Au Grand Sein des Lois

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

François VEUILLOT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

POURQUOI le citoyen Planchet, le corpulent serrurier de la rue Quincampoix, s’était-il obstiné, malgré tous les conseils, à maintenir au fronton de sa boutique une enseigne aussi compromettante et un emblème aussi contraire à la Révolution ? La République avait déjà plus d’un an, que l’on voyait encore au-dessus de sa porte, en lettres bien moulées, cette inscription abominable : Au Grand Saint Éloi ! Et – ce qui est pis – l’inscription criminelle était surmontée de la statue en bois, violemment peinturlurée, du ci-devant patron de la feue corporation des serruriers.

Ce qui devait arriver arriva. Sur les premiers jours de l’an II, le citoyen Planchet fut dénoncé, arrêté, jugé, condamné, exécuté. Cette quintuple opération ne dura pas cinq jours. Et voilà où conduit l’entêtement !

Pourquoi le gros serrurier n’avait-il pas imité son voisin, l’austère et fougueux citoyen Brutus Cantaloup, le marchand drapier, dont la réputation de civisme était aussi bien établie que la qualité de son Elbeuf ? Au lieu de pousser l’esprit de rébellion jusqu’à la guillotine, il aurait beaucoup mieux fait d’accompagner ce hardi révolutionnaire au Club des Thermopyles, où Cantaloup brillait, sinon par l’éloquence, au moins par la férocité. Dès le lendemain du 10 août, le marchand drapier s’était découvert une âme sans-culotte ; et quelques jours plus tard, il avait troqué son prénom peu guerrier de Placide pour le nom plus sonore et plus menaçant du meurtrier de César. Sa fille elle-même, une blondinette aux yeux limpides et aux joues rebondies, dans le frais épanouissement de sa onzième année, ne répondait plus au nom abhorré d’Antoinette ; elle avait reçu celui de Floréal. Au dernier décadi, la fillette avait arboré sur ses cheveux d’or un ravissant bonnet phrygien du plus pur écarlate, éclatante affirmation des sentiments paternels.

Que l’enfant ressentît grand plaisir à devenir ainsi le certificat ambulant des convictions de son père, il n’en faudrait point jurer. Malgré les supplications de Brutus, aussi doux pour sa Floréal adorée que farouche envers les suppôts de la tyrannie, la pauvre petite essayait vainement de feindre la gaieté. Ses joues commençaient à fondre et son regard à pâlir. On mûrissait très vite, au climat de 93. Quatre ans plus tôt, quand sa mère avait rendu l’âme, au bruit de l’émeute, en mettant au monde un petit garçon mort-né, la fillette avait six ans à peine ; et pourtant le souvenir était resté, au fond de son esprit, des prières apprises sur les genoux de l’excellente femme et des pieux conseils entendus de sa bouche. Antoinette aimait le bon Dieu, sous le bonnet phrygien de Floréal.

Au surplus, si l’on avait creusé l’âme et le cerveau du citoyen Cantaloup lui-même, on eût bientôt rencontré sous le vernis rubicond dont il se barbouillait, le plus bonasse et le moins sanguinaire des bourgeois. Malheureusement, le terrible Brutus était aussi le plus poltron des marchands drapiers, et la frayeur qui le tenaillait sans relâche en avait fait un révolutionnaire indomptable. Il en gémissait le plus obscurément possible, au tréfond de sa conscience, et, de tout son cœur, il aspirait au jour où l’on pourrait se retrouver honnête et pacifique impunément. Mais, attendant pour écarter de lui l’ombre du soupçon de modérantisme, il n’avait point scrupule à devenir un des pourvoyeurs de l’échafaud. Voilà pourquoi Floréal était triste.

 

 

 

II

 

La boutique occupée par l’infortuné Planchet ne resta pas longtemps déserte.

Un beau matin, Brutus aperçut, grimpé sur une échelle, à la hauteur de l’inscription qui avait coûté la vie au gros serrurier, un individu qu’il ne connaissait point. C’était un vieillard au front plissé de rides, aux cheveux drus et grisonnants, au dos légèrement voûté, maigre et petit, mais dont les mouvements prompts, agiles et sûrs, annonçaient la vigueur et la souplesse. Armé d’un robuste pinceau, l’étranger mettait beaucoup d’ardeur à effacer le nom du Grand Saint Éloi sous un badigeon grisâtre. Ayant terminé sa besogne, il descendit prestement sur le pavé, fit trois pas en arrière et admira son œuvre, en compagnie de quelques badauds qui le regardaient l’œil morne et la bouche ouverte.

– Ah ! voilà qui est fait, s’écria-t-il en souriant d’un air placide et complaisant. Maintenant, citoyens, ajouta-t-il après quelques instants de contemplation muette, il va falloir ôter la statue.

Et son pinceau levé désignait le pauvre saint de bois, impassible en son habit multicolore.

– Après quoi je peindrai là-dessus mon enseigne, à moi.

– Quelle enseigne ? interrogea un gamin curieux.

– Tu la verras, mioche, et tu m’en diras des nouvelles Holà ! Baptiste, un marteau et des pinces !

Cet appel fit sortir de la boutique un garçonnet de douze à treize ans, chétif et boiteux, dont les grands yeux clairs et très doux se noyaient dans le vague.

Il s’arrêta, les bras ballants, le regard ahuri, devant le petit vieillard.

– Eh bien ! gourmanda celui-ci d’un ton moitié brusque et moitié compatissant, tu n’as donc pas compris ? Je t’ai demandé un marteau et des pinces.

– Ah ! oui, répondit Baptiste en hochant la tête.

Et, clopin-clopant, il s’en retourna d’où il était venu.

– Ah ! oui, répéta le gamin curieux, en contrefaisant la voix blanche et la démarche tortue de l’enfant...

Mais une taloche, allongée par une vigoureuse commère, interrompit cet exercice.

– T’as pas honte, espèce de gringalet, de te moquer ainsi d’un innocent et d’un infirme ?

– Et puis, s’il n’a pas beaucoup de tête, il a bon cœur, appuya d’un ton paterne et sentencieux le petit vieillard... Ah ! te voilà. Tiens ! remporte-moi ça dans la boutique.

Et, mettant le pinceau dans les mains de Baptiste, il grimpa lestement à l’échelle avec ses nouveaux outils.

Les badauds regardaient, silencieux. Seul, le petit gamin ricanait. L’homme hésita quelques secondes ; on eût dit qu’il avait peur ; enfin il attaqua le vieux saint d’une main tremblante...

Depuis un instant, Floréal avait rejoint son père ; elle était pâle, et son petit cœur lui dansait dans la poitrine.

– Papa, rentrons, murmura-t-elle à voix basse.

– Et pourquoi, fillette ?

– Ça me fait trop mal de voir démolir ce pauvre saint !

Le marchand drapier sursauta ; ses gros yeux ronds roulèrent de droite et de gauche, effarés. Personne, heureusement, n’avait entendu ce gémissement criminel. Il serra fortement le bras de sa fille, et, d’un ton anxieux, courroucé :

– Tais-toi, malheureuse, grinça-t-il entre les dents. Tu veux donc me conduire à l’échafaud !

