Benoîte la bergère

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Maria WINOWSKA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

POUR commencer, Benoîte fut un poupon, comme vous et moi. Regardez-la sur les genoux de sa maman qui lui présente, en guise de hochet, un crucifix ! Elle le touche de sa menotte et dodeline de sa petite tête, à force de penser. Que pense-t-elle ? Personne ne le sait, sauf son bon ange, car elle est trop petite pour le dire. Mais l’âme d’un enfant baptisé est comme du cristal où se mire le ciel. Benoîte ne parle pas, mais elle comprend beaucoup de choses. Et ce qu’elle ne comprend pas encore, viendra un jour où elle le lira à livre ouvert. Ses parents sont trop pauvres pour l’envoyer à l’école. Elle ne saura donc jamais ni lire ni écrire. Mais elle saura ce que nous ne savons hélas plus : lire Dieu en toutes choses, dans les arbres et dans les fleurs, dans les étoiles et dans les sommets des montagnes, dans ma sœur l’eau et dans mon frère le feu, car toutes les créatures chantent Dieu, mais nous ne savons pas le déchiffrer aussi prestement que Benoîte l’illettrée.

Elle est née le jour de Messire saint Michel, le 29 septembre 1647, dans un bruissement d’ailes de foules angéliques et le plus strict dénuement. Des petits frères et des petites sœurs l’avaient précédée. Son papa devait travailler dur pour donner la becquée à tant de petites bouches ! Il se levait aux aurores. Il se couchait à minuit. Il peina si fort qu’il en mourut lorsque Benoîte n’avait que sept ans.

La voici orpheline et pastourelle. Il faut bien aider la maman qui ne sait où donner de la tête, tant elle a de soucis ! Alors Benoîte chausse des sabots, prend un bâton et emmène son troupeau, escortée du chien. Voyez comme il aboie et se démène pour que les brebis ne s’égaillent pas trop ! Car il y a des précipices dans la montagne. Saint-Étienne, le village natal de Benoîte, se trouve dans les Hautes-Alpes. La terre y est maigre et pierreuse, l’herbe chétive et malingre. Vous pensez peut-être qu’il est facile, le métier d’une bergère ? Nenni ! Tout le temps il faut être aux aguets pour que n’arrive un malheur. Gare aux moutons qui broutent dans le champ du voisin ! Et c’est encore la chèvre qu’il faut surveiller de plus près, car elle est maligne et raffole des jeunes pousses de blé.

Ce fut un temps de disette dans le royaume de France. Les récoltes étaient mauvaises, les vignes ravagées par la grêle. Alors Benoîte s’en alla en service chez une pauvre veuve qui avait six enfants et bien peu de ressources. Tous les jours elle donnait à Benoîte, pour la journée, une miche de pain. Ses enfants la suivaient des yeux avec un petit air gourmand : jamais ils ne mangeaient vraiment à leur faim ! Ce voyant, Benoîte fut prise de pitié, car elle avait un cœur tendre. En cachette, elle se mit à distribuer tout son pain aux enfants de sa maîtresse, lesquels ne demandaient pas mieux ! Voyez comme ils accourent et tendent la menotte, tandis que Benoîte taille les tranches avec son gros couteau ! La pauvre petite faillit en mourir : le sang lui jaillissait du nez et de la bouche, tellement elle était devenue faible ! Les morceaux de pain qu’elle donnait, c’étaient des morceaux de sa vie qui s’en allaient, un à un. Heureusement sa maîtresse, s’en étant aperçue, mit fin à ces privations. Y a-t-il beaucoup d’enfants en France et dans le monde entier qui pratiquent pareille charité ?

Lorsqu’elle partit en service, sa maman lui demanda : « Ma fille que désires-tu ? » « Un chapelet », répondit Benoîte. « En le récitant, je ne m’ennuierai pas. » C’est long, une journée au pâturage, long et monotone ! Mais Benoîte savait que faire. Sagement, elle s’asseyait sur une pierre, à l’ombre d’un chêne, et puis, à mi-voix, elle se mettait à dévider des Pater et des Ave Maria. Pendant qu’elle priait, les moutons étaient dociles et broutaient sans faire de dégâts. Parions que les anges s’en mêlaient un petit peu pour qu’elle n’eût point de distractions !

