ta gloire illustre ! Soumets-toi aux prélats et à la volonté du tsar ! Seigneur prince... (Elle lui fait un profond salut.) Par ce profond salut, je t’en prie : oublie ton inimitié !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH, avec agitation

 

Tsarine-mère ! Ton souffle a passé sur moi comme dans le calme de l’été. Par ta parole inattendue et gracieuse tu as retourné tout mon être ! Comment te résister ? Crois bien que je suis heureux d’accomplir la volonté du tsar ; mais auparavant, permets-moi de dire deux mots à ton frère. (À Godounov :) Ce n’est pas la première fois, boyard, que tu abuses tes adversaires par ta parole rusée. Quel gage nous donneras-tu, que tu ne veux pas nous endormir pour préparer ensuite notre perte ?

 

GODOUNOV

 

Prince, que ce gage soit ma parole avec la garantie du tsar.

 

FÉDOR

 

Oui, oui, prince, je réponds pour lui.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Quel sort attend ceux-ci, qui, confiants dans notre cause, se sont joints à nous ?

 

GODOUNOV

 

Pas un cheveu ne tombera de leur tête, et on ne les touchera pas d’un seul doigt.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Es-tu prêt à le jurer sur la croix, devant le souverain ?

 

GODOUNOV

 

Oui, certes.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH, aux boyards de sa suite

 

Qu’en pensez-vous ?

 

LES BOYARDS

 

Ce à quoi tu consens, nous y consentons aussi.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH, à Godounov

 

Voici ma main !

 

FÉDOR

 

Mes amis ! Je vous remercie, je vous remercie ! Arinouchka, voilà le meilleur jour de toute ma vie. Révérend Dionissi, la croix, vite, la croix !

 

Dionissi prend sur la table la croix et la tend d’abord à Chouïski, ensuite à Godounov.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Je jure que, désormais, je n’aurai plus d’inimitié, ni en pensée ni en acte, contre le grand boyard Boris Fédorovitch Godounov ; je le jure pour moi et pour mes frères, pour tous nos partisans, pour tous les boyards et marchands ; en foi de quoi je baise la croix du Christ Sauveur !

 

Il baise la croix.

 

GODOUNOV

 

Je jure, en baisant la croix, que je vivrai désormais en accord et affection avec les Chouïski ; que je n’entreprendrai aucune affaire sans leur conseil ; et que, de leurs partisans – princes, boyards et marchands – je ne me vengerai point pour les fautes passées !

 

Il baise la croix.

 

FÉDOR

 

Voilà qui est bien ! Voilà ce qui s’appelle accomplir absolument les commandements de l’Écriture ! Embrassez-vous ! Comme cela ! N’est-ce pas que vous vous sentez plus légers ? N’est-ce pas ? (Cris sur la place.) Que signifient ces cris ?

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Sans doute, tsar, qu’ils voudraient savoir comment s’est terminée notre entrevue avec le boyard. Permets-moi d’aller les trouver.

 

FÉDOR

 

Non, non, reste ! Qu’ils viennent eux-mêmes ici. Qu’ils soient émus en voyant votre réconciliation ! (À Kleschnine :) Va, Kleschnine, va sur le perron et amène-les !

 

KLESCHNINE

 

Tous ? Mais je crois qu’il y en a peut-être vingt centaines, de ces marchands !

 

FÉDOR

 

Pourquoi tous ? Pourquoi ? Qu’ils envoient des délégués ! (Sort Kleschnine.) Moi, beau-frère, je ne suis pas, il est vrai, grand amateur de harangues, quand tous m’entourent brusquement à ma sortie, qui avec une plainte, qui avec une requête ; et il se fait alors dans ma tête un vacarme pareil au fracas des timbales... Cela, je ne puis le supporter ! Je m’arrête et regarde, et ne sais absolument pas ce qu’il faut répondre... Mais ici, c’est autre chose, je suis bien aise de les voir.

 

GODOUNOV

 

Souverain, je crains que tu n’évites point leurs plaintes absurdes ; le peuple est importun. Mieux vaudrait m’ordonner d’aller les trouver !

 

KLESCHNINE, revenant

 

Tsar ! Les délégués de tous les marchands, grainetiers, tisserands, bourreliers et bouchers que le prince Chouïski a amenés avec lui ! Les voici !

 

LES DÉLÉGUÉS, entrant et s’agenouillant

 

Tsar souverain ! Dieu te sauve, pour nous avoir octroyé de contempler tes yeux pleins de lumière !

 

FÉDOR

 

Relevez-vous ! Je suis bien aise de vous voir. Je vous ai envoyé chercher pour vous dire... mais pourquoi ne vous relevez-vous point ? Je vais me fâcher. (Tous les délégués se relèvent, excepté un vieillard.) Et toi, vieillard, pourquoi ne te relèves-tu pas ?

 

LE VIEILLARD

 

Je voudrais bien, souverain, mais je ne peux pas ! Voyez, j’ai réussi à m’agenouiller, mais, pour me relever, je n’ai pas de forces ! Je suis devenu trop caduc, souverain !

 

FÉDOR, aux autres

 

Mais prenez-le sous les bras. (Deux marchands le relèvent.) Eh bien ! Toi, grand-père, tu te donnais vainement du mal ! Qui es-tu ?

 

LE VIEILLARD

 

Bogdan Semenovitch Kouroukov, marchand de Moscou !

 

FÉDOR

 

Quel âge as-tu ?

 

KOUROUKOV

 

Je crois que j’ai plus de cent ans, souverain ! Sous ta grand-mère, la mère Olena Vassilievna, j’étais déjà monnayeur ; j’ai, sur son ukase, fabriqué les monnaies « à la pique », où l’on voit le grand-prince représenté avec une pique à la main ; c’est pourquoi on les appelle « à la pique ». C’est moi, dès cette époque-là, c’est moi qui les ai fabriquées. J’ai peut-être plus de cent ans !

 

FÉDOR

 

Grand-père, mais tu chancelles ! Boyard, donnez-lui un siège !

 

KOUROUKOV

 

Mais, tsar, comment rester assis devant Ta Grâce !

 

FÉDOR

 

Tu es si vieux, je pense que tu as vu beaucoup de choses dans ta vie ?

 

KOUROUKOV

 

Comment, père, ne pas voir ? J’ai vu tout ! Je me souviens de Vassili Ivanovitch, de glorieuse mémoire, quand à sa femme Solomoniya Jurievna, il fit prendre le voile pour cause de stérilité, et qu’il prit ta grand-mère Olena Vassilievna. Alors le peuple, voyez-vous, se partagea : qui était pour ta grand-mère, qui était pour la princesse Solomoniya. Et à cette époque-là, de grandes inimitiés régnaient aussi parmi les boyards ; pendant la minorité de ton père, voyez-vous, d’Ivan Vassilievitch, des haines mortelles divisaient les princes Ovtchine et les princes Chouïski et avec eux tout le peuple de Moscou. Mais notre famille a toujours tenu pour les Chouïski : c’était ainsi déjà chez nos ancêtres... Tout à coup tu entends sonner le tocsin à l’église du Sauveur : « Levez-vous, marchands ! Marchez pour les Chouïski ! » Alors tu fermes bien vite ta boutique au verrou, tu décroches ton cafetan, tu saisis en grande hâte n’importe quelle arme que Dieu t’envoie, un épieu, ou une hache, tu cours à la place, et là déjà c’est la mêlée ; les uns crient : « Telepni-Ovtchine ! » Les autres : « Chouïski ! » Et la lutte s’engage !

 

FÉDOR

 

C’est un grand péché, vieillard !

 

KOUROUKOV

 

Mais quand ton père fut avancé en âge, tout s’apaisa.

 

KLESCHNINE

 

C’est qu’il ne plaisantait guère, lui !

 

KOUROUKOV

 

Dieu préserve ! C’était un souverain terrible ! Sous lui, tous les boyards ont plié ! Sous lui, c’était une calamité ! Tu vois qu’on élève sur la place des piliers ; et des exécutions, et des supplices, que nous en avons vus ! Parfois, tout d’un coup...

 

FÉDOR

 

Moi, grand-père, je vous ai mandé pour vous dire...

 

KOUROUKOV

 

Parfois, les tambours battent aux champs, pour appeler le peuple sur la place...

 

FÉDOR

 

Je vous ai fait venir...

 

KOUROUKOV

 

Et que tu le veuilles ou non, tu vois par force...

 

UN JEUNE MARCHAND, le tirant par la basque de son habit

 

Bogdan Semenovitch ! Le tsar te parle !

 

KOUROUKOV

 

Attends, mon neveu, laisse-moi finir... Alors nous arrivons sur la place, et là se trouvent déjà...

 

FÉDOR, au jeune marchand

 

Tu es donc son neveu ?

 

LE JEUNE MARCHAND

 

Oui, son petit-neveu.

 

KOUROUKOV

 

Et là se trouvent déjà les bourreaux qui attendent...

 

LE JEUNE MARCHAND, le tirant par les basques

 

Bogdan Semenovitch ! Quoi donc ?

 

FÉDOR, au jeune marchand

 

Ton visage, il me semble, ne m’est pas inconnu.

 

KOUROUKOV

 

... Avec des haches...

 

FÉDOR

 

Où t’ai-je donc vu ?

 

LE JEUNE MARCHAND

 

À la Saint-Nicolas, grand tsar, nous avons amusé ta santé : c’était un combat d’ours ; moi j’ai abattu un ours et Ta Grâce a ordonné de m’offrir un verre de vin.

 

KOUROUKOV

 

... Attendent avec des haches...

 

FÉDOR

 

Mais quoi donc ! grand-père, tu rabâches toujours les mêmes choses ! Eh bien ! après ? Qu’est-ce que tu rappelles ? Avec des haches ! Avec des haches !... Tu ne me laisses pas dire un mot ! (Au jeune marchand :) Alors, tu es celui qui as si bien battu l’ours ? Je me souviens, je me souviens ! Arinouchka, voilà le marchand dont je t’ai parlé, sais-tu ? Sinelnikov... C’est ainsi qu’on t’appelle, n’est-ce pas ?

 

LE JEUNE MARCHAND

 

Krassilnikov – grand souverain – Ivan Artémitch !

 

FÉDOR

 

Oui ! oui, oui, oui, oui ! Krassilnikov ! Arinouchka, imagine-toi : l’ours s’approche de lui, aussi près que tu l’es maintenant de moi, révérend ; lui, il fait de grands pas, comme cela, il dirige adroitement l’épieu, et tout d’un coup le lui lance dans le ventre. Mais l’ours continue à s’avancer, en criant : Ou-ou ! Alors il le traîne par les pattes, voilà, il le traîne comme cela, révérend, jusqu’à ce qu’il ait perdu ses forces et soit tombé sur le flanc !

 

GODOUNOV

 

Souverain, tu voulais annoncer à ces gens notre réconciliation.

 

FÉDOR, à Krassilnikov

 

Tu avais encore un frère qui vainquit Chakovskoï au pugilat ?

 

KRASSILNIKOV

 

C’est mon cousin, tsar souverain, on l’appelle Nikita Goloub 5. (Il se tourne vers les siens.) Nikita ! Écoute, approche-toi du tsar !

 

Goloub s’avance et fait un salut.

 

FÉDOR

 

Bonjour, Goloub ! Eh bien ! comment te portes-tu ? Et la force, alors ? La force ? Je crois que ce n’est pas une force de pigeon que tu as, comme l’indique ton nom !

 

GOLOUB

 

Se plaindre est un péché, tsar souverain. Dieu ne nous a pas oublié, nous sommes content de notre force.

 

FÉDOR, à Chakovskoï

 

Prince ! L’as-tu reconnu ?

 

CHAKOVSKOÏ

 

Comment ne pas reconnaître l’ami ? Tu m’as cassé une côte, Goloub ! Grâce à toi, j’ai gardé le lit environ trois semaines !

 

GOLOUB, saluant Chakovskoï

 

Avec zèle, prince Grigori Petrovitch, nous te saluons ! Dieu nous permettra de nous rencontrer de nouveau, à la mi-carême, sur la Moskova ; peut-être auras-tu la chance pour toi !

 

CHAKOVSKOÏ

 

Eh bien ! je suis prêt à me mesurer sur l’heure avec toi ; mais prends garde maintenant !

 

GOLOUB

 

Et quel enjeu mettras-tu, prince ?

 

CHAKOVSKOÏ

 

Une aiguière ciselée. Et toi ?

 

GOLOUB

 

Un bonnet de zibeline.

 

IRINA

 

Mon ami, ne les laisse point se battre ; Dieu préserve ! un malheur est vite arrivé !

 

FÉDOR

 

Tu crois, Arinouchka ? (À Chakovskoï et à Goloub :) Mais prenez garde, ne vous battez pas trop fort ! Et surtout, évitez de vous frapper au-dessous de la fourchette de l’estomac, c’est le plus mortel endroit !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Grand tsar, permets-moi de leur annoncer pourquoi tu les as appelés.

 

FÉDOR

 

Eh bien ! dis-le-leur !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Délégués ! Sachez que le boyard Boris Fédorovitch Godounov et moi, prince Chouïski, avec mes frères, nous avons fait notre paix ; et nous nous sommes promis par serment l’un à l’autre que ni nous, ni nos partisans, n’aurions désormais de haine les uns pour les autres, mais que nous vivrions en bon accord.

 

GOLOUB PÈRE

 

Prince Ivan Petrovitch ! Comment donc ? Nous sommes allés à toi, et toi tu nous as abandonnés ?

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Je ne vous ai pas abandonnés. Le boyard m’a promis de n’entreprendre rien sans moi désormais, mais moi je suis toujours avec vous !

 

KRASSILNIKOV

 

Hé ! prince, prends garde !

 

GOLOUB FILS

 

Hé ! ne fais pas la paix, prince !

 

GOLOUB PÈRE

 

Ne nous livre pas, prince Ivan Petrovitch !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

N’ayez pas peur, les amis ! Le boyard m’a juré qu’il ne touchera à personne de vous.

 

UNE VOIX, dans la foule

 

Il jurera, certes ; mais tiendra-t-il sa parole ?

 

KOUROUKOV

 

Permets-moi, prince Ivan Petrovitch, de dire une parole franche, à moi, un vieillard. Quand tes ancêtres nous soulevaient contre les Telepni-Ovtchine, sous Olena Vassilievna, la grand-mère du souverain, nous nous attachions fortement, eux à nous, nous à eux ; c’est pourquoi ton grand-père Vassili Vassilievitch était puissant. Mais s’il avait voulu faire la paix avec Ovtchine, il eût été perdu, et nous avec lui !

 

GOLOUB PÈRE

 

Puisque toi, prince, tu voulais te réconcilier avec ton ennemi immémorial, ce n’était pas la peine de nous convoquer !

 

GOLOUB FILS

 

Hé ! prince Ivan Petrovitch, c’est au prix de nos têtes que vous faites la paix !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH, avec colère

 

Tais-toi, jeune chien ! Tu ne sais que jouer du poing, laisse parler de cette affaire aux vieux ! Comment osez-vous ne point le croire, quand il a baisé la croix – entendez-vous ? la croix !

 

GODOUNOV, bas à Kleschnine

 

Retiens leurs noms, et note-les.

 

Les délégués délibèrent, et tous ensemble ils s’approchent de Fédor.

 

LES DÉLÉGUÉS

 

Tsar souverain ! Aie pitié de nous ! Ne nous laisse pas exécuter ! Tsar souverain ! Aie pitié de nous ! Protège-nous ! Aie pitié, souverain ! ne nous abandonne pas ! maintenant, nous sommes perdus !

 

FÉDOR

 

Mais que me dites-vous là ? Qu’est-ce que vous dites ? Pourquoi parlez-vous ainsi ? Contre qui vous protéger ?

 

GOLOUB PÈRE

 

Contre ton beau-frère ! Contre Godounov, souverain !

 

GOLOUB FILS

 

Ton beau-frère va maintenant nous décimer.

 

FÉDOR

 

C’est impossible ! Qui vous l’a dit ? Mon beau-frère vous aime ! Dis-leur, Boris, que tu les aimes ! Voilà, il vous le dira tout de suite. Il vous expliquera tout ! Quant à moi, je n’ai pas le temps maintenant.

 

Il veut se retirer ; les délégués l’entourent.

 

LES DÉLÉGUÉS

 

Tsar souverain ! C’est en toi seul que nous espérons ! Nous n’avons rien fait de mal ! Nous sommes pour les Chouïski, qui sont tes serviteurs. Ordonne que Boris Fédorovitch ne touche pas à nous. Ordonne-le-lui !

 

FÉDOR

 

Oui ! Bien ! Laissez-moi ! Je n’ai pas le temps ! Dites tout à Boris. Dites-le à lui !

 

LES DÉLÉGUÉS

 

Mais comment, souverain, parler contre lui à lui-même ? Étends sur nous ta bienveillance ! Écoute-nous, tsar ! Permets-nous de te...

 

FÉDOR, se bouchant les oreilles

 

Aïe, aï-aïe, aï-aïe ! Dites tout à Boris ! Tout à Boris. Je n’ai pas le temps ! Dites tout à Boris !

 

Il sort en tenant ses doigts dans ses oreilles. Les délégués se regardent les uns les autres avec inquiétude.

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE TROISIÈME

_________________________________________________

 

 

 

 

PREMIER TABLEAU

 

La nuit. Le jardin du prince Ivan Petrovitch Chouïski.

 

 

VASSILISSA VOLOKHOVA, sortant de la maison

 

Mais quelle obscurité ! quelle obscurité ! On n’aperçoit pas une seule étoile ! C’est l’heure où il doit venir. Peut-être est-il déjà là... N’est-il pas là, derrière la clôture ? (Elle s’approche du guichet et dit à voix basse :) Prince ! prince ! Il n’y a personne ! Je prête l’oreille, ne vient-il pas ? Ah ! les maudits rossignols empêchent ! On n’entend rien ! Mais quelque chose a craqué. C’est lui, sans doute, c’est lui qui vient. (Elle se retourne et dit à voix basse :) Princesse ! par ici !

 

LA PRINCESSE MSTISLAVSKAÏA, bas

 

Où es-tu, Vassilissa Pankratievna ?

 

VOLOKHOVA

 

Ici, ma chérie !

 

LA PRINCESSE

 

Je n’y vois pas !

 

VOLOKHOVA

 

Ici, viens ici ! Donne-moi ta main !... Mais, ma chérie, tu trembles !

 

LA PRINCESSE

 

Il fait si frais !

 

VOLOKHOVA

 

Maintenant ? Allons donc ! Il fait chaud ! On sent même l’herbe ! Et de là, du bosquet du monastère, arrivent les parfums du bouleau et du putiet. Une vraie nuit de printemps ! Et ta main est comme de glace !

 

LA PRINCESSE

 

J’aime mieux retourner à la maison.

 

VOLOKHOVA

 

Sainte Vierge ! Mais de quoi as-tu peur ? Est-ce qu’il est un étranger pour toi ? Dieu merci, c’est moi-même qui t’ai fait part de sa demande en mariage !

 

LA PRINCESSE

 

La maison de mon hôte est pleine d’hôtes ; s’il prenait fantaisie à quelqu’un de venir se promener dans le jardin, que serait-ce, alors ?

 

VOLOKHOVA

 

Le beau malheur, si l’on trouve le fiancé avec sa future ! Ah ! si tu voulais, après la noce, te lier avec un jeune homme, il faudrait alors user de précaution ! Mais cela même, d’ailleurs, n’est point non plus si rare ! Il n’est rien qu’on ne fasse pour une bonne poignée d’impériales 6 !

 

LA PRINCESSE

 

Assez, Vassilissa Pankratievna, tu n’es pas honteuse !

 

VOLOKHOVA

 

Pourquoi donc avoir honte, ma chérie ? Tout repose sur l’argent. Pour l’argent on marie et on se marie ; pour l’argent le frère sacrifie son frère, et le fils son père ! Et contre l’argent, personne qui résiste !

 

LA PRINCESSE

 

Pankratievna, attends... Tu n’as rien entendu ?

 

VOLOKHOVA, prêtant l’oreille

 

Attends !... Sans doute un poisson qui a sauté hors de l’étang... Et toujours ces rossignols !... Pschi, pschi, pschi !... À peine ils se sont tus que voilà les sauterelles qui bruissent dans l’herbe !

 

LA PRINCESSE

 

Tu n’entends rien ?

 

VOLOKHOVA

 

... Si, comme un bruit de moulin...

 

CHAKOVSKOÏ, derrière la clôture, à demi-voix

 

Aou ?

 

VOLOKHOVA

 

Enfin ! (Elle court au guichet et l’ouvre.) Entre donc, prince ! (Sur le mur de clôture apparaît Chakovskoï ; il saute dans le jardin.) Mauvais sujet ! Mais je t’avais ouvert le guichet.

 

CHAKOVSKOÏ

 

À quoi bon ? C’est dommage que la clôture soit si basse ! Je franchirais bien le mur du Kremlin lui-même pour voir plus tôt mon adorée ! J’ai eu de la peine !

 

Il veut embrasser la princesse.

 

VOLOKHOVA

 

Voilà ! C’est cela ! Embrasse-la donc ! Caresse-la ! Et moi je lui tiendrai les mains !

 

CHAKOVSKOÏ, se reculant

 

Princesse, n’aie pas peur ! Je ne me rapprocherai pas que tu ne me l’aies permis !

 

VOLOKHOVA

 

Eh bien ! faucon-prince ! J’ai tenu ma parole ; mais, toi, m’as-tu apporté le cadeau ?

 

CHAKOVSKOÏ, lui donnant une bourse

 

Prends.

 

VOLOKHOVA, faisant sauter les pièces dans sa main

 

Elles sont bonnes ! Elles sonnent ! Quel malheur qu’il fasse nuit !

 

CHAKOVSKOÏ, à la princesse

 

Tu t’es détournée de moi ! Peut-être te déplais-je ?

 

LA PRINCESSE

 

Tu m’as fait attendre !

 

CHAKOVSKOÏ

 

Et c’était pénible d’attendre ?

 

LA PRINCESSE

 

Bien sûr ! Par une nuit pareille...

 

CHAKOVSKOÏ

 

Orageuse, je crois ?

 

LA PRINCESSE

 

Et le loup-garou ? Et je ne sais quoi encore ? Voyez, il rit, encore !

 

CHAKOVSKOÏ

 

Mais comment ne pas rire ? Le loup-garou dans un jardin !

 

LA PRINCESSE

 

Tu trouves cela drôle, mais moi ?... Et si mon frère sortait à l’improviste ? Ou mon oncle ? Que serait-ce alors ? Quel ennui !

 

CHAKOVSKOÏ

 

Mais que dois-je faire, puisqu’on m’empêche de te voir ? Ou, si parfois je te vois, il ne faut même pas songer à causer ensemble !

 

LA PRINCESSE

 

Quel homme ! Mais que voudrais-tu me dire ?

 

CHAKOVSKOÏ

 

Qu’il n’y a pas au monde plus belle que toi ! Que sans toi ce n’est pas vivre ! Que je n’ai pas la patience d’attendre jusqu’au jour où notre noce sera célébrée !

 

LA PRINCESSE

 

Voilà comme tu es ! Eh bien ! mais... si mon frère te refusait ?

 

CHAKOVSKOÏ

 

Alors je t’enlèverais !

 

LA PRINCESSE

 

Et si je ne voulais pas te suivre ?

 

CHAKOVSKOÏ

 

Je te prendrais par force !

 

LA PRINCESSE

 

Et moi je me sauverais !

 

CHAKOVSKOÏ

 

Et moi je te courrais après !

 

LA PRINCESSE

 

Et moi je me jetterais dans la Moskova !

 

CHAKOVSKOÏ

 

Et moi après toi !

 

LA PRINCESSE

 

Et le loup-garou me défendrait !

 

CHAKOVSKOÏ

 

Et moi je le saisirais par sa barbe et ses moustaches de morse !

 

LA PRINCESSE

 

Ha ! ha ! de morse.

 

Tous deux rient.

 

CHAKOVSKOÏ

 

Eh bien ! tu t’es mise à rire ! Et ton rire est comme le chant perlé du rossignol ! Ma belle ! Quand tu ris, l’obscur jardin s’éclaire ! Regarde, une étoile a surgi là, et deux étoiles, et trois étoiles ! En voilà encore ! Voyez ! Elles se penchent pour t’ouïr, et dans l’étang s’allument ? Prends garde, elles raconteront au loup-garou comme tu ris de lui.

 

LA PRINCESSE

 

Ha ! ha !

 

VOLOKHOVA

 

La voilà partie !

 

On entend frapper au guichet.

 

LA PRINCESSE

 

Aïe ! qu’est-ce que c’est que cela ?

 

VOLOKHOVA

 

On frappe évidemment au guichet.

 

Elle se cache avec la princesse derrière un arbre.

 

CHAKOVSKOÏ, s’approchant du guichet

 

Qui est là ?

 

UNE VOIX, du dehors

 

C’est moi, Krassilnikov, le marchand. Il est arrivé un malheur. Laissez-moi entrer, laissez vite.

 

Chakovskoï ouvre le guichet. Krassilnikov entre vivement. Ses vêtements sont déchirés.

 

KRASSILNIKOV

 

Où est le prince Chouïski ? Où est le prince Ivan Petrovitch ?

 

CHAKOVSKOÏ

 

Que lui veux-tu ?

 

KRASSILNIKOV, criant

 

Prince ! Prince Ivan Petrovitch !

 

Aux fenêtres de la maison des lumières apparaissent. Le prince Ivan Petrovitch et ses hôtes descendent du perron. Chakovskoï se cache derrière les arbres.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Pourquoi tout ce bruit ? Qui m’a appelé ?

 

KRASSILNIKOV

 

C’est moi ! Seigneur prince, aie pitié, défends-nous ! Tantôt les strelitz sont entrés de force dans notre hôtellerie, et chez Noghaïev, et chez Goloub, et chez tous ceux qui se trouvaient hier comme délégués devant le tsar ! On les a tous arrêtés !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Qui les a arrêtés ?

 

KRASSILNIKOV

 

Kleschnine, sur l’ordre de Godounov !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Comment ?

 

KRASSILNIKOV

 

À grand-peine ai-je pu m’échapper de leurs griffes !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Sur l’ordre de Godounov ?

 

KRASSILNIKOV

 

Oui.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Tu dis que Godounov a ordonné d’arrêter tous les délégués ?

 

KRASSILNIKOV

 

C’est Kleschnine qui nous a dit : « Cela vous apprendra à vous plaindre au tsar de Godounov ! »

 

GOLOVINE

 

Qu’est-ce que je te disais, prince ? Tu vois !

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Tu vois, oncle ! Tu n’as pas voulu nous croire. Tu n’as pas voulu te dire malade quand on est venu t’appeler chez le tsar.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Ce n’est pas possible ! C’est impossible !

 

KRASSILNIKOV

 

Prince-père, envoie chez nous, dans nos maisons, demander comment s’est passée la chose ?

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Il me le payera cher !

 

GOLOVINE

 

D’abord les marchands, puis, vous le verrez, c’est nous qu’on saisira !

 

LE PRINCE ANDRÉ CHOUÏSKI

 

Le félon !

 

MSTISLAVSKI

 

L’impie !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

II a juré sur la croix ! sur la croix auguste il a juré !

 

LE PRINCE ANDRÉ CHOUÏSKI

 

Il avait ses raisons pour le faire : il voulait nous séparer du peuple !

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Il a voulu montrer par là à tout Moscou qu’on ne peut pas se fier à nous, que nous trahissons nos partisans !

 

LE PRINCE IVAN IVANOVITCH CHOUÏSKI

 

Je crois qu’on murmure déjà contre nous ?

 

KRASSILNIKOV

 

Oui ! soit dit sans vous fâcher, seigneurs : lorsqu’on a emmené les nôtres sur des troïkas, nombre de gens ont accouru au bruit, qui n’ont point témoigné trop de respect pour vous.

 

LE PRINCE IVAN IVANOVITCH CHOUÏSKI

 

Mais pourquoi hésiter davantage ? Sans attendre que tous se séparent de nous, il faut soulever tout Moscou !

 

LE PRINCE ANDRÉ CHOUÏSKI

 

Il faut soulever tous les faubourgs.

 

LE PRINCE IVAN IVANOVITCH CHOUÏSKI

 

Distribuer des armes aux marchands !

 

LE PRINCE ANDRÉ CHOUÏSKI

 

Aller chez Boris, le tuer !

 

GOLOVINE

 

Et mander aux Naghoï, à Ouglitch, de proclamer tsar, tout de suite, le tsarévitch Dimitri, et de marcher sur Moscou avec le peuple d’Ouglitch !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH, sévèrement

 

Plus bas !

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI, à Golovine

 

On ne peut pas, comme cela, de but en blanc...

 

GOLOVINE

 

J’ai entretenu une correspondance avec les Naghoï : ils n’attendent que le signal !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Tu as osé leur écrire ? Tu as osé soulever Ouglitch contre le tsar ? Tu payeras cela de ta tête !

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Oncle, s’il a péché, lui seul payera ; mais ce n’est pas le moment de se quereller !

 

GOLOVINE

 

Seigneur prince ! Je suis coupable envers toi ; mais néanmoins ma faute est utile. Bon gré, mal gré, il faudra appeler le tsarévitch !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Jamais !

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI, à Golovine

 

Tu attireras le malheur sur nous, boyard !

 

LE PRINCE DIMITRI CHOUÏSKI

 

Il faut soulever Moscou !

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Soulever encore Moscou ! Pourquoi ? Allons-nous, comme nous le voulions hier, demander le divorce du tsar ?

 

LE PRINCE DIMITRI CHOUÏSKI

 

Trop tard ! Hier, le maître était pour nous ; mais aujourd’hui il est au mieux avec Boris ; hier les marchands nous croyaient ; mais aujourd’hui ils ne nous croient plus !

 

LE PRINCE ANDRÉ CHOUÏSKI

 

Il faut le tuer.

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Tu as bientôt fait de le tuer ! N’aie pas peur, il a doublé sa garde à présent ! (Il sort de sa poche la requête.) Voilà les signatures du révérend et des dignitaires, et voilà celles des nobles et de tous les marchands : tous se sont liés ; ils ne peuvent plus se dédire, le voudraient-ils !

 

LE PRINCE DIMITRI CHOUÏSKI

 

Est-ce que tu les menacerais de montrer cette feuille à Boris ?

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Il ne nous convient pas de la montrer. Elle est comme la charge d’une arquebuse, terrible tant qu’on ne l’a pas laissée partir ! Elle forcera, si nous le voulons, tout le monde à se soulever contre Boris !

 

LE PRINCE ANDRÉ CHOUÏSKI

 

Le tuer, c’est plus sûr !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Vous êtes comme dans le délire ! À quoi bon divorcer le tsar d’avec la tsarine ? À quoi bon encore tuer Boris ? Il s’est trahi lui-même par son infamie ! Il nous a dispensés de chercher dans l’ombre des voies iniques ! Et nous pouvons maintenant, Dieu merci ! sans pécher nous-mêmes, le renverser avec des mains nettes !

 

LE PRINCE DIMITRI CHOUÏSKI

 

Que veux-tu faire ?

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Aller chez le tsar et démasquer le fourbe !

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Peine inutile, mon oncle. Ce que dira Godounov, le tsar le croira !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Le tsar a entendu le serment ! Tous l’ont entendu ! Godounov ne peut pas l’éluder ! (À Krassilnikov.) Va dire aux marchands que le souverain ordonnera de faire revenir leurs délégués, et qu’il révoquera Boris aujourd’hui même ! (On entend sonner les matines.) Il commence à faire jour ! Je vais trouver le tsar ! Il ne faut pas beaucoup de paroles : la fourberie est patente ! Et Godounov sera perdu lorsque le soleil se lèvera, là, à l’orient !

 

Il sort. Krassilnikov sort aussi. Un silence.

 

LE PRINCE DIMITRI CHOUÏSKI

 

Eh bien ? princes !

 

LE PRINCE IVAN IVANOVITCH CHOUÏSKI

 

Quoi donc ? J’avoue que je n’attends aucun bien de cette démarche.

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Et quel bien en attendre ? Comme il est allé, il s’en retournera ; seulement nous aurons perdu inutilement notre temps.

 

LE PRINCE ANDRÉ CHOUÏSKI, au prince Vassili

 

Mais pourquoi ne l’as-tu pas arrêté ?

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Mon oncle ? Vous ne le connaissez donc pas ? Une fois qu’il s’est mis quelque chose dans la tête, rien ne l’en ferait sortir. « J’ai raison, pense-t-il toujours, donc je confondrai l’injustice. » Absolument comme un enfant !

 

LE PRINCE IVAN IVANOVITCH CHOUÏSKI

 

Que devons-nous donc faire ?

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Mais nous tenir tous prêts, dès son retour, comme nous l’avons décidé, à nous rendre chez le tsar avec cette requête ; mais nous devons trouver une tsarine et inscrire le nom.

 

MSTISLAVSKI

 

Avec le révérend il a voulu, lui-même, tenir conseil sur ce point.

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Mais il n’a pas réussi. On l’a mandé chez le tsar pour faire la paix, voyez-vous. Il nous faut trouver une tsarine avant son retour, pour qu’il ne se creuse pas vainement la tête.

 

MSTISLAVSKI

 

Elle doit plaire au tsar, et être des nôtres. Mais il n’en est pas beaucoup de telles.

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

J’en sais une !

 

MSTISLAVSKI

 

Laquelle ? Dis ?

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Ta propre sœur !

 

MSTISLAVSKI

 

Natacha ? Quoi donc ! Tu oublies sans doute qu’elle est fiancée à Chakovskoï !

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Fiancée... mais pas encore mariée. Écoute, prince ; ce n’est pas une plaisante affaire que nous entreprenons. Tout dépend des parents de la tsarine. Sommes-nous assurés que les nouveaux parents voudront se mettre entre nos mains ? Tandis que ta sœur est des nôtres.

 

MSTISLAVSKI

 

Oui, c’est juste. Nulle qui convienne mieux qu’elle, j’y ai déjà songé moi-même ; et si nous n’avions pas donné notre parole !...

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Prince ! Ne sais-je pas comment tu as donné ta parole ? Chakovskoï ne te plaisait guère, c’est un batailleur, un écervelé ! Il vous a abordés à l’improviste, toi et ton oncle ; il s’est jeté à ses genoux : « Nous nous aimons !... » et ceci, et cela ! Le prince Ivan s’est laissé attendrir, et toi tu as gardé le silence.

 

LE PRINCE ANDRÉ CHOUÏSKI

 

J’ai dit aussi : « Pourquoi se hâter ? » Natacha, Dieu merci, pouvait attendre !

 

LE PRINCE DIMITRI CHOUÏSKI

 

Le prince Ivan s’est trop pressé.

 

MSTISLAVSKI

 

Oui, il a été trop prompt ; Natacha pouvait être la tsarine.

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Qu’elle soit tsarine et tu es le beau-frère du tsar, un Godounov, mais plus pur.

 

MSTISLAVSKI

 

Oui, il me semble, plus pur.

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Alors pourquoi hésiter ?

 

MSTISLAVSKI

 

Sans ma parole...

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Est-ce un obstacle, cela ? Tu lui as donné ta parole ? Mais ne nous l’as-tu pas donnée, à nous, d’arracher, coûte que coûte, le pouvoir à Boris pour le répartir entre nous ?

 

MSTISLAVSKI

 

Comment lui refuser ma sœur ?

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Cherche-lui querelle ?

 

MSTISLAVSKI

 

Et mon oncle, que dira-t-il ?

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Il va revenir furieux que le tsar ne lui ait pas donné droit ; il sera enchanté de faire sa nièce tsarine.

 

LE PRINCE IVAN IVANOVITCH CHOUÏSKI

 

Oui, il ne retirera pas, de lui-même, sa parole ; mais qu’une querelle ait éclaté, il n’aura pas le temps d’examiner qui a raison et qui a tort.

 

LE PRINCE DIMITRI CHOUÏSKI

 

Si nous voulons que Natacha soit tsarine, il faut nous hâter.

 

GOLOVINE, à Vassili Chouïski

 

Laisse-moi regarder, prince Vassili Ivanovitch !

 

Il prend la requête et, pendant que les autres causent, il détache de sa ceinture une plume et un encrier et inscrit quelque chose.

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI, à Mstislavski

 

Décide-toi, prince.

 

MSTISLAVSKI

 

Si l’on pouvait lui trouver quelque tare ?

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Alors, tu consentirais ?

 

MSTISLAVSKI

 

Mais oui !

 

CHAKOVSKOÏ, apparaissant au milieu d’eux

 

Prince ! demande-moi d’abord, à moi, si je consens à céder ma fiancée à un autre !

 

TOUS

 

D’où sort-il ? Comment osait-il se tenir caché ici ?

 

On entend un cri de la princesse.

 

MSTISLAVSKI

 

C’est ma sœur qui vient de crier ! Ils étaient ensemble ici ! (Il va au fond du jardin et ramène la princesse par la main. Volokhova paraît.) Voilà aussi la marieuse ! Tu les aidais !

 

VOLOKHOVA

 

Allons donc ! Que dis-tu là ? Nous sommes descendues tantôt pour nous promener, et lui, il a sauté par la clôture ! Ma parole !

 

MSTISLAVSKI

 

Voilà comment tu gardes notre honneur, ma sœur ? (À Chakovskoï :) Prince Grigori, ton action n’est pas belle ; je te refuse !

 

CHAKOVSKOÏ

 

Tu veux marier ma fiancée au tsar ? Prends garde, prince ! Tant que je serai vivant, cela ne sera pas !

 

VOLOKHOVA, s’approchant de Chakovskoï

 

Et pourquoi cela ne serait pas ? Voyez, comme il s’est emporté ! La belle affaire, qu’il soit le fiancé ! Le tsar Fédor Ivanovitch, sois tranquille, vaut un peu mieux que toi ! Vaurien ! Scélérat ! Éhonté ! Impie ! Larron !

 

CHAKOVSKOÏ

 

Arrière, sorcière, arrière ! Rangez-vous, tous !... Chez moi, princesse !... Elle est à moi devant Dieu ; je vais la conduire tout à l’heure à l’église... Et le premier d’entre vous qui...

 

Il sort un poignard.

 

TOUS

 

Dans sa gaine, le poignard !

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI, à Mstislavski

 

Un joli fiancé ! Il a levé la main sur le frère !

 

MSTISLAVSKI

 

Sœur, chez moi ! Prince... m’entends-tu ? Hors d’ici ! Notre alliance est rompue !

 

TOUS

 

Prince, pas de folie ! Va-t’en ! Tu l’as entendu ! Le frère a tous droits sur sa sœur !

 

CHAKOVSKOÏ

 

Nous allons voir ! Princesse, dis, veux-tu être à moi ?

 

MSTISLAVSKI

 

Ne réponds pas, sœur !

 

LA PRINCESSE

 

Ô Dieu !

 

CHAKOVSKOÏ

 

Princesse, veux-tu qu’on te marie au tsar ?

 

LA PRINCESSE

 

Non, non ! Je veux être à toi !

 

CHAKOVSKOÏ

 

Alors suis-moi !

 

MSTISLAVSKI, à sa sœur

 

Ne bouge pas !

 

CHAKOVSKOÏ

 

Suis-moi !

 

LA PRINCESSE

 

Je ne suis pas libre, tu le vois !

 

GOLOVINE

 

Prince, soumets-toi ; tu ne la prendras pas par force. Tout est fini entre eux et toi ! Penses-tu qu’Ivan Petrovitch te pardonne ce que tu as fait aujourd’hui ? Tout est fini ! (Il lui montre la requête.) Regarde : le nom de la princesse est inscrit ici !

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI, à part

 

Maudit boyard.

 

GOLOVINE

 

Cette lettre, tu l’as signée comme nous, et maintenant, tu ne peux plus t’en dédire.

 

CHAKOVSKOÏ, lui arrachant la requête

 

Donne !

 

GOLOVINE

 

Attends ! Qu’est-ce qui te prend ? Attends !

 

CHAKOVSKOÏ

 

Elle est dans mes mains !

 

TOUS

 

Arrêtez-le !

 

CHAKOVSKOÏ, les menaçant de son poignard

 

Arrière ! Quiconque s’approche, il tombe en poussière ! Je vais demander justice à la tsarine, avec la pièce à conviction que voilà !

 

Il s’enfuit avec la requête.

 

 

 

 

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

 

L’appartement du tsar Fédor.

 

 

Entre GODOUNOV accompagné d’un secrétaire, qui dépose sur la table une liasse de papiers et des sceaux de l’État, un grand et un petit. Par une autre porte entre KLESCHNINE.

 

 

GODOUNOV, à Kleschnine

 

As-tu accompli tout ?

 

KLESCHNINE

 

Oui, boyard, tout. À l’aube, on les a saisis dans leur maison. Et voici la lettre qu’on nous envoie d’Ouglitch !

 

GODOUNOV

 

Tu me la donneras tout à l’heure. (Sort Kleschnine. Entre la tsarine Irina.) Sœur tsarine, bonjour ! Le souverain n’est-il pas encore sorti ?

 

IRINA

 

Le confesseur vient à peine d’entrer avec l’icône dans sa chambre à coucher.

 

Par une autre porte entre Fédor, suivi du confesseur avec l’icône.

 

FÉDOR

 

Arinouchka, bonjour ! Bonjour beau-frère ! Je me suis oublié à dormir jusqu’à manquer les matines. J’ai fait un mauvais rêve : il me semblait que de nouveau je vous réconciliais, toi, Boris, et Ivan Chouïski. Il te tendait la main, et toi, tu étendais aussi le bras ; mais au lieu de lui prendre la main, tu le prenais à la gorge pour l’étrangler. Et alors des choses absurdes : les Tatars nous attaquaient subitement, et il arrivait d’horribles ours qui se mettaient à nous dévorer ; moi, c’est le révérend Iov, qui me sauvait... Dis-moi, père confesseur, ce rêve n’est-il pas un péché ?

 

LE CONFESSEUR

 

Non, on ne peut dire que ce soit un péché ; mais c’est tout de même un mauvais rêve.

 

FÉDOR

 

J’ai rêvé aussi de mon frère Dimitri ; et il pleurait, et il s’est passé avec lui quelque chose d’horrible ; mais quoi ? Je ne m’en souviens plus.

 

LE CONFESSEUR

 

En te mettant au lit, prie Dieu avec ferveur, souverain !

 

FÉDOR

 

Brrr !... L’affreux rêve ! (Apercevant les papiers.) Mais qu’est-ce que cela ? Veux-tu encore m’ennuyer, beau-frère... m’ennuyer ?

 

GODOUNOV

 

Je ne te retiendrai pas longtemps, souverain, il me faut seulement ton consentement pour quelques affaires.

 

FÉDOR

 

Ne pourrait-on les finir sans moi ? Je ne me sens pas bien disposé.

 

GODOUNOV

 

Rien que deux mots.

 

FÉDOR

 

Alors, soit ! Toi, père confesseur, dépose le saint sur la table, et emporte celui d’hier jusqu’à l’année prochaine. Et demain, quel saint avons-nous ?

 

LE CONFESSEUR

 

Saint Johann Vetkhopestchernik 7.

 

FÉDOR

 

Je relirai sa vie dans le Ménologe dès que Boris m’aura laissé. Pour le moment, bénis-moi, pour les affaires que je vais traiter. (Le confesseur le bénit et sort. Godounov délie les liasses de papiers.) Eh bien ! beau-frère, qu’y a-t-il là, dans tes paquets ? Soit, déplie-les.

 

GODOUNOV, retirant quelques feuilles de la liasse

 

Les voïvodes de l’Ukraine nous écrivent, tsar, que le khan a de nouveau soulevé la horde vers le nord.

 

FÉDOR

 

Oui, c’est mon rêve qui s’accomplit. Il ne te manque plus que d’étrangler Chouïski !

 

GODOUNOV, plaçant des papiers devant lui

 

Voici les instructions pour les voïvodes.

 

FÉDOR

 

Scelle-les !

 

Godounov passe les papiers au secrétaire, qui appose les sceaux.

 

GODOUNOV, lui tendant un autre papier

 

Et ceci, souverain, c’est le tsar d’Iver qui te fait l’hommage de son pays, et qui te prie de le prendre en ta sujétion.

 

FÉDOR

 

Le tsar d’Iver ? Et où se trouve son pays ?

 

GODOUNOV

 

Son pays confine à celui de Kizilbach. Il est riche en blé, en soie, en vins, et en bons chevaux pur-sang.

 

FÉDOR

 

Alors il m’en fait l’hommage ? Entends-tu Arinouchka ! Voilà un plaisant homme ! Quelle idée a-t-il eue là ?

 

GODOUNOV

 

C’est le tsar de la Perse et le sultan ottoman qui le persécutent.

 

FÉDOR

 

Pauvre ! Est-ce qu’il est de la religion orthodoxe ?

 

GODOUNOV

 

Oui.

 

FÉDOR

 

Eh bien ! prends-le vite en sujétion ! Et tu sais, beau-frère, il faut lui préparer un cadeau ! Arinouchka, que faut-il lui envoyer ?

 

GODOUNOV

 

D’abord cette lettre pour lui dire que tu consens et que tu attends ses ambassadeurs à Moscou.

 

FÉDOR

 

Bien ! appose le sceau, appose. (Le secrétaire appose le sceau.) Et cela, qu’est-ce que c’est ?

 

GODOUNOV

 

Des instructions au prince Troïkourov, ce qu’il doit dire dans la diète polonaise, quand commencera l’élection du roi. Tu sais, tsar, que par tes libéralités, après la mort de notre ennemi Bathori, nous avons gagné plusieurs seigneurs de Pologne, et qu’ils sont tout disposés à t’offrir la couronne ?

 

FÉDOR

 

À moi ? Allons donc, beau-frère ! Qu’en ferais-je ? J’ai assez à faire sans cela. Voilà encore ! Et d’où leur vient cette envie ? Un certain tsar d’Iver m’offre son pays, et voilà les seigneurs polonais qui me glissent leur couronne ! Non !... Celui-là est un tsar, du moins ; mais ceux-ci ? Des Latins ! Des ennemis de la Russie !

 

GODOUNOV

 

C’est pour cela, souverain, que tu ne devrais pas dédaigner leur trône, pour faire, de ces ennemis, des serviteurs.

 

FÉDOR

 

Tu crois ? Eh bien ! scelle cette lettre ! Comme cela !... Eh bien ! tout est fini, maintenant ?

 

GODOUNOV

 

Encore deux suppliques de deux boyards, qui se sont sauvés sous ton père en Lituanie. Ils te demandent aujourd’hui la permission de revenir.

 

FÉDOR

 

Mais qui empêche ? Avec plaisir ! Je crois que beaucoup d’entre eux s’y sont réfugiés ? Voici mon opinion, beau-frère : il nous faut agir en sorte que chez nous, en Russie, il fasse meilleur vivre qu’à l’étranger ; on n’aura pas besoin alors de fuir la Russie ! Sais-tu quoi ? Tu leur écriras à tous, en Lituanie, que je leur promets terre et argent s’ils veulent revenir chez nous.

 

GODOUNOV

 

C’est aussi ce que j’ai pensé moi-même, tsar, et j’ai préparé une lettre dans ce sens.

 

FÉDOR

 

Eh bien ! alors, scelle-la aussi. Dis-moi, est-ce tout ?

 

GODOUNOV

 

Tout, souverain.

 

Le secrétaire prend les sceaux, les papiers et sort.

 

FÉDOR

 

Eh bien ! beau-frère, je ne te retiens plus. Et toi, Arinouchka, ouvre le Ménologe et lis-moi la vie de saint Johann Vetkhopestchernik.

 

IRINA

 

Permets-moi d’abord, Fédor, de te présenter une supplique. J’ai reçu une lettre d’Ouglitch, de la tsarine veuve, de Mariya Fédorovna. Elle te demande en larmes une grande grâce, la permission de revenir à Moscou avec son fils Dimitri.

 

FÉDOR

 

Arinouchka, mais comment donc ? Tu sais que j’en prie Boris depuis longtemps ; mais je suis bien aise...

 

IRINA

 

Et comme aujourd’hui tu as gracié les réfugiés de Lituanie, j’ai pensé que tu consentirais à rappeler ta marâtre et ton frère.

 

FÉDOR

 

Arinouchka, mais oui ! Est-ce que je ne suis pas tout prêt à les rappeler ? (Désignant Godounov.) Voilà à qui tu dois parler !

 

IRINA

 

Je sais que tu as remis sagement le gouvernement de l’État à mon frère ; nul, hors lui, ne saurait le gouverner ; mais ici il ne s’agit pas d’une affaire d’État, mais d’une affaire personnelle, d’une affaire de famille, et toi seul dois en être juge !

 

FÉDOR

 

Boris, tu entends ce qu’elle dit ? Mais c’est vrai ! Et tu ne me laisses rien faire en effet ! De quoi cela a-t-il l’air ? Je veux, je veux rappeler Dimitri ! Tu sais, quand j’ai une fois parlé de la sorte, je n’en démords pas !

 

GODOUNOV, à Irina

 

Tu te mêles, sœur, de quelque chose que tu ne comprends pas. (À Fédor :) On ne peut pas rappeler le tsarévitch.

 

FÉDOR

 

Comment ? comment ? Mais j’ai dit : Je le veux !

 

GODOUNOV

 

Permets-moi, souverain...

 

FÉDOR

 

Non, c’en est trop ! Je ne suis pas un enfant ! C’est...

 

Il se met à marcher dans la chambre.

 

LE DAPIFER, ouvrant la porte

 

Le prince Ivan Petrovitch Chouïski !

 

GODOUNOV, au dapifer

 

Le tsar ne peut pas le recevoir aujourd’hui !

 

FÉDOR

 

Qui te l’a dit ? Faites-le entrer. (Il continue à marcher dans la chambre.) Bientôt je ne serai plus libre chez moi, dans ma maison ! (Entre le prince Ivan Petrovitch Chouïski.) Bonjour, prince ! Merci d’être venu ! Avec toi j’ai à parler, avec toi, prince, de Dimitri, de mon frère !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Souverain, il y a longtemps déjà que je voulais moi-même te parler du tsarévitch Dimitri ; mais, auparavant, j’ai à me plaindre auprès de toi contre ton beau-frère.

 

FÉDOR

 

Comment, contre Boris ?

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Oui.

 

FÉDOR

 

Qu’est-ce qu’il a fait ?

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Il a menti à son serment !

 

FÉDOR

 

Quoi ? Que dis-tu là, prince ?

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Tu l’as entendu, souverain, jurer qu’il ne toucherait pas à mes partisans ?

 

FÉDOR

 

Certainement, je l’ai entendu. Eh bien ?

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Cette nuit même, ces marchands, avec lesquels tu t’es entretenu hier, il les a fait saisir de force et emmener on ne sait où !

 

FÉDOR

 

Attends, attends... Ce n’est pas ainsi, peut-être !...

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Demande-le-lui !

 

FÉDOR

 

Est-ce vrai, beau-frère ?

 

GODOUNOV

 

C’est vrai.

 

IRINA

 

Mais, frère !...

 

FÉDOR

 

Crains Dieu, beau-frère ! Comment as-tu pu faire cela ?

 

GODOUNOV

 

J’ai estimé qu’on ne devait pas les laisser à Moscou.

 

FÉDOR

 

Et le serment ? Le serment ?

 

GODOUNOV

 

J’ai juré de ne point les punir des fautes passées, et je ne les en ai point punis. Ils ont été emmenés aujourd’hui pour avoir, après la réconciliation, voulu de nouveau me brouiller avec les Chouïski ; tu en as été témoin, souverain !

 

FÉDOR

 

Oui, s’il en est ainsi ! Mais tout de même il fallait...

 

GODOUNOV

 

Je m’étonne que le prince Ivan Petrovitch patronne ceux qui, si témérairement, tentaient de troubler la paix entre nous !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Et moi, je m’étonne que toi, boyard, tu oses, par ta duplicité déloyale et méchante, éluder ton serment ! Grand tsar ! Est-ce qu’il ne nous a pas souri des yeux, à toi et à moi, hier, quand, dans les mains du révérend, il a baisé la croix auguste ?

 

FÉDOR

 

Non, beau-frère, non, tu n’as pas bien agi ! Ce n’est pas ainsi que nous avons compris tes paroles !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Que pensera de toi le pays, grand tsar, quand son serment, béni par toi, il a osé le fouler aux pieds ?

 

FÉDOR

 

Cela ne sera pas ! On rappellera les marchands aujourd’hui même !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Rien que cela, tsar ? Et lui, qui t’a trompé, lui qui m’a déshonoré devant le peuple – comme auparavant il gouvernera le pays ?

 

FÉDOR

 

Mais, prince, permets... Il n’y a pas ici de tromperie... Vous vous êtes seulement mal compris l’un l’autre. Et vous avez convenu entre vous de traiter ensemble les affaires ?

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Il l’avait juré. Sur sa parole, je lui ai donné ma main ; mais tu vois toi-même comment il tient son serment. Grand tsar, méfie-toi de lui ! Ne lui confie ni l’État, ni ta famille ! Tu voulais me parler de ton frère ? Sais-tu quel est l’homme qu’il a commis à la surveillance de ton frère à Ouglitch ? Bitiagovski ! Et sais-tu qui c’est ? Un traître ! Et un voleur ! Et un faux témoin qu’il a sauvé du gibet. Ne laisse pas l’héritier du trône entre ces mains-là !

 

FÉDOR

 

Non, non, sois tranquille, prince. J’ai déjà dit à Boris que je voulais faire venir Dimitri auprès de moi.

 

GODOUNOV

 

Et moi, j’ai répondu au souverain que Dimitri devait rester à Ouglitch !

 

FÉDOR

 

Comment ? Encore ? tu me contredis ?

 

GODOUNOV

 

Souverain, permets-moi de te dire...

 

FÉDOR

 

Non, je ne permets pas ! Suis-je le tsar, ou non ?

 

GODOUNOV

 

Laisse-moi t’expliquer... Écoute seulement...

 

FÉDOR

 

Je ne veux pas t’écouter ! Suis-je le tsar ou non ? Le tsar ou non ?

 

GODOUNOV

 

Tu es le tsar.

 

FÉDOR

 

Assez ! Pas un mot de plus ! As-tu entendu, Arina ? Prince, as-tu entendu ? Il consent que je suis le tsar ! À présent, il ne peut plus me contredire ! À présent, paix ! (À Godounov :) Sais-tu ce que c’est que le tsar ? Le sais-tu ? Te rappelles-tu le tsar mon père ? Toi, toi, prince, sois tranquille ! Je rappellerai Dimitri d’Ouglitch ! Et ma marâtre, et les frères de ma marâtre, je les rappellerai tous !... Mais qu’est-ce que tout cela ? De quoi cela a-t-il l’air ? Il m’a mis en sueur ! Regarde, Arina ! (Il marche dans la chambre et s’arrête devant Chouïski et Godounov.) Et maintenant, comme je vous ai réconciliés, assez de vous fâcher l’un contre l’autre ! Allons, assez, beau-frère ! Assez, prince ! Assez ! Embrassez-vous donc ! Allons !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Grand tsar ! Je ne puis te comprendre ! Tu as vu, tu as entendu de sa propre bouche comme il joue, l’hypocrite, avec son serment ; toi-même n’en as pas laissé la violation s’accomplir ; tu as consenti qu’on ne peut pas laisser ton frère entre les griffes de sa créature ; et tu laisses le royaume entre ses mains ! Grand souverain ! De deux choses l’une : ou je suis maintenant un trompeur, et juge-moi pour calomnie ; ou tu dois le démettre pour sa perfidie !

 

FÉDOR

 

Mais j’ai déjà, devant toi, redressé sa faute ! Que veux-tu de plus ? Il n’est jamais content de rien ! Arina, l’entends-tu ?

 

IRINA

 

Prince Ivan Petrovitch, il me semble...

 

GODOUNOV

 

Laisse-le, sœur ! J’épargnerai au tsar l’ennui de décider entre nous. Grand souverain, tant que tu avais confiance en moi, je pouvais t’être utile : mais si cette confiance me fait défaut, je te suis inutile. Le prince Chouïski a dit vrai : l’un de nous doit ici céder la place à l’autre. Tu as fait ton choix, souverain, lorsque si affectueusement tu as prêté l’oreille à ses accusations, et coupé court à mes paroles. Permets-moi de me retirer.

 

FÉDOR

 

Qu’est-ce qui te prend ? Qu’est-ce qui te prend ?

 

GODOUNOV

 

À qui m’ordonnes-tu de remettre les affaires ?

 

FÉDOR

 

Mais tu ne m’as pas compris ! Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que tu as fait là, prince !

 

GODOUNOV

 

Non, souverain, j’ai bien compris ta volonté. Ces gens que j’ai éloignés pour pacifier la ville, tu veux les rappeler. Tu veux rappeler à Moscou les Naghoï avec le tsarévitch, malgré les graves raisons de les laisser à Ouglitch. Puisque, grand tsar, tu en as ainsi décidé, ton auguste volonté s’accomplira ; mais je n’en accepte pas la responsabilité !

 

FÉDOR

 

Mais j’ignorais, Boris, qu’il y eût de si graves raisons !... Et si tu...

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Adieu, grand tsar !

 

FÉDOR

 

Prince ! prince ! où vas-tu ?

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

N’importe où, mais loin d’ici, pour ne point voir le tsar se déshonorer !

 

FÉDOR

 

Prince, attends, nous arrangerons tout !...

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Tsar de toute la Russie, Fédor Ivanovitch, j’ai honte pour toi. Adieu !

 

Il sort.

 

FÉDOR

 

Prince ! Prince ! Ah ! mon Dieu ! il est parti ! Et voilà que celui-ci veut me quitter ! Beau-frère, tu plaisantais, toi ! Et qu’adviendrait-il du pays ?

 

GODOUNOV

 

Est-ce que je peux te servir, quand tu me lies les bras ?

 

FÉDOR

 

Mais non, beau-frère, non ! Tout se fera comme tu le voudras. Eh bien ! consens-tu ? Oui, beau-frère ? Oui ?

 

GODOUNOV

 

À cette condition, grand tsar, je consens ; mais sache que c’est à ce prix seulement, que je peux continuer à te servir.

 

FÉDOR

 

Alors, merci ! Merci, beau-frère ! Sais-tu, maintenant, il nous faut apaiser Chouïski ! Il ne t’a pas compris ; moi non plus, je ne t’ai pas compris hier.

 

Entre Kleschnine ; il donne à Godounov des papiers et se retire. Godounov les parcourt des yeux et les passe à Fédor.

 

GODOUNOV

 

Lis d’abord ce rapport d’Ouglitch et la lettre secrète que Mikhaïlo Golovine, le partisan des Chouïski, a écrite aux Naghoï. C’est Bitiagovski qui me l’a envoyée par un courrier.

 

FÉDOR, jetant les yeux sur les papiers

 

Eh bien ! qu’y a-t-il là ? «... Et, en état d’ivresse, ils injurient souvent avec de mauvaises paroles... » Mais qui ne dit pas de mauvaises paroles quand il est ivre ?... « Et ils extorquent de l’argent par leurs menaces... » Mais peut-être leur as-tu alloué trop peu, beau-frère ? Ils étaient habitués à vivre largement sous mon père ! Il faut que tu leur donnes un peu plus ! Eh bien ! qu’y a-t-il encore ? « Et ils se vantent qu’avec l’aide des Chouïski, ils... le tsar... » Allons donc ! ce n’est pas possible !

 

GODOUNOV

 

Lis la lettre de Golovine.

 

FÉDOR lit des yeux, s’arrête et hoche la tête

 

Me renverser du trône ! Mon Dieu, pourquoi ne pas attendre un peu ? Tout le monde sait que je ne suis pas homme à durer longtemps ; ce n’est pas en vain que j’ai mal ici, au creux de l’estomac. Qu’ils laissent donc Dimitri grandir un peu ! Et volontiers je lui céderai le trône ! Mais à présent me chasser du trône par la force, et y placer brusquement cet enfant.., et alors, encore une tutelle, des ruines, des émeutes, la perte de l’État... ce n’est pas bien !

 

GODOUNOV

 

Vois-tu maintenant, tsar, pourquoi on ne peut permettre aux Naghoï de revenir à Moscou ?

 

FÉDOR

 

Ce n’est pas bien !

 

GODOUNOV

 

Tu réfléchis tranquillement à tout cela, tsar, alors qu’un grand danger menace le pays. Tout presse ; il nous faut procéder à un acte décisif !

 

FÉDOR

 

Quel acte, beau-frère ?

 

GODOUNOV

 

Souverain, tu vois, par la lettre de Golovine, que les Chouïski conspirent avec les Naghoï. Tu dois donner, sans retard, l’ordre d’arrêter les Chouïski.

 

FÉDOR

 

Arrêter ? Comment ? Arrêter Ivan Petrovitch ? Et après ?

 

GODOUNOV

 

Après, s’il ne se disculpe pas, il doit être...

 

FÉDOR

 

Que doit-il être ?

 

GODOUNOV

 

Exécuté.

FÉDOR

 

Comment ? Le prince Ivan Petrovitch ? Celui qui se trouvait tout à l’heure ici ? Celui dont je prenais la main ?

 

GODOUNOV

 

Oui, souverain.

 

FÉDOR

 

... Avec qui je t’ai réconcilié hier ?

 

GODOUNOV

 

Le même.

 

FÉDOR

 

Lui ? Exécuté avec ses frères ?

 

GODOUNOV

 

Avec tous ceux qui ont pris part à la trahison.

 

FÉDOR

 

Et avec les Naghoï ?

 

GODOUNOV

 

Sans les Chouïski, ceux-ci ne sont pas dangereux, tsar.

 

FÉDOR

 

Alors tu veux exécuter celui qui sauva le pays ?

 

GODOUNOV

 

Celui qui attente à ton trône.

 

FÉDOR

 

Et tout cela, parce que les Naghoï, étant ivres, m’ont menacé ? Et que quelqu’un leur a écrit, à l’insu des Chouïski eux-mêmes, bien sûr ? Beau-frère, dis-moi, ne consens-tu à me servir qu’à la condition que je te les livre ?

 

GODOUNOV

 

À cette seule condition je peux répondre de l’intégrité du royaume. Si tu ne veux pas croire en moi, alors, une fois pour toutes, permets-moi de me retirer, et prends sur toi la responsabilité de tout.

 

FÉDOR, après une longue lutte

 

Oui, beau-frère, oui ! Je prendrai sur moi la responsabilité. Je sais bien, vois-tu, que je ne sais pas gouverner l’État. Quel tsar suis-je ? Dans toutes les affaires, il n’est pas difficile de me fausser l’esprit, de me tromper. Sur un seul point je ne me tromperai pas : quand j’aurai à choisir entre ce qui est blanc ou noir, je ne me tromperai pas. Nul besoin pour cela de sagesse : il ne faut que de la conscience. Tu peux te retirer, je ne te retiens pas : Dieu m’aidera. Je ne crois pas à la trahison des Chouïski ; y croirais-je même, que je ne les enverrais pas à l’échafaud. Assez de sang a coulé en Russie sous mon père, à qui Dieu pardonne !

 

GODOUNOV

 

Mais, souverain...

 

FÉDOR

 

Je sais ce que tu vas me dire : Qu’alors le royaume se révoltera ! N’est-il pas vrai ? Mais cela, c’est à la volonté de Dieu ! Je n’ai pas désiré le trône ! Il est clair que Dieu n’a pas voulu faire régner un tsar habile. Tel je suis, tel je dois rester. Je n’ai pas le droit d’escompter l’avenir.

 

GODOUNOV

 

Mais, souverain, réfléchis...

 

FÉDOR

 

À quoi bon réfléchir encore ! Pourquoi réfléchir, beau-frère ? La chose est décidée. Je n’accepte pas ta condition. Tu es libre. Maintenant laisse-moi ; j’ai besoin d’être seul, beau-frère !

 

GODOUNOV

 

Je m’en vais, souverain !...

 

Il se dirige lentement vers la porte, mais avant de l’ouvrir il se retourne vers Fédor. Fédor le laisse partir, puis il se jette dans les bras d’Irina.

 

FÉDOR

 

Arinouchka ! Ma chérie ! Tu me reproches peut-être de ne l’avoir pas retenu ?

 

IRINA

 

Non, Fédor, non ! Tu as fait ce qu’il fallait faire. Écoute seulement ton ange, et tu ne te tromperas pas !

 

FÉDOR

 

Oui, c’est aussi ma pensée, Arinouchka. Qu’y faire, si je ne suis pas né pour régner !

 

IRINA

 

Tu trembles, et ton cœur bat si fort !

 

FÉDOR

 

J’ai un peu mal au côté ; Arinouchka, je n’irai pas à la messe. Ce n’est pas un trop grand péché, n’est-ce pas, de manquer une messe ? J’irai plutôt dans ma chambre à coucher, pour reposer une petite heure. Laisse-moi appuyer sur ton bras ; voilà, comme cela ! Allons, Arinouchka, je compte sur Dieu, il ne nous abandonnera pas.

 

Il sort, appuyé sur le bras d’Irina.

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE QUATRIÈME

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PREMIER TABLEAU

 

La maison du prince Ivan Petrovitch Chouïski.

 

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH et LA PRINCESSE MSTISLAVSKAÏA.  À côté d’eux, une table avec des gobelets, devant laquelle se tient debout STARKOV.

 

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Ne pleure pas. Natacha, je ne suis pas fâché contre toi ; je t’ai pardonné : c’est cette baba qui t’a entraînée, et Dieu l’a punie.

 

LA PRINCESSE

 

Prince oncle, et lui, que deviendra-t-il ?

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Grigori ? Je pense qu’il fera une belle carrière, s’il veut nous trahir. Deux fois je l’ai envoyé chercher pour l’exhorter, mais on n’a pas pu le trouver. Quelle tête ! s’il m’avait attendu, cela ne serait pas arrivé.

 

LA PRINCESSE

 

Toi, oncle, tu lui pardonnerais ? Tu ne voudrais pas me contraindre à épouser le tsar ?

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Il ne me déplairait pas de te voir à un pareil époux !... Je vous gronderais bien un peu, mais je ne retirerais pas ma parole. Mes frères ont perdu l’esprit !

 

LA PRINCESSE

 

Il n’ira pas chez la tsarine ! Il ne voudra pas vous trahir !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Je ne le crois pas non plus ; mais qu’il trahisse ou non, nous ne différerons pas davantage. Tout était décidé avant ma démarche auprès du tsar.

 

LA PRINCESSE

 

Ne me tourmente pas : dis-moi, au nom de Dieu, qu’as-tu décidé ?

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Ce n’est pas l’affaire d’une jeune fille, Natacha ; tu le sauras après.

 

LA PRINCESSE

 

Oncle, tu as l’air sombre ; ton regard est si dur ; avec moi seule tu es gracieux comme à l’ordinaire, tu es bon avec moi ; je n’ai pas peur de regarder dans tes yeux ; je voudrais, à leur expression, deviner ce que tu as projeté.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Tout à l’heure les princes vont venir ; j’ai affaire avec eux, rentre chez moi, Natacha.

 

LA PRINCESSE

 

Laisse-moi demeurer avec toi ! Laisse-moi accueillir nos hôtes !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Impossible, Natacha.

 

LA PRINCESSE, à part

 

Dieu ! se peut-il que vainement mon cour pressente un malheur ?

 

Elle sort. Entrent les frères d’Ivan Petrovitch, les marchands Goloub et Krassilnikov avec d’autres partisans de Chouïski. Tous s’arrêtent dans un silence respectueux. Le prince Ivan Petrovitch les regarde quelque temps sans prononcer une parole.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH, s’asseyant

 

Vous savez comment les choses ont tourné : on peut nous arrêter d’un moment à l’autre. Voulez-vous périr tous, ou suivre ma fortune ?

 

TOUS

 

Seigneur prince, ordonne : tous nous sommes avec toi.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Alors, écoutez-moi ! Prince Dimitri, tu vas partir tout de suite pour Chouïski, tu rassembleras le peuple, les nobles, le clergé, et sur la place publique annonce-leur que le tsar Fédor est tombé en démence et qu’il ne peut plus régner ; que le tsar légitime est désormais son héritier Dimitri Ivanovitch. Qu’ils lui prêtent serment en baisant la croix ! Prince André ! je t’envoie à Riazan. Réunis des troupes et conduis-les à Moscou. Prince Fédor ! toi, tu vas à Nijni. Moi, prince Ivan, à Souzdal ! Boyard Golovine ! je t’ai choisi pour aller à Ouglitch. Là, avec les Naghoï, vous proclamerez tsar Dimitri, et vous viendrez avec lui, au son des cloches, à Moscou, en déployant les étendards. Moi, avec Mstislavski et le prince Vassili, nous restons ici pour arrêter Godounov. (Au majordome Starkov :) Fedouk, donne-moi la grande cruche ! À la santé de chacun, et bon voyage ! Et vive le tsar Dimitri Ivanovitch !

 

TOUS, excepté Vassili Chouïski

 

Vive le tsar Dimitri Ivanovitch !

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Prince oncle – soit dit sans te fâcher – ne t’es-tu pas décidé trop vite ? Souviens-toi seulement : ce matin encore, tu ne voulais point t’arrêter à ce parti !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

J’étais fou ! Devant qui voulais-je confondre Boris ? Devant le tsar ! Il n’y a plus de tsar en Russie.

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Réfléchis bien, prince.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

J’ai tout pesé. Goloub ! je suis coupable envers toi, tu avais raison ! Ce Tatar 8 m’a joué comme un petit enfant. Il connaissait mieux le tsar ! Comment as-tu réussi à t’échapper ?

 

GOLOUB

 

En route, prince père, j’ai défait mes liens, et sur le radeau, au passage de la Krasnaïa, j’ai renversé deux strelitz, sauté du radeau dans l’eau, et je me suis sauvé à la nage !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Tu es revenu à temps. Aujourd’hui même, toi avec Krassilnikov et les autres braves gens que voici, vous soulèverez les marchands !

 

KRASSILNIKOV

 

Compte sur nous, seigneur prince ! Nous nous lèverons tous contre Boris !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Dès qu’il commencera à faire nuit, tenez-vous prêts, tous ; et quand retentira la voix du roi des canons 9, entrez dans le Kremlin ! (Au majordome :) Fedouk, donne le gobelet ! À la santé de tous !

 

Il trempe ses lèvres dans le gobelet et le passe ensuite aux marchands.

 

LES MARCHANDS

 

Prince père ! tu es pour nous comme un vrai père ! Nous ne vivons que par toi ! Dieu veuille que tu renverses Boris – et vive le tsar Dimitri !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Amen !

 

Sortent les marchands.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH, à Mstislavski

 

Toi, prince, choisis tout de suite cinq cents hommes sûrs de Moscou. Qu’ils baisent la croix pour le tsar Dimitri 10, et quand il fera sombre, mène-les au Kremlin. Moi, avec le prince Vassili, nous arrêterons pendant ce temps Boris dans sa maison.

 

LE PRINCE VASSILI CHOUÏSKI

 

Hé ! oncle ! tu sais que je ne suis pas un lâche, je ne crains pas le danger ; mais néanmoins, réfléchis encore !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Trop réfléchir, c’est renoncer. Nous n’avons plus à raisonner ; le chemin s’ouvre clair devant nous !

 

 

 

 

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

 

La maison de Godounov.

 

 

GODOUNOV se promène de long en large avec agitation. KLESCHNINE est debout, appuyé à la cheminée.

 

 

GODOUNOV

 

Je suis disgracié. Fédor lui-même me contraint à faire ce que je ne voudrais pas ! Depuis longtemps les Naghoï attendent ma disgrâce, et cette nouvelle va les enhardir. Il n’est rien à présent qu’ils ne tentent. Dimitri est pour eux comme un levier, autour duquel ils rassemblent mes ennemis et ceux du tsar. Il n’y a qu’à laisser venir : d’Ouglitch la révolte et les troubles vont éclater comme un incendie. Bitiagovski... je ne peux pas compter sur lui ; il me trahira si je ne charge encore quelqu’un de le surveiller. Je suis forcé !... – Je ne puis faire autrement, on m’accule. (À Kleschnine.) Est-ce que tu la connais bien cette femme-là ?

 

KLESCHNINE

 

C’est un instrument utile à toutes mains. Sorcière, rebouteuse, marieuse, entremetteuse, fervente pour Dieu et en bons termes avec le diable – en un mot, cette baba est précieuse ! Elle est là. Veux-tu que je la fasse venir auprès de toi ?

 

GODOUNOV

 

Il ne faut pas. Tu lui diras de veiller sur le tsarévitch, et surtout de noter ce que diront les Naghoï... Dans quel état as-tu laissé le tsar ?

 

KLESCHNINE

 

Je l’ai laissé devant cette liasse de papiers que tu lui fis porter ; tantôt il se frotte le front, tantôt il se gratte derrière l’oreille, et il n’y entend goutte, vraiment.

 

GODOUNOV

 

Il ne le supportera pas. (Il devient pensif.) Toujours me revient dans la tête ce qui me fut prédit le jour où la mort saisit le tsar Ivan. La prédiction s’accomplit maintenant : l’obstacle, pour moi, celui qui m’empêche, mon ennemi, il est à Ouglitch. (Revenant à lui.) Dis-lui de veiller sur le tsarévitch !

 

KLESCHNINE

 

Et tu ne veux pas la voir, père ?

 

GODOUNOV

 

Il ne faut pas. (À part lui.) « Faible, mais puissant ; innocent, mais coupable ; lui-même, et pas lui-même ; après... tué ! » (À Kleschnine :) Dis-lui de veiller sur le tsarévitch !

 

Il sort.

 

KLESCHNINE, seul

 

De veiller !... Hum ! Est-ce que je ne sais pas ce que ta seigneurie désire ? Hé bien ! je prendrai ce péché sur mon âme ! Je ne suis pas un scrupuleux, ni un homme à refuser la besogne ! Tant qu’il sera vivant, nous n’aurons nul repos des Chouïski et des Naghoï. Voyez comme ils lui ont rogné les ailes ! Je n’aurais pas attendu cela de la part de Fédor Ivanovitch ! Certainement, il ne tiendra pas longtemps... Et si, sur ces entrefaites, il arrive quelque chose ? (Il ouvre la porte.) Femme, entre !

 

VOLOKHOVA, entrant avec du pain bénit dans les mains

 

Bénie soit la Sainte Vierge ! Je t’apporte la salutation, boyard, des trois saints ; voici le pain consacré que j’ai pris là pour ta santé.

 

KLESCHNINE, d’un ton affable

 

Assieds-toi là, ma chère ; merci ! On t’a dit pourquoi je t’ai envoyé chercher ?

 

VOLOKHOVA, s’asseyant

 

On m’a dit, seigneur, on m’a dit ; le boyard Godounov change la gouvernante du tsarévitch, et il a ordonné de me préposer à la surveillance du tsarévitch. Tu peux être tranquille : je le garderai mieux que mon œil ; je ne dormirai pas de la nuit, et je ne mangerai pas ; mais l’enfant, je le garderai.

 

KLESCHNINE

 

Est-ce que tu as déjà été gouvernante ?

 

VOLOKHOVA

 

Je ne veux pas mentir, boyard ; non, je n’ai pas été gouvernante, mais j’aime beaucoup les enfants ! Et cet enfant-là est comme un ange de Dieu ! J’ai nourri moi-même mon fils, et il a maintenant dix-neuf ans passés ; toujours je l’ai tenu auprès de moi, sous l’aile, jusqu’à l’année de la peste : seulement, cette année-là, j’ai eu peur de rester ensemble.

 

KLESCHNINE

 

Et pourquoi, ma chère ?

 

VOLOKHOVA

 

Mais, dans un temps pareil, on est si près du péché ! Qui sait ? Il verse quelque chose dans ton breuvage, expédie ton convoi funèbre, t’enterre, réclame l’héritage et fait mettre sur ta tombe comment on t’appelait. À qui se fier, dans un temps pareil ?

 

KLESCHNINE

 

Tu es à présent marieuse, ma chère ?

 

VOLOKHOVA

 

Oui, quelquefois, je suis aussi marieuse, père boyard : se vanter est un péché, mais il ne se célèbre pas beaucoup de noces sans moi dans Moscou !

 

KLESCHNINE

 

Et quelle est la dernière que tu aies préparée ?

 

VOLOKHOVA

 

Celle du prince Chakovskoï avec la princesse Mstislavskaïa, seigneur.

 

KLESCHNINE

 

Peut-être celle que tu voulais hier, du vivant de la tsarine, faire donner en mariage au tsar ?

 

VOLOKHOVA

 

Dieu préserve ! Quel est le brigand qui t’a dit cela ? Quel chien, voleur et calomniateur ? Que sa langue s’enfle ! Que ses yeux se crèvent !

 

KLESCHNINE, sévèrement

 

Tais-toi, vieille ! Paix ! Nous savons tout. Le feu tsar Ivan Vassilievitch, de glorieuse mémoire, ordonnerait de te brûler à petit feu, sorcière ! Mais le boyard Boris Fédorovitch Godounov est compatissant : lui, au lieu de te faire exécuter, te donnera une récompense, si tu sais t’acquitter de ton devoir auprès du tsarévitch.

 

VOLOKHOVA

 

Je le saurai ! Je le saurai, père ! Tu peux compter sur moi ! Je ne laisserai pas même une mouche se poser sur l’enfant ! Il sera sain et sauf, bien portant, bien nourri !

 

KLESCHNINE

 

Mais s’il lui arrivait quelque chose, sans qu’il y eût de ta faute...

 

VOLOKHOVA

 

Que pourrait-il lui arriver près de moi ?

 

KLESCHNINE, insistant

 

Il ne te l’imputerait pas à faute ! (Volokhova le regarde avec étonnement.) Écoute, baba : personne n’est assuré de vivre ou de mourir ; mais lui, il est atteint d’épilepsie.

 

VOLOKHOVA

 

Alors, comment... père ! Alors, quoi donc ! Je ne comprends pas ?

 

KLESCHNINE

 

Mais comprends donc, vieille !

 

VOLOKHOVA

 

Oui, oui, oui, oui ! Si, si, boyard, si ! Tout dépend de Dieu ! Sans qu’il y ait de ma faute tout peut arriver certainement ! Nous sommes tous dans la main de Dieu, seigneur !

 

KLESCHNINE

 

Va donc, la vieille : Je te reverrai avant ton départ ; mais prends garde : de l’argent à ton aise – ou la prison !

 

VOLOKHOVA

 

Allons, seigneur, pourquoi la prison ? Mais... ne sois pas avare, nous sommes une pauvre veuve. Et permets-moi de prendre mon fils !

 

KLESCHNINE

 

Tu le peux ; va-t’en.

 

VOLOKHOVA

 

Adieu alors, seigneur ; tu seras content de nous. Oui ! Oui ! Mais oui ! Tout peut arriver ! Dieu seul est fort et puissant, Dieu seul ; mais nous sommes une pauvre veuve !

 

Elle sort.

 

UN DOMESTIQUE, annonçant

 

Fedouk Starkov !

 

KLESCHNINE

 

Fais-le entrer !

 

Entre Starkov ; le rideau se baisse.

 

 

 

 

 

 

TROISIÈME TABLEAU

 

Le palais du tsar. L’appartement de la tsarine.

 

 

FÉDOR est assis devant un tas de papiers et essuie la sueur de son visage. Il a devant lui les deux sceaux de l’État, le grand et le petit. IRINA s’approche et pose son bras sur l’épaule de Fédor.

 

 

IRINA

 

Repose-toi, Fédor.

 

FÉDOR

 

Impossible de rien comprendre ! Boris m’a choisi ces affaires exprès. Je n’ai trouvé là qu’une feuille intelligible : notre courrier de Venise écrit que le doge me prépare un cadeau ; il m’envoie six singes ! Arinouchka, je les enverrai à Mitia.

 

IRINA

 

Alors tu ne le rappelleras pas ?

 

FÉDOR

 

Mais, vois-tu, si Boris consent à rester...

 

IRINA

 

Tu n’as encore choisi personne pour le remplacer ?

 

FÉDOR

 

Mais c’est toi, c’est toi qui m’as dit : « Il vaut mieux attendre. » Tu croyais qu’il allait revenir de lui-même pour se réconcilier, mais voilà qu’il m’envoie cette masse d’affaires. Je me suis fatigué déjà là-dessus ; et voilà encore un malheur : j’ai envoyé chercher Chouïski, le prince Ivan, pour m’aider à débrouiller le tout ; mais lui m’a fait répondre qu’il était malade. Il boude, sans doute. Je l’ai mandé de nouveau : « Je lui fais, dis-je, un profond salut ; c’est pour une affaire qu’il ne connaît pas encore. » (Entre Kleschnine.) Ah ! c’est toi, Petrovitch ! D’où viens-tu ?

 

KLESCHNINE

 

De chez le malade.

 

FÉDOR

 

D’où ?

 

KLESCHNINE

 

De chez ton serviteur malade, de chez Godounov.

 

FÉDOR

 

Est-ce qu’il est malade ?

 

KLESCHNINE

 

Comment ne serait-il pas malade lorsque, pour tous ses services, tu l’as chassé comme un chien ? Et pourquoi ? Pour rien.

 

FÉDOR

 

Mais, moi...

 

KLESCHNINE

 

À quoi bon en reparler ? Toi, père, dès tes jeunes ongles, tu fus rude et emporté, et d’un cœur inflexible. Quand tu t’es mis quelque chose dans l’idée, tu imposes ta volonté, dût l’univers entier craquer !

 

FÉDOR

 

Je sais bien, Petrovitch, que je suis rude...

 

KLESCHNINE

 

Tu es tout le portrait de ton père...

 

FÉDOR

 

Je sais bien... mais est-il possible que Boris ne se réconcilie pas, si je reconnais mes torts ?

 

KLESCHNINE

 

Il n’en demande pas tant. Fais seulement apposer le sceau sur cette feuille, pour arrêter sur-le-champ les Chouïski, et il redevient ton serviteur.

 

FÉDOR

 

Comment ? il n’a pas renoncé à ses soupçons ?

 

KLESCHNINE

 

Tsar ! il ne s’agit plus ici de soupçons, mais d’une preuve décisive. Starkov, le majordome du prince Ivan, nous a révélé tout à l’heure que le prince Ivan a décidé aujourd’hui de reconnaître comme souverain le tsarévitch, et toi, de te chasser du trône dès demain matin. Père, interroge toi-même Starkov.

 

FÉDOR

 

Mais ces dénonciations ! J’entends pour la première fois ce nom de Starkov, tandis que celui de Chouïski sonne partout comme une cloche. Comment veux-tu que je croie plutôt un Starkov que Chouïski ?

 

KLESCHNINE

 

Crois-le ou non, moi je te dis que si tu ne les fais pas, tous et tout de suite...

 

LE DAPIFER, annonçant

 

Le prince Ivan Petrovitch Chouïski !

 

KLESCHNINE

 

Comment ? Lui-même ?

 

FÉDOR, joyeusement

 

Il est venu ! Il est venu, Arinouchka !

 

KLESCHNINE

 

Fais-le arrêter !

 

FÉDOR

 

Aie honte, aie honte, Petrovitch ! (Au dapifer :) Qu’il entre. (À Kleschnine :) Je vais l’interroger devant toi. (Entre le prince Ivan Petrovitch.) Bonjour, prince Ivan ! Imagine-toi qu’il y a une dénonciation contre toi... (Le prince Ivan Petrovitch se trouble.) Mais je n’y crois pas. Je veux que tu me dises toi-même que tu es maintenant innocent envers moi comme tu l’as toujours été envers tout le monde, et ta seule parole me suffira.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Souverain...

 

FÉDOR

 

Toi, prince, comprends-moi bien : je ne doute pas, je veux seulement...

 

KLESCHNINE

 

Non, père, permets ! S’il en est ainsi, laisse-moi lui demander ceci : « Seigneur prince ! Peux-tu jurer au tsar, en baisant cette icône, que tu ne médites pas de le trahir ? »

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Je ne te reconnais pas le droit de m’interroger.

 

FÉDOR

 

Prince, ce n’est pas lui, c’est moi qui t’en prie !

 

KLESCHNINE

 

Voilà : je vais prendre l’icône...

 

FÉDOR

 

Il n’est pas besoin ici d’icône ; jure-moi sur l’honneur, sur l’honneur seulement ! Eh bien ! prince !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Dispense-m’en !

 

IRINA, qui n’a pas cessé de regarder Chouïski

 

Lumière souveraine, pourquoi, par une question pareille, offenser celui dont la loyale bravoure est depuis longtemps connue de tous ? Ne lui demande pas cela ; demande-lui seulement de te donner sa parole sacrée qu’il te restera à l’avenir fidèle, comme fidèle il fut jusqu’à ce jour !

 

FÉDOR

 

Non, je veux, Irina, faire rougir de honte celui-ci. Dis-moi, prince, dis-moi, sur l’honneur : as-tu médité quelque chose contre moi ?... Mais parle donc !

 

KLESCHNINE

 

Sur l’honneur ! Entends-tu, prince ? (À part.) Avec l’icône c’eût été plus sûr !

 

IRINA, à Fédor

 

Radieux souverain !...

 

FÉDOR

 

Eh bien ! prince ?

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Dispense-m’en.

 

FÉDOR

 

Non. Je ne t’en dispenserai pas !

 

KLESCHNINE

 

Je crois que tu as peur, prince ?

 

FÉDOR

 

Comment, il a peur ? Il est têtu et emporté, mais moi je suis plus têtu et plus emporté que lui. À bon chat bon rat : tant qu’il ne m’aura pas donné réponse, je ne le laisserai pas sortir d’ici !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Alors, sache tout !

 

FÉDOR, avec effroi

 

Quoi ?... Que veux-tu ?...

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Oui, tu as entendu la vérité. J’ai levé contre toi le drapeau de la révolte.

 

FÉDOR

 

Comment donc ?...

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Par ta faiblesse, tu as épuisé notre patience ! L’État, tu l’as remis entre des mains étrangères ; il y a bien longtemps que tu n’es plus le tsar ; et j’ai résolu d’arracher la Russie aux mains de Godounov.

 

FÉDOR, à demi-voix

 

Chut ! doucement ! (Il désigne Kleschnine.) Pas devant lui ! Ne parle pas devant lui ; il racontera tout à Boris !

 

KLESCHNINE

 

Mais continue donc, prince !

 

FÉDOR, bas

 

Tais-toi ! Tais-toi ! Tu me le diras seul à seul.

 

KLESCHNINE

 

Le tsar attend la réponse.

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Ce n’est pas toi, c’est ton frère que j’ai reconnu comme tsar !

 

FÉDOR

 

Kleschnine, ne le crois pas ! ne le crois pas, Irina !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Maintenant je te demande une seule grâce pour mes services passés : moi seul, je suis moi seul coupable ! Ne fais pas exécuter mes partisans : ils ne seront pas dangereux sans moi.

 

FÉDOR

 

Qu’est-ce que tu racontes là ? Tu ne sais pas toi-même ce que tu chantes !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Ne t’avise pas de me faire grâce. Je me lèverais de nouveau contre toi. Tu ne peux pas régner ; je ne peux pas supporter Godounov.

 

KLESCHNINE, à part

 

Voyez-vous, l’honneur du prince ! Il n’est pas besoin de le pousser.

 

FÉDOR, prenant Chouïski à part

 

Prince, écoute : patiente encore ; laisse Mitia grandir un peu ; et je descendrai de moi-même, je descendrai avec plaisir du trône, par la croix !

 

KLESCHNINE, s’approchant de la table et prenant le sceau

 

Sceller, quoi ? l’ordre ?

 

FÉDOR

 

Quel ordre ? Tu n’as rien compris ! C’est moi-même qui ai ordonné de reconnaître Mitia comme tsar. Je l’ai ainsi ordonné : je suis le tsar ! Mais j’ai changé d’avis, il ne le faut plus ; j’ai changé d’avis, prince !

 

KLESCHNINE

 

Mais es-tu dans ton bon sens ?

 

FÉDOR, à l’oreille de Chouïski

 

Va-t’en ! Mais va-t’en donc ! Je prends tout sur moi, sur moi ! Eh bien ! va-t’en donc ! Va !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH, dans une grande agitation

 

Non, c’est un saint. Dieu n’ordonne pas de se lever contre lui, Dieu ne l’ordonne pas. Je vois que ta simplicité est de Dieu, Fédor Ivanovitch : je ne peux pas me lever contre toi !

 

FÉDOR

 

Va, va ! Défais ce que tu as fait !

 

Il le fait sortir.

 

KLESCHNINE, levant le sceau sur l’ordre

 

Tsar père, ordonne de sceller l’ordre. Ne le laisse pas rassembler des troupes ! Tsarine, dis-lui que le salut de l’État dépend de cet ordre !

 

IRINA

 

Il n’en est plus besoin. L’orage est passé, Chouïski n’est plus notre ennemi.

 

FÉDOR

 

Kleschnine, entends-tu ? As-tu entendu, Kleschnine ? Arinouchka, tu es un ange ! Rien ne t’échappe, tu remarques tout et comprends tout ! Non, Chouïski n’est plus notre ennemi !

 

Bruit à la porte. Une suivante entre en courant, avec effroi.

 

LA SUIVANTE

 

Tsarine, cache-toi ! Cache-toi ! Un fou vient d’entrer de force dans le palais !

 

LA VOIX DE CHAKOVSKOÏ, dans la coulisse

 

Arrière ! Arrière ! Ne me tenez pas ! Je veux entrer chez la tsarine !

 

Sur le seuil paraît Chakovskoï, maintenu par quelques domestiques. Il les repousse et se jette aux pieds d’Irina.

 

CHAKOVSKOÏ

 

Pardonne-moi, pardonne-moi, tsarine ! Depuis ce matin je cherche vainement à pénétrer auprès de toi !

 

FÉDOR

 

Mais c’est Chakovskoï !

 

LES DOMESTIQUES, entrant vivement avec des strelitz

 

Arrêtez le voleur !

 

FÉDOR

 

Doucement, doucement, les gens ! Il n’y a pas de voleur ici ! (À Chakovskoï :) Dis-moi, explique ce que tu veux.

 

CHAKOVSKOÏ

 

Tsar, exécute-moi : exécute-moi, mais écoute. On veut te divorcer d’avec la tsarine !

 

FÉDOR

 

Tu rêves, prince !

 

KLESCHNINE, à part

 

Voilà donc de quoi il s’agit ! (À Fédor :) Tsar, écoute-le !

 

CHAKOVSKOÏ

 

Eux, ils veulent te faire épouser ma fiancée !

 

FÉDOR

 

Qui, qui est-ce, eux !

 

CHAKOVSKOÏ

 

Les oncles de ma fiancée, la princesse Mstislavskaïa, les princes Chouïski !

 

FÉDOR

 

Mais tu es fou, prince !

 

CHAKOVSKOÏ, se relevant et tendant un papier au tsar

 

Voilà, voilà leur requête ! Mère tsarine, ordonne qu’on me rende ma fiancée ! Ordonne, tsar souverain, qu’on nous marie, aujourd’hui même, tout de suite !

 

KLESCHNINE

 

De cette requête nous avons ouï parler. Permets de la regarder. (Il prend le papier dans ses mains, et, après l’avoir parcouru, s’adressant à Fédor.) Voilà, père, tu disais tout à l’heure que ta tsarine connaissait le prince Ivan ; mais l’événement a prouvé qu’elle ne le connaissait pas ! Elle, l’épouse loyale, elle, la bien-aimée, elle qui, comme un ange, le défendait, il la veut, comme une coupable, comme une adultère, divorcer d’avec toi, pour te faire épouser sa nièce ! Tu ne crois pas, père ? Regarde, lis !

 

Il donne à Fédor le papier.

 

FÉDOR, lisant

 

« Fais un nouveau mariage, grand tsar, prends pour ta tsarine Mstislavskaïa. Et envoie au couvent Irina... »

 

KLESCHNINE

 

Tu connais l’écriture d’Ivan Petrovitch ? Alors regarde la signature.

 

FÉDOR, lisant

 

« Et de ce nous te supplions et signons : Dionissi, métropolite de toute la Russie... Varlaam, archimandrite de Kroutitz... prince... » Quoi ? (D’une voix tremblante.) « Prince... Prince Ivan... Ivan Petrovitch Chouïski... » Son écriture... Il a signé aussi ! Arinouchka... il a signé !

 

Il tombe dans le fauteuil et se cache le visage dans ses mains.

 

IRINA

 

Fédor...

 

FÉDOR

 

Lui ! Lui ! Que ce soit un autre... mais lui ! Nous divorcer !

 

Il pleure.

 

IRINA

 

Reprends tes esprits, Fédor !

 

FÉDOR

 

Toi, te renvoyer !

 

IRINA

 

Mon tsar et maître ! Je ne comprends pas moi-même ce que cela signifie ; mais réfléchis : si le prince Ivan voulait tantôt t’écarter du trône, pouvait-il songer à te faire épouser Mstislavskaïa ?

 

FÉDOR

 

Toi, mon Irina, te faire prendre le voile !

 

IRINA

 

Mais cela ne sera pas !

 

FÉDOR, se levant brusquement

 

Cela ne sera pas, non ! Je ne souffrirai point que l’on t’offense ! Qu’ils viennent, qu’ils viennent avec des canons ! Qu’ils essaient !

 

IRINA

 

Radieux souverain ! Tu t’inquiètes sans raison. Qui peut nous séparer ? N’es-tu pas le tsar ?

 

FÉDOR

 

Oui, je suis le tsar ! Ils ont oublié que je suis le tsar ! Kleschnine, où est-il, cet ordre ? (Il court à la table et appose le sceau sur l’ordre.) Prends ! Prends et le donne à Bons !

 

IRINA

 

Qu’as-tu fait ?...

 

FÉDOR

 

C’est pour les arrêter ! En prison !

 

IRINA

 

Mon maître ! Mon tsar ! Ne te hâte pas trop !

 

FÉDOR

 

En prison ! En prison !

 

CHAKOVSKOÏ, sortant de sa torpeur

 

Tsar souverain, comment ?... Je n’ai pas demandé cela ! Je t’ai demandé ma fiancée !

 

FÉDOR

 

Boris vous jugera !

 

CHAKOVSKOÏ

 

Il les perdra ! Il perdra les Chouïski !

 

FÉDOR

 

Il vous jugera tous !

 

CHAKOVSKOÏ

 

Je serai leur bourreau ! Tsar, pitié !

 

FÉDOR

 

En prison ! En prison, eux !

 

CHAKOVSKOÏ

 

Dieu ! qu’ai-je fait !

 

Il s’enfuit.

 

IRINA

 

Mon souverain, écoute : rappelle-le ! Rappelle Kleschnine ! Ne te hâte pas ! N’envoie pas en prison les Chouïski maintenant – maintenant qu’ils sont accusés de trahison !

 

FÉDOR

 

Non, non, non, Arinouchka ! Et ne me prie pas ! Tu ne comprends pas cela ! Si j’attends, je leur pardonnerai ! Peut-être leur pardonnerai-je ; mais cela leur servira de leçon ! Qu’ils soient enfermés un peu ! Qu’ils apprennent ce que c’est, que de vouloir nous séparer ! Qu’ils restent quelque temps en prison !

 

Il sort.

 

 

 

 

 

 

QUATRIÈME TABLEAU

 

Les bords de l’Iaouza 11.

 

 

Un pont sur la rivière. Sur la rive opposée apparaît un coin de forteresse avec une poterne. Par côté, des bosquets, des moulins et des couvents. Sur le pont vont et viennent des gens de diverses conditions. Entre KOUROUKOV, avec une hallebarde à la main. Il est suivi d’un JOUEUR de PSALTÉRION.

 

 

KOUROUKOV

 

Arrête-toi ici, mon garçon ; accorde ton psaltérion ; et quand le peuple sera assemblé, commence la chanson sur le prince Ivan Petrovitch ! Dieu nous bénisse ! Dieu nous aide ! Voyons de quoi nous allons être témoins ! (Le joueur accorde son psaltérion. Kouroukov examine sa hallebarde.) Eh bien ! ma vieille amie ! Depuis Vassili Ivanitch, de glorieuse mémoire, je ne t’ai pas décrochée du mur, et la rouille t’a rongée. Mais voici qu’aujourd’hui tu vas servir encore ! Eh bien ! mon garçon, prélude, regarde s’approcher le peuple.

 

UN BOURGEOIS, s’approchant de Kouroukov

 

Bonjour, grand-père Bogdan Semenitch ! Qu’est-ce que c’est que cette hallebarde ?

 

KOUROUKOV

 

C’est la hallebarde de mon petit-fils, père, de mon petit-fils ! On dit que les Tatars se montrent. Voyez-vous, mon petit-fils n’a pas le temps, et je me suis offert pour porter sa hallebarde à raccommoder ; mais je me suis arrêté pour écouter un peu ce garçon.

 

LE BOURGEOIS

 

Est-ce que les Tatars ne sont pas loin ?

 

KOUROUKOV

 

On dit qu’ils ne sont pas loin.

 

SECOND BOURGEOIS

 

Et qui marchera contre eux ?

 

TROISIÈME BOURGEOIS

 

Je crois que ce sera encore le prince Ivan Petrovitch ?

 

KOUROUKOV

 

On enverra Godounov.

 

PREMIER BOURGEOIS

 

Allons donc, Bogdan Semenitch !

 

KOUROUKOV, avec malice

 

Quoi donc ? Mais pourquoi Godounov ne serait-il pas notre voïvode ?

 

TROISIÈME BOURGEOIS

 

Est-il possible qu’il l’emporte sur Ivan Petrovitch ?

 

KOUROUKOV

 

Est-il possible ?... (Au joueur de psaltérion :) Eh bien ! la chanson ? la chanson ?

 

LE JOUEUR DE PSALTÉRION, chantant

 

Le roi, ayant rassemblé des forces,

S’est approché de la ville de Pskov.

Et tout en s’approchant, il se vante :

« Je renverserai la ville, je la renverserai à coups de bélier.

Le voïvode, prince Chouïski,

Je l’enchaînerai par les bras et les jambes,

Et je traverserai de part en part l’empire russe. »

 

UN HOMME DU PEUPLE

 

« Je traverserai de part en part l’empire russe ! » Ha ! ha ! Excusez du peu !

 

UN AUTRE

 

« J’enchaînerai Ivan Petrovitch ! » Oui, tu l’enchaîneras ! Essaie donc !

 

KOUROUKOV, au joueur

 

Eh bien ! mon garçon ?

 

LE JOUEUR DE PSALTÉRION, continuant

 

Ce n’est pas le tonnerre du Seigneur qui gronde sur Pskov,

Mais les leviers en fer qui battent ses remparts,

Et les boulets rouges qui pleuvent !

 

UNE FEMME

 

Sainte Vierge, quelle frayeur !

 

LE JOUEUR DE PSALTÉRION, continuant

 

Et ce n’est pas la nouvelle lune claire qui surgit,

C’est le seigneur Ivan Petrovitch, le prince,

Qui apparaît sur le mur de la ville.

Il marche sur le mur sans se mettre à l’abri,

Il regarde venir les boulets sans froncer les sourcils.

 

QUELQU’UN

 

Non, celui-là n’a point froncé les sourcils !

 

LE JOUEUR DE PSALTÉRION, continuant

 

Nous baisâmes la croix, jurant de nous faire tuer

Tous – plutôt que de livrer la ville de Pskov !

 

UNE VOIX

 

Et on n’a pas livré Pskov ! On ne l’a pas livrée !

 

UN AUTRE

 

Les saints la défendirent !

 

UNE FEMME

 

Notre-Dame la protégeait !

 

KOUROUKOV

 

Mais qui était dans cette ville, orthodoxes ? Qui donc était dans cette ville ?

 

UNE VOIX

 

D’un seul mot : Ivan Petrovitch.

 

KOUROUKOV

 

Après ?

 

LE JOUEUR DE PSALTÉRION, continuant

 

Et cinq mois le roi bloque Pskov ;

Le sixième, il baisse la tête.

En ce même temps, le prince fait une sortie,

Et défait toutes les troupes lituaniennes ;

À grand-peine le roi s’échappa.

En se sauvant, lui, chien, il jure :

« Dieu me préserve de venir en Russie,

Et mes enfants, et mes petits-enfants,

Et mes arrière-petits-fils !

 

UNE VOIX

 

Et il n’a eu que ce qu’il méritait. Connaissez les nôtres ! Connaissez le prince Ivan Petrovitch !

 

LE JOUEUR DE PSALTÉRION, continuant

 

Gloire au soleil haut dans le ciel !

Gloire sur la terre à Ivan Petrovitch !

Gloire à tout le peuple orthodoxe !

 

QUELQU’UN

 

La gloire, vraiment, la gloire ! Tu nous as charmés, bon garçon !

 

UN AUTRE

 

Il a glorifié qui le méritait ! (Il lui met de l’argent dans son bonnet.) Prends, mon brave !

 

TOUS

 

Prends aussi de nous ! Et de moi ! Et de moi !

 

Tous jettent de l’argent dans le bonnet du joueur.

 

QUELQU’UN

 

Enfants, regardez qui est-ce qui galope par ici ?

 

UN AUTRE

 

Voyez-vous comme il fouette son cheval ? C’est pour sûr un courrier !

 

UN COURRIER, à cheval

 

Place, place ! Faites place sur le pont !

 

UN BOURGEOIS

 

Hé, l’ami ! D’où viens-tu ? Quelle nouvelle apportes-tu ?

 

LE COURRIER

 

De Teschlov ! Les Tatars ont franchi l’Oka ; ils marchent sur Moscou ! Place ! place !

 

Tous se rangent pour faire place. Le courrier galope sur le pont dans la direction de la ville.

 

QUELQU’UN

 

Voyez, quelle fable ! Dirait-on pas qu’ils vont être ici ?

 

UNE FEMME, criant et pleurant

 

Oh ! Dieu ! Oh ! mes pères ! Ils réduiront de nouveau en cendres nos faubourgs !

 

UN TROISIÈME

 

La voilà qui pleurniche ! Est-ce que nous ne les avons pas vus déjà ? Et le prince Ivan Petrovitch, à quoi sert-il ?

 

UN QUATRIÈME

 

N’aie pas peur ; le roi était un peu plus brave que les Tatars, et pourtant il se sauva, la queue entre les jambes, de devant Ivan Petrovitch !

 

LE TROISIÈME

 

Il n’est pas né encore, celui qui pourrait briser Ivan Petrovitch !

 

KOUROUKOV, s’avançant

 

Il est né, orthodoxes, il est né, le maudit ! Il a brisé Ivan Petrovitch ! Il l’a enchaîné, notre défenseur ! Il l’a enchaîné par les bras et les jambes !

 

LE PEUPLE

 

Que dis-tu, grand-père, Dieu soit avec toi ? Qui a osé offenser Ivan Petrovitch ?

 

KOUROUKOV

 

C’est Godounov, orthodoxes, Godounov ! Godounov veut le perdre ! Tout à l’heure on va le mener, notre père, dans la prison du faubourg ; ici, sur ce pont, on va le mener ! (Bruit dans le peuple.) Rappelez-vous, enfants, qui est-ce qui fut toujours pour vous ! Qui vous défendit contre les méchants juges ? Contre les starostes et les voïvodes ? Les commissaires et les cabaretiers ? Qui empêcha le roi de venir à Moscou ? Qui, tant de fois, a chassé les Tatars ? Ce sont les Chouïski qui nous ont protégés, orthodoxes ! Y a-t-il dans le monde entier quelqu’un de comparable aux Chouïski ? Et autour de qui se sont rangés princes et boyards pour résister à notre ennemi, à Godounov ? Sans les Chouïski, nous sommes perdus, enfants !

 

DES VOIX DANS LE PEUPLE

 

Ne laissons pas offenser les Chouïski... Ne laissons pas offenser notre père ! le prince Ivan Chouïski !

 

KOUROUKOV

 

Allons le reprendre à Godounov, orthodoxes, et le porter sur nos épaules à sa maison !

 

LE PEUPLE

 

Allons le reprendre !

 

KOUROUKOV

 

Levons-nous pour les Chouïski comme nous le fîmes sous Olena Vassilievna !... Le voici, orthodoxes ! Le voici, notre père, Ivan Petrovitch ! Le voici avec ses frères, il marche avec des fers aux pieds !

 

De la porte de la ville sortent des joueurs de tambourin. Derrière eux, le prince Tourénine, précédant les strelitz qui emmènent le prince Ivan Petrovitch et les autres Chouïski, à l’exception de Vassili, avec les fers aux pieds.

 

TOURÉNINE, au peuple

 

Faites place sur le pont ! Pourquoi barrez-vous le chemin ?

 

KOUROUKOV

 

Père, prince Ivan Petrovitch ! Je te disais : « Ne te réconcilie pas ! » Je te disais, cher : « Ne te réconcilie pas avec Godounov ! »

 

LE PEUPLE

 

Ta cause est juste, Ivan Petrovitch, et nous, nous sommes pour toi !

 

TOURÉNINE

 

Faites place, manants ! C’est par un ukase du tsar qu’on mène les Chouïski en prison !

 

LE PEUPLE

 

Du tsar ? Ce n’est pas vrai ! C’est par l’ordre de Godounov !

 

TOURÉNINE, aux strelitz

 

Dispersez la foule !

 

KOUROUKOV

 

Tenez tête courageusement, orthodoxes ! Criez : Vivent les Chouïski !

 

LE PEUPLE

 

Vivent les Chouïski ! Délivrons notre père !

 

KOUROUKOV

 

Eh bien ! maintenant suivez-moi, comme sous Olena Vassilievna ! Les Chouïski ! Chouïski !

 

Il se jette avec sa hallebarde sur les strelitz.

 

LE PEUPLE, se précipitant avec lui

 

Les Chouïski ! Chouïski !

 

TOURÉNINE, aux strelitz

 

Sabrez la canaille ! Jetez-les à l’eau !

 

Tumulte.

 

KOUROUKOV, en tombant du pont

 

Les Chouïski ! Dieu ! reçois mon âme !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Paix, enfants ! Écoutez-moi !

 

LE PEUPLE

 

Toi, notre père, nous ne te laisserons pas offenser !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Écoutez-moi, enfants, dispersez-vous ! C’est vraiment la volonté du tsar ! Ne risquez pas vos têtes !

 

TOURÉNINE

 

En avant !

 

LE PRINCE IVAN PETROVITCH

 

Attends, prince, laisse-moi dire un dernier mot au peuple. Pardonnez-moi, gens de Moscou, ne me gardez pas rancune ! Nous avons été pour vous jusqu’au bout, mais Dieu ne nous a pas favorisés ; une nouvelle ère commence. Soumettez-vous donc à la volonté de Dieu, obéissez aux ukases du tsar, ne vous levez point contre Godounov ! Vous n’avez maintenant plus personne avec qui vous lever contre lui, plus personne qui vous protège. Et moi, je laisse faire parce que je suis coupable. Je ne suis pas coupable pour avoir combattu Godounov, mais pour avoir suivi une voie injuste, pour avoir voulu divorcer la tsarine d’avec le tsar. Et ensuite, j’ai fait pire encore : je me suis levé contre le tsar lui-même ! Lui – il est un tsar saint, enfants ; lui – il est un tsar de Dieu, et sa tsarine est une sainte. Mon Dieu ! donne-leur vie et santé pour de longues années ! (À Tourénine :) Eh bien ! maintenant, prince, allons ! Pardonnez-moi, gens de Moscou !

 

LE PEUPLE

 

Père ! Notre père ! À qui nous confies-tu, nous, les orphelins !

 

TOURÉNINE

 

Battez les tambourins !

 

Les joueurs de tambourin battent aux champs. Le peuple fait place. On emmène les Chouïski. Par la porte de la ville sort en courant Chakovskoï, sans chapeau, un sabre d’une main, un pistolet de l’autre. Derrière lui accourent Krassilnikov et Goloub avec des épieux.

 

CHAKOVSKOÏ, hors de lui

 

Où es le prince Ivan Petrovitch ?

 

UN HOMME DU PEUPLE

 

Pourquoi demandes-tu cela ? Pour le délivrer, ou quoi ? Trop tard, boyard !

 

UN AUTRE, indiquant le fond de la scène

 

Voilà, tout à l’heure la porte de la prison s’est bruyamment refermée sur lui.

 

CHAKOVSKOÏ

 

Alors, suivez-moi, les braves ! Éventrons la prison à coups de poutres !

 

KRASSILNIKOV

 

Mais qu’avez-vous donc à demeurer perplexes ! Ne nous reconnaissez-vous pas ?

 

GOLOUB

 

C’est le prince Chakovskoï, et nous, vous nous connaissez bien !

 

BRUIT DANS LE PEUPLE

 

Eh bien ! enfants ! C’est vrai ! Nous sommes en nombre, comment ne pas le délivrer ? Allons, tous, suivons le prince !

 

CHAKOVSKOÏ

 

À la prison, enfants ! Vivent les Chouïski !

 

LE PEUPLE

 

Les Chouïski ! Chouïski !

 

Tous se précipitent à la suite de Chakovskoï.

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE CINQUIÈME

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PREMIER TABLEAU

 

Une pièce du palais du tsar.

 

 

GODOUNOV et KLESCHNINE.

 

 

GODOUNOV

 

Les partisans des Chouïski sont-ils arrêtés ?

 

KLESCHNINE

 

Les Bikassov, les princes Ouroussov, et les Tatev, et les Kolitchev, tous sont déjà enfermés. Nous n’avons pas réussi à saisir le seul Golovine ; pas plus de trace que s’il n’existait pas. Quant à Mstislavski, tu as ordonné de ne point le toucher.

 

UN DOMESTIQUE, annonçant à Godounov

 

Par ton ordre, boyard, on amène VassiIi Ivanovitch Chouïski.

 

GODOUNOV

 

Qu’on le fasse entrer. (À Kleschnine :) Laisse-nous seuls.

 

Sortent Kleschnine et le domestique. Entre Vassili Chouïski.

 

GODOUNOV

 

Bonjour, prince. Je sais que tu dissuadais ton oncle de son complot criminel Je t’en félicite.

 

VASSILI CHOUÏSKI

 

J’ai juré, en baisant la croix, d’être fidèle au tsar.

 

GODOUNOV

 

Et de dénoncer les ennemis du tsar. Mais tu n’as pas dénoncé le prince Ivan.

 

VASSILI CHOUÏSKI

 

J’ai su, boyard, que tu avais appris tout par Starkov.

 

GODOUNOV

 

Et savais-tu que j’avais aussi connaissance de cette requête ?

 

VASSILI CHOUÏSKI

 

Je le savais.

 

GODOUNOV, lui montrant la requête

 

Est-ce que tu reconnais ta signature ?

 

VASSILI CHOUÏSKI

 

Non seulement je la reconnais, mais j’avoue, boyard, que cette requête, c’est moi qui l’ai suggérée. Pourquoi le nier ? Je voulais te servir ; quand mes oncles se liguèrent avec le chef de la famille, et que Moscou se déclara pour eux, chacun donna son avis. Il s’en trouva qui voulurent proclamer tsar Dimitri à Ouglitch. Pour conjurer le danger je leur proposai cette requête. Pourquoi ne l’as-tu pas laissé présenter ? Tu en étais averti ! Tu pouvais préparer le tsar, nous entendre et ensuite refuser, et tout se serait terminé tranquillement.

 

GODOUNOV

 

Tu parles avec aisance. Que je te croie ou non, il n’importe. Tu es un homme intelligent. Tu as compris qu’on ne peut pas me tromper facilement, et qu’il est assez malaisé de discuter avec moi. Tu es entre mes mains. Mais je ne t’inquiéterai pas pour le passé, et je ne te demande point de promesse pour l’avenir. Quel est ton avantage, d’être avec moi ou contre moi, c’est ce que tu décideras toi-même. Réfléchis à loisir.

 

VASSILI CHOUÏSKI

 

Boris Fédorovitch ! À quoi bon réfléchir ? Je suis ton serviteur !

 

GODOUNOV

 

Nous nous sommes compris l’un l’autre. Adieu maintenant ; je verrai par l’événement si tu as parlé avec franchise.

 

Sort Vassili Chouïski.

 

LE DOMESTIQUE, annonçant

 

Boyard, la tsarine vient chez ta seigneurie !

 

Entre Irina, accompagnée de quelques boyarines. Godounov s’agenouille devant elle.

 

GODOUNOV

 

Grande tsarine, je ne m’attendais pas à ta visite.

 

IRINA, aux boyarines

 

Laissez-nous. (Sortent les boyarines.) Frère, ce n’est pas toi, c’est moi qui devrais m’agenouiller devant toi.

 

GODOUNOV, se levant

 

Sœur, pourquoi es-tu venue me voir sans te faire annoncer ?

 

IRINA

 

Pardonne ; les instants sont précieux pour moi : je suis venue te supplier, frère !

 

GODOUNOV

 

De quoi ?

 

IRINA

 

Est-il possible que tu perdes le prince Ivan ?

 

GODOUNOV

 

Il a lui-même fait l’aveu de sa trahison.

 

IRINA

 

Il s’en est repenti ! Nous pouvons croire en sa parole. Il compte sur la clémence du tsar. Pourquoi as-tu peur ? Se peut-il que tu veuilles revenir aux jours du tsar Ivan, aux jours de la terreur ? Le terme en est passé. N’est-ce point par la seule clémence que Fédor est puissant ? Pour elle que le peuple l’aime ? Et la puissance de Fédor, c’est la tienne ! Dans ton propre intérêt, tu dois la ménager ! Par elle seule, aujourd’hui, rien que par elle seule nous avons obtenu des Chouïski ce que n’en eût pu obtenir, par la terreur de l’exécution, le tsar Ivan lui-même.

 

GODOUNOV

 

C’était une grande montagne, le tsar Ivan. Les convulsions souterraines secouaient la plaine ; ou bien une gerbe de flamme, jaillissant tout à coup de sa cime, envoyait sur la terre la mort et la désolation. Le tsar Fédor n’est pas ainsi ! Je pourrais plutôt le comparer à un éboulis en plaine. Les fentes et les cavités en sont dissimulées par l’herbe fleurie, mais en passant trop près, sans faire attention, dans le gouffre glissent et le troupeau et le berger.

» On trouve dans nos mirs cette croyance populaire : une église s’engloutit dans le sol, et à la place il se forma un étang ; et l’on raconte qu’au fond, par un temps calme, les cloches sonnent, et se répand le chant du chœur. Fédor est pour moi comme ce lieu saint, mais peu sûr. Dans son âme toujours ouverte à chacun, ennemi ou ami, vivent l’amour et la clémence et la prière, et comme un calme tintement sonne au fond d’elle. Mais à quoi bon toute clémence et toute sainteté, si elles n’offrent aucun point d’appui ?

» Sept ans se sont écoulés depuis que sur la terre russe a passé, impétueux comme la colère de Dieu, le tsar Ivan. Et voilà sept ans que moi, pierre à pierre, avec quels efforts ! j’édifie ce temple lumineux, ce puissant empire, cette nouvelle et intelligente Russie, cette Russie à qui je consacre toutes mes pens&e