Le chant de Bernadette

ROMAN D’UNE DESTINÉE MERVEILLEUSE

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Franz WERFEL

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PRÉFACE

 

Dans les derniers jours de Juin 1940, après la débâcle de la France, nous fûmes obligés, ma femme et moi, de quitter le Midi de la France que nous habitions. Nous espérions atteindre la frontière espagnole pour nous rendre au Portugal, mais tous les consulats refusèrent de nous donner des visas.

La ville-frontière Hendaye étant déjà occupée par les troupes allemandes, nous fûmes obligés de nous replier vers l’intérieur du pays. Les départements des Pyrénées n’étaient plus qu’un camp immense et chaotique, où des milliers de fuyards : Français, Belges, Hollandais, Polonais, Tchèques, Autrichiens, Allemands exilés, soldats des armées battues et dispersées, obstruaient les routes et emplissaient villes et villages. Il était difficile de se nourrir, il était impossible de trouver un lit. Celui qui avait réussi à s’emparer d’un fauteuil pour y passer la nuit, était privilégié. Les longues files d’autos, chargées d’ustensiles de ménage, de matelas et de lits, étaient immobilisées faute d’essence. Une famille de Pau nous conseilla de nous rendre à Lourdes où nous pourrions peut-être encore trouver à nous loger. Cette ville célèbre n’étant qu’à trente kilomètres, nous tentâmes notre chance. Et nous trouvâmes à nous caser.

C’est ainsi que la Providence nous conduisit à Lourdes, dont je ne connaissais que très superficiellement l’histoire miraculeuse.

J’y ai vécu quelques semaines d’angoisse. Mais elles furent aussi pour moi d’une grande importance. J’appris la merveilleuse histoire de Bernadette Soubirous et des guérisons miraculeuses de Lourdes.

Dans ma grande détresse, je fis un vœu. Si j’arrivais à m’échapper et à atteindre le rivage d’Amérique, la première chose que j’écrirais, serait le Chant de Bernadette.

Ce livre est l’accomplissement de mon vœu.

De nos jours, un chant épique ne peut prendre que la forme d’un roman. Le lecteur méfiant me posera peut-être la question, plus justifiée ici que pour beaucoup d’autres poèmes historiques : « Quelle est la part du vrai, quelle est celle de l’imagination ? » Je répondrai : Tous les évènements mémorables qui constituent le thème de ce livre, sont réels. Comme le début ne remonte pas à plus de quatre-vingts ans, le tout se passe à la lumière crue de l’histoire, les faits ont été confirmés par tous les témoignages, ceux des partisans, comme ceux des ennemis et des observateurs objectifs. Mon récit ne change rien à cette vérité.

Je n’ai fait usage de la liberté poétique que là où la création artistique exigeait des resserrements chronologiques, afin de faire jaillir de la matière touffue l’étincelle de la vie.

Je me suis permis d’écrire le « Chant de Bernadette », quoique je ne sois pas catholique, mais juif. Au fond c’est un vœu beaucoup plus ancien et plus inconscient qui m’a conduit vers cette œuvre. Déjà aux jours où j’écrivais mes premiers vers, je me suis juré de célébrer toujours et partout, dans mes écrits, le secret divin et la sainteté humaine, envers et contre mon époque, qui se détourne avec raillerie et indifférence des valeurs essentielles de la vie.

 

FRANZ WERFEL     

Los Angeles, Mai 1941.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREMIER LIVRE

 

*

 

LE 11 FÉVRIER 1858

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

AU CACHOT

 

François Soubirous se lève dans l’obscurité. Il est six heures. Il y a longtemps qu’il n’a plus sa montre d’argent, cadeau de noces de sa belle-sœur prévoyante, Bernarde Casterot. La quittance du Mont-de-Piété pour cette montre et quelques autres pauvres objets, est échue depuis l’automne dernier. Soubirous sait qu’il est six heures, bien que les cloches de la paroisse de Saint-Pierre n’aient pas encore sonné la première messe. Lee pauvres gens savent toujours l’heure, même sans cadran et sans carillon. Les pauvres gens ont toujours peur d’être en retard.

L’homme cherche ses sabots, mais il les garde à la main, pour ne pas faire de bruit. Il se tient pieds nus sur le sol carrelé et glacial et écoute les multiples respirations de sa famille endormie. Musique étrange qui l’oppresse.

Six personnes dans une pièce. Lui et Louise ont encore pu garder leur bon lit de mariage, témoin d’un début souriant. Les deux fillettes, déjà grandes, Bernadette et Marie, ont une couche très dure. Quant aux deux derniers, Jean-Marie et Justin, la mère leur a installé une paillasse que l’on replie pendant la journée.

François Soubirous, sans bouger de sa place, lance un regard vers la cheminée. Ce n’est pas une vraie cheminée, c’est plutôt un foyer grossier, que le tailleur de pierres, André Sajou, le propriétaire de ce magnifique logement, a improvisé pour ses locataires. Sous la braise, couvent et craquent encore quelques branches trop humides pour se consumer. De temps en temps, une lueur faible s’échappe. Mais l’homme n’a pas l’énergie de ranimer le feu. Il tourne le visage vers la fenêtre, derrière laquelle la nuit commence à pâlir. Sa profonde lassitude se transforme en colère amère. Ses lèvres forment un juron. Soubirous est un homme étrange. Plus encore que cette misérable chambre, les deux fenêtres grillagées l’irritent. L’une plus grande que l’autre, elles ressemblent à des yeux qui louchent sur la cour étroite et malpropre, où s’amoncellent les ordures de tout le quartier. Il n’est tout de même pas un chiffonnier, mais un vrai meunier, un propriétaire de moulin, c’est-à-dire tout autant que Monsieur de Lafite qui possède une grande scierie.

Le moulin Boly, sous le château-fort, avait belle allure. Le moulin Escobé, à Arcizac-les-Angles, n’était pas si mal que cela. Quant au moulin de Bandeau, on ne pouvait pas en être bien fier, mais c’était quand même un moulin.

Est-ce sa faute, que le ruisseau de Lapaca soit tari depuis des années, que les prix du blé montent, que le chômage augmente ? C’est la faute du bon Dieu, de l’empereur, du préfet ou du diable, mais pas du brave François Soubirous, bien qu’il aime boire un petit verre ou jouer aux cartes au café. Peu importe d’ailleurs la responsabilité : le fait est qu’il habite au cachot. Ce cachot n’est pas une maison d’habitation, c’est l’ancienne prison. Les murs suintent et se couvrent de salpêtre. Le bois travaille. Le pain moisit. En été, on cuit, en hiver, on gèle. C’est bien pour cela que M. Lacadé, le maire de Lourdes, par mesure d’hygiène, a fait évacuer le cachot, il y a quelques années, et envoyé les vagabonds et criminels au fort Baous-Torès. Mais pour Soubirous et sa famille, le cachot est assez bon. La preuve, c’est que Bernadette a de nouveau toussé toute la nuit. À cette idée, l’ancien meunier se sent si malheureux qu’il décide de se recoucher et de faire encore un petit somme.

Mais cette lâche retraite lui est coupée : Madame Soubirous vient de se lever. Cette femme de trente-cinq à trente-six ans en porte cinquante. Elle s’occupe aussitôt du feu, souffle sur les cendres, les recouvre d’un petit tas de paille, de copeaux et de branches sèches, puis suspend la bouilloire de cuivre sur la flamme ranimée. Sombre et superbe, Soubirous suit des yeux l’activité muette de sa femme. Ils n’échangent pas un mot. Une nouvelle journée commence, pleine de soucis et de déceptions. Une journée comme hier et comme demain. Les cloches de la paroisse commencent à sonner. On n’échappe pas au jour.

François Soubirous n’a qu’une pensée : avaler un petit verre qui lui brûlera l’estomac vide. Mais la mère Soubirous garde la bouteille sous clef. Il n’ose pas exprimer son désir, car l’eau-de-vie est un sujet de litige entre les époux. Il hésite un instant, puis chausse ses sabots.

– Je m’en vais, Louise, dit-il d’une voix sourde.

– As-tu du travail, Soubirous ? demande-t-elle.

– J’ai quelque chose en vue, dit-il évasivement.

Tous les matins, c’est le même dialogue. La dignité de Soubirous ne lui permet pas d’avouer la triste vérité. Sa femme fait un geste plein d’espoir vers lui :

– Chez Lafite ? À la scierie ?

– Lafite ? dit-il d’un ton moqueur. Pas question de Lafite. J’irai voir Maisongrosse, ou Cazenave, à la poste...

– Maisongrosse... Cazenave...

Elle répète ces deux noms, d’une voix déçue, et se remet au travail. Soubirous prend son béret. Ses mouvements sont lents et vagues. Puis sa femme se tourne vers lui et dit à voix basse.

– J’ai réfléchi, Soubirous. Nous ne devrions pas garder Bernadette ici...

– Que veux-tu dire ?

Soubirous venait de pousser le gros verrou de la porte, une porte de prison. Chaque fois qu’il l’ouvre, il pense à la pire aventure de sa vie, ces quatre semaines que, bien qu’innocent, il lui fallut passer en prison préventive, l’an dernier. Sa femme continue :

– Il faudrait la donner à tante Bernarde. Ou l’envoyer à Bartrès, je suis sûr que Madame Laguès la reprendrait. Là, elle serait en plein air, elle aurait du lait de chèvre et du bon pain avec du miel. Elle aime la vie des champs, un peu de travail ne lui ferait pas de mal...

Cette fois, François Soubirous se fâche. Il sait que Louise a raison. Mais il adore les grands mots et les grands gestes. Il doit avoir une goutte de sang espagnol dans les veines :

– Je suis donc vraiment un mendiant. Mes enfants meurent de faim. Je dois les donner à des étrangers...

– Sois raisonnable, Soubirous ! dit la femme, pour qu’il ne crie pas si fort. Puis, le voyant là devant elle si désespéré, si digne et si faible à la fois, elle prend la bouteille dans l’armoire et lui verse un petit verre.

– Ça, c’est une bonne idée ! fait-il gauchement, avalant d’un trait le liquide brûlant. Il donnerait son âme pour un second verre. Mais il se retient et sort.

Bernadette, réveillée sur sa couche, près de sa petite sœur, a les yeux calmes et noirs grand ouverts.

 

 

 

 

II

 

MASSABIELLE, LA GROTTE HANTÉE

 

La Rue des Petits-Fossés est une ruelle étroite qui contourne le rocher fortifié de Lourdes. Elle monte en zigzags vers la Place Marcadale. Le jour s’est levé. Mais on voit à peine à quelques pas devant soi. Le ciel est bas. Un rideau de pluie et de gros flocons de neige fouettent le visage de Soubirous. Le monde est vide et morne. Seuls les clairons des dragons dans la caserne Nemours, déchirent le silence du matin. Bien que la neige fonde vite, dans cette vallée du Gave, le vent glacial pénètre jusqu’aux os. C’est le souffle des Pyrénées, ces têtes vénérables cachées derrière les nuages, du Pic du Midi jusqu’au démoniaque Vignemal, là-bas entre la France et l’Espagne.

Soubirous a les mains rouges et gelées, ses joues non rasées sont mouillées, ses yeux brûlent. Pourtant il reste assez longtemps indécis devant la boulangerie de Maisongrosse, avant d’entrer. Il sait que ce sera pour rien. L’année dernière, au carnaval, Maisongrosse l’avait ça et là employé comme porteur. Les confréries et les sociétés donnent leurs fêtes à cette époque de l’année. Le grand bal des tailleurs et des couturières a lieu, le jour de la Sainte-Lucie, à l’Hôtel des Postes, et c’est Maisongrosse qui fournit, non seulement le pain, mais aussi toute la pâtisserie, beignets et fines tartes à la crème. À cette occasion, Soubirous avait gagné la somme imposante de cent sous et reçu par-dessus le marché un cornet plein de friandises pour ses enfants.

Il prend courage et entre dans la boutique. L’odeur maternelle du pain chaud l’enveloppe et l’engourdit. Il est remué jusqu’aux larmes. Le gros boulanger, le tablier blanc noué autour du ventre, se trouve au milieu de la boutique et semonce ses deux apprentis, qui, couverts de sueur, sont en train de retirer du four les plateaux de fer-blanc avec les petits-pains frais.

– N’auriez-vous pas besoin de moi, ce matin, Monsieur Maisongrosse ? demande Soubirous. Il plonge la main dans un des sacs ouverts et laisse couler avec délice la belle farine entre ses doigts de meunier expérimenté. Mais le gros ne daigne même pas le regarder. D’une voix bougonne il réplique :

– Quel jour est-ce aujourd’hui, Soubirous ?

– Jeudi, Monsieur ! Jeudi gras.

– Et combien de jours y a-t-il encore jusqu’au mercredi des cendres ? continue Maisongrosse sournoisement, comme un maître d’école.

– Six jours, Monsieur ; si je ne me trompe.

– Exact ! s’exclame le boulanger triomphalement, comme s’il venait de gagner un pari. Six jours, et ce sacré carnaval sera fini. Eh bien, les sociétés ne m’ont rien commandé, elles sont allées chez Rouy. Les beaux temps sont passés. On va maintenant chez le pâtissier, plus chez le boulanger. Et quand les affaires vont mal au carnaval, vous voyez d’ici, ce que sera le carême. Dès aujourd’hui, je vais mettre à la porte un de ces vauriens...

François Soubirous se demande s’il doit carrément demander un pain au boulanger. Les mots ne sortent pas. Il n’a pas le courage. Je ne sais même pas mendier, se reproche-t-il. Comme un client mécontent, il repousse sa casquette et sort du magasin.

Pour se rendre au relais, il faut traverser la place. Cazenave s’agite déjà au milieu des voitures et des attelages, dans la grande cour. Ex-sergent du régiment du train à Pau, il est habitué à se lever tôt. Il y a longtemps qu’il a quitté le service ; c’était au temps du Roi-Bourgeois. Cazenave est flatté quand on le fait avancer en grade, quand on l’appelle « mon lieutenant ». À toute heure de la journée, il porte des bottes à l’écuyère, bien cirées, et une cravache, avec laquelle il fouette martialement leurs hautes tiges. Son visage s’orne d’une « royale », soigneusement teinte en noir. Par conséquent, Cazenave est un Bonapartiste convaincu dont l’idéal patriotique se fonde sur les mots « France », « Gloire » et « Progrès ». Depuis la construction du chemin de fer de Toulouse à Biarritz, via Tarbes et Pau – l’Empereur et l’Impératrice Eugénie séjournent souvent à Biarritz – les affaires du maître de poste de Lourdes vont encore mieux qu’avant. Tout voyageur ou baigneur qui veut se rendre aux eaux dans les Pyrénées est obligé de faire halte chez Cazenave. C’est lui qui détient tous les moyens, chers ou bon marché, confortables ou populaires, de se rendre à Argelès, Cauterets, Gavarnie ou Luchon. Actuellement ce n’est pas la saison. Comment intensifier le goût des voyages, tel est l’inépuisable objet de discussion entre Cazenave et l’ambitieux maire de Lourdes, M. Adolphe Lacadé.

Soubirous a fait quinze jours de service militaire, dans sa jeunesse, ensuite on l’a renvoyé. Il essaie de prendre une attitude militaire, en abordant Cazenave :

– Bonjour, chef ! N’auriez-vous pas un brin de travail pour moi ?

Cazenave gonfle les joues et respire bruyamment, en signe de mépris :

– Encore toi, Soubirous ? Toujours dans la purée ? Il faut se débrouiller, mon vieux, dans la vie...

– Le bon Dieu me boude. Il m’abandonne depuis des années...

– La chance vient de Dieu, bien possible. Mais la malchance vient de nous-mêmes !

Cazenave fait claquer sa cravache, pour accentuer sa sentence. Soubirous baisse la tête :

– Mes enfants n’en peuvent rien pour leur guigne !

Le maître des postes crie un ordre au palefrenier Doutreloux, Soubirous fait un nouvel effort :

– Vous n’avez vraiment rien, mon capitaine ?

Cet avancement en grade rend Cazenave plus bienveillant :

– J’aime rendre service à un ancien soldat... Mais aujourd’hui, je ne vois vraiment rien...

Le corps de Soubirous s’alourdit visiblement. Il s’apprête déjà à partir, lorsque Cazenave le rappelle :

– Attends, mon vieux. Tu pourrais peut-être gagner une vingtaine de sous. Ce n’est pas une besogne bien appétissante. La Mère Supérieure de l’Hôpital m’a demandé de faire enlever un tas d’ordures qu’il faut brûler hors de la ville. De vieux bandages, de la charpie pleine de sang, du linge de malades infectieux, toutes sortes de saletés de ce genre. Si tu veux, attelle le cheval bai à ce chariot, je te donnerai vingt sous !

– Cela ne vaut-il pas trente sous, mon capitaine ?

Cazenave ne répond pas.

Soubirous se met au travail. Il attelle la vieille rosse de l’écurie et conduit le chariot à l’Hôpital que dirigent les Sœurs de Sainte-Hildegarde de Nevers. Le concierge de l’Hôpital a déjà préparé les trois caisses d’ordures, qui ne sont pas lourdes, mais qui empestent de la misère de toute chair. Il aide Soubirous à les charger sur le chariot.

– Prends garde, Soubirous ! dit le concierge, versé en médecine. La mort se cache là-dedans. Transporte cela bien loin, jusqu’à Massabielle, brûle le tout et jette les cendres dans le Gave.

La pluie et le vent ont cessé. Le chariot cahote sur le vieux pavé. L’Hôpital des Sœurs de Nevers se trouve à l’entrée septentrionale de la ville, au croisement des routes de Pau et de Tarbes. Soubirous doit serrer les freins pour descendre la Rue Basse, et se dirige vers la porte Baous, à l’ouest. Après avoir traversé le Pont Vieux, qui date des Romains, il laisse le cheval trotter le long du Gave. À l’endroit où le fleuve forme une courbe, les eaux torrentielles assaillent les énormes blocs de granit qui s’opposent au courant. Soubirous, tout à ses pensées, n’entend pas le bruit du fleuve. Le maître des postes n’a pas dit non, il lui donnera peut-être trente sous. J’achèterai quatre pains, ça fait huit sous, mais pas chez Maisongrosse, ah non, pas chez Maisongrosse. Et puis j’achèterai une demie-livre de fromage de chèvre, c’est nourrissant, ça fera quatorze sous avec le pain. Deux litres de vin, vingt-quatre sous. Quelques morceaux de sucre pour les enfants dans le vin, c’est fortifiant. Après tout, il vaudra mieux que je donne les trente sous à la Louise. Elle s’arrangera. Je n’aurai pas à faire les comptes. Je ne garderai pas un sou pour moi, je le jure...

Malgré ces trente sous en perspective – cadeau du ciel inattendu – Soubirous se sent las. La faim, accentuée par la puanteur de son chargement, lui donne la nausée. La route conduit le long de la propriété de M. de Lafite, le millionnaire de Lourdes, qui a pourtant commencé comme simple meunier, comme Soubirous. S’étendant sur toute l’île du Chalet, que forment le Gave et le ruisseau Savy, avant de se rejoindre près du rocher de Massabielle, le domaine se compose d’un manoir Henri IV, flanqué de tourelles et de balcons, du parc, de grandes prairies et d’une scierie, que les gens de Lourdes appellent avec respect « la fabrique ». Un barrage imposant réunit les forces du maigre ruisseau et produit des énergies incalculables. Il y a en outre un vieux moulin près du ruisseau. Soubirous l’aperçoit du haut de son siège. Il appartient à Antoine Nicolau et à sa mère. Il envie Nicolau cent fois plus que le richard Lafite avec son château, sa fabrique et ses équipages. Le démesuré n’inspire aucune envie. Avec Nicolau, il peut se mesurer. Vaut-il moins que Nicolau ? Il vaut sans doute davantage. Rien que par l’âge et l’expérience. Le ciel insondable veut que les bons crèvent de faim et que les mauvais se prélassent au seuil du moulin Savy et regardent la meule tourner, tourner. Soubirous donne un coup de fouet sur la croupe osseuse de son cheval, de sorte que celui-ci fait un écart et se met à trotter. Le chemin se perd dans la lande couleur de rouille. Les beaux peupliers de M. de Lafite sont dépassés. L’île du Chalet devient plate, avec quelques buissons de buis sauvage et de noisetiers. Les deux rangées d’aulnes, qui encadrent le Gave à droite et le Savy à gauche, se rejoignent.

À gauche des deux cours d’eau s’élève la Montagne des Espélugues, une petite colline rocheuse, assez insignifiante, qu’en langage distingué on appellerait la « montagne aux grottes ». La nature a excavé quelques grottes dans ces roches. Soubirous se trouve maintenant devant la plus grande d’entre elles, la grotte Massabielle. Mesurant en largeur environ vingt pas, et douze en profondeur, elle ressemble à un four. Toute nue, humide, remplie des alluvions du Gave, qui l’inonde à la moindre crue, elle n’a rien d’hospitalier. Entre les pierres croissent des fougères et du pissenlit. Un maigre buisson épineux s’agrippe au rocher, à mi-hauteur de la grotte. Ce rosier sauvage encadre une niche ovale qui ressemble à un portail, qui conduirait à une chapelle latérale de la grotte. On dirait que cette niche gothique a été taillée dans la roche par des hommes d’une époque primitive. La grotte Massabielle est mal famée chez les habitants de Lourdes et chez les paysans de la vallée Batsuguère. On raconte toutes sortes d’histoires macabres à son sujet. Quand les pêcheurs, les bergers ou les chercheuses de bois surpris par l’orage dans la forêt de Saillet, sont obligés de se réfugier à Massabielle, ils font le signe de croix avant d’entrer.

Mais François Soubirous n’est pas une vieille femme. Les histoires de revenants ne l’effraient pas. Il arrête son chariot sur la bande de terrain qui sépare le Gave et le Savy. Il descend de son siège et se demande, où et comment se débarrasser de sa charge au plus vite. Peut-être vaudrait-il mieux de traverser le ruisseau guéable et de brûler les ordures dans la grotte, où le feu prendra mieux qu’en plein air ? Soubirous hésite. La vieille voiture vermoulue se brisera peut-être contre les pierres pointues du ruisseau.

François n’est pas un homme aux décisions rapides. Pendant qu’il se gratte le tête, il perçoit un grognement sourd, auquel se mêlent des bruits inarticulés. Mais c’est Leyrisse, le porcher ! Il accourt vers la berge, tandis que ses porcs noirs se vautrent dans le bourbier qui se trouve entre Massabielle et le bois communal. Leyrisse est aussi un homme éprouvé par Dieu. Soubirous le méprise. Car d’abord Leyrisse est un crétin, puis il a une gueule de loup, il hurle et il aboie quand il veut parler, enfin c’est lui qui garde les cochons de tous les environs, ce qui apparaît au meunier Soubirous comme le dernier métier sur terre. Leyrisse est un petit homme trapu, avec une grosse tête rouquine sur un cou goitreux. Il est enveloppé des pieds à la tête dans des peaux, et ressemble à un paquet ficelé. (Le professeur Clarens prétend que l’homme primitif des Pyrénées a dû ressembler à Leyrisse.) Excité, il fait des signes à Soubirous. Le porcher est toujours excité, comme ces malheureux qu’un défaut d’élocution empêche de se faire comprendre. Le meunier lui fait signe d’approcher. Leyrisse traverse le ruisseau à grandes enjambées, comme s’il n’y avait pas d’eau. Son chien velu le suit, non moins excité que son maître.

– Hé, Leyrisse, lui crie Soubirous, veux-tu m’aider ?

Leyrisse est un être plein de bonté, dont la plus grande ambition consiste à prouver son utilité et ses capacités. De ses bras forts, il descend les caisses de la voiture et les porte, sur l’ordre de Soubirous, à la pointe extrême de la langue de terre, où il décharge leur contenu, formant une pyramide puante d’ouate souillée de sang, de bandages purulents, de linge malpropre. Le meunier, habitué au travail le plus propre au monde, et luttant contre la nausée, allume sa pipe, pour répandre une meilleure odeur. Il s’imagine avoir vu dans les ordures des choses innommables, un doigt humain, par exemple. Il lance à Leyrisse sa boîte d’allumettes, afin qu’il mette le feu au tas.

Il commence à faire très froid. Le vent étant tombé, les ordures inflammables s’embrasent vite. Le berger et son chien prennent plaisir au feu et dansent autour de l’étrange sacrifice, dont la fumée, accueillie favorablement par le ciel, monte toute droite.

Soubirous, assis sur une pierre, les regarde en silence. Ensuite le porcher vient s’asseoir à côté de lui. Il tire de son sac une miche de pain et un bout de lard qu’il partage en deux parts égales. Il tend l’une à Soubirous, qui l’accepte presque avec voracité. C’est son premier repas de la journée. Mais il se domine aussitôt et s’efforce de manger lentement et posément, comme se le doit un honnête meunier, devant un porcher et crétin de village. Il regarde le feu, qui dévore lui aussi sa pâture, et marmonne :

– Si seulement on avait une pelle...

À peine a-t-il entendu le mot « pelle » que le berger se lève, passe le ruisseau, comme s’il était à gué, et rapporte deux bêches de la grotte. Des ouvriers, après avoir élevé un mur contre les inondations du Gave, les ont sans doute oubliées là. Entre-temps, le feu a détruit les derniers témoins de la souffrance humaine. Les deux hommes ont vite fait de jeter les cendres, que le courant tumultueux du Gave emportera vers l’Adour et la mer.

Il n’est pas encore onze heures quand François Soubirous, l’estomac et l’âme apaisés, se présente devant Cazenave :

– Votre ordre est exécuté, mon capitaine ! Après un long marchandage, ayant répété plusieurs fois d’une voix vibrante « Mon capitaine ! s, il obtient enfin vingt-cinq sous. Au coin de la Rue des Petits-Fossés, Soubirous est encore bien résolu à rapporter la somme entière à la maison. Mais devant l’estaminet du père Babou, il succombe à la tentation. Il se rappelle les peines de la matinée. Son travail devait lui rapporter vingt sous, une belle pièce d’argent. Les cinq gros sous de cuivre lui ont été donnés par-dessus le marché. Quoi ? un bon père de famille, qui s’est tué pour les siens par un temps de chien, n’aurait pas droit à une récompense ? Le père Babou ne prend que deux sous pour une chopine d’eau-de-vie. C’est pour rien. Soubirous restera juste le temps d’avaler un petit verre.

De retour au cachot, il est accueilli par un arôme agréable. Aujourd’hui, grâce à Dieu, on n’aura pas l’éternel « milloc », la pâtée de maïs ! Maman prépare une soupe aux oignons. Sacrées femmes, songe-t-il, elles trouvent toujours à s’arranger ! Peut-être est-ce vraiment grâce au chapelet qu’elles portent toujours dans la poche de leur tablier. Soubirous fait longtemps semblant de s’affairer dans la chambre, avant de remettre nonchalamment à sa femme la pièce d’argent, comme si ce n’était qu’une avance sur un tas de louis d’or qu’il rapportera demain.

– Tu es un brave homme, Soubirous ! dit-elle, non sans pitié. Lui aussi est persuadé qu’il n’a pas mal commencé sa journée. Elle pose une assiette de soupe à l’oignon devant lui sur la table, il la déguste lentement et gravement, selon son habitude.

– Où sont les enfants ? demande-t-il, après avoir terminé son repas.

– Les gamines vont bientôt rentrer de classe, Justin et Jean-Marie jouent devant la porte...

– Les petits ne devraient pas jouer dans la rue, dit l’ancien meunier, conscient de son rang.

Mais comme Louise refuse d’entrer en discussion sur cette question d’honneur, Soubirous se lève, baille et s’étire :

– J’ai été complètement gelé ce matin. J’ai envie de me coucher encore un peu. Je l’ai bien mérité...

Sa femme plie la couverture. Il enlève ses sabots, se couche et tire le drap jusqu’au nez. On a beau être un pauvre diable et subir toutes les injustices du sort, il fait bon de se laisser vivre, surtout quand on a fait son devoir. Soubirous, pleinement rassasié et parfaitement content de lui-même, s’abandonne à un sommeil profond.

 

 

 

 

III

 

BERNADETTE NE SAIT RIEN DE LA SAINTE TRINITÉ

 

Sœur Marie-Thérèse Vauzous, une des religieuses de Nevers, déléguées à l’Hôpital de Lourdes et à l’École des filles qui s’y rattache, est assise à son pupitre. Sœur Marie-Thérèse est encore jeune et pourrait être appelée belle si ses lèvres n’étaient pas si minces et ses yeux bleu-clair si enfoncés. La pâleur du fin visage apparaît maladive sous la coiffe d’une blancheur de neige. Les mains longues et minces dénotent une extraction excellente. Mais si l’on y regarde de plus près, ces mains aristocratiques sont rouges et gercées. Par les signes de sévérité et de mortification, la religieuse Vauzous offre sans aucun doute l’aspect d’une sainte du moyen-âge. Le catéchiste de Lourdes, l’abbé Pomian, à l’esprit railleur, a dit d’elle : « La bonne sœur Marie-Thérèse est moins une fiancée qu’une amazone du Christ. » Il la connaît assez bien, vu qu’elle lui a été déléguée pour l’assister dans l’enseignement religieux des filles. (Les devoirs pastoraux retiennent l’abbé Pomian pendant des journées entières dans les villages et sur les marchés du canton et l’éloignent de Lourdes. Il a coutume de s’appeler un commis-voyageur de Dieu. Son supérieur, le doyen Peyramale, déteste de telles plaisanteries.) Sous la surveillance de Pomian, Marie-Thérèse Vauzous prépare les enfants pour la première communion, qui a lieu au printemps.

Une fillette est debout devant la maîtresse. Elle est petite pour son âge. Le visage rond est très enfantin, alors que son corps frêle atteste déjà la précocité de la race méridionale. L’enfant porte un sarrau et des sabots, comme presque toute la population de la région, sauf les classes soi-disant supérieures. Les yeux bruns de la fillette soutiennent le regard de la religieuse. Son regard à elle est franc, absent, presque indifférent. Il a quelque chose qui agace Sœur Marie-Thérèse :

– Et tu ne sais vraiment rien de la Sainte Trinité, mon enfant ?

La fillette, sans quitter la maîtresse du regard, répond calmement, d’une voix claire :

– Non, ma sœur, je n’en sais rien.

– Et tu n’en as jamais entendu parler ?

L’enfant réfléchit longtemps, avant de répondre :

– J’en ai peut-être entendu parler...

La religieuse ferme son livre. Son visage prend une expression douloureuse :

– Je ne sais pas, mon enfant, si tu es effrontée, indifférente ou simplement sotte...

Sans baisser la tête, Bernadette répond, comme si cela ne la concernait pas :

– Je suis sotte, ma Sœur... À Bartrès, les gens ont dit que je n’avais pas une tête pour apprendre...

– Ainsi, c’est bien ce que je craignais, soupire la maîtresse. Tu es effrontée, Bernadette Soubirous...

Sœur Vauzous va de long en large devant les bancs. En sa qualité de religieuse, elle a le devoir de maîtriser une violente colère. Pendant ce temps, les quatre-vingts à quatre-vingt-dix élèves de la classe commencent à s’agiter et à papoter.

– Silence ! commande la maîtresse. Dans quel pays de sauvages suis-je venue ? Vous êtes des païennes, pires et plus ignorantes que des païennes...

Une fillette lève le doigt :

– N’es-tu pas une Soubirous, toi aussi ? demande la religieuse, qui n’enseigne que depuis quelques semaines et ne connaît pas encore tous les visages.

– Oui, ma sœur. Je suis Marie Soubirous... Je voulais seulement dire que ma sœur Bernadette est toujours malade...

– On ne t’a rien demandé, Marie Soubirous ! dit la maîtresse, qui prend cette défense fraternelle pour une sorte de rébellion. Ce n’est pas avec la douceur chrétienne qu’on viendra à bout de quatre-vingt-dix gamines du peuple. Elle est décidée à se faire respecter :

– Malade, tu dis ? De quoi souffre ta sœur ?

– On appelle cela l’asme.

– Tu veux dire, de l’asthme ?

– Oui, ma sœur, de l’asthme ! C’est le docteur Dozous qui l’a dit. Elle a du mal à respirer...

Marie essaie d’imiter une attaque d’asthme de sa sœur. Toute la classe se met à pouffer. La maîtresse arrête d’un signe de la main l’hilarité qui se répand :

– L’asthme n’empêche personne d’apprendre et d’être pieux... Qui peut répondre à ma question ?

Une fillette aux cheveux noirs et bouclés, les yeux pétillants, la bouche gourmande, se dresse au premier banc :

– Jeanne Abadie ! dit la religieuse avec satisfaction. C’est le nom qu’elle prononce le plus souvent.

– La Sainte Trinité, c’est tout simplement le Bon Dieu...

Le visage tourmenté de la religieuse se détend pour un sourire :

– Ce n’est tout de même pas aussi simple que cela, ma petite... Mais enfin, tu as une notion...

À cet instant, toute la classe se dresse, pour saluer l’abbé Pomian, qui vient d’entrer. Le jeune prêtre, un des trois chapelains du Doyen Peyramale, fait honneur à son nom : il a des pommettes toutes rondes et colorées et des yeux rieurs.

– Un petit procès, ma sœur ? demande-t-il, en voyant la pécheresse debout devant les bancs.

– Je dois porter plainte contre Bernadette Soubirous, M. l’abbé, dit la maîtresse. Elle n’est pas seulement ignorante, mais elle donne des réponses insolentes.

Bernadette hoche la tête, comme pour protester. La main velue de l’abbé Pomian soulève son petit visage :

– Quel âge as-tu, Bernadette ?

– Quatorze ans passés, répond la voix claire.

– Elle est l’aînée de la classe et la moins avancée, chuchote Sœur Vauzous à l’oreille de l’abbé qui, sans y prêter attention, se tourne de nouveau vers Bernadette :

– Peux-tu me dire, ma petite, quel jour et quelle année tu es née ?

– Oh, oui, M. l’abbé. Je suis née le 7 janvier 1844...

– Eh bien, tu vois, Bernadette. Tu n’es pas si bête que ça ! Sais-tu aussi quelle fête nous célébrons la veille de ton anniversaire ? Te rappelles-tu ? Il n’y a pas si longtemps de cela...

Bernadette regarde l’abbé avec cette étrange expression, mélange d’assurance et d’apathie, qui exaspère Sœur Marie-Thérèse :

– Non, je ne me rappelle pas, fait-elle, en baissant le regard.

– Cela ne fait rien, dit l’abbé Pomian en souriant. Je vais te le dire, à toi comme aux autres. Le 6 Janvier, nous célébrons la fête des Trois Rois. Ce jour-là, les Trois Rois de l’Orient apportèrent de merveilleux cadeaux à l’Enfant Christ, dans l’étable de Bethlehem : de l’or, de la pourpre et de l’encens. Bernadette, as-tu vu à l’église la crèche, où les Trois Rois sont représentés ?

Le visage de l’enfant s’anime :

– Oh, oui, la crèche, je l’ai vue, avec ses belles figurines, qui ressemblent à de vrais personnages, la Sainte Famille, le bœuf, l’âne et les trois rois avec leurs couronnes et leurs bâtons en or, oh oui, je les ai vus...

Les grands yeux de l’enfant scintillent de tout l’or qu’elle vient d’évoquer.

– Eh, bien, tu vois que tu connais les Trois Rois... Il faut faire bien attention, Bernadette, car tu es déjà une grande fille...

L’abbé Pomian cligne de l’œil vers la religieuse, à laquelle il vient de donner une petite leçon de pédagogie. Puis il se tourne vers toute la classe :

– Le 7 Janvier est aussi une date importante pour la France. C’est le jour de naissance de quelqu’un qui a sauvé la patrie de la honte la plus profonde. Cela se passa il y a juste 446 ans. Réfléchissez, mes enfants, avant de répondre !

Aussitôt, une voix aiguë répond triomphalement :

– L’Empereur Napoléon Bonaparte !

Sœur Marie-Thérèse joint les mains, comme pour exprimer une grande tristesse. Quelques élèves croient le moment venu, de jeter des cris de sauvages. L’abbé conserve son sérieux bon-enfant :

– Non, mon enfant, l’Empereur Napoléon Bonaparte est né beaucoup, beaucoup plus tard...

Il va au tableau noir et écrit en grandes lettres de ronde :

– Jeanne d’Arc, la pucelle d’Orléans, née à Domrémy, le 7 Janvier 1412.

Tandis que le chœur des élèves, dans un brouhaha turbulent, essaie de déchiffrer ces lignes, la cloche sonne. Il est onze heures. Bernadette Soubirous est encore toujours debout devant la classe. Sœur Marie-Thérèse dont le visage fier, semble souffrant, se penche vers l’enfant, et lui dit très bas, de sorte que celle-ci seule peut l’entendre :

– À cause de toi, nous n’avons pas fait de progrès en catéchisme ! Crois-tu, Bernadette, que tu en vailles la peine ?

 

 

 

 

IV

 

AU CAFÉ DU PROGRÈS

 

Sur la Place Marcadale, centre de la vie publique de Lourdes, se trouve, entre deux grands restaurants, le Café Français. Il n’est pas loin de la station d’arrêt de la malle-poste, où l’univers pénètre dans cette petite ville pyrénéenne. M. Duran, le propriétaire du café, a rénové son établissement, à grands frais, l’année dernière peluche rouge sur les bancs, tables de marbre, grandes vitres et un immense poêle de faïence, qui ressemble à une tour romaine crénelée. Grâce à ce fourneau-forteresse, le Café Français est l’endroit le mieux chauffé de Lourdes. D’ailleurs, M. Duran ne dispense pas seulement de la chaleur, mais aussi de la lumière. Il a introduit une nouvelle forme d’éclairage. De grosses lampes à pétrole, munies d’abat-jour verts, suspendues à des tringles en forme de lyre, pendent du plafond et versent leur lumière laiteuse sur les tables de marbre. Même Paris, toujours à l’affût des dernières inventions, possède peu de cafés avec un tel éclairage. Contrairement à ses compatriotes, Duran n’est pas homme économe. Il allume ses lampes même à l’heure de l’apéritif, quand comme aujourd’hui la journée est grise. Il va même encore plus loin, dans son extravagance. La clarté matérielle ne lui suffit pas ; il veut répandre la lumière de l’esprit. Près du vestiaire sont suspendus, bien encadrés, les meilleurs journaux de Paris, dont les prix d’abonnement ne l’ont pas effrayé. On y trouve « Le Siècle », « L’Ère Impériale », « Le Journal des Débats », « La Revue des Deux Mondes » et même la « Petite République », cette feuille révolutionnaire qui, sous la direction de Louis Blanc, l’agitateur socialiste, combat l’Empereur et le gouvernement.

Inutile de signaler aussi « Le Lavedan », l’hebdomadaire local de Lourdes. Dans l’intérêt commun, son directeur fait livrer à Duran tous les jeudis quatre exemplaires du nouveau « Lavedan », qui aussitôt s’étalent sur les tables de marbre. En raison de tant d’efforts pour élever les esprits de ses clients, le « Café Français » à été rebaptisé « Café du Progrès », par certains d’entre eux.

Deux fois par jour, une grande animation y règne : vers onze heures du matin pour l’apéritif, puis à quatre heures, après la fermeture de tous les bureaux du Tribunal, dont les fonctionnaires sont des clients assidus du Café Français. La décentralisation de l’administration en France a été curieusement organisée. La préfecture du département se trouve à Tarbes. Normalement la sous-préfecture devrait avoir son siège à Lourdes, seconde ville du canton. Mais ce n’est pas le cas. Cette importante administration, ainsi que le Capitaine de la gendarmerie, se trouvent à Argelès, une toute petite ville, presque entièrement coupée de la circulation. Cet exil est inexplicable. Pour offrir une compensation à Lourdes, qui en est vexée, on lui a attribué le Tribunal qui, de droit, devrait avoir son siège à Tarbes. Et voici pourquoi M. Duran a pour clients M. Pougat, Juge, M. Dutour, Procureur Impérial, et une quantité d’autres fonctionnaires, d’avocats et de greffiers.

Pour le moment, aucun de ces Messieurs n’est encore arrivé. Seul, M. Hyacinthe de Lafite est assis à la table ronde du coin. M. de Lafite n’est pas le vrai M. de Lafite, mais un neveu pauvre du riche gentilhomme. Il habite une tour du château, où il peut vivre à sa guise. La famille Lafite est souvent partie en voyage. Raison de plus pour M. Hyacinthe de venir s’y réfugier. Au diable Paris, ce Paris injuste et inconstant, qui vide votre bourse, qui ne sait plus distinguer les « vraies valeurs des fausses », vraie foire où règnent en maîtres les journalistes, les grues et les marchands de boniments !

Hyacinthe de Lafite porte tous les signes extérieurs de l’homme de lettres. Il noue sa large cravate aussi nonchalamment qu’Alfred de Musset. Il brosse sa chevelure en arrière comme Victor Hugo. Il se targue d’avoir été un peu l’ami du géant, parce que celui-ci, un jour, il y a longtemps de cela, a daigné faire une remarque bienveillante sur un vers de Lafite. Il a pris part à la bataille d’Hernani à la Comédie Française, et fut un des privilégiés qui portèrent le gilet rouge. À part Victor Hugo, qui se trouve en exil, il connaît aussi le vieux Lamartine, le jeune Théophile Gautier et bien d’autres, mais il en a assez de cette clique prétentieuse. À Lourdes, au moins, on reprend contact avec la nature, on peut entreprendre une œuvre de longue haleine, loin des potins et des sarcasmes des salons et des cafés littéraires. Hyacinthe de Lafite nourrit le plan téméraire, de réconcilier l’école romantique, à laquelle il se rattache, avec le classicisme. « L’imagination illimitée dans une forme sévère », telle est sa formule. Il travaille à une tragédie « La Fondation de Tarbes », dont l’idée lui a été suggérée par M. Clarens, le directeur d’école, régionaliste enragé qui, dans le « Lavedan », tient la rubrique « Antiquités Loredanes ». Dans la pièce, une reine éthiopienne du nom de Tarbis, éprise d’un héros biblique, mais repoussée par lui, s’enfuit dans les Pyrénées, pour y oublier sa douleur. Échappant à l’emprise des sombres divinités de l’Orient, elle prend contact avec les dieux bienveillants de l’Occident, qui la délivrent de son chagrin. Devenue leur prêtresse, elle fonde Tarbes.

Excellent sujet, comme on voit, plein d’allusions symboliques. Le poète emploie l’alexandrin pur, rivalisant audacieusement avec le shakespearisme de Victor Hugo. Disciple de Racine, il maintiendra rigoureusement l’unité de temps et de lieu. Certes, il est regrettable qu’après deux ans de travail, il ait tout juste terminé quarante paires d’alexandrins. Par contre, le « Lavedan » de ce jour publie un article de lui, dans lequel il expose ses principes de style. La rédaction avait longtemps hésité à publier cet article, sous prétexte que « ce n’est pas fait pour les illettrés de notre province ».

Le « Lavedan » est devant lui sur la table. Il a paru à l’heure, ce matin. Cela n’arrive pas souvent. Habituellement, cet hebdomadaire libéral paraît avec deux ou trois jours de retard, ce qui fait dire à l’abbé Pomian : « Étrange progrès, qui arrive toujours en retard. »

L’ami et adversaire de Victor Hugo est impatient qu’on lise son article. Il lui importe surtout que M. Clarens, homme lettré et savant, en prenne connaissance le plus vite possible. Il y a surtout ces trois phrases sur Racine, dont il faut goûter toute la saveur. Mais Clarens, qui vient d’entrer, est tellement occupé d’une idée à lui qu’il ne remarque même pas la présence du « Lavedan » et de l’auteur Lafite. Il a apporté une grosse pierre plate, de la grandeur d’une assiette, enveloppée dans une serviette. Il la tient sous le nez de M. de Lafite qu’il force à prendre une loupe :

– Regardez, mon ami, ce que je viens de trouver. Devinez, où ? Vous ne le devinerez jamais. Dans une grotte de la montagne des Espélugues, au milieu d’autres pierres. Elle m’a sauté aux yeux. Regardez-la bien avec la loupe ! Reconnaissez-vous le blason de Lourdes, là ? Quelque peu différent de sa forme actuelle, il va sans dire. Mais je mettrais ma main au feu qu’il remonte au début du seizième siècle : Au-dessus des tours du château, on voit l’aigle avec le poisson dans le bec. Les tours diffèrent de celles du blason actuel, en ce qu’elles rappellent l’architecture mauresque. Or je n’ai pas besoin de vous apprendre qu’au moyen-âge notre ville s’appelait Mirambelle. Dérivé de « Miriam-belle ». Miriam est la forme mauresque de Marie. La truite que l’aigle porte dans le bec, c’est tout simplement Ichthys, le signe du Christ, lancé sur le château conquis au nom de Marie. Cela prouve combien, partout dans le pays, le principe marianien...

Lafite, qui bout de colère, l’interrompt, par simple esprit de contradiction :

– Je ne suis pas du tout de votre avis, mon cher. Je crois au contraire que tous ces symboles héraldiques datent d’avant l’ère chrétienne.

– Mais vous ne pouvez tout de même pas nier, cher ami, réplique le vieux Clarens, que le nom du Gave lui-même contient un Ave !

Le poète le nie carrément. Comme tous les esprits de son espèce, il se laisse conduire par l’improvisation sur un chemin qui le surprend lui-même, rien que pour arriver le plus vite possible au but qui le préoccupe :

– Comme philologue, vous savez mieux que moi, cher ami, que dans certaines langues, la lettre Gamma devient Jota, par métastase, et vice versa. Pourquoi alors le nom de Gave ne serait-il pas dérivé de « Jahvé », le nom que la bible donne à Dieu, apporté au pays par mon infortunée reine Tarbis ? Quand vous aurez lu mon drame, ou du moins, mon article, qui vient de paraître aujourd’hui...

Mais il doit s’arrêter. Le dialogue savant est interrompu. Onze heures viennent de sonner. C’est l’heure de l’apéritif. Une à une, les notabilités et les célébrités de Lourdes font leur entrée. Une conversation comme celle-ci ne peut pas être continuée en présence de ces avocats, officiers, fonctionnaires et médecins, tous réfractaires aux idées libérales.

Le docteur Dozous, le médecin municipal, un homme toujours très occupé, entre le premier. Entre deux visites, il aime prendre un verre de Porto ou de Malvoisie avec d’autres personnalités de la ville. Il y a une quantité de médecins à Lourdes, comme par exemple le docteur Peyrus, le docteur Vergez, le docteur Lacrampe et le docteur Balancie. Pourtant, le docteur Dozous est convaincu que tout le fardeau de la science médicale repose sur ses épaules. Ce qui ne réduit en rien sa passion pour les questions scientifiques pures : il entretient une correspondance active, « pour ne pas rancir dans ce coin de province ». Que doivent penser le grand Charcot ou le célèbre Voisin, le chef de la Salpêtrière à Paris, quand ils reçoivent de cet inconnu de Lourdes de longues lettres pleines de questions, auxquelles il faudrait plus d’une heure pour répondre ?

– J’ai juste trois minutes, dit le docteur Dozous chaque jour, en entrant. Il s’assied sur le bord d’un fauteuil, sans enlever son chapeau ni son manteau, ce qui est contraire à ses principes hygiéniques, surtout en présence du poêle de faïence de M. Duran. Il prend le « Lavedan », repousse ses lunettes sur son front et feuillette la revue. Hyacinthe de Lafite, qui observe le visage du docteur, n’y découvre aucun signe que son article ait été remarqué. Mais voici M. Jean Baptiste Estrade, le receveur des contributions de Lourdes, qui vient s’asseoir à la table. Cet homme à la barbe de bouc noire et au regard mélancolique a certaines qualités qui plaisent à l’écrivain. Il parle peu et sait écouter attentivement. Il n’est pas tout à fait fermé aux choses de l’esprit. Le docteur a nonchalamment passé la revue entre les mains d’Estrade qui, à son tour, la feuillette distraitement. Mais au moment où il va tourner la page où s’étale la prose de Lafite, il est obligé de déposer le « Lavedan », car tous ces Messieurs viennent de se lever. Ce n’est pas tous les jours que M. le Maire vient honorer le Café de sa présence.

M. Lacadé fait une entrée joviale, en saluant de tous côtés. Sa stature imposante explique pourquoi, pendant la plus grande partie de sa vie, on l’a appelé « Le beau Lacadé ». Son embonpoint et les poches sous ses yeux ne permettent plus de parler de beauté, mais en compensation, il a acquis une dignité souple et bien huilée, comme on la rencontre souvent chez les hommes politiques un peu rondelets. Bien que descendant d’une famille de paysans pauvres de Bigorre, il remplit brillamment son rôle. Lorsque, en 1848, il fut élu maire pour la première fois, de mauvaises langues insinuèrent qu’il était un jacobin accompli. Aujourd’hui, il est un partisan éprouvé du régime impérial. Qui ne changerait ses opinions, mûri par le temps ? Lacadé est toujours vêtu de noir, comme pour être toujours prêt aux surprises de sa charge. Ses gestes sont larges et majestueux, sa voix est affable. Quand il s’adresse à quelqu’un, il semble lui faire un honneur. Ce matin il patronne les deux hauts fonctionnaires, avec lesquels il vient d’entrer : M. Vital-Dutour, le procureur impérial, jeune encore, chauve, ambitieux et s’ennuyant à mort, et le commissaire de police Jacomet, un homme d’une quarantaine d’années, aux mains épaisses, et au regard insinuant, attribut de la carrière policière.

Jovial, le maire serre les mains à tout le monde. Duran accourt pour prendre les commandes et sert lui-même les boissons :

– Ah, Messieurs, les journaux de Paris ne sont pas encore arrivés. La poste fonctionne misérablement.

– Bah, les journaux de Paris ! dit quelqu’un amèrement. En février, la politique est aussi maussade que le temps.

Le cafetier s’empresse d’ajouter :

– J’ai le « Mémorial des Pyrénées » d’hier et l’« Intérêt Public » de Tarbes... Et « Le Lavedan » qui vient de paraître ce matin, ponctuellement...

Il se penche vers Lacadé.

– Il y a là un petit article, M. le Maire, vraiment du bon ouvrage...

Lafite dresse l’oreille. Le cafetier continue, en arrondissant les lèvres :

– Un petit article dont MM. les curés ne seront pas fiers... Encore un Malvoisie, M. le Maire ?

Lacadé répond, le regard prophétique, la voix sonore :

– Eh bien, mon cher Durai, moi je vous apporte de bonnes nouvelles. Notre cher Lourdes peut s’attendre à de grands évènements. À la suite de mes réclamations réitérées, on envisage en haut lieu notre rattachement au réseau du chemin de fer...

– J’espère que ces Messieurs sont tous attachés à notre ville. N’est-ce pas, Monsieur le Procureur ?

Vital-Dutour répond avec une politesse sèche :

– Les magistrats sont comme les vagabonds : aujourd’hui ici, demain ailleurs. Notre attachement à un endroit n’est que relatif...

– Tant pis, mais nous aurons le chemin de fer ! fait Lacadé pompeusement.

Le visage de Duran s’éclaircit : il se rappelle une phrase lapidaire qu’il a lue dans le journal. Puisqu’il dépense tant d’argent pour les abonnements, il se sent obligé de lire les feuilles jusque tard dans la nuit. C’est parfois pénible et mauvais pour les yeux, mais on apprend à s’exprimer avec élégance. Voici ce qu’il a lu :

– Les moyens de transport et les études classiques sont les deux piliers, sur lesquels repose le développement de l’humanité...

– Bravo, Duran ! fait Lacadé, en applaudissant. Les moyens de transport avant tout !

Voyez-moi ça, se dit-il à lui-même, un ancien garçon de café me fournit une formule parfaite pour mon discours de demain. Je m’en servirai. Les applaudissements du maire ont encouragé le cafetier, qui comme les mauvais acteurs lève lourdement la main droite :

– Au fur et à mesure que se réduisent les distances entre les hommes et qu’augmentent leurs moyens d’expression, la superstition, le fanatisme, l’intolérance, la guerre et la tyrannie disparaîtront. La prochaine génération ou du moins le siècle prochain verront peut-être l’âge d’or...

– Où êtes-vous allé chercher ça, mon ami ? demande le maire, un peu méfiant.

– C’est mon humble opinion, Monsieur le Maire...

– Moi, je n’estime ni les moyens de transport ni l’enseignement primaire ! s’écrie subitement Lafite, qui ne peut plus maîtriser sa mauvaise humeur.

– Oho ; dit Dutour en riant. Notre poète de Paris serait-il réactionnaire ?

– Je ne suis ni réactionnaire ni révolutionnaire. Je suis un esprit indépendant. Comme tel, ce n’est pas dans l’élévation des masses que je vois le progrès de l’humanité.

– Doucement, doucement, mon ami ! dit Clarens.

– En quoi consiste le progrès, d’après vous ? demande J. B. Estrade nonchalamment.

Hyacinthe de Lafite répond avec une acrimonie inexplicable :

– Si l’humanité a été créée avec un but, c’est celui de produire le génie, l’être extraordinaire. C’est ma conviction. Les masses vivent, souffrent et disparaissent, uniquement pour produire de temps en temps un Homère, un Rafaël, un Voltaire, un Rossini, un Châteaubriand ou, si vous voulez, un Victor Hugo...

– C’est bien triste, remarque Estrade, triste pour nous autres misérables vermisseaux, de n’être que les douloureux intermédiaires de résultats aussi glorieux...

– C’est la philosophie d’un poète, dit Lacadé avec indulgence. Mais puisque nous avons un poète, il devrait faire quelque chose pour sa bonne ville de Lourdes. Allons, Monsieur de Lafite, écrivez dans la presse parisienne sur les beautés de notre pays. Les sites comme le Pibeste, le Pic de Ger ou l’émouvant panorama des Pyrénées. Écrivez sur nos installations municipales, sur la vie paisible que mène notre bon peuple, si spirituel et si modeste. Écrivez sur ce magnifique Café Français ! Adressez-vous aux voyageurs de Paris et du monde entier et demandez-leur : Pourquoi ne vous arrêtez-vous pas à Lourdes, en vous rendant à Cauterets ou à Gavarnie ? Nous avons, pour vous recevoir, de bons hôtels, une excellente cuisine... D’ailleurs, Messieurs, je me demande depuis longtemps pourquoi les gens préfèrent ces trous de Cauterets et de Gavarnie à notre joli Lourdes ! Pour leurs sources ? Leurs bains thermaux ? Eh bien s’il y a des sources à quelques kilomètres d’ici, pourquoi n’y en aurait-il pas à Lourdes ? C’est un simple calcul. Nous n’avons qu’à les découvrir, qu’à les faire jaillir du rocher. Parfaitement, c’est mon avis. J’ai déjà envoyé plusieurs rapports à ce sujet à M. le Préfet, le baron Massy. De meilleures routes, de meilleures communications, et nous pourrons diriger le courant de l’argent et de la civilisation jusqu’à Lourdes...