Benoîte aimait beaucoup le rosaire et l’enseignait à ses petites compagnes. Lorsqu’il y avait quelqu’un de malade au village, elle disait : « Allons dire le chapelet près de son lit. » Une pauvre femme qui était à la mort recouvra ainsi, brusquement, la parole et s’écria toute joyeuse : « Ma petite, tu es la plus belle du village. »

Ce compliment ne tourna pas la tête à Benoîte, car elle savait qu’une petite fille peut avoir des joues roses et l’âme toute noire. Elle n’aimait pas les compliments. Lorsqu’un jour de vilains gaillards lui contèrent fleurette, elle s’enfuit, tout bonnement, à toutes jambes. Ils se mirent à la poursuivre, bien décidés à la compromettre. Agile comme un cabri Benoîte courut droit devant elle, de toutes les forces de ses petites jambes. Or il y avait sur son chemin un étang. Ses persécuteurs se frottèrent les mains : « Elle ne passera pas ! » Déjà ils empoignaient sa jupe lorsque, d’un bond, Benoîte sauta dans l’eau. Alors ils lâchèrent prise et ouvrirent la bouche d’étonnement. Benoîte courait sur l’eau comme sur un tapis, sans mouiller le bas de sa robe ! Même les poissons n’en revenaient pas et regardaient, bouche bée. Plus intelligent, le canard pensa devers soi : « Après tout, pourquoi pas ? Jésus a bien marché sur l’eau, et même saint Pierre, tant qu’il n’eut pas peur et ne perdit pied ? Ce qui compte, c’est la confiance. »

Ainsi Benoîte échappa aux mains de ses ravisseurs, escortée de papillons et de petits oiseaux.

En allant paître son troupeau, Benoîte emporte du pain, mais non pas de l’eau. Pour en trouver, il faut qu’elle se débrouille. Or, sur certaines crêtes, les sources sont rares ! Un jour, à midi, Benoîte a soif... Elle regarde à droite et à gauche : point d’eau ! Ingénument, elle appelle le ciel à son secours.

Soudain, elle voit un vieillard, avec une mitre et une chasuble écarlate. Alors elle tire un morceau de pain de sa panetière : « Messire », dit-elle, « voulez-vous partager mon pain ? » « Non, ma fille », répond le vieillard, « je n’en ai besoin ! » Alors elle insiste : « Il faut bien que vous mangiez, vous qui êtes si vermeil. » « Je ne vis pas de pain terrestre, mais de pain du ciel. »

Il sourit la voyant tout interdite et ajoute : « Ma fille, prenez votre réfection ! Je vais vous bailler de l’eau ! » Il remplit sa cruche à un puits que Benoîte n’avait pas remarqué et la regarde manger et boire. Naïvement, elle demande : « Vous êtes si beau ! Ne seriez-vous pas un ange ou Jésus ? » « Je suis Maurice », répond le vieillard, « ma chapelle est tout près. Bientôt vous aurez une autre visite, celle de la Mère de Dieu ! » « Hé, Messire, comment la verrai-je puisqu’elle est au ciel ? » s’écrie Benoîte.

« Elle est au ciel, mais aussi sur la terre chaque fois qu’elle le veut », répond le vieillard en fondant comme une bulle de savon.

Le lendemain matin, joyeuse comme un pinson, Benoîte suit son troupeau dans un ravin nommé « les Fours » où les paysans cuisent du plâtre. Il y a là une grotte qui l’abrite de la pluie et où elle aime à se recueillir pour réciter son chapelet.

Soudain, dans un globe de lumière, une belle Dame lui apparaît tenant par la main un ravissant enfant. Toutes les fleurs du vallon semblent distiller leurs parfums à leurs pieds, tellement ils embaument ! Dans sa naïveté, Benoîte imagine que c’est « une grande dame » des environs, venue pour acheter du plâtre. Elle la « mange des yeux » ainsi que son enfant. Jamais elle n’en a vu d’aussi beau ! Les heures passent, le soleil monte : voici midi. Pratique, Benoîte s’aperçoit que la belle Dame n’a point de provisions :

– Vous plairait-il, Madame, de goûter avec moi ? J’ai du bon pain, nous le tremperons dans la fontaine...