Puis, très haut, s’adressant au petit vieillard inconnu :

– Hardi, citoyen ! C’est un plaisir de voir cogner d’aussi bon cœur sur ces vermines de ci-devant curés. Dommage seulement qu’il ne soit pas de chair et d’os, au lieu d’être en bois !

Le bonhomme, en haut de son échelle, ébaucha un geste d’agacement et de mépris ; puis il continua de besogner de la pince et du marteau. Le saint tenait ferme, et le démolisseur éprouvait manifestement beaucoup de fatigue ou, peut-être, une violente émotion. Cependant, il vint à bout de son travail.

– Hé ! Là, donc, attention ! Maladroit ! Veux-tu bien...

Ces interpellations brusques étaient adressées par le petit vieillard au gamin curieux, qui, s’approchant, le nez en l’air, avait heurté l’échelle et s’en allait choir au seuil de la boutique, au-dessous de la statue. Mais, tout à coup, un bruit mat, immédiatement suivi d’exclamations douloureuses et angoissées, coupa la phrase en deux. Saint Éloi venait de s’abattre, et le bois lourd avait frappé l’enfant à la tête, avant de s’allonger sur le sol.

La statue, de vieux chêne, était à peine éraflée ; mais le gamin saignait d’une blessure à la tempe et criait à fendre l’âme. On s’empressait autour de lui.

En un instant, le petit vieillard avait dégringolé de son échelle, écarté les badauds, mis les genoux à terre, assis l’enfant contre le mur, examiné la plaie.

– Allons, ce ne sera rien, fit-il avec un large sourire ; une simple égratignure... Hé ! ne geins donc pas si fort ! Ce morceau de bois n’est pas un boulet d’Hondschoote ou de Dunkerque... Baptiste, ajouta-t-il, en élevant la voix, vite ; un peu de vulnéraire, de l’eau fraîche et du linge blanc ! Écartez-vous, citoyennes, ou vous allez l’étouffer !... Allons, Baptiste, hâtons-nous, mon garçon !

Mais le petit boiteux, au regard vague et tendre, accourait déjà, portant les objets réclamés.

– Ah ça ! citoyen, demanda Brutus Cantaloup, tandis que le vieillard, avec une promptitude et une habileté qui dénonçaient une longue expérience, opérait le pansement du blessé, tu es donc apothicaire ou médecin ?

– Moi, pas du tout, répondit le vieux, sans interrompre sa besogne.

Et il continua, parlant tour à tour à la foule, à Baptiste et au gamin :

– De mon état, je suis serrurier, pour vous servir, citoyens et citoyennes... Allons ! toi, reste donc un peu tranquille, je ne te fais pas si mal ! Oui, serrurier à l’enseigne... Mais vous la verrez demain, mon enseigne, elle est d’un goût délicat... Baptiste, encore un peu de linge ! Et puis, apporte-moi le petit flacon rouge, à côté du vulnéraire... Seulement, à la campagne, où j’ai longtemps habité, il faut, quand on le peut, se rendre utile à ses voisins, n’est-ce-pas ?... Là, ça va mieux, maintenant, petit maladroit !... Alors, j’ai appris à soigner les blessures et les fièvres, et si quelqu’un a besoin de se faire administrer une purgation, pratiquer une saignée, arracher une dent, qu’il s’adresse à Urbain Roulleau. Ce sera pour rien... Maintenant, toi, mon garçon, tu vas rentrer chez tes parents ; voilà, dans cette bouteille, un élixir de ma façon, dont tu boiras dix gouttes avant de te coucher, si tu es pincé par la fièvre. Et, une autre fois, ne sois pas si curieux !... Quant à moi, conclut le vieillard,. en prenant dans ses bras le saint de bois qui gisait sur le pavé, je m’en vais cacher cette image compromettante... À vous revoir, citoyens. Salut et fraternité !

Sur ce petit discours, Urbain Roulleau rentra chez lui, referma sa porte, et, peu à peu, les badauds s’éparpillèrent en devisant sur le nouveau serrurier, qui avait plu généralement par son air bonhomme et par ses offres de service en cas d’accidents ou de maladies.

Lui, cependant, tenant toujours à pleins bras le pauvre saint déchu et condamné, descendait à la cave. Une torche fumeuse à la main, Baptiste éclairait son maître. À cette lueur incertaine et tremblante, on eût dit que la physionomie de l’homme et de l’entant se chargeait d’ombre et de tristesse. Urbain Boulleau, qui souriait tout à l’heure avec sérénité, prenait maintenant comme une gravité douloureuse, et le petit boiteux lui-même, au lieu de cet œil vague et presque inconscient, regardait droit devant lui d’un air pensif. Étrange effet d’un jeu de lumière et d’ombre !... Un instant plus tard, après avoir couché doucement la statue dans le coin le plus obscur de la cave – évidemment, ce vieillard était fort soigneux, puisqu’il mettait tant de délicatesse à ranger un morceau de bois – Baptiste et Urbain, remontés dans la boutique, avaient repris, au grand, jour, le premier son innocence et le second sa bonhomie !...

 

 

 

III

 

L’hiver a passé. Le printemps renaît. Nous sommes aux premiers jours d’avril 1791, ou, pour parler plus congrûment, vers le milieu de germinal an II. Voici tantôt six mois que le petit vieillard est installé dans la boutique autrefois tenue par feu Planchet, six mois que la terrible enseigne Au Grand Saint Éloi s’est éclipsée, pour faire place à cette inscription beaucoup plus révolutionnaire : Au Grand Sein des Lois, dont les cinq mots semblent saigner sur la porte en lettres écarlates.

Ce calembour absurde était la surprise, au goût si délicat, que le nouveau serrurier ménageait à sa clientèle. Roulleau paraissait fort orgueilleux de sa trouvaille, et tout le voisinage, il faut l’avouer, partageait son admiration. D’ailleurs, ce Grand Sein flattait la manie du temps pour les métaphores pompeuses et le respect craintif et superstitieux que l’on portait aux lois, surtout depuis qu’elles étaient si méprisables.

En tout cas, cette burlesque invention avait établi la renommée du citoyen Roulleau.

Au surplus, le nouveau serrurier travaillait avec adresse et promptitude ; il était franc compagnon, sans-culotte avéré, possédait des papiers en règle, et Brutus Cantaloup, qui l’avait pris en affection, venait de l’introduire au Club des Thermopyles. Enfin, son air bonhomme, accompagné des drogues, des onguents et des conseils qu’il offrait gratis aux gens du quartier, l’avait rendu populaire.

Or, ce matin-là, 18 germinal an II, par un gai soleil d’avril, qui, là-bas, sur la place de la Révolution, allumait un rayon d’or au couperet de la guillotine et excitait les tricoteuses à danser autour de l’échafaud, Brutus entra chez son voisin, le front songeur et l’œil au guet.

– Citoyen, soupira-t-il à mi-voix, salut et fraternité...

– Ou la mort, acheva rondement le serrurier, soulignant d’un sourire épanoui le mot sinistre.

Un tablier de serge noire à la ceinture, une barre de fer à moitié rougie dans la main gauche, un marteau dans la main droite, Urbain Roulleau restait debout devant son enclume. Au fond de l’atelier, Baptiste, accroché au soufflet de la forge, activait le feu.