Le maire a fait un discours inspiré pour l’apéritif ; il est content de lui. Dans sa jovialité paternelle, il est convaincu qu’il est un excellent maire. Que deviendra Lourdes après sa mort ? Il déguste en connaisseur le reste de son Malvoisie. Puis il s’en va. Sa femme l’attend pour déjeuner.

Hyacinthe de Lafite, drapé dans sa pèlerine, descend seul la Rue Basse. Il n’est pas d’aussi bonne humeur ; il a froid dans le dos et dans l’âme. Soudain il s’arrête et regarde les maisons laides qui s’offrent à son œil désolé. Que diable suis-je venu chercher ici ? Ma place est au Boulevard des Italiens ou au Faubourg Saint Honoré. Pourquoi est-ce que je reste dans ce sale trou ? En continuant son chemin, il se répond à lui-même : Je reste dans ce sale trou, parce que je suis un sale chien, auquel on jette un os, le parent pauvre, bien reconnaissant à sa famille arrogante. J’ai une chambre chauffée, je suis nourri et n’ai même pas l’occasion de dépenser cinq sous par jour. Je fréquente les bourgeois du Café Français, pour qui je suis une énigme. Ma place n’est ni auprès de Dieu ni auprès des hommes Ah ! vraiment, l’esprit sera toujours le parent pauvre de ce monde.

 

 

 

 

V

 

PLUS UNE BRANCHE

 

Bien avant que Bernadette et Marie reviennent de l’école, les deux petits frères réclament leur pâtée au cachot. L’aîné, Jean Marie, a un air rusé, comme s’il venait de remporter une victoire. Après la dernière messe du matin, dite par l’abbé Peyramale, l’église est presque toujours déserte. Le gamin de sept ans s’est faufilé dans la petite chapelle du coin, où se trouve la statue de la Madone, particulièrement vénérée par les femmes de Lourdes, aux pieds de laquelle il y a toujours une rangée de cierges allumés. Jean-Marie a fait une petite boule avec la cire qui en découle et la rapporte fièrement à sa mère :

– Maman, dit-il, fais-en des bougies...

– Praoubo de jou ! s’écrire la Soubirous, dans ce patois basque que parle presque toute la population de Lourdes. Pauvre de moi ! Mon enfant qui vole la Sainte Vierge !...

Elle s’empare du morceau de cire. Elle ira cet après-midi chez Gazales et en fera faire un cierge qu’elle portera à la vierge. Madame Soubirous est tellement effrayée du péché de Jean-Marie qu’elle n’a pas remarqué la petite main sale que l’autre bambin de six ans, Justin, lui tend, avec un cadeau également :

– Regarde, Maman, ce qu’on m’a donné...

– Quoi, petits malheureux, vous êtes donc allés mendier...

– Nous n’avons pas mendié, explique l’aîné, Justin l’a reçu de la Demoiselle.

– Quelle demoiselle, grand Dieu ?

– Celle qui se promène toujours avec un panier plein de choses. Nous n’avons rien dit. Nous étions seulement là, à regarder...

– Mademoiselle Jacomet, la fille du commissaire de police ?

– Elle a dit : je te donne celui en laine, puisque tu es l’enfant le plus pauvre de la commune...

– Prenez garde, gronde la mère, que Monsieur Jacomet ne vous attrape pas à marauder. Il vous mettra en prison...

– Suis-je vraiment l’enfant le plus pauvre de la commune ?

– Vous êtes de petits imbéciles ! gronde Madame Soubirous, en les poussant vers l’évier, pour laver leurs mains sales.

Puis elle leur fait la leçon :

– Le petit Bouhouhorts est beaucoup plus pauvre que vous. Il est infirme depuis sa naissance et ne peut pas marcher. Vous, vous flânez toute la sainte journée dans les rues. On peut vous dire ce qu’on veut. D’ailleurs vous n’êtes pas du tout des enfants pauvres, vous êtes les fils d’un ancien meunier et vous ne devez pas vous comporter comme des voyous. Votre mère descend d’une famille très honorable. Les Casterot furent toujours des gens considérés, vous n’avez qu’à regarder votre tante Bernarde, et un oncle de mon père a été curé à Trie, un autre oncle était militaire à Toulouse. Vous leur faites honte. Votre père est en train de chercher un nouveau moulin. Alors tout ira bien. Quelle chance qu’il dort et qu’il ne sait pas que vous avez volé la Sainte Vierge et que vous ennuyez les gens...

Après ce sermon, Louise Soubirous jette un long regard sur son mari, qui est couché sur le dos et ronfle, comme tous les honnêtes gens, bien que les honnêtes gens n’aient pas l’habitude de dormir en plein jour. Comme tous ceux qui partagent une chambre avec d’autres, le père a acquis la technique de dormir malgré les bruits. Cependant sa femme baisse un peu la voix :

– Il se tue pour vous, votre bon papa, il rapporte tous les jours de l’argent. Et vous n’êtes pas du tout des enfants pauvres, puisque vous avez encore vos parents. Demain, c’est le jour de lessive chez Madame Millet. Elle me donnera sûrement un morceau de gâteau pour vous...

– Est-ce qu’il y aura des raisins de Corinthe dans le gâteau ? demande Justin, en connaisseur. La mère n’a plus le temps de répondre, car ses deux filles viennent d’entrer. Elles sont accompagnées d’une amie, Jeanne Abadie, la première en catéchisme. Avec ses yeux pétillants et sa jolie bouche, elle a des allures de grande dame, en répondant à un geste de Madame Soubirous vers la table.

– Merci, Madame, je n’ai pas faim, je vous regarderai...

Louise Soubirous distribue la soupe à l’oignon en soupirant :

– Jeanne, une de plus ou de moins. Il y en a pour tout le monde...

Marie se hâte d’expliquer la raison de la visite de leur amie.

– Jeanne est venue pour répéter la leçon avec nous. Sœur Marie-Thérèse en veut à Bernadette. Elle l’a fait rester debout devant toute la classe...

Bernadette regarde sa mère, les yeux hagards :

– Je n’ai pas su expliquer la Sainte-Trinité ? dit-elle franchement.

– Tu ne sais jamais rien ! dit Jeanne avec cruauté. Quand quelqu’un s’abandonne, les autres tapent sur lui. Il ne suffit pas de réciter « Je-vous-salue-Marie »...

– Dois-je réciter « Je-vous-salue-Marie » ? crie Justin.

Marie prend la défense de sa sœur.

– Bernadette a été longtemps à Bartrès... elle ne pouvait pas apprendre comme en ville...

Madame Soubirous a placé devant Bernadette un verre de vin rouge, avec trois morceaux de sucre, privilège d’une petite malade, accepté par tout le monde.

– Bernadette, dit la mère, et si tu retournais pour quelque temps à Bartrès, chez Madame Laguès... Nous y avons déjà pensé, Papa et moi...

Les yeux de Bernadette s’animent, comme toujours, quand une image forte se présente à elle :

– Oh, oui, je voudrais bien retourner à Bartrès...

Marie hoche la tête et se fâche :

– Je ne te comprends pas, Bernadette. C’est si ennuyeux à la campagne. Toujours regarder les moutons qui mangent de l’herbe...

– J’aime bien ça, moi... dit Bernadette.

– Puisqu’elle l’aime ! insiste la mère.

– Tu es une fainéante, dit Marie avec mépris. Tu n’as qu’une envie : rien faire et bayer aux corneilles ! On a du mal avec toi...

– Laisse-la donc, Marie ! dit la mère. Elle n’est pas aussi forte que toi.

Bernadette se dresse, piquée au vif :

– Ce n’est pas vrai, maman, je suis aussi forte qu’elle ! Demande à Madame Laguès. Quand il faut, je peux même travailler aux champs.

Maintenant Jeanne Abadie intervient. Elle pose sa cuiller et dit sur un ton péremptoire :

– C’est impossible, Madame. Bernadette est l’aînée de la classe. Il est grand temps qu’elle reçoive la sainte communion. Sans cela, elle restera une païenne et une pécheresse qui ne pourra jamais entrer au ciel, et peut-être même pas en enfer...

– Dieu nous garde ! s’écrie la mère, en levant les bras au ciel.

À ce moment, Soubirous se réveille. Il s’assied sur le bord du lit en s’étirant et inspecte la chambrée :

– Mais c’est une vraie assemblée populaire, ici !

Il se frotte les bras et gesticule :

– Il fait un froid de chien...

Tout ankylosé, il se traîne jusqu’à la cheminée et jette quelques branches dans la flamme vacillante. Le petit tas de brindilles ne forme plus que de la cendre. Le père de famille dit avec reproche :

– Qu’est-ce que ça veut dire ? Plus une brindille, plus un morceau de bois dans la maison ! On laisse tout bonnement le feu s’éteindre. Est-ce peut-être moi qui dois aussi aller chercher des brindilles dans la forêt ? Faut-il que je fasse tout ?

– Nous irons chercher des brindilles dans la forêt ! s’écrient tous les enfants en chœur. Jean-Marie et Justin sont particulièrement ravis de cette idée.

– Vous, les gosses, vous resterez à la maison ! décide Madame Soubirous sévèrement. Vous avez assez maraudé pour aujourd’hui... Marie et Jeanne iront...

– Et moi ? demande Bernadette en rougissant. Pour la première fois, son visage si calme exprime de la tristesse. Maman essaie de la convaincre :

– Sois raisonnable ! Tu es l’aînée. Marie et Jeanne sont plus fortes et plus aguerries. Tu attraperas sûrement un rhume, et après, tu auras de nouveau de l’asthme. Rappelle-toi, comme cela te fait souffrir...

– Mais Maman, je suis beaucoup plus aguerrie que Jeanne et Marie. À Bartrès, j’étais toute la journée dehors, par la pluie et la neige et l’orage. Et c’est là que je me sentais le mieux.

Elle s’adresse au père avec cet argument séduisant :

– Trois porteront plus que deux...

– Ta mère décidera si tu dois aller ou non ! dit François Soubirous, dont le principe est de ne se mêler de l’éducation des enfants que dans les cas extrêmes. On vient de frapper à la porte. Madame Bouhouhorts, une femme encore jeune, mais très maigre, qui habite sur le même palier, entre, en sueur, pouvant à peine respirer :

– Ô ma bonne Madame Soubirous, que je suis malheureuse ! fait-elle en soupirant.

Louise, qui venait de se mettre à laver la vaisselle, abandonne tout :

– Mon Dieu, qu’est-ce qui vous arrive, Croisine ?

– Le petit, le pauvre petit... Ce sont les mêmes crampes qu’il y a trois semaines... Il roule les yeux et serre ses petits poings... je ne sais pas quoi faire. Au nom du Christ, je vous en prie, venez m’aider...

– Ça passera, ma bonne Madame Bouhouhorts, comme bien des fois déjà, vous verrez. Attendez, je viens tout de suite avec vous... je ne sais plus où donner de la tête, avec toute cette marmaille...

Les deux gamins, condamnés à l’arrêt, lancent des hurlements de guerre. La mère distribue des claques pour ramener le silence. En même temps, le malheur de Croisine Bouhouhorts lui fait venir les larmes aux yeux :

– Je viens tout de suite, ma chère Croisine... En avant, mes fillettes, allez-vous-en !

– Je peux aller avec elles, Maman ? demande Bernadette, toute heureuse.

Louise Soubirous se frappe la tête :

– Pauvre de moi ! Je deviendrai folle... Bernadette, il vaudrait vraiment mieux que tu restes...

Mais elle va vers l’armoire et y prend quelques effets :

– Tiens, mets tes bas de laine. N’oublie pas ton gros châle. Et le capulet, oui, le capulet, sans contradiction !

Le capulet est une pèlerine munie d’un capuchon, qu’on passe sur la tête et qui descend jusqu’aux genoux. Toutes les femmes du peuple le portent à Lourdes, de même que les paysannes de Bartrès, d’Omex, de la vallée de Batsuguère, dans tout le pays de Bigorre. Les capulets sont rouges cramoisis ou blancs. Celui de Bernadette est blanc. Son visage maigre sous le capuchon pointu disparaît dans une ombre bleuâtre.

 

 

 

 

VI

 

LE TORRENT DU GAVE

 

Les fillettes font plusieurs rencontres, avant d’arriver à leur but.

Près du Vieux Pont, non loin de la baraque des pêcheurs, se trouve le lavoir. Quand le temps est favorable, de longues files de laveuses se penchent sur les bords du Gave, dont l’eau a la réputation d’être particulièrement forte et blanchissante. À l’éternel grondement du fleuve toujours excité se mêlent alors le centuple bavardage des femmes et le claquement des battoirs. Mais aujourd’hui, par ce temps déplorable, une seule femme a eu le courage de venir. C’est la Piguno. Personne ne sait d’où lui vient ce sobriquet, s’il doit exprimer les manières de « pigeonne » de la vieille, ou si c’est un euphémisme, pareil à celui des Anciens qui appelaient une mer en fureur « Bienveillant Pont-Euxin », pour gagner ses faveurs. La Piguno ressemble plutôt à une corneille ébouriffée, avec son visage tout ratatiné et sa curiosité insatiable. Elle s’appelle en réalité Maria Samaran et est une parente lointaine des Soubirous. Mais ceux-ci la traitent avec un certain dédain. Car personne, dans notre société, ne peut tomber si bas qu’il ne trouve quelqu’un qui lui paraisse inférieur.

– Hé, les filles à Soubirous, crie la Piguno. Où allez-vous comme ça ?

– C’est les parents qui nous envoient, tante Piguno ! répond Marie, dont la voix est couverte par le bruit du torrent.

La Piguno appuie ses gros poings rouges sur les hanches :

– Vos parents n’ont pas de cœur, bonne vierge Marie ! Par ce temps-là, on ne mettrait pas un chien dehors !

Après un moment d’hésitation, Bernadette répond :

– Pourquoi n’irions-nous pas chercher du bois, tante Piguno, quand vous-même faites la lessive dans cette eau de glace ?

C’est une de ces réponses de Bernadette que Sœur Marie-Thérèse appellerait effrontée. La Piguno, qui n’est pas habituée à se déclarer battue, s’approche des fillettes :

– Bien sûr que vous n’avez rien pour vous chauffer. Votre père n’a jamais su joindre les deux bouts. Et votre mère ? Oh, je ne veux rien dire de mal sur son compte, vous n’y pouvez rien, que c’est votre mère. Mais vous pourrez raconter à vos parents que la Piguno vous a donné un bon conseil...

Et à voix basse elle ajoute :

– Le gérant de Monsieur de Lafite a fait couper plusieurs peupliers sur l’île du Chalet, au bout du parc, tout près de la grille. Là, je vous jure, vous trouverez du bois pour sept familles !

– Merci beaucoup pour votre bonté ! fait Jeanne Abadie. Les trois fillettes ne suivent pas le même chemin qu’au matin le père Soubirous avec sa charrette pestilentielle. Elles prennent le sentier qui conduit au moulin Savy, sur la rive gauche du ruisseau, dont la passerelle leur permettra d’atteindre l’île du Chalet.

Bernadette réfléchit. L’idée de ramper sous la grille du parc, pour aller voler du bois, l’emplit d’horreur. En même temps, elle redoute de se faire appeler « poule mouillée », en avouant ses hésitations. À mi-chemin, elle essaie de dissuader ses camarades :

– Le bois de peuplier est toujours vert. Après toutes ces pluies, il sera trop mouillé et ne fera que de la fumée...

– Du bois c’est du bois ! rétorque Jeanne Abadie. Nous ne pouvons pas choisir comme au magasin.

– Nous n’avons pas de couteau, pour couper les branches ! dit Bernadette, revenant à la charge.

– J’ai pris celui de papa ! fait Marie qui sort triomphalement un gros couteau de la poche de son tablier.

La discussion est interrompue par Leyrisse et ses cochons, qui rentrent à Massabielle. Le bon porcher rit de toutes ses dents et tire la casquette devant Bernadette. Celle-ci lui sourit.

– Oh, Leyrisse a le béguin pour Bernadette ! dit Marie qui nargue de temps en temps Bernadette, pour plaire à Jeanne. Ils sont collègues !

– Je n’ai pas gardé les cochons, constate Bernadette, sans se fâcher, mais les chèvres et les agneaux... Ah si vous saviez comme c’est doux de tenir dans ses bras un agnelet nouveau-né !

Marie a honte de sa sœur ; comme citadine, elle méprise les gens de la campagne...

L’écluse du moulin est fermée en cette saison, pour permettre au bassin de se remplir. Le niveau du ruisseau est si bas que la roue du Moulin Savy ne tourne plus. Antoine Nicolau, le jeune meunier, profite de l’occasion pour réparer les palettes de la roue. La mère Nicolau est devant la porte, car, malgré le froid intense, le temps s’est un peu éclairci. Bien que le vent n’ait pas encore réussi à déchirer les nuages, une clarté humide inonde toute l’île du Chalet.

– Ce sont les deux filles à Soubirous, dit la meunière. Mais je ne connais pas la troisième.

– Je crois que c’est la petite Abadie ; elle n’a pas froid aux yeux, celle-là ! répond son fils Antoine, en déposant son outil et en se relevant un peu. Il est un beau gars au regard franc. Il affile sa fine moustache noire, dont il est très fier.

– Comment ça va, chez vous ? crie la meunière. Dites-leur bien le bonjour du moulin Savy.

Bien que François Soubirous ne soit plus un propriétaire de moulin, mais un simple journalier sans travail, Madame Nicolau veut être aimable.

– Et moi, personne ne me dit bonjour ? fait Antoine en plaisantant.

Bernadette va vers lui et lui tend la main.

– Pardonnez-moi, Monsieur Nicolau.

– Où se rendent ces demoiselles ?

– Oh, nous allons faire un petit tour, dit Marie prudemment. Et si nous trouvons quelques branches, nous les rapporterons...

– Est-il permis de traverser la passerelle ? demande Jeanne Abadie poliment.

– On ne vous demandera pas de péage ! répond Antoine galamment.

La passerelle se compose de trois planches, étroites, mal fixées. Marie et Jeanne la traversent prestement, mais Bernadette s’arrête au milieu, pour regarder entre les planches les vagues écumantes du Savy. Elle adore regarder dans l’eau. Elle n’entend pas les remarques de Madame Nicolau :

– Comme on dégringole vite quand on n’y prend garde ! Voilà que Soubirous envoie ses enfants voler du bois dans la propriété...

– Qu’en sais-tu ? répond le fils généreusement. Peut-être qu’elles vont seulement ramasser des branches dans la forêt du Saillet ? Comme nous...

Mais la mère Nicolau sait à quoi s’en tenir :

– Ah, bah ! Le vieux Soubirous s’est déjà fait pincer une fois avec du bois tout frais...

Antoine prend son marteau et fixe la nouvelle planche à la palette toute moussue. Ses coups poursuivent les fillettes le long du chemin. Bientôt elles ont atteint le grand portail, d’où une large allée de platanes conduit au manoir. Un Monsieur solitaire, enveloppé dans une large pèlerine, s’y promène à grands pas et semble très absorbé, car il ne répond pas au bonjour des enfants. Il se parle à lui-même, en battant la mesure, puis de temps en temps inscrit quelque chose sur un calepin.

– C’est Monsieur de Lafite, le cousin de Paris, explique Jeanne Abadie, pleine de respect. Il compte sans doute les arbres du parc, pour savoir ce qu’ils rapportent !

– Mon Dieu, alors il vaut mieux ne pas suivre le conseil de la Piguno, dit Marie, effrayée.

– C’est tout à fait impossible ! dit Bernadette, soulagée.

– Que vous êtes lâches ! crie Jeanne Abadie, tout en se sauvant avec ses amies pour ne pas être vue du Monsieur qui compte les arbres. C’est la quatrième rencontre des fillettes.

Elles traversent maintenant la lande toute mouillée, où il n’y a pas de sentier. Bernadette se met à casser quelques branches d’arbustes, ce qui fait rire ses compagnes plus averties :

– On ne va pas s’abîmer les doigts à ces broussailles !

– Si on allait par là, un peu plus bas ? dit Bernadette, qui connaît mal les environs.

Jeanne Abadie, géographe émérite, montre vers l’Ouest :

– En allant par là, toujours plus loin, nous arriverons bientôt à Bétharam, sans rien avoir trouvé...

Mais elle se trompe, car un obstacle naturel les arrête, le confluent du ruisseau et du Gave. Elles se trouvent à l’endroit noirci par les cendres, où le matin même, le père Soubirous a fait un autodafé de toute la misère humaine, pour un salaire de vingt-cinq sous. À leur gauche s’étend la Montagne des Espélugues, très boisée, et la grotte Massabielle s’éclaire et s’obscurcit, selon le jeu changeant des nuages.

– Oh, regardez ! s’écrie Jeanne. Tous ces ossements !

Elle désigne un petit tas d’os d’animaux blanchis, que le courant a jetés sur la berge, au pied de la grotte rocheuse. Leur blancheur brille sous les vagues.

– Si nous portons ces os à Grammont, le marchand de chiffons, il nous donnera au moins deux ou trois sous ! dit Marie, et nous pourrons acheter chez Maisongrosse une miche de pain blanc ou un gros morceau de sucre candi...

– On partagera, dit Jeanne, en bonne femme d’affaires. J’ai vu les os la première. Ils devraient m’appartenir...

Elle lance ses sabots de l’autre côté du ruisseau, qui mesure à peine sept mètres, puis elle traverse résolument les vagues, qui lui montent à peine jusqu’aux genoux. Pourtant ce matin, quand Leyrisse les traversa, elles lui allaient jusqu’aux hanches.

– Hoh ! hih ! Ça coupe comme des couteaux. C’est comme de la glace ! hurle Jeanne.

Marie qui a peur de rater son affaire, prend ses sabots à la main, relève sa jupe et traverse l’eau glacée, en jetant des petits cris d’épouvante. Bernadette est prise d’un dégoût bizarre, sentiment inconnu jusqu’alors. La vue des cuisses nues de sa sœur, dont elle partage pourtant le lit, lui inspire un tel dégoût qu’elle se détourne, comme devant un spectacle affreux. Les deux fillettes, arrivées de l’autre côté, se sont assises et se frottent les jambes en claquant des dents. Elles ont les larmes aux yeux, de froid.

– Qu’est-ce que je vais faire ? crie Bernadette.

– Tu n’as qu’à faire comme nous ! dit Jeanne.

– Non, qu’elle reste ! répond sa sœur, inquiète, sans ça elle va attraper un rhume de cerveau, et son asthme deviendra si fort qu’on ne dormira pas toute la nuit...

– Oui, j’attraperai sûrement un rhume, et maman va me gronder et me battre...

– Attends ! Je vais revenir et te porter sur mon dos ! propose Marie.

–Tu ne pourras pas, Marie, tu es trop petite... Nous tomberons à l’eau toutes les deux... peut-être, si vous trouvez des grosses pierres, je pourrai traverser...

– Des grosses pierres... pour cela il faut faire venir une équipe d’ouvriers... crie Jeanne, en ricanant.

– Toi, tu pourrais me porter, Jeanne, tu es plus grande et plus forte...

Mais Jeanne Abadie se fâche :

– Merci ! Retourner dans cette eau de glace ? Pas pour trois kilos de sucre candi. Si tu as la frousse, ou si tu as peur de ta mère, reste où tu es, poule mouillée. Que le diable t’emporte !

Bernadette, dans son imagination enfantine, se représente immédiatement le diable, prêt à l’emporter. Pour elle, les mots deviennent réalité.

– C’est ça que tu me souhaites ? Alors tu n’es pas mon amie, et je ne te connais plus !

Elle se détourne avec chagrin. Les deux autres grimpent sur la colline. Elle entend à peine la voix de Marie :

– Là-haut, il y a des tas de brindilles. Attends-nous là, Bernadette. Nous n’avons pas besoin de toi...

Bernadette se calme petit à petit. Elle suit du regard les chercheuses de bois qui sautillent ou se baissent entre les buissons et les roches. Dès qu’elle est seule, elle éprouve une agréable sensation de détente, de retour vers une existence secrète et douce, qu’il n’est pas permis d’avoir avec les autres. Nul vent ne trouble le calme de la nature. Bernadette regarde autour d’elle. La grotte Massabielle est emplie de cette clarté rose et indéfinissable qui se répand quand le soleil, sans percer, marque sa présence derrière la couche de nuages. Presque toute ombre a disparu. Seule une niche ogivale, qui conduit à droite vers l’intérieur de la grotte, forme une tache sombre. Les branches immobiles d’un rosier sauvage l’entourent. Bernadette tend l’oreille. Elle n’entend plus rien que les voix des fillettes qui s’éloignent et la vieille dispute du Gave, qui ressemble au grondement dans ses oreilles, quand elle se réveille en sursaut d’un cauchemar.

« Nous n’avons pas besoin de toi », répète-t-elle tout bas, sans amertume. Mais elle a aussi le sentiment du devoir : Je suis l’aînée, je n’ai pas le droit de flancher. Quel mauvais exemple je donne ! C’est vrai, j’ai de l’asthme ; mais je ne suis pas une poule mouillée ! Ce n’est pas pour ces quelques pas à travers le ruisseau que j’attraperai un rhume. Ce qui m’ennuie, ce sont ces bas que Maman m’a forcée de mettre...

Bernadette s’assied sur la même pierre, où, quelques heures auparavant, son père et le porcher ont partagé le pain et le lard. Elle enlève ses sabots et commence à retirer le bas de laine blanc de son pied droit. Elle regarde curieusement autour d’elle. Il ne s’est rien passé. Il n’y a personne. Les nuages pèsent lourdement. Il se passe quelque temps, avant qu’elle comprenne que le changement n’a pas eu lieu devant ses yeux, mais devant ses oreilles. Le Gave a changé de ton.

Il lui semble que le Gave n’est plus un fleuve, mais une route, la grand-route de Tarbes, un jour de marché, à l’époque la plus agitée de l’année, vers Pâques. Des centaines de chars-à-bancs, de charrettes, d’omnibus, de landaus, de victorias et de tilburys résonnent sur le pavé inégal. Il y aussi un détachement de dragons de Lourdes. Au bruit des sabots, des roues, des chevaux et des fouets se mêle le Yah douloureux des mulets. Cette vision tumultueuse, cette rumeur terrifiante semble s’approcher rapidement de Bernadette et va l’écraser. Des voix stridentes, des cris de femmes, des appels, des bouts de phrases viennent jusqu’à elle : « Va-t’en, toi ! – Sauve-toi ! Que le diable t’emporte ! »

La malédiction de Jeanne lui revient dans cette rumeur qui l’enveloppe et la saisit. Bernadette serre les dents. J’ai déjà eu une fois cette vision, mais où ? mais quand ? Elle ne peut se rappeler. Puis bientôt tout est passé, tout ce bruit, toutes ces rumeurs. Seul le Gave continue son vieux radotage.

Bernadette se secoue, pour oublier l’aventure. Elle tient encore le bas blanc à la main. Puis elle regarde de nouveau de tous côtés, cette fois plus timidement. Son regard reste fixé sur la grotte. La branche de l’églantier sous la niche est immobile, vu l’absence complète de vent.

 

 

 

 

VII

 

LA DAME

 

Bernadette lève le regard vers le peuplier le plus proche, pour voir s’il est agité par le vent. Mais pas une des feuilles habituellement si tremblantes ne bouge. Elle tourne de nouveau la tête vers la grotte, qui n’est qu’à dix pas d’elle. Le rosier sauvage, lui aussi, s’appuie immobile au rocher. Elle doit avoir fait une erreur d’optique.

Et pourtant, ce n’est pas une erreur. Bernadette se frotte les yeux, les ferme, les ouvre, les ferme, les ouvre, au moins dix fois de suite, et l’image n’a pas disparu. La lumière du jour est d’un gris de plomb comme auparavant. Mais dans la niche ogivale, une lueur douce demeure, comme si les reflets d’or pâli d’un soleil ardent y étaient accrochés. Dans ce flux de lumières mouvantes, quelqu’un vient d’apparaître, qui semble monter des profondeurs du monde. Ce n’est pourtant pas un revenant, un spectre, une vision de rêve, c’est une très jeune Dame, fine et gracieuse, de chair et d’os visiblement, plutôt petite que grande. Elle semble parfaitement à l’aise dans l’ovale étroit de la niche. Ce n’est pas une dame ordinaire. Sa robe d’une blancheur de neige serre la taille. Bernadette a vu récemment à l’église le mariage de la plus jeune des demoiselles de Lafite. On peut comparer la toilette de la Dame à celle d’une jeune mariée. Elle porte notamment le voile délicieusement léger qui tombe jusqu’aux chevilles. Heureusement, sa coiffure n’est pas une structure échafaudée à l’aide de fers à friser et de peignes d’écaille, comme il est d’usage dans la haute société : quelques boucles d’un brun châtain s’échappent librement du voile. Une ceinture bleue, assez large, légèrement nouée sous la poitrine, descend jusqu’au-dessous des genoux. Mais quel bleu, d’une intensité presque douloureuse ! Mademoiselle Peyret elle-même, la couturière des dames de Lourdes, ne saurait distinguer l’étoffe dont est faite la robe. Parfois elle brille comme du satin, parfois elle est mate comme un velours inconnu, infiniment doux et neigeux, puis de nouveau aérienne comme une batiste qui suit, légère, chaque mouvement du corps.

Mais la chose la plus surprenante, Bernadette ne la remarque qu’à la fin. La dame a les pieds nus, de jolis petits pieds qui semblent être d’ivoire ou même d’albâtre. On dirait des pieds tout neufs. Ils forment un contraste étrange avec la matérialité vivante de la fille gracieuse. Mais le plus extraordinaire, ce sont les roses d’or qui entourent les pieds. On ne peut pas dire, comment elles sont rattachées et de quoi sont faites ces deux roses, si elles sont de fine orfèvrerie ou peintes en haut relief.

Tout d’abord, Bernadette ressent une courte frayeur aiguë, puis une longue peur. Mais ce n’est pas une peur qui lui est connue, une peur qui vous force de vous enfuir. C’est plutôt une douce emprise du front et de la poitrine, dont on voudrait qu’elle dure indéfiniment. Finalement elle se dissout et se transforme en quelque chose que l’enfant Bernadette ne saurait exprimer, qu’on pourrait appeler consolation ou compassion. Bernadette ne savait pas jusqu’ici qu’elle avait besoin de consolation. Elle ignore combien sa vie est difficile, qu’elle souffre de la faim, qu’elle habite un sombre cachot avec cinq personnes, qu’elle lutte chaque nuit pour respirer. Ce fut toujours ainsi et ce sera toujours ainsi, sans doute. C’est le cours de la vie. Mais en ce moment, elle se sent de plus en plus enveloppée de cette sorte de compassion qui n’a pas de nom, qui est comme un afflux chaud de pitié. A-t-elle pitié d’elle-même ? Oui ! Mais tout son être est à présent tellement éclos, tellement tendu vers le monde qu’un doux attendrissement pénètre son corps frissonnant jusqu’aux pointes de ses seins naissants.

Tandis que les vagues de ce sentiment amoureux baignent le cœur de Bernadette, son regard libre et ferme s’attache au visage de la jeune Dame. Celle-ci tend gracieusement son visage à la fillette. Tout en demeurant calmement dans la niche, elle semble s’approcher, au fur et à mesure que le regard de l’enfant s’accroche à elle : Oh, Bernadette pourrait compter les battements des paupières qui, de temps à autre, très rarement, recouvrent l’éclatant blanc et bleu des yeux de la Dame. Son teint, malgré sa pureté, est tellement vif qu’on peut y lire la fraîcheur de cette journée d’hiver. Les lèvres ne sont pas closes solennellement, mais entrouvertes, et laissent paraître la lueur nacrée des dents. Mais Bernadette ne remarque aucun détail, elle ne fait que regarder de tous ses yeux cette merveille de grâce.

Il ne lui vient même pas à l’idée qu’elle se trouve devant un être céleste. Bernadette n’est pas agenouillée dans la pénombre d’une église. Elle est assise sur un bloc de pierre, tout près de l’endroit où le Savy se jette dans le Gave, dans un paysage de février clair et nu, tenant son bas à la main. Mais elle ne voit plus rien que la beauté inimaginable de cette vision, qui l’enivre et la transporte.

En proie au ravissement, Bernadette se rend soudain compte que sa conduite n’est pas correcte. Elle est assise, et la Dame est debout. Elle est aussi gênée d’avoir un pied nu. Mais que faire ? Elle se lève, toute confuse. La Dame sourit avec satisfaction. Ce sourire illumine encore sa douceur. Bernadette fait maintenant la révérence gauche que toutes les élèves de Lourdes sont obligées de faire, quand elles rencontrent dans la rue l’abbé Pomian ou M. le curé Peyramale. La Dame s’empresse de répondre à ce salut, beaucoup moins hautainement que les personnages cités, mais avec une franche camaraderie. Elle lui fait signe plusieurs fois, et son sourire s’éclaire encore d’un degré. Le salut crée une nouvelle situation. Entre celle qui reçoit et celle qui donne la grâce, s’établit un va-et-vient, un courant de joyeuse sympathie, d’une intimité déjà ancienne, d’une complicité émouvante. Jésus-Marie ! songe Bernadette, elle est debout, et moi aussi ! Afin de marquer la différence entre elles, Bernadette s’agenouille sur les cailloux de la berge, le visage levé vers la niche.

Comme pour montrer qu’elle a compris l’intention de l’enfant, la Dame fait maintenant, de ses pieds d’albâtre, où scintillent les roses d’or, un pas en avant jusqu’au bord extrême du rocher. Elle ne peut ou ne veut pas aller plus loin. Puis elle ouvre un peu les mains, esquissant le geste d’attirer à elle. Les mains ont la pâleur et la finesse des pieds. Leurs paumes n’ont pas la moindre trace de rose.

Puis, pendant un instant, il ne se passe rien. La Dame doit, ou plutôt veut maintenant laisser toute l’initiative à Bernadette. Celle-ci longtemps ne sait plus que faire. Elle s’agenouille et regarde, elle regarde et s’agenouille. Ceci crée entre elles une légère gêne qui chagrine la fillette : dans un sentiment d’infériorité soumise, elle voudrait de toutes ses forces faciliter leur rencontre.

Mais en même temps, certaines lueurs, certains éclairs commencent à sillonner l’esprit extasié de Bernadette. D’où vient la Dame ? De l’intérieur de la terre ? Quelque chose de bon peut-il sortir de la terre ? Les divins descendent du ciel, sur des nuages ou des rayons de soleil, comme on peut le voir sur les images dans les églises. Mais d’où qu’elle vienne, et qui qu’elle soit, une chose ne s’explique pas : pourquoi la Dame a-t-elle choisi Massabielle, cette grotte malpropre, cet antre visité par les inondations, les cadavres de bêtes noyées, les porcs et les serpents – un endroit détesté de tous ?

Mais le soupçon de Bernadette s’évanouit vite. Tout son être jubile devant la beauté de la Dame. Aucune beauté n’est purement corporelle. Un visage humain que nous appelons beau contient un rayonnement spirituel indépendant des formes physiques. La beauté de la Dame semble être moins physique que tout autre beauté. Et c’est cette spiritualité en même temps qu’une certaine curiosité qui force Bernadette à faire le signe de la croix.

Le signe de la croix est un moyen éprouvé contre les mille angoisses de l’âme qui poursuivent Bernadette depuis son enfance. Il n’y a pas seulement les horribles cauchemars de la nuit. En plein jour, ses yeux ont la faculté de projeter des images sur toute chose. Les murs du cachot sont tout couverts de grosses taches d’humidité qui prennent les formes les plus bizarres quand on les regarde, assis dans un coin, ou au réveil, le matin. Ces formes appartiennent au royaume des démons et des affres. Orphide, le bouc de Mme Laguès, à Bartrès, y joue un rôle prépondérant. Un jour, cette méchante bête a chassé la petite bergère tout le long d’un pré. (Pourquoi faut-il que de tels fantômes abominables la poursuivent, elle qui n’aime que ce qui est doux, joli et aimable ?)

Le regard fixé sur les pieds exsangues de la Dame, Bernadette veut lever la main, pour faire le signe de la croix. Elle n’y parvient pas. Son bras pend lourd et inerte comme un poids mort. Elle ne peut pas bouger un doigt. Cette sensation est la même que dans les cauchemars, quand les membres et la voix refusent d’appeler au secours le Sauveur. Mais cette fois, cette paralysie semble avoir une autre raison. La Dame a peut-être deviné ses pensées de critique et veut la punir. Peut-être aussi Bernadette, en voulant se signer a-t-elle fait un faux pas ? Quand il s’agit de la croix, il faut laisser l’initiative à la Dame.

En effet, la Dame lève maintenant lentement et cérémonieusement sa main droite aux doigts fragiles, et fait, sur tout son visage, une grande croix, presque lumineuse, comme Bernadette ne l’a vu faire à aucun mortel. La croix semble rester suspendue dans l’air. Le visage de la Dame, d’un sérieux sublime, atteint un nouveau degré de douceur, qui la laisse haletante. Jusqu’à ce jour, Bernadette avait, comme tout le monde, toujours fait le signe de la croix d’une façon imprécise, touchant à peine le front et la poitrine. Maintenant, il lui semble qu’une douce force guide sa main, comme on conduit la main de l’enfant qui ne sait pas écrire, et lui enseigne à dessiner une grande croix majestueuse. Puis la Dame lui sourit, comme si elle venait d’accomplir quelque chose d’extrêmement important et exquis.

Après cela, une nouvelle pause permet la contemplation et l’amour. Bernadette voudrait parler, éclater en cris, balbutier des paroles de tendresse et de vénération. Mais ose-t-elle parler, avant que la Dame ait parlé ? Elle tire de sa poche son chapelet. Que pourrait-elle faire de mieux ?

Toutes les femmes de Lourdes portent leur chapelet dans leur poche. Il est le fidèle outil de leur piété. Les mains des femmes pauvres et travailleuses ne savent pas se tenir en repos. Une prière aux mains vides ne serait pas une vraie prière. La récitation du chapelet est une sorte d’ouvrage manuel, un invisible travail à l’aiguille, un tricot ou une broderie, fait de cinquante avemarias. En disant avec ferveur son chapelet, jour après jour, on arrivera bien à obtenir un tissu, dont la Miséricorde recouvrira un jour tous vos péchés. Tandis que les lèvres murmurent automatiquement les paroles de l’Ange à la Vierge, l’âme s’égaille dans la prairie de la sainteté. Et même, si la pensée se perd et s’arrête au prix exorbitant des œufs, même si de temps en temps on s’endort sur un Avé, il n’y a aucun mal, on se trouve dans un abri plus sûr qu’à l’ordinaire.

La mère Soubirous dit son chapelet comme toutes les femmes de Lourdes. Mais Bernadette, qui est encore si jeune, qui ne fait pas montre de piété, elle que Sœur Marie-Thérèse Vauzous prend pour une païenne ignare, et qui n’a vraiment que la connaissance la plus vague des mystères de la foi – elle aussi porte fièrement son chapelet dans sa poche, comme un signe de maturité féminine.

Maintenant, elle tend son pauvre chapelet aux grains de bois noir vers la Dame, qui semble avoir attendu ce geste depuis longtemps. Elle sourit, elle lui fait des signes et semble se réjouir d’une si belle idée. Et voici que dans sa main droite, elle lève à son tour son rosaire, une longue chaîne de perles étincelantes, qui pend presque jusqu’à terre, comme nulle reine ne peut en avoir de plus belle, et au bout de laquelle scintille un crucifix d’or.

Bernadette s’étonne d’entendre sa propre voix, bien qu’elle lui paraisse tout inconnue :

« Je vous salue, Marie, pleine de grâce... »

Elle observe si la Dame prie avec elle. Mais les lèvres de celle-ci restent immobiles. Ce n’est pas son affaire, de dire le salut de l’Ange. Elle contrôle seulement avec une douce attention les murmures de l’enfant. À la fin de chaque Avé, elle fait glisser une perle ; mais elle attend toujours que Bernadette le fasse la première. Ce n’est que pour l’invocation dernière : « Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit », que la Dame, dans un souffle profond, se joint à la prière, en agitant ses lèvres muettes.

Jamais encore, Bernadette n’avait récité son chapelet aussi lentement. C’est assurément un moyen pour retenir la Dame. C’est tout son désir. Car elle craint que la Toute-Belle ne se fatigue, de demeurer longtemps dans ce trou de pierre incommode, au bord du rocher abrupt, dont on peut tomber facilement. Il lui est certainement pénible, de se laisser fixer continuellement, et par un si mauvais temps. Oh, bientôt elle va disparaître et me laisser seule...

Après le trentième Avé, toutes ces pensées et ces ombres de sentiment se dispersent. Sans que ses yeux se fatiguent, Bernadette n’est plus que contemplation. La vie de tous les autres sens s’est retirée. Elle ne sent plus les pierres, sur lesquelles elle est agenouillée. Elle ne sent plus le froid glacial qui souffle autour d’elle. Elle est prise d’une douce et chaude somnolence.

– Comme je suis heureuse, oh ! comme je suis heureuse...

 

 

 

 

VIII

 

L’ÉTRANGETÉ DU MONDE

 

Ce n’est qu’après vingt bonnes minutes que Marie et Jeanne reviennent au ruisseau. Dans le vallon entre Massabielle et le bois communal, elles ont ramassé une grande quantité de bois mort. Les fillettes sont à peine capables de le traîner. Elles geignent et suent et sont si occupées qu’elles ne font pas attention à Bernadette. C’est Marie qui s’effraie la première. Là-bas, au bord du ruisseau, sa sœur est agenouillée sur les cailloux, dans une posture raidie. Sa main droite tient le chapelet entre le pouce et l’index. Son bas blanc gît près d’elle, par terre. Elle a la pâleur d’une morte. Les lèvres toujours si fraîches sont exsangues. Ses yeux fixés dans la direction de la grotte sont ceux d’une aveugle, où le blanc prédomine. Sur le petit visage pétrifié, qui semble ne plus respirer, s’étale un sourire bienheureux, comme Marie l’a vu un jour sur le visage d’une voisine morte.

– Bernadette, hé, Bernadette ! s’écrie la sœur.

Pas de réponse. L’agenouillée n’entend pas. Jeanne Abadie l’appelle à son tour :

– Toi, là-bas, ne fais donc pas l’imbécile !

Pas de réponse. L’agenouillée n’entend pas. Marie s’affole. Sa bouche se crispe. Sa voix tremble :

– Oh, elle est peut-être morte... L’asthme l’a sûrement tuée, Sainte Vierge Marie !

– Bêtises ! dit Jeanne, qui a plus d’expérience. Si elle était morte, elle serait couchée. A-t-on jamais vu une morte agenouillée ?

Mais la sœur cadette sanglote :

– Si pourtant elle était morte, Jésus-Marie...

– Nous la réveillerons. Elle veut nous jouer un tour. Viens...

Jeanne ramasse quelques petits cailloux et les lance sur Bernadette. Un projectile touche l’agenouillée au sein gauche. Celle-ci lève la tête et regarde autour d’elle. Les couleurs de la vie refluent à son visage. Elle respire profondément, puis elle demande :

– Qu’y a-t-il donc ?

Entre le choc de la pierre et ce « Qu’y a-t-il donc ? », quelques secondes seulement se sont écoulées. Ces secondes représentent un long, long voyage, qui ne se mesure pas dans le temps. Au toucher de la pierre, la Dame n’était plus là. Elle qui semblait si vivante, faite de chair et de sang, vêtue des étoffes les plus précieuses, ne s’est pas simplement retirée dans la niche. L’explication la plus plausible serait qu’elle a plongé l’extasiée dans une sorte de douce inconscience, pour ne pas lui faire de peine, en se retirant. Au comble du ravissement, Bernadette n’a pas remarqué sa disparition.

Mais il faut payer ce doux ravissement par le retour à l’état de conscience. Elle ressent un étonnement incompréhensible, mêlé de dégoût. Comment l’expliquer ? C’est un étonnement écœuré devant l’étrangeté du monde. Une pierre ? Qu’est-ce qu’une pierre ? Et ce pied, est-ce mon pied, cette chose lointaine, insensible ? Bernadette fait un effort, pour se retrouver dans la réalité, avant de demander Qu’y a-t-il donc ?

– Ce qu’il y a ? C’est à nous de le demander ! gronde Jeanne. As-tu perdu la boule ? Se mettre à prier à Massabielle, où l’on conduit les cochons ? À l’église, tu n’en fais pas autant...

Bernadette est redevenue la gamine qui tient tête à une autre gamine :

– Et puis, est-ce que ça te regarde ?

– Ce que tu m’as fait peur. Bernadette ! dit Marie. Je croyais que tu étais morte de l’asthme...

Bernadette a subitement pitié de sa sœur :

– Je viens ! crie-t-elle, retirant aussi le bas de son pied gauche. En se relevant, il lui semble avoir grandi, elle se sent plus forte, plus vigoureuse, même plus belle. Le dégoût de tout à l’heure devant « l’étrangeté de ce monde », fait place à cet élan qu’ont les convalescents. Les bas autour du cou, elle prend ses sabots à la main et traverse résolument l’eau glacée du ruisseau. À mi-chemin, elle s’arrête :

– Quelles menteuses ! Le ruisseau est tiède comme de l’eau de vaisselle !

Marie se fâche à son tour :

– Jeanne a raison. Tu dois avoir perdu la boule. Mes jambes brûlent encore de ton eau tiède... Viens plutôt nous aider !

Bernadette se joint à elles, sans prendre garde à ses pieds trempés. Elles partagent les os en trois parts égales, et font avec les branches et brindilles trois tas qu’elles ficellent avec des baguettes de saules. Ce n’est pas facile. Cette fois, Bernadette est la plus ardente au travail. Tout en serrant les branchages, elle demande :

– Aouet bis a ré ?

C’est du patois. Cela signifie :

– N’avez-vous rien vu ?

Marie regarde sa sœur de biais. Elle lui apparaît toute changée, si sûre d’elle et beaucoup plus âgée qu’une demi-heure auparavant. Le visage d’enfant a un air énergique.

– Et toi, as-tu vu quelque chose ?

– Y avait-il quelqu’un dans la grotte ? questionne Jeanne Abadie.

– Labets, a ré... Non, rien du tout... ! fait Bernadette, coupant court.

Elle s’assied et remet vite ses bas. Puis elle soulève le plus gros des tas et le place sur sa tête, selon la coutume du pays. Les deux autres ont du mal à l’imiter.

– Nous passerons par la montagne, pour rentrer, ordonne Bernadette ! C’est le chemin le plus court.

– Pour rien au monde je ne repasserais l’eau, confesse Jeanne.

– C’est dur à grimper ! objecte Marie, mais Bernadette n’en tient pas compte.

À grands pas, sans jeter un regard vers la grotte, elle s’élance sur le sentier qui, par la Montagne des Espélugues, conduit au Pont Vieux. Bernadette marche la première, puis vient Jeanne, puis Marie, loin en arrière. Elles ne parlent pas, le fardeau est lourd, et le sentier raide longe à certains endroits le précipice. La dernière partie, avant le sommet, est toute ravinée par les pluies, et les sabots ne sont pas faits pour escalader des rochers escarpés.

– Mon Dieu, je n’en peux plus ! crie Marie avant le dernier raidillon. Bernadette, qui est déjà arrivée, dépose son fagot et redescend la pente, pour aider sa sœur. Sans un mot, elle prend sa charge et la porte allègrement jusqu’au sommet.

– Qu’est-ce qui te prend ? s’écrie Marie. C’est pourtant moi la plus forte !

– Elle est devenue comme un sergent de la caserne Nemours, fait Jeanne. Et tout à l’heure, elle avait peur d’un peu d’eau...

Sur la colline boisée Bernadette prend un pas rapide.

– Qu’as-tu à courir ainsi, petite dinde ? crie Marie. Après tu seras essoufflée.

Mais Bernadette ne répond pas. Elle a oublié son asthme. Elle n’a plus qu’une envie ; parler de la Dame. Elle souffre comme une amante qui doit taire son amour. Au fond de son cœur, elle sait qu’il se passera quelque chose d’irréparable si elle succombe à la tentation d’en parler. « Je le dirai... je ne le dirai pas... » se répète-t-elle continuellement.

– Qu’as-tu donc à marmonner pour toi-même ? demande Jeanne.

Alors Bernadette s’arrête et retient son souffle :

– Il faut que je vous dise... Mais jurez que vous ne le répéterez à personne. Maman ne doit rien savoir, elle me battrait à plate couture... Tu jures, Marie, que tu ne diras rien à la maison ?

– Je jure. Tu sais bien que je sais garder ma langue.

– Mais Jeanne a souhaité que le diable m’emporte ! Est-ce que tu le veux vraiment, Jeanne ?

– Des blagues ! On dit ça, sans rien penser !

– Non, il faut d’abord que tu me jures que ne diras rien, ni chez nous, ni chez vous à la maison, ni à l’école...

– Je te donne ma parole. Mais jurer, non, je ne jure pas. Jurer à droite et à gauche, c’est un péché. Veux-tu que je fasse un péché, à quelques mois de ma première communion ? Allez, dis ! Qu’est-ce qu’il y avait près de la grotte ?

Bernadette respire profondément. Sa voix tremble d’émotion, en dévoilant pour la première fois le doux secret de sa rencontre :

– J’ai vu une dame, toute habillée de blanc, avec une ceinture bleue et des roses d’or à ses pieds...

Elle écoute voluptueusement ses propres paroles, dont le pauvre langage contient l’inexprimable. Son cœur bat très fort. Marie se fâche et jette son fagot à terre :

– Oh toi, je te connais. Tu veux nous faire peur, parce que nous sommes en forêt et que la nuit approche. Mais moi, tu ne me donneras pas la frousse avec ta drôle de Dame en blanc...

Elle tire une baguette de son fagot et frappe les mains de Bernadette. Mais celle-ci semble ne rien sentir.

– Pourquoi la frappes-tu ? demande Jeanne Abadie pensivement. Peut-être qu’il y avait vraiment une dame...

– J’ai voulu me signer et je n’ai pas pu, ensuite la Dame et moi avons fait ensemble le signe de la croix...

Bernadette s’interrompt subitement et reprend son chemin. Elle ne donne plus aucune réponse aux questions de ses compagnes curieuses. Sur l’autre versant de la colline, d’où l’on peut voir l’imposante scierie des Lafite, elle se jette brusquement dans l’herbe :

– Oh, je suis si fatiguée... Reposons-nous !

Elle colle son visage au sol humide. Qu’importent rhume, toux, mal de gorge et asthme ! Tout lui est égal. Au contraire, elle voudrait tomber malade. Les deux autres s’asseyent à côté d’elle et regardent tout étonnées son visage passionné. Après un moment, elle s’écrie :

– Tenez-moi ! Tenez-moi ! Je voudrais retourner à Massabielle...

– Crois-tu vraiment que la Dame t’y attend encore ? demande Jeanne malicieusement.

– Sûrement ! fait Bernadette.

 

 

 

 

IX

 

MADAME SOUBIROUS EST DANS TOUS SES ÉTATS

 

Ce onze Février fut une journée bien chargée pour Madame Soubirous. Elle passa plus d’une heure chez sa voisine Croisine Bouhouhorts. C’est toujours la même histoire. On ne comprend pas pourquoi le ciel ne rappelle pas cette pauvre créature, incapable de vivre. Certes, c’est son seul enfant, et comme toutes les mères, elle s’oppose farouchement à la mort, au lieu de lui abandonner humblement sa victime. Les jambes du petit Bouhouhorts, qui a deux ans, ne sont pas plus grosses que le pouce d’un homme, et tordues par-dessus le marché. Toutes les trois ou quatre semaines, ce sont les mêmes convulsions ; l’enfant se tord, roule les yeux et perd connaissance.

Comme toutes les Casterot (Bernarde notamment), Louise Soubirous est connue pour ses dons de guérisseuse. Souvent les femmes de la rue des Petits-Fossés font appel à elle. Quant à Croisine, faible et inexpérimentée, que deviendrait-elle sans Louise ? Elle perd tout de suite la tête. La Soubirous a employé les grands moyens. Malgré sa pauvreté, elle n’a pas ménagé son huile pour frotter tout le corps de l’enfant malade ; ensuite elle l’a enveloppé dans des linges chauds et lui a fait boire avec beaucoup de mal quelques gouttes d’un thé spécial. Puis elle a secoué l’enfant en dansant avec lui pendant au moins une demi-heure dans la chambre, pour activer la circulation du sang.

À la fin, le petit Juste avait vomi et sali toute sa robe ; mais cela l’avait sauvé.

En rentrant au cachot, épuisée et toute en sueur, Louise le trouve vide. Jean Marie et Justin, les petits vauriens, et même Soubirous ont pris la clef des champs. Il est à craindre que ce dernier soit allé faire un petit tour chez le père Babou, malgré le serment de continence qu’il a fait à Noël. Louise s’effondre sur une chaise et murmure le refrain de toute sa vie :

– Praoubo de jou... pauvre de moi...

Mais déjà elle noue son fichu autour de sa tête. Elle se rappelle que Madame Millet ajourne parfois la lessive. La lessive est une cérémonie sacrée qui ne peut avoir lieu sans la surveillance personnelle de la bonne Madame Millet. Quand celle-ci va passer la fin de semaine à Argelès chez les Latapie, la famille d’Élise, sa fille adoptive qui est morte il y a quelques mois, la lessive est supprimée. Pour Louise, c’est la perte de trente sous, d’un déjeuner chaud, du goûter et de quelques friandises, que la cuisinière ou la maîtresse de maison lui donnent pour les enfants. Elle a le pressentiment qu’aujourd’hui c’est un mauvais jour : tout ira mal, on lui annoncera que la lessive du vendredi n’aura pas lieu.

Elle jette violemment la lourde porte du cachot derrière elle. L’oncle Sajou, le tailleur de pierres et propriétaire de la maison, est assis sur le palier de l’étage au-dessus, en train de fumer sa pipe, sa femme ne permettant pas qu’il « empeste » le salon.

Les Sajou, qui ont abandonné « la prison » par pitié aux Soubirous, occupent à l’étage au-dessus un appartement de trois petites pièces, tout encombrées de meubles hérités ; le salon est le temple de leur vie bourgeoise.

– Cousin André, lui crie Louise en hâte, je fais un saut chez Madame Millet... je serai de retour dans quelques minutes...

Sajou plie nonchalamment l’index gauche pour indiquer qu’il a compris. La taille des pierres est un métier silencieux : le granit et le marbre, dont on fait surtout des tombeaux, sont des symboles de silence. Mais envers les Soubirous, il exagère son mutisme. On est parents, c’est vrai – à Lourdes, tout le monde est parent – mais l’infortune, comme une maladie contagieuse, exige qu’on prenne des précautions. On fait son devoir en bon chrétien, mais on garde les distances, on évite tout contact avec la misère.

La maison de Madame Millet se trouve à l’angle de la rue Bartayrès. C’est une des maisons les plus cossues de Lourdes. Quand Monseigneur Bertrand Sévère Laurence, évêque de Tarbes, au cours de sa tournée diocésaine, s’arrête à Lourdes, ce n’est ni chez le doyen Peyramale, au presbytère, ni au couvent des Bonnes Sœurs de Nevers qu’il passe la nuit, mais chez la veuve richissime, où un appartement lui est toujours réservé. Madame Millet a bien mérité ce grand honneur, car elle est une catholique non seulement fervente, mais militante. Monseigneur, homme de goût et diplomate, trouve, il est vrai, les chambres de Madame Millet étouffantes, avec leur abondance de rideaux, de tapis, de napperons et de housses. Le lit, solennel comme un catafalque, semble toujours prêt pour un décès. La grosse bougie sur la table de nuit a l’air d’un cierge. D’ailleurs aux yeux du prince de l’Église, Madame Millet montre une curiosité plutôt malsaine et superficielle pour les choses de l’au-delà. Depuis la mort de sa fille adoptive, elle pratique même une sorte de nécromancie. Mais la rentière fait vivre environ sept organisations religieuses, comme la société des Enfants de Marie, dont les fêtes somptueuses et les œuvres de charité sont remarquables.

Louise Soubirous agite timidement le vieux heurtoir. Philippe, le vénérable valet de chambre de Madame Millet, ouvre lui-même la porte. À la vue de cet homme macabre, debout devant l’antichambre sombre, qui sent la naphtaline et la mort, Louise tressaille.

– Ma bonne Madame Soubirous, dit Philippe sur le ton d’un prélat condescendant, vous avez bien fait de venir. Vous m’épargnez une course. Nous avons remis la lessive à la semaine prochaine, car nous partons demain pour Argelès. Depuis le décès de notre bienheureuse Mademoiselle Élise, nous assistons régulièrement aux messes dites pour elle à Argelès. Nous vous ferons signe à notre retour...

Comme il est question d’une morte, Madame Soubirous fait la mine contrite de quelqu’un qui est en visite de deuil. Au fond, elle est atterrée, car son budget de fin de semaine est bouleversé. En rentrant, elle essaie d’obtenir à l’épicerie Lacaze un peu de lard, un morceau de savon et une poignée de riz. Elle n’ose pas montrer les pauvres douze sous qu’elle a encore en poche, on les lui prendrait tout de suite comme acompte. Mais la mère Lacaze lui oppose un refus net. Elle est déjà trop endettée. Rentrée au Cachot, Sajou la reçoit d’une voix courroucée :

– Cousine, le premier devoir d’une mère est d’interdire à sa marmaille d’importuner les voisins. Messieurs vos fils se permettent maintenant de grimper dans la cour comme des cambrioleurs sans vergogne. Pour cette fois, ils ne sont tombés que dans le fumier. La prochaine fois, ils se casseront une jambe...

– Je voulais rattraper le chat, Maman ! hurle Justin, le plus petit.

– Et moi j’ai voulu sortir Justin du fumier, explique Jean-Marie, tout en larmes. Sans dire un mot, la Soubirous pousse les deux polissons dans la chambre. Elle est beaucoup trop angoissée pour les battre. Elle ne sait qu’une chose : les gosses n’ont rien d’autre à mettre que les hardes qu’ils portent sur le dos. Elle les leur retire. Heureusement il y a encore un peu d’eau chaude dans la bouilloire. Elle la verse dans l’évier et se met à rincer et à frotter désespérément. Pour les gosses, à moitié nus, cela n’est qu’une nouvelle aventure de plus.

Devant ce spectacle, François Soubirous qui vient d’entrer, lointain et avec grande allure, s’exclame d’une voix vibrante :

– Non, je ne permettrai pas que tu t’échines ainsi ! Tu es une Casterot, après tout, et moi, je ne suis qu’un Soubirous. Mais qui est-ce, les Nicolau ? Non, ne perds jamais confiance en moi...

Sans interrompre son travail, Louise lance à son mari un regard inquisiteur. Il s’approche d’elle :

– J’ai été chez Maisongrosse, chez Cazenave, chez Cabizos...

– Et aussi chez Babou ! fait-elle.

– Je suis malade, soupire-t-il, très malade...

Louise suspend les vêtements des enfants, dont l’odeur n’est pas entièrement partie, sur une corde tendue de la cheminée jusqu’à l’une des fenêtres. L’aveu de Soubirous « Je suis malade », n’est pas sans l’inquiéter. Vraiment, il a mauvaise mine. Qui reconnaîtrait en lui le jeune meunier quand il avait trente ans ? Depuis des jours, il n’a pas eu un vrai repas. S’il se sent coupable du sort de sa femme, elle se sent coupable du sien. Tant pis s’il a avalé quelques petits verres chez Babou, pour faire taire sa faim, on ne peut lui en vouloir. Le pauvre ne supporte plus rien. Louise est une bonne mère de famille qui défend les siens contre quiconque, même contre elle-même. Pourvu qu’il ne tombe pas malade ! Il ne manquerait plus que ça !

– Tu devrais te remettre au lit, Soubirous...

– Oui, tu as raison, ça vaudrait mieux ! répond-il tout heureux, comme si cette proposition aplanissait d’un coup toutes les difficultés. Et il se laisse tomber sur le lit, délivré de tout remords par l’absolution de sa femme. Elle prend dans un cornet quelques fleurs de filleul et chauffe de l’eau dans une petite casserole. Quelques instants plus tard elle lui apporte l’infusion, en tenant la tasse à ses lèvres. Elle sait par expérience que le filleul sans sucre est le meilleur remède contre cette sorte de mal. Il se défend comme quelqu’un qui, par chagrin, refuse de se soigner, mais elle le force énergiquement à avaler le breuvage. Soubirous a la mine d’un supplicié. Louise sait aussi qu’il faut donner du courage à un homme faible :

– Madame Millet n’aura pas de lessive vendredi, dit-elle. Mais demain, je trouverai sûrement quelque chose. Peut-être chez le juge Rives.

– Demain, grogne Soubirous ironiquement, demain... pas même Cazenave n’aura une charrette d’immondices à m’offrir... En garde, mon capitaine... !

Elle passe la main sur sa couverture et attend qu’il s’endorme. Soubirous a un talent extraordinaire pour attirer le sommeil. Un instant, la femme se recueille. Elle se rappelle que l’année dernière, la situation était la même, après le retour inattendu de son mari de la prison préventive, où l’avait conduit une basse dénonciation. Ce n’était pas lui qui avait volé la poutre de chêne à la scierie Lafite. Grand Dieu, qu’aurait-il fait d’une pareille poutre ? Mais bien qu’ayant pu prouver son innocence devant le commissaire Jacomet, le juge Rives et le procureur impérial Vital-Dutour, il avait été brisé pendant de longs jours, mou comme un bas, dormant sans discontinuer. Comme les hommes ont peu de cran et peu de patience dans l’adversité ! Ah, quand tout va bien, quand les pièces de vingt sous sonnent dans la poche, ils pérorent et vous en mettent plein les yeux. Ils paient une ronde après l’autre. Mais quand le pain manque et l’honneur avec, on boit la ronde tout seul, puis on se couche et on ronfle. Et la femme doit s’échiner, pour vous tirer du pétrin.

– Tenez-vous tranquilles, sales gosses. Ne dérangez pas votre papa quand il dort !

Elle jette la dernière bûche au feu, pour qu’il ait bien chaud. Puis elle prend les deux seaux pour aller chercher de l’eau. La plus proche fontaine se trouve cinq maisons plus haut, dans la cour de Babou. Les hommes se réunissent pour l’eau-de-vie, les femmes pour l’eau. (Ce qui ne veut pas dire que beaucoup d’entre elles n’aient pas leur petite bouteille dans l’armoire, sans compter le vin, qu’on ne peut pas appeler de l’alcool.) La Soubirous y apprend des nouvelles qui ne se trouvent pas dans le Lavedan. Madame et Mademoiselle Lacadé se trouvent depuis plusieurs semaines à Pau. Quand une jeune fille s’absente si longtemps, cela doit avoir une raison. La couturière Antoinette Peyret soutire de la riche Millet un billet de cent francs après l’autre. C’est une vraie fille d’huissier. La veuve se fait faire trois robes de soie noire. Mais le comble ! Monsieur de Lafite, le neveu si bizarre de Paris, qui est franc-maçon, sinon le diable en personne, a suivi l’autre jour tout le long de la Rue Basse la petite Catherine Mengot, qui n’a pas quatorze ans, puis il a eu l’audace, non seulement de l’aborder, mais de la caresser, en disant : « Catherine, pour moi, tu es la nymphe de ce trou infâme ! » Quel cochon ! D’ailleurs, tous les hommes sont des salauds, des égoïstes. Même M. le curé Peyramale a jeté hier sa servante dans la rue, avec un coup de pied quelque part. Et il vient nous prêcher la vertu !

Pourvue de ces nouvelles et de ses deux seaux d’eau, la Soubirous rentre à la maison. Elle laisse les seaux dans le corridor. Les gamines les monteront plus tard. Trois heures sonnent. Où traînent-elles si longtemps ? Louise se fâche et s’inquiète en même temps. Elle songe à Catherine Mengot et au cousin de Paris. Le malheur guette de toutes parts. Ses filles aussi sont jolies et naïves. Mais ce souci est vite chassé par un autre : que fera-t-elle pour dîner, ce soir ?

Les fillettes sont en retard à cause des os. La boutique de Gramont se trouve à l’autre bout de la ville. Les lourds fagots sur leur tête les ont empêchées d’aller plus vite. Le chiffonnier leur a payé à chacune deux sous. Contrairement à Jeanne, Bernadette et Marie ont décidé d’acheter du pain au lieu du sucre candi. Ce pain et les fagots de branchages désarment la Soubirous.

– Où étiez-vous fourrées si longtemps ? gronde-t-elle. Vous êtes grandes, et vous me laissez tout faire. Quand on est pauvre, on n’a pas le droit d’aller se promener. Allez me chercher l’eau.

Bernadette et Marie obéissent. Ensuite, elles pèlent les navets et les pommes de terre, qui ont coûté une partie des vingt sous du matin. Le père ronfle. « Il est malade », dit la mère. Tout le monde se tait. De temps en temps, Bernadette regarde sa sœur avec de grands yeux interrogateurs. Marie baisse les yeux et serre les lèvres, ce qui prouve qu’elle lutte avec elle-même. La mère, voulant utiliser les dernières traces de lumière, commande :

– Venez à la fenêtre, que je vous peigne ! Toi d’abord, Marie !

Tous les soirs, les cheveux des petites sont brossés et nattés. Même dans un cachot, la Soubirous tient à la propreté. On n’est pas une Casterot pour rien. Avant de les coucher, elle frotte Justin et Jean-Marie à la brosse dure. Les cheveux des filles sont soumis à des soins rigoureux, car dans la rue des Petits-Fossés, les poux sont malheureusement très répandus. La propreté est la dernière dignité de l’homme, quand tout le reste s’en va. Marie a une perruque presque indomptable, tandis que Bernadette a hérité les cheveux noirs et soyeux du père. La mère envoie celle-ci voir après les deux petits frères, qui se sont de nouveau échappés sur le palier, tandis qu’elle tire un escabeau vers la fenêtre. Marie s’agenouille, en lui tournant le dos. L’épaisse chevelure crépite sous les coups de peigne.

– Hm... Hm.... crie Marie.

– Ne sois pas si douillette, voyons !

– Hm... Hm.... reprend Marie, après un temps.

– Qu’as-tu ? As-tu mal à la gorge ?

– Non, je n’ai pas mal à la gorge, maman.

Mais lorsque Marie geint pour la troisième fois, la mère est prise de soupçons :

– Qu’est-ce que tu as à grommeler ?

– Je voudrais te raconter quelque chose, maman... à cause de Bernadette...

– Qu’est-ce qui se passe avec Bernadette ?

– Elle a vu dans la grotte Massabielle une jeune dame avec une robe blanche et une ceinture bleue... et elle avait les pieds nus, avec des roses en or dessus...

– Praoubo de jou, qu’est-ce que tu me racontes, malheureuse ?

– Et d’abord, Bernadette n’a pas pu faire le signe de la croix, et puis après, elle a pu le faire, quand la Dame le lui a permis...

Marie pousse un soupir profond, comme si, au lieu d’avoir rompu un serment, elle avait accompli une mission. Dès que Bernadette franchit le seuil, la mère la rabroue :

– Qu’est-ce que tu as vu dans la grotte, idiote ?

– Tu m’as trahie... oh, pourquoi m’as-tu trahie... fait Bernadette, avec un regard douloureux vers sa sœur.

Mais sa voix exprime moins un reproche qu’un certain soulagement. Elle fait deux petits pas vers sa mère et écarte les doigts, comme si elle tenait les mains sur un feu qui réchauffe. Son cœur jubile, de pouvoir enfin livrer son secret :

– Oh, maman... j’ai vu une dame merveilleuse, à Massabielle...

Ces mots d’extase mettent subitement fin à la sérénité si difficilement maintenue de la femme harassée. Après une journée de soucis et de désillusions, entendre de telles insanités ! Mais ce qui la fâche surtout, c’est le visage pourpre de Bernadette, ce visage d’une amante prête à tout sacrifier pour son amour, tenacement et résolument. La voix de la Soubirous devient si perçante et si stridente que les Sajou, dans leur appartement, dressent l’oreille :

– Qu’est-ce que tu as vu ? Tu n’as rien vu, je te dis. Ce n’est pas vrai, tu n’as pas vu une dame magnifique, mais simplement une grande pierre blanche... Comment, vous, vous voyez des dames merveilleuses, tandis que je m’échine pour vous, et que personne ne songe à me donner un coup de main ? Sainte Vierge, vous m’avez donné des enfants qui ne valent rien du tout. Ils volent des cierges, ils tombent dans le fumier, ils ne savent pas leur catéchisme... et voilà qu’ils ont encore des visions... Non, non, c’est trop !

Elle a saisi la baguette, avec laquelle elle tape habituellement les oreillers. Bernadette reçoit le premier coup sur le dos. Marie cherche à se cacher, ce qui met la mère encore plus en colère. Elle la poursuit, jusqu’à ce qu’elle l’ait atteinte. Les deux gamins reçoivent également une correction qu’ils n’ont, ma foi, pas volée.

– C’est ta faute ! Maintenant Maman nous bat à cause de toi ! hurle Marie.

La Soubirous jette la baguette dans un coin. Elle a perdu le contrôle de ses nerfs et provoqué tout ce vacarme, sans songer que son mari est malade et a besoin de sommeil. Mais lui n’a pas eu besoin du bruit, pour se réveiller. Il s’est levé :

– J’ai tout entendu, dit-il.

Soubirous est un homme svelte et bien bâti. Son infortune et sa faiblesse lui ont fait perdre tout ce qu’il avait, sauf la noble élégance. Vis-à-vis des enfants, il a pu maintenir toute son autorité, en abandonnant à la mère toutes les fonctions exécutives, les punitions comprises. Il apparaît comme une sorte de dernière instance, planant dans les nuages, dont la mère feint d’implorer le jugement, avant d’agir. Mais cette fois, Soubirous s’approche lourdement de sa fille, et l’empoigne par l’échancrure de son tablier. Le bref sommeil semble l’avoir dégrisé :

– J’ai tout entendu ! crie-t-il. Alors, toi, tu commences déjà, à faire des bêtises ? Quatorze ans, regardez-moi ça. À quatorze ans, les autres gagnent déjà leur pain et aident leurs parents. Tu vois notre situation. Te figures-tu que nous pourrons te nourrir jusqu’à la fin de tes jours ? Au lieu de cela, tu commences à faire des tiennes. Oh, nous connaissons ça. Mademoiselle veut se rendre intéressante et invente des histoires qui ne tiennent pas debout, avec des dames qui ont des roses d’or à leurs pieds nus. Où veux-tu en venir, ma petite ? Nous sommes des meuniers honnêtes, ta mère et moi, et Dieu sait si nous sommes modestes. Dieu sait si je fais les plus sales des travaux pour vous nourrir. Mais ceux qui se paient notre tête et prétendent voir de belles dames dans les grottes, n’ont plus rien à faire avec les gens honnêtes, ils feraient mieux d’aller avec les danseurs de corde ou les tziganes, qui vont de foire en foire. Si c’est ça que tu aimes, ma petite, je ne te retiens pas, tu peux tout de suite t’engager dans une troupe de cirque.

Soubirous a parlé calmement, d’une voix profonde. C’est le plus long discours pédagogique que Bernadette ait jamais entendu de son père. Elle le regarde, sans rien comprendre. Que lui veut-il ? Son regard est ferme et pourtant apathique. Puis, serrant ses petites mains sur sa poitrine, elle s’écrie :

– Oh, papa, mais c’est pourtant vrai que j’ai vu la Dame...

 

 

 

 

X

 

BERNADETTE N’OSE PAS RÊVER

 

Peu de temps après cette scène, surviennent quelques modestes évènements qui semblent indiquer un cours plus favorable dans le destin de la famille. Tante Sajou est une femme de cœur. La voix stridente de la Soubirous l’avait effrayée. Au fond, ces Soubirous sont des gens tranquilles, exception faite pour les deux jeunes garnements. Si Louise Casterot, si fière de son nom, se laisse aller, il doit y avoir quelque chose qui cloche. Madame Sajou a une armoire bien garnie. Elle l’ouvre avec un soupir adressé à sa propre bonté. Au nom de Dieu ! Elle coupe un petit morceau de sa géante motte de beurre, et aussi une tranche de lard. Mais comme la charité en soi est moins satisfaisante qu’une victoire remportée sur l’avarice, elle ajoute encore six tranches de son excellent saucisson de campagne, une pour chacun des Soubirous. Munie de ces cadeaux, elle va frapper à la porte épaisse du cachot.

La Soubirous, qui se trouve maintenant devant sa cheminée, est tellement surprise qu’elle laisse glisser sa cuiller de bois dans la soupe qu’elle est en train de préparer :

– Oh, ma chère cousine, c’est la Sainte-Vierge qui vous envoie, je l’ai tant implorée aujourd’hui...

Et comme les branchages flambent si bien et que la Sajou est si émue de sa bonne action, elle crie dans l’escalier à son mari, d’apporter une brassée de bûches bien sèches. Avant que Sajou, qui par mutisme ne contredit jamais sa femme, ait pu exécuter l’ordre, un nouveau cadeau tombe chez les Soubirous. Croisine Bouhouhorts a reçu une visite de Viger, son village. C’est une vieille tante qui lui apporte tous les ans à cette époque un cadeau pour la mi-carême. Cette fois, ce sont deux douzaines d’œufs. À peine la paysanne est-elle sortie que la Bouhouhorts court chez les Soubirous, pour leur apporter le panier d’œufs. Comme toujours, elle est pressée et essoufflée :

– Chère voisine, il faut que vous me fassiez le plaisir d’accepter ces œufs. N’avez-vous pas sauvé la vie de mon enfant ce matin ?

Louise Soubirous ne fait pas de manières. Il est vrai que sans elle le pauvre petit ne serait plus en vie. Tandis qu’elle s’essuie les mains, pour prendre le panier, elle calcule qu’avec dix œufs et le beurre et le lard, elle va pouvoir confectionner une omelette succulente. Cette perspective lui fait venir les larmes aux yeux. Enfin on va se mettre quelque chose de consistant sous la dent. Qui sait si ses enfants n’ont pas inventé toutes ces histoires de dames blanches, parce qu’elles n’ont pas mangé à leur faim depuis huit jours. Et comme la loi du hasard veut qu’à deux bonheurs vienne toujours s’ajouter un troisième, Louis Bourriette entre maintenant dans la chambre.

Louis Bourriette est un journalier comme François Soubirous. Ancien tailleur de pierres comme l’oncle Sajou, il a eu moins de chance que lui. Il en rend responsable l’éclat de pierre qui lui a lésé la cornée de l’œil droit, le rendant à moitié aveugle. Bourriette est un invalide consciencieux. « Je suis un aveugle », dit-il vingt fois par jour, « que peut-on attendre d’un invalide ? » De temps en temps, le maître des Postes Cazenave l’emploie comme facteur ou messager. D’ailleurs c’est Cazenave qui l’envoie. Voilà ce qui arrive. Le cocher Cascarde, qui conduit l’omnibus de Tarbes, a reçu un coup de pied de cheval et est assez mal en point. Le palefrenier Doutreloux prend sa place. Et Soubirous peut prendre la place de ce dernier. Cazenave a pensé qu’un meunier sait manier les chevaux. Il lui offre deux francs par jour, plus le déjeuner. Si Soubirous accepte qu’il se trouve demain matin à 5 heures à l’écurie. Louise joint les mains. Mais le père de famille, digne, fait mine de réfléchir et ne montre aucune hâte :

– Il était entendu entre Cazenave et moi, dit-il nonchalamment, qu’il voudrait m’avoir, quand il y aurait quelque chose de libre. Après tout, nous sommes d’anciens camarades du service militaire. Comme meunier, je suis habitué à d’autres travaux. Mais quand on a des enfants, on n’a pas le choix, par les temps qui courent. Je serai au poste, demain matin...

Et il s’essuie la sueur qu’il n’a pu éviter, malgré sa fière allure. Il regarde à la ronde, d’un air amusé. Le Méridional se réveille. Il fait un geste large et grandiose :

– Nos parents et amis, qui nous comblent de cadeaux, sont chaleureusement invités à nous faire l’honneur de partager ce soir notre modeste dîner. Comme je connais ma Louise, nous aurons une bonne omelette juteuse...

Tout le monde proteste. Au fond, Louise voudrait aussi protester. Le vantard sacrifie en un soir cette belle douzaine d’œufs, dont la famille pourrait vivre trois jours. Mais la Soubirous a toujours cédé aux faiblesses de son mari. Elle l’a si souvent laissé faire contre son propre instinct. Sans son irrégularité fanfaronne on n’aurait sans doute eu à abandonner ni le moulin Boly ni le moulin Escobé ni même le moulin Bandeau. En grand seigneur, il offrait du vin à ses clients les plus avares, s’il ne les invitait pas à déjeuner, rendant paysans et boulangers, qui retournent trente fois chaque sou, méfiants envers le meunier prodigue. On n’aime pas faire des affaires avec des écervelés. Malheureusement, sa femme a un faible pour ses faiblesses. Lorsque, au moindre coup de chance, il secoue la misère comme un chien la pluie, quand il fait ses gestes de grand seigneur, comme maintenant, alors il lui plaît, il lui rappelle le jeune apprenti-meunier de jadis, et elle éclate de rire, même après une journée comme celle-ci. (Ceci explique aussi le besoin d’aventures de Bernadette.) Louise répète l’invitation, non seulement pour être polie, mais sincèrement, car elle est bien élevée :

– On ne me fera pas l’affront de refuser mon omelette. Simplement pour la goûter. Nous voulons aussi fêter carnaval...

Le mot « goûter » jette le pont. Celui qui goûte, n’apaise pas sa faim. André Sajou propose à sa femme, d’ajouter leur propre dîner à la fête. Le tailleur de pierres, dont les enfants adultes ont quitté le foyer depuis longtemps, se réjouit de passer la soirée en société, ne serait-ce qu’au cachot. Il apporte une grande cruche de vin. Déjà l’odeur de l’omelette se répand dans la pièce ; tout en la retournant dans le poêle, Louise récite une prière à la Sainte Vierge, la faim étant conjurée pour quelques semaines. Bourriette, le bon messager, veut se retirer. Soubirous le retient par le bras. On s’installe à table, comme on peut. Les enfants prennent place sur le banc étroit qui se trouve dans la niche entre la cheminée et la fenêtre, Bernadette près de Justin, Marie près de Jean-Marie. La mère a soin de servir les enfants les premiers, de l’omelette, de la soupe et du saucisson sur du pain. Tante Sajou verse à chacun un verre de bon vin rouge. C’est vraiment un repas de carnaval.

On ne parle pas beaucoup. Le Bigorre, les vallées des Pyrénées sont des pays pauvres. On y mange en silence, on savoure chaque bouchée, dans la crainte que le goût et la force de la nourriture ne vous échappent si l’on occupe la langue à une autre besogne. La conversation se réduit aux louanges des différents plats.

Après le repas, on bavarde encore pendant une heure. Les hommes fument leur gros tabac, dont la fumée, mélangée à celle des branches mouillées dans la cheminée, forme un nuage épais. Bernadette est obligée de sortir deux fois devant la porte, pour respirer. La discussion politique ne dépasse pas les plaintes habituelles contre le gouvernement, c’est-à-dire ses deux représentants locaux, le maire Lacadé et le commissaire de police Jacomet, qui a fait récemment annoncer par le gendarme Callet qu’il serait désormais interdit de ramasser du bois dans la forêt communale, sans autorisation préalable de la mairie ; faute de quoi on se rendrait coupable de vol selon l’article X du Code Pénal. Tous les ans, on serre la corde un peu plus autour du cou des pauvres gens. Ah, le beau temps, où la vie était libre et bon marché, où le Lapaca charriait encore de l’eau ?

Louise Soubirous songe que son mari devra se lever le lendemain matin à quatre heures et demie. Elle veut mettre fin au festin. Dans les Pyrénées, il est d’usage que les femmes disent le chapelet, pour terminer dignement la journée. Une récite, et les autres marmonnent à l’unisson. Sans savoir pourquoi, elle désigne Bernadette pour la récitation. Celle-ci se trouve près de la porte, éloignée des autres. Obéissante, elle tire le chapelet que le matin elle a tendu à la Dame merveilleuse. Sans intonation, elle commence le premier Avé. Le murmure des femmes l’accompagne. Le feu crépite dans la cheminée. Sur la table se consume la bougie que tante Sajou a apportée. La litanie terminée, la Soubirous ajoute encore d’une voix lente : « Marie Immaculée, priez pour nous, donnez-nous refuge auprès de vous. »

À ces mots, Bernadette chancelle et doit s’appuyer à la porte, pour ne pas tomber. Elle devient aussi pâle que le matin, quand Jeanne Abadie et Marie la découvrirent près du ruisseau.

– La Bernadette se sent mal ! crie Croisine Bouhouhorts. Tous les regards se tournent vers l’enfant.

– Tu te sens mal ? demande tante Sajou. Prends encore un verre de vin...

Bernadette secoue la tête et balbutie :

– Non... non... ce n’est rien... je me sens très bien...

Alors la mère effrayée se met à raconter l’histoire, pour laquelle l’après-midi, elle a battu ses filles avec la baguette :

– Oh, Bernadette... tout ça vient de ce qu’elle prétend avoir vu ce matin à Massabielle une merveilleuse Dame, toute en blanc...

– Tais-toi ! dit Soubirous, en se fâchant. Rien que des balivernes... Bernadette a une maladie de cœur, nous l’avons fait examiner par le docteur Dozous, elle ne supporte pas la fumée, et la cheminée fume jour et nuit. Il faudrait la faire ramoner, mon cher André...

Une heure plus tard, lorsque les époux Sajou, munis de leurs bonnets de nuit, sont allongés dans leur grand lit :

– Qu’est-ce que Louise a raconté de Bernadette et d’une dame blanche ? demande-t-il.

– La Bernadette a vu une dame merveilleuse, tout en blanc, là-bas à Massabielle, répond-elle, se rappelant la phrase mot à mot.

– Qui cela peut-il être ? Existe-t-il chez nous une jeune dame aussi merveilleuse ?... Les demoiselles Lafite sont en voyage... Peut-être une Cénac ou une Lacrampe... Non, c’est sans doute une farce de carnaval...

Cette fois, c’est Madame qui se tait. Elle ne répond rien et fait semblant de dormir. Sajou termine son monologue par cette prédiction :

– D’ailleurs, la Bernadette ne fera pas long feu. Je vois déjà, comme on la transporte hors du cachot, dans un cercueil...

Mais Madame Sajou se propose de demander le lendemain matin aux voisines, ce qu’elles pensent de la nature de la dame que Bernadette a vue à Massabielle. Madame Bouhouhorts prend la même décision, tandis qu’elle se penche sur son enfant malade.

Le cycle du 11 février se ferme. Le concert nocturne de la famille Soubirous, vigoureusement conduit par le père, résonne dans l’air enfumé du cachot. La flamme du brasier bien nourri jette des ombres sur le mur, mais cette fois, Bernadette, qui ne trouve pas de sommeil, n’y voit pas comme de coutume les grimaces et les formes inquiétantes. Il semble que la rencontre avec la Dame ait entièrement épuisé son imagination. Elle se recroqueville dans son coin, pour éviter le contact avec le corps de sa sœur. Ce sentiment de dégoût pour tout ce qui est charnel, qu’elle a eu avant et après l’apparition de la Dame, la fait tressaillir, quand de la main ou du pied elle touche le corps de sa sœur, qui dort comme un jeune animal. Mais, chose plus étrange, son propre corps, si tendre, la fait frémir quand elle le touche. Elle ne forme plus un avec lui. Il est là, à côté d’elle, comme un étranger, ne lui appartenant pas davantage que le corps de Marie.

Que s’est-il donc passé en elle ? Elle l’ignore. Mais elle sait, qu’il s’est passé quelque chose d’extraordinaire. De toutes parts, elle sent le poids d’une obligation inévitable, qu’elle n’a pas cherchée et dont elle ne peut pas se débarrasser. Pour se dégager de ce poids, Bernadette concentre toute sa pensée sur la Dame. Elle serre les paupières, pour mieux évoquer tous les détails de la douce apparition. Le blanc de la robe, le bleu de la ceinture, l’éclat mat du cou, les boucles volages sous le voile, et cet ineffable sourire d’une secrète connivence, enfin la splendeur pâle des pieds nus avec les roses d’or...

Mais chaque fois que Bernadette croit s’approcher de la Dame, une barrière invisible semble l’arrêter ; il ne lui est pas permis de voir en pensée, ce qui se révéla en réalité. Mais peut-être lui sera-t-il donné de rêver de la Dame ? Elle fait des efforts, pour s’endormir. Elle pense à autre chose. Elle se remémore Bartrès, tous les objets de la ferme, le berceau et le rouet, elle compte les assiettes d’étain sur l’étagère, elle appelle les bêtes de son troupeau par les noms qu’elle leur donnait. Elle évoque le chien qu’elle aimait et qui est mort depuis longtemps. Elle pense aux saules de Bartrès, au ruisseau, à la colline d’Orincles, sous la neige, sous la pluie et dans le soleil. Elle rassemble dans sa petite tête ses moindres souvenirs. Parfois, le sommeil la surprend, mais seulement pour quelques minutes. Au réveil, rien ne s’était passé. La Dame lui échappe. Elle semble vouloir lui prouver qu’elle est faite d’une étoffe différente de celle des rêves. Il est près de onze heures, lorsque Marie se réveille : sa main a touché un endroit mouillé de l’oreiller. Elle se tourne vers sa sœur et en reconnaît la raison :

– Maman... maman.... appelle-t-elle de cette voix douce et peureuse qu’on prend pour réveiller un dormeur. La Soubirous a le sommeil léger de toutes les bonnes mères. Elle se dresse immédiatement.

– Hé, qu’y a-t-il ?... Qui appelle ?

– Maman, Bernadette pleure...

– Que dis-tu ? Bernadette pleure ?

La voix traînante de Marie prolonge le mystère :

– Oh, maman... elle pleure si fort... Tout l’oreiller est mouillé...

Louise Soubirous se glisse doucement hors du lit et passe la main sur le visage de Bernadette :

– As-tu du mal à respirer, ma pauvre enfant ?

Bernadette serre les poings contre ses yeux et secoue la tête. Maman essaie de la calmer :

– Eh bien, viens, lève-toi. Nous bavarderons ensemble...

Elle jette des brindilles et deux grosses branches dans le feu qui allait s’éteindre. Puis elle tire une chaise vers la cheminée. Bernadette s’agenouille auprès d’elle et cache son visage contre elle. La Soubirous passe longtemps la main sur ses cheveux, sans un mot. Puis, elle se baisse et demande :

– As-tu peur, mon enfant ?

Bernadette fait signe que oui.

– As-tu peur de la Dame de Massabielle ?

Bernadette fait violemment signe que non.

– Tu vois bien, ce n’était qu’une rêverie...

Bernadette lève son visage tout mouillé vers sa mère, la regarde avec frayeur et secoue la tête encore plus violemment. Alors la Soubirous éprouve un grand chagrin pour sa fille :

– Ma pauvre petite, je connais ça, j’ai aussi eu ton âge... les filles de ton âge voient parfois des choses qui n’existent pas... Ça passera, oublie-le !... La vie est bien trop difficile, pour s’arrêter à ces histoires... Tu es déjà grande, presque une femme, dans un ou deux ans tu trouveras peut-être un homme et tu auras des enfants comme moi... Tout ça va très vite, mon enfant, on s’en rend compte à peine...

Bernadette garde sa tête cachée et ne bouge plus. Mais Louise Soubirous malgré son sage discours, est fermement résolue à aller demain matin à confesse, pour obtenir l’avis de l’abbé Pomian ou de l’abbé Pènes ou de l’abbé Sempet sur cette histoire de la Dame de Massabielle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DEUXIÈME LIVRE

 

*

 

VOUDRIEZ-VOUS ME FAIRE LA GRÂCE

 

 

 

 

 

 

 

XI

 

UNE PIERRE TOMBE

 

À l’école des Sœurs de Nevers s’est formé un groupe de sept à huit fillettes, qui sont entièrement dévouées, presque soumises à l’intelligente et énergique Jeanne Abadie. À ce groupe appartiennent Annette Courrèges, la fille rousse du secrétaire de la Mairie, Catherine Mengot, celle qu’Hyacinthe de Lafite a appelée la « nymphe de ce trou infâme », et enfin Madeleine Hillot, une grande fille pâle, aux taches de rousseur, qui, pour sa jolie voix, un peu grêle, est toujours appelée à chanter aux fêtes scolaires ou liturgiques. Jeanne Abadie est arrivée la première, aujourd’hui. Après avoir réuni ses troupes autour d’elle, elle annonce :

– Si vous saviez, mes chères, ce qui s’est passé hier après-midi... vous feriez de grands yeux... Mais je n’ose rien dire...

– Alors pourquoi nous fais-tu venir l’eau à la bouche ? dit Catherine très logiquement. As-tu été accostée dans la rue ?

– Il ne s’agit pas de moi, mais de Bernadette Soubirous...

– Qu’est-ce qu’il peut bien arriver à Bernadette, cette petite oie ! dit Catherine, déçue.

Jeanne sait prolonger la curiosité de ses amies :

– J’ai donné ma parole que je ne dirais rien. Mais je n’ai pas juré. J’étais pas si bête...

– Alors, si tu n’as pas juré ! acquiesce Annette Courrèges.

– Oui, si tu n’as pas juré ! font-elles, toutes en chœur.

– Pour sûr ! Si tu n’as pas juré... décide Madeleine Hillot, alors tu ne commets aucun péché...

Jeanne baisse la voix :

– Alors, venez plus près, pour que les autres ne puissent pas entendre... Bernadette a vu hier dans la grotte de Massabielle une Dame habillée tout en blanc, avec une ceinture bleue. Elle avait les pieds nus et des roses d’or dessus... Nous étions allées chercher des branchages, Marie Soubirous et moi, et quand nous sommes revenues, elle était agenouillée près du ruisseau et ne nous entendait plus et avait un air tout drôle...

– Et vous n’avez pas vu la Dame ? demandèrent quelques-unes.

– Marie et moi, nous ne savions pas qu’elle était là quand nous ramassions les branchages...

– Des roses en or sur les pieds... on n’a jamais vu ça... qui pouvait-elle être ?

– Si je le savais moi-même, sainte vierge ! Je me suis cassé la tête toute la nuit...

– Peut-être qu’elle vous a raconté des blagues ! fait Catherine Mengot, tandis que la fille du secrétaire de la mairie dit, avec une moue de mépris :

– Bernadette est trop bête pour inventer ça...

– Pour sûr, la Bernadette ne ment pas ! constate Jeanne pensivement. Il faut approfondir l’affaire...

Tout le monde est d’accord. On se rendra en groupe à Massabielle pour retrouver les traces de la Dame en blanc.

– Mais est-ce qu’elle sera là quand nous viendrons ? demande Toinette Gazalas, la fille du marchand de cierges.

– Ce que la Bernadette peut voir, nous pourrons le voir aussi ! dit Catherine Mengot. Nous avons d’aussi bons yeux qu’elle...

Après avoir réfléchi un moment, Jeanne Abadie décide :

– Il faudra qu’elle vienne avec nous. Sans cela, la Dame ne se montrera peut-être pas.

Lorsque Bernadette et Marie arrivent, un peu en retard, le groupe des conjurées les entoure bruyamment :

– Alors, raconte-nous, où tu as vu la Dame... Est-ce qu’elle était debout ?... Où se tenait-elle ?... T’a-t-elle appelée ?... Est-ce qu’elle bougeait ?

Bernadette fixe Jeanne Abadie de ses yeux brûlants :

– Oh, pourquoi m’as-tu trahie, Jeanne !

Mais sa question révèle de nouveau moins de courroux que de satisfaction. Beaucoup connaissent déjà la Dame, qui pourtant lui appartient à elle toute seule : Marie, Jeanne, ses parents, oncle et tante Sajou, Madame Bouhouhorts, M. Bourriette, et maintenant toute cette bande qui fait comme s’il s’agissait d’une dame ordinaire. Comme dès le début, Bernadette éprouve deux sentiments contradictoires : d’une part, elle voudrait garder la Dame pour elle toute seule, et ne partager son doux secret avec personne, d’autre part, elle voudrait crier son secret au monde entier, lui faire voir la Merveilleuse, afin qu’il jouisse de son aspect comme elle-même. Ce second désir est même plus fort que l’autre.

– Je l’ai dit, se défend Jeanne Abadie, parce que je n’ai rien juré, et parce que c’est important. Nous voulons aller toutes ensemble à Massabielle, pour voir la Dame...

– Mais crois-tu vraiment que nous la verrons ? demande Madeleine Hillot.

– Peut-être la verrez-vous, répond Bernadette. Mais je n’en suis pas sûre.

– Maman a défendu à Bernadette, de retourner à Massabielle, dit Marie, inquiète. Elle nous a battues. Et papa s’est terriblement fâché et a dit que si Bernadette voit des Dames, il vaudrait mieux qu’elle aille chez les saltimbanques et les tziganes...

Jeanne regarde Bernadette dans les yeux :

– Mais tu viendras avec nous à Massabielle, n’est-ce pas ?

Bernadette baisse la tête, sans répondre.

– La Dame t’a-t-elle parlé ? demande Catherine Mengot.

– Non, elle ne m’a pas parlé... mais je n’ai jamais rien vu de plus beau au monde...

– Si elle est si belle, dit Madeleine Hillot, elle n’est peut-être pas aussi bonne.

– C’est ce que je me suis aussi demandée cette nuit, dit Jeanne. C’est peut-être un mauvais esprit. Dimanche, après la grand’messe, nous prendrons une bouteille d’eau bénite. Et si la Dame est dans la grotte, Bernadette devra l’asperger et lui dire : « Si vous êtes de Dieu, Madame, approchez ! Si vous êtes du diable, retirez-vous !... » C’est comme ça qu’on fait... Que pensez-vous de cette idée ?... comme ça, nous saurons la vérité...

– Hou, j’en ai froid dans le dos, fait Annette Courrèges. C’est peut-être tout simplement une vraie dame vivante...

– Pour sûr qu’elle l’est ! dit Bernadette passionnément.

– La mare aux canards en ébullition ! s’écrie la maîtresse, qui vient d’entrer. On écoute les sages paroles de notre savante Bernadette...

 

Dimanche. Les cloches de la petite ville viennent de sonner. La grand’messe prend fin. Bernadette et Marie Soubirous y ont assisté, avec toute la classe de catéchisme, conduite par Sœur Vauzous. François Soubirous a du service jusqu’à midi, dans les écuries de Cazenave. Jean Marie et Justin vadrouillent dans la rue. Louise est restée seule au cachot, n’ayant, pour une fois, rien à faire : c’est-à-dire qu’elle tricote. N’ayant rien à se mettre, appartenant à la dernière classe, elle va le matin à sept heures à la messe basse. C’est un grand sacrifice pour elle, car la grand’messe est l’unique récréation offerte aux gens de la petite ville, après le travail monotone de la semaine. On se réchauffe l’âme aux sons de l’orgue, comme à un bon foyer. On salue à droite et à gauche. L’abbé Peyramale est un puissant orateur, sa voix mâle vous entre au cœur. Louise renonce à tout cela, parce qu’elle ne veut pas rencontrer ses sœurs qui sont plus riches, Bernarde Casterot, veuve Tarbès, l’oracle de la famille, et Lucille, la vieille fille ratatinée.

Louise est trop fière, pour jouer à côté d’elles la parente pauvre, une Casterot qui n’a pas eu de chance dans la vie. Elle nourrit pour Bernarde, son aînée, à la fois un respect soumis et une rancune indomptable.

Mais ce matin, elle se sent très heureuse dans sa solitude, ni agacée par ses fils, ni molestée par ses filles, ni inquiète pour son mari, qui cette fois n’est ni chez Babou ni dans un autre cabaret, mais chez le maître des Postes, où, selon sa propre expression, il a un travail honnête. Cazenave lui a donné dix francs d’avance. Les dettes les plus lourdes sont payées. Après de longues semaines de famine, on a de nouveau un morceau de viande ; le pot au feu, garni de légumes odorants et de petits oignons, embaume déjà la pièce.

Son âme également est tranquille, depuis qu’à confesse elle a demandé conseil au Père Sempet. Car elle était franchement inquiète au sujet de Bernadette et de sa dame. Que faut-il penser de choses pareilles ? Le père Sempet, un homme supérieur, qui ne connaît pas Bernadette, lui a dit en souriant : « Ma chère fille, ce sont des enfantillages, dont une femme comme vous n’a pas à se préoccuper. » L’affaire est donc réglée pour Louise. Et pourtant, elle est bien effrayée, lorsqu’une demi-heure plus tard, la bande d’élèves envahit le cachot et lui demande la permission pour Bernadette, de conduire ses petites amies à Massabielle pour voir la dame merveilleuse.

– Êtes-vous folles ? crie la mère furieuse. Bernadette restera à la maison...

– Mais Madame, dit Jeanne Abadie gentiment et avec beaucoup de logique, nous voulons seulement constater, ce qu’il y a de vrai dans toute cette histoire...

Ces paroles font réfléchir la mère. L’abbé a dit que ce n’est qu’un enfantillage, auquel il ne faut pas prêter trop d’attention. Ne trouvant rien à la grotte, la bande de gamines se moquera de Bernadette. Cela lui fera honte et la guérira. Pourtant, ne voulant pas se contredire aussi vite, la Soubirous se fait prier pendant quelques instants. Enfin, selon sa méthode pédagogique souvent éprouvée, elle se retranche derrière l’autorité paternelle :

– Après tout, si vous ne savez pas mieux employer votre dimanche, allez-y, à Massabielle, à une condition, que papa le permette. Bernadette, va le lui demander. Moi, je ne suis que la mère. C’est à lui de décider.

Toute la horde se rend au pas de course à l’Hôtel des Postes. Les bourgeois endimanchés, qui se promènent, regardent avec étonnement cette nuée de gamines, qui semblent courir vers une folle réjouissance. Dans la grande cour des Postes, des hommes sont affairés autour d’un cheval, qui baisse tristement la tête. Il y a là Cazenave avec ses bottes à l’écuyère et sa casquette à visière, Doutreloux, le palefrenier élevé au grade de cocher, le maréchal-ferrant et Soubirous, qui présente le cheval, en le tenant par la bride. Le maréchal-ferrant, après avoir tâté le dos de la pauvre bête, a trouvé une lésion faite par le collier et s’apprête à tirer une pommade de son sac, lorsque les gamines font irruption. Elles sont neuf. Jeanne Abadie présente la requête collective, dans un discours habile qui informe en même temps Cazenave, Doutreloux et le maréchal-ferrant, de l’histoire de la grotte. Soubirous voudrait l’arrêter ; une sourde colère monte en lui.

Bernadette va le rendre ridicule devant tous ces hommes. Il vient à peine de trouver une place, un salaire assuré, de remonter de l’abîme du chômage sur les premiers échelons de l’échelle sociale, que sa propre enfant, par une histoire idiote, vient compromettre sa réputation toute fraîche. Sans s’occuper des autres gamines, il s’adresse en colère à ses filles :

– Que venez-vous faire ici ? Rentrez à la maison, dare-dare. Je ne veux plus rien entendre de cette affaire !

– Mais, mon vieux, dit Cazenave en riant, pourquoi veux-tu leur gâter leur dimanche ? Quel mal font-elles ? Ce sont des enfants ! Laisse-les rendre visite à leur dame, si ça leur fait plaisir...

Jeanne et ses amies insistent. Seule Bernadette se tait.

– Qu’est-ce qu’elle portait à la main, ta dame ? demande Cazenave. Un chapelet, hé ?

– Oui, Monsieur, un beau chapelet avec de grosses perles brillantes.

– Tu vois bien, Soubirous, dit le maître des Postes, amusé, une dame qui porte son chapelet, comme toutes les dames vénérables de Lourdes, tu peux tranquillement laisser ta fille la fréquenter...

Comment contredire son chef ? C’est impossible.

– Mais que vous soyez rentrées dans une demi-heure ! dit le père.

– Ce n’est pas possible, Monsieur Soubirous ! déclare Jeanne. Le chemin est long.

Soubirous, battant en retraite, ne peut que grommeler :

– En tout cas, on ne vous attendra par pour déjeuner...

Les gamines disparaissent comme une nuée de perdrix. Le maréchal-ferrant ayant frotté sa pommade noire sur la plaie du cheval, Soubirous ramène la bête à l’écurie. Tandis qu’il étend la paille, il sent qu’il a les larmes aux yeux. Pleure-t-il sur la défaite qu’il vient de subir, ou sur un nouveau malheur qu’il pressent ?

 

Sur le Pont Vieux, une violente dispute éclate entre les fillettes. Jeanne Abadie veut prendre le chemin le plus court par l’île du Chalet et traverser la passerelle des Nicolau, qui conduit sur l’autre berge du Savy.

– Il a neigé et plu depuis deux jours, dit Bernadette. L’écluse sera ouverte et la passerelle sous l’eau. Il faut passer par la montagne...

– Aha, dit Jeanne, l’œuf veut être plus malin que la poule !... Venez, fiez-vous à moi...

Mais Bernadette maintient son point de vue. Deux partis se forment, dont le plus nombreux obéit naturellement à Jeanne, chef de la bande. Bernadette n’est suivie que de Marie, Madeleine Hillot et Madeleine Gazalas. Après le pont, les deux groupes et les deux chemins se séparent.

– Nous verrons bien qui sera la première crie Jeanne, batailleuse et ambitieuse. Bernadette marche à si grands pas que les autres peuvent à peine la suivre. Un tourbillon semble l’emporter vers Massabielle. D’habitude quand elle court, elle perd haleine. Aujourd’hui elle a oublié qu’elle a de l’asthme. Marie veut la retenir. Elle n’entend rien. Elle sait que la Dame l’attend dans la niche du rocher, impatiente peut-être, dans ce froid humide. Le brouillard enveloppe la vallée.

La Dame se montrera-t-elle à ses compagnes ? Peu importe à Bernadette, qui les entend crier loin derrière elle. Elle s’envole seule, indiciblement seule, comme une amante portée par son amour. Elle s’élance sur le petit sentier de la montagne des Espélugues et longe le précipice, sans ralentir. Les yeux mi-clos, elle saute, elle vole de pierre en pierre. Un dernier élan, elle est au but. À l’entrée de la grotte, elle s’arrête un instant et presse sa main sur son cœur, pour se recueillir. Puis elle lève les yeux vers la niche...

Ses trois compagnes, qui sont encore sur la colline, l’entendent crier :

– Elle est là... Oui, elle est là...

Quand elles arrivent, Bernadette est déjà en extase, la tête rejetée en arrière, ses grands yeux ouverts et fixés sur la niche ovale, et murmurant :

– Elle est là... elle est là... elle est là...

Les fillettes s’approchent de Bernadette et demandent tout bas :

– Où est-elle... La vois-tu ?...

– Là-haut, elle est apparue... Ne voyez-vous pas ? Elle nous salue...

Bernadette rend le salut, comme à l’école, avec une application timide.

– Je ne vois qu’un trou noir, dit Toinette Gazalas. Derrière je vois une grande pierre, d’où personne ne peut sortir...

– Moi, je ne vois rien du tout, dit Marie, en clignant des yeux.

– Elle vous voit ! Elle vous voit ! chuchote Bernadette. Elle vient de faire signe de la tête et de saluer. Rendez-lui le salut !

– Faut-il nous approcher ? demande Marie.

Bernadette étend les deux bras avec frayeur :

– Non, n’approchez pas, pour l’amour de Dieu !

Cette fois, elle se sent tout près de la Merveilleuse, bien plus près que la première fois, où il y avait entre elles toute la largeur du ruisseau. Aujourd’hui, elle pourrait presque la toucher. Elle n’aurait qu’à monter sur une des pierres et lever les bras, pour toucher les pieds entourés de roses d’or. Mais elle évite de bouger, pour ne pas déranger la Dame pas sa présence si ordinaire. Bernadette lui sait gré d’avoir gardé la même toilette, bien qu’elle doive avoir un grand choix. L’étoffe blanche tombe en plis gracieux, sous le manteau de voile transparent qui descend des épaules.

Fiancée éternelle, toujours devant l’autel, elle n’enlève jamais le voile. Ce qui est étrange, c’est qu’elle ne soit pas froissée par la présence des autres fillettes qui font tant de bruit et disent des sottises.

Au contraire, la Dame semble trouver cela normal et lance des regards bienveillants à Marie, Madeleine et Toinette.

Celle-ci chuchote maintenant :

– Prends le flacon et fais l’aspersion...

Bernadette prend le petit flacon que Madeleine Hillot avait empli d’eau bénite à l’église. Plus par faiblesse envers ses amies que par conviction, elle asperge la niche et prononce la phrase :

– Si vous venez de Dieu, Madame, avancez d’un pas...

Elle s’arrête. Elle ne pourra jamais prononcer le reste de la formule, concernant le « diable » et « allez-vous-en ». Mais la Dame ne s’en formaliserait pas. Elle est satisfaite, son sourire s’épanouit. Elle obéit même à l’enfant : ses pieds, qui n’ont encore jamais marché, font un pas hors de l’ovale de la niche. Un être en chair et en os devrait perdre l’équilibre. La Dame ouvre les bras dans un geste d’amour. Alors, Bernadette ressent une félicité infiniment douce, une béatitude sans bornes.

Mais le réveil, que sera le réveil dans un monde gris et affreusement vide ?

 

À cet instant, Jeanne et ses cinq compagnes débouchent du sentier qui descend derrière la grotte. Elle se cramponne à un arbuste et se penche pour voir si le groupe opposé est déjà arrivé. Cette fois elle n’a pas eu de chance. La passerelle était impraticable, comme Bernadette l’avait prévu. Il a fallu rebrousser chemin et suivre les traces des plus prévoyantes. Jeanne est furieuse que Bernadette qu’elle a toujours considérée comme inférieure, moins intelligente et moins habile, ait remporté cette victoire. Elle l’acceptait comme amie, à condition d’exercer sur elle, une sorte de protection et de mainmise. Mais depuis jeudi dernier, la situation s’est complètement retournée. Bernadette lui échappe. Sa volonté hautaine ne peut plus l’atteindre. Et voici qu’on entend la voix doucereuse de Madeleine Hillot, récitant un Avé après l’autre, sans doute sur l’ordre de Bernadette. Dans un accès de fureur et de désespoir, dont elle ne se rend pas bien compte elle-même, Jeanne saisit une pierre ronde, de la grosseur d’un crâne humain, et la lance vers la grotte. La pierre tombe tout près de Bernadette, qui est agenouillée, en train de prier. Les autres jettent des cris, mais elle ne bouge pas, comme si elle n’avait rien remarqué.

Marie se précipite vers elle et la secoue :

– As-tu été touchée ? Es-tu blessée ?

N’obtenant aucune réponse, les fillettes accourent et voient le visage de Bernadette complètement transformé. Une expression d’extase et d’épanouissement l’embellit. Les yeux grand ouverts dont les paupières ne battent plus, et dont les pupilles agrandies et plus sombres rendent le blanc plus éclatant, sont fixés sur l’apparition dans la niche. Les traits sont tellement tendus que les os apparaissent sous les tempes et les joues. Ce n’est plus le visage d’un enfant ni d’une jeune femme, mais déjà celui d’une bienheureuse, qui réunit tous les maux de la terre, avant de s’éteindre. Il exprime moins la souffrance que l’abandon. Mais Marie est surtout effrayée par la pâleur cadavérique qui d’ailleurs confère au visage une beauté nouvelle et terrible.

– Vous avez tué ma sœur ! crie Marie au groupe de Jeanne qui descend en courant. Essoufflées, elles se groupent en demi-cercle autour de l’extasiée, sans toutefois oser l’approcher.

– Elle n’a rien ! constate Jeanne Abadie, qui avait pâli. C’est la faute à la Dame. Allez chercher de l’eau, elle reviendra aussitôt à elle...

Mais malgré l’aspersion avec de l’eau du Savy, l’extase ne quitte pas Bernadette. Alors les amies perdent la tête. Marie hurle « Maman ! Maman ! » et se sauve, pour mettre sa mère au courant. Jeanne Abadie et Catherine Mengot courent vers le moulin de Savy, pour chercher du secours. Les autres essaient de parler à Bernadette, mais ont peur de s’approcher d’elle. Deux paysannes d’Aspin-les-Angles qui passaient, se mêlent et apprennent la chose. Qui est cette Dame ? Elles font de grands yeux effrayés.

Enfin arrivent la mère Nicolau et son fils Antoine. Comme on lui a dit que Bernadette s’est évanouie, elle apporte des oignons hachés et les lui tient sous le nez. L’extasiée détourne légèrement la tête. Mais son regard reste fixé sur sa vision. Antoine se penche sur elle et lui dit d’une voix joviale :

– Allons, viens, Bernadette ! Il faut rentrer à la maison ! N’obtenant aucune réponse, il pose sa grosse main d’ouvrier sur les yeux cristallins de la fillette, qui pourtant ne cesse de regarder au travers la vision lumineuse. Alors, vite décidé, Antoine la prend brusquement dans ses bras et l’emporte vers le moulin. Pendant tout le trajet, Bernadette garde son sourire figé. Les gamines excitées, les deux paysannes et la mère Nicolau forment derrière Antoine et son fardeau un cortège étrange. Des curieux endimanchés les suivent jusqu’au moulin Savy, s’interpellent et discutent. Quelques-uns rient. Le verdict est vite prononcé : la petite Soubirous est devenue folle. Antoine a déposé Bernadette dans le grand fauteuil près de la fenêtre. La chambre s’emplit d’étrangers. La mère Nicolau apporte un bol de lait, pour rendre des forces à celle, qu’elle croit évanouie.

Mais Bernadette, loin d’avoir perdu conscience, concentre encore tout son pouvoir d’émotion sur l’apparition. Les bruits extérieurs ne sont pour elle qu’une rumeur lointaine. Puis, soudain, l’extase prend fin d’un seul coup, comme si ce visage qui contenait toute la souffrance du monde, eût été dévoré par un feu rapide et invisible. Alors, Bernadette reprend son visage d’enfant, un peu simplet et obtus, le regard apathique.

– Merci, Madame, dit-elle doucement à Madame Nicolau, en refusant le bol de lait, je n’ai pas soif...

Aussitôt les questions fusent :

– Qu’avais-tu ?... Qu’est-ce qui t’arrive ?... Qu’as-tu vu ?...

– Oh, rien ! répond-elle, presque indifférente. La Dame est apparue, c’est tout...

Ces « Oh, rien » et « C’est tout » confirment l’intimité qui existe entre la Dame et Bernadette. Leurs relations sont déjà habituelles. L’ivresse de la première extase est remplacée par le besoin du don continu. La Dame n’est plus un miracle passager qui s’évanouit, mais une possession stable.

Bernadette regarde les gens autour d’elle, les laisse parler et ouvre à peine la bouche. Antoine, qui ne peut détacher les yeux d’elle, veut la protéger :

– Ne voyez-vous pas, comme elle est fatiguée ? Laissez-la donc en paix !

Mais Bernadette n’est pas du tout fatiguée. Son silence vient d’un sentiment de culpabilité, qui la torture. Ne trahit-elle pas ses parents, en n’aimant plus que la Dame ? Et que va dire sa mère ?

Madame Soubirous et Marie se hâtent sur la route de Massabielle. Près de la scierie, elles rencontrent la Piguno, qui sait déjà tout. Bernadette se trouve au moulin Savy, saine et sauve. Quelle fille ! Après avoir adoré dans la grotte une jolie Dame invisible, elle se laisse emporter sans broncher par Antoine, qui est un bien beau gars !

– Ne t’en fais pas, chère cousine ! dit la Piguno, en concluant. Personne n’est responsable pour ses enfants...

La Soubirous fait une grimace. Marie lui a raconté que Bernadette était morte ou bien en danger de mort. Et maintenant, elle apprend sa conduite honteuse. C’est donc pour cela qu’elle a abandonné son pot-au-feu, le premier depuis des semaines ! Pourvu qu’il ne brûle pas ! Et le pauvre Soubirous, en rentrant du travail, trouvera la maison vide et devra se contenter d’un morceau de pain !

– Attends ! Je t’apprendrai ! bougonne-t-elle, en accélérant le pas.

Les curieux debout devant le moulin Savy, la font rougir. Puis, en apercevant dans la chambre Bernadette, trônant sur son fauteuil, telle une princesse entourée de courtisans, elle ne se tient plus et se met à glapir :

– C’est comme ça que tu déranges tout le monde, petite folle ?

– Je n’ai demandé à personne de me suivre !

C’est une de ces réponses qui exaspèrent sa maîtresse et sa mère :

– Tu veux nous rendre ridicules devant toute la ville ! dit la mère, se fâchant pour de bon et levant la main pour une gifle.

Mais la mère Nicolau l’arrête :

– Sainte Vierge, pourquoi battre cet enfant ? Elle a l’air d’un ange, regardez donc...

– Un ange ! Bel ange... bougonne la mère.

– C’est que vous ne l’avez pas vue, là-bas ! dit Antoine. Elle était déjà comme... comme...

Et ne trouvant pas d’image pour illustrer la beauté de la fillette en extase, cet esprit simple prend une comparaison toute faite, qui reste suspendue dans le silence :

– ... comme une morte...

C’en est trop pour la pauvre mère, constamment ballottée entre des sentiments contraires ! Était-elle venue ici, pour battre sa fille, ou en craignant pour sa vie ? Elle s’affale sur un banc et pleure :

– Ô mon bon Dieu, laissez-moi ma fille !...

Alors Bernadette se lève, pose la main sur le bras de sa mère et dit très calmement :

– Viens, maman... rentrons vite... Nous arriverons encore avant papa à la maison...

Maintenant, c’est la mère qui semble avoir oublié mari et maison :

– Je ne bougerai pas d’ici, dit-elle, entêtée, avant que Bernadette m’ait promis devant tout le monde qu’elle n’ira plus jamais à Massabielle... plus jamais...

– Promets-le à ta mère, dit la Nicolau. Ces émotions te font du mal... tu tomberas malade ma petite...

Bernadette serre ses mains glacées, l’une dans l’autre :

– Je te promets, maman, de ne plus jamais aller à Massabielle...

Puis elle ajoute avec toute l’astuce désespérée de l’amour :

– À moins que tu ne me le permettes toi-même...

 

Lorsque les Nicolau se retrouvent seuls dans leur moulin, Antoine dit, en allumant son cigare du dimanche :

– Que penses-tu, de tout cela, maman ?

– Cette petite m’inquiète. Ces choses sont de mauvais présage... Les parents sont pourtant robustes et bien portants...

Le fils se lève, traverse la chambre, jette une bûche dans le feu, puis il dit.

– Je n’ai jamais vu autant de beauté dans un visage humain !... Et je suis sûr... que je ne reverrai jamais plus cela.

Puis, en se rappelant la scène, il frémit :

– Avoir osé toucher cet être transfiguré !

 

 

 

 

XII

 

LES PREMIÈRES PAROLES

 

Il est entendu que l’affaire de Bernadette et de sa Dame est enterrée pour toujours. Au cachot on s’efforce de ne plus en parler. Bien que toute la ville soit pleine de rumeurs et d’histoires sur sa fille, Soubirous fait semblant de ne rien savoir. Son humeur est morose, bien que ses soucis matériels soient partiellement supprimés. Il passe devant vous sans saluer. Le soir à table, il est muet et renfrogné. Quand il se couche, ce qui, comme on sait, lui arrive aussi pendant la journée, même ses ronflements semblent vexés. Cette attitude démoralisante a pour but d’étouffer en Bernadette toute velléité de récidive.

La mère par contre est aux petits soins pour Bernadette, contrairement à sa nature nerveuse et rude. Elle lui achète des friandises. Elle la console, sans toucher à la plaie, devinant le sacrifice que Bernadette fait pour la famille. Elle la dispense même toute la semaine d’aller à l’école. Tant de douceurs, espère-t-elle, effaceront chez l’enfant le souvenir de la Dame.

Mais l’enfant semble ignorer les avances de la mère comme les refus du père, à plus forte raison, la timidité curieuse de ses deux petits frères. Placide et avenante, elle s’adonne aux travaux domestiques plus qu’à l’ordinaire. Elle évite les voisins. Rarement elle ouvre la bouche. Un jour que Marie avait prononcé le nom de la Dame de la grotte, Bernadette s’était levée et était sortie de la pièce.

Cependant, son cœur saigne et souffre, moins d’être privée de la joie de revoir sa Dame que de l’avoir fait attendre en vain, dans la froidure de février. Elle éprouve toutes les angoisses d’une amoureuse, empêchée d’aller au rendez-vous. Son seul espoir, c’est que la Dame omnisciente connaisse la raison de son absence, se détourne d’elle et l’oublie définitivement.

Mais d’autres personnes se chargent d’empêcher la Dame de perdre patience. Ce sont deux dames pieuses de Lourdes, Mademoiselle Antoinette Peyret et Mme Millet. Cette dernière, à son retour d’Argelès, le dimanche soir, a été mise au courant des évènements de la grotte par Philippe et la cuisinière. La petite Soubirous, la fille de leur laveuse, aurait eu une apparition et serait tombée en extase, pendant au moins une heure. La petite voyante aurait ressemblé à une sainte, comme sur les images.

Cette nouvelle a empêché Madame Millet de dormir. Elle voit une relation entre l’évènement de la grotte et la mort de sa nièce Élise Latapie, qu’elle avait élevée dans sa maison comme sa propre fille et qui mourut à l’âge de 28 ans. Depuis ce jour, la vaste maison que M. Millet avait construite il y a quarante ans, dans l’espoir d’une famille nombreuse, est complètement déserte. Madame Millet cultive pieusement le souvenir d’Élise ; sa chambre est tenue en ordre, comme si elle allait rentrer d’un jour à l’autre. Toutes ses affaires, ses poupées, ses jouets, livres, paniers à ouvrage, broderies, deux boîtes de confiseur remplies de bonbons pétrifiés, son trous seau, ses robes, ses bottines sont minutieusement tenus en place. Cette nuit, la grosse Madame Millet, un manteau de fourrure sur sa chemise de nuit, a passé une heure entière dans la chambre non chauffée d’Élise. Elle tente d’entrer en correspondance avec la morte. Elle réussit à se la représenter très distinctement, dans la robe qu’elle portait aux fêtes, comme présidente des Enfants de Marie. C’était une robe magnifique, toute en satin blanc, avec une ceinture bleu-ciel. La couturière Antoinette Peyret l’avait coupée sur un patron de Paris, pour la modeste somme de quarante francs, ne voulant rien gagner sur une Sœur de Marie. Au petit matin, Madame Millet est convaincue que la jeune Dame, qui est apparue à Bernadette Soubirous, n’est autre que sa nièce bien-aimée.

Ce qui est étrange, c’est qu’Antoinette Peyret a eu la même idée, dans la journée de lundi. Après les vêpres, elle court chez sa bienfaitrice. Encore jeune, mais laide et mal fagotée, au visage maigre et pâle, cette fille d’huissier, connaît les bassesses et les misères des hommes. Elle a deviné les pensées de Madame Millet, et a déjà une réponse à tout. Pourquoi l’apparition avait-elle les pieds nus ? Elle se trouvait en état de pénitence, comme la pure Enfant de Marie, Élise Latapie. Les pénitents ont les pieds nus. Au purgatoire, on ne porte ni souliers ni sabots. La nièce de la rentière Millet a besoin de prières spéciales, de la part de ses parentes et amies, pour abréger son épreuve. C’est pourquoi elle est apparue à la petite Soubirous, précisément à un endroit qui ressemble vraiment à l’entrée des enfers. Qui sait si Élise n’a pas à transmettre à sa bonne tante et à ses amies un message spécial ? Madame Millet et Mademoiselle Peyret s’enferment dans la chambre de la morte, pour élaborer un plan d’action. Le valet de chambre Philippe, qui depuis plus de dix ans, préside aux destinées de la maison, est lui-même étonné de cette conférence secrète.

Le mercredi à quatre heures – heureusement que seules Madame Soubirous et Bernadette sont à la maison – le cachot est honoré d’une visite inattendue. Philippe entre le premier et pose sur la table un panier qui contient deux poulets rôtis et deux bouteilles de vin fin. Il fait une révérence devant Louise et annonce l’arrivée de Madame Millet. Peu après, la veuve, à la poitrine abondante, fait son entrée solennelle, suivie de la petite Peyret, comme d’une ombre tordue. Madame Millet suffoque à la vue de cette misère intolérable.

– Chère Madame Soubirous, dit-elle d’une voix douce, j’avais toujours eu l’intention de venir un jour vous rendre visite. Ne me remerciez pas pour ces petits cadeaux... D’ailleurs, je voulais vous prier de venir dorénavant tous les mercredis et samedis, pour m’aider dans le ménage, à part la lessive du vendredi. J’ai besoin de quelqu’un. Ma maison est si grande, malheureusement...

La Soubirous ne sait que penser d’une prodigalité si subite. Si Madame Millet n’est pas avare, elle est cependant très stricte. Quels travaux peut-il y avoir à faire dans une maison, où tout est soigneusement préservé de la poussière et de la lumière par des housses et des rideaux ? Deux jours entiers par semaine, cela fait quatre francs, cela fait seize francs par mois, toute une fortune. Et cela, tout de suite en entrant, sans condition ! Qu’est-ce que cela veut dire ? Soumise et méfiante, la Soubirous époussette deux chaises avec son tablier, avant de les offrir à ses visiteuses. Bernadette est debout près de la petite fenêtre. Elle est dans l’ombre, mais sa chevelure noire est toute dorée par le soleil couchant, qui vient de percer derrière les nuages d’hiver et inonde la cour du cachot.

– Vous avez une charmante enfant, ma bonne Madame Soubirous, fait Madame Millet avec un soupir, une enfant très douée... elle doit vous donner beaucoup de satisfaction...

– Dis bonjour à ces dames, Bernadette ! fait maintenant la mère.

Bernadette, va donner la main aux visiteuses, puis se retire, sans un mot, à son poste d’écoute près de la fenêtre. Madame Millet tire un mouchoir de dentelle et le porte à ses yeux :

– J’ai eu une enfant comme elle. Elle n’était pas à moi, vous le savez, mais elle était pour moi plus qu’une fille... Élise est morte saintement, comme une pénitente, et l’abbé Peyramale a écrit personnellement à Monseigneur l’évêque de Tarbes qu’une telle mort devrait servir d’exemple...

– C’est justement pour cela que nous sommes venues, Madame Soubirous, ajoute Mademoiselle Peyret, secondant sa cliente, que les larmes étouffent.

– Oui, parlez, ma chère Peyret ! dit l’autre. Je m’en sens incapable...

Avec sa volubilité coutumière, la fille d’huissier développe sa théorie sur la vision de Bernadette. La toilette de la Dame, qui ressemble, à ne pas s’y tromper, à celle qu’elle confectionna pour Élise Latapie, prouve clairement que ces deux êtres sont identiques. Élise a choisi Bernadette comme postillon entre l’au-delà et la terre, pour transmettre ses messages et ses vœux à sa tante. Telle est l’explication des apparitions de la grotte. Que Madame Soubirous veuille donc bien permettre à sa fille de retourner à la grotte et de recueillir les paroles d’Élise, afin que l’âme tourmentée de celle-ci puisse enfin trouver le repos.

La Soubirous est comme abattue et n’ose même pas lever la tête :

– Mais tout ça... c’est fou...

– Oui, c’est à en devenir fou, sanglote Madame Millet.

Avant l’arrivée des visiteuses, des choses étranges s’étaient passées entre mère et fille, sans qu’un mot fût prononcé. Peinée par la silencieuse dépression de sa fille, la Soubirous était déjà tout près de lui offrir, d’aller en secret à la grotte, le dimanche suivant. Et Bernadette était tout près de se jeter aux pieds de sa mère et de la supplier à grands cris :

– Laisse-moi aller ! Ô laisse-moi donc aller !

Maintenant, une nouvelle terreur paralyse le cœur maternel.

– Il faut surtout agir vite, dit la couturière.

Louise pense aux seize francs mensuels. Mais elle pense en même temps au danger que court sa fille si on l’abandonne de nouveau à ses états d’extase. Elle veut gagner du temps.

– Avant dimanche prochain, c’est impossible...

– Donc vous acceptez ! dit Madame Millet rapidement.

– Non, non, mon mari n’acceptera jamais...

– Cette affaire ne regarde pas les hommes. Ils n’y comprennent rien, dit la vieille rentière, qui semble s’y connaître.

– Et pourquoi toujours tout raconter à son homme ! ajoute la Peyret en riant.

– Mesdames, je ne peux pourtant pas permettre... comprenez une mère... voulez-vous rendre Bernadette malade et par-dessus le marché ridicule ?... Non, je ne peux pas le permettre...

Madame Millet se lève et dit avec emphase :

– Moi aussi, j’ai été mère, ma chère, et même plus qu’une mère. Moi aussi, j’ai une enfant qui me tient à cœur, et quand je pense au mal qu’elle a eu à retrouver son chemin jusqu’ici... j’en frissonne... Je ne veux pas vous forcer, Madame Soubirous. Mais quand la porte se refermera sur moi, c’est vous qui en porterez toute la responsabilité...

– Ma tête, oh ma tête... c’est trop... je n’en peux plus.... soupire la Soubirous.

– Mais qu’en pense donc notre chère Bernadette ? dit soudainement la couturière, en se tournant vers l’enfant.

Bernadette se tient encore toujours à la fenêtre, le soleil couchant embrasant sa chevelure. Elle est haletante, comme un coureur, prêt à s’élancer. Que lui importe la grosse Millet, la laide Peyret, tout leur enfer et leurs pauvres histoires ! Elle ne sait qu’une chose : il faut qu’elle revoie sa Dame ! Celle-ci peut aussi employer la ruse, pour rendre possible une nouvelle rencontre. C’est pour cela qu’elle a envoyé ces femmes. D’une voix légère et déjà victorieuse, elle dit :

– Maman décidera...

 

Ce jeudi-là, la rencontre n’est pas pareille aux deux précédentes. Bernadette n’est pas aussi libre, parce que la Millet l’a chargée d’une corvée désagréable. Elle ne peut pas s’abandonner complètement. Comme dans toutes les affaires d’amour, le monde, au début, s’immisce et trouble l’intimité. La Dame l’attend déjà, bien qu’il ne soit que six heures du matin. (Louise Soubirous avait exigé que la rencontre eût lieu à une heure où les gens ne s’en apercevraient pas.) Mais quelle douce attention, cette toute-présence ! Celle qui donne, toujours dans l’attente de celle qui prend : alors qu’habituellement, en amour, c’est le contraire !

Bernadette s’est agenouillée sur une pierre plate, moins pour adorer, cette fois, que pour se confesser. Ses lèvres ne bougent pas, mais son cœur palpite :

– Pardonnez-moi, Madame, de ne pas être revenue depuis si longtemps. J’ai dû promettre à Maman, au moulin Savy, de ne plus jamais revenir à la grotte. Je suis toute confuse, Madame, que vous m’ayez attendue par ce mauvais temps...

La Dame fait un geste vague, comme pour dire : Cela ne fait rien, mon enfant, je suis habituée à attendre les gens par tous les temps...

– Mais je ne suis pas seule, aujourd’hui, continue Bernadette. Madame Millet et Mademoiselle Peyret, la couturière, m’ont accompagnée. C’est-à-dire que Maman m’a seulement permis de venir ici à cause de Madame Millet, qui a promis de lui payer quatre francs par semaine. Et puisque Papa est employé à la Poste, depuis vendredi dernier, nous allons avoir une vie plus facile. Je suis accourue pour vous raconter tout cela. La grosse et vieille Millet n’a pas pu me suivre si vite. Malheureusement, je les entends déjà venir. Elles ont quelque chose derrière la tête. Moi, je sais très bien que vous n’êtes pas Élise Latapie, revenant du purgatoire...

La Dame lui sourit, comme pour dire : Ne t’inquiète pas, nous viendrons à bout de ces deux commères ! L’essentiel, c’est que ta mère t’ait permis de revenir...

Déjà la voix de la Peyret retentit :

– Attention, chère Madame ! Prenez ma main. Encore une marche, là... par ici... voilà, nous y sommes...

Bernadette sent l’haleine de la grosse dame dans son cou :

– Elle est dans la niche ; dit-elle à voix basse. Elle vient de vous saluer...

– Oh ma chère petite Élise ! murmure la Millet. Mais je ne te vois pas. Pourquoi est-ce que je ne peux pas te voir ? Comment te portes-tu ?

De ses grosses mains malhabiles, elle allume le cierge qu’elle a apporté avec elle, le premier cierge de Massabielle. Lourdement, elle se laisse tomber à genoux, joint les mains et dit d’une voix chavirante :

– Parle-moi, Élise... Un mot, seulement un mot...

Antoinette Peyret est pleine de méfiance. On lui avait raconté que le visage de Bernadette s’illuminait d’une clarté sublime, au point de devenir méconnaissable. Eh bien, il n’en est rien. Les traits de la fillette n’ont subi aucune transformation, à ses yeux. Sournoisement, de ses doigts osseux, elle lui tapote le dos et chuchote :

– Dis la vérité, entends-tu ? La pure vérité ! Sans quoi tu seras sûrement punie un jour !

Bernadette répond, sans se retourner :

– Je n’ai rien dit qui ne soit pas vrai...

– Silence, siffle la Peyret, dis ton chapelet...

Bernadette obéit. Après quelques Avés, la fille de l’huissier tire de son sac une feuille de papier blanc, une plume, un petit encrier. Il lui faut un document noir sur blanc :

– Maintenant, ordonne-t-elle, va chez la Dame et demande-lui d’écrire lisiblement quels sont ses désirs et ses ordres, combien de messes il lui faut. La tante Millet est prête à faire tout ce qu’on lui demandera...

Bernadette obéit. Elle prend le papier et la plume et s’approche de la Dame près du rocher. Elle monte sur une pierre et lève les deux bras dans une attitude si impressionnante et naturelle que les deux femmes derrière elle commencent à prendre peur. Vont-elles voir de leurs yeux un miracle tel que le monde n’en a jamais vu ? Madame Millet se sent défaillir, son cœur s’arrête, un frisson l’ébranle. Elle sort précipitamment de la grotte, suivie de la Peyret, et va s’agenouiller près du ruisseau, aussi loin que possible du lieu du miracle...

Après un temps, Bernadette sort de la grotte, le visage radieux, et tend à la Peyret la feuille et l’encre.

– Mais la feuille est blanche, constate la couturière sur le ton d’un commissaire de police, qui sait enfin, ce qu’il voulait savoir.

– Et qu’est-ce qu’a dit la Dame ? s’enquiert la Millet, à la fois soulagée et triste.

– Elle a hoché la tête et a ri ! répond Bernadette.

– La Dame a ri ?

– Oui, elle a ri avec douceur...

– Très intéressant, fait la Peyret, d’un ton aigre. Ta Dame peut donc rire ? Je ne savais pas que les pauvres âmes de l’enfer pouvaient rire... Va maintenant et demande-lui son nom.

Toujours obéissante, Bernadette retourne à la grotte. Elle est très gênée d’avoir à demander à la Dame des choses si banales ; et pourtant, celle-ci ne semble pas troublée le moins du monde. Avec une patience inépuisable, elle l’attend, dans sa splendeur, en cette journée grise de février. Seulement l’or des roses à ses pieds semble plus mat. Bernadette s’approche courageusement du rocher :

– Excusez, Madame... les deux femmes au dehors voudraient savoir votre nom...

Le visage de la Dame s’assombrit comme celle d’une personnalité princière, envers laquelle on a commis une faute de tact. Bernadette tombe à genoux et récite son chapelet : aussitôt le visage s’éclaire de nouveau d’un sourire. Et pour la première fois, elle entend sa voix, une voix qui, pour sa jeunesse, paraît un peu trop maternelle et profonde :

– Voulez-vous avoir la bonté de venir ici pendant quinze jours de suite ?

Elle prononce ces mots, dans le patois de Béarn et de Bigorre, que parle le peuple de Lourdes. Elle ne dit pas exactement « boutentat » (bonté), mais « gracia » (grâce). Voulez-vous m’accorder la grâce, dit-elle donc, puis elle ajoute, d’une voix beaucoup plus basse, après un long silence :

– Je ne puis promettre de vous rendre heureuse dans ce monde, mais dans l’autre.

Lorsque Bernadette, après cet entretien décisif, sort de la grotte, tout un groupe de personnes s’est assemblé autour de Madame Millet, à genoux avec le cierge. Il y a là les Nicolau, mère et fils, Marie, Jeanne Abadie, Madeleine Hillot, plus quelques paysans et paysannes du val Batsuguère, où le bruit de l’apparition de Massabielle a fait une grande impression. D’autres viennent continuellement grossir le groupe, car c’est aujourd’hui jeudi, et beaucoup de gens portent leur marchandise au marché de Lourdes.

– A-t-elle dit son nom ? sont les premiers mots de la Peyret.

– Oh, non !

– Le lui as-tu seulement demandé ?

– J’ai demandé, comme vous l’avez désiré, Mademoiselle...

– Tu nous trompes, Bernadette ! Je t’ai observée. Tu n’as pas ouvert la bouche...

Bernadette regarde la couturière avec étonnement :

– Quand je parle à la Dame, je le fais avec ça ! dit-elle, en montrant son cœur.

– Aha ! fait l’autre, sur un ton d’inquisiteur. Et elle parle sans doute aussi avec cela ?

– Non, la Dame m’a vraiment parlé aujourd’hui.

– A-t-elle donc une voix ?

– Oh, oui, elle a une voix, comme elle a un visage...

– Alors tu veux faire croire aux gens qu’une Dame, une âme de l’au-delà, peut-être même un ange, dise à une gamine comme toi « Vous » et « Voulez-vous me faire la grâce » ?

Alors le visage de Bernadette s’éclaire :

– Oui, c’est vraiment drôle... La Dame m’a dit « Vous » !

 

Cette enquête de la Peyret a des conséquences inattendues. Au début, elle ne nourrissait pas le moindre doute sur la sincérité de l’enfant. Une certaine croyance dans l’au-delà, la curiosité, la servilité et le goût de l’aventure l’avaient incitée à pousser Madame Millet dans cette entreprise. Ce n’est que dans la grotte que les manières libres de Bernadette éveillèrent ses soupçons. Au contraire, les réponses simples et naturelles de l’enfant gagnent la confiance des autres témoins, qui prennent parti pour elle, contre la méchante Peyret. La petite Soubirous parle de l’apparition avec la clarté et l’exactitude qu’ont les autres pour exprimer la réalité. Ceux qui l’écoutent, croient involontairement au fantastique.

– Tu es bénie, dit une des paysannes. Dieu sait, par qui tu es visitée.

Madame Millet n’a plus grand espoir, de retrouver sa nièce Élise. Les paroles de Bernadette sont faites pour réduire tout espoir à néant. Et pourtant, elle n’est pas déçue, elle embrasse la fillette :

– Tu es une petite voyante, lui dit-elle. Je te remercie. Je ne suis qu’une vieille femme impotente, mais je viendrai avec toi à la grotte pendant toute cette quinzaine... Je pense que vous n’y manquerez pas non plus, ma chère Peyret...

– Pas un seul jour, Madame, déclare la couturière, changeant instantanément de tactique. Nous apprendrons de Bernadette encore plus d’une vérité...

– Je me sens élevée et calmée, soupire la rentière. J’emmènerai aussi Philippe. Cela lui fera du bien.

Après ces paroles, Jeanne Abadie est bien forcée de reconnaître la supériorité de Bernadette, bien qu’elle soit la dernière en classe :

– Je viendrai aussi chaque jour, dit-elle. D’ailleurs je suis la première à avoir entendu parler de la Dame...

– Comment, la première ? se défend Marie. La première, c’est moi, puisque je suis sa sœur...

Antoine Nicolau propose à sa mère :

– Nous pourrions inviter Mademoiselle Bernadette à habiter chez nous, pendant cette quinzaine. La petite chambre mansardée n’est pas chauffée, mais elle serait tout près de Massabielle...

– Je serais très contente d’avoir Bernadette, répond la vieille prudemment, mais je ne veux pas me mêler de ces choses. C’est aux parents, de décider, ce que la petite doit faire...

– Alors moi, je demande le privilège d’héberger Bernadette, déclare Madame Millet avec fermeté.

Bernadette ne comprend plus ce qui se passe. Les gens lui parlent subitement sur un ton enflé et gêné. Que lui veut-on ? Comment se fait-il que l’intérêt témoigné par la veuve change tout d’un coup l’attitude des autres envers elle ?

– Maintenant il faut que je rentre à la maison ! dit-elle.

Le Pont Vieux est encombré de maraîchers. Quelques-uns d’entre eux se joignent au groupe étrange qui, sous la conduite de Bernadette et de Madame Millet, portant toujours son cierge allumé, se rend au cachot. La nouvelle vole de bouche en bouche :

– La petite Soubirous est retournée à la grotte... C’est déjà la troisième fois... Elle est bien rusée, celle-là... Non elle est folle... La famille n’avait plus rien à bouffer... Ce sont des visions de fièvre... Tout de même, si la riche Millet y coupe... Elle ne sait que faire de son argent...

Plus ils approchent de la ville, plus les mauvaises langues se déchaînent. En arrivant à la rue des Petits-Fossés, le groupe comprend bien une centaine de personnes. Le gendarme Callet, qui sort justement du café Babou, se demande s’il ne doit pas intervenir contre cette « démonstration » et faire de l’ordre. L’Empereur Napoléon, qui s’est aussi hissé au pouvoir grâce à un coup d’État, n’aime pas les mouvements de foule. Callet se précipite chez le maire, puis chez le commissaire de police, pour demander des instructions.

Louise Soubirous sort du cachot, le chignon en bataille :

– Qu’est-ce qui est encore arrivé, mon Dieu ?

Marie va vers elle, pour la calmer :

– Bernadette est très heureuse aujourd’hui, Maman. La Dame lui a parlé. Elle lui a dit : « Voulez-vous me faire la grâce, de revenir pendant quinze jours... »

– Je n’y survivrai pas ! soupire la mère. Mon enfant est perdue !

La foule obstrue la porte d’entrée. Madame Millet, Mademoiselle Peyret, les deux Nicolau et les fillettes entrent dans le corridor.

– Ma bonne Madame Soubirous, dit la rentière, non plus distante, mais d’égale à égale. Je remercie le ciel, de nous avoir envoyé Bernadette. Tous les jours, je ferai avec elle le pèlerinage de Massabielle. Ce sera une pénitence pour moi, avec mes pieds enflés. Je vous demanderai aussi de me confier votre enfant pendant tout ce temps. Je lui offre le gîte et le couvert. J’espère que cela ne vous sera pas désagréable ?

Oh, pas du tout désagréable, pense Louise Soubirous. Ma pauvre petite aura un bon lit et tous les jours du poulet. Cependant, elle répond :

– Laissez-moi réfléchir, Madame Millet. Il faut que je reprenne mes sens... je suis tellement abasourdie...

La rentière surenchérit :

– Bernadette habitera la jolie chambre de ma pauvre Élise. C’est le sanctuaire de ma maison, vous le savez. Bien que je doute maintenant que la Dame de Massabielle s’identifie à mon Élise, jamais personne d’autre que Bernadette n’a dormi ni ne dormira dans ce lit...

Tant de générosité ne peut laisser Mademoiselle Peyret indifférente :

– Puisque tu n’as qu’un pauvre sarrau, Bernadette, je te donnerai une belle robe blanche, afin que la Dame ait du plaisir à te regarder...

– Aux innocents les mains pleines ! murmure Jeanne, qui a suivi toute la scène.

– Mesdames, dit finalement la mère, il faudra que je consulte mon mari et ma sœur Bernarde. Je ne peux pas prendre la responsabilité sur moi. – Mais que signifie toute cette foule ? Jésus-Marie, qu’allons-nous devenir ?

– C’est ça, chère Madame Soubirous, répond Madame Millet sèchement, consultez les vôtres ! En attendant, Bernadette pourra bien nous accompagner, afin que Mademoiselle Peyret puisse ajuster pour elle la robe d’Enfant de Marie de ma chère Élise, qui, je crois, n’était pas beaucoup plus grande que votre fille...

Bernadette assiste indifférente à tous ces débats. Elle ne pense qu’à une chose, aux paroles de la Dame : « Je ne puis vous promettre de vous rendre heureuse dans ce monde... » Elle ne peut le promettre, mais elle le fait ! Aujourd’hui même !

 

Vers quatre heures de l’après-midi arrive au cachot l’oracle de la famille, tante Bernarde, la marraine de Bernadette. On la reçoit avec tous les honneurs. Elle a amené sa sœur cadette, Lucille, une vieille fille qui a plutôt l’air de sa servante. Dans des cas importants comme celui-ci, tante Bernarde médite longuement le pour et le contre, avant de donner son avis, contre lequel, d’ailleurs, il n’y a pas de recours. Elle est la plus intelligente des trois sœurs. Non seulement elle a su conserver intacte la fortune de son mari, elle l’a même arrondie par d’habiles achats et ventes. Elle vit seule, et a la tête solide. Tout récemment encore, elle a refusé une demande en mariage. Elle connaît trop bien les hommes, leur légèreté et leur manque de caractère.

En entrant, Bernarde a inspecté le cachot d’un regard méfiant. Louise, qui fut la plus jolie des trois sœurs, méritait un autre sort. Mais voilà ce qui arrive quand on s’entête à faire un mariage d’amour ! Or le mariage est une affaire sérieuse. Le jeune meunier Soubirous était beau garçon. Si les hommes sont tous des vauriens, les beaux garçons sont des bandits.

Un regard rapide sur le lit informe Bernarde qu’il vient d’être refait en hâte : c’est-à-dire que sa sœur a dû en chasser son homme, qui roupillait en plein jour.

– Où est Bernadette ? demande la marraine.

– Elle habite maintenant chez Madame Millet, répond Louise, la conscience peu tranquille. Elle l’a invitée pour quinze jours.

– C’est une grosse faute !

– Pourquoi est-ce une faute, ma sœur ?

– Parce que tu ne vois jamais plus loin que le bout de ton nez !

Soubirous commence à s’agiter nerveusement. En présence de sa belle-sœur, il prend, pour montrer son autorité maritale, toujours le parti de celle-ci :

– Une faute ! Je l’avais bien dit que c’était une faute ! Elle agit toujours d’après sa tête. On ne demande pas mon avis. C’est une faute grave d’avoir donné notre enfant. Que vont dire les gens ?

– Je vais te le dire, ce qu’ils diront, mon beau-frère ! fait Bernarde en riant aux éclats. Ils diront que les Soubirous tirent déjà profit de la Dame de Bernadette.

– Sûr ! Voilà ce qu’ils vont dire ! Je les entends déjà gronde Soubirous.

– Et ils iront encore plus loin. Ils diront que Bernadette a inventé tout cela, pour hériter de la Mère Millet.

– Voilà ce qu’ils diront !

Soubirous jette un regard courroucé sur sa femme :

– Quelle honte ! Ils vont nous traîner dans la boue !

Mais déjà Bernarde lui administre aussi sa douche :

– Je ne trouve pas non plus que ce soit honorable de loger sa famille dans ce cachot !

– J’ai toujours été honnête, ça, il faut me le laisser ! se défend Soubirous, avec jactance. J’ai toujours plus donné que je n’ai reçu. Çà, tu ne peux pas le contredire, ma chère Bernarde. Mais enfin, j’en ai soupé, de tout cela. Je ne veux plus en entendre parler. On enverra Bernadette à Bartrès...

– Un homme sans méninges, fait Bernarde. je le savais depuis toujours. Allons, assieds-toi sur ton derrière. Et vous autres, asseyez-vous aussi, et laissez-moi vous expliquer. Vous m’avez appelée. Je ne veux plus être interrompue...

Tout le monde obéit et s’assoie. Bernarde seule reste debout, avec sa carrure de paysanne, sans enlever son fichu et sa pèlerine.

– Bernadette, commence-t-elle, est une bonne enfant, bien qu’elle ne soit pas très maligne et qu’elle n’inventera jamais le fil à couper le beurre. Je l’ai souvent regardée et je me suis demandée : qu’est-ce qu’il lui manque, à c’te gamine ? Pourtant je mettrais ma main dans le feu qu’elle ne nous raconte pas d’histoires, avec sa Dame, tout simplement, parce qu’elle est trop bête pour inventer une pareille histoire. Elle voit la Dame. Les autres ne la voient pas. Notre grand’mère nous a souvent raconté, quand nous étions petites, qu’elle avait connu une petite fille, à laquelle le doux Jésus était apparu dans le corridor, tout près, on aurait pu le toucher. Autrefois cela arrivait encore. Donc, la Dame peut être du ciel. Mais la Dame peut aussi venir de l’enfer, quoique rien ne le fasse supposer, sauf l’endroit malpropre qu’elle fréquente. C’est une histoire bien drôle. Je ne sais pas, ce qu’il en sortira, quoique j’y aie pensé pendant cinq heures. Pour vous, j’espère qu’il n’en sortira rien. Bernadette ira à la grotte pendant quinze jours. Il faut qu’elle y aille. La Dame l’a exigé, et la Dame peut bien être du ciel. Que personne n’aille empêcher la petite de réaliser ce vœu ! Voilà mon avis !... Maintenant, voici un autre avis : Il faut que la mère se montre avec l’enfant. La mère ne peut pas faire semblant de tout ignorer. Tu t’es très mal comportée, ma sœur. Dès demain, il faudra que tu accompagnes ta fille tous les jours à Massabielle. Ce n’est pas une plaisanterie. Songe à ce que cela représente pour ton enfant. Si tu la soutiens les gens n’oseront plus rire. Non seulement toi, mais nous toutes devons nous tenir aux côtés de Bernadette. Lucille et moi, nous irons également avec la petite à la grotte, après la première messe. J’y suis fermement résolue. Maintenant, vous ferez ce que vous voudrez...

L’oracle a parlé. Les époux Soubirous se taisent, penauds. Louise se fait des reproches que sa sœur ait dû la rappeler à son devoir maternel. François n’est pas tout à fait convaincu par les arguments de sa belle-sœur. Mais il ne se sent pas le courage de s’opposer au destin. Aussi décide-t-il de s’occuper de cette affaire le moins possible.

 

 

 

 

XIII

 

LES MESSAGERS DE LA SCIENCE

 

– Après tout, nous vivons dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle ! soupire Duran, tout en servant le café noir à M. Clarens, le directeur du lycée, une tasse de chocolat à M. Estrade, receveur des contributions, un bitter au poète Hyacinthe de Lafite et un vin chaud au procureur impérial Dutour, qui a un fort rhume de cerveau. Il est quatre heures passé. Le Café Français commence à se remplir.

– Ces Messieurs ont-ils lu ! « Intérêt Public » de Tarbes ? demande Duran. « La Sainte Vierge apparaît à une jeune fille de Lourdes » – voilà ce qu’un journal ose imprimer dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle...

– Ne surestimez pas ce siècle et son progrès, mon cher Duran ! sourit le vieux Clarens. Notre globe a sans doute déjà plus de dix millions d’années. Et nous nous imaginons que dix-neuf pauvres siècles sont quelque chose ! Dans la classe d’histoire, je dis toujours à mes gamins : Surtout ne soyez pas si orgueilleux ! L’humanité n’en est qu’à ses débuts.

Mais le propriétaire du Café du Progrès n’est pas homme à se plier devant une sentence claire. Dans son esprit flottent des bouts de nombreux articles de journaux, auxquels il s’est abonné pour beaucoup d’argent :

– Devons-nous avoir souffert pour rien ? déclame-t-il, le bras droit levé comme les dilettantes qui s’essaient à faire du théâtre. A-t-on brisé les chaînes des dogmes, pour que la réaction revienne nous raconter des histoires de revenants ?

Hyacinthe de Lafite dit, en regardant son bitter :

– Pour ma part, je trouve que c’est une bien belle histoire. Vous avez raison, cher ami Clarens, nous ne vivons qu’à la première aube de l’antiquité. Que Diable, pourquoi Diane, ou la Sainte Vierge ou quelque nymphe n’apparaîtraient-elles pas à une pauvre petite bergère ou meunière, dans une grotte en ruines ? Çà, au moins c’est héroïque. Je préfère cette histoire à tous les romans modernes, où des banquières rousses trompent leur mari avec le valet de chambre, ou bien où des personnages de Balzac ou de Stendhal veulent changer l’ordre du monde, en engrossant une aristocrate de province...

J. B. Estrade lance un regard étonné sur Lafite.

– Est-ce que je vous ai bien compris, Lafite ? Êtes-vous croyant ?

– Croyant ? Je suis le seul véritable non-croyant que je connaisse, mon cher. Je ne radote ni le rosaire ni des formules mathématiques ou chimiques. Pour moi, la religion est une forme de poésie populaire. Ne me lancez pas de si drôles de regards, mon cher Clarens, c’est une formule qui se tient. L’art est une religion sécularisée. Et voilà pourquoi la religion du dix-neuvième siècle, c’est l’art.

Indigné, le receveur des contributions repousse sa tasse de chocolat :

– Ce que vous dites là, peut valoir pour Paris, mais pas pour les gens de chez nous. En bon catholique que je suis, j’avoue que cette apparition de Massabielle me paraît pénible et choquante...

– Je vous crois, cher Monsieur, répond Lafite, piqué au vif. Cela vient de ce que tout ce qu’on appelle aujourd’hui religion, n’est que ressassement mécanique, convention vide et parti-pris politique. Et alors, lorsqu’un être vivant, original, reconnaît vraiment son Dieu et voit l’invisible, comme cela eut lieu aux grandes époques religieuses, les suiveurs conventionnels trouvent cela pénible. Or rien ne rebute davantage une époque qui n’est elle-même qu’une copie que l’original.

– Allons, Messieurs ! fait Duran, dont les regards implorants vont de l’un à l’autre. Que voulez-vous ? Tout cela n’est qu’une machine montée. Vous savez que depuis quelque temps, un cirque des environs de Pau se trouve dans la région. Sans doute, une écuyère a-t-elle voulu se faire un peu de publicité, en effrayant la pauvre enfant...

– Ça c’est une idée, rit le littérateur. Je serais curieux d’apprendre les hypothèses de ces autres Messieurs. Quelle est la vôtre, Monsieur le receveur ?

– Les hypothèses sont l’affaire de Monsieur le Procureur, répond Estrade, en se tournant vers Vital-Dutour.

– Erreur, Messieurs, rétorque celui-ci. La Justice n’a rien d’hypothétique... les hypothèses préliminaires sont l’affaire de la police...

Et disant cela, il donne la main au commissaire de police Jacomet, qui vient de s’approcher de la table :

– Quoi de nouveau, Jacomet ?

– De la folie. J’ai reçu plusieurs rapports. Callet signale une démonstration devant le cachot. Ma fille m’apprend que demain matin, la moitié de la ville accompagnera la petite Soubirous à Massabielle. Le brigadier d’Angla signale une grande excitation dans les villages Omex, Viguès, Lezignan et autres...

– Et tout cela en plein dix-neuvième siècle ? se lamente le cafetier à nouveau. Lourdes va devenir la risée de toute la France. Que vont dire « Le Siècle », « Le Journal des Débats », et « La Petite République ? »

– Rien du tout ! tranche Lafite. Ne vous surestimez point. Il n’y a qu’un journal qui parlera de l’affaire, c’est le « Lavedan », qui n’a de nouveau pas paru, aujourd’hui.

– Mais nous ne pouvons pas permettre des démonstrations, fait le commissaire de police. Qu’en pense M. le Procureur Impérial ?

Vital-Dutour, après une forte crise de toux, donne le verdict suivant :

– En ma qualité de juge, je n’ai qu’une question à me poser : Cui bono ? Qui profite de l’affaire ? Et dans ce cas particulier : Qui en profite politiquement ? Car il ne faut pas oublier qu’à notre époque, il ne se fait rien qui n’ait une raison politique. Quand la Sainte Vierge apparaît à la fille d’un journalier, elle le fait aussi dans un but politique. Elle le fait pour donner un nouvel élan à l’Église, c’est-à-dire au clergé, c’est-à-dire au parti royaliste, qui est le parti de l’Église, même si, pour des questions de tactique, les cléricaux soutiennent en ce moment le régime libéral. Les apparitions de Massabielle servent donc la restauration des Bourbons, souhaitée par tout le clergé français. Comme représentant du gouvernement impérial, je dois donc les considérer comme des mouvements séditieux qui se manifestent un peu partout, ces derniers temps. Selon le principe « Cui bono ? » il faut supposer que les curés ont inventé cette histoire, dans le but d’allumer le fanatisme d’une population superstitieuse et mécontente, et d’affaiblir le pouvoir impérial. Voilà, Messieurs, mon avis bien clair et nullement hypothétique. Donnez-moi encore un vin chaud, mon cher Duran. Sale pays, ici, à tous les points de vue...

– Vous tirez avec des canons sur des moineaux, Monsieur le procureur, sourit le directeur de l’école.

– C’est parfaitement clair ! s’écrie le commissaire, soutenant le procureur.

Estrade se fâche :

– Les élucubrations d’un enfant ne sont pas la religion, explique-t-il. La religion n’est pas l’Église. L’Église n’est pas le clergé. Et le clergé n’est absolument pas royaliste, dans son ensemble. Moi-même, je connais plus d’un curé républicain.

Hyacinthe de Lafite se frotte les mains :

– Arrêtez-vous, Messieurs, ne nous écartons pas du sujet. On vient de nous présenter deux théories criminelles. Notre ami Duran suppose qu’une écuyère ravissante, déguisée en Sainte-Vierge, se montre tous les jours à la petite. Le Procureur Impérial s’imagine même qu’un prêtre, comme par exemple le volumineux doyen Peyramale, met en scène les apparitions, dans le costume de la Madone...

– Vos plaisanteries, Messieurs, ne sont pas très spirituelles, fait Dutour aigrement. Je n’ai pas dit qu’un prêtre joue les apparitions, mais qu’il en tire les ficelles.

– Ces Messieurs ne semblent pas d’accord, dit le docteur Dozous, qui a entendu les dernières paroles.

Sans enlever sa redingote trempée, il s’assied « en passant » :

– Je n’ai que cinq minutes... c’est une misère... J’imagine qu’ici comme partout, on s’entretient du même sujet...

– Nous attendions l’homme de science, pour nous expliquer le miracle, dit l’homme de lettres.

– Je sais, M. de Lafite, que vous êtes un athée de la science. Vous me l’avez prouvé l’autre jour entre la Place Marcadale et le Pont Vieux. Dans ce cas, il faut peut-être vraiment faire appel à la science, c’est-à-dire la science critique sans parti-pris, qui accepte chaque phénomène, même le plus incroyable, avant de l’examiner à la loupe... Pour moi, je n’ai encore jamais eu l’occasion, de rencontrer un véritable halluciné. J’ai envie d’écrire à Voisin, de la Salpêtrière...

– Vous avez vraiment le courage de vous mêler à cette populace qui va à la grotte ? demande Estrade étonné.

– N’y allez pas ! l’avertit Duran, qui apporte de nouvelles boissons. Ce n’est pas digne d’un médecin municipal.

– Après tout, je ne suis pas seulement votre médecin de campagne ! répond Dozous, tandis qu’une ombre mélancolique assombrit son visage pâle, mais encore jeune. Je suis l’auteur de quelques thèses modestes, et l’automne dernier, l’Université de Montpellier m’a, offert la chaire de neurologie. Montpellier, vous savez, c’est quelque chose dans le monde médical. Je ne l’ai pas acceptée, parce que je suis encore trop encroûté à Lourdes. Mais tout de même pas assez, pour rester indifférent à un cas pathologique comme celui-là...

– C’est donc à votre avis une maladie mentale ? s’enquiert Dutour.

– Je n’ai pas le droit de faire un diagnostic, répond le médecin prudemment. Il est vrai qu’on rencontre dans tous les asiles d’aliénés des paranoïaques qui ont des visions, mais pour autant que je me rappelle cette petite asthmatique, je ne voudrais pas admettre une aggravation marquée de cette maladie...

– Vous voulez dire catalepsie, maladie de Mesmer, hystérie ? insiste Dutour.

– Voilà de grands mots pour des faits bien inconsistants, mon cher Procureur. Il faudrait d’abord observer la petite malade pendant un de ses accès... Il paraît qu’on va se rendre à Massabielle pendant quinze jours ?

Le Procureur Impérial prend quelques notes dans son calepin.

– Je vous serais obligé, cher docteur, si vous pouviez me donner un rapport authentique sur cette question.

– Pourquoi pas ? dit Dozous, qui s’est déjà levé. Je viens tous les jours à cette heure au café et n’ai aucune intention de vous cacher mon opinion.

Hyacinthe de Lafite s’est tu pendant longtemps, en scrutant les lampes à pétrole modernes du café.

– À mon avis, dit-il soudain, personne n’a vu l’essentiel. Je pense que le fond du problème n’est pas dans la petite visionnaire, mais dans la foule qui la suit.

 

Dès quatre heures de l’après-midi, la couturière apporte la robe blanche d’Élise Latapie qu’elle a arrangée pour Bernadette. Pour la première fois de sa vie, celle-ci se voit de toute sa grandeur dans une armoire à glace. Mademoiselle Peyret est agenouillée pour l’essayage.

– Je ne savais pas que tu pouvais être si belle, dit-elle, bien qu’il lui en coûte.

Mme Millet est en extase devant la transformation de la petite pauvresse :

– Oh ! quelle belle image ! On devrait la lithographier...

Bernadette a rougi de confusion, car elle ne s’est jamais vue tout entière dans une glace. À la maison il n’y a qu’un petit miroir ébréché. L’apparition de la Dame elle-même lui est plus familière que sa propre image dans la glace. Le cœur lui bat. Dans un sentiment d’émerveillement et de joie solennelle, elle se dit qu’elle va pouvoir apparaître demain devant la Dame. Remarquera-t-elle la belle robe, le voile blanc, la ceinture bleue, cet ensemble qui est comme une réplique d’elle-même ? Oh ! oui, la Dame voit tout. Lui plaira-t-elle ?... Bernadette voudrait courir tout de suite à Massabielle pour se montrer. Elle se tourne et se retourne devant le miroir. Dans sa joie enfantine, elle se dit qu’elle ne mettra plus jamais son vieux capulet qui n’a plus de couleur. Tous ses effets la dégoûtent. Mais que diront Maman, Marie et Jeanne, et les Nicolau, lorsqu’une nouvelle Bernadette leur apparaîtra demain ?

Madame Millet est allée chercher une rose blanche artificielle dans l’une des innombrables boîtes à chapeaux si soigneusement rangées ; elle attache la fleur avec une épingle dorée au corsage de la fillette. Celle-ci pousse un petit cri de ravissement. On ne peut plus lui faire quitter le miroir. Seule la tombée de la nuit met fin aux joies de l’essayage.

Ensuite, Bernadette se trouvera, pour la première fois de sa vie, assise dans une vraie salle à manger, devant un vrai dîner, servie sur une vraie nappe blanche. Philippe en gants blancs sert un potage velouté, des truites au beurre fondu, et un entremets mousseux, comme Bernadette n’en a jamais vu. On boit avec cela un Bourgogne pétillant. Mme Millet tient à une bonne cuisine, comme toutes les personnes qui n’ont plus beaucoup d’autres plaisirs dans la vie.

La couturière, qui, grâce à son papotage infatigable, a réussi à se faire garder à dîner, observe Bernadette de près. Elle s’attend à ce que l’enfant mal élevée manque de manières et ne sache pas se tenir à table. Mais au contraire, Bernadette se tient admirablement, imitant avec simplicité chaque geste de son hôtesse, se servant, au grand étonnement de Philippe, avec aisance, de sorte que la couturière la soupçonne de nouveau d’être une simulatrice, préparée pour une escroquerie de grande envergure, et ne prenant l’air gauche que pour masquer son habileté. Car, elle, Antoinette Peyret, la fille d’un huissier, a mis deux ans pour s’accoutumer aux façons des grandes maisons des Lafite, Cénac et Millet. Et cette gamine les aurait apprises en une minute ?

– Où as-tu donc appris tes bonnes manières, Bernadette ? demande la couturière sur un ton pointu.

– Ma chère Antoinette, le Seigneur comble ceux qu’il choisit.

La couturière rentre ses griffes, et gardera désormais ses observations pour soi, car elle connaît assez bien sa cliente pour savoir qu’il faut accepter toutes ses lubies si l’on veut garder ses faveurs. Heureusement, si Madame est capricieuse, elle oublie vite.

Après le dîner, Mme Millet conduit elle-même Bernadette à la chambre de sa nièce, où elle a allumé un nombre prodigieux de cierges. Elle lui montre tout ce qui a appartenu à son Élise adorée, rangé comme dans un musée, pose sur la table une boîte pleine de friandises et pleure lorsqu’elle l’embrasse en lui souhaitant bonne nuit.

Bernadette se trouve seule, pour la première fois de sa vie, dans une chambre. La solitude lui semble le résultat le plus heureux de son aventure. C’est comme si une lourde charge avait été retirée de ses épaules. Elle court aussitôt à l’armoire à glace, pour se regarder à satiété dans la belle robe. Elle s’y attarde longtemps. Ensuite, elle va chercher le petit sac qu’elle porte toujours avec elle et dont elle vérifie tous les soirs le contenu : il y a un bas à tricoter, un abécédaire et un catéchisme, quelques morceaux de soie que Madeleine Hillot lui a donnés, un morceau de sucre candi, un bout de pain sec, trois billes, et une toute petite image représentant un âne portant sa charge. Car ses souvenirs les plus anciens remontent au moulin Boly. Tel est son trésor. Rien n’y manque.

Toute perdue, elle regarde autour d’elle dans la chambre, beaucoup plus grande que le cachot où vivent six personnes. Quelle chambre fatigante ! Ici il n’y a pas de taches au mur, mais un papier brillant avec des couronnes de fleurs et des guirlandes qui ne permettent pas d’y composer d’autres images. Même au plafond, de petits anges sont peints. Ici il faudrait rester au lit jusqu’à dix heures du matin, pour en finir avec tout ce qu’il y a à voir sur les murs et au plafond.

Après avoir éteint un à un les gros cierges de Mme Millet, et n’en avoir laissé brûler qu’un sur la table de nuit, elle découvre soudain dans une vitrine la collection de poupées d’Élise Latapie.

Ni elle ni sa sœur n’ont jamais eu de poupées, ni grandes ni petites, sauf un polichinelle bigarré que Papa leur rapporta un jour du marché de Saint-Pé-de-Bigorre, au temps où il était encore meunier. Ce n’était pas un polichinelle sympathique avec sa figure biscornue et les taches de couleurs vives de son vêtement. Il devait être apparenté au bouc Orphide, et appartenait au royaume du diable, dont elle se sent si souvent poursuivie. Par contre, les poupées d’Élise appartiennent à l’empire des fées. Bernadette les contemple les yeux écarquillés. Elle admire surtout une petite Tyrolienne au petit chapeau de paille vert et au corsage rouge. Elle fait un effort pour ne pas y toucher. Elle voudrait tant emporter la petite poupée rouge et verte, mais elle pense à Papa qui, un jour, à cause d’un morceau de bois de chêne, a été emmené un matin par le policier Callet.

Bernadette enlève avec beaucoup de précautions sa robe, le voile, la fleur artificielle, les bas de soie blancs et les petits souliers. Elle se sent redevenir elle-même, beaucoup plus commune qu’à l’ordinaire, presque comme un petit animal sauvage, tout effrayée dans ce grand lit si doux et glacial. Elle regrette à cet instant la chaleur du corps de sa sœur Marie qui pourtant, depuis jeudi dernier, la gênait. Cependant sa fatigue est si grande qu’elle s’endort vite, malgré le ciel de lit bizarre.

Lorsqu’à six heures du matin, la femme de chambre, Antoinette Peyret et Philippe entrent dans la chambre, pour réveiller Bernadette, celle-ci est déjà toute prête. Mais, à leur grand étonnement, l’enfant n’a pas mis la jolie robe blanche mais son vieux sarrau, son capulet et ses sabots.

– Qu’est ce que cela veut dire, s’écrie Mademoiselle Peyret pourquoi n’as-tu pas mis ta belle robe ?

– Je l’avais déjà mise, Mademoiselle, puis je l’ai enlevée.

– Pourquoi l’as-tu enlevée ?

– Je ne sais pas, Mademoiselle...

– Quelle drôle de réponse, je ne sais pas...

– J’ai dû l’enlever...

– Quelqu’un te l’a-t-il ordonné ? Sans doute la Dame ?

– Non, personne. La Dame n’est pas ici, elle est à Massabielle...

– Ah ! Allez donc comprendre quelque chose à tout cela...

– Moi, je comprends notre petite voyante, dit Mme Millet. Cette belle robe ne lui paraît pas assez simple pour se présenter devant la Dame. N’est-ce pas vrai, mon enfant ?

Bernadette cherche une explication :

– Je ne sais pas, Madame... C’était un sentiment...

– Je vous ai toujours dit qu’elle était entêtée ! s’écrie la couturière, qui a déjà oublié toutes ses bonnes intentions.

Devant la maison de la rue Bartayrès, plusieurs centaines de personnes attendent déjà. Il y a aussi des hommes, oncle Sajou, Bourriette, Antoine Nicolau qui est venu en ville tout exprès, pour assister au pèlerinage, et beaucoup d’autres.

Mme Millet cherche dans la foule s’il ne s’y trouve pas quelque curé, car, après tout, cette histoire extraordinaire regarde un peu l’Église. Mais elle ne distingue aucune soutane. Mme Soubirous s’approche timidement de Bernadette, comme si son enfant ne lui appartenait déjà plus. Mais sa sœur Bernarde Casterot, qui ne s’en laisse pas imposer par le luxe de la riche Millet, est derrière elle pour lui donner courage. Elle et Lucille et beaucoup d’autres femmes portent des cierges. On en donne aussi un à Bernadette.

– Partons, ne perdons pas de temps, dit l’aînée Casterot. Elle tâche de rester avec sa sœur tout près de la fillette. Les voisines de la rue des Petits-Fossés suivent.

Bernadette ne dit pas un mot, ne salue personne, et marche très vite, comme si elle était toute seule, sans s’occuper de la foule qui se précipite derrière elle. Cette attitude indépendante de l’enfant agace Antoinette Peyret et plus encore Jeanne Abadie qui, avec les autres élèves de sa classe, a été repoussée vers les rangs de derrière. Jeanne chuchote à l’oreille de Catherine Mengot : « Elle veut toujours être la première ! »

En effet, Bernadette veut arriver la première à la grotte. Bien qu’elle soit indifférente à la foule, il lui semble que la Dame serait vexée si elle se présentait devant elle au milieu d’une cohue. Son extrême sensibilité lui fait déjà comprendre que la rencontre avec la Dame est chose si fragile qu’elle s’évanouit si elle n’est pas conduite selon les règles établies ; de même qu’elle tremble toujours pour le bien-être de la Dame, elle tremble aussi de provoquer sa disgrâce.

Et voici qu’elle s’élance déjà au-devant de tous et escalade le petit sentier de montagne. La grosse Mme Millet s’arrête, tout essoufflée :

– Elle s’envole comme une hirondelle, souffle-t-elle, comme une feuille au vent !

Lorsque la foule, dont les cierges fumants ont embaumé toute la vallée, arrive enfin devant la grotte, Bernadette se trouve déjà agenouillée, en extase. L’accueil de la Dame est plus bienveillant que jamais. C’est plus que la bienveillance, c’est une profonde joie. Son visage, sa robe, ses mains et ses pieds habituellement si pâles, éclatent de splendeur. Pour la première fois, celle qui dispense la grâce, semble en être inondée elle-même. La Dame s’approche de Bernadette, en avançant jusqu’au bord du rocher et en se penchant si bas que ses longs doigts fins semblent toucher la fillette.

La conscience de Bernadette, qui, malgré une jouissance infinie, oppose habituellement au ravissement une résistance peureuse, est complètement vaincue cette fois.

– Elle meurt, au secours, elle meurt : s’écrie Bernarde Casterot, qui est pourtant toujours la plus réaliste, tout comme l’ont fait dimanche dernier les enfants de l’école.

Quant à Louise Soubirous, elle regarde avec des yeux hagards cet être qu’elle a mis au monde et qui ressemble en ce moment à une moribonde bienheureuse qui a vaincu toutes les souffrances de la vie et sourit étrangement. Elle hoche continuellement la tête et agite ses lèvres exsangues :

– Ce n’est pas elle, ce ne peut être Bernadette, je ne reconnais plus mon enfant.

Toute la foule, qui est tombée à genoux, le long du Savy et du Gave, est secouée d’une profonde émotion. Une foule a une personnalité et possède des nerfs plus sensibles et plus vibrants que l’individu. Elle perçoit une présence incertaine, mais bien définie, dans l’excavation du rocher.

De même que la forme d’une tête humaine s’imprime sur un oreiller, la présence divine s’imprime dans l’extasiée, qui ne reste pas immobile, mais, telle l’image dans un miroir, reflète ce qu’elle voit, le sourire, les signes et les gestes de la Dame.

Bernadette devient ainsi, pour la foule, la reproduction de l’être invisible qui se manifeste à travers elle.

Cette foule se compose d’âmes toutes prêtes à croire, de railleurs et de beaucoup de curieux. Mais les yeux de tous se portent de la niche à l’extasiée et de l’extasiée à la niche. Ils n’attendent plus rien. L’inattendu est présent. Ce qu’il provoque n’est pas un sentiment céleste, mais une angoisse profonde, presque physique, l’abandon à une force inconnue ; et les sceptiques sont les plus remués. Chaque animal humain éprouve le besoin du surnaturel. C’est quand celui-ci est le plus dissimulé qu’il provoque le plus de dégâts.

Subitement, une voix féminine récite le premier Avé. Aussitôt, tout un chœur l’entonne, comme pour contrebalancer l’invisible par la présence des voix.

Bernadette semble ne rien entendre. C’est une autre voix qui parvient à son ouïe. De nouveau, le Gave s’est mis en colère. De nouveau, elle entend, dans la panique d’une chasse galopante, les cris stridents : « Sauve-toi... Va-t’en ! »

Bernadette lève les bras peureusement vers la Dame, dont le visage, pour la première fois, devient sévère, comme si sa propre destinée était en jeu, comme si elle avait encore de grandes luttes à soutenir et beaucoup d’ennemis à vaincre. Elle fronce les sourcils et regarde attentivement vers le torrent, comme pour l’apaiser de son regard fulgurant.

Elle y réussit. Les voix se taisent. La turbulence du Gave, vieux comme le monde, s’apaise aux pieds de la Dame, comme un loup apprivoisé.

Subitement, Bernadette se relève et redevient ce qu’elle était. Elle voit le visage désespéré de sa mère et se jette à son cou. Beaucoup de gens pleurent...

 

Le Dimanche, l’apéritif commence à dix heures. Le Café Français est bondé, car le Docteur Dozous doit apporter aujourd’hui le résultat de ses investigations.

Le Procureur Impérial Vital-Dutour et le Commissaire de Police Jacomet consultent déjà impatiemment leur montre, car ils ont été priés par le Maire Lacadé, de se trouver à 11 heures à la Mairie pour un entretien secret. Les évènements des trois derniers jours à la grotte Massabielle ont pris de telles proportions que les autorités ne peuvent plus s’en désintéresser. Ce matin, par exemple, une foule d’environ deux mille personnes s’y est rendue et a occupé tout l’espace entre les deux cours d’eau. Il est grand temps de prendre des mesures ; pour les autorités publiques, cette folle aventure présente des difficultés imprévues. Il existe, il est vrai, toutes sortes de moyens légaux pour arrêter les troubles publics. Mais dans quelle catégorie de trouble public faut-il ranger l’apparition de la Sainte Vierge qu’une grande partie de la population non seulement admet dévotement, mais accueille passionnément ? Vital-Dutour et Jacomet sont déjà très nerveux, et surtout le Procureur Impérial qui, avec son influenza et sa fièvre, serait mieux dans son lit.

Mais tous les deux espèrent que le rapport du médecin municipal leur montrera la route à suivre. Aujourd’hui, justement, il se fait attendre. Il est vrai qu’un autre messager de la science est déjà là ; le professeur d’histoire Clarens a fait hier après midi, des recherches géographiques et archéologiques dans la grotte Massabielle. Il a été frappé par de curieux suintements du rocher calcaire de la grotte.

– J’ai surtout remarqué, explique-t-il, que sur le côté droit, sous la niche, près du rosier, de grosses gouttes de sueur perlaient.

Hyacinthe de Lafite proteste contre cette image :

– Pourquoi dites-vous : de grosses gouttes de sueur ? Pourquoi ne pas dire tout de suite des larmes ? Êtes-vous déjà sous l’influence de l’école réaliste, cher ami ?...

– Si vous préférez larmes, cher ami, mettons des larmes... Saxa loquuntur. Vraiment, à une époque comme la nôtre, les pierres n’ont pas seulement une raison de parler, mais aussi de pleurer.

– Quelle importance, Messieurs, les interrompt Vital-Dutour, qui est toujours de mauvaise humeur quand Lafite et Clarens font briller leur esprit. C’est tout ce que vous avez remarqué ?

Or, Clarens croit avoir fait une découverte qui n’est pas sans importance. Il est convaincu que la niche a servi au culte païen dans une époque préhistorique. La pierre blanche se trouvant derrière la niche servait sans doute aux offrandes des fruits de la terre. Ses investigations lui ont appris depuis longtemps que la Montagne des Espélugues était un endroit sacré, ce qui explique d’ailleurs aussi la peur qu’inspire Massabielle à la population. L’humanité christianisée conserve encore de vagues souvenirs de ces endroits de culte païens et les craint. L’ancienne crainte des Dieux se transforme alors en crainte du Diable, car les vieux Dieux, qui sont obligés de céder le pas aux nouveaux, se transforment toujours en démons. C’est bien pourquoi l’Église a, de tous temps, eu le soin de transformer les anciens endroits de sacrifice païens en basiliques.

Hyacinthe de Lafite répond en jubilant :

– Votre théorie confirme ce que j’ai toujours dit, mon cher ami, que ce pays de Bigorre date d’avant l’ère chrétienne et qu’il est fort possible que la déesse Diane ou la nymphe d’une source apparaisse à une simple petite fille. Car entre les bergères de l’an 1858 avant J.-C. et celles de l’an 1858 après J.-C., il ne doit pas y avoir une bien grande différence morale et spirituelle.

– Toutes ces belles théories ne nous feront pas avancer d’un pas, Messieurs, dit Vital-Dutour. Vous ne vous rendez pas compte, sans doute, où ces folies peuvent nous conduire...

– Si cela continue, ajoute le Commissaire de police, en regardant ses poings forts, mais inactifs, nous serons obligés de demander du renfort militaire. L’ordre de l’État ne peut tolérer des démonstrations quotidiennes de cette envergure. Je m’attends à un savon de la Préfecture. La baron Massy ne plaisante pas...

– C’est un scandale ! dit le cafetier. Hier le « Mémorial des Pyrénées » a consacré deux grandes colonnes aux « Apparitions de Lourdes », et le dernier « Lavedan » publie un article singulier. On l’attribue à l’abbé Pènes, qui l’aurait écrit, sous un pseudonyme, à la demande de l’abbé Peyramale...

Vital-Dutour, jetant un regard circulaire, baisse sa voix enrouée :

– Les apparitions sont dirigées contre l’Empereur ! en personne !

– Pourquoi contre l’Empereur ? demande quelqu’un. Eugénie n’est-elle pas une femme bien pieuse ?

– En tant que Procureur Impérial, j’ai appris à connaître notre peuple mieux que vous, Messieurs. Le règne absolu de l’Empereur est basé sur la force extra-légale de la Sûreté Nationale. Nous Français, nous sommes tous des anarchistes. Quand nous pouvons jouer un tour au gouvernement, tous les moyens nous semblent bons. Le socialisme et le républicanisme commencent à devenir ennuyeux. Pourquoi ne pas tâter du mysticisme ?... Ah, voilà notre cher Docteur... Vous vous faites désirer, Dozous !...

Le docteur enlève son paletot, le suspend au vestiaire et vient s’asseoir à la table, avec moins d’empressement que d’habitude. Il ne semble pas de très bonne humeur. Vital-Dutour attaque immédiatement le sujet brûlant :

– Avez-vous terminé vos recherches ?

– Autant que cela m’a été possible, dit Dozous, peu loquace.

– Quel résultat ?

– Sans grande portée.

– Peut-on parler d’une maladie mentale au sens clinique ?

– L’enfant ne me paraît pas plus folle que vous et moi.

– Donc elle ment ?

– Je n’ai pas la moindre raison de l’admettre.

– Ce qui veut dire, cher Docteur, que vous vous rangez aussi du côté des croyants ?

– Sainte Vierge ! s’écrie le cafetier, jetant les bras en l’air.

Dozous se tourne vers le procureur :

– Je m’appelle Dozous. Je collabore au « Courrier Médical » et j’entretiens une importante correspondance avec des nombreuses personnalités et sociétés médicales. Je me flatte d’être un savant sans parti-pris...

Mais Vital-Dutour s’impatiente :

– Si vous n’admettez ni la folie, ni l’imposture, vous croyez donc aux apparitions ?

– Des apparitions peuvent exister subjectivement, sans avoir une réalité objective...

– Quelqu’un qui voit quelque chose qui n’a aucune réalité objective, est un fou, à mon avis...

– Dans ce cas, Michel-Ange et Shakespeare ont été des fous, dit Lafite.

Dozous tire de sa poche trois feuilles de papier couvertes de son écriture :

– J’ai jeté sur le papier quelques notes sur ce que j’ai vu ce matin, pour les envoyer à Voisin, à Paris. Voulez-vous que je vous les lise, en guise de discussion ?

Le docteur, qui est myope, chausse ses lunettes et lit d’une voix basse, presque indifférente, sans prendre garde à son auditoire :

– Le 21 février 1858, à 7 heures 10 du matin, j’arrivai à la grotte avec la grande foule. Je réussis à me placer tout près de Bernadette Soubirous, qui était arrivée avant tous les autres. Derrière elle se trouvait agenouillée toute sa famille, avec des cierges à la main. Bernadette aussi portait un cierge. Elle faisait continuellement des révérences gracieuses et respectueuses vers la niche. Ces révérences me paraissaient à la fois drôles et émouvantes, s’adressant à quelque chose d’invisible. Elle tenait un chapelet à la main, mais semblait ne pas prier. Bientôt apparurent sur son visage les changements dont on m’avait parlé, reflétant d’une façon précise la vision qu’elle avait...

Ici, Jacomet fait entendre un toussement incrédule. Mais Dozous ne se laisse pas interrompre dans la lecture monotone de son mémorandum :

«... On croyait presque voir ce que l’enfant voyait. Ce n’étaient que révérences et contre-révérences, sourires empressés et réponses sous-entendues. Le tout d’une vérité que la plus grande actrice ne pourrait atteindre. Petit à petit le visage de l’enfant devint pâle comme du marbre et sa peau se tendit à tel point que la structure osseuse de ses tempes devint visible. Je n’ai remarqué une telle transformation que chez les phtisiques dans le dernier stade. L’état mental que, depuis ces derniers temps, on appelle transe, semblait être atteint. Je me penchai sur elle et pris son pouls : il était presque normal ; à peine accéléré, 86 battements à la minute. La pâleur des tempes et la tension de la peau ne pouvaient donc pas être la suite d’un trouble de la circulation. À Montpellier, j’ai souvent observé des cataleptiques pendant leurs crises. J’ai toujours trouvé que le système nerveux de même que le pouls et la circulation étaient affectés. Chez Bernadette Soubirous il s’agit d’une très légère affection du système nerveux, celle qui, dans les cas graves, peut devenir catalepsie ou hystérie. Pour aller plus à fond, j’observai les réflexes des yeux. Là non plus, aucune anomalie n’apparut. Les pupilles étaient agrandies, l’iris rétréci, le blanc des veux brillant et humide. Mais cela arrive normalement, quand on fixe un objet de toutes ses forces. La transe dans laquelle Bernadette se trouvait, provenait moins de la perte de la conscience que d’une concentration exagérée de l’attention. Elle tenait à la main son cierge allumé. Le vent soufflait assez fort. Parfois, il éteignait la flamme. Elle s’en rendait compte et tenait le cierge derrière elle, pour qu’on le rallumât, sans détacher le regard de la grotte. Tandis que je l’observai, j’avais l’impression qu’elle savait très bien ce qui se passait autour d’elle... »

– Moi aussi, j’avais l’impression qu’elle savait très bien ce qui se passait, fait Dutour, sans être remarqué par Dozous qui continue :

... « ce n’est que lorsque j’eus fini qu’elle se leva et fit quelques pas vers la niche. Je l’entendis distinctement prononcer deux fois le mot « Oui ». Enfin, lorsqu’elle se retourna vers nous, l’expression de son visage était complètement transformée. L’expression de joie un peu figée était devenue un masque tragique de souffrance et de tristesse. De grosses larmes roulaient sur ses joues... Quelques minutes plus tard, la vision semblait avoir disparu. Bernadette, le visage de nouveau rose, le manifesta elle-même par un geste. Lorsque je lui demandai : « Pourquoi as-tu pleuré à l’instant ? », elle me répondit spontanément : « Parce que la Dame a détaché son regard de moi et l’a porté au-delà de la foule sur l’île du Chalet et sur la ville, en disant avec chagrin : « Priez pour les pécheurs. » Voulant observer ses facultés mentales, je demandai à Bernadette : « Sais-tu donc ce que c’est qu’un pécheur ? » – « Mais oui, Monsieur, répondit-elle vite, un pécheur c’est quelqu’un qui aime le mal ! » Excellente réponse qui me plut, parce qu’elle avait dit « aime » et non « fait ». Après cette preuve, je n’eus aucune raison d’établir un diagnostic de maladie mentale. La foule avait assisté à la scène de l’apparition comme à un étrange service religieux. À la fin, elle éclata dans un tonnerre d’applaudissements qui me firent une impression pénible, comme un phénomène naturel plein de dangers. Bernadette ne prêta aucune attention aux louanges ni aux bénédictions dont elle était l’objet. Elle ne semblait pas du tout se rendre compte de ce que tout cela signifiait pour la foule. Elle pressa sa famille de se hâter, pour échapper à la curiosité des gens... Voilà, c’est tout... »

Le Docteur Dozous a lu son rapport, hâtivement griffonné sur le vif, en s’arrêtant parfois pour le déchiffrer. Il replie les feuilles dans le silence général. Duran lui-même, homme du progrès, mais âme simple, ne sait que dire. Enfin le Procureur prend la parole :

– Si j’ai bien compris, le verdict de la science exclut l’imposture, la maladie mentale et le miracle. Que reste-t-il donc ?

– Oui, que reste-t-il ? répète le Docteur, perdu dans ses pensées.

 

 

 

 

XIV

 

UNE CONFÉRENCE SECRÈTE INTERROMPUE

 

Dans son bureau de la rue du Bourg, le Maire Lacadé se promène de long en large. Il porte encore la redingote, car il vient de présider, muni de l’écharpe tricolore, une cérémonie officielle. La rosette de la Légion d’Honneur flamboie comme toujours à sa boutonnière. Mais son visage est embrumé. Les bajoues rasées de près, sous lesquelles émerge comme un bloc sa barbe gris-fer, sont plus violettes que d’habitude. La raison de sa mauvaise humeur est étalée sur le bureau du secrétaire de Mairie Courrèges, le père de la petite rousse, Annette, qui fait partie du groupe de Jeanne Abadie. C’est un document, venu d’Argelès, signé de la main même de M. le Sous-Préfet Duboë :

« M. le Maire de Lourdes est prié, d’envoyer sur-le-champ un rapport sur les incidents qui ont eu lieu dans ladite ville, et de faire connaître les dispositions qui ont été prises pour mettre fin aux troubles. »

– Faut-il que je mette en prison la Très-Sainte-Vierge ? s’écrie Lacadé. Je ne suis pas compétent. C’est de la compétence du Procureur Impérial. Il peut la faire arrêter par la Gendarmerie. L’État c’est l’État. La municipalité c’est la municipalité. Moi, je suis la municipalité. Notre cher Sous-Préfet semble ne pas connaître la différence...

– Mais nous ne pouvons pas rester les bras croisés, M. le Maire, dit Courrèges.

– Je le sais mieux que quiconque ! dit Lacadé, en tirant de son tiroir une liasse de coupures de journaux. Toute la presse régionale nous attaque. Quant à celle de Paris, nous pouvons nous attendre à un beau vacarme...

Courrèges, guettant la porte, toussote.

– M. le Maire, ces Messieurs vous attendent...

Lacadé se redresse, sort son petit peigne de poche et tire sur sa barbe récalcitrante :

– Faites entrer, Courrèges. C’est une conférence secrète, mais je vous prie, de vous tenir dans l’antichambre, pour le cas où j’aurais besoin d’un témoin.

Le Maire tend les deux mains au Procureur Impérial et au Commissaire de Police :

– J’ai troublé votre dimanche, Messieurs, les accueille-t-il de sa voix sonore. Comme chef de notre ville, je ne peux plus me passer du concours des autorités civiles. C’est une affaire épineuse. Voici une lettre de service de M. le Sous-Préfet, il parle de troubles, comme toute la presse libérale, d’ailleurs, à laquelle notre pauvre Lourdes fournit une copie abondante. Nous devenons des vedettes lamentables, pour l’opinion publique. Je vous l’avoue franchement, j’aimerais mieux un soulèvement des ardoisiers ou des bûcherons que cet incident qui n’a ni queue ni tête. Ce serait moins embarrassant. Moi, qui ai sacrifié tout mon temps et toutes mes forces à moderniser notre ville, je vois déjà tous mes plans qui s’effondrent. Va-t-on nous voter le raccordement à la ligne de chemin de fer, après cette stupide histoire ? Nous pourrons nous brosser. Et la nouvelle conduite d’eau ? Nous pouvons en faire notre deuil. Et les baigneurs parisiens ? Et les sources que je me proposais de faire jaillir, avec la collaboration des hommes de science ? Tout s’en va au diable. Quel Parisien se risquera dans ce trou, où, en guise de casino, il n’y a que des cavernes, où les spectres dansent des rondes du moyen-âge ? Il ne s’agit plus des bavardages d’une petite idiote ou menteuse...

– Je propose, dit le Procureur, interrompant ces jérémiades, que nous examinions d’abord le côté légal...

– Cela, c’est votre ressort, Monsieur le Procureur ! dit le Maire. Il se laisse tomber dans son fauteuil, ferme les yeux et croise les mains sur son ventre.

La passion des argumentations saisissantes, qui fait oublier à tout juriste qui se respecte, les fièvres mêmes de l’influenza, anime Vital-Dutour :

– Les faits nus sont les suivants. Une fillette du peuple, âgée de quatorze ans, d’une intelligence plus que médiocre, prétend avoir eu des visions surnaturelles. Cela ne constitue, d’après le Code Pénal, ni un délit ni un crime. Même si l’enfant appelait l’apparition la Sainte-Vierge ou la Mère de Dieu, on ne pourrait que difficilement parler d’attentat à la morale religieuse. À ce que je sache, la petite Soubirous ne parle que de « la Dame », « la jeune Dame », « la belle Dame ». Aussi agaçantes que soient pour une âme croyante ces expressions d’une naïveté insolente, elles ne peuvent être qualifiées de blasphème au sens légal, car une jeune et belle dame n’est rien d’autre qu’une jeune et belle dame. Le simple état de fait ne peut donc pas être l’objet d’une poursuite judiciaire...

Modestement, Jacomet demande la parole :

– M. le Procureur Impérial me permettra de faire remarquer que le simple état de fait suffirait pour arrêter la petite, si l’on pouvait établir le soupçon d’imposture ou de folie...

– Mais, mon cher Jacomet, dit Vital-Dutour, impatienté, tout cela a été pris en considération. Vous venez d’entendre, il y a un quart d’heure, le rapport du Docteur Dozous, qui écarte catégoriquement les deux possibilités. Je dois avouer que l’attitude de ce représentant de la science m’a sérieusement contrarié.

Le Maire a un regard fatigué :

– Ces Messieurs ne cherchent que l’état de fait, dans ces apparitions. Mais les apparitions n’intéressent ni la municipalité ni l’État. Certes, il serait avantageux de pouvoir interdire certaines apparitions. Mais le régime le plus absolu n’en a pas les moyens. Je ne parle pas en juriste, mais en simple citoyen. Mon bon sens me dit que nous ne devons pas chercher un moyen d’action dans les apparitions, mais dans l’excitation populaire incompréhensible qu’elles provoquent...

– Si l’on ne m’avait pas interrompu, dit Dutour ennuyé, j’en serais immédiatement venu au point deux. L’excitation populaire me semble peut-être encore plus grave qu’à Monsieur le Maire. J’y vois une tendance subversive, dirigée contre l’État. Analysons donc le fait des rassemblements dans la rue, au point de vue de la loi. Qu’est-ce que font tous ces gens ? Ils viennent chercher la petite Soubirous chez elle, ils vont en pèlerinage à la Montagne des Espélugues, ils s’agenouillent avec des cierges allumés devant la grotte, ils récitent leur chapelet, ils ne se privent pas d’ovations, puis ensuite ils se dispersent... Peut-on interdire cela ?

– Il faut l’interdire, s’écrie Lacadé exaspéré.

– Pardon, mon cher, connaissez-vous l’article de loi qui permette une telle interdiction ?

– Il n’en existe sans doute pas, dit le Maire, en hésitant.

Après une pause ironique, le Procureur déclare sèchement :

– Il y en a deux, Monsieur le Maire, et vous devriez connaître le premier mieux que moi. Il se trouve dans l’ordonnance royale sur « la pratique de l’administration communale du 18 juillet 1837 ».

– Je vais immédiatement demander à Courrèges, de retrouver cette ordonnance...

– Inutile, fait Dutour, je la connais. Elle donne au Maire le droit d’interdire l’accès des rues, routes, ponts, emplacements et autres endroits publics, où la vie et la santé des habitants sont en danger.

– Sapristi, Monsieur le Procureur, dit Lacadé, quel grand juriste vous êtes ! Où avais-je donc mes esprits ? Cette ordonnance sur les routes me suffit amplement. Le petit sentier de montagne est, selon moi, vraiment dangereux. Je vais en faire proclamer sur-le-champ l’interdiction par Callet...

Après de longs et pénibles éternuements, le Procureur dit :

– Dans les circonstances actuelles, je vous le déconseille vivement... vivement...

– Mais j’avais compris, au contraire, que c’était ce que vous suggériez !

Vital-Dutour contemple le portrait de Napoléon III, dont on ne voit, dans le demi-jour, que le ruban bleu et blanc qui barre la chemise empesée :

– En matière politique j’ai un principe. Ne jamais faire une démarche, dont le but soit trop visible ! Si vous interdisez l’accès de Massabielle, les croyants diront que nous craignons la Sainte-Vierge. Et les non-croyants diront la même chose. Nous nous rendrons ridicules à coup sûr. D’ailleurs, même si vous interdisez l’accès du sentier, il restera toujours trois autres chemins, dont vous ne pourrez pas prétendre qu’ils sont dangereux... J’aime mieux l’autre moyen légal, dont je vous parlais. Vous savez sans doute ce que je veux dire, mon cher Jacomet ?

– Mon Dieu, Monsieur le Procureur, je ne suis qu’un policier...

Vital-Dutour a enlevé sa bague à cachet et en frappe la table :

– Vous savez, Messieurs, que l’Empire Français a signé un Concordat avec le Saint-Siège. Hier, je me suis donné la peine, d’en étudier le texte. L’article 9 précise que l’Église n’a pas le droit d’ériger de nouveaux sanctuaires sans l’autorisation formelle du Ministère Impérial des Cultes. Comprenez-vous, Messieurs ?

– Et selon votre avis, cet article serait applicable ici ? s’enquiert Lacadé prudemment.

– Oui et non, Monsieur. Tout cela dépend de l’Église.

– Les soutanes ont sûrement machiné toute cette affaire, déclare Jacomet.

– Je l’espère, mon bon, dit le Procureur, bien que Peyramale ne soit pas un imbécile.

Lacadé s’esclaffe :

– Quand on pense quel monde cette petite idiote met en mouvement ! Le Concordat a été signé personnellement par l’Empereur et par le Pape.

À ce moment, Courrèges passe la tête derrière la porte :

– Avez-vous donné un autre rendez-vous, Monsieur le Maire ?

– Pourquoi le demandez-vous, Courrèges ? Vous connaissez pourtant mon emploi du temps mieux que moi...

– Quelqu’un veut vous parler, il insiste...

– Pourquoi tant de manières ? Je n’ai aucun secret...

– C’est une visite, dit l’adjoint. C’est M. le Doyen Peyramale.

Lacadé se lève et se précipite, aussi vite que sa corpulence, sa dignité et son âge le lui permettent, dans l’antichambre. On entend les tons les plus chauds de sa voix.

Âgé de quarante-sept ans, le doyen Marie-Dominique Peyramale a une stature puissante, son visage passionné est ravagé et ridé. Avec sa pelisse et sa calotte d’astrakan, il a plutôt l’air d’un voyageur audacieux que du vicaire du canton de Lourdes. Le clergé et les autorités civiles sont souvent à couteaux tirés, dans le Midi de la France. C’est le résultat de la politique du gouvernement impérial qui, ne se sentant pas bien assis, a toujours tendance à opposer les rivaux l’un à l’autre, pour mieux s’en rendre maître. Le Midi de la France est profondément catholique, le peuple n’y a pas encore été effleuré par l’esprit nihiliste de l’époque. Raison pour laquelle de nombreux postes administratifs sont tenus par des « disciples de Voltaire », comme on les appelle.

Le Doyen de Lourdes n’est pas homme à craindre ces « disciples de Voltaire », étant donné qu’il a vraiment lu Voltaire, contrairement à la plupart des jeunes fonctionnaires. La peur et la crainte ne sont pas son côté faible. Il se montre même parfois au Café du Progrès, dans l’antre du libéralisme, pour avaler un petit verre de Calvados, quand il rentre gelé d’une tournée dans la campagne. Il faut alors voir les lions se grouper autour de ce Daniel, uniquement pour obtenir une poignée de main de lui. Peyramale est infiniment tolérant, comme ne peuvent l’être que ceux qui sont intolérants jusqu’à la moelle. C’est-à-dire que seuls les hésitants ont besoin de faire montre d’intolérance. Les lions ne l’irritent plus, mais bien certains agneaux, parmi ses confrères, que chaque brise fait trembler. D’ailleurs Peyramale peut aussi se transformer en une dangereuse poudrière, notamment quand quelqu’un, serait-ce même un supérieur, vient se mêler de la gestion de son diocèse ou de ses œuvres de charité. Ces dernières sont violemment critiquées par le grand monde, incarné par la famille de Lafite. La préférence que le Doyen affiche pour les classes inférieures, ne devrait pas s’accompagner d’une rudesse marquée pour la haute société, même pas quand on descend d’une excellente famille de savants comme Peyramale. Il ne demande pas aux riches de faire le bien, il leur impose un tribut. L’abbé Pomian, qui aime les bons mots, l’a appelé une fois « le pétroleur de la bienfaisance ».

– Vous allez prendre froid, Monsieur le Doyen, dit Lacadé, comme Peyramale refuse d’enlever sa pelisse, voyez donc notre pauvre Procureur...

Le Doyen a une voix profonde, dont le métal est toujours légèrement enroué et qui met toutes les femmes de Lourdes dans le ravissement. Elle emplit maintenant le bureau du Maire :

– Ce que j’ai à dire, est vite dit. Je sais que vous vous trouvez devant un problème difficile. Je suis venu pour vous aider. Ce serait une grave erreur de votre part, de croire que mes collègues et moi-même ajoutons la moindre importance religieuse aux prétendues apparitions de Massabielle...

– Vous niez donc la possibilité d’un phénomène surnaturel, Monsieur le Doyen ? lui demande Vital Dutour.

– Attention, cher Monsieur. Je n’ai pas dit que je nie la possibilité de phénomènes surnaturels. Seulement, il ne me paraît pas vraisemblable que le Bon Dieu nous comble de miracles. Pour une révélation du surnaturel, il faut une préparation des âmes, et nous sommes très loin de cette préparation. Je ne voudrais même pas employer le grand mot miracle dans les circonstances qui nous occupent. L’histoire de Massabielle appartient, si elle n’est pas une simple imposture, au domaine du spiritisme, de l’animisme, de l’occultisme et autres histoires de bonnes femmes, dont l’Église se détourne avec horreur.

– Comme c’est intéressant, fait Lacadé, plein de satisfaction. Connaissez-vous la petite Soubirous, Monsieur le Doyen ?

– Je ne la connais pas et ne désire aucunement la connaître.

– Mais ne serait-il pas préférable, demande le Procureur, que vous lui fassiez la leçon ?

– Cela ne me regarde aucunement, Monsieur. C’est uniquement l’affaire des autorités, de venir à bout d’une mineure criminelle ou psychopathe.

– Nous croyions, Monsieur le Doyen, que vous vouliez nous aider ? insinue Jacomet.

– C’est ce que j’ai déjà fait, en interdisant à tout le clergé de mon canton de mettre les pieds à la grotte et de prêter la moindre attention à toute cette histoire. C’est aussi dans ce sens que j’ai envoyé un rapport à Monseigneur l’Évêque. De plus, j’ai demandé aux Bonnes Sœurs de l’école et, avant tout, à Sœur Vauzous, qui est la maîtresse de la petite, d’employer toute leur influence et, s’il le faut, une extrême sévérité, pour mettre fin à tout cela. C’est tout ce que je peux faire.

– Votre influence sur la population est immense, Monsieur le Doyen, dit Lacadé d’un ton flatteur. Vous êtes l’apôtre du peuple. Ne croyez-vous pas qu’un mot de vous...

– Je n’ai pas la moindre envie de prendre part à cette farce de carnaval, répond Peyramale en remettant sa calotte. Je vous souhaite un bon Dimanche, Messieurs.

– Pourra-t-on appliquer l’article 9 du Concordat ? demande le Maire au Procureur, après avoir accompagné Peyramale jusqu’à l’escalier.

– Paradoxe ! grommelle Dutour. En se mettant avec nous, il nous bouche cette issue. La lutte avec le clergé aurait été bien plus avantageuse pour nous que cette entente. Maintenant, nous avons toute l’affaire sur le dos.

– C’est malheureux ! se lamente Lacadé. Aujourd’hui il y avait deux mille personnes, demain il y en aura trois mille et après-demain cinq mille, et nous n’avons que Callet et quelques gendarmes à notre disposition.

– M’est-il permis de faire une humble remarque ? intervient Jacomet. Certes je ne comprends rien à la haute politique, mais j’ai toute la journée à faire à des cambrioleurs, des voleurs, des vagabonds, des ivrognes, des vauriens de toute sorte. On apprend à faire peur aux gens et à empêcher bien des choses. Il faudrait que le Diable s’en mêle, pour que je ne réussisse pas à intimider la petite Soubirous, de sorte qu’elle abandonne le jeu, instantanément. Si elle perd le courage d’aller à la grotte, toute cette histoire sera oubliée dès demain. C’est pourquoi je vous prie, Monsieur le Procureur Impérial et Monsieur le Maire, de me confier toute l’affaire.

Voilà une bonne idée, mon cher Jacomet, fait Dutour, après quelques instants de réflexion. Et comme vous êtes compétent pour les premières constatations, votre proposition est logique. Seulement je voudrais me faire un jugement par moi-même. Je vais questionner l’enfant avant vous, sans façons, dans mon bureau. Faites le nécessaire. Êtes-vous d’accord, Monsieur le Maire ?

Lacadé s’impatiente. Midi sonne, il a la bouche sèche. À cause de Bernadette, il a dû renoncer à son verre de Malvoisie.

– Agissez au plus vite, Messieurs, dit-il en prenant son large feutre. Il dépend de vous que Lourdes ait son chemin de fer...

 

 

 

 

XV

 

LA DÉCLARATION DE GUERRE

 

La couturière Antoinette Peyret avait espéré que la rentière capricieuse se fatiguerait vite de Bernadette et mettrait fin à son hospitalité. Elle supporte mal qu’une petite, sortant du peuple comme elle, vienne glaner dans son champ, et encore par sa propre faute ! Ah ! Si elle avait pu en prévoir les suites, elle n’aurait jamais proposé de sauver l’âme d’Élise du purgatoire. Par malheur, Mme Millet s’est entichée de la petite voyante et personne ne peut prévoir quand son caprice cessera. Mais au grand étonnement de Mademoiselle Peyret, c’est le contraire qui arrive : ce n’est pas Mme Millet qui donne congé à Bernadette, c’est Bernadette qui prend congé de Mme Millet. Et cela se passe dès le Samedi, vers midi quelques instants avant le déjeuner, auquel Antoinette était invitée. Bernadette, après avoir eu une courte entrevue avec Tante Bernarde, se présente gentiment devant son hôtesse...

– Je vous remercie mille fois pour votre bonté, Madame, mais je crois qu’il vaut mieux que je retourne chez mes parents...

Mme Millet s’effraie, son double menton se met à trembler :

– Pour l’amour de Dieu, mon enfant qu’est-ce que cela veut dire ? Ne te plais-tu pas ici ?

– Si, Madame, je me plais très bien ici, répond Bernadette franchement, mais elle ajoute : – C’est ma faute.

– N’est-ce pas joli, chez moi ?

– C’est beaucoup trop joli chez vous, Madame.

La couturière qui assiste à la scène, bat des paupières et n’en revient pas. Elle s’attendait à une explosion de colère de la veuve, comme celles dont elle a souvent été l’objet. Mais c’est de nouveau le contraire qui arrive. Mme Millet ravale quelques larmes et dit doucement :

– Tu es une enfant bénie, Bernadette. Je respecte ton désir. Nous nous reverrons demain matin à la grotte...

– Oui Madame, nous nous reverrons demain matin à la grotte.

Madame Millet retient les mains de la fillette dans les siennes, comme si elle ne pouvait se séparer d’elle :

– Mais tu vas rester à déjeuner, mon enfant. Il y a du civet de lièvre.

– Du civet de lièvre, répète Antoinette qui est gourmande...

– Merci, Madame, j’aimerais mieux rentrer tout de suite, dit Bernadette. Puis-je aller dire au revoir à Monsieur Philippe...

Lorsque l’enfant est partie, Mme Millet dit brusquement à Antoinette.

– Je préférerais que vous me laissiez seule, Mademoiselle Peyret. Je n’ai pas besoin de compagnie pour le déjeuner...

En chemin, Tante Bernarde dit à Bernadette :

– Je voudrais bien te prendre chez moi, car, après tout, tu es ma filleule. Tu aurais pu dormir dans la mansarde avec tante Lucille. Mais je crois que tu feras mieux de retourner chez les tiens, car les gens ont des mauvaises langues. Tout le monde t’épie. Pourvu que cela ne te monte pas à la tête...

Cette remarque est bien inutile. Il n’y a pas de danger que la gloire lui monte à la tête. Bernadette ne s’en rend même pas compte. Ce qui la chagrine, c’est le changement de ton au cachot. Sa mère est comme hébétée, elle fait son travail sans parler, et, quand elle rencontre le regard de sa fille, elle fond en larmes. Son père a l’air tout emprunté, et ne parle pas plus que sa femme. Ses fanfaronnades sont remplacées par une certaine timidité qui serre la gorge à Bernadette. Quel changement ! Soubirous a honte maintenant de se coucher en plein jour. Sa fille est peut-être une voyante, ou même plus que cela, d’après les racontars des bonnes femmes. Cela n’entre pas dans la tête d’un vrai meunier. En tout cas, il est plus agréable d’aller s’asseoir dans un coin du café Babou que d’avoir tout le temps cette fille extraordinaire sous les yeux.

Marie aussi, la plus intime, se comporte drôlement. Quand elle s’adresse à Bernadette, elle mêle à son patois des phrases de français distingué. Et même les petits frères se cachent. Leur grande sœur les effraie. Le cachot ne désemplit pas de toute la journée. Sans parler des voisins immédiats, les Sajou et les Bouhouhorts, voici Cazenave, le maître de poste, qui vient pour une courte visite, puis le boulanger Maisongrosse et Joséphine Ourous et Germaine Raval, et même la riche Mme Louise Baup, accompagnée de sa femme de chambre Rosalie, qui a aussi parfois des visions. Le brave savetier Barringue, aux mains tremblotantes, apporte à Bernadette une ceinture de cuir qu’il a confectionnée exprès pour elle, avec une boucle ornée de la tête de la Madone :

– Tu vois, dit Barringue, c’est ta Dame !

– Mais c’est pas du tout ma Dame ! répond Bernadette, ce qui vexe beaucoup l’artiste.

Dans ces conditions, la famille est heureuse que les Sajou aient offert à Bernadette une chambrette au grenier. Là, elle peut rêver en paix aux trois jours glorieux qu’elle vient de passer. Encore douze, encore douze jours, se répète-t-elle, en faisant le compte.

Aujourd’hui Dimanche, la mère Soubirous s’est surpassée. Elle a préparé avec le plus grand soin le gigot de mouton à l’ail que le boucher Gozos lui a presque donné pour rien. On vient juste de se mettre à table pour ce repas féerique, lorsque le policier Callet, le messager du malheur, ouvre la porte :

– Il faut que la petite vienne avec moi ! grommelle-t-il, sans retirer la pipe de sa bouche.

– Je le savais ! Je le savais bien que ça finirait mal ! s’emporte Soubirous, en apercevant l’ange de la justice qui, une fois déjà, est venu l’arrêter, à la suite d’une dénonciation.

– N’ayez pas peur ! dit Callet en riant. Je n’ai pas encore de mandat d’arrêt. C’est M. le Procureur qui voudrait s’entretenir avec la petite...

– Laissez-la au moins finir de manger, Monsieur Callet ! supplie la mère qui en ce moment n’a d’autre souci que le bon repas si rare.

– Ne vous pressez pas, dit le représentant de l’ordre. Mangez tranquillement, et sans vous en faire ! La justice attendra...

Mais il est tout de même bien étonné de voir, contrairement à toutes ses expériences, Bernadette vider son assiette en toute tranquillité, presque avec nonchalance.

 

Vital-Dutour, fortement grippé, n’a pris qu’une tasse de bouillon. Dès que Bernadette est annoncée, il interrompt son déjeuner et se rend à son bureau. La clarté de cette pièce est terne. Dans la cheminée dansent et chantent les flammes de quatre grosses bûches de mélèze, comme Bernadette n’en a encore jamais vues. Depuis qu’il est malade, Dutour a fait approcher sa table de travail près de la cheminée.

Assis le dos contre la fenêtre, il dévisage la délinquante avec son lorgnon et lui dit d’approcher de la table. Sa première impression est : tout va bien. Une enfant du peuple, comme des centaines d’autres. Mais il remarque aussitôt la pauvreté de son vêtement, cet étrange capulet. N’habitant la région que depuis peu, Dutour n’en connaît pas encore les habitudes vestimentaires. Il le prend pour une cape, comme en portent les femmes de Madras. Le vêtement est si usé qu’on ne distingue plus les ornements de la bordure ; le capuchon qui ombrage le visage rondelet, lui donne une grande douceur. Le sarrau informe tombe jusqu’aux pieds, chaussés de sabots minuscules. La fillette ressemble à l’œuvre d’un sculpteur laissée à l’état d’ébauche. Les plis du capulet, ombres et lumières ne sont qu’indiqués, non terminés. Mais il y a les yeux, les grands yeux noirs, d’un éclat parfait. Le Procureur ne peut s’empêcher d’y reconnaître les yeux d’une femme amoureuse. Souvent, au Palais il a rencontré des yeux pareils, clairs, éveillés, gardant et défendant le trésor d’un cœur.

– Sais-tu qui je suis, mon enfant ? demande-t-il, en tirant nerveusement sur ses manchettes.

– Oh, oui, répond Bernadette lentement. Monsieur Callet m’a dit que vous êtes le Procureur Impérial.

– Et sais-tu, ce que c’est, un Procureur Impérial ?

Bernadette s’appuie légèrement à la table et regarde Dutour attentivement :

– Je ne le sais pas exactement...

– Eh bien, je vais te le dire, mon enfant. Sa Majesté l’Empereur des Français, notre souverain à tous, m’a placé ici pour veiller à ce que toute injustice, comme le mensonge et l’imposture soit découverte et punie... Sais-tu maintenant qui je suis ?

– Oh, oui, vous êtes comme M. Jacomet.

– Je suis beaucoup plus que M. Jacomet, je suis son supérieur. Lui, il arrête les criminels et les suborneurs, il me les amène, afin que je les défère au tribunal, qui les enverra en prison. Aujourd’hui même, on te conduira devant M. Jacomet pour l’interrogatoire. Si je t’ai fait appeler, c’est parce que je m’intéresse à toi et que je voudrais t’aider. Si tu me dis toute la vérité et si tu es raisonnable, je pourrai peut-être t’éviter l’interrogatoire de M. Jacomet. Voyons ce que je peux faire pour toi.

Les yeux de la fillette, qui défend un grand amour, soutiennent le regard du Procureur, mais sont sur leur garde. Il baisse un peu la voix :

– On parle beaucoup de toi en ville. Cela ne t’inquiète-t-il pas ? Bernadette, il faut que je te pose une question sérieuse : As-tu l’intention de retourner demain matin à Massabielle ?

– Naturellement. Je dois y retourner encore douze fois, répond l’enfant spontanément. La Dame en a exprimé le désir, et je l’ai promis...

– Ah, oui, la Dame ! fait Dutour, d’un air déçu, comme s’il s’était attendu à ce que l’enfant fût plus avisée. Tu avoueras ma chère enfant, que tu es une petite sotte et ignorante. Tu es la dernière de ta classe. La justice sait tout. Reconnais-tu que toutes tes camarades, même les plus jeunes, sont plus avancées que toi pour la lecture, l’écriture, le calcul et même le catéchisme ?

– C’est vrai, Monsieur, je suis très sotte.

– Donc tu avoues que toutes tes camarades de classe sont plus intelligentes que toi. Réfléchis, mon enfant ! Et les grandes personnes ? Et les gens érudits qui ont tout appris et savent ce qu’est le monde ? Par exemple, l’abbé Pomian et moi-même. Tous ces hommes, qui pourtant doivent bien le savoir, te disent que la Dame que tu prétends voir, n’est qu’une invention enfantine et un rêve ridicule...

Le regard de Bernadette s’est accroché à la pendule, dont le balancier va et vient sur la cheminée.

– La première fois que j’ai vu la Dame, dit-elle, j’ai aussi cru que c’était un rêve.

– Vois-tu, mon enfant, ce jour-là tu n’étais pas si sotte... mais maintenant tu refuses d’écouter l’opinion de gens beaucoup plus âgés et plus savants que toi ?

Bernadette a presque un sourire de femme :

– On peut croire une fois qu’un rêve est réel, mais pas six fois.

Vital-Dutour dresse l’oreille. Cette réponse est frappante. Les hallucinations sont autre chose que les rêves. Mais comme le Procureur est très peu enclin au rêve, il s’avance sur un terrain inconnu :

– On peut rêver plusieurs fois la même chose.

– Mais moi, je ne rêve pas, dit Bernadette. Ce matin encore, j’ai vu la Dame, exactement comme on voit des personnes vivantes. Et j’ai parlé avec elle comme on parle à une personne vivante...

– Laissons cela ! fait Dutour, ne voulant pas se laisser attirer dans une région surnaturelle, où il se sentirait dans un état d’infériorité !

– Raconte-moi plutôt comment vous vivez à la maison et ce que font tes parents...

Bernadette avoue, avec la franchise des pauvres, qui n’est troublée par aucun orgueil bourgeois :

– Cela allait très mal, Monsieur, nous n’avions que du milloc à manger. Mais depuis dix jours, Maman travaille trois fois par semaine chez Mme Millet, et Papa a trouvé un emploi chez Monsieur Cazenave...

Le Procureur se montre très satisfait de cette nouvelle :

– Ah, la Dame semble aussi avoir ses côtés pratiques... Quelle est cette histoire avec Mme Millet ?

Bernadette regardé longtemps Dutour, avant de répondre :

 – Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, Monsieur...

– Tu comprends très bien, ma petite. Mais sache que rien ne reste caché au Tribunal, absolument rien. Tu me caches que tu habites dans la maison de Mme Millet...

– Ce n’est pas vrai, je n’y habite plus. Je n’y ai dormi que deux nuits, Jeudi et Vendredi derniers.

– Peu importe tu as été l’hôte d’une des maisons les plus riches et les plus belles de Lourdes. Sans la Dame, tu n’y aurais jamais été invitée.

Bernadette fait un mouvement de tête si violent que le capuchon glisse et laisse entrevoir sa chevelure sombre :

– C’est Mme Millet qui est venue me chercher. Elle a demandé à Maman la permission de me loger chez elle. J’ai accepté pour lui faire plaisir, à elle pas à moi. À moi, cela ne m’a fait aucun plaisir...

– Et la robe de soie blanche ? insiste l’inquisiteur.

– Je n’ai jamais porté la robe blanche. Elle se trouve dans l’armoire de Mademoiselle Latapie.

Le Procureur se lève en repoussant son fauteuil :

– Prends garde, Bernadette ! Tu vois, la justice sait tout. La justice est au courant de tous les cadeaux que les gens vous envoient à la maison. Si la justice devait se faire l’opinion que la Dame est une excellente affaire pour vous, alors tu es perdue, petite... Mais moi, je veux te tendre la main et te sauver. je veux même t’éviter l’interrogatoire de Monsieur Jacomet, ce qui est le premier pas vers la prison. C’est très facile, ce que je te demande. Tu n’auras rien à abjurer, ni a rétracter. Promets-moi seulement que tu m’obéiras, car je représente la justice...

– Si je le peux, Monsieur, je vous obéirai ! dit Bernadette, sans se laisser émouvoir.

– Alors, donne-moi la main, et promets-moi que tu ne retourneras plus jamais à la grotte !

Bernadette retire sa main comme devant du feu :

– Cela, je ne peux pas vous le promettre, Monsieur. Il faut que j’obéisse d’abord à la Dame.

Vital-Dutour prend un air très vexé :

– Alors tu repousses la main qui voulait t’aider ? Réfléchis ! je t’avertis pour la dernière fois.

Bernadette baisse un peu la tête. Son visage rougit légèrement :

– Il faut que j’aille encore douze fois à la grotte ! murmure-t-elle.

Le Procureur s’étonne lui-même de ne se maîtriser qu’avec peine :

– Bon, c’est fini entre nous ! Je n’ai plus besoin de toi ! crie-t-il d’une voix forte. Cours à ton malheur !

Resté seul, Vital-Dutour a un peu honte. Au Tribunal, il est habitué aux victoires faciles. La plupart du temps, il n’a à faire qu’à des gens abattus et désespérés qui mendient sa pitié. « Je vous tends la main pour vous sauver ! » – cette phrase fait toujours son effet. L’accusé, touché, fond en larmes. Mais cette gamine n’a pas versé une seule larme. Son mélange empoisonné de menaces et de mansuétude, cent fois éprouvé, n’a aucun effet. L’interrogatoire lui laisse un arrière-goût désagréable. Le reproche d’opportunisme qu’il vient de faire à cet être affamé, s’appliquerait plutôt à lui-même. Qu’est-ce donc que la carrière ? Une constante spéculation avec le régime du moment. C’est étrange, cette petite a quelque chose à défendre, ne serait-ce qu’une vision. Et cette vision lui donne une assurance qu’il n’a pas. Ce que je défends, ne me regarde pas ; aujourd’hui c’est Napoléon, hier c’était Louis Philippe, demain ce sera peut-être un Bourbon ou un avocat quelconque. Ah ! l’État...

Dutour s’arrête effrayé devant le miroir. Une face de subalterne le regarde, un visage renfrogné, avec un gros nez rouge au milieu. Et Monsieur le Procureur se tire la langue à lui-même. Puis il se console : Jacomet est moins sensible, il viendra à bout de la petite.

Cette idée l’ayant calmé, il avale sa potion et va se coucher.

 

Bernadette, après sa première escarmouche avec l’autorité, s’est réfugiée à l’Église. Là, blottie dans un coin sombre, elle se sent plus en sécurité qu’à la maison. Elle a très peur de Jacomet, qui s’est déjà montré inexorable pour son père. Mais le commissaire sait où trouver la petite. Il l’a prise sous sa propre surveillance. Lorsque, après les vêpres, Bernadette se glisse au-dehors, au milieu de la foule des fidèles, Jacomet s’approche d’elle et lui frappe paternellement l’épaule :

– Il faut que je te parle un instant, mon enfant. Veux-tu venir chez moi ? Ce ne sera pas long.

Ce n’est pas une arrestation, c’est une gentille invitation. Mais, immédiatement, un attroupement entoure le couple. Bernadette semble très calme Elle prie sa tante Lucille, qui se trouve près d’elle, d’avertir ses parents. Mais la foule s’insurge contre le commissaire. On entend des remarques :

« Avec les enfants, vous êtes forts, mais vous les laissez mourir de faim. »

« Attention, Bernadette, tiens ta langue ! Ils veulent te mettre au clou. »...

L’appartement et le bureau du commissaire de police se trouvent au rez-de-chaussée de la maison Cénac. Les Cénac, comme les Lafite, les Millet, les Lacrampe, les Baup, appartiennent à la bonne société de Lourdes. Le premier étage de cet immeuble situé sur la Place Marcadale est occupé par le Receveur des Contributions, J. B. Estrade, qui vit avec sa sœur, une vieille fille. Estrade a demandé à son voisin Jacomet la faveur d’assister à l’interrogatoire de Bernadette. Le mémorandum du Docteur Dozous, et les racontars de sa sœur qui a pris part au dernier pèlerinage à la grotte, ont éveillé son intérêt, bien que, comme économiste et ami des belles lettres, il n’ait pas beaucoup de goût pour les extravagances de l’occultisme.

Il a déjà pris place dans le grand fauteuil recouvert de toile cirée noire, réservé aux visiteurs, lorsque Jacomet rentre avec sa victime. Le commissariat est une pièce étroite, à une fenêtre, dont tout le mobilier se compose de ce fauteuil, d’un bureau, de deux étagères, d’un panier à papier et d’un crachoir.

Il n’y a pas d’autres chaises, de sorte que Bernadette doit rester debout. Tout en taillant son crayon et en sortant une feuille de papier blanc, Jacomet pose la question habituelle :

– Alors, comment t’appelles-tu ?

– Vous savez bien comment je m’appelle.

Bernadette s’effraie aussitôt de sa réponse, car elle connaît déjà l’effet des répliques aussi directes. Elle ajoute vite :

– Je m’appelle Soubirous, Bernadette.

Le commissaire de police pose son crayon et lui explique sur un ton paternel :

– Ma chère Bernadette, tu ne sembles pas te rendre compte de ce qui t’arrive. Tu vois ce crayon : je vais noter sur le papier tout ce que tu diras. On appelle cela une déposition. Cette déposition fera partie d’un dossier qui portera le nom « Bernadette Soubirous ». Être titulaire d’un casier judiciaire, ma pauvre petite, n’a rien d’agréable. Les gens honnêtes, et surtout les jeunes filles, n’en ont pas. De plus, écoute-moi bien ! J’enverrai ta déposition dès ce soir à Monsieur le Préfet de Tarbes. Le Baron Massy est un Monsieur très puissant et très sévère, avec lequel il vaut mieux ne pas avoir affaire... J’espère que tu m’as bien compris. Bon. Alors, quel âge as-tu ?

– J’ai quatorze ans, Monsieur.

Jacomet s’arrête d’écrire :

– Que me racontes-tu là ? Il me semble que tu exagères.

– Oh, non, Monsieur, je suis dans ma quinzième année.

– Et tu vas encore à l’école ? soupire le Commissaire de police. Tu donnes bien du mal à tes parents. Tu ferais mieux d’essayer de gagner ta vie. Que fais-tu à la maison ?

– Oh ! rien de spécial. Je lave la vaisselle, je pèle les pommes de terre et, parfois, je garde mes petits frères...

Jacomet repousse sa chaise et se tourne face à la délinquante :

– Eh bien, maintenant, mon enfant, raconte-moi en détail tout ce que tu as vu à Massabielle !

Bernadette croise les mains sur son ventre, comme les paysannes et les femmes du peuple du monde entier, quand elles font leurs commérages devant leur porte. Elle penche un peu la tête du côté gauche et, du regard, suit la main du commissaire qui écrit sur le papier tout ce qu’elle raconte. Elle a raconté son histoire si souvent qu’elle la dit maintenant presque machinalement.

– En voilà une histoire ! dit Jacomet, comme elle a fini. Et tu connais cette Dame ?

Bernadette le regarde de ses grands yeux :

– Mais non, voyons, je ne la connais pas.

– Quelle Dame étrange ! Et si élégante pour aller se promener là où Leyrisse conduit ses cochons... Quel âge peut-elle avoir, la Dame ?

– Seize ou dix-sept ans.

– Et tu dis qu’elle est belle ?

La fillette presse passionnément son petit poing contre soir cœur :

– Elle est plus belle que tout au monde.

– Dis-moi, Bernadette, tu te rappelles sans doute Mademoiselle de Lafite, qui s’est mariée il y a quelques semaines. Est-ce que la Dame est encore plus belle ?

– Ce n’est pas à comparer ! dit Bernadette en riant, amusée par ce rapprochement.

– Mais ta Dame à toi reste immobile comme une statue à l’église ?

– Pas du tout, répond Bernadette sur un ton vexé. Elle est toute naturelle, elle s’approche de moi, elle me parle, elle rit même quelquefois. Oh ! oui, elle sait rire...

Jacomet dessine sur son papier une étoile pentagonale puis, sans lever les yeux, dit en changeant de ton :

– Les gens disent qu’elle te confie aussi des secrets...

Après un long silence, Bernadette répond très bas :

– Oh ! oui, elle m’a dit quelque chose que j’ai promis de ne dire à personne...

– Pas même à moi où à Monsieur le Procureur ?

– Pas même à vous ni à Monsieur le Procureur.

– Mais si Sœur Vauzous ou l’abbé Pomian te le demandent ?

– Je ne pourrai pas le leur dire non plus.

– Et si le Saint-Père à Rome te le demandait ?

– Même pas à lui. Mais le Saint-Père ne me le demandera pas...

Le commissaire de police s’esclaffe et lance un regard vers Estrade, qui est assis, immobile, son chapeau sur les genoux et sa canne à la main :

– Ce qu’elle est entêtée, hein ?... Alors dis-moi encore une chose, ma petite ! Qu’en pensent tes parents ? Croient-ils à tout cela ?

Bernadette réfléchit longuement, plus longuement qu’après les autres questions :

– Je crois, dit-elle enfin, avec hésitation, que mes parents ne croient rien.

– Eh bien, nous y voilà, sourit Jacomet, toujours encore paternel. Et moi je dois croire ce que tes parents ne croient pas ? Si ta Dame était une véritable Dame, les autres devraient la voir aussi. Sans cela, n’importe qui, pourrait venir et me raconter que la nuit, un ramoneur descend dans sa cheminée et lui raconte des secrets qu’il est défendu de dévoiler. Cela ferait le même effet sur les imbéciles... Ai-je raison ? Avoue, Bernadette !

Bernadette n’est nullement émue par ce trait d’esprit du policier. Celui-ci se décide maintenant à prendre l’offensive, au moyen des trucs habituels :

– Maintenant, écoute-moi bien, Bernadette ! Je vais te lire tes déclarations, dont tu me confirmeras l’exactitude. Ensuite j’enverrai le procès-verbal à Monsieur le Préfet. Es-tu prête ?

Bernadette s’approche tout près de la table, afin qu’aucun mot ne lui échappe. Le commissaire se met à lire, sur un ton indifférent. Lorsqu’il en arrive à la description de la Dame :

« Bernadette Soubirous déclare que la Dame porte un voile bleu et une ceinture blanche... »

La fillette proteste :

– Voile blanc et ceinture bleue !

– Pas possible, s’écrie Jacomet, tu te contredis. Avoue que tu avais parlé d’une ceinture blanche !

– Vous devez avoir fait erreur en écrivant, Monsieur ! déclare Bernadette avec calme.

Le policier a fait trop de bonnes expériences avec cette sorte de truquage, pour s’avouer vaincu. Il continue :

« Bernadette Soubirous prétend que la Dame a vingt ans. »

– Je n’ai pas prétendu cela, la Dame a à peine dix-sept ans.

– À peine dix-sept ans, d’où le sais-tu ? qui te l’a dit ?

– Personne ne me l’a dit, j’ai vu cela toute seule.

Jacomet lance un regard rapide vers Bernadette. Enfin, après un passage exact, il lui tend un troisième piège :

« Bernadette Soubirous prétend que la Dame ressemble à la statue de la Sainte Vierge dans l’église paroissiale. »

Cette fois, l’enfant se fâche, et frappe du pied :

– Je n’ai jamais dit pareille sottise. C’est un mensonge. La Dame n’a rien à voir avec la Sainte Vierge de l’église.

Jacomet se lève bruyamment, pour procéder à la torture du deuxième degré qu’on administre aux petits vauriens :

– Cette fois, j’en ai assez ! hurle-t-il. Ne t’imagine pas que tu pourras jouer avec moi. La vérité tout entière se trouve ici, dans le tiroir de mon bureau. Gare à toi si tu mens ! Seul un aveu complet pourra te sauver. Dis-moi les noms de toutes les personnes qui ont monté le coup avec toi. Je les connais d’ailleurs.

Bernadette fait deux pas en arrière. Elle a pâli. Jamais personne n’a crié aussi fort avec elle. Elle demande d’une voix étonnée, mais calme :

– Je ne comprends pas, Monsieur, ce que vous voulez dire.

Jacomet rallume sa colère de commande :

– Si tu ne comprends pas, je vais te l’expliquer. Différentes personnes, que je connais d’ailleurs, t’ont incitée à monter cette histoire des apparitions. On te l’a apprise par cœur avec beaucoup de mal, et maintenant tu la racontes à qui veut bien l’entendre. Crois-tu que je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite ?

Bernadette s’est reprise :

– Demandez donc à Jeanne Abadie. Elle était avec moi la première fois...

– D’ailleurs, cela m’est indifférent, ma petite, que tu avoues ou que tu ailles en prison ! fait Jacomet en la prenant par la main et la conduisant à la fenêtre.

– Que vois-tu là, au-dehors ?

– Beaucoup de gens devant votre maison, Monsieur, dit Bernadette.

– Personne parmi ces gens ne pourra t’aider, ma belle ! Car il y a aussi devant ma porte trois gendarmes. Les vois-tu là-bas ? Ce sont les brigadiers d’Angla, Belhache et Pays. Ils n’attendent qu’un ordre de moi pour t’emmener. Donc, ne sois pas ta propre ennemie, Bernadette. Monsieur le Procureur t’a défendu de retourner à Massabielle. Tu n’as qu’à déclarer ici devant Monsieur Estrade, qui est témoin, que tu obéiras.

– Je dois tenir ma promesse ! murmure Bernadette.

À ce moment, Monsieur Estrade prend la parole pour la première et dernière fois :

– Monsieur le Commissaire veut ton bien, mon enfant, écoute-le et donne lui ta parole.

Bernadette regarde furtivement vers l’étranger. Elle comprend immédiatement qu’il n’a rien à voir dans cette affaire. Aussi ne lui répond-elle même pas. Et Estrade a honte, comme s’il venait d’être réprimandé.

– Dois-je appeler les gendarmes ? demande Jacomet.

Les doigts de Bernadette se crispent sur son petit sac.

– Si les gendarmes m’emmènent, je n’y pourrai rien.

– Mais ce n’est pas tout, continue le commissaire, je ferai aussi arrêter ton père et ta mère. Tant pis si tes petits frères et ta sœur meurent de faim. Ton père a déjà été emmené une fois, accusé d’un délit bien moins grave que le tien...

Bernadette baisse la tête si bas qu’on ne voit plus sa figure. Silence prolongé. Jacomet vient d’appliquer la torture du troisième degré. À celle-là, il faut quelque temps pour pénétrer. Mais au lieu d’une réponse de la petite, on entend frapper à la porte, une fois, deux fois.

– Entrez ! crie le commissaire.

C’est Soubirous. Il s’arrête à la porte, incertain, sans dignité, tournant sa casquette dans ses mains. Ses yeux expriment tour à tour la peur et la colère. Il a peut-être bu pour se donner du courage, mais pas assez.

– Que diable venez-vous faire ici, Soubirous ? lui demande Jacomet.

Le père suffoque et tend ses mains vers Bernadette :

– Je viens chercher mon enfant, ma pauvre enfant...

Jacomet devient glacial...

– Écoutez, Soubirous, cette triste histoire de la grotte doit cesser ! Je ne la tolérerai plus. Elle doit cesser dès demain. Compris ?

François Soubirous se frappe la poitrine des deux poings si fort qu’on l’entend résonner.

– Dieu m’est témoin, Monsieur le Commissaire, que je ne demande qu’une chose, que ça finisse. Nous en sommes malades, Louise et moi.

Jacomet ramasse ses papiers :

– L’enfant est encore mineure, grommelle-t-il. Vous êtes son père, vous êtes responsable pour elle. Envoyez-là à l’école, mais interdisez-lui toute autre sortie. Si cela ne va pas autrement, enfermez-la. Sinon, c’est moi qui vous enfermerai tous ensemble, et je vous jure que je tiendrai parole. Dès aujourd’hui, je vous place sous une surveillance sévère. Et maintenant, allez-vous-en. Et que je ne vous revoie plus !

Le père et l’enfant quittent la maison Cénac, la tête basse. Bernadette serre les dents. Elle ne veut pas pleurer ici. Elle attendra d’être dans sa chambrette. La place est noire de monde. On lui chuchote au passage :

– Tiens bon, Bernadette !... Ne te laisse pas faire !... Ils ne peuvent rien contre toi !

Mais Bernadette n’entend que la voix gémissante de son père, qui tout le temps répète :

– Tu vois, ce que tu nous fais... Un tel scandale...

Dans la rue des Petits-Fossés, il n’y a plus que des intimes, dont Antoine Nicolau. Il agite son bâton :

– Je t’aurais délivrée, Bernadette, s’ils t’avaient enfermée !

Bernadette peut à peine sourire à son chevalier. Elle lutte avec sa respiration, qui se fait de plus en plus haletante...

– Eh bien, cher ami, qu’en dites-vous ? demande le commissaire à Estrade.

Celui-ci se frotte le front, comme s’il avait mal à la tête :

– La gamine n’a pas menti, dit-il simplement.

Jacomet s’esclaffe :

– Elle nous a eus. Je ne me rappelle pas un seul accusé, même parmi les habitués, qui ait été plus rusé, plus fin et plus ferme que cette petite. Avez-vous remarqué, comme elle pesait ses réponses ? Elle n’est pas tombée dans un seul piège. Elle a tenu jusqu’au bout. Et si son père n’était pas survenu, je ne sais pas, comment je m’en serais tiré...

Estrade hausse les épaules :

– Mais pourquoi, diable, a-t-elle inventé tout cela ?

– Mais voyez le succès, mon cher, le grand rôle qu’elle joue, sans parler des cadeaux qu’elle reçoit. Ah, vous savez, la police connaît les derniers recoins de l’âme humaine. Entre nous, croyez-vous que les saints ont toujours été aussi habiles avec la police que cette petite cambrioleuse du ciel ?

– Mais non, mon cher, je crois que le ciel et la sainteté n’ont pas grand-chose à voir ici. Je suis convaincu que cette petite prend sa vision pour un fait naturel. Elle en est fascinée et en devient fascinante. C’est du moins ce que j’ai ressenti pendant l’interrogatoire...

Le commissaire sourit avec indulgence :

– Cher ami, vous êtes l’homme des Contributions, moi je suis l’homme de la Police. Vous connaissez les rouages de la finance, moi je connais l’âme des humbles. Quant à ce modeste cas de psychologie, vous pouvez vous en remettre au vieux Jacomet.

 

 

 

 

XVI

 

LA DAME ET LA GENDARMERIE

 

Sœur Marie-Thérèse Vauzous est debout devant la classe. Son visage aux traits fins, qui aurait pu être beau, est plus las qu’à l’ordinaire. Les yeux sont rentrés, les lèvres serrées. Même les enfants remarquent que leur maîtresse a mauvaise mine. En fait, Sœur Marie-Thérèse a veillé toute la nuit, jusqu’au grand matin.

Le Doyen Peyramale a chargé l’abbé Pomian d’une mission, dont le catéchiste, à son tour – obligé de se rendre à Saint-Pé-de-Bigorre – a chargé la maîtresse. Ce n’est pas une mission facile. Sœur Vauzous s’est penchée toute la nuit sur des livres graves qui ne lui ont pas facilité sa tâche. L’idée du Doyen est de confondre Bernadette devant toutes ses camarades et de lui prouver que c’est une présomption intolérable de la part d’une petite fille qui n’est même pas encore admise à la première communion, de prétendre qu’elle est en rapport intime avec la Très-Sainte-Vierge. Peyramale a insisté pour qu’on souligne le côté ridicule de cet égarement de jeunesse. L’affaire a commencé entre élèves d’école ; il espère qu’elle sera enterrée sous leurs huées. Si le ridicule tue, c’est surtout les histoires extraordinaires. Le Doyen avait fait un bon choix en s’adressant à l’abbé Pomian, car il possède un humour et un bon sens à toute épreuve. Sœur Marie-Thérèse par contre ne possède pas la moindre vis comica. Elle descend d’une famille austère qui se méfie de l’esprit. Son père, ancien général royaliste et instructeur à Saint-Cyr, a été mis à la retraite par l’Empereur. Sa mère est la fille d’un professeur de sciences politiques, auprès duquel le fameux de Maistre aurait fait figure de jacobin. Mademoiselle Vauzous a dans le sang la rigueur militaire et professorale. Mais cette nuit, en se préparant pour sa tâche, elle s’est perdue dans des régions trop profondes, dans des livres difficiles qui traitent des problèmes de la grâce, de la liberté et du péché. Maintenant, elle est tout épuisée, lasse et inquiète. Elle ne s’avouerait jamais en esprit que son cœur se pose sourdement la question du sacrifice de sa vie. Une âme forte et ambitieuse ne s’arrête pas aux avant-dernières solutions. La sévérité, la prière, le travail, l’éloignement des humains, la mortification de la chair, l’humiliation de l’esprit, telles qu’elle les pratique, suffisent-ils pour atteindre le but ?

La maîtresse jette un regard vers le coin gauche du sixième rang. Bernadette Soubirous est à sa place, après avoir manqué toute la semaine dernière. Tandis que toutes les élèves s’agitent comme d’habitude, elle se tait, baissant les yeux sur son pupitre. L’enfant semble toute abattue, après ses explications avec les autorités de la veille, Dimanche, pense la religieuse. Elle l’appelle :

– Soubirous Bernadette ! Sors de ton banc et viens devant la classe !

Bernadette se glisse à travers le brouhaha de la classe et se place à l’endroit, où si souvent elle a été interrogée. Sœur Marie Thérèse, sans la regarder, s’adresse à la classe :

– Mes chers enfants, nous nous occuperons aujourd’hui d’un problème qui n’a rien à voir ni avec le catéchisme ni avec le programme de la classe. M. l’Aumônier ne vous interrogera pas là-dessus. Mais soyez attentives, car la chose est d’importance. Vous le savez, je vous l’ai dit déjà cent fois que nous autres humains, sommes tous des pécheurs. Les uns plus, les autres moins. Si, comme la religion l’exige, vous vous interrogiez tous les soirs, après votre dernière prière que trouveriez-vous ? Des mensonges envers vos parents et envers les autres, dont vous vous rendez coupables presque à chaque heure du jour. La convoitise du bien du prochain. Être distraite pendant la messe, dire son chapelet négligemment, la paresse, l’insolence, les mauvaises pensées et cent autres petits péchés. Catherine Mangot par exemple se mord de nouveau les ongles. Écoutez-moi bien ! Le Bon Dieu ne nous a pas créées égales, les unes font plus de péchés que les autres. Il y a sans doute aussi dans notre ville quelques personnes plus parfaites que les autres. Mais je ne crois pas qu’il y en ait parmi nous. M’as-tu comprise, Bernadette ?

– Oui, ma Sœur, je vous ai comprise, répond l’enfant sur un ton très détaché.

– Ou bien crois-tu qu’il y ait parmi nous une personne meilleure que les autres ?

Bernadette lève sur la religieuse un regard étonné et fatigué car elle non plus n’a pas dormi :

– Non, ma Sœur ! répond-elle machinalement.

– Je te remercie pour ta modestie, Bernadette, dit Sœur Marie Thérèse, ce qui provoque le rire de la classe. Silence ! continuons ! Au cours des siècles, le Bon Dieu, dans son incommensurable bonté, a envoyé sur terre quelques hommes qui n’ont presque jamais péché qui n’ont ni menti, ni convoité le bien du voisin, ni prié négligemment, et qui ne se sont pas grattés la tête comme toi, Annette Courrèges. Ces hommes exceptionnels, sans péchés, on les rencontre dans l’Histoire Sainte. Qui peut me citer l’un d’eux ? Toi, Bernadette ?

Bernadette n’ouvre pas la bouche. Mais déjà Jeanne Abadie lève le doigt. Sœur Vauzous lui sourit.

– Toi, Jeanne...

– Saint-Joseph ! s’écrie Jeanne.

– Pourquoi donc Saint-Joseph ? Mais laissons cela, continuons. Même après les temps historiques, dont nous parle l’Histoire Sainte, des hommes miraculeux vinrent, dont nous répétons les noms dans nos litanies. Ils allèrent dans le désert, parcoururent des montagnes comme nos Pyrénées, se nourrissant de racines, de miel sauvage et d’une gorgée d’eau. Souvent ils ne mangeaient pas du tout et jeûnaient de longs jours. Ils veillaient la nuit pour réciter toutes les prières, en inventaient eux-mêmes d’autres, ils se flagellaient, portaient des cilices qui entamaient leur chair. Et savez-vous pourquoi ils faisaient tout cela ? Ils le faisaient pour tuer leurs mauvaises pensées et leurs désirs, bien qu’ils en eussent très peu ! ils le faisaient pour chasser le Diable qui était jaloux de leur vie consacrée à Dieu, et qui les tentait sans cesse. Nous appelons ce que faisaient ces hommes saints, l’ascèse, mes chers enfants. N’oubliez pas ce mot. Lorsque ces ascètes, après de grandes souffrances, avaient vaincu toutes les tentations du Diable, il arrivait que certains d’entre eux pussent voir de leurs yeux, ce que nous, simples pécheurs, ne pouvons voir. Ils virent par exemple les anges transparents qui nous entourent. Ils eurent des visions. Notre Sauveur leur apparut, ceint de la couronne d’épines, portant les stigmates. Ou bien c’était la Sainte-Vierge, tenant les mains jointes et levant les yeux au ciel. Bernadette, m’as-tu comprise ?

Bernadette sursaute, elle n’a rien entendu, rien compris, elle n’a fait que penser, de tout son cœur douloureux, à la Belle Dame qui l’attend là-bas en vain. Elle regarde la Sœur sans ouvrir la bouche. Celle-ci hoche la tête :

– Elle ne comprend même pas cela !

Les autres fillettes se moquent et ricanent. Sœur Marie-Thérèse s’approche de Bernadette et lui dit à haute voix :

– Et toi, tu veux te comparer à ces êtres miraculeux ?

– Non, ma Sœur.

– Est-ce en croquant du sucre candi que tu crois avoir mérité ces visions ?

– Non, ma Sœur.

Les huées moqueuses redoublent. Toutes celles qui étaient avec Bernadette à Massabielle, même Marie, ne peuvent se retenir de pouffer. Sœur Marie-Thérèse attend que la tempête se calme, puis continue :

– Tu vois Bernadette, même tes camarades se moquent de toi. Au lieu de t’occuper d’un travail sérieux, tu inventes des histoires, rien que pour te rendre intéressante. Jusqu’à maintenant, je t’avais crue sotte ; mais tu n’es pas sotte du tout, c’est plus grave que cela. Je ne t’aurais jamais crue capable de respecter si peu Notre Seigneur... Voilà, et maintenant, retourne à ton banc ! Tu devrais avoir honte d’avoir joué une farce de carnaval en plein carême !

Lorsque Bernadette retourne à l’école l’après-midi, un chagrin inexprimable l’emplit. Elle va seule, elle évite toutes ses camarades, même Marie. À mi-chemin, elle rencontre Mademoiselle Peyret qui fait quelques pas avec elle, et qui lui dit d’une voix sifflante et indignée :

– Tu es une petite ingrate, Bernadette, ingrate envers la Dame, ingrate envers ta bienfaitrice, Mme Millet. Nous t’avons toutes attendue ce matin, à Massabielle, Mme Millet et moi, et beaucoup d’autres personnes. Je parie cent francs, a dit Mme Millet, que Bernadette n’est pas une ingrate...

– Mais on m’a défendu d’y aller ! balbutie l’enfant.

La couturière, qui aime envenimer les choses, continue :

– Comment, défendu ? Qui peut te défendre d’aller quelque part ? Ne t’en laisse pas imposer par ce Jacomet, il a seulement cherché à t’effrayer. Il ne peut rien te faire, car tu n’as rien fait de mal. S’il t’enferme, laisse-toi enfermer, ma pauvre enfant, le devoir c’est le devoir...

– Oui, mais ils veulent aussi enfermer mes parents, et mes petits frères mourront de faim...

– Ça ne fait rien qu’ils enferment aussi tes parents, mais tu n’as pas le droit de manquer à ta parole...

Bernadette se met à courir pour échapper à la couturière. Elle craint d’être en retard à l’école. L’horloge de l’Hôpital sonne deux heures. Elle n’a plus qu’à traverser le viaduc qui passe au-dessus de la partie basse de la ville. Mais quelque chose d’invisible l’arrête, comme une poutre énorme qu’elle ne peut franchir. Elle respire difficilement. Il lui semble qu’une main implacable la prend par les épaules et la force de rebrousser chemin. Lentement elle revient sur ses pas. Mais à peine a-t-elle atteint la place Marcadale, qu’elle entend derrière elle un bruit de bottes.

Ce sont les gendarmes Pays et Belhache qui ont l’ordre de la surveiller. Ces deux géants, à l’uniforme magnifique, munis du sabre et du bicorne, l’escortent.

– Que t’arrive-t-il, mon petit, lui demande Belhache à la belle barbe noire. On t’avait pourtant dit de retourner à l’école.

– Je voulais y aller, mais une grosse poutre, à travers le pont, m’a empêchée de passer.

– Qu’est-ce que tu nous racontes encore, une grosse poutre d’air ? tonne le gros Pays, père de cinq fillettes. À moi, tu ne m’en raconteras pas...

– Tu vas donc rentrer à la maison, ma petite cocotte ? s’enquiert Belhache, plus jeune et plus doux, et d’ailleurs un coureur de jupons.

– Non, je ne vais pas à la maison, répond Bernadette pensive. ment, je vais à la grotte...

– À la grotte, ma belle ? Alors, attends un peu... Dis donc, Pays, va chercher le brigadier !

Après trois minutes, Pays revient avec d’Angla, le superbe brigadier qui ceint son sabre en courant et tient encore à la main un morceau de saucisson :

– Une poutre d’air, c’est ta dernière trouvaille !

– Oh, Monsieur, laissez-moi aller à la grotte, supplie l’enfant.

– Tu y vas sous ta propre responsabilité, décide le brigadier, en grattant ses favoris blonds, mais nous t’accompagnerons tous les trois.

Et, pour ne pas être en reste, Callet se joindra encore à la force armée. Ainsi flanquée des quatre policiers, Bernadette met toute la ville en émoi. La Piguno les a vus la première. Elle court chez la tante Bernarde qui aussitôt se rend au cachot. Des fenêtres s’ouvrent à toutes les maisons. Les ménagères curieuses, séchant leurs mains à leur tablier, se réunissent devant les portes. Dans la Rue Basse, une foule de 80 à 90 personnes marche déjà derrière Bernadette. Celle-ci ne se sent pas aujourd’hui comme une hirondelle, comme une feuille au vent. Elle a du plomb dans les jambes.

Arrivée à la grotte, elle s’agenouille immédiatement  et tend les bras vers la niche. Mais la niche est sombre, la niche est vide. La branche de rosier au-dessus du buisson s’agite au vent. Le Gave mugit avec indifférence. Et voici qu’il se met encore à pleuvoir, de sorte que la grotte n’est plus rien d’autre qu’un refuge. Bernadette pousse un cri de désespoir :

– Je ne la vois pas aujourd’hui, je ne peux pas la voir...

Bernadette tire son chapelet et le tend fanatiquement vers la niche. Mais celle-ci reste désespérément vide, emplie d’une obscurité brunâtre et de la brume de ce vingt-deux février.

Bernadette est prise d’un remords tragique, du désespoir de l’amoureuse qui a perdu son amant, parce que les puissances de la terre l’ont empêchée de tenir sa parole. La Dame, profondément déçue, a quitté cette grotte inhospitalière pour des régions plus célestes, plus dignes d’elle. Bernadette adresse à sa Dame cette prière muette :

– Ne saviez-vous donc pas que Monsieur Jacomet a menacé de nous jeter en prison, Papa, Maman et moi, si je revenais ici ? Mais me voici quand même. N’auriez-vous pas pu attendre encore un tout petit peu, avant de me quitter ?

Puis soudain, Bernadette a une idée ; elle se retourne vers la foule en déclarant :

– Je sais pourquoi je ne peux pas voir la Dame... Elle se cache à cause des gendarmes qui sont autour de moi...

Cette explication dramatique de l’absence de la Dame suscite un gros rire de la foule. On entend des voix :

– Vous voyez bien que Bernadette est folle... Mais hier, elle a donné des réponses très sensées à la police... N’en croyez rien, c’est une pauvre fille...

Un plaisantin interpelle le gendarme :

– Hé, Belhache. Il paraît que tu ressembles au diable. Cela explique tout.

Belhache caresse sa barbe de bandit. Ayant beaucoup fréquenté les ardoisiers, les cantonniers, les vagabonds et les estaminets du pays de Bigorre, il connaît les répliques savoureuses :

– Pour sûr que je ressemble au diable. Et même que je le suis. Malheureusement, un bien pauvre diable, auquel la Très-Sainte-Vierge ferait bien de procurer un peu d’argent, au lieu de se sauver...

Cette, plaisanterie fait bientôt le tour de la ville. Une heure plus tard, Duran reçoit déjà ses clients avec cette remarque :

– Saviez-vous déjà que la Très-Sainte-Vierge refuse de se commettre avec la gendarmerie ?

Dutour et Jacomet sont du nombre des clients. Bien que le nouveau pèlerinage à la grotte marque une désobéissance flagrante envers les autorités, ils ne sont pas mécontents de la tournure qu’ont prise les choses. L’affaire commence à tourner au comique, selon le désir du Doyen Peyramale. Il ne peut rien arriver de mieux que le refus de la Dame elle-même. Le Procureur suggère à Jacomet, de continuer la surveillance de la famille Soubirous, sans empêcher la petite de retourner à la grotte. Après cette première déconvenue, les gens se lasseront vite de la comédie.

À la même heure, Bernadette se trouve avec sa mère, ses tantes Bernarde et Lucille et différentes autres personnes au moulin de Savy. La fillette soudain ne pouvait plus marcher. On l’a étendue sur le lit de la meunière, où elle repose, très lasse, les yeux fermés, respirant avec peine. Son visage exprime maintenant le contraire de l’extase ; la peau est flasque, la bouche enflée. Antoine a posé un linge mouillé sur son front. Mademoiselle Estrade, qui a assisté à la scène de la grotte, demande à une femme, pâle et désolée près d’elle :

– Connaissez-vous cette enfant ?

– Si je la connais ! C’est ma fille, soupire Mme Soubirous. Cela dure déjà depuis onze jours. Les uns se moquent de nous, les autres nous plaignent. Nous ne savons plus où nous en sommes, et la police nous menace de prison. Sainte-Vierge, pourquoi nous envoyez-vous cette croix ? Regardez-moi cette petite, Mademoiselle, elle est sûrement malade...

Et Louise Soubirous, perdant toute contenance, se jette en sanglotant sur le lit :

– Dis-donc quelque chose, ma chérie, parle...

Bernadette, désespérée, s’enferme dans le silence. Antoine court à la poste chercher Soubirous. Pour la première fois, cet homme faible est bouleversé par les souffrances de sa fille. De ses grosses mains, il caresse les genoux de son enfant, tandis que des larmes coulent le long de ses joues :

– Qu’est-il donc arrivé à ma petite ? Elle n’a pas été obéissante... Mais nous l’aimons quand même... Nous veillerons sur toi. Dis-moi, chérie, ce que tu voudrais avoir...

Bernadette garde les yeux fermés, sans répondre. Ce n’est que lorsque Antoine Nicolau propose d’aller chercher le Docteur Dozous qu’elle donne signe de vie et murmure faiblement :

– Si je ne la revois pas, je mourrai...

Soubirous prend les mains de Bernadette et l’attire tendrement vers lui :

– Tu la reverras, ma chérie, je te le promets... Personne ne t’en empêchera. Et s’ils veulent me mettre au violon, tant pis, mais tu la reverras...

Cependant, sur le chemin du retour, François Soubirous regrette déjà la promesse imprudente qu’il a faite par pitié. Et pour oublier le malaise qui monte en lui, au lieu de rentrer au cachot, il va chez Babou.

 

 

 

 

XVII

 

MONSIEUR ESTRADE REVIENT DE LA GROTTE

 

Le lendemain de ce Lundi tragique, Bernadette a de nouveau une merveilleuse rencontre avec sa Dame. Il lui semble qu’elle n’a pas été séparée d’elle un jour, mais un temps infini, marqué de souffrance et de résignation. La Dame aussi semble très émue de retrouver sa protégée. Bien qu’elle porte la même robe que les autres fois, elle est plus belle et plus adorable que jamais. Son visage est radieux, ses boucles, sous le voile, sont plus lumineuses, les roses d’or à ses pieds plus éclatantes. La puissance et la douceur de son regard bleu sont telles que Bernadette tombe immédiatement dans une transe qui durera une heure.

Il n’est venu que deux cents personnes, les intimes pour ainsi dire, parmi lesquels se trouvent, naturellement, la couturière et Mme Millet, qui ne s’est pas laissée influencer par le pèlerinage manqué de la veille ni par les plaisanteries. La gendarmerie est représentée par le brigadier d’Angla, qui espère récolter les louanges de ses supérieurs, lorsqu’il leur annoncera l’insuccès définitif de la comédie. Mais, à son grand désappointement, c’est au contraire un succès complet. Comme toujours, lorsque le visage de Bernadette s’illumine dans l’extase, et qu’elle accomplit les rites naïfs devant la niche, les femmes agenouillées sont secouées d’un frisson.

Les fidèles, vite prêts à la raillerie en cas d’insuccès, subissent aussi vite l’envoûtement de celle qui vibre à la présence de la Dame. Le brigadier est furieux, Il en veut surtout à Dutour et à Jacomet qui ne lui ont pas donné la permission d’intervenir, comme cela se fait dans les réunions politiques. Dans son impuissance, il commet une grave erreur. Il s’écrie :

– Est-ce possible qu’au 19e siècle, il y ait encore tant d’idiots !

La foule extasiée s’indigne. Et, comme pour protester, quelqu’un commence à chanter l’un des « Cantiques à Marie » les plus connus entraînant le chœur :

 

      « Nous voulons Dieu ! Vierge Marie,

      Prête l’oreille à nos accents !

      Nous t’implorons, Mère chérie,

      Viens au secours de tes enfants !

            Bénis, oh, tendre Mère,

            Ce cri de notre Foi... »

 

Bernadette est complètement insensible à ce qui se passe autour d’elle. Elle fait ses révérences, elle s’agenouille, se relève, sourit, écoute, la bouche entr’ouverte, s’effraie, se calme, s’effraie à nouveau, comme dans un dialogue amoureux sans fin. Le véritable amour féminin se consume dans le continuel désir de comprendre le bien-aimé, non par curiosité, mais pour le victorieux abandon de soi-même. Comme Bernadette connaît déjà bien certaines particularités de la Dame ! Elle sait que la Dame est extrêmement avare de paroles et ne dit rien sans une raison bien définie. Elle sait – et elle en souffre – que la Dame n’est pas venue pour l’enflammer, mais dans un but précis, que Bernadette ignore encore, mais qui n’a rien à faire avec sa personne. Elle suppose qu’il ne doit pas être facile à la Dame, d’entreprendre le voyage quotidien à la grotte et qu’il lui faut même faire un grand effort. Elle devine, avec le flair de l’amour, que malgré les salutations, les signes et les sourires de la Dame, celle-ci doit réprimer un léger dégoût de tout ce qu’elle voit, dégoût que Bernadette connaît par sa propre expérience. Après chaque rencontre amoureuse avec sa Bien-Aimée, elle doit le surmonter en même temps que cet étonnement sur l’étrangeté de ce monde. Il est fort probable que la Dame éprouve devant elle une répulsion mille fois plus forte que celle qu’elle ressent elle-même auprès de sa sœur Marie. C’est ce qui explique certaines façons de la Dame.

Elle n’aime pas qu’on l’approche trop. Ce n’est que dans les moments sublimes qu’elle s’avance jusqu’au bord du rocher et se penche vers Bernadette. Mais elle ne permet pas de familiarité. Elle est libre et n’accepte aucune contrainte. Elle agit comme bon lui semble. Bernadette n’a donc pas à lui faire de reproches pour son absence d’hier. La Dame ne se mélange pas aux humains. Elle connaît sa valeur. La seule attitude possible devant elle est l’agenouillement, de préférence avec un cierge brûlant à lai main. Si l’on va et vient dans la grotte, ou si on lui tourne le dos, un trait nerveux obscurcit la splendeur de son visage. Mais lorsqu’on réussit une chose difficile – Bernadette s’en est déjà rendue compte – comme par exemple d’approcher du rocher à genoux, la Dame rayonne de joie. Cela doit avoir une relation avec le mot « pénitence », que la Dame a murmuré déjà plusieurs fois. Bien que Sœur Marie-Thérèse ait aussi souvent prononcé ce mot pendant le catéchisme, Bernadette ne se représente pas bien sa signification. Mais l’ardent désir de plaire à la Dame, lui en donne l’intuition. La pénitence, c’est tout ce qui est douloureux, pénible et désagréable, que l’on accepte malgré sa propre paresse et son désir de bien-être. Le fait d’avoir les genoux en sang, est déjà une pénitence bien réussie. Dans un cas pareil, la Dame fait un geste étrange, comme si elle puisait de l’eau dans le creux de ses mains – l’eau invisible de la pénitence – pour l’offrir, comme preuve qu’elle ne veut pas la garder pour elle. Le constant besoin de plaire à la Dame et d’exaucer ses désirs conduit Bernadette à encore plus de clairvoyance. Le mot « pénitence » est sans aucun doute en rapport avec le léger dégoût qui apparaît parfois sur ses traits gracieux. L’autre jour, en lui commandant : « Priez pour les pécheurs », n’a-t-elle pas ajouté imperceptiblement, comme pour soi-même : « Pour le monde malade » ? À ces mots, la Dame parut voir des choses d’une telle horreur qu’elle en pâlit. Le péché, c’est le mal. Cela, Bernadette l’a déjà compris. En approfondissant sa Bien-Aimée, elle apprend maintenant – et cette science correspond à ses propres sentiments – que le Mal est la même chose que le Laid, qui provoque le dégoût de la Dame. Or, la pénitence adoucit le dégoût, et même, peut-être, la cause du dégoût...

Aujourd’hui la Dame demande à Bernadette, d’exhorter la foule à la pénitence. Les larmes aux yeux, l’extasiée se tourne vers l’assistance et murmure trois fois le mot « Pénitence ». Ceci est le premier évènement de ce mémorable Mardi. Le second est une atteinte impardonnable à la Dame, qui emplit Bernadette de crainte et d’indignation. Un homme, muni d’un long bâton, se promène tout autour de la grotte et frappe contre le rocher. Il siffle en même temps. Bernadette est déjà si habituée à l’état d’extase que rien ne lui échappe, bien qu’elle fasse semblant de ne pas s’en apercevoir. Dans sa ronde, l’homme s’approche en sifflant de la niche et se met à fouiller avec son bâton dans le buisson. Bernadette sent son cœur s’arrêter, car maintenant l’insolent tapote les jolis pieds de la Dame, qui recule en arrière.

– Allez-vous-en ! crie Bernadette de toutes ses forces. Vous lui faites mal ! Elle est très affligée !...

Entre-temps, Antoine et deux autres garçons ont empoigné le misérable et l’ont jeté hors de la grotte.

– Si de tels incidents se produisent encore une fois, crie le brigadier d’Angla de sa voix de stentor, je ferai vider la place...

 

Mais déjà la foule entonne un autre Cantique à Marie :

 

            Ô ma Reine, ô Vierge Marie,

            Je vous donne mon cœur,

            Je vous consacre pour la vie

            Mes peines, mon bonheur.

 

Mais le troisième évènement est le plus pénible. Il effraie Bernadette davantage que si elle devait se présenter à nouveau devant Dutour ou Jacomet. Pour la première fois, la Dame lui confie une mission. N’ayant eu jusqu’à présent à supporter que les suites du bonheur reçu, elle doit maintenant accomplir une action qui la fait tressaillir. Après s’être remise de l’attaque de l’inconnu, la Dame fait signe à Bernadette d’approcher et lui dit d’une voix grave :

– Allez chez les prêtres et dites-leur qu’une chapelle devra être érigée en ce lieu...

Et la Divine ajoute encore, d’une voix presque imperceptible :

« Qu’on vienne ici en procession ».

 

J. B. Estrade, le Receveur, s’est laissé persuader par sa sœur de prendre part au pèlerinage de la grotte, non sans avoir à vaincre la pire résistance intérieure. Déjà Dimanche dernier, lors de l’interrogatoire de Jacomet, la foi de Bernadette l’avait fasciné. Cette petite personne avait une telle assurance, une telle force de persuasion qu’Estrade en avait été tout bouleversé. Il se méfiait de sa propre faiblesse, et c’est pourquoi sa sœur avait eu tant de mal à le persuader d’assister personnellement à ce spectacle. Dans son for intérieur, il espérait, tout comme Dutour et Jacomet, que Bernadette ne réussirait pas.

Estrade est ce qu’on peut appeler un catholique pratiquant. Il appartient à l’Église et en suit les préceptes. Cette Église ayant été la patrie spirituelle de ses ancêtres, il est trop modeste pour vouloir faire une exception. Pour lui comme pour beaucoup d’autres, le fait d’appartenir à l’Église constitue aussi une sorte de patriotisme sur le terrain de l’éternité. Très conservateur de nature, il reste fidèle à la puissance la plus conservatrice de la terre. De plus, Estrade ayant beaucoup lu et pensé, n’est pas insensible à la critique historique de son temps. Mais il a la force ou la faiblesse, de se tenir aussi éloigné du vrai doute que de la vraie foi, afin de se maintenir au milieu inviolable, en brave bourgeois et catholique.

Il n’a pas cru un instant à la réalité objective de la Dame de Bernadette. Pas davantage maintenant, en s’éloignant de la grotte, sans avoir pris congé de sa sœur. Il choisit le sentier mal tracé, du côté du ruisseau, pour ne pas rentrer en ville avec la foule. Mais ce qu’il a vu, l’a beaucoup bouleversé. Il pense à ses années de jeunesse, où « le Divin », comme on l’appelait alors, l’accablait de temps à autre de sentiments sublimes. Mais le « Divin » n’est pas fait pour l’âge mûr. Dans la jeunesse, ah, il vous emporte et vous embrase en d’abrupts rapprochements et éloignements. Un fluide inexplicable vous ébranle l’âme et vous donne confiance dans l’éternité, en vous baignant de larmes. Mais que lui arrive-t-il là ? Estrade a les yeux brûlants et humides.

La vue de cette jeune extasiée a fait fondre toute sa raideur bourgeoise. Il revoit la croix, dont elle s’est signée plusieurs fois, très lentement. S’il y a un ciel, où les saints esprits se saluent, ils doivent le faire par de telles croix. Il ne peut comprendre la force étrange, avec laquelle cette simple enfant des Pyrénées, dans chaque regard, chaque pas, chaque geste, transposait dans la réalité, ce qui n’existait pas. La façon dont Bernadette questionnait la Dame, puis, n’ayant pas bien compris, tendait l’ouïe avec une attention désespérée, puis, dans la joie enfantine d’avoir enfin compris, baisait le sol : tout ce cérémonial rendait la divinité si proche que la célébration d’une grande messe paraissait à côté une comédie banale.

Estrade est tellement perdu dans ces rêveries qu’il ne remarque pas, d’abord, le promeneur solitaire, qu’il croise près du moulin. C’est Hyacinthe de Lafite, drapé dans sa large pèlerine. Ce vêtement démodé est considéré comme un snobisme par certains comme Lacadé, Dutour et Dozous. Les femmes, par contre, le trouvent très élégant et soupirent au passage de l’homme de lettres ainsi accoutré, en pensant : « Pauvre Lafite, il doit avoir eu beaucoup de chagrins d’amour ! » Que sa tristesse soit de source spirituelle, les femmes ne semblent pas beaucoup y croire.

– Déjà levé, cher ami ? l’interpelle Lafite.

– C’est moi qui devrais vous poser cette question. Je n’aurais jamais cru vous rencontrer ici à cette heure.

– On se trompe sur moi. Je ne me couche jamais avant neuf heures, répond le poète.

– Comment ! Neuf heures du soir ?

– Neuf heures du matin, cher ami La nuit est ma grande inspiratrice. Elle augmente mes forces spirituelles. Elle facilite le travail et l’étude. Cette nuit, par exemple, j’ai réussi quelques alexandrins que je ne trouve pas mal moi-même. Mais rien n’est aussi sublime que le moment entre cinq et sept heures du matin, après une nuit de veille, où tout se purifie, se cristallise...

– Pour mon compte, je ne pourrais pas dire que j’ai eu la même sensation ce matin, répond Estrade. Je reviens justement de la grotte.

– Tout le monde va maintenant à la grotte, sourit Lafite. D’abord le Docteur Dozous, aujourd’hui vous, demain ce sera Clarens, et je vois déjà Lacadé et Duran faire le pèlerinage.

– Eh bien, vous ne me croirez pas, j’ai vu quelque chose d’inoubliable...

– Je sais, je sais ! La petite bergère retrouvant en l’an de grâce 1858 la nymphe qui attend depuis deux mille ans.

– Vous cesseriez peut-être de vous moquer, cher ami, si vous aviez été témoin de cette scène extatique. Vous êtes poète. Vous devriez vous intéresser à ces choses.

– Attendez un peu, Estrade ! dit Lafite sérieusement, en prenant son compagnon par le bras. Si je ne me trompe, c’est dans l’Évangile de Saint-Jean que se trouve la phrase : « Heureux ceux qui croient et ne voient pas. » Moi, j’applique cette phrase à la littérature. Ceux qui sont obligés d’avoir vu pour représenter, sont des charlatans. Je repousse la théorie, selon laquelle il faut avoir observé, ce qu’on veut décrire.

– Il y a des expériences que nulle imagination ne peut inventer.

Lafite s’arrête et respire l’air pur. C’est la première belle matinée depuis des semaines. Puis, après une pause, il s’explique, se lance dans une diatribe :

– Vous ne vous libérerez donc jamais de vos illusions religieuses ! en notre siècle les Dieux doivent mourir. Il faut beaucoup de force pour supporter la mort des Dieux, sans succomber aux idoles. L’histoire nous prouve que de telles époques sont néfastes. Voyez l’Église de nos jours, la catholique, pour ne pas parler des autres. Qu’est-ce qu’elle représente ? C’est un christianisme au rabais, où l’on vend Dieu en solde. Et il ne pourrait en être autrement, puisque la source de toutes nos pensées, la mythologie, est tarie. Un Dieu tout puissant, né d’une vierge, en-dehors du péché originel, pour délivrer ce pauvre monde qu’il n’a su créer meilleur – avouez, cher ami, que ce n’est pas plus plausible que Minerve sortant du front de Jupiter. Même dans sa mystique, l’homme est un esclave de l’habitude. Les antiques eurent autant de mal à renoncer à Minerve que nous à la Vierge. La ruine de la foi s’élève sur un sol mouvant, et l’on a érigé toutes sortes d’échafaudages pour l’étayer. Et vous vous accrochez tous à ces échafaudages branlants. Surtout, ne me prenez pas pour un fanatique du progrès. Je sais fort bien que le mysticisme est une des forces les plus belles et les plus humaines, dont aucune époque ne peut se passer. Mais quand vous, sur vos échafaudages, entrevoyez un tout petit bout de mystique, vous avez tout de suite le vertige, parce que vous n’êtes pas encore assez forts pour regarder l’espace vide, sans perdre l’équilibre et votre petite dose d’esprit...

– C’est vrai, Lafite. J’ai perdu l’équilibre, ce matin, à Massabielle, je ne sais pas pourquoi. J’ignore si ce que j’ai vu, a quelque chose de commun avec la religion. Mais, en tous cas, Bernadette m’a ramené vers un monde spirituel que, Dieu merci, je n’avais pas encore tout à fait perdu.

Les deux hommes sont arrivés au Pont-Vieux, au bas duquel le Gave s’acharne contre les piliers. Après un long silence, Estrade demande d’une voix dont il ne peut effacer toute douceur :

– N’avez-vous pas aussi l’espoir, Lafite, de retrouver la voie essentielle ?

– Retrouver quoi ? s’écrie Hyacinthe de Lafite, en tirant son chapeau. Adieu, mon cher Estrade, je vais maintenant retrouver mon lit. Ma seule patrie, c’est le sommeil et l’honnête néant...

 

 

 

 

XVIII

 

LE DOYEN PEYRAMALE RÉCLAME UN MIRACLE DES ROSES

 

C’est presque un jour de printemps. Encore deux, trois semaines, l’hiver sera passé, il faut l’espérer. Le grand jardin du presbytère de Lourdes est très beau. Plein d’attente, entre ses hauts murs, il fait l’impression d’une demeure qu’on prépare en hâte pour les nouveaux locataires. Le gazon bruni est ouvert à différents endroits, la terre rouge des plates-bandes est remuée, les buissons de cytises et de lilas sont taillés. Les feuilles mortes sont mises en tas, tandis que le gravier frais en pyramides, attend d’être dispersé sur les chemins. Les rosiers par contre, ne sont pas encore découverts. Ces rosiers font la fierté et l’ambition de Marie-Dominique Peyramale. Ils sont encore entourés de paille ou, lorsqu’il s’agit de plants plus fragiles, dans de la toile à sac. De la main droite, le Doyen caresse leurs vêtements, comme s’il pouvait sentir la vie secrète qui y sommeille et qui se prépare déjà au réveil. Mais dans ce geste, la main droite de Peyramale a oublié, ce que fait la main gauche. Celle-ci tient une lettre. Une lettre importante, écrite de la main de Monseigneur Bertrand Sévère Laurence, Évêque de Tarbes.

Ce n’est qu’après avoir terminé l’inspection des rosiers que Peyramale a brisé le sceau épiscopal de la lettre arrivée avec le courrier de ce matin. C’est la réponse à son rapport sur les récents incidents de Lourdes. Ainsi que le Doyen l’avait prévu, Monseigneur adopte entièrement son point de vue. Les soi-disant « apparitions de Massabielle » n’obligent pas pour le moment les autorités ecclésiastiques à prendre position, moins encore à agir. Le droit canon n’exige l’intervention de l’Église que dans les cas « d’hérésie flagrante, de superstition nocive ou de troubles graves en matière religieuse ». Aucun de ces cas n’est applicable. Il n’y a que la prétention incontrôlable d’une fillette de quatorze ans, qu’une Dame, ni nommée ni connue, lui apparaît. La conduite de M. le Doyen de Lourdes, écrit Sa Grandeur avec approbation, sert exactement les intérêts du diocèse. L’Église doit ignorer complètement les apparitions en question. M. le Curé de Lourdes devra donc interdire de la façon la plus stricte à tous les membres du clergé des villes et des campagnes, de se mêler à la foule devant la grotte. Pour d’éventuelles questions au confessionnal, voici la réponse à donner : « Il est toujours possible que des messagers du Ciel descendent sur terre et accomplissent des miracles. Mais rien n’autorise à croire que pareille chose ait lieu à la grotte de Massabielle. »

L’Évêque de Tarbes ne prend d’ailleurs nullement cette malencontreuse histoire à la légère. Il se rappelle un précédent : il y a quelques années, une certaine Rose Tamisier a joué la même comédie à Avignon, simulant des rencontres avec la Très-Sainte-Vierge. Le vicaire général du diocèse, qui avait plus d’imagination que de raison, se laissa entraîner dans une impasse par l’ambitieuse candidate à la sainteté. Le résultat de la supercherie fut un affaiblissement de l’autorité de l’Église, une recrudescence d’athéisme en Provence et un triomphe politique de tous les partis antireligieux. C’est pourquoi, termine Monseigneur, il faut user d’une extrême prudence ; il faut prier pour obtenir les lumières du ciel et écarter une épreuve semblable.

Peyramale replie la lettre. Malgré les louanges qu’elle contient, elle le met de mauvaise humeur. Il est facile à ces messieurs haut-placés, d’être prudents et pleins de tact. Ils sont comme ces généraux du Quartier Général, où jamais une balle ne s’égare. La dureté de la vie, ils l’apprennent par les rapports. Quant à nous autres, nous sommes en plein dans l’ordure.

Peyramale, qui connaît la vie, a au surplus un soupçon très précis. Il croit que certaines dames riches de la ville ont la main dans le jeu. Le « pétroleur de la miséricorde » connaît toutes ces bigotes, de l’espèce de la Millet et de la Baup, pour qui l’église est une sorte de salon ou de club qui dispense, avec un déploiement massif de cierge et d’encens, les sensations les plus divertissantes. Quand il s’agit du commandement de l’amour du prochain, quand il s’agit d’adoucir la misère matérielle et morale de ces provinces des Pyrénées, elles ferment leurs bourses et se plaignent d’avoir déjà tant donné pour la fête de Sainte-Anne ou pour la décoration de différents autels. Par contre, elles sont toutes prêtes à soutenir les puissances surnaturelles et à subventionner, pour leur propre ambition, un petit miracle. On a déjà signalé à Peyramale les mystérieux rapports qui existent entre Mme Millet et Bernadette. L’Évêque a bien raison de rappeler le précédent de Rose Tamisier...

Le Doyen se penche sur un des rosiers, qui semble n’avoir pas supporté les rigueurs de l’hiver. Avec un canif, il soulève l’écorce d’une branche, pour voir si dessous, le bois est encore vert, lorsque le murmure d’une foule venant de la rue, lui fait dresser l’oreille. Comme le bruit approche de plus en plus, le Doyen devine qu’il s’agit de Bernadette Soubirous. Et soudain, cet homme toujours si sûr de lui, ressent une irritation incompréhensible contre cette humble petite. Il tire son bréviaire de sa poche, car un homme de Dieu ne doit jamais avoir l’esprit oisif. Puis il s’en veut de ce geste. Cependant, il se met à marcher dans l’allée d’acacias, qui traverse le jardin, faisant semblant d’être absorbé par sa lecture.

 

Tante Bernarde, toujours clairvoyante, a interprété les paroles de la Dame : « Allez chez les prêtres », comme un ordre d’aller voir le Doyen. La Dame ne peut certainement pas avoir songé à Pomian, Pènes ou Sempet, qui ne sont que des curés subalternes. Certes, le laconisme de la Dame rend ses desseins vagues et obscurs. Elle ne nomme jamais personne, elle ne révèle même pas son propre nom. Quand elle s’adresse à Bernadette, elle dit poliment, mais sans familiarité aucune : Fais ceci, fais cela. Est-ce parce que la Dame a du mal à prononcer certains mots difficiles en patois du pays ? Non, elle connaît le dialecte de Bigorre et l’emploie aisément, autrement que les étrangers. Peut-être ne prononce-t-elle aucun nom, pour que les élus ne deviennent pas présomptueux !

Bernadette, en son for intérieur, eût préféré que Tante Bernarde désignât l’un des trois curés, au lieu du Doyen, qui lui semble terrifiant. Elle le connaît un peu, pour l’avoir vu en chaire ou dans la rue. Quand sa voix de tonnerre s’élève pour l’homélie, elle est toujours secouée d’un frisson. La puissante stature de Peyramale, son visage orageux, son pas rapide, son impétuosité, si contraires aux allures habituelles des hommes d’église, ont, depuis l’enfance, rempli la fillette d’une frayeur respectueuse. Dans sa puissance, dans sa grandeur, il lui fait l’effet d’un croquemitaine.

Et c’est à cet homme-là qu’elle doit se présenter comme messagère de la Dame ! Ses forces l’abandonnent. Elle voudrait s’enfuir. Mais l’énergique tante Bernarde ne plaisante pas. Elle va toujours jusqu’au bout des choses qu’elle a commencées. Plus croyante que la mère de l’enfant, c’est elle qui veille à l’accomplissement de l’ordre de la Dame. Elle pousse sa nièce si rudement que celle-ci bute contre la marche du portail.

Là-bas, au fond de l’allée, le géant marche à grands pas, en lisant son bréviaire. IL tourne le dos à Bernadette. Oh, puisse-t-il ne jamais se retourner, pense-t-elle, la bouche toute sèche. Elle s’approche du rocher humain, à petits pas, comme d’un grand danger, comme s’il lui fallait à nouveau traverser les eaux glaciales du Gave. Elle essaie de ne pas faire de bruit sur le gravier.

Ah ! ces sabots ! si seulement elle pouvait marcher pieds nus ! Enfin elle s’arrête, à une grande distance de Peyramale, sentant son cœur battre très fort.

Le doyen se retourne d’un seul coup. Son visage est chargé de tonnerre et d’éclairs, comme Bernadette l’avait prévu. Il semble grandir encore comme s’il n’était pas encore assez grand pour la petite.

– Que viens-tu faire ici ? Qui es-tu ? fait-il d’une grosse voix.

– Je suis Bernadette Soubirous.

– Ah, quel honneur !... fait Peyramale ironiquement. Voici donc notre enfant prodige... Sors-tu toujours accompagnée de ta cour ?

Bernadette baisse les yeux sans répondre. La voix du prêtre tonne de plus belle :

– Si quelqu’un de ta bande entre dans mon jardin, je ferai appeler les gendarmes...

Puis, sans se retourner et sans inviter la petite à le suivre, Peyramale rentre à grands pas au presbytère. Bernadette le suit, pâle et tremblante. Le parloir est spacieux et très froid bien qu’un grand feu brûle dans la cheminée. Le géant ne semble pas souffrir de la température. Son visage est rouge de colère. Il se plante devant la petite, comme s’il voulait l’écraser :

– Alors c’est toi la petite effrontée qui invente toutes ces belles histoires ?

Comme Bernadette ne répond rien, il continue de sa grosse voix :

– Allons, ouvre la bouche ! Que me veux-tu ?

– La Dame m’a dit...

Des larmes empêchent l’enfant de continuer. Le prêtre enchaîne immédiatement :

– Que veux-tu dire ? Quelle Dame ?

– La Dame de Massabielle...

– Connais pas.

– La merveilleuse Dame qui vient toujours vers moi.

– Est-ce une Dame de Lourdes ? La connais-tu ?

– Non, elle n’est pas de Lourdes. Je ne l’avais jamais vue.

– Lui as-tu demandé, comment elle s’appelle ?

– Oh, oui, je lui ai bien demandé comment elle s’appelle, mais elle ne me répond pas...

– Elle est peut-être sourde et muette ?

– Non, la Dame n’est ni sourde ni muette. Elle parle avec moi.

– De quoi parle-t-elle avec toi ?

Bernadette saisit vite l’occasion pour dire :

– La Dame m’a dit aujourd’hui : « Allez chez les prêtres et dites-leur qu’une chapelle devra être érigée en ce lieu. »...

Bernadette respire. Enfin, c’est fait, grâce au ciel. Sa mission est accomplie.

Peyramale tire une chaise à lui et s’assoit, tout en dévorant de ses yeux de feu l’enfant intimidée.

– Des prêtres ? Qu’est-que cela veut dire ? Ta Dame semble être une sacrée païenne. Les cannibales ont aussi des prêtres. Chez nous, catholiques, il y a des curés dont chacun a un titre...

– Mais la Dame a dit « prêtres » ! avoue Bernadette qui se sent plus à son aise, depuis qu’elle a accompli sa mission.

– Tu t’es trompée d’adresse ! tonne Peyramale. As-tu de l’argent pour construire une chapelle ?

– Oh, non, je n’ai pas d’argent du tout.

– Eh bien, alors, va dire à ta Dame qu’elle se procure d’abord l’argent. Veux-tu ?

– Oui, monsieur le curé, je le lui dirai ! répond Bernadette très sérieusement.

Peyramale la regarde, étonné de la naïveté de l’enfant.

– Je plaisante ! s’écrie-t-il, en se levant. Va dire à ta Dame que le curé de Lourdes n’est pas habitué à recevoir des ordres de Dames inconnues qui ne veulent pas même dire leur nom. Le curé de Lourdes trouve très indécent que des Dames escaladent des rochers pieds nus et se servent de petites filles ignorantes comme messagères. Dis-lui que le curé de Lourdes la prie instamment de le laisser tranquille, une fois pour toutes. Voilà, c’est tout. Compris ?

– Oh, oui, je le lui dirai ! répond Bernadette avec empressement, car seule la Dame la préoccupe, non les relations de la Dame avec ce monde.

Épuisée de peur et d’excitation, elle ne se rend même pas compte du refus que le curé oppose à la Toute-Belle. Mais celui-ci lui montre maintenant un balai que la bonne a laissé dans un coin :

– Vois-tu ce balai, ma petite ? dit-il de sa voix grondante. Avec ce balai je te chasserai moi-même du temple si tu oses encore une fois venir me déranger !

Cette voix de tonnerre est trop forte pour Bernadette. Elle éclate en sanglots et se sauve en courant.

 

Décidément, c’est une mauvaise journée pour le Doyen Peyramale. Après examen, il découvre que six de ses plus vieux rosiers sont gelés, perte effroyable ! Combien d’années de soins et de travail faut-il, avant que ces plantes fragiles puissent fleurir et embaumer le jardin, d’avril à novembre ! Mais ce ne sont pas seulement ces six rosiers, avec lesquels il va pouvoir faire du feu, qui tracassent le Doyen, c’est aussi sa conduite envers Bernadette Soubirous. Même si elle est une petite menteuse, ou plutôt un instrument inconscient de Mme Millet et de quelques autres dames ambitieuses, ce n’est pas une raison pour se comporter envers elle comme un anthropophage ou comme un diable de théâtre de marionnettes ! En la voyant se sauver, toute en larmes, il aurait voulu la rattraper et lui donner une image sainte, car Bernadette est la plus pauvre d’entre les pauvres ! Et pourtant, la faiblesse est la pire méthode pour venir à bout de telles créatures. Il les connaît jusqu’au fond de leur âme pervertie.

Mais d’autres pensées le tourmentent. Depuis la visite de la gamine, il sent son assurance ébranlée. La Dame a réussi à s’infiltrer dans son cerveau. Il pense aux nombreuses apparitions de la Vierge dans le passé, que la chronique locale a enregistrées et confirmées. Anglèse de Sagazan, la bergère de Gascogne, à qui la Très-Sainte-Vierge est apparue plusieurs fois dans la vallée de Garaison, est-elle si différente de Bernadette Soubirous ? Et Catherine Labouré de Saint-Sévérin ? Et Mélanie, cette enfant de La Salette, bourg perdu des Alpes, dans le Dauphiné ? L’Église reconnut ces visions. Et pourtant, il n’y a pas si longtemps qu’elles ont eu lieu, environ vingt et un ou vingt-deux ans. Ce sont des précédents. L’Évêque a recommandé une extrême prudence. Marie Dominique Peyramale décide d’intercaler à la première messe du lendemain une prière pour « la découverte de la vérité à Massabielle ». En même temps, il s’en veut de s’être laissé ébranler par cette petite sorcière.

Bernadette, de son côté, se sent encore plus malheureuse. Elle a à peine fait cent pas, toujours sanglotant, entre ses tantes Bernarde et Lucille, qu’elle se souvient avec effroi qu’elle a oublié de transmettre la deuxième partie du message de la Dame : « On devra venir ici en procession. »

L’oracle Bernarde Casterot est d’avis que cette partie importe peu, vu que M. le curé a déjà repoussé avec sarcasme le but de ces processions, la chapelle. Mais Bernadette ne raisonne pas comme tante Bernarde. La Dame, quoique si peu loquace, sait ce qu’elle veut. Elle demande des processions. Son vœu doit être exécuté sur-le-champ si elle veut se présenter demain devant elle, le cœur léger. L’humeur de la Dame est imprévisible. Si elle est déçue, il se peut qu’elle ne se montre plus pendant quelques jours ou même, pensée insupportable, plus du tout.

Le retour au presbytère, à peine quelques heures après en avoir été mise à la porte, est pénible comme une marche à l’échafaud. Le géant va être pris d’une crise de rage et chasser Bernadette avec le balai, selon sa promesse. Peut-être même la battra-t-il ? Mais il faut qu’elle y aille ! Bernadette prie sa tante Lucille de ne pas l’abandonner, d’entrer avec elle dans le jardin et d’attendre la catastrophe à une certaine distance. On décide de s’y rendre à quatre heures, l’heure du crépuscule, quand l’homme le plus courroucé se fatigue et s’adoucit.

Peyramale se trouve de nouveau devant ses rosiers, si malmenés par l’hiver. Cette fois, Bernadette le surprend et apparaît subitement devant lui, le regardant de ses yeux sombres, comme l’agneau du sacrifice. Tante Lucille ne s’est risquée qu’à quelques pas du portail.

– Vraiment, ma petite, tu as du courage ! dit une voix un peu voilée.

– Monsieur le Curé, je dois encore vous déranger. J’ai oublié quelque chose...

Le Doyen, qui tient le sécateur dans ses mains gantées, apparaît à l’enfant d’autant plus redoutable. Comme poursuivie par les furies, elle bredouille la deuxième partie du message :

– La Dame a dit : « On devra venir ici en procession. »

– En procession ? rit Peyramale. Ça, c’est le comble. En procession ? Pourquoi lui faut-il encore des processions ? Tu les fais déjà, toi, tous les matins. Nous te donnerons une grande torche, et tu pourras organiser et conduire tes processions, comme il te plaira. Qu’as-tu besoin de nous, pauvres ecclésiastiques ? À ce que j’entends, tu es ton propre Évêque et ton propre Pape et tu célèbres à Massabielle des offices si extravagants que les gens en rient et en pleurent !

Peyramale s’est de nouveau laissé aller à sa colère, contre sa volonté. Puis il redevient railleur :

– La Dame a sans doute déjà commandé sa procession pour demain matin.

Bernadette répond très sérieusement.

– Qua credi – je le crois bien !

Puis elle se retire prudemment :

– Je vous demande pardon, dit-elle très bas, maintenant j’ai tout dit...

– Attends, fait le Doyen en la rappelant, c’est moi qui décide ici quand tu pourras t’en aller. Te rappelles-tu encore, ce que tu dois dire de ma part à la Dame ?

– Oh, oui, je me rappelle !

– Ce n’est pas tout ! J’ai encore une autre commission pour toi ! dit-il en regardant ses rosiers. Est-ce que la Dame ne t’a jamais révélé qui elle était ?

– Oh, non, jamais.

– Mais si elle est ce qu’on prétend, elle doit s’y connaître en roses, hein ?

Bernadette le regarde sans comprendre.

– On m’a raconté qu’il y a un rosier sauvage dans la grotte. Est-ce vrai ?

– Oui, c’est vrai ! répond Bernadette, heureuse qu’un nouvel orage n’ait pas éclaté. Il y a, juste près de la niche où la Dame se tient toujours, un grand rosier sauvage...

– Cela se trouve bien, dit Peyramale amusé. Ouvre bien tes oreilles, ma fille. Tu diras encore à la Dame ceci : « Le curé de Lourdes vous demande de faire un petit miracle en faisant fleurir le rosier sauvage dès à présent, en fin d’hiver. Il ne doit pas être difficile pour vous d’exaucer ce modeste vœu du curé de Lourdes... » As-tu compris, mon enfant ?

– Oh, oui, j’ai bien compris.

– Alors, répète ce que je t’ai dit.

Bernadette répète, l’âme légère et sans omettre un mot, le message de Peyramale.

 

 

 

 

XIX

 

EN GUISE DE MIRACLE UN SCANDALE

 

Toute la ville parle du message du Doyen à la Dame. Marie Dominique Peyramale a fait un coup de maître. Les libres-penseurs et anticléricaux voient dans cette demande un tour spirituel qui les amuse à la fois et les confond, parce que maintenant on ne pourra plus dire que l’Église favorise ou même invente les apparitions. Les croyants de tous degrés, de leur côté, sont très excités. Si c’est la Très-Sainte-Vierge, c’est aussi la Reine du Rosaire et des Roses. Laissera-t-elle échapper l’occasion, de faire ce modeste miracle des roses, qui avoisinerait même le naturel, maintenant, si près du mois de Mars. Ce ne serait vraiment pas trop demander que le Ciel offre à ses partisans cette petite assistance, afin d’améliorer leur position dans ce monde impie. Oui, oui, le curé de Lourdes est un malin, cela, il faut le dire.

Le cafetier Duran reçoit ses clients avec un clin d’œil :

– Voulez-vous parier que nous aurons bientôt un joli miracle ? Voyez, le temps est beau, le soleil brille à midi, dans quatre jours, nous serons en mars. Pour le reste, certaines dames s’en chargeront. Un grand brasier sous la niche ! Quelques bouillottes autour du rosier ! C’est ce que Cazenave fait dans son jardin d’hiver. Et il obtient à la Noël les plus beaux œillets et glaïeuls. Je tiens n’importe quel pari.

Un autre miracle, c’est l’appel au miracle, qui se propage dans toutes les Pyrénées. Avec la rapidité de l’éclair, l’entretien du Doyen avec Bernadette s’est propagé jusqu’au dernier hameau de montagne. Paysans, bergers, boutiquiers, cantonniers, bûcherons, ardoisiers semblent subitement avoir reçu la révélation redoutable que l’homme est un étranger et un exilé sur la terre. Pour un instant, ils n’acceptent plus la malédiction de la peine et de la souffrance, comme des bœufs de labour. Pareils à des naufragés, ils aspirent à voir à travers les brouillards terrestres un étendard céleste qui signifie le salut : un miracle va avoir lieu, le rosier fleurira en hiver.

Celle qui se soucie le moins d’un tel miracle, c’est Bernadette. Dès le lendemain, arrivée devant la grotte, elle s’acquitte hâtivement des commissions que lui a données le Doyen. Elle ne peut pas s’abandonner à l’extase comme à l’ordinaire. Le monde s’interpose d’une façon alarmante entre elle et la Dame. Elle bredouille les paroles du Doyen sans ferveur et sans intonation, pouvant à peine les articuler, tellement le message de Peyramale lui semble arrogant et peu convenable. Peut-on dire à la Dame : « Le curé de Lourdes a dit que vous devez fournir l’argent pour la construction de votre chapelle »... « Le curé de Lourdes a dit qu’il ne reçoit pas d’ordres de dames inconnues »... « Le curé de Lourdes veut qu’on le laisse tranquille »... « Le curé de Lourdes désire que vous fassiez fleurir le rosier à vos pieds. » La Dame écoute tranquillement toutes ces insolences. Son visage ne marque pas une seule fois ce pâle obscurcissement qu’elle a toujours quand Bernadette dit ou fait une chose déplacée. De temps à autre, elle sourit au rapport hâtif, sans y prêter beaucoup d’attention. Rien qu’un demi-regard sur le rosier prouve qu’elle a pris connaissance du message de Peyramale. La Dame est distraite. Elle ne se penche pas vers sa protégée. Ses yeux de cristal bleu fixent douloureusement le lointain. Elle, qui ne serait qu’une apparition, semble avoir elle-même des visions, des visions d’horreur et de supplice, car ses lèvres forment continuellement le mot « Pénitence ». Bernadette comprend qu’elle éprouve un grand dégoût et cherche à faire tout son possible, pour adoucir son passage dans ce monde misérable par la pénitence. Elle ne cesse de baiser la terre, elle rampe à se mettre en sang les genoux et les paumes. Elle veut entraîner la foule à la seconder dans sa pénitence. Mais elle n’y réussit qu’imparfaitement, car seule une minorité la comprend. Tous préféreraient voir le miracle des roses, à ces génuflexions qui ont pour but d’adoucir la souffrance de la Dame. Malgré le beau temps, la Dame frissonne. Les roses de ses pieds sont ternes. Au bout de vingt minutes, elle disparaît. Les gens disent que le visage de Bernadette ne s’est presque pas transformé cette fois.

 

Les croyants considèrent ce Jeudi, vingt-cinq Février, comme la date du miracle des roses. C’est, avec le onze, où la Dame apparut à Bernadette pour la première fois, le troisième Jeudi des apparitions. L’excitation des fidèles, qui supputent si audacieusement l’attitude de la Dame, est bien compréhensible. Non seulement les paysannes du val Batsuguère, Mme Millet, tante Bernarde, la Bouhouhorts, la Nicolau, la Sajou et beaucoup d’autres sont convaincues qu’aujourd’hui ou jamais, il se passera quelque chose de merveilleux.

Entre le Maire et le Procureur Impérial, d’une part, et entre le Procureur Impérial et le Commissaire de Police, d’autre part, il y a eu des scènes violentes. Ils s’accusent mutuellement d’être responsables de cette situation lamentable. Les journaux de Paris sont déchaînés. L’instinct politique de Dutour avait prévu cela. Les grands journaux se sont emparés de cette histoire pénible, mais inoffensive, pour attaquer dans une embuscade le régime absolu de l’Empereur.

Le « Journal des Débats » écrit :

« Comme un éclair, ces tristes incidents de Lourdes montrent l’infériorité matérielle et spirituelle à laquelle est condamnée la population de nos provinces méridionales. Qu’a-t-on fait depuis dix ans pour lui apporter les bienfaits du progrès moderne ? Rien, moins que rien, et cela, délibérément. Une population, dont l’éducation est la plupart du temps entre les mains des curés et des religieuses, ne s’élèvera jamais aux hauteurs de la libre pensée, qui signifie la fin de toute tyrannie. Le déchaînement du fanatisme religieux est le meilleur moyen de détourner les hommes des buts élevés comme la conquête et l’organisation de notre globe. M. Roulland, le Ministre Impérial des Cultes et de l’Instruction, devrait prendre à cœur ces réflexions. »

M. Roulland les prend tellement à cœur qu’il conjure son chef de cabinet : « Débarrassez-moi de ces stupides apparitions. » Il commet la faute grave de ne pas donner d’instructions précises. Le chef de cabinet s’adresse en gémissant au Ministère de l’Intérieur et au Ministre de la Justice Delangle. Le Ministère de l’Intérieur bombarde de questionnaires le Baron Massy, Préfet de Tarbes. Le Ministre Delangle intime au Procureur Impérial de Pau, Falconnet, de s’occuper de l’affaire. Le Préfet exaspéré dépêche à son tour des demandes d’enquête vigoureuses au Sous-Préfet Duboë, à Argelès, et au Commissaire de Police de Lourdes. En même temps, le Procureur Général Falconnet demande au Procureur Impérial Dutour un rapport sur les incidents. C’est ainsi que sur l’échelle de Jacob de la bureaucratie, questionnaires et rapports officiels montent et descendent, sans qu’on parvienne à prendre une décision, à plus forte raison une mesure. Mais puisque en haut-lieu, c’est-à-dire au Ministère des Cultes, on n’ose pas prendre de décision vigoureuse, les autorités inférieures deviennent de plus en plus incertaines. Il n’existe d’article de loi, ni contre les apparitions d’ici-bas ni contre celles de l’au-delà. Pour sauver la face, on s’entend pour renforcer la surveillance de la famille Soubirous, et de la fille Bernadette. Et comme, dans la vie privée comme dans la vie publique, c’est toujours le plus faible qui paye, tout le poids des responsabilités retombe sur la tête du petit Commissaire de police Jacomet. La ténacité de la Dame lui fait presque perdre sa place. Si cela continue, on le mettra bientôt à la retraite. Il passe des heures terribles. Il est à la fois exaspéré et craintif. Seule l’énergie qui manque à ses supérieurs, pourra le sauver. Il est prêt à établir un exemple, ce Jeudi. À cet effet, il n’a pas seulement mobilisé toutes les forces de police de Lourdes, sept gendarmes et Callet, mais il a demandé des renforts à Argelès, d’où la brigade lui envoie trois gendarmes. C’est-à-dire que dès six heures du matin, onze représentants de la force publique, armés jusqu’aux dents, sont réunis à Massabielle, pour tenir en respect la Dame, Bernadette et leurs partisans.

Mais Jacomet n’avait pas prévu qu’environ cinq mille personnes se rendraient à la grotte, le jour du miracle des roses. Ils affluent de tous côtés, par la montagne des Espélugues, par la forêt de Saillet, par l’île du Chalet. Jacomet donne l’ordre de former un cordon et de ne laisser passer que Bernadette et ses intimes, le Docteur Dozous, M. et Mlle Estrade et quelques personnalités connues. Le meunier Antoine Nicolau, le premier fidèle de Massabielle, est repoussé avec rudesse par Jacomet. Sur quoi Antoine se met à genoux devant le brigadier d’Angla et commence à réciter, d’une voix forte, un cantique à Marie. Une partie de la foule suit aussitôt son exemple. Le Commissaire de Police, avec toutes ses précautions, a rendu à la Dame un service, au lieu de lui faire tort. Le portail de la grotte a à peu près les dimensions d’une scène de théâtre. Du fait que les spectateurs se sont massés en un vaste demi-cercle et que les rangées les plus proches se sont mises à genoux, les plus éloignées peuvent également assister au spectacle. Le Commissaire a ainsi assuré un ordre qui n’était pas dans ses intentions.

 

Bernadette se trouve en présence d’une Dame toute nouvelle. (Oh, son amour tremblant n’arrivera-t-il donc jamais à approfondir la bien-aimée ?) Celle-ci ne semble pas vouloir combler aujourd’hui sa protégée. Bernadette ne parvient pas à tomber dans cette extase extrême qui communique à la foule l’invisible. Et pourtant, jamais la Dame n’a paru aussi solennelle. Pour être tout à fait exact, c’est la première fois qu’elle est vraiment solennelle. Son visage gracieux a quelque chose de sévère et de décidé. Son sourire même et ses gestes, les signes délicieux des rencontres précédentes, ont aujourd’hui quelque chose de raide et d’officiel. Jusqu’à sa robe qui tombe avec moins de souplesse, son voile qui ne s’agite pas au vent, ses boucles qui ne dansent pas sur son front.

Bernadette sent immédiatement qu’elle aura à faire un effort supplémentaire. Depuis plusieurs nuits, elle a réfléchi, comment elle pourrait approcher davantage de la niche, devant laquelle il y a des blocs de pierre, d’où l’on peut facilement se hisser jusqu’au rosier.

La Dame fait son premier signe de croix, Bernadette l’imite. Puis, du doigt, la Dame l’invite à s’approcher. L’enfant escalade sans peine apparente un bloc de pierre et se hisse si légèrement que son visage frôle le buisson. Sans le désir formel de la Dame, elle n’aurait jamais osé ce rapprochement. Sa tête n’est qu’à quelques centimètres des pieds fragiles, où brillent les roses d’or. Dans un élan d’abandon passionné, qui est en même temps une offrande de pénitence suprême, Bernadette enfonce sa tête dans le buisson et l’embrasse. Deux ou trois gouttes de sang perlent de ses joues égratignées.

Aussitôt s’élève la voix de la foule aux mille têtes. L’élan gracieux, par lequel l’enfant au capulet décoloré se hissa jusqu’au rocher, avait déjà provoqué des cris d’admiration. Cette cérémonie du rosier prépare le miracle attendu. Quelques enthousiastes prennent déjà les gouttes de sang de Bernadette pour des boutons de roses rouges qui viennent de s’ouvrir. C’est l’instant suprême des a offices extravagants » de Bernadette, selon l’expression de Peyramale.

Mais la Dame ne semble pas ajouter une importance particulière à cette improvisation. Elle a un autre but. D’une voix claire, détachant chaque syllabe, comme on fait pour confier à une enfant un ordre important, elle dit dans un patois impeccable, aux intonations étrangères :

– Annat héoué en a houn b’y-laoua !

Ce qui veut dire :

– Allez à la source, buvez et lavez-vous !

En deux sauts, Bernadette est redescendue, sans détacher les yeux de la Dame. Source ? se demande-t-elle. Y a-t-il une source par ici ? Elle est perplexe, puis elle se dit que la Dame ne connaît pas assez parfaitement le patois et qu’elle confond source et ruisseau. Bernadette se jette à genoux et se met à ramper vers le ruisseau. Après avoir avancé une bonne distance, elle tourne de nouveau le visage vers la niche. La dame hoche la tête avec quelque impatience.

Ah ! se dit l’enfant, elle ne veut pas que je boive dans le Savy, mais dans le Gave. Elle change de direction et se tourne vers la rivière, qui se trouve à trente pas environ. Mais la voix de la Dame la rappelle :

– N’allez pas au Gave !

Ces quatre mots et le ton menaçant contiennent donc une condamnation du Gave qui ne correspond pas aux désirs de la Dame. Bien que le cours du fleuve colérique, dont les eaux irritées charrient le temps et la fuite du temps, forment selon l’avis du professeur Clarens un « Avé » éternel, il semble animé de forces néfastes. La Dame répète encore une fois les paroles concernant la source et ajoute, comme pour mieux expliquer à l’enfant :

– Annat minguia aquero hierbo que troubéret aquiou !

Ce qui veut dire :

– Allez manger des plantes que vous trouverez là-bas !

Bernadette cherche longuement du regard dans la grotte, avant de découvrir dans le coin le plus reculé à droite, une touffe d’herbe et de plantes minables, parmi lesquelles se trouve la petite fleur pariétaire, qu’on appelle dorine et qui, dans son humble ambition, a assez de force et d’audace pour percer entre les pierres jusqu’à la lumière. Bernadette se dirige vers ce coin, puis, obéissant d’abord à la seconde partie du commandement, arrache quelques brins d’herbe et les avale. Cela lui rappelle un souvenir d’enfance : étant bergère à Bartrès, elle reçut la visite de ses parents. Son père était encore un honnête meunier, à l’époque. Il s’était allongé dans l’herbe, auprès d’elle, et regardait les moutons qui avaient des taches vertes sur le dos.

– Hé, regarde donc, Bernadette, dit Soubirous en plaisantant, mais le visage sombre. Ces pauvres bêtes, toute l’herbe affreuse qui leur remonte sous la peau !

Bernadette, qui ne comprend pas les plaisanteries et prend tout au sérieux, fut prise d’une pitié énorme pour ses moutons et éclata en sanglots. Elle songe à cette scène, tandis que la Dame lui commande de manger des herbes amères.

Mais une tâche plus difficile l’attend, lorsqu’elle exécute la première et plus importante partie du commandement :

– Allez à la source, buvez et lavez-vous !

Si la Dame parle d’une source, il doit y avoir une source, c’est certain. Si la source n’est pas sur terre, elle est sous terre. Bernadette inspecte l’endroit, où elle vient d’arracher l’herbe amère. Puis elle se met à gratter le sol de ses mains, comme une taupe. Il y a contre le mur de la grotte les pelles des cantonniers ; Bernadette ne songe pas à s’en servir. Elle gratte la terre fiévreusement, craignant que la Dame ne s’impatiente. Elle ne cherche pas à s’expliquer les raisons de cet ordre incompréhensible : dans son immense amour, elle obéit aveuglément, inconsciemment. Amour tout féminin, qui ne se préoccupe pas du plan et de la volonté de l’être adoré, qui ne cherche rien que son propre abandon.

Après avoir creusé un trou de la grandeur d’une cruche de lait, elle sent la terre humide. Elle gratte encore, puis elle s’arrête pour reprendre haleine, car le travail l’a fatiguée. C’est alors qu’au fond du trou se forme une petite nappe d’eau, pas plus qu’un demi-verre, juste assez pour se mouiller les lèvres et humecter le front et les tempes. Sans doute, la Dame entend par « boire et se laver » un acte symbolique : mais l’enfant simple, qui prend tout à la lettre, croirait qu’elle commet une fraude si elle ne buvait et ne se lavait pas réellement.

Elle creuse encore davantage, de sorte que la petite nappe d’eau, qui était sans doute encore restée de la dernière inondation, se mêle à la terre et forme maintenant une véritable boue. Il ne lui reste d’autre solution que de prendre une poignée de cette boue, de s’en frotter le visage, puis de prendre une seconde poignée qu’elle porte à sa bouche et avale. Elle n’y réussit qu’après des efforts désespérés, en faisant une grimace de dégoût. Mais l’estomac encore à jeun se révolte contre cette nourriture des morts. Prise de nausées, Bernadette est obligée de rendre, face aux cinq mille croyants qui la regardent. Il lui faut longtemps, pour rejeter cette terre.

Sa mère, tante Bernarde et tante Lucille accourent. Quelqu’un apporte de l’eau puisée au ruisseau. On nettoie son visage, ses mains et sa robe. Tout le monde a honte. Seule Bernadette, qui repose épuisée dans les bras de sa mère, n’a pas la force d’avoir honte. Elle n’a même plus la force de remarquer que la Dame l’a quittée.

Mais qu’a vu la foule qui, elle, n’a pas entendu les commandements de la Dame ? Elle a vu Bernadette se déchirer le visage au rosier et s’est émerveillée de ce baiser ascétique. Puis, au lieu du miracle, elle a vu Bernadette ramper à terre, face à la foule, alors que jusqu’à ce moment, l’extasiée, tel le prêtre célébrant la messe, lui avait toujours tourné le dos, et ne se retournait que pour annoncer la parole de l’invisible. Soudain Bernadette ne sait plus où se diriger. Elle se tourne d’un côté, puis de l’autre, jetant vers la niche des regards pleins d’angoisse et d’indécision. Elle a son visage ordinaire, le visage des Soubirous. Puis on a assisté à cette scène : l’enfant, après avoir rampé dans la grotte, a mangé des brins d’herbe, a gratté la terre, s’est souillée le front et les tempes d’une boue immonde et, finalement, a avalé une poignée de terre, qu’elle a rendue aussitôt.

C’est tout ce que la foule a vu et compris. Elle a assisté à un spectacle repoussant de folie, comme on en rencontre que rarement dans les asiles d’aliénés. Et c’est le miracle de ce Jeudi !

Alors, avec la même exubérance et frénésie qu’elle eût mises à accueillir le miracle, maintenant, après un silence de mort, la foule se laisse aller à un rire nerveux et vengeur qui ne lui apporte aucun soulagement. Des milliers de personnes étaient accourues, ivres de l’espoir d’assister à un évènement qui donnerait enfin un sens à leur vie morne et leur imposerait la foi. Et maintenant, tout est redevenu gris et banal, le miracle des roses n’a pas eu lieu. Bernadette n’est qu’une pauvre folle, la Dame n’est que le produit d’un cerveau malade. Par contre le Curé et le Commissaire de Police sont des hommes de bon sens, auxquels on peut se fier !

– Une pauvre folle ! disent même les défenseurs les plus ardents de Bernadette. Qui aurait cru cela ?

Jacomet sent que son heure est venue. Aujourd’hui ou jamais, il va falloir éteindre ce feu qui couvait. Ce que ni le Ministre, ni le Préfet, ni le Sous-Préfet, ni le Procureur Général ni le Maire n’ont réussi, lui, le dernier, en bas de l’échelle, le réussira. Il sera loué par ses chefs, porté aux nues pour toute la France progressive, et les journaux parisiens (auxquels M. Duran est abonné) imprimeront des manchettes comme celle-ci : « Un modeste Commissaire de Police écrase l’Hydre de la Superstition. »

Entouré de la force armée, debout sur un monticule comme sur une estrade, Jacomet harangue la foule des croyants :

« Mes chers Concitoyens ! Maintenant, vous avez pu voir de vos yeux, comment on vous a menés par le bout du nez. Quelques escrocs, sur lesquels nous allons bientôt mettre la main, se moquent de vous et provoquent des troubles. Vous avez pu vous rendre compte que la petite Soubirous est une pauvre folle qu’il va falloir enfermer. Ce n’est pas encore cette fois que la Très-Sainte-Vierge vous apparaîtra ! Ma foi, elle a mieux à faire qu’à venir ici, un simple jeudi de février, vous détourner de votre travail. La Très-Sainte-Vierge n’a pas envie de vous faire perdre votre temps et votre argent. Il lui suffit que vous récitiez votre chapelet, et Messieurs les Curés sont du même avis. La Très-Sainte-Vierge ne désire pas non plus que vous donniez à la police un surcroît de travail et de soucis. Voyez tous ces gendarmes ! Grâce à votre entêtement, il a fallu en faire venir trois d’Argelès. Alors que la Gendarmerie a déjà assez de travail sur les bras, nuit et jour, vous compliquez sa tâche. Que de bien pourrait-on faire avec tous les frais que vous occasionnez ! Devenez raisonnables, mes amis Attendre un miracle un jour de semaine ! Vous n’y pensez pas ! Il n’y a même pas de miracles le dimanche. Le Bon Dieu tolère aussi peu les irrégularités au ciel que Sa Majesté l’Empereur ne tolère des désordres dans l’État. J’espère que vous m’avez compris, et que demain, tout rentrera dans l’ordre... »

Après ce discours fougueux et épicé d’humour populaire, la foule, déçue et intimidée, se disperse.

La plupart savaient bien que tout cela n’était qu’une fumisterie. Beaucoup se taisent et remâchent leur déception et leur honte. La grosse Mme Millet est installée sur son pliant, entre le ruisseau et la grotte, entourée de Mme Baup, la couturière Peyret, Mlle Estrade et Elfride Lacrampe, la nièce d’un médecin réputé. Mme Millet, effondrée et en larmes, se lamente :

– C’est comme si j’avais perdu ma propre enfant...

– Ce n’est pas ma faute, chère Madame Millet... dit la couturière contrefaite. Je vous avais toujours prévenue contre cette petite !

Mme Lacrampe lève ses yeux pâles au ciel :

– Vous n’auriez pas dû m’entraîner ici, chère amie ! soupire-t-elle. Vous savez combien ma foi est fragile. Cette affaire lui porte un grand coup.

Le Dr Dozous et Estrade rentrent ensemble en ville, sans prononcer une parole. Ce n’est que devant le moulin que le Receveur dit :

– C’est curieux que même des hommes comme nous, n’aient pas la force de résister à l’emprise des foules...

 

 

 

 

XX

 

ÉCLAIRCIES

 

La conduite de Bernadette, après cette catastrophe, est de nouveau une surprise pour tous. L’absence de la Dame, Lundi dernier, l’avait l’affligée à tel point qu’elle aurait voulu mourir ; et pourtant elle ne lui avait pas aliéné la confiance des fidèles. Mais aujourd’hui, après cet échec terrible, après avoir offert au public un spectacle si décevant, Bernadette est calme, indifférente et même – il faut le reconnaître – sereine et confiante.

Les gens ne la comprennent pas, eux qui, grands et petits, mesurent la vie d’après le succès. L’enfant des Soubirous est devenue, grâce à la coïncidence de son conte de fée et d’une nostalgie longtemps contenue du peuple, le centre de toutes les conversations en ville et dans les campagnes. Elle est devenue une vedette, comme un conquérant, un monarque, un héros, un inventeur ou un artiste que le succès met en lumière. Le succès force la vedette à devenir l’acteur de sa propre vie. Qui ne perdrait son naturel inconscient quand des milliers de regards sont braqués sur lui ?

Bernadette ne le perd pas. Son innocence devant le succès est telle qu’elle n’en a même aucun mérite. Elle comprend les hommes aussi peu que les hommes la comprennent. Pourquoi ces milliers de gens viennent-ils surveiller ses rencontres avec la Dame ? Ce serait si beau si personne ne venait. Le Doyen, le Procureur Impérial et le Commissaire de Police la laisseraient tranquille. Tous ces enthousiastes ne lui apportent que des ennuis. Ce qui importe, c’est l’amour. Ce qui importe, c’est la Toute-Belle. Au fond de son âme, Bernadette n’éprouve pas le moindre besoin de convaincre qui que ce soit que la Dame est réelle et non une invention. Ce n’est que forcée, et jamais de sa propre volonté, qu’elle entre en discussions sur ce point. Que faire quand le Curé et le Juge lui imposent un interrogatoire ? Elle ne peut que dire la vérité. Ou bien, devrait-elle renier la Dame, rien que pour avoir la paix ? Les gens parlent tout le temps de la Très-Sainte-Vierge. Mais pour Bernadette, elle n’est que la Dame, et ce mot implique mille fois plus d’évidence et d’importance que le nom du plus grand saint. Bernadette sait bien que ce sont les buts secondaires de la Dame, ses messages et ses commandements, qui provoquent tant de confusion. Si la Dame ne s’adressait qu’à elle seule, tout serait si facile. Mais puisque les heures d’extase lui procurent tant de félicité, Bernadette ne se plaint pas des devoirs qui les accompagnent, bien que la scène de la source l’ait profondément troublée, ce matin. Mais peu importe. Les ordres de la Dame doivent être exécutés, quoi qu’en disent les gens.

Le cachot ne désemplit pas de toute la journée. La lourde porte de prison s’ouvre et se ferme continuellement. Les visiteurs sont assis sur les lits, sur la table, ou même sur le plancher, que Madame Soubirous lave journellement. Mais aujourd’hui, ce n’est pas l’atmosphère de fête comme autrefois, quand on disait aux parents : « Comme vous devez être heureux d’avoir une enfant pareille ! » – « Qui aurait cru qu’un tel ange sortirait du cachot ! » Aujourd’hui, les visiteurs ont un air navré et plein de reproches, comme si le cachot avait enfanté un monstre, et que la famille en fût responsable. Mauvais signe, que Tante Bernarde ait si vite disparu avec son inséparable Lucille. Tante Sajou hoche la tête :

– Cela n’aurait pas dû arriver... non, pas cela !

Tante Piguno prend Louise à part :

– Sais-tu, ma bonne, ce que Madame Lacrampe a dit ? Et celle-là s’y connaît, puisque sa fille idiote est dans une maison de santé. Elle m’a dit : « Cela pourra encore traîner quelques mois, puis viendront les picotements des yeux, puis les paralysies partielles, enfin elle ne pourra plus parler »... Ah, c’est un grand malheur, et vous devriez vous occuper à temps d’une place à l’asile de Tarbes ! Il faut supporter le coup avec sang-froid... oui, oui, ça me connaît...

– Praoubo de jou ! s’écrie la Soubirous plusieurs fois, d’une voix étouffée.

Entre-temps, Melle Peyret est entrée et fait des reproches à Bernadette devant tout le monde :

– La pauvre Madame Millet a une migraine, comme elle n’en avait plus depuis longtemps. Elle a même fait appeler deux médecins, le Dr Peyrus et le Dr Dozous... Comment peut-on se comporter ainsi, mon enfant ? Avaler de l’herbe, avaler de la boue, et puis rendre tout ça !

Bernadette l’écoute calmement et répond :

– Mais la Dame m’a ordonné d’aller à la source, de boire et de me laver. Elle a désigné le coin le plus éloigné. Mais il n’y avait pas de source. Alors j’ai dû creuser et j’ai trouvé un peu d’eau. Je ne pouvais pas l’avaler autrement que mélangée à la terre...

La couturière sursaute, comme piquée d’une vipère :

– Donc tu prétends que la Très-Sainte-Vierge a fait de toi une bête ! Écoutez bien, Messieurs dames ! Cette petite entêtée veut nous faire croire que la Mère de Dieu se comporte comme une diablesse et lui commande de manger de l’herbe et de la terre. Il faudrait rapporter ce blasphème à M. le Curé...

– Ce n’est pas vrai, ce que vous dites là, Mademoiselle ! répond Bernadette avec un calme extraordinaire, puis elle répète pour la centième fois : Je ne sais pas qui est la Dame !

– Mais moi, je sais que tu es une fine mouche ! fait la couturière.

La Piguno lance un regard attristé vers la mère :

– Une fine mouche ? Ah mon Dieu, la pauvre enfant...

Bernadette termine la défense de sa Dame en précisant :

– D’ailleurs, la Dame ne m’a pas demandé d’avaler de la terre, mais de boire à la source...

Oncle Sajou allume une pipe, ce que depuis des jours il n’avait plus osé, par respect. Il dit d’une voix rouillée :

– Source ? Mais puisqu’il n’y a pas de source, la Dame a menti !

– C’est vrai, ça ! Alors elle a menti ! concluent quelques autres voix.

Les yeux de Bernadette étincellent :

– La Dame ne ment pas !

Le cordonnier Barringue, que le scandale de la grotte a mis hors de lui, a non seulement les mains, mais la tête qui lui tremblent :

– Dans la montagne, les sources viennent d’en haut, chaque enfant le sait, et non d’en bas...

Cependant, par ses réponses, Bernadette réussit à ne plus paraître aussi absurde que lors de la scène du matin. Elle convainc par l’ingénuité, avec laquelle elle décrit la Dame comme un être humain, dont il faut exécuter sans condition les désirs et ordres, même si ce n’est pas aisé. Sa logique, étayée par la force de l’amour, a vite raison des critiques de ces gens simples. Sans qu’ils s’en aperçoivent, elle leur impose à nouveau la conception que la Très-Belle est réelle, qu’elle est raisonnable, et qu’elle ne demande rien d’extravagant. L’histoire de la source qui n’existait pas, semble la troubler le moins. Son visage est plus frais qu’il y a quinze jours. Ses joues marquées par le baiser du rosier portent un halo rose.

Les yeux voilés de larmes de Mme Soubirous s’accrochent à son enfant avec angoisse. Ce n’est pas possible, ce que la Piguno lui a dit, qu’au bout de quelques semaines, Bernadette sera paralysée et perdra la parole. Quelle méchante sorcière, cette Piguno ! Et en cette heure de la pire détresse, la mère commence à croire que la Très-Sainte-Vierge est réellement apparue à son enfant.

Le seul qui n’ait pas encore prononcé un mot, ce matin, c’est le père Soubirous. Maintenant, il va faire un geste que personne n’eût attendu de cet homme indécis, si dépendant du jugement d’autrui : il met tout le monde à la porte ! Il le fait, il est vrai, avec cette grandezza qui lui est innée, en faisant des révérences de tous côtés :

– Je suis un pauvre homme, dit-il, et comme si cela ne suffisait pas, Dieu vient de m’envoyer encore cette épreuve. Je ne sais pas ce qui se passe en mon enfant, j’ignore si elle a perdu la raison, mais je suis sûr d’une chose, ce qu’elle ne nous joue pas la comédie. Que faire ? Il faut continuer à vivre. Et nous ne pouvons pas continuer ainsi. Il y a peu d’air dans cette chambre, chers amis et voisins, et nous sommes six. Ne m’en veuillez donc pas si je vous prie de vous en aller et de ne plus revenir...

Ces paroles expriment une telle angoisse que les visiteurs se hâtent de déguerpir, sans être vexés, excepté la Peyret et la Piguno, qui s’empressent de colporter la mauvaise nouvelle de maison en maison. Louis Bourriette, le borgne, s’en va le dernier. Soubirous prie l’invalide, qui, comme lui, travaille à la Poste, de dire à Cazenave qu’il est malade. Sur quoi il va se coucher en plein jour, pour la première fois depuis longtemps, tandis que les rayons pâles du soleil d’hiver entrent par les deux fenêtres inégales du cachot.

Marie, voulant consoler sa sœur, s’assied à la table près de Bernadette et ouvre le catéchisme. Les fillettes commencent à apprendre à haute voix, comme s’il ne s’était rien passé. Quant à Jean-Marie et Justin qui, grâce à la Dame, profitent d’une liberté inaccoutumée, ils se faufilent au-dehors, vers de nouvelles aventures...

 

Souvent la Providence se sert d’esprits humbles pour se manifester.

Bourriette, l’ancien cantonnier, n’est pas complètement aveugle de l’œil droit. S’il était complètement aveugle, il serait moins obsédé, selon le mot de l’Évangile. Mais comme cela, l’œil constamment irrité le démange et le brûle. Le voile trouble, gris foncé, devant l’œil droit, gêne aussi la clarté du gauche. Cette infirmité est devenue le point central de sa vie. Elle lui procure la pitié des autres, et surtout sa propre pitié. « Que peut-on exiger d’un aveugle ? » est une de ses formules favorites. Bourriette n’est vraiment pas exigeant envers lui-même ; à la fleur de l’âge, il a abandonné son dur métier, et gagne sa vie comme messager occasionnel. C’est plus agréable ainsi, et l’on a un bon prétexte pour les siens et le monde.

Bien que la guérison de son infirmité ne doive apporter à Bourriette aucun avantage, une idée extravagante traverse son esprit, tandis qu’il se rend du cachot chez Cazenave. Comme tous les infirmes que harasse un malaise continuel, il pense qu’un médicament qui ne nuit pas, est déjà d’un certain secours. Il fait donc demi-tour et descend la rue des Petits-Fossés, où se trouve son domicile. Devant sa porte, il trouve sa petite fille de six ans et lui dit :

– Écoute, fillette, tu connais la grotte Massabielle, où Bernadette Soubirous a ses apparitions ?

– Mais papa, j’y ai été trois fois avec elle... répond l’enfant du ton vexé d’une habituée qu’on exclut.

– Eh bien, écoute, mon trésor. Va chez maman. Fais-toi donner un gros sac. Rapporte-moi un morceau de cette terre humide, qui a été creusée dans le coin du fond, à droite. Tu m’entends bien : dans le coin du fond, à droite. Apporte-le-moi dans la cour de la poste. Compris ?

Une demi-heure plus tard, Bourriette se cache avec le mouchoir qui contient la terre, une espèce de boue, dans l’écurie la plus sombre de Cazenave. Il s’assied dans la paille d’une stalle vide et s’adosse au mur de briques. Puis il serre fortement le mouchoir contre son œil droit. L’eau commence à couler sur sa figure. Convaincu que l’effet ne pourra se faire sentir qu’après un long moment, il reste dans sa cachette jusqu’à ce que deux heures sonnent à St Pierre. Pendant tout ce temps, la terre n’a pas séché.

En sortant enfin au grand jour, Louis Bourriette recule, tellement la clarté le frappe. Il ferme l’œil gauche, le bon, avec force. La grisaille opaque devant son œil droit s’est transformée en un brouillard laiteux, transpercé d’éclairs de feu. À travers les nuages lumineux, Bourriette parvient à distinguer les contours des choses. Une excitation violente s’empare de lui, moins à cause de son œil que de sa découverte. Il traverse la Place Marcadale au pas de course, pour se rendre chez le Dr Dozous.

C’est l’heure de consultation. Le salon d’attente est rempli de monde. Bourriette, sans se laisser retenir, court droit au cabinet du Docteur et entre sans frapper :

– Qu’est-ce qui vous prend, Bourriette ? se fâche Dozous. Restez dehors et attendez votre tour !

– Je ne peux pas attendre, répond l’intrus, perdant toute contenance, je vois subitement de l’œil droit ! J’y ai posé de la terre humide de la grotte, et je vois de nouveau, Docteur ! C’est un miracle...

– Vous êtes tous bien pressés avec vos miracles ! murmure le médecin.

Il ferme les volets, allume une lampe à pétrole munie d’un réflecteur et examine l’œil de Bourriette :

– Quatre cicatrices sur la cornée. La rétine partiellement décollée. En tout cas, vous voyez un peu de l’œil droit, n’est-ce pas ? Tantôt mieux, tantôt moins bien...

– Oui, tantôt mieux, tantôt moins bien, répète Bourriette, qui, comme tous les malades des yeux, est assez incertain sur ses facultés visuelles.

– Et aujourd’hui vous voyez mieux, n’est-ce pas ?

– Oh, beaucoup mieux, Docteur. C’est comme une éclaircie où je peux tout voir !

– Une éclaircie, ce n’est pas tout à fait la vue, mon cher. Vous avez appuyé pendant des heures sur la pupille et gravement irrité le nerf.

Le Docteur braque la lampe sur un tableau, où sont imprimées des majuscules de différentes grosseurs :

– Pouvez-vous lire de l’œil droit, Bourriette ?

– Non, Docteur, je ne peux pas lire.

– Pouvez-vous alors lire de l’œil gauche ?

– Non, Docteur, non plus.

– Sapristi, pas de l’œil gauche non plus ? Et des deux yeux ensemble ?

– Des deux yeux non plus, Docteur. Car je ne sais pas lire du tout !

Dozous rouvre les volets :

– Revenez demain, Bourriette, quand vous serez plus calme. En sortant du cabinet, l’invalide murmure fanatiquement :

– C’est quand même un miracle !

Le Docteur Dozous se demande si le cas relève de l’oculiste ou du psychiatre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LIVRE TROISIÈME

 

*

 

LA SOURCE

 

 

 

 

 

 

 

 

XXI

 

LE LENDEMAIN DU SCANDALE

 

Louise Soubirous est bien décidée à prendre parti pour sa fille. Non que la Dame ait été bien généreuse en lui enlevant son enfant ! Car c’est évident, depuis le onze, Bernadette n’est plus Bernadette. Si la vie au cachot est devenue plus large, ce n’est qu’une pauvre compensation pour tant d’émotions et d’inquiétudes. Mais ce qui a fait le plus de peine à la mère, ce sont les mots que la Dame a prononcés lors de sa troisième apparition :

– Je ne vous promets pas de vous rendre heureuse dans ce monde, mais dans l’autre.

Ce n’est pas que Louise Soubirous soit une mauvaise chrétienne et sous-estime l’importance du bonheur dans l’autre monde, surtout que l’autre est incomparablement plus durable que celui-ci. Sa règle dans la vie est : « Un peu de bonheur dans ce monde, un peu dans l’autre, ni trop, ni trop peu, mais bien équilibré. » Il faudrait avant tout tâcher d’éviter les changements de température trop brusques du bonheur. Pourquoi sa petite Bernadette doit-elle subir ici-bas tant de misères, l’asthme, les poursuites judiciaires, les railleries et les soupçons, pour ensuite mener là-haut une vie distinguée qu’elle ne cherche d’ailleurs pas ! Tout cela lui semble plutôt injuste. Depuis toujours, elle et son mari n’ont eu qu’un but : vivre en honnêtes gens. Ils ne veulent ni mourir de faim, ni manger des faisans et boire tous les jours du Bourgogne. L’extrême limite de leur imagination s’arrête à un petit moulin du genre du moulin Boly.

Mais depuis que la gloire a fait son entrée au cachot, un nouveau sentiment inconnu s’est emparé de Louise Soubirous : la vanité, que ressent toute mère d’un enfant prodige. Tandis que Bernadette se perd dans ses visions, sa mère surveille jalousement l’opinion publique, les hauts et les bas du succès quotidien, la densité des applaudissements. L’échec de jeudi dernier signifie pour elle une véritable défaite. Comme toutes les mères de virtuoses, elle manque surtout d’indulgence envers les proches qui à son sens devraient faire fonction d’apôtres et manifester une admiration sans bornes. Elle en veut surtout à Madame Bouhouhorts. Cette pimbêche qui ne sait même pas élever son gosse à moitié crevé et vient à tout instant la déranger, a osé faire une grimace au moment où Bernadette avalait la poignée de boue. Elle le lui rendra à cette Bouhouhorts ! Qu’elle vienne encore l’appeler au secours ! Et la grosse Millet avec ses migraines, et Bernarde sa propre sœur ! Elle est tellement outrée qu’elle abandonne sa soupe, met son fichu et court encore avant le déjeuner chez sa sœur, qu’elle assaille de but en blanc :

– Donc toi aussi, tu lâches Bernadette ?

– Qu’as-tu à crier comme ça, vieille folle ? la reçoit Bernarde, étonnée.

Mais Louise est lancée :

– Moi, je te dis que rien au monde ne me fera renier mon enfant. Demain vous pourrez tous rester chez vous ! Moi je l’accompagnerai à la grotte.

Bernarde Casterot éclate de rire :

– Toujours aussi bête ! Tu ne comprendras jamais rien à rien ! Toi, tu es la mère, moi, je ne suis que la marraine ! Et qui est-ce qui a soutenu ton enfant quand toi, tu te fourrais la tête sous l’oreiller ?

Ça, c’est exact. La Soubirous perd vite son assurance devant une telle logique. L’imposante Casterot, munie de son batteur à lessive, se plante devant sa sœur :

– Bien sûr que nous irons à la grotte, espèce de dinde ! Nous y irons encore neuf fois, ainsi que la Dame l’a ordonné. Espérons seulement que toute la volaille reste chez elle, et que les caquetages prennent fin. Mais cela non plus ne ferait pas ton affaire...

Le vendredi, l’espoir de la Casterot se réalise. La plupart sont restés chez eux. Et parmi les cent qui sont venus, il y a pas mal d’envieux, de jaloux et de détracteurs, qui s’attendent à une déconvenue pire que la veille. La Peyret et la Piguno ne manquent pas à l’appel, ainsi qu’une nuée d’écolières, conduites par Jeanne Abadie. Mme Millet garde le lit. Parmi les plus fidèles, il y a la mère et le fils Nicolau. Bernadette se réjouit d’une si maigre assistance ; elle se sent plus à son aise que lorsque des centaines et des milliers de regards brûlent dans son dos.

Elle s’agenouille devant la niche et tire son chapelet, bien que la Dame ne soit pas là. Elle s’est tout de suite rendu compte que la Dame ne viendra pas aujourd’hui non plus. Mais cette fois, la déception ne l’abat pas comme Lundi dernier. Bernadette a fait de grands progrès dans la connaissance de la Dame. Elle sait maintenant que la Dame n’est pas aussi souveraine qu’elle le croyait au début. La Dame a des engagements et des devoirs autre part. Elle est sans doute tenue à des règles et à des lois qu’elle ne veut transgresser. Elle ne peut simplement pas toujours venir au rendez-vous. Malgré l’absence de la Toute-Belle, Bernadette n’est plus rongée par la peur que la Dame lui soit infidèle et l’ait abandonnée pour toujours, sans adieu. Son amour a plus de confiance. Dans son cœur, elle imagine que la Dame n’est simplement pas venue, parce qu’elle est fatiguée, qu’elle a peut-être la migraine. Les grandes dames semblent souffrir de cette maladie qui a pour Bernadette quelque chose de mystérieux. Par contre, elle se rend compte que la Dame doit faire un grand effort, pour se rendre à Massabielle.

Bernadette récite son chapelet à voix basse, puis elle se lève et annonce à l’assistance avec un sourire confiant :

– La Dame n’est pas venue aujourd’hui... Elle a sans doute dû fournir un trop grand effort, hier...

Voici une des expressions, par lesquelles Bernadette sait donner un côté humain à l’invisible et le rendre accessible à tous. Cette phrase, tombant de telles lèvres, accompagnée du regard de ses yeux calmes, bruns foncés, ne peut laisser aucun doute sur la sincérité de l’enfant. La scène d’hier, le repas de boue et les vomissements, n’ont soudain plus rien d’humiliant. Déjà, quelques-unes des femmes ont les larmes aux yeux. La phrase de Bernadette vole de bouche en bouche. On ne s’occupe plus du trou de terre dans le coin de la grotte.

 

L’éclaircie dans l’œil de Bourriette a disparu. Mais le nuage lumineux a remplacé le brouillard opaque. Il voit assez distinctement les contours des choses. Il est convaincu que c’est la terre humide de Massabielle qui a fait ce miracle. Certes, il ne retourne pas chez le docteur, qui lui prendrait peut-être sa confiance et empêcherait l’accomplissement total du miracle. Bourriette est bien décidé à continuer la cure. La plupart des personnes, auxquelles il a parlé de la récupération de sa vue, se sont moquées de lui. Seuls deux ou trois de ses anciens compagnons ont semblé y croire. La corporation des cantonniers et des casseurs de pierre accuse une grande solidarité. Ce sont des hommes exploités et vite usés. Mais quand l’un d’eux gagne le gros lot – ce qui est arrivé récemment – il offre tant de petits verres, jusqu’à ce qu’il n’ait plus rien. Les cantonniers et casseurs de pierre de Bigorre ne sont pas plus pieux que les autres gens. Mais quand un miracle arrive à l’un d’eux, toute la corporation s’en adjuge le succès. C’est ainsi que les anciens camarades de l’invalide se sont regardés avec fierté, lorsqu’il leur a fait part de son étonnante aventure.

Vers trois heures, Louis Bourriette se rend à Massabielle, pour chercher un nouveau sac de boue. Près de la grotte, il rencontre un petit groupe de femmes, qui se penchent sur un maigre filet d’eau qui, partant du trou creusé par Bernadette, se fraie un chemin à travers le sable jusqu’au ruisseau Savy. Ce filet d’eau n’est pas plus gros qu’une rigole formée par une averse d’été, mais elle s’écoule rapidement et semble avoir un débit continu.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? demande Bourriette.

– Nous étions en train de réciter notre chapelet, explique une des femmes. Et subitement l’eau a commencé à couler. Avant, il n’y avait rien...

– Ma foi, dit Bourriette, en sifflotant, cela m’a bien l’air d’une vraie petite source !

Une vieille paysanne d’Omex s’exclame, les yeux brillants :

– La Très-Sainte-Vierge a bien dit à Bernadette : « Allez à la source, buvez et lavez-vous ! »... Voilà la source...

– Nom de Dieu, s’écrie Bourriette, elle ne vient pas d’un puits !

Il court au moulin Savy, pour annoncer la nouvelle à Antoine Nicolau. Un bon meunier doit connaître trois choses : le blé, le cheval et l’eau. Quand il le faut, un bon meunier doit savoir endiguer un ruisseau, conduire une barque et capter une source. Nicolau se penche en connaisseur sur la rigole et cherche du doigt le point d’origine :

– Quand Bernadette dit quelque chose, explique-t-il, il y a toujours une raison... Voici une veine qui sort du rocher...

– Alors la Très-Sainte-Vierge a fait un miracle ! s’écrie une des vieilles, d’une voix aigre.

– Il n’est point facile de capter une source, explique le meunier, et moi, je ne suis pas un sourcier. Elle consiste généralement en plusieurs veines, qu’il faut savoir réunir. On peut aussi facilement les boucher et les perdre, et alors, adieu, source, à jamais !... Il faudrait, Mesdames, que vous sachiez tenir votre langue !

Antoine Nicolau et Bourriette tiennent rapidement conseil. Ils remontent ensemble la route de Tarbes, qui passe par la montagne des Espélugues, où les cantonniers et casseurs de pierre sont en train d’empierrer la route. Les anciens camarades de Bourriette consentent à collaborer à l’œuvre, pour remercier la Vierge. Leur journée terminée, ils se rendent à la grotte. La majeure partie des hommes se met à réparer le sentier abrupt qui longe dangereusement le bord du rocher, et à construire une rampe.

Avant que la nuit tombe, Antoine a fait chercher des torches au moulin. À leur lueur tremblante, il commence le travail minutieux qui réussit plus facilement qu’il n’osait espérer. Après qu’il a retracé la veine d’eau à quelques pieds de profondeur vers le rocher, un jet de la grosseur d’un bras d’enfant jaillit soudain. La fosse s’emplit rapidement d’eau jusqu’au bord. Maintenant, les hommes commencent à cimenter un bassin rond, pas plus large qu’un fonts baptismal à l’église. Ils choisissent pour cela les pierres les plus plates près du fleuve, et les ajustent avec beaucoup d’exactitude, en remplissant les intervalles de mortier. Ils cimentent aussi le fond et ne laissent qu’un trou pour le tuyau à l’endroit où Antoine tient sa main, pour contenir la source, comme on tient les rênes d’un cheval impatient. Déjà, une eau claire et pure monte dans le bassin. Tous y boivent goulûment. C’est une eau de source ordinaire, sans le moindre goût. Plus tard, Bourriette et Nicolau retourneront encore une fois au moulin, pour y chercher des gouttières de bois, comme tous les meuniers s’en servent. Elles permettront l’écoulement de la source, qui se réjouit de sa naissance et descend allègrement le long des gouttières. Ce n’est qu’après avoir terminé l’œuvre qu’Antoine se rend au cachot, pour annoncer à Bernadette la bonne nouvelle.

 

Le soir, Lafite et Clarens se promènent dans l’île du Chalet. Février touche à sa fin. Le printemps rôde dans l’air. La pleine lune illumine le ciel. En sortant du portail du parc, les promeneurs aperçoivent la lueur rougeâtre des torches, du côté de Massabielle.

– Vous allez voir, dit Clarens. Nous n’aurons plus de paix avant que...

– Avant quoi ? demande Lafite, sans obtenir de réponse.

Ils se dirigent vers la grotte, Lafite pour la première fois. Clarens a assisté à la débâcle de la veille. Ils rencontrent les ouvriers, qui viennent de terminer leur travail et contemplent leur œuvre avec satisfaction.

– Hé, les gars ! crie le professeur. Que faites-vous là ?

– Voilà la source ! répond Bourriette, avec un geste de prestidigitateur.

Antoine enfonce son bras dans le bassin jusqu’au coude :

– Bernadette a promis une source. Voilà la source. Et quelle source. Cent litres à la minute, pour le moins...

Lafite prend Clarens par l’épaule :

– Eh bien, cher ami, que dites-vous de ma prophétie ? Il y a trois semaines, ne vous ai-je pas parlé de la nymphe d’une source, et non d’une oréade ou d’une dryade ?

Clarens se tourne vers les hommes :

– Qui vous a commandé ce travail et qui vous le paie ?

– Oh, monsieur, répond un des casseurs de pierre, nous avons simplement fait quelques heures supplémentaires en l’honneur de la Dame. C’est elle qui nous a embauchés. C’est elle qui nous paiera un jour...

Le meunier dit, au milieu des rires :

– Eh bien, voici un vrai miracle, Messieurs, et nous le devons à Bernadette, dont hier encore on s’est tant moqué...

– Doucement, mon cher Nicolau, l’interrompt Clarens. De quel miracle parlez-vous ? Une source n’est pas un miracle. Elle existe depuis toujours, sous le rocher. Bernadette ne l’a pas fait naître, elle l’a seulement découverte...

L’homme de lettres fait un grand geste vers le ciel :

– Et la lune là-haut, Messieurs ? Cet astre mort, qui tourne constamment autour de la Terre, n’est-ce pas un miracle ? C’est parce que vous ne voyez plus les grands miracles qu’il vous faut les petits.

Cette invocation panthéiste provoque de violentes protestations de l’équipe. Un cantonnier grisonnant hoche la tête :

– Que dites-vous, Monsieur ? La lune un miracle ? Comment ça ? Nous la connaissons tous, la lune. Elle existe depuis toujours. Ce qui existe depuis toujours, n’est pas un miracle.

Lafite et Clarens rentrent dans la direction du Chalet.

– Les poètes modernes, dit le professeur, ne savent plus parler au peuple !

– Vous avez peut-être raison, cher ami ! répond le poète. Je ne peux même pas me faire comprendre par vous. Dieu sait, ce qui se passe avec vous tous. J’ai envie de déguerpir. Je cède le terrain à la Dame de la grotte et à mes chers parents, qui viennent de m’annoncer leur retour...

 

 

 

 

XXII

 

L’ÉCHANGE DES CHAPELETS

ou

ELLE M’AIME

 

La découverte de la source de Massabielle n’est pas seulement un triomphe pour Bernadette, mais une victoire pour toute la population de Bigorre sur l’Empereur et l’Église. Non seulement le matin mais encore le soir de longs cortèges se rendent à Massabielle avec des cierges et des torches, exauçant ainsi le vœu de la Dame qui a demandé des processions. Tout le monde parle de miracle, bien que les théologiens ne reconnaissent pas le jaillissement subit d’une source pour un miracle.

Même des hommes aussi terre-à-terre qu’Estrade, Clarens et Dozous trouvent que cette découverte de la source a quelque chose de bien étrange. La foule par contre qui, Jeudi encore, prenait Bernadette pour une folle, exagère son enthousiasme. Ceux qui furent les plus méfiants et les plus hostiles, se surpassent maintenant en actions de grâce. Antoinette Peyret par exemple se rend tous les matins vers six heures devant la maison de Bernadette et s’agenouille dans la rue. Elle s’assure ainsi la bienveillance de Madame Millet qui, ayant été la première à croire, se sent un peu comme la mère du Miracle. La Piguno, d’une humilité repoussante, supplie Madame Soubirous de permettre à sa fille de bénir son chapelet. Mais celle-ci s’y refuse avec colère. Jeanne Abadie qui jeta la première pierre, essaie sans succès d’embrasser la main de Bernadette. Tout ce petit peuple pyrénéen est lancé dans une aventure qui rappelle les pires excès du moyen-âge. Il semble que le sol volcanique de cette terre ait de nouveau permis une éruption surnaturelle. La pauvreté de ce pays est extrême. On y vit dans des cabanes, on y couche dans les écuries près des bêtes. Une pièce de vingt sous est comme un trésor et occupe l’esprit des hommes ; tandis que la pensée des femmes ne tourne qu’autour du milloc quotidien, d’un morceau de lard ou d’un bout de flanelle pour un nouveau capulet. La pauvreté, non la richesse, est à la base du matérialisme. C’est la faim et la misère qui font exagérer les valeurs les plus simples. Bernadette Soubirous a réussi, avec l’aide de puissances surnaturelles, un miracle beaucoup plus grand que la découverte d’une source. Sans s’en douter, elle apporte aux pauvres un peu de cette sérénité céleste qui l’emplit elle-même lorsqu’elle se trouve en présence de la Dame. La foule, par l’intermédiaire de la petite voyante, sent confusément que derrière les formules et les rites des prêtres, il y a quelque chose d’une réalité presque palpable. Ce rapprochement de l’autre monde provoque bien des changements. La misère n’est plus ce bloc de granit qu’on traîne avec soi, de la naissance jusqu’à la mort. Le granit devient poreux et singulièrement léger. Le porcher Leyrisse lui-même ressent dans sa chair obscure ce quelque chose d’impalpable et de solennel qui emplit toutes les âmes. Il ne conduit plus ses cochons à Massabielle. Toute la journée, de sa voix rauque, il chante les chansons de ses montagnes. Tous les matins, la Dame apparaît pour prouver qu’il y a encore d’autres vérités que celle de la terre. Il n’importe donc pas seulement de peiner pour un morceau de pain, comme un chien affamé. Le travail devient un jeu. On trait les chèvres autrement, on fait sa lessive autrement. Les cours ne sont emplis que d’une pensée : Demain ! que se passera-t.il demain à la grotte ?

Lourdes est devenu un foyer volcanique, d’où les secousses se répercutent sur toute la France. La France a passé par trois révolutions qui croyaient assurer la liberté de l’esprit contre les abus de la Croix, que les États portaient devant eux pour assurer leurs privilèges. Toute cette France s’élève maintenant contre une rechute possible dans l’obscurité. Nous vivons encore au début des temps, comme Clarens aime l’expliquer à ses élèves. La terre n’est pas encore conquise. L’industrie avec ses nouvelles machines apporte le progrès et le bonheur à tous. Il n’y a pas de tâche plus importante que de conquérir la Terre pour le bonheur des hommes Celui qui arrête cette tâche par des rêveries surnaturelles, est l’ennemi du progrès nécessaire et de la société. C’est ce que pense M. Duran, en s’appuyant sur la presse parisienne ; et c’est ce que pense la presse parisienne, en s’appuyant sur M. Duran. Celle-là ne s’élève même pas à la philosophie du poète Lafite, pour qui la lune est un miracle. Un miracle n’est que le signe d’un esprit borné qui ne veut pas comprendre que la nature est organisée simplement. Le ciel est un espace vide, empli de quelques trillions de différents systèmes stellaires. C’est lui la nature ! Il ne semble pas qu’entre les orbes incandescents, il y ait de place pour un soi-disant surnaturel. Sur un des globes les moins importants de ces systèmes stellaires, végète une espèce de singes qu’on appelle Hommes. L’idée que les animaux mâles et même une femelle de ce genre simiesque, soient faits à l’image des êtres qui régissent le inonde (régir : encore une déduction anthropomorphique !) est bien digne de ces pauvres sauvages qui n’ont pas encore réussi à atteindre le but principal de leur espèce, qui est de renoncer aux fantasmagories. Lorsque la bêtise stupide et néfaste, qui est à la base de tout illusionnisme, aura été vaincue, lorsque l’homme aura renoncé à la croyance antédiluvienne que la terre et lui-même sont un centre et que son esprit est autre chose qu’une fonction de la matière, lorsqu’il se contentera de ne voir dans la vie rien de plus qu’un mécanisme physico-chimico-biologique, c’est alors seulement qu’il commencera à être un homme au lieu d’un animal mené par des démons. Aussi l’affaire de Lourdes ne doit-elle pas être sous-estimée ; elle obstrue la route vers la suppression de la pauvreté, du préjugé et de l’ignorance des hommes. Il est vrai que ni « Le Siècle » ni même « La Petite République » n’osent exprimer ces idées ouvertement, étant donné qu’ils doivent compter avec le Clergé, et une accusation possible de blasphème. Le « Lavedan » publie dans son dernier numéro un article humoristique sur « La Source », sans doute inspiré par M. Lacadé. On y prouve que le sol de Lourdes et de ses environs regorge de sources minérales et thermales qui n’ont pas besoin d’une Dame miraculeuse pour surgir de la terre et guérir le Monde.

Mais à côté de cette France de la presse combative, il y en a une autre. Non seulement la France des masses croyantes et de l’aristocratie cléricale, mais surtout celle des âmes facilement émues, celle des femmes qui écoutent l’histoire de Lourdes avec émerveillement. Histoire bien française, celle de la bergère et de sa Dame ! Aussi Bernadette trouve de nombreux défenseurs, même dans certains journaux. La lutte commence. Les apparitions de Lourdes deviennent une affaire nationale de grande envergure.

Une affaire nationale ! Rien de moins ! Le gouvernement impérial pouvait s’attendre à une attaque venue de partout, sauf du Ciel. Si les socialistes, les jacobins, les francs-maçons, les royalistes, les orléanistes avaient pris pour prétexte un procès politique ou une affaire de corruption quelconque, pour attaquer le régime, on aurait pu leur répondre par les moyens habituels. Mais au Conseil des Ministres, où les apparitions sont déjà pour la deuxième fois à l’ordre du jour, certains de ces Messieurs font la même plaisanterie que le Maire de Lourdes il y a quelques jours : « Nous ne pouvons tout de même pas faire arrêter la Sainte Vierge ! »

Entre-temps la Chancellerie Impériale a demandé un rapport urgent au Ministère des Cultes. Monsieur Roulland en envoie un très détaillé qui se termine habilement par la demande d’une décision. Mais la Chancellerie, tout en ordonnant qu’on mette fin le plus vite possible aux apparitions de Massabielle et aux complications qui en découlent, se garde bien de donner des directives. Elle diminue encore le sérieux de ses ordres en demandant qu’on évite toute rigueur et qu’on respecte les sentiments religieux de la population. Le Ministre sourit, en retrouvant dans ce document le style ambigu de son maître, le Petit Napoléon. La presse pourra crier maintenant : lui, il est couvert. C’est ainsi que du haut en bas de l’échelle administrative, de l’Empereur au Commissaire Jacomet, une seule tactique prévaut : celle de l’embarras.

Roulland transmet immédiatement la décision de l’Empereur au Préfet de Hautes Pyrénées. Le Baron Massy est un parfait homme du monde. Il porte un vêtement noir, des souliers vernis et un haut col droit. Appartenant à une des meilleures familles de France, il a collectionné toutes les décorations qui conviennent à son rang, jusqu’à celle de St. Grégoire, conférée par le Vatican. Mais il ne se distingue par aucune qualité spéciale. Dans la hiérarchie de l’administration française le poste de préfet des Pyrénées passe pour être, personne ne sait pourquoi, l’ultime étape qui conduit à la Préfecture de la Seine qui englobe Paris. Ainsi de Tarbes, un chemin direct mène vers l’une des plus hautes charges de l’Empire. Le Baron sait ce qui est en jeu. S’il ne réussit pas à débrouiller l’affaire de Lourdes à la satisfaction de ses chefs et en même temps du pays, adieu Paris et toute sa carrière. Après avoir parcouru la longue dépêche du Ministre, Massy se jette dans sa voiture. Il n’y a que quelques pas du Palais de la Préfecture au Palais Épiscopal, mais le Préfet évite par principe de se montrer à la population en simple mortel. Ses relations avec l’évêque de Tarbes sont, sinon tendues, du moins assez froides. Monseigneur Bertrand Sévère Laurence qui devine la raison de sa visite, fait attendre son Excellence pendant un quart d’heure. Monseigneur ne descend pas de Charlemagne, tout au contraire, son père était cantonnier dans le Béarn. Les ennemis de son Éminence chuchotent même qu’à l’âge de quinze ans, Elle ne savait encore ni lire ni écrire. Ce qui n’empêcha pas cet illettré de faire ensuite brillamment ses études ecclésiastiques au séminaire d’Aire et à l’Université.

Le Baron Massy est furieux qu’on le fasse attendre. Lorsque enfin Monseigneur, à la stature haute et paysanne, se trouve devant lui, il s’incline et veut baiser l’anneau, geste que son hôte lui évite.

– Éminence, dit le baron, je viens vous appeler au secours. L’affaire de Lourdes prend les proportions d’une révolte. Vous seul pouvez l’arrêter...

Les commissures des lèvres de l’évêque sont baissées par nature, ce qui donne toujours à son visage une expression sarcastique :

– Il me semble que vous exagérez, Excellence ! dit-il avec un soupir de compassion.

– Je lutte pour l’honneur et la sainteté de la religion, Monseigneur ! Cette comédie de Lourdes les menace gravement.

L’évêque fronce ses sourcils touffus et blancs :

– Le doyen de Lourdes a expressément défendu au clergé de se rendre complice de cette comédie, comme vous dites...

– Cela ne suffit pas, Monseigneur. Il faut que vous interdisiez la comédie elle-même ! Il faut que vous empêchiez que ces soi-disant apparitions rendent l’Église ridicule, tant aux yeux des croyants que des non-croyants !

Bertrand Sévère s’enfonce dans son fauteuil, sa main de paysan appuyée sur la canne d’ivoire :

– Et s’il y avait pourtant un élément surnaturel à la base de ces apparitions ? insinue-t-il.

– Qui pourrait le déterminer ? demande le baron, qui étouffe dans son faux-col.

– Une seule institution ! répond le vieil évêque en souriant. La Sainte Église !

Le préfet décide enfin de relâcher un peu sa cravate :

– Votre Grandeur, j’avais l’impression que vous ne croyiez pas du tout à cet élément surnaturel, que vous condamniez cette farce tout autant que nous ?

– Peut-être, peut-être, mon cher Baron ! Mais vous avouerez qu’un évêque est le dernier qui ait le droit de s’opposer à un miracle possible. Un miracle, c’est-à-dire la manifestation du surnaturel, est possible partout et à tout instant, voire même dans mon modeste diocèse. Il est donc de mon devoir d’être extrêmement prudent et circonspect. Quant à vous, Excellence, nous attendons de vous une sage fermeté, comme d’habitude...

Le prélat incline, en signe d’adieu, sa tête blanche devant le représentant des forces temporelles.

De retour à son palais, le Baron Massy dicte immédiatement une dépêche circulaire au Sous-Préfet, au Commissaire de Police de Lourdes, au Procureur Impérial et au Maire, dans laquelle il ordonne de renforcer la surveillance de la famille Soubirous, notamment en ce qui concerne certains dons d’argent. La vente illégale d’objets religieux (comme par exemple la bénédiction d’un chapelet pour de l’argent ou des objets de valeur) peut être considérée comme un délit permettant l’arrestation de toute la famille Soubirous. L’ordonnance se termine par l’ordre curieux que les représentants de la Gendarmerie feront leur service à la grotte en tenue de parade et en gants. Ces gants, de cuir jaune lavable, doivent, dans l’esprit du Baron, prouver à la Dame que l’État entend agir avec fermeté. Mais la situation est si ambiguë que cette mesure, qui devait faire figure de menace gouvernementale, prend au contraire l’aspect d’un hommage.

 

Le mois de Mars est arrivé. Plus que quatre jours, songe Bernadette, et la quinzaine sera terminée. Après Jeudi prochain, la Dame ne viendra plus. Ne viendra-t-elle plus ? Elle n’a pas dit qu’elle ne reviendrait plus après ces quinze jours. Mais tante Bernarde le prétend fermement.

Tante Bernarde est une âme forte, et comme toutes les âmes fortes, pessimiste. Contrairement aux parents Soubirous, elle a un penchant pour le malheur. Bernadette est ballottée entre l’angoisse étouffante et l’espoir infini. Est-il impossible que la Dame lui reste fidèle toute sa vie ? La Dame ne peut-elle pas vieillir en même temps qu’elle, chaque jour, là-bas à Massabielle ? Les gens se lasseraient vite de venir. Bernadette travaillerait toute la journée comme tout le monde. Monsieur Philippe se fait vieux. Elle pourrait devenir la femme de chambre de Madame Millet. Ah, n’importe quel travail lui serait bon. Si la Dame consent à revenir tous les matins auprès d’elle, elle est même prête à faire la lessive, besogne qu’elle déteste le plus au monde. Elle s’enferre dans la douce idée que la communauté de leur amour durera aussi longtemps que la vie. Par contre, la pensée que jeudi prochain, tout sera fini, lui semble tellement contre nature qu’elle se refuse à l’admettre en esprit. Peut-on continuer à vivre sans l’extase quotidienne ? Devant ces questions brûlantes, l’évènement miraculeux, l’éveil de la source, disparaissent dans une ombre voilée. Bernadette voudrait retenir chaque instant de ces jours bienheureux. Le matin à la grotte, elle supplie la Dame, dans une prière muette :

– S’il vous plaît, Madame, restez longtemps aujourd’hui !

La Dame lui fait un signe d’acquiescement souriant. Mais elle n’exauce pas le désir de l’enfant, ne prolongeant jamais sa visite au delà de trois ou tout au plus quatre quarts d’heures. Sans doute sait-elle exactement ce qu’elle peut attendre des forces de la jeune fille. S’il est déjà épuisant pour la Dame de créer l’extase, combien plus fatigant doit-il être pour l’élue, de la subir !

Quelques nouveaux rites sont venus s’ajouter à l’office à la grotte. Au début de toute apparition, la Dame demande à Bernadette, de manger des herbes, de boire à la source et de s’y laver. Mais, fait étrange, la foule qui, pendant les dernières apparitions s’était de plus en plus habituée à imiter les gestes de la jeune voyante et à répéter ses paroles saccadées, renonce à se servir de la nouvelle source au jaillissement toujours plus abondant. Bien que l’histoire de Bourriette ait fait le tour de la ville, personne n’y croit. Bourriette a toujours posé à l’aveugle et ne l’a jamais été réellement. Sa guérison paraît donc bien équivoque et ne peut être appelée un miracle. Aussi, ne considère-t-on la source que comme une réponse habile de la Dame au vœu du Doyen qui demanda un miracle des roses. La Dame n’est pas un bedeau, qui obéit aux ordres d’un curé. Elle a ses inventions à elle. Oho, tu exiges des roses en février, afin que je te prouve ma force ? Attends un peu, cher ami ! Tu n’auras pas de roses, je ne me donne pas à si bon compte. Par contre, je vous offre quelque chose, a quoi personne de vous n’a pensé. Comprenez-vous enfin que je vous suis supérieure ? La source apparaît comme le triomphe de la Dame vivante sur un clergé renfrogné et hostile. Personne, excepté Bourriette, ne croit en son efficacité. Celui-ci ne se montre plus depuis quelques jours, mais continue les lavages de son œil en cachette, dans la crainte jalouse que l’efficacité de la source s’affaiblisse s’il la partageait avec d’autres malades.

Des milliers, chaque matin, viennent maintenant voir comment Bernadette, au début de l’extase, sur l’ordre de la Très-Belle, se lave dans la source et boit dans le creux de sa main. Ils n’attribuent qu’une signification rituelle ou mystique à ces rites, au cours desquels Bernadette célèbre une singulière communion avec la Dame. Il ne vient à l’idée de personne que la Dame ait eu, en faisant jaillir la source, un but très réaliste. Personne ne comprend qu’en répétant tous les jours le même ordre à Bernadette, la Dame ait voulu montrer aux fidèles le chemin à suivre.

Seule, Bernadette, la voyante, l’aimante, a suffisamment sondé la Bien-Aimée, pour se rendre compte qu’il ne lui est pas toujours possible, d’exprimer sa volonté d’une façon directe. De même qu’elle ne peut se résoudre à prononcer des noms, elle ne réussit pas à dire : Fais ceci, fais cela, afin que ceci et cela ait lieu ! Une pudicité de reine et de cour l’oblige à des détours mystérieux. Mais Bernadette ne songe pas au monde, elle ne pense qu’à sa Dame. C’est pourquoi elle ne s’inquiète aucunement du sens et du but de la source. Elle pratique l’obéissance la plus pure qui soit, celle qui ne pose pas de questions.

Cependant Bernadette se rend aussi coupable de certaines petites ruses, pièges innocents qu’elle tend à sa Dame pour l’éprouver. La récitation du chapelet est la partie la plus ravissante de son entretien avec la Dame : quelle intimité reposante quand Bernadette murmure l’Avé, en égrenant les boules noires de son pauvre chapelet, tandis que la Dame, suivant les gestes de l’enfant d’un œil attentif et brillant, égrène à son tour les perles de son rosaire scintillant – cela est plus qu’une prière commune, c’est la forme la plus étourdissante d’un rapprochement qui correspond à cet amour. Il semble alors que chacune des partenaires tienne le bout d’une baguette invisible, conduisant la chaleur de leur sang et la nostalgie de leur âme de l’une à l’autre. Tout ce que Bernadette touche sous la conduite de la Dame, prend une signification nouvelle, fraîche, première, comme si rien n’eût existé auparavant, pas même ce vieux chapelet usé.

Mais voici ce qui s’est passé hier soir : Mademoiselle Peyret se rendit au cachot avec une de ses jeunes ouvrières. Elle s’appelle Pauline Sans et n’a que deux ans de plus que Bernadette. Tout en rougissant profondément, elle demanda à Bernadette d’échanger leurs chapelets, disant qu’elle ne pouvait imaginer plus grande distinction que de dire le chapelet, sur lequel s’est posé le regard de la Dame. Son propre chapelet, fait de gros coraux véritables, héritage de sa mère, est ce qu’elle possède de plus précieux au monde. Bien que l’échange eût été très avantageux, Bernadette refuse d’abord, non sans véhémence. Ensuite elle réfléchit, se ravise et déclare que, le lendemain matin, elle se servira du chapelet de Pauline, pour prier. Qu’elle vienne et se tienne tout près d’elle.

Maintenant, après la première salutation, après avoir accompli les rites de boire et de se laver, et après s’être agenouillée, comme à l’ordinaire, sur une grande pierre plate devant la niche, Bernadette tire de son sac secrètement et avec hésitation le magnifique rosaire de corail de Pauline. Son cœur bat fort, plein d’inquiétude. Maintenant va se décider combien elle est chère à la Dame. Son pauvre et minable chapelet est pour ainsi dire le seul lien matériel de son amour. Aussi, quand elle dort, elle l’a toujours sous son oreiller. Bernadette s’effraie de sa propre hardiesse, du piège qu’elle tend à sa Dame : si elle ne remarque rien, je lui suis indifférente. Si elle remarque quelque chose, elle m’aime.

Mais ensuite, avec toute la timidité touchante de l’être qui doute de pouvoir être aimé, elle n’ose tout de même pas tendre son piège trop radicalement. Elle triche avec sa chance, elle agite devant elle le rosaire de corail si voyant, pour qu’il frappe les yeux de la Dame. Celle-ci hésite aussitôt, laisse tomber son propre rosaire, la fine tristesse que Bernadette connaît si bien assombrit son visage. Ses lèvres prononcent :

– Ce n’est pas ton chapelet...

Bernadette, d’un cœur véhément, répond :

– Non, Madame, ce n’est pas le mien. Pauline Sans m’a offert de l’échanger contre le sien, qui est beaucoup plus beau. J’ai cru qu’un beau vous plairait davantage...

La Dame, un peu vexée, fait un pas en arrière. Elle lui demande :

– Où est le tien ?

Bernadette se précipite sur Pauline Sans, qui se trouve agenouillée tout près derrière elle, et lui arrache son chapelet noir. Elle l’agite triomphalement au-dessus de sa tête. La foule se méprend sur ce geste et l’imite avec enthousiasme. Une tempête secoue les rangs : la Dame bénit nos chapelets.

Mais ce qui apparaît à la foule comme un rite sacré, devient pour Bernadette une réalité sacrée. Elle tremble dans son corps et dans son âme : ELLE M’AIME !

 

 

 

 

XXIII

 

UN LOUIS D’OR ET UNE GIFLE

 

Le Procureur Impérial Vital-Dutour est en train de masser sa tête chauve et jaunâtre. La proposition de Jacomet lui répugne. C’est l’élucubration typique d’une cervelle de policier. Ce Jacomet est pourtant un garçon un peu simple, mais de bonne composition et honnête. Jusqu’à présent, il a fait son devoir à l’entière satisfaction de ses chefs, sachant se faire à la fois craindre et aimer. IL mène une vie de famille exemplaire. Mademoiselle Jacomet passe pour un ange des pauvres. Elle tricote toute la journée des sous-vêtements et des fichus de laine, qu’elle distribue ensuite dans la rue. Jean-Marie et Justin Soubirous, « les plus pauvres enfants de la ville », ont bénéficié des bontés de ce cœur charitable. L’abbé Pomian prétend, il est vrai que Mademoiselle Jacomet emploie pour les sous-vêtements une véritable laine policière qui irrite plus qu’elle ne tient chaud. Mais on connaît l’esprit de Pomian : pour un bon mot, il sacrifierait même la clémence du prêtre. Marie Dominique Peyramale, qui lui non plus, n’a pas sa langue dans sa poche, a déjà souvent blâmé l’abbé Pomian, prétendant « que les jours sont passés, où les hommes d’église avaient le droit de se comporter comme des Vauvenargues ».

Donc, pour Dutour, Jacomet est un homme borné et honnête. Mais sa proposition n’a absolument rien d’honnête. Le Procureur sait depuis longtemps que les criminalistes ont un esprit tout à fait semblable à celui des criminels. Les policiers et les bandits sont en quelque sorte des collègues. Quant à l’agent provocateur, il se trouve à peu près au milieu entre ces deux pôles. Or l’idée de Jacomet n’est autre que celle de se servir d’un agent provocateur.

Le Préfet de Tarbes a exprimé le désir que soit fournie la preuve que les Soubirous exploitent la crédulité de leurs concitoyens, en tirant profit des apparitions. Un cas de corruption métaphysique plutôt rare ! Mais qui suffirait. Car les hommes ne condamnent rien aussi durement que ce qu’ils sont prêts à commettre à chaque minute de leur vie : l’exploitation de la bêtise humaine. La publicité moderne ne repose-t-elle pas sur ce principe ? Si l’on pouvait prouver que les apparitions de Bernadette ont rapporté un profit substantiel aux époux Soubirous, Lourdes et la France tout entière seraient sauvés ! Pour s’en rendre compte, Dutour n’avait pas besoin du Baron Massy. Cependant le Procureur Impérial ne peut se résoudre à accepter purement et simplement le plan grossier de Jacomet. Il est vrai qu’on annonce pour Jeudi prochain le triomphe définitif de Bernadette et de sa Dame sur l’État. Il faut donc que le coup préparé contre les deux soit porté inexorablement avant ce jeudi. On n’a donc plus que deux fois vingt-quatre heures pour agir !

Vital-Dutour veut faire une dernière tentative, avant de donner carte blanche au Commissaire. On raconte que Bernadette a béni les chapelets de la foule. Certes, avec sa souplesse habituelle, elle a su inventer une excuse. La Dame lui aurait demandé d’employer son vieux chapelet, et c’est alors qu’elle l’aurait élevé. Qu’importe ! La bénédiction d’objets religieux peut, avec un peu de bonne volonté de la part du clergé, être attaquée comme un délit contre le culte. À cela vient s’ajouter qu’on a construit dans la grotte de Massabielle, aux frais de Madame Millet, une sorte d’autel, avec un crucifix, plusieurs images de la Madone et quantité de cierges. Or le Concordat interdit l’érection d’un lieu saint sans l’autorisation du Ministère des Cultes.

 

Le Procureur Impérial fait la même démarche que le préfet : il se rend chez le chef de l’Église. Le Doyen a pour Dutour les mêmes sentiments que l’Évêque pour le Baron. Le Procureur explique à Peyramale que l’affaire a désormais pris de telles proportions que l’intervention de l’Église est non seulement recommandable, mais d’une nécessité absolue. La bénédiction des chapelets et l’érection d’un autel par des profanes, sont des délits envers l’ordre spirituel et temporel.

Peyramale reçoit le Procureur, qui est à peine guéri de son influenza, dans le parloir glacial du presbytère. Dutour a froid aux pieds et peur d’une rechute. Mais cette brute de Peyramale ne lui offre même pas un petit verre. L’humeur de Vital Dutour s’aigrit à vue d’œil. Il sait que le Doyen voudrait se débarrasser de la petite Soubirous, tout autant que lui ou Lacadé. Mais il sait aussi que l’orgueilleux Doyen considère cette visite comme une humiliation pour le Procureur et qu’il ne fera rien pour l’adoucir. Il se trompe uniquement sur les motifs de l’ecclésiastique. Celui-ci a le penchant presque gamin, de prendre toujours le parti des bandits contre les sbires. Il en a assez de cette histoire avec Bernadette. (Et pourtant, il avait été frappé, sans se rendre compte pourquoi, en lisant dans les matines du vingt-six février ces paroles du prophète : « Je vis un torrent sortir du côté droit du temple, et tous ceux que l’eau atteignit, furent sauvés. ») Mais c’est tout de même un peu trop fort que la Justice et la Police viennent maintenant lui demander de tirer les marrons du feu ! De son regard aigu, il examine le Procureur Impérial, qui lève les genoux, pour ne pas être obligé de toucher le carrelage :

– Cher Monsieur, dit Peyramale, pour le soi-disant délit contre le culte, vous faites une erreur considérable. Une petite table de bois, sur laquelle on a posé des cierges et des images saintes, n’est qu’une petite table de bois et pas un autel. L’érection d’un autel implique des règles précises. Chacun a le droit d’installer une table avec des cierges, des croix, des fleurs, chez soi ou au dehors, c’est à-dire si l’autorité n’y fait pas d’objection sérieuse. La Mairie ou le Parquet peuvent confisquer la table dans la grotte. Moi, je ne peux pas davantage vous seconder dans cette confiscation que si la table se trouvait dans la maison de Madame Millet...

Ces paroles nettes ont pour effet que le Procureur Impérial ne s’opposera plus au plan de Jacomet.

 

Le Mardi, à onze heures du matin, un visiteur se présente au cachot. C’est un étranger. Avec son manteau à grands carreaux, un plaid écossais sur le bras, son parapluie et son haut de forme gris, il ressemble à un de ces Anglais qu’on rencontre en été dans les villes d’eaux, à Cauterets ou à Gavarnie. La présence de cette personnalité volumineuse n’est pas passée inaperçue dans Lourdes. Lorsque le cocher Doutreloux, qui l’amena hier de Tarbes, s’étonnant qu’un tel richard, avec trois gros brillants aux doigts, voyageât dans la « casserole » des humbles, au lieu de louer un landau, sinon un carrosse à quatre chevaux, posa la question crûment à l’étranger, celui-ci expliqua que, Lourdes étant un lieu de pèlerinage, il fallait s’y rendre en toute humilité. Au mot « pèlerinage », Doutreloux siffle entre les dents et pense : « Soubirous devrait donner une bonne fessée à sa Bernadette s’il veut éviter de sacrés soucis ! »

L’étranger aux gros brillants ne trouve au cachot que Louise et François Soubirous, ce dernier se disant de nouveau malade. Marie est à l’école. Bernadette a été envoyée à la recherche de ses petits frères, toujours en vadrouille. Ce n’est pas la première fois que des voyageurs curieux viennent rendre visite à la famille Soubirous. Rien d’étonnant à cela, depuis que le nom de Soubirous est « traîné » dans tous les journaux ; comme l’ancien meunier aime à s’exprimer. Ces étrangers contemplent la maison natale de la « thaumaturge » avec des regards pleins de pitié ou d’étonnement. Ils font le tour du cachot, non comme d’un endroit, où vivent et habitent des êtres humains, mais comme d’un musée, où l’on conserve pour l’avenir le témoignage de la pauvreté la plus effarante. Comme on néglige souvent de tenir sa langue devant les enfants, ces curieux font sur la misère du lieu des remarques qui irritent Soubirous et lui font au contraire raconter une histoire pompeuse, selon laquelle le cachot n’est qu’un refuge provisoire, en attendant son installation prochaine dans un des moulins sur le Lapaca. De temps à autre, un visiteur glisse une pièce d’argent au père ou à la mère. Ils l’acceptent simplement, car après tout, ils perdent leur temps, à montrer aux oisifs le spectacle de leur misère.

L’homme aux grands carreaux semble être plus insistant, mais aussi plus sociable que les autres visiteurs. Il ne critique pas le cachot du haut de sa propre richesse. Au contraire, il en loue l’ordre et la propreté, ce qui lui attire aussitôt les sympathies de Madame Soubirous. Il se penche sur les marmites, avec des exclamations de connaisseur. Les époux Soubirous ne s’étonnent même pas que ce millionnaire fastueux parle le patois des Pyrénées le plus authentique. Au contraire, cela augmente leurs sympathies. Au cours de la conversation, l’étranger distingué tire de sa poche un flacon de voyage, rempli d’un vieux Cognac doré. Il en offre un verre au maître de céans, qui sait en apprécier toute la saveur. Enfin l’étranger en vient au but de sa visite :

– Écoutez, mes braves gens ! Je viens de Biarritz, où je possède une villa dans le voisinage de la villa impériale. J’ai une petite fille, Ginette, qui est à peu près du même âge que la vôtre. En automne, elle a eu quinze ans. C’est une enfant adorable, mais malheureusement toujours triste, et un peu poitrinaire. Elle n’a qu’un désir, c’est de posséder le chapelet de la Petite Voyante, dont on parle tant dans le pays. Je paierai n’importe quel prix...

– Bernadette ne donnera jamais son chapelet ! s’écrie la mère.

– Alors qu’elle bénisse le chapelet de ma petite, je l’ai apporté...

Soubirous pousse le verre de Cognac si tentant loin de lui.

– Vous êtes un homme de qualité, Monsieur, dit-il. Vous connaissez le monde mieux que nous. Moi, je ne sais qu’une chose, Monsieur, c’est que ma femme et moi, nous sommes des gens tout à fait ordinaires, et par conséquent, nos enfants sont des êtres tout à fait ordinaires également. La Bernadette a vu une Dame ? Et puis après ? Les gens recontent des choses sur la Dame, mais personne ne sait qui c’est, cette Dame. À part cela, notre Bernadette est une enfant tout à fait ordinaire. Elle n’est pas un curé, elle ne porte pas d’étole et elle ne peut rien bénir...

– Ne le croyez pas, Monsieur ! interrompt la femme. Ma Bernadette n’est pas du tout une enfant ordinaire. Déjà quand j’étais enceinte, j’ai eu des rêves étranges. Ma sœur Bernarde Casterot la connaît. Et la mère Laguès, de Bartrès, m’a dit : ta fille, chère Louise, elle a peut-être la tête un peu dure, mais qui sait, ce qui se passe là-dedans...

La main plébéienne du millionnaire vient de jeter plusieurs pièces d’or sur la table :

– Cela vous suffirait-il pour la bénédiction de votre fille ?

Louise et François regardent les pièces d’or avec des yeux étonnés. Des louis d’or ! Des napoléons d’or ! Des ducats ! Soubirous n’en a vu que rarement. Quand on lui comptait quelques pièces de vingt sous dans la main, c’était déjà pour lui la fortune. Ce trésor étourdissant transformerait d’un seul coup le destin de toute la famille. On pourrait prendre un logis convenable. On pourrait même prendre à ferme un moulin. Les pensées de la mère ne sont pas moins en émoi. Elle pousse un lourd soupir :

– Oh, non, Bernadette ne bénira jamais ce chapelet...

– Il suffirait à ma fille, Madame, dit l’étranger, que le chapelet de ma fille soit mis en contact avec un objet quelconque que votre Bernadette porte sur son corps... Cela vaudrait déjà deux louis d’or...

Louise regarde François. François regarde Louise. Subitement, la mère se lève, prend le chapelet de la main du curieux étranger et le pose sous l’oreiller de Bernadette :

– Elle a toujours son chapelet sous son oreiller quand elle dort ! chuchote-t-elle.

L’étranger, satisfait, met le chapelet ainsi béni dans sa poche :

– Je vous remercie beaucoup, Madame Soubirous. Ma fillette sera heureuse. Voici deux louis d’or, ce qui fait, au cours du jour, cinquante-deux francs quarante centimes en argent. Vous seriez gentil, Soubirous, de me donner un petit reçu sur un morceau de papier. Il faut de l’ordre en tout.

– Non, ne prenez pas d’argent, je vous en prie ! s’écrie Bernadette, qui vient de franchir le seuil et qui a entendu les dernières paroles. La Dame serait très fâchée...

Ensuite, comme pour s’excuser, elle fait une révérence devant l’étranger, puis se tourne vers sa mère :

– Les petits vont être là tout de suite, maman...

Ce qui va se passer maintenant, est du pur Soubirous. Le père de famille se lève avec dignité et pousse d’un air méprisant vers l’homme aux grands carreaux l’or qui se trouvait déjà, comme après un marché conclu, au milieu de la table. Puis il se tourne vers Bernadette :

– Je n’ai rien à faire avec cela ! proclame-t-il emphatiquement. Ta mère a faibli pendant un instant. C’est qu’avec les quelques sous que je gagne à la poste, il lui faut nourrir trop de bouches. Quant à vous, Monsieur, je vous remercie pour votre bonté, bien que je ne puisse accepter...

– Ce qui est fait, est fait, Soubirous ! dit l’étranger fâché, oubliant son rôle de millionnaire. J’ai reçu la marchandise, vous prenez l’argent...

– Je n’ai pas de marchandise à vendre ici ! dit Soubirous avec une grandezza espagnole.

– Si deux louis d’or ne vous suffisent pas, en voilà cinq ! crie le millionnaire, furieux de voir sa démarche ratée. Je le dois a ma fille, vous à la vôtre !

En voyant le cou de taureau de l’étranger, Bernadette se sent soulevée. Il est tout rouge, plein de boutons et de cicatrices. L’homme réfléchit, puis change de ton :

– Au fond, vous m’avez donné ce que je voulais, Soubirous ! dit-il, en clignant de l’œil. Je n’aurais pas dû être si franc !

Ces paroles se perdent dans le vacarme provoqué par l’arrivée des deux gosses, de Marie, qui rentre de l’école, et de quelques voisins, que la visite du « millionnaire anglais » intrigue. Se heurtant à tant d’obstacles, celui-ci a pris sa décision. Sa mission consiste à laisser au cachot toute la somme ou du moins une partie de l’or. Il prend congé. Il serre la main aux époux Soubirous, tapote paternellement la joue de Bernadette, reprend son chapeau, son plaid et son parapluie, mais laisse avec intention le flacon de cognac sur la table et s’en va. Près de la porte se trouve un petit tabouret, où Madame Soubirous a coutume de déposer de menus objets. Avec l’agilité d’un prestidigitateur qui dans l’espace d’un éclair fait apparaître ou disparaître des objets, il dépose sur le bord du tabouret un des louis d’or tentateurs.

Personne n’a remarqué ce geste, excepté Jean-Marie, le gamin de sept ans. C’est le seul dans la famille qui ait le sens pratique, ce qu’il a déjà prouvé en apportant l’autre jour à sa mère la boule de cire dérobée à l’église. Jean-Marie n’est pas plus voleur qu’un autre, lorsque l’occasion impunie se présente. S’il empoche la pièce d’or, dont il ignore la valeur, ce n’est pas qu’il veuille la garder. Mais il sent que depuis l’apparition de la Dame, ses parents ont un orgueil étrange qui tourne souvent à leur désavantage. Le gamin s’empare du louis d’or, pour le sauver du dangereux idéalisme de sa famille. Demain, il le donnera a sa mère quand ils seront seuls, et que Bernadette ne le verra pas. Quelques instants plus tard, le faux Anglais revient mille excuses, pour reprendre le flacon oublié. Il insiste pour que Soubirous prenne un dernier verre. Un regard furtif vers le tabouret lui apprend que sa visite n’a pas été tout à fait vaine.

 

Vers deux heures de l’après-midi, Bernadette, en se rendant à l’école, est arrêtée par un certain Leo Latarpe, un cantonnier qui, pour la circonstance, s’est fait policier auxiliaire. Il prend l’enfant par le bras et lui dit doucement :

– Ma petite, tu vas venir avec moi à la prison.

Bernadette le toise avec défiance. Elle sait que la Dame l’aime. Que peut-il lui arriver de la part des hommes ?

– Tenez-moi bien, Monsieur ! dit-elle en riant, sans cela je me sauverai...

Au même moment, Callet arrête les époux Soubirous et les conduit à travers une foule de curieux au Palais de Justice. En les faisant mener là, Vital-Dutour veut leur prouver qu’il ne plaisante plus. On n’échappe pas aussi facilement aux griffes du Juge d’instruction qu’à celles du Commissaire de Police. Mais Dieu a voulu que le Procureur Impérial, le protagoniste de cette comédie déplorable, soit secondé d’un imbécile accompli : M. Rives, le juge d’instruction, chez qui Louise Soubirous fait la lessive.

L’État se sert d’un moyen tout à fait malhonnête, pour venir à bout de la Dame. Mais c’est l’habitude de l’État, de ne pas choisir ses moyens dans un cas de danger. À l’époque de l’industrie, le miracle représente sans aucun doute un danger, puisqu’il peut ébranler l’ordre d’une société qui a pour ainsi dire, détourné tous les besoins métaphysiques sur la voie de garage de la religion, afin que la grande ligne de la vie ne soit pas obstruée. Là, ils servent de décoration pour les trois évènements pathétiques de l’existence : Baptême, Mariage, Mort, et y périssent noblement. Les apparitions de Massabielle signifient une résurrection impardonnable des résidus surnaturels, que tout état moderne doit éloigner de lui. Ni Dutour ni Jacomet ne sont des hommes particulièrement méchants. Ils sont des fonctionnaires fidèles et consciencieux. Ils agissent, comme ils doivent agir. Le prophète Isaïe fait dire à Dieu : « Mes chemins ne sont pas vos chemins. » De même, l’État peut dire : « Ma morale n’est pas votre morale. » Les délits pour lesquels l’État devrait jeter en prison ou pendre au gibet chacun de ses citoyens, le meurtre, le vol, la fraude, l’escroquerie, la calomnie, l’État les commet depuis toujours, et sans remords, quand il croit défendre son ordre. Et même pour ce côté cruel de sa raison d’État, celui-ci peut citer les mots du Grand-Prêtre : « Il vaut mieux qu’un homme périsse pour tout un peuple que tout un peuple pour un homme... »

On prévoit une foule de plusieurs milliers de personnes pour Jeudi. La raison d’État, représentée par Vital-Dutour, doit empêcher ce triomphe de la Dame. Elle ne peut y parvenir qu’en enchaînant la Voyante. Le temps presse. Tout moyen qui y conduit, est bon. Mais le Procureur commet dès le début une grave erreur. Avec la crainte de tout fonctionnaire, d’empiéter suit les prérogatives d’un autre, il donne carte blanche à ce lamentable âne de Rives. Le juge d’instruction a l’ambition de prouver la culpabilité de Bernadette et de ses parents. Il ne comprend pas que cette « culpabilité » est le point le plus faible et le plus secondaire de toute cette affaire lamentable. Il ne s’agit au fond de rien de plus que d’immobiliser Bernadette et sa Dame pendant quelque temps avant et après le jeudi qui vient. La loi prescrit qu’un prisonnier doit être conduit devant le juge d’instruction dans les vingt-quatre heures. Si M. Rives avait la moindre imagination, il ferait languir Bernadette et ses parents jusqu’à demain une heure. Ensuite, un juge a cent trucs à sa disposition, pour faire traîner l’instruction quand il veut. Mais Rives fait immédiatement amener la délinquante :

– Te voilà donc, petite vadrouilleuse effrontée ! apostrophe-t-il Bernadette, pour lui faire peur.

– Oui, me voilà, Monsieur ! répond-elle avec la plus grande indifférence.

– Cette fois, tu vas aller en prison, ma petite. Aucun saint ne t’en sortira. Pour la grotte, c’est fini, une fois pour toutes ! Tu pourras recevoir ta Dame sous les verrous !

Bernadette sourit légèrement et répond textuellement :

– Que soi presto. Boutami è qué sia soulido e piu ciabado e quem descaperei...

Ce qui signifie :

– Je suis prête. Enfermez-moi dans votre prison, et qu’elle soit solide et bien grillagée, sans quoi je m’en échapperai...

Le juge d’instruction est tout ébaubi devant une telle assurance qu’il prend pour une insolence incroyable. Il se lève et secoue la fillette :

– Où est le louis d’or ?

Bernadette le regarde de ses yeux voilés, avec une telle innocence qu’il est obligé de détourner le regard :

– Qu’est-ce que c’est, un louis d’or, s’il vous plaît ?

– La pièce d’or que vous avez reçue de l’étranger !

– Nous n’avons rien accepté, ni moi ni mes parents ! dit Bernadette avec un calme désarmant.

À ce moment, il eût fallu interrompre l’interrogatoire. Mais le Procureur n’a pas daigné diriger la comédie. Bernadette a réussi à décontenancer M. Rives.

– Vraiment, c’est à devenir enragé, petite sorcière !

Le juge agite la sonnette et ordonne à l’huissier de faire entrer les époux Soubirous pour une a confrontation » avec leur fille. Encore une faute grave, et cette fois, une faute de procédure. Les parents ne se tiennent pas mal. La dignité naturelle du meunier déclassé ébranle le juge. Toutes les réponses qu’il reçoit, révèlent une innocence incontestable.

C’est alors que M. Rives commet la pire faute de la journée. Il abandonne la faible conjuration du parquet et fait appeler l’agent provocateur. L’homme aux grands carreaux fait une si piètre figure que même des esprits simples comme les Soubirous comprennent enfin quel piège odieux leur a été tendu. Rives a tellement honte qu’il voudrait s’enfuir, et il maudit Vital-Dutour, dans son for intérieur.

– Mais enfin, l’un de vous doit avoir le louis d’or ! crie-t-il. Qui était dans la chambre, excepté vous trois ?

– Ma sœur Marie et mes deux petits frères, répond Bernadette calmement.

– Amenez-moi toute la clique ! ordonne le juge.

Jean-Marie avoue sur-le-champ et tire la pièce d’or de sa poche :

– Elle était sur le tabouret. J’ai voulu la garder pour la donner à maman ! explique-t-il en pleurnichant.

À ce moment, il se passe quelque chose qu’on n’aurait pas supposé chez une visionnaire et une extatique. Bernadette rougit jusqu’à la racine des cheveux. Elle a maintenant l’air aussi rude et énergique que sa tante Bernarde Casterot. Elle se dirige d’un pas singulièrement mesuré vers son petit frère et lui administre une telle gifle que celui-ci recule en hurlant. En même temps, elle lui arrache la pièce d’or et la lance à l’agent provocateur, comme un arrêt de mort irrévocable. Ce geste a été si rapide, si irrésistible et si impérieux qu’il ne reste à M. Rives d’autre issue que de mettre fin à toute l’affaire :

– Fichez-moi le camp, vous tous ! Allez au diable !

Devant le Palais de Justice, les Soubirous sont reçus par une foule dense qui les accompagne en triomphe jusqu’au cachot. Le préjudice que la raison d’État imprudente vient de subir est incommensurable. À la tombée de la nuit, on brise les vitres chez le Procureur Impérial, chez le Commissaire de Police et chez le Juge d’instruction.

Vers quatre heures, la malle-poste pour Tarbes quitte la Place Marcadale. Le « millionnaire anglais » et le boulanger Maisongrosse sont les seuls voyageurs. Sur la route, entre Lourdes et Bartrès, Doutreloux arrête ses chevaux. Antoine Nicolau, Bourriette et deux immenses cantonniers sont déjà là. Ils descendent l’homme aux grands carreaux de la voiture, le jettent sur un tas de pierres et le rouent de coups. Antoine se sert de sa grosse ceinture de cuir, les autres ont des bâtons. À lui le premier coup. Les autres suivent. Maisongrosse, amateur de réjouissances populaires, et Doutreloux, la pipe à la gueule, applaudissent et donnent des conseils de connaisseurs.

L’« Anglais » hurle :

– Je vous préviens que vous commettez le délit de coups et blessures... c’est un meurtre...

– Nous le savons, que tu t’y connais en matière judiciaire. Sois tranquille, nous nous expliquerons en justice !

Les coups redoublent. Un des cantonniers, avec un gros couteau, coupe en deux le fameux manteau à carreaux.

L’œuvre terminée, on remonte le « millionnaire », dont les vêtements sont en lambeaux, dans la voiture. Il ne dit plus rien, Antoine et ses compagnons sont d’excellente humeur. Ni Dutour ni Jacomet n’oseront les poursuivre.

 

 

 

 

XXIV

 

LE PETIT BOUHOUHORTS

 

Outre Louis Bourriette, il y a encore à Lourdes un autre homme dont les pensées ne peuvent se détacher de la source dans la grotte. Cet homme, c’est Lacadé. Différent en cela des fonctionnaires du Gouvernement pris dans le jeu, Lacadé a des vues lointaines et impartiales qu’il doit à son imagination purement commerciale. Sans savoir pourquoi, le Maire n’est plus tout à fait mécontent des différentes défaites qu’a subies le Gouvernem