La belle Dame sourit, mais ne répond pas. Elle va et vient, devant le creux du rocher, à petits pas, pour que l’enfant puisse la suivre. Benoîte prend son courage à deux mains

– Vous plairait-il, Madame, de nous donner cet enfant ? Il nous réjouirait tous !

En vain attend-elle une réponse. La belle Dame continue à sourire. Puis, vers le soir, elle prend l’enfant dans ses bras et disparaît dans la grotte.

Benoîte se sent l’âme en fête, sans bien savoir pourquoi. Tout lui semble doux et léger. Même les moutons partagent sa joie, comme jamais dociles ! Alertée par les étoiles qui commencent à broder le ciel de points d’or, Benoîte s’en retourne au village en égrenant, doucement, son chapelet.

Le lendemain matin, son cœur bat très fort. La belle Dame reviendra-t-elle ? La voici, toute en fleurs et en lumière, fidèle au rendez-vous ! Elle ne dit rien. Benoîte non plus : elle regarde et se croit en paradis.

Le soir, elle rentre tard à la maison. Le matin, elle se lève aux aurores. La nuit, elle ne rêve qu’à sa belle Dame. Tous les jours, elle emmène son troupeau au même endroit, brouté jusqu’aux racines. Point besoin de houlette ! Ses moutons et même sa chèvre semblent deviner qu’il ne faut pas lui donner de distractions. Paisiblement ils grignotent l’herbe maigre et engraissent à vue d’œil.

Sa maîtresse n’en revient pas. Fine mouche, elle observe Benoîte qui semble toute transformée. Un matin, en secret, elle la suit et se cache au creux du rocher.

Arrive Benoîte. La belle Dame l’attend, mais ne sourit pas. « Votre maîtresse est là, sous la roche », dit-elle à Benoîte. « Nenni, belle Dame, elle dort, je l’ai laissée au lit. De vous ou de moi, qui le saura mieux ? » « Que si, elle est là qui écoute ! Dites-lui de ne point tant jurer sur le nom de Jésus ! Si elle continue, il n’y aura pas de Paradis pour elle... »

La maîtresse l’entend, fond en larmes et se convertit.

Du coup, le secret de Benoîte s’ébruite, le village s’en émeut, les langues ne chôment pas. Pour régler ce bavardage, la belle Dame dit à Benoîte : « Engagez les jeunes filles à chanter les litanies de la Sainte Vierge, avec la permission de Monsieur le curé ! » Benoîte s’en fut leur dire. Or, toutes ses compagnes l’aimaient tendrement et dirent oui. Monsieur le Curé n’en demandait pas mieux et depuis, chaque soir, elles s’en allaient en procession en invoquant la Mère de Dieu sous ses plus beaux vocables.

Cependant la belle Dame n’avait pas encore dévoilé son nom. Benoîte n’en avait cure. Son cœur le devinait. Or, les responsables de l’ordre public ne l’entendaient pas ainsi ! Le juge de la vallée de la Venu, Monsieur Grimaud, décida de tirer les choses au clair. À quoi, après tout, servent les Magistrats sinon à établir des pièces d’identité qui appellent les gens par leur nom ? Monsieur Grimaud était un honnête homme et se sentait personnellement visé. Il appela donc Benoîte, l’interrogea minutieusement et en fut fort satisfait, la trouvant « raisonnable, d’une humeur sincère, et nullement capable d’invention ». Alors il lui manda d’aller se confesser pour se mettre en état de grâce, après quoi, hardiment, elle pourrait dire à l’Apparition : « Ma bonne Dame, je suis, et tout le monde de ce lieu, en grande peine pour savoir qui vous êtes : ne seriez-vous point la Mère de notre bon Dieu ? »

Benoîte obéit et la belle Dame, ainsi interpellée, répliqua avec un doux sourire : « Je suis Marie, Mère de Jésus. »

À genoux derrière la bergère, Monsieur Grimaud écoutait, mais n’entendait rien.

– Quoi, Monsieur, vous ne la voyez pas ?

– Pour mériter cet honneur, je ne suis pas assez homme de bien.

– Mais elle vous tend la main !

« Ceci m’obligea », écrit Monsieur le Juge, « le chapeau au poing et à genoux, de tendre la main dans l’antre, mais la vérité est que je ne touchai rien. Et, dans ce temps, la bergère me dit que la Demoiselle disparaissait et s’enfonçait dans l’antre. »

Après l’enquête de Monsieur le Juge, les notables du village décidèrent de bâtir une chapelle au vallon des Fours.

« Nenni », dit la belle Dame à Benoîte, « j’ai choisi un lieu plus agréable. Vous ne me verrez plus ici, ni de quelque temps ! »

Ces paroles transpercèrent le cœur de Benoîte. « Elle en est fort affligée et comme inconsolable », note Monsieur Grimaud dans son gros bouquin. « Et même, elle en pleure à chaudes larmes. »

Tous les matins, elle retourne au vallon béni : la grotte est vide et le sable fin ne reproduit plus les traces de l’enfant. Alors elle se met à parcourir les environs et demande à tous les creux de rocher, à tous les ravins, à tous les coteaux s’ils n’ont pas vu Celle qu’elle aime ?

Cela dura tout un mois... et c’est long, un mois ! La Sainte Vierge la mettait à l’épreuve pour lui apprendre la patience.

Vient le jour de messire saint Michel, le 29 septembre 1664. C’était l’anniversaire de Benoîte qui fête ses dix-sept ans. Sa maman de la terre n’a guère de cadeaux à lui offrir. Sa maman du ciel y supplée en lui apparaissant auréolée de lumière, sur un monticule nommé Pindreau, de l’autre côté de la rivière d’Avance. La chèvre prête le dos à la bergère qui atteint sans peine la rive opposée, gravit le coteau et s’élance, haletante d’émotion, aux pieds de la belle Dame :

– Belle Dame, d’où vient que vous m’avez privée si longtemps de l’honneur de vous voir ?

– Courage, ma fille ! Allez au Laus, vous y trouverez une chapelle d’où s’exhaleront de bonnes odeurs. Là vous me verrez et vous me parlerez.

Le lendemain, dès l’aube, Benoîte emmène son troupeau au vallon de Laus et se met à quérir la chapelle. Rien ne la distingue au milieu des maisons couvertes de chaume ! Benoîte court de porte en porte, impatiente de respirer les suaves parfums, mais elle ne sent rien et se met à pleurer. Pourtant elle ne se décourage pas et continue à chercher. Dieu et sa Mère aiment à se faire désirer et récompensent la persévérance. Soudain, d’une chétive maisonnette, s’exhalent les effluves d’ineffables arômes. Benoîte se précipite, regarde – la belle Dame est là !

Cette chapelle, nommée « du Bon Rencontre », est bien pauvre et abandonnée. Un autel en plâtre, deux chandeliers de bois, un ciboire en étain forment tout son mobilier. La messe ne s’y dit que rarement lorsque les crues de la rivière empêchent les montagnards de descendre à Saint-Étienne. Benoîte n’en revient pas que sa belle Dame consente d’apparaître dans un pareil dénuement ! Elle est là cependant, au-dessus de l’autel poussiéreux qu’elle touche de ses pieds de lumière. Benoîte s’en émeut :

– Belle Dame, dit-elle, agréerez-vous que j’étende mon tablier sous vos pieds ?

– Non, gardez-le et ne vous mettez pas en peine, réplique la belle Dame. « Dans peu de temps il ne manquera rien ici. Ni linges, ni nappes, ni cierges, ni ornements. Je veux faire construire ici une grande église, en honneur de mon très cher Fils. Beaucoup de pécheurs s’y convertiront. Elle sera de la longueur et de la largeur qu’elle doit avoir et comme je la veux. Vous m’y verrez très souvent. »

– Bâtir une église, s’écrie Benoîte émerveillée. D’où prendra-t-on l’argent ?

– Soyez sans crainte ! Quand il faudra bâtir, on trouvera tout ce qu’il faut. Les deniers des pauvres y pourvoiront !

Avec la très Sainte Vierge les heures passent comme un éclair ! Jour et nuit Benoîte resterait à ses pieds. Mais la bonne Mère n’entend pas la soustraire à ses devoirs. Le soir elle l’avertit :

– Rentrez, mon enfant ! Vos maîtres vous cherchent.