Le marchand drapier demeurait indécis sur le pas de la porte.

– Or ça, citoyen, poursuivit le serrurier, qu’y a-t-il pour ton service ?

– Je voudrais te dire un mot confidentiel, insinua Brutus, en désignant le petit boiteux du coin de l’œil.

– Oh ! tu peux parler devant lui un innocent !

Brutus ébaucha une moue défiante.

– On ne sait jamais, grogna-t-il, en hochant la tête.

Urbain se contenta de hausser les épaules, et, se tournant vers Baptiste :

– Allons, mon gars, un peu de répit Tiens ! va porter au citoyen Briguet la clé qui est là, sur l’établi, sous ta main gauche... Oui, c’est ça... Et dis-lui, ajouta-t-il à voix basse à l’oreille de l’enfant, que j’irai le voir, à la nuit, demain... Va, mon garçon !... Et maintenant, poursuivit le serrurier en se carrant sur un escabeau, qu’as-tu de si grave à me dire ?... Une conspiration ?

– Non ! reprit Cantaloup, après un coup d’œil craintif autour de lui. Voilà ! Ma fille est très malade.

– En effet, je ne l’ai pas vue depuis quelque temps. Mais ce n’est pas un crime, ou du moins pas encore !

– Attends un peu ! Le médecin qui la soignait, mon vieil ami Tribal, est arrêté.

– Ça, c’est ennuyeux ! Pourquoi diable ont-ils arrêté ce vieil ami ?

– Oh ! ils ont eu raison, répliqua Brutus en tressaillant.

Puis, d’un ton féroce et tout ensemble effaré :

– C’était un misérable et je m’en veux de l’avoir connu.

– Qu’a-t-il donc fait ?

– Il soignait une vieille aristocrate et il a voulu empêcher qu’on l’emportât sur un brancard à l’Abbaye, prétendant qu’elle rendrait l’âme en route.

– En effet, c’est un criminel, affirma le serrurier d’un air indifférent, tandis que ses deux poings se crispaient d’eux-mêmes.

– N’est-ce pas ? reprit Cantaloup, d’un accent convaincu. Mais revenons à ma fille.

– Il faut prendre un nouveau médecin. Je puis me charger d’un bobo, mais je n’ose attaquer une maladie grave.

– C’est que, balbutia le marchand dans un embarras manifeste et la sueur au front..., ma petite..., a le délire...

– Eh bien ?

– Eh bien, dans son délire... elle dit... des choses...

– Compromettantes ?

Le terrible Brutus inclina la tête en signe affirmatif, et, après un nouveau regard circulaire, il murmura, très bas, d’une voix chevrotante :

– Elle invoque le bon Dieu...

– Vraiment ?

– ... La sainte Vierge...

– Ah bah !

– ... Et les Saints !

Le serrurier contemplait son ami d’un air de commisération.

– Effroyable, en effet, conclut-il, avec une inflexion d’ironie que le marchand drapier, tremblant, ne sentit pas.

– Jure-moi, citoyen, reprit Brutus en serrant les mains d’Urbain Roulleau, que tu n’en diras rien.

– Sois tranquille ! Aie confiance en moi. Dans un instant j’irai voir ta fille.

Et, tandis que s’éloignait le poltron féroce, il ajouta, se parlant à lui-même :

– Pauvre malheureux !... Pauvre petite !...

Dans la rue, sous le Grand Sein des Lois, Brutus heurta un individu débraillé, l’œil faux, le nez vermeil et la lèvre pendante. Il le connaissait vaguement, pour l’avoir rencontré un soir au club des Thermopyles et l’avoir vu exécuter un jour une danse ignoble au pied de l’échafaud.

L’individu posa la main sur le bras du marchand.

– Tu connais ce citoyen-là, dit-il à Cantaloup, d’une voix traînante et rogue, en désignant le serrurier du bout de sa pipe...

– Oui ! c’est un bon républicain.

– Ah !... Et il y a longtemps qu’il demeure ici ?

– Heu !... Depuis brumaire.

– Ah !... Et d’où vient-il ?

– Mais... ma foi... je ne sais pas trop... De la campagne... Aurais-tu des soupçons ?...

– Moi ? Pas du tout... Il m’avait semblé reconnaître un vieux camarade.

Et le louche individu tourna les talons, s’éloigna d’un pas lent, les mains dans les poches et la tête enfoncée dans les épaules, en sifflotant la Carmagnole.

Brutus, intrigué, soucieux, rentra chez lui.

 

 

 

IV

 

– M. Roulleau ne viendra-t-il pas aujourd’hui ?

La petite Floréal a murmuré la question d’une voix très lasse, interrompue soudain par une toux violente.

C’est aujourd’hui le 28 germinal – en bon français, le Jeudi-Saint, 17 avril, un grand jour de fête, hélas ! bien oublié dans le Paris de Robespierre. Une décade entière est passée depuis qu’Urbain Roulleau a visité l’enfant pour la première fois. La petite a été bien malade, on l’a crue perdue ; mais ce serrurier bizarre est, ma foi, très bon médecin, car il a guéri la fillette. Il est vrai que tout péril n’est pas encore écarté ; cependant, le mieux s’accentue de jour en jour.

Elle est bien affaiblie, la pauvre Floréal, et ses joues rebondies et roses ont fondu, se sont décolorées au feu de la fièvre ; elles sont maintenant toutes creuses et toutes pâles. Au fond de ses yeux, pourtant, de ses grands yeux qui brillent, on sent la vie qui remonte et l’espoir qui renaît.

Sa chambrette est éclairée par une petite cour intérieure, où trône un vieux marronnier ; l’arbre est tout frais paré de menues feuilles, au joli vert tendre, entre lesquelles pointent, ça et là, des bouquets mousseux de fleurs blanches. Il fait bon le contempler quand on sent bouillonner dans son corps, après le froid de la mort prochaine, une sève de printemps.

Mais la pauvre chambrette, illuminée en ce moment par une coulée de soleil, où l’on voit danser mille grains de poussière, est cependant bien triste et bien désolée. Car, sur les murailles grises, on n’aperçoit pas le moindre crucifix, pas la moindre image pieuse ; aucun saint ne sourit de son cadre à l’enfant malade, aucun Christ ne lui ouvre ses bras. Et la fillette en est chagrine. Elle a mûri encore en ces jours de souffrance, et ses dix ans qui devraient s’épanouir d’insouciance heureuse et naïve ont un air grave et douloureux de petite femme, et de petite femme ayant connu déjà la tristesse et l’amertume.

Près du lit, Brutus Cantaloup tourne et retourne à pas fiévreux. Il est inquiet, il ne tient pas en repos, ces dix jours ont altéré sa physionomie comme si la maladie de son enfant l’avait atteint lui-même. Et, en effet, il s’est senti frappé jusqu’au cœur. En voyant sa fillette aimée presque mourante, il a eu l’impression d’un poignard aigu qui lui fouillait l’âme. Était-ce un remords ?... Il n’a pas voulu le savoir, il n’a plus la liberté de se repentir... Il faut, bon gré, mal gré, qu’il reste fidèle à son club, à ses camarades, à tout son appareil de convictions féroces et sanguinaires. Aussi tout en souffrant de quitter sa fille, il n’a manqué ni une séance aux Thermopyles, ni une occasion de se montrer sans-culotte impitoyable. Il a entendu vanter par un ami l’héroïsme exemplaire avec lequel il donnait le pas, sur l’amour paternel, devoir civique ; et, l’angoisse au fond de l’âme, il s’est pavané sous ce compliment qui le torturait.

– M. Roulleau ne viendra-t-il donc pas aujourd’hui ? a répété l’enfant, qui tousse à déchirer sa gorge et sa poitrine.

– Mais oui, petiote, il va venir, il devrait être là... J’espère qu’il ne tardera point... Je ne voudrais pas m’en aller sons l’avoir vu.

– Vous allez partir ? Où donc ?

– Mais au club... Il faut bien que j’y paraisse... Ah ! maudit club, achève-t-il entre les dents, d’une voix lamentable et furieuse, en bousculant un escabeau qui n’en peut mais.

Cependant, un nouvel accès plus douloureux arrache une plainte à Floréal.

– Et cette pauvre chérie qui souffre le martyre !... Urbain croit qu’elle est guérie... J’ai bien peur qu’il ne se trompe... Est-ce qu’il est médecin ? Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !

Et le malheureux se pétrit le front, de désespoir, à deux mains !

Puis, soudain, un cri lui échappe :

– Hé là, mon enfant, ma Floréal, Antoinette, qu’est-ce que tu as ?

La malade, épuisée par cette quinte violente, a renversé la tête en arrière, à demi pâmée ! Brutus se précipite auprès d’elle et tombe à genoux.

– Oh ! mon Dieu, mon Dieu, je vous en supplie, guérissez-la, guérissez-la !

– Eh bien, qu’y a-t-il donc ? interroge une voix derrière lui.

C’est Urbain Roulleau qui vient d’entrer... Brutus pâlit et frémit. Le serrurier l’a surpris invoquant Dieu... il est perdu !

Tout effaré, le malheureux cherche à rattraper sa prière, il balbutie des explications confuses.

– Je... J’ai... Tu n’as pas....

– Tu priais Dieu, je l’ai entendu, répond simplement Urbain, qui regarde Brutus avec une gravité douce et compatissante.

– Mais non ! Seulement, je...

– Mais si, je le sais bien, j’étais là... Ne t’en défends pas, mon pauvre ami... Le cri de ton instinct paternel a peut-être eu raison... Au fond, nous avons beau dire... Allons, n’aie pas peur, en tout cas ; ce n’est pas moi qui te dénoncerai... Et puis, c’est pour l’enfant que j’étais venu ; voyons notre malade.

Floréal est déjà remise ; elle sourit, plus calme et presque reposée. Un bref examen suffit au serrurier-médecin pour s’assurer que, malgré l’accès, le mal est en décroissance.

– Allons ! ça va mieux, dit-il au père encore ahuri et craintif. Tu peux aller sans scrupule aux Thermopyles. Je tiendrai compagnie à ta fille.

Deux minutes après, Brutus était parti.

... Mais que fait donc Urbain Roulleau ? Quelle est la mystérieuse opération qu’il prépare et pourquoi prend-il tant de précautions ?

Après avoir accompagné Cantaloup jusque dans l’escalier, le voici qui écoute avec attention s’il ne vient personne ; ensuite, il ferme la parte à double tour, et c’est d’un pas lent, recueilli, religieux, qu’il remonte auprès de la couchette.

Évidemment, tout cet apparat n’a rien d’inattendu, pour l’enfant. Loin d’en paraître effrayée, elle sourit, au contraire, en regardant Urbain ; sa physionomie revêt je ne sais quel éclat radieux, je ne sais quelle émotion profonde. Une bouffée de rose a nuancé la pâleur de ses joues.

Sans dire un mot, d’un geste calme et respectueux, le serrurier fouille dans sa poitrine, en tire un linge très blanc, qu’il étale avec soin sur une table auprès de l’oreiller. Autour du linge, il pose deux chandelles, et battant le briquet, les allume... Or, il fait grand jour, et Floréal n’a point l’air étonné.

Enfin, dans sa poitrine encore, avec d’infinies précautions, presque avec solennité, Urbain Roulleau prend un petit objet métallique et rond, qu’il baise avec amour et que, très gravement, il place au milieu du linge... Or, ce petit objet, si vénéré, n’est tout simplement, d’apparence au moins, qu’un écu de six livres.

Quel est donc ce mystère ? Il semble, en tout cas, que Floréal en ait compris le sens et la portée ; car, à la vue de la pièce argentée, la fillette a joint les mains et baissé les paupières.

– Antoinette !...

Urbain, rejetant le nom païen de Floréal, a donné à l’enfant son vrai nom de baptême, et la malade a rouvert les yeux...

Le serrurier parle à voix basse et d’un accent pénétré d’émotion. Une de ses mains tient doucement les doigts amaigris de la petite, et l’autre s’appuie sur la table, à côté de l’écu qu’elle protège.

– Antoinette, aujourd’hui, vous ne l’ignorez pas, c’est le Jeudi-Saint. C’est l’anniversaire du jour où Notre Seigneur opéra ce miracle d’amour, l’institution de la Très Sainte Eucharistie. Vous êtes bien jeune encore, ma chère enfant, vous n’avez pas atteint votre douzième année ; mais par les temps que nous traversons, votre intelligence a devancé votre âge. Vous comprenez bien, n’est-ce pas, ce qu’est la Sainte Eucharistie ?

– Oh ! oui, murmura l’enfant, dont le regard très pur se fixa sur les yeux d’Urbain, oui ! C’est Jésus, qui a changé le pain en son corps afin de se donner à l’homme en nourriture.

– C’est bien, mon enfant. Vous avez une foi solide et suffisamment éclairée pour vous approcher du Très Saint mystère. Au surplus, je dois me hâter. Demain, peut-être, on viendra m’arrêter...

L’enfant tressaillit, une ombre de douleur obscurcit son visage.

– Eh oui, ma pauvre enfant, je dois m’y attendre, et je suis même étonné d’avoir pu, six mois durant, exercer mon ministère. Il y avait un Judas parmi les apôtres ; il y en a, je le sens, dans le petit troupeau qui se rassemble autour de moi. Je dois le réunir dimanche, avant l’aurore, pour célébrer la messe et distribuer la communion pascale à ces héroïques fidèles. Il se peut bien que, ce jour-là, je monte à l’échafaud au lieu de monter à l’autel... Eh bien, ma pauvre Antoinette, avant de m’en aller, je veux vous laisser le réconfort divin. Ce sera le meilleur remède à votre maladie, ce sera votre secours le plus efficace au milieu des difficultés qui vous attendent. Allons, mon enfant, recueillez-vous, vous allez faire votre Première Communion.

Tout se tait dans la chambre de cette enfant que la présence de Dieu transforme en sanctuaire. Au loin gronde et frémit le murmure étouffé de la grande ville, écrasée par la Terreur. Près de la fenêtre, un vent léger secoue les fleurs du marronnier vêtu de printemps. Les yeux clos, les mains croisées sur son drap blanc, la première communiante attend son Dieu.

 Sur la table où il l’a posé, couché sur le linge entre les deux flambeaux que le soleil pâlit, Urbain Roulleau prend l’écu de six livres. Il presse un ressort secret : la pièce adroitement creusée se sépare en deux morceaux, l’Hostie Sainte apparaît. Dans l’humilité de ce ciboire étrange où la fureur des impies le condamne à se cacher, l’infinie majesté du Créateur éclate aux regards purs du prêtre et de l’enfant.

Maintenant, le Corps sacré du divin Maître, élevé sur le lit de cette fillette exténuée par la fièvre, entre les doigts de cet homme en habit d’ouvrier, brille au milieu de la chambre.

La voix d’Urbain Roulleau se fait plus solennelle encore et plus pénétrante.

– Ma fille, ouvrez les yeux ! Je ne puis vous entretenir bien longtemps, mais je prie Dieu, ce Dieu qui est là devant vous, ce Dieu qui va descendre en vous, de vous inspirer. Tout à l’heure, il sera dans votre âme, il parlera lui-même à votre cœur. Écoutez-le ! Faites ce qu’il vous commandera. Demandez-lui ce dont vous avez besoin, tout ce que vous désirez ; ayez confiance en l’infini de son amour et songez que vous serez très puissante auprès de lui qui est le Tout-Puissant. Je n’ai pas besoin de vous dire pour qui vous devez prier, d’abord...

– Papa, murmura l’enfant dans un soupir très faible, et son œil se voile d’un nuage.

– Oui, votre pauvre père ! Il y a dans son intelligence une étincelle de foi que Dieu peut ranimer ; il y a dans son cœur un germe de bonté que Dieu peut épanouir... Priez pour lui...

Urbain Roulleau se tait ! Davis la chambre nue, sans ornement, sans même un crucifix, Dieu descend pour la première fois dans l’âme d’une enfant, et peut-être au-dessus de Paris l’ange envoyé par la colère divine a-t-il remis son glaive au fourreau, pour se prosterner devant ce cœur pur devenu le tabernacle du Très-Haut.

À genoux au pied de la fillette immobile et radieuse, Urbain Roulleau adore et prie.

 

 

 

V

 

Tandis que ce tableau du ciel illuminait la chambrette, à quelques pas de là, deux suppôts d’enfer ourdissaient leurs complots.

C’était dans le coin le plus abrité du cabaret des Vrais Sans-Culottes.

Des deux côtés d’une table graisseuse, où se prélassait un broc de vin rouge entre deux verres à moitié pleins, deux individus causaient à demi-voix. L’un d’eux nous est connu. Ce vêtement débraillé, cet air farouche et ce nez rubicond appartiennent au promeneur de mauvaise mine que Brutus a rencontré, voici dix jours, au seuil du Grand Sein des Lois. L’autre, un demi-bourgeois, vigoureux, d’âge mûr, haut en couleur et de verbe impudent, porte un air jovial et bon garçon, démenti par deux yeux vifs et mi-clos, d’une mobilité irritante et inquiétante.

– Allons, dit ce dernier, promenant son regard partout sans l’arrêter nulle part, allons, citoyen Morgas, je vois que tu n’es pas un trop mauvais limier. Je te recommanderai à Robespierre.

– Ah ! citoyen Briguet, répond l’autre, accoudé nonchalamment sur la table, si tu fais ça, tu peux compter sur ma reconnaissance... Encore un coup !

Puis, après avoir rempli les deux verres et incontinent vidé le sien, le citoyen Morgas essuya son museau du revers de sa manche et continua :

– C’est que j’ai eu de la peine à le dénicher, cet oiseau-là ! Tu conçois, j’avais douze ans, quand j’ai quitté le pays, et maintenant, je marche à la quarantaine. Et le curé, pendant ce temps, prenait de l’âge aussi.

– Naturellement, ponctua le citoyen Briguet, qui, les mains à plat sur les cuisses, écrasait de sa robuste personne un petit escabeau.

– Mais je l’avais bien connu pendant ma dernière année, l’année de ma Première Communion, souligna Morgas avec un ricanement odieux. Tel que tu me vois, j’étais enfant de chœur, et cet idiot-là voulait me pousser au Séminaire.

– Ah ! par exemple, il avait bien choisi !

– Dans ce temps-là, j’étais bête et je mordais, dur comme fer, à son idée. Il m’apprenait le latin. J’étais constamment fourré chez lui. J’ai découvert de la sorte un tas de détails qui me sont revenus l’autre jour à la mémoire. Ainsi, un soir qu’il raccommodait ses clés à la chandelle, pendant que je me crevais les yeux sur l’Évangile, il me raconta qu’avant d’être prêtre, il avait été apprenti serrurier.

– Ah ! bon, je comprends !

– Une autre fois, que j’étais malade, il me guérit par des drogues et par des onguents qu’il composait lui-même.

– Parfait ! Je comprends tout !

– C’est pourquoi, quand j’ai vu qu’il avait pris la boutique à cet imbécile de Planchet et qu’il se mettait à soigner les bobos, je n’ai plus douté d’avoir mis la main sur mon homme.

– En effet !

– Mais c’est un fin matois. Il en avait déjà la réputation quand j’étais tout petit. J’ai eu beau le surveiller, je n’ai pu découvrir encore de quelle guitare il a joué pour obtenir des papiers en règle.

– Le tribunal révolutionnaire éclaircira ce point, répliqua Briguet, l’œil toujours en alerte, et gare à ses complices !

– Tu vas le faire arrêter ?

– Parbleu !

– Dès aujourd’hui ?

– Non ! primidi prochain, 1er floréal, au petit jour. Un beau coup de filet que nous allons jeter dans sa boutique.

– Ah ! conte-moi donc ça !

Le citoyen Briguet rapprocha son escabeau de la table, et, baissant encore la voix :

– Depuis quelque temps, je le soupçonnais. Ce serrurier-médecin me paraissait d’allures suspectes et j’avais noué commerce avec lui. C’est un finaud, mais doublé d’un naïf. Il se ferait guillotiner pour sauver une âme. Aussi, j’avais déjà réussi à capter sa confiance. Il ne m’avait pas encore dit qu’il était curé, mais il m’ouvrait déjà son cœur, afin de gagner le mien, car il me croyait tout farci de regrets pour la ci-devant religion. Quand tu m’as conté tes premiers soupçons, j’ai brûlé mes vaisseaux, j’ai joué le grand jeu. Tu ne devineras jamais la comédie que je lui ai donnée, il y a cinq jours.

– Non ! Laquelle ?

– Mon vieux, je me suis confessé !

Les deux bandits éclatèrent de rire.

– Maintenant, je suis au courant de tout. Or, primidi prochain, c’est le jour de Pâques, et, pendant la nuit, notre curé dira la messe !...

– Et tu vas pincer à la fois le pasteur et le troupeau ?

– Justement ! ... Robespierre est prévenu... J’aurai, grâce à lui, quelques joyeux lurons de la garde conventionnelle. Avec eux, tu sais, les petites fêtes de ce genre ont du ragoût. Je t’invite !

Depuis un instant, le citoyen Morgas était plongé dans la méditation devant le broc vide.

– Tu ne sais pas, citoyen Briguet, à quoi je pense ?

– À faire remplir ce broc !

– Non !... C’est-à-dire oui !... Un broc plein n’est jamais de refus... Mais encore à autre chose.

– Quoi donc ?

– Cantaloup pourrait bien appartenir à la bande au curé.

– Lui ! Ah ! par exemple !

– Je l’ai vu tenir des conciliabules avec Urbain Roulleau.

– Tout simplement parce qu’ils sont voisins, et que le serrurier, pas bête, a conquis l’amitié de Brutus, un des pantins les plus braillards du club des Thermopyles. Je le connais, c’est moi qui tiens la ficelle.

Le citoyen Morgas hocha la tête.

– Puisque je le connais, répliqua l’autre, et mieux que toi. C’est un lâche, il sera toujours avec les plus. forts. Lui, risquer sa peau pour entendre la messe ? Allons donc !

– C’est égal, je me méfie... Une idée ! Si on l’emmenait avec nous ?

– Pour l’arrestation ?

– Oui ! sans lui nommer l’individu. Quand il se trouvera face à face avec lui, nous verrons bien quelle mine il prendra !

– Ma foi, je veux bien. Il ne pourra pas nous servir à grand-chose, au moment périlleux. Mais, si l’on se cogne un peu, la physionomie de ce trembleur sera drôle à regarder.

 

 

 

VI

 

C’est le soir, dans la chambre de Cantaloup, mal éclairée par un quinquet falot. Le marchand drapier reconduit le citoyen Morgas, aussi débraillé, puant et repoussant que jamais.

– Ainsi, c’est convenu, dit Morgas à demi-voix – car Brutus l’a prié de baisser le ton pour ne point réveiller Floréal assoupie dans la pièce à côté, – c’est bien convenu ?

– C’est bien convenu !

– Dans une heure, au cabaret des Vrais Sans-Culottes !

– Oui, oui, j’y serai.

– Et surtout, pas d’hésitation !

– Moi, hésiter, quand il s’agit de prêter main-forte au citoyen Briguet, pour prendre au piège un curé de malheur et des gueux d’aristocrates ?... Ah ! bon sang ! je n’aurai jamais été à pareille fête !

– Hum ! Tu n’avais pas l’air si résolu tout à l’heure !

– Comment, pas résolu, moi ? répond Brutus en élargissant ses gros yeux ronds, qu’il cherche à rendre terribles et qui sont surtout grotesques. Ah ! la plaisanterie est bonne !... Eh bien, tu verras !

Et tandis que le sans-culotte aviné redescend dans la rue, Cantaloup – non sans avoir pris la précaution d’attendre un instant, l’oreille au guet – détend son visage, laisse tomber les bras, pousse un gros soupir, et s’affalant sur une chaise :

– Mon Dieu, gémit-il, quand tout cela sera-t-il donc fini ?

Mais soudain, brusquement, il se redresse ; un cri de surprise et d’effroi s’étrangle au fond de sa gorge.

Debout, l’œil hagard, affreusement pâle, à demi vêtue, claquant des dents sous le frisson de l’angoisse et le tremblement du froid, Floréal est devant lui.

– Qu’est-ce que tu fais là ?... Mais tu vas te tuer !... Qu’as-tu ?... Voyons !... Réponds-moi !... Ou plutôt, non. D’abord, couche-toi !

L’enfant ne répond rien, reste immobile et glacée ; puis, d’une voix déchirante :

– Oh ! papa, je vous en supplie, n’y allez pas !...

– Avant tout, je t’en prie, recouche-toi !

– Papa, je vous en supplie, n’y allez pas !

Mais le père, affolé, saisit la fillette entre ses bras, l’enlève et la porte à son lit, où il la dépose et la recouvre avec des soins maternels, tandis que l’enfant, joignant les mains, le dévorant des yeux, répète :

– Oh ! je vous en supplie, ne vous en allez pas ! Restez ici !

– Mais, à la fin, qu’est-ce que tu racontes ? interrompt Brutus avec une feinte impatience et une brusquerie que dément l’émotion dont sa voix tremble encore. Je ne m’en vais pas courir les rues à cette heure ! Tu as eu un cauchemar !...

– Non ! j’avais entendu des mots qui m’effrayaient, j’étais réveillée, j’ai eu peur, j’ai voulu tout savoir, je me suis levée, j’ai écouté derrière la porte...

– Petite malheureuse !

– Pardonnez-moi !... C’est mal, je le sais bien !... Mais je ne vivais plus dans mon lit, je n’ai pas pu m’empêcher !

Et la phrase, entrecoupée, s’achève en sanglots.

– Voyons, ma chérie, mon enfant, calme-toi !

Mais Floréal étreint violemment les mains de son père, et de plus en plus enfiévrée :

– Je vous en prie, mon bon papa, n’allez point avec ces méchants hommes !... Je n’ai entendu que deux ou trois phrases...

– Et tu les as très mal entendues, je te le jure !

– Non ! non ! ne jurez pas. J’en ai entendu assez pour savoir qu’on va surprendre quelqu’un, l’arrêter, le mettre en prison, le conduire à l’échafaud... Je ne veux pas que mon papa devienne un assassin... Je ne veux pas... Je vous en supplie, promettez-moi de rester !

– Mais, ma petite...

– Oh ! c’est affreux ! Vous n’osez pas me répondre... Alors, vous voulez donc y aller ?... Mon Dieu, mon Dieu !...

Et l’enfant pleurait à sanglots, dans le feu d’une exaltation maladive.

Brutus Cantaloup, secoué jusqu’aux entrailles, hésitait ; il se sentait déchiré entre l’amour profond qu’il avait pour sa fille et l’effroyable peur dont il continuait à subir les tenailles. Résister à son enfant, c’était l’exposer à un coup de fièvre et de désespoir qui pouvait singulièrement aggraver la maladie, qui pouvait même... il n’osait pas aller jusqu’au bout de ses craintes ! Mais refuser de prendre part à cette arrestation, refuser d’obéir au citoyen Briguet, l’ami de Robespierre, on disait même un de ses pourvoyeurs, c’était se ranger dans la catégorie des suspects, et, par conséquent, se condamner sans remède à l’échafaud !...

Le marchand drapier prit sa résolution. Il irait, mais après avoir endormi sa fille ; il croyait concilier ainsi sa conscience et sa lâcheté.

– Eh bien, là, oui, je devais y aller. Mais je n’irai pas, je te le promets !

– Bien vrai ? fit la malade, inquiète et soupçonneuse.

Solennellement, Brutus étendit la main :

– Je te le jure !

Les traits de l’enfant se détendirent et son visage eut un rayonnement joyeux. De ses petits bras, tout brûlants encore, elle enveloppa le cou de son père et mouilla de ses pleurs et de ses baisers le malheureux, qui en frissonna jusqu’au fond des os.

Quelques instants plus tard, accablée d’un abattement d’autant plus lourd que l’exaltation avait été plus vive, l’enfant dormait. De temps en temps, de longs soupirs et des sanglots étouffés soulevaient sa poitrine et agitaient son sommeil. Une de ses mains, pendante hors du lit, se crispait comme un étau sur le poignet de Cantaloup.

Celui-ci, le cœur bondissant d’angoisse, attendait. L’heure était proche. Il avait éteint la lumière, et cette veillée dans l’ombre était comme une veillée d’agonie. Le remords peuplait sa nuit de fantômes et parfois le secouait d’une révolte, à la pensée du crime où il se laissait entraîner. Jamais il n’était tombé si bas, jamais il n’avait participé si directement à une opération de police, au prologue de ce drame dont le dénouement sûr et rapide était l’échafaud. Il n’aurait pas cru que ce fût si terrible et si douloureux de contribuer à un assassinat.

Et cependant, s’il reculait, c’était lui, Cantaloup, qu’il pousserait de sa propre main à la mort. Il se vit brusquement sous le couperet de la guillotine, et tout son corps, instantanément, fut baigné d’une sueur glaciale. Il fallait partir.

Avec des précautions infinies, le marchand drapier dégagea sa main prise entre les doigts fiévreux de l’enfant. La fillette eut un tressaillement, mais ne s’éveilla point. Très doucement, marchant comme un voleur, retenant son souffle, il gagna la porte. Une planche craqua, la serrure grinça. Brutus s’arrêta net, la respiration coupée, le cœur fou. L’enfant s’agita, poussa un soupir et resta endormie. Cantaloup, tout courant, s’en fut prévenir une voisine, une bonne commère, qui attendait dans une autre chambre et qui avait coutume de veiller l’enfant quand il était besoin. Puis, affolé – car il était tard – il se jeta vers l’escalier.

– Papa ! Papa ! Papa !

Strident, déchirant, cet appel angoissé traversa la maison tout entière et, comme un stylet acéré, pénétra le cœur de Brutus.

Lâche, il précipita sa course.

– Papa ! Papa ! Papa !

Ses jambes mollirent, il dut s’appuyer à la muraille.

– Papa ! Papa ! Papa !

Torturé de peur, il se raidit, se retourna, courut à sa fille.

À la lueur du quinquet rallumé par la vieille, il vit Floréal assise au milieu de son lit défait, les cheveux en désordre et les yeux béants, luttant contre la femme qui s’efforçait en vain de la recoucher.

– Papa ! vous m’aviez juré... Et vous y allez !

– Je t’en supplie, mon enfant, recouche-toi... Si tu savais comme je souffre !... Eh bien, oui, j’y vais... Il le faut !

Floréal, anéantie, s’abattit dans ses draps, la tête entre ses mains, le corps frémissant de sanglots.

– Il le faut, te dis-je, il le faut... Si tu crois que j’y vais pour m’amuser ?... Mais, si je n’y vais pas, c’est l’échafaud !... Tu ne veux pourtant pas me condamner à mort ?

L’enfant pleurait en silence.

– D’ailleurs, je ne bougerai pas, je ne toucherai à personne. J’assisterai sans rien dire à l’arrestation du prêtre.

D’un brusque sursaut, Floréal se redressa.

– C’est un prêtre ?

– Oui, qui dit la messe, à deux pas d’ici, pour Pâques !

– Vous savez qui ?

– On ne m’a pas dit son nom !

– Eh bien, moi, je...

Mais l’enfant s’arrêta net... Avait-elle le droit de trahir les secrets que lui avait confiés Urbain Roulleau ?

– Tu disais ? interrogea Brutus, intrigué.

– Rien.

Cantaloup voulait insister, il n’en eut pas le temps. Des coups violents ébranlaient la porte. Il se hâta d’ouvrir.

Briguet et Morgas, insolents et rudes, entrèrent en coup de vent.

– Ah ! çà, citoyen, tu as donc peur de venir ?

– Moi, balbutia Brutus effaré. Pas du tout ! Ma fille avait la fièvre, alors je... Mais je viens, je suis à vous, me voici !

– Et tu fais bien, allons, en route !

Et le malheureux, poussé par ses compagnons, plus semblable à un prisonnier qu’à un complice, s’engouffra dans l’escalier.

Il mettait le pied dans la rue, quand un nouveau cri le cloua.

– Papa, le prêtre, c’est Urbain Roulleau !

Et là-haut le plancher résonna sous le bruit d’un corps qui tombe.

– Ma fille !... Urbain !... Non, non, c’est trop, je n’irai pas... Je veux rentrer... laissez-moi, laissez-moi !...

– Trop tard, mon vieux, grogna le citoyen Morgas, en lançant un regard d’intelligence à Briguet. Si tu n’es pas avec nous, on te mettra dans la charrette avec eux. Marche !

– Citoyen, déclara au même instant un soldat de la garde conventionnelle en poussant vers Briguet, d’un coup de pied dans les reins, un adolescent pâle et résolu, dont un bâillon fermait la bouche et dont une corde écorchait les mains, nous les tenons. Voilà celui qui montait la garde. On l’a pris au piège, il n’a pas eu le temps de crier ouf !

 

 

 

VII

 

Une chambre basse au-dessus de l’atelier d’Urbain Roulleau.

Une vingtaine d’hommes et de femmes, entassés, la remplissent. Tous, à considérer l’humilité de leurs vêtements, sont des gens du peuple. Et cependant, à regarder l’allure et la physionomie, l’on reconnaît, parmi eux, des bourgeois et des nobles. Sous le petit bonnet qui recouvre ses cheveux gris, et le modeste fichu noir qui cache ses épaules, cette femme, habillée comme une servante, a un port de duchesse. Et plus loin, ce jeune homme en costume d’ouvrier garde l’élégance et la tenue d’un gentilhomme.

Mais il n’est plus ici d’aristocrates et de roturiers ; dans cette chambre, il n’y a que des chrétiens. Tous, à genoux sur le plancher, le front bas, silencieux et graves, ils prient Dieu. Ils rendent grâce à Dieu de pouvoir, à l’heure même où Jésus sortit du tombeau, assister, dans une mansarde, au Saint Sacrifice, quitte à payer le lendemain ce bonheur audacieux de leur tête.

Au fond de la pièce, un petit vieillard, au torse robuste, en vêtement de travail, est debout devant un placard ouvert à deux battants.

Sur un des rayons du placard, deux maigres chandelles, dont la lueur est masquée avec précaution par les battants, qu’on a laissés perpendiculaires au mur, éclairent faiblement cette chambre étroite où se célèbre, en plein cœur de Paris, la solennité pascale.

Entre les deux flambeaux, sur une pierre consacrée, Dieu lui-même est présent ; il est présent sous les apparences du pain qui repose au milieu d’une soucoupe en métal vulgaire, il est présent sous les apparences du vin qui remplit un verre de cristal.

Urbain Roulleau, profondément incliné, se frappe la poitrine, en répétant trois fois : Domine non sum dignus !

À genoux près de lui, le petit boiteux, dont la figure indécise apparaît aujourd’hui radieuse et transfigurée, donne un très léger coup, du bout des doigts, sur la porte du placard, afin d’avertir les assistants que le moment de la communion est venu.

Puis, plus profond que jamais, le silence retombe.

Un instant se passe, un nouveau bruit s’élève, un très doux murmure : c’est le Confiteor que l’enfant récite à demi-voix. Tout bas, les proscrits le répètent.

Cependant, le prêtre a consommé le Corps et le Sang du Sauveur ; il se retourne, et, d’un geste calme et solennel, il trace un grand signe de croix sur les fronts qui s’inclinent. Pas un de ces chrétiens qui ne sache que cette bénédiction peut être la dernière !

Puis, tenant de la main gauche une bonbonnière en vermeil qui lui sert de ciboire, et de la main droite élevant la Sainte Hostie :

Ecce Agnus Dei, dit Urbain Roulleau d’une voix grave et tranquille.

Au même instant, derrière la porte, un bruit de pas lourds et mal assourdis fait gémir le plancher, tandis que sonne un cliquetis d’armes et que gronde un blasphème.

Un frémissement traverse l’assemblée, comme un coup de vent dans les feuilles.

Impassible, Urbain Roulleau, sans un tressaillement, sans une hésitation, continue : Ecce qui tollit peccata mundi. Domine...

Mais un coup brutal a ébranlé la porte, en même temps que, sous la fenêtre, une troupe en armes envahissait la cour.

– ... non sum dignus, a poursuivi le prêtre.

On est trahi, surpris, cerné. C’est la mort. Cependant, la porte est solide, on aura le temps de communier peut-être, avant de tomber aux mains des sans-culottes. Et c’est pourquoi, dans l’ébranlement des coups acharnés sur le bois, dans le roulement des crosses frappant en bas sur le pavé, dans le tumulte des jurons, des cris et des menaces, les héros chrétiens, le rayonnement du martyre au front, se prosternent sans faiblesse aux pieds du prêtre.

Mais la garde conventionnelle a bien pris ses mesures. Un dernier coup plus terrible et la porte, demi-brisée, saute avec fracas... La clarté d’une torche éclaire violemment la pièce et, soudain, l’hostie blanche étincelle entre les doigts du prêtre en habit d’ouvrier, comme elle brillait jadis, au milieu du cercle d’or de l’ostensoir, parmi les cierges de l’autel.

Dans l’encadrement de la baie brusquement ouverte, Urbain Roulleau voit se bousculer les soldats de la garde conventionnelle, à la veste bleue rehaussée de parements rouges, au sabre pendant sur la culotte blanche enserrée de guêtres noires. Un homme du peuple, en carmagnole, et deux bourgeois, dont l’un paraît le chef et dont l’autre, ahuri, semble agité d’un tremblement nerveux, font tache au milieu des uniformes.

À l’autre bout de la pièce, autour de l’autel improvisé, les proscrits forment bloc. Celui qui porte, en souquenille, un front de gentilhomme, brûle des yeux les révolutionnaires et cherche à son côté l’épée absente. Auprès de lui, la grande dame, à genoux, immobile, attend, les regards fixés sur l’hostie. Urbain Roulleau, face aux assiégeants, la physionomie sereine et la tête haute, élève en sa main le Dieu tout puissant. Du plus profond de son cœur, il supplie Jésus, l’infini miséricordieux, de faire grâce à Briguet, le traître, et de pardonner à Brutus Cantaloup, le lâche.

Lâche, est-ce que Brutus Cantaloup mérite encore cette injure ?... On sent, à le regarder, qu’un effroyable combat se livre dans cette âme. Un terrible assaut de remords ébranle, au fond de sou cœur poltron, l’effroi bestial, affolant, qui l’a jeté dans cet abîme. À travers les murailles, il croit voir, il voit même, abattue sur le sol, inanimée, peut-être à l’agonie, l’enfant qu’il aime éperdument. Meurtrier de sa fille, il va tuer maintenant, par sa criminelle inertie, l’ami généreux qui avait arraché Floréal à la mort. Et Dieu lui-même, entre les mains du prêtre, assiste à ces forfaits abominables. Il le voit, Dieu, dans l’hostie rayonnante, aveuglante, avec toute sa foi réveillée brusquement, comme après un cauchemar. Et son visage altéré, décomposé, se crispe d’angoisse et de douleur. Briguet lui-même en serait épouvanté, s’il se retournait vers son compagnon.

Mais Briguet, le regard dur et froid, la voix sèche et coupante, a jeté cette menace, appuyée d’un pistolet tendu :

– Si quelqu’un bouge, il est mort.

– Eh bien, tue-moi, si tu veux !...

Et Brutus Cantaloup, martelant ces mots d’une voix étranglée mais résolue, s’est tout à coup détaché du groupe. En un clin d’œil, il a saisi un sabre aux mains d’un garde ahuri de cette attaque imprévue, en deux bonds il a franchi la pièce, et le voici maintenant, debout, l’arme au poing, devant le prêtre.

Soldats et fidèles, étourdis de ce coup, restent muets, immobiles. Briguet lui-même, effaré, a laissé retomber son bras le long du corps. Mais, le premier, il se ressaisit.

D’une voix brève et dure :

– Va-t’en, dit-il, ou je te tue comme un chien.

– Je ne bougerai pas. On ne touchera point ce prêtre et cette hostie sans passer sur mon corps.

– Va-t’en !

– Non !

Un coup de feu retentit. Brutus Cantaloup, mortellement frappé, s’abat comme une masse aux pieds d’Urbain Roulleau qu’il couvre de son sang... Une goutte du liquide vermeil a rejailli jusqu’à l’hostie sainte, y jetant un rubis qui étincelle, au milieu de la blancheur du pain, sous les feux de la torche.

– Pardon, mon Dieu !...

Cette prière, à peine articulée, a passé comme un souffle entre les lèvres du mourant, dont les yeux agrandis, déjà presque vitreux, attachent sur le prêtre un regard éperdu, suppliant.

Le prêtre a compris ce regard. Sa main s’étend grave et souveraine, et, d’un accent dont la solennelle et vibrante émotion fait hésiter Briguet lui-même :

– Arrêtez, ordonne-t-il, et laissez mourir en paix le martyr !

Alors, tandis que les chrétiens s’agenouillent comme au lit d’un moribond ; tandis que les bandits, malgré leur férocité, sentant frémir en leurs âmes un trouble inconnu, restent cloués au sol, Urbain Roulleau se penche auprès du blessé que deux fidèles appuient contre le mur. Il prononce à demi-voix les mots sacrés de l’absolution sur celui qui vient de racheter les hontes de sa vie par l’héroïsme de sa mort, et, dans la bouche entrouverte, où le dernier râle est déjà prêt de s’éteindre, il dépose avec respect le corps sacré du Dieu qui pardonne.

 

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Quelques jours plus tard, une charrette enveloppée de soldats, croisait, en roulant vers la guillotine, un cercueil d’enfant, suivi d’une vieille femme.

Celle-ci, levant les yeux, aperçut, parmi les condamnés, Urbain Roulleau qui priait.

Et, dans la vieille femme, Urbain Roulleau reconnut la voisine qui veillait naguère auprès de Floréal.

 

 

 

 

François VEUILLOT,

Humbles victimes, 1907.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

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