À partir de ce jour Benoîte emmène son troupeau au vallon du Laus. À genoux devant l’autel rustique, elle s’abîme en prière. Il arrive parfois que son bel Ange la prenne en pitié et remplisse les corvées dont elle est chargée. Voyez comme il ramasse les simples tandis qu’elle poursuit sa céleste conversation ! Le soir elle n’aura qu’à emporter la gerbe aromatique, commandée par ses maîtres. Furtivement, elle murmurera :

« Merci, bel Ange ! »

Avant de la lancer à l’action, Notre-Dame la forme doucement, comme une maman, avec infiniment de patience. Car Benoîte n’est pas née sainte. Elle a même ses petits défauts, comme tous les enfants du monde. Ainsi elle tient à son jugement, à ses affaires. Sans la grâce du ciel, elle risquerait de devenir un tantinet avare. La Sainte Vierge s’applique à la corriger de ces menus défauts qui pourraient grandir avec l’âge.

Un jour, pour l’éprouver Elle lui dit :

– Baillez-moi un mouton et votre chèvre.

– Pour ce qui est du mouton, répond la bergère, oui, belle Dame, je vous le baillerai : je le compterai sur mes gages. Mais, pour la chèvre, je la garde, elle me fait besoin parce qu’elle me porte quand je suis lasse et pour passer la rivière quand elle est grosse. Si vous m’en donniez trente écus, vrai de vrai, je ne vous la céderais pas !

La bonne Mère sourit de cette naïve réponse.

– Ma fille, dit-elle, je ne vous baillerai pas trente écus ! Vous l’aimez trop, votre chèvre. Vous lui donnez des raisins et du pain. Il vaut mieux les donner aux pauvres...

Benoîte rougit et baisse la tête. Vrai de vrai, la bonne Mère a tout vu ! Sans sa chèvre, pourtant, elle n’aurait pu l’atteindre au rendez-vous de Pindreau. Voilà pourquoi, en cachette, elle lui donne ces jolies grappes dont les biquettes sont si friandes. Désormais, elle les gardera pour les enfants pauvres. Et même sa chèvre, le cœur bien gros, elle y renoncera ! Elle regarde la Sainte Vierge, les yeux pleins de larmes.

– Si vous la voulez tellement, bonne Mère...

Eh non, la bonne Mère ne la lui prendra pas ! Mais la leçon aura porté : à partir de ce jour, la pastourelle aimera sa biquette avec plus de détachement.

De nature, Benoîte n’est pas un modèle de patience. Mais qui donc, parmi nous, ne pourrait en dire autant ? Seulement, elle profite des leçons qu’on lui donne. Voilà où nous lui ressemblons un peu moins.

Un jour une brave femme du village lui demande de surveiller ses poires, d’en manger tant qu’elle veut mais d’empêcher que d’autres n’en prennent. Forte de son droit, le soir même, notre pastourelle remplit son tablier pour régaler, au retour, ses compagnes et ses maîtres. Tout d’un coup la Sainte Vierge apparaît et la reprend sévèrement :

– Ma fille, il ne fallait pas en prendre autant, mais rien que quatre ou cinq.

D’un geste brusque, Benoîte vide son tablier, les poires dégringolent le long de la pente dans le vallon... Elle regarde toute penaude.

– Ma fille, dit la Sainte Vierge, allez les ramasser.

Ce qu’elle fait, pas fière du tout. Ensuite elle les dépose sous l’arbre en un petit tas, et pour se punir n’en prend pas une seule. La bonne Mère qui lit dans son cœur, sait bien qu’elle ne recommencera plus !

Benoîte était bien pauvre et portait des vêtements rapiécés et couverts de reprises. Un beau jour une personne charitable lui offrit une belle robe toute neuve. Aussitôt, Benoîte s’habille, toute contente. Elle n’a pas de miroir pour s’admirer, mais elle se sent bien mignonne !

Mais la bonne Mère ne la veut pas coquette. Sévèrement, elle la reprend. Il n’y a point de mal qu’elle mette sa robe neuve, mais qu’elle n’y pense pas autant !

Benoîte baisse les yeux, toute confuse. Dans son cœur se lève une grande lumière. Elle commence à voir les âmes et les choses comme la Sainte Vierge les voit, non pas du dehors, mais du dedans.

Or, à quoi sert une belle robe si l’âme est en loques, toute vilaine et noire ?

Avant de faire la toilette du corps ne faudrait-il pas penser à la toilette de l’âme ?

Jésus ne met-il pas à notre disposition tout ce qu’il faut pour être bien propre : les grandes eaux du baptême et de la confession, le savon et même parfois, la brosse en chiendent de la pénitence, les onguents et les baumes d’une contrition parfaite et toute brûlante d’amour ?

Sous le regard de la belle Dame, Benoîte comprend que la beauté de l’âme rejaillit sur le corps, mais qu’aucun artifice de ce monde ne saurait embellir une âme laide et noircie par le péché. Seul un bain dans le Sang de Jésus peut lui rendre la beauté perdue...

De ses petits doigts elle soulève encore son cotillon aux larges plis, mais son cœur en est bien décroché.

Désormais, elle ne vivra que pour faire le ménage des âmes, embourbées dans le mal, encombrées de bagatelle, oublieuses de cette beauté dont elles portent l’empreinte ineffaçable : l’image de Dieu.

Ainsi, de chute en chute et de victoire en victoire, Benoîte devient de plus en plus douce, patiente, généreuse. L’ayant éprouvée, Notre-Dame la console. Un jour, elle lui tend sa fine main. Benoîte proteste : « Bonne Mère, je ne suis seulement pas digne de baiser les vestiges de vos pieds ! »

Ravie par tant d’humilité, la Sainte Vierge multiplie ses faveurs. Un jour la pastourelle est lasse. C’est midi. Le soleil darde ses rayons brûlants sur la crête aride et les cigales entonnent leur cantique d’été. Pas la moindre petite ombre pour un moment de sieste ! Benoîte se frotte les yeux et lutte, bravement, contre le sommeil envahissant. Soudain la Sainte Vierge lui apparaît :

– Ma fille, reposez-vous auprès de moi !

Et Benoîte s’endort à l’ombre du manteau royal, blottie tout contre, la tête sur les genoux de sa bonne Mère. Le divin Enfantelet lève sa main et la bénit, ravi d’une pareille confiance. Car rien n’enchante le ciel autant que l’abandon des tout petits qu’il traite avec une familiarité sans pareille !

Benoîte est toujours restée bonne comme du pain, claire comme une source, franche, droite et simple. Même avec des cheveux tout blancs elle a gardé un cœur d’enfant ! Car, l’esprit de l’enfance n’a rien à voir avec l’âge. On peut avoir dix ans et être un petit vieux.

Ayant pris possession de la chapelle du Bon Rencontre, Notre-Dame se met à l’œuvre.

Pour construire une basilique, il faut non seulement de l’argent, mais des ouvriers, non seulement des ouvriers, mais l’accord de Monseigneur l’Évêque.

Il faut de bonnes raisons afin de le convaincre que le Ciel a choisi ce désert flanqué de raidillons et côtoyant des abîmes où seules les chèvres se sentent à l’aise et tout honnête homme est pris de vertige.

Or, le Ciel a ses services de propagande, assurés par les escadrons angéliques. Dès que la Reine de l’Univers a touché de son petit pied ce sol béni, aussitôt ils s’affairent. Jour et nuit se déploie un va et vient du Ciel à la Terre qui enregistre, d’une part, des flots de prières, et de l’autre, une pluie de miracles.

Car les rendez-vous de Benoîte s’ébruitent. Les gens des alentours la guettent, la suivent, s’émeuvent, prient, sont exaucés. D’autres emboîtent leurs pas. Bientôt ils viennent par milliers. Avant de guérir les âmes, la bonne Mère guérit les corps ! Ce sont des aveugles qui voient, des sourds qui entendent, des boiteux qui marchent en laissant leurs béquilles comme preuves tangibles du prodige.

L’un des premiers guéris est fils de chirurgien, réputé incurable, comme si la Sainte Vierge s’attaquait directement au bastion de la Faculté, rien moins que crédule. Le pauvre petit avait sept ulcères purulents et était complètement aveugle. À bout de ressources, son père le porte au Laus : en un clin d’œil ses ulcères se referment, et il recouvre la vue !

« Les prodiges tombent des mains de Marie avec tant de facilité qu’elle paraît quelquefois ne pas s’en apercevoir », déclare un chroniqueur. Quoi d’étonnant que les foules affluent ? Monsieur Grimaud a beau consigner la liste des miracles dont il a connaissance : « Combien d’autres m’échappent », note-t-il en soupirant. Son propre fils vient d’être guéri. Sans cesse on lui relate de nouvelles merveilles. Le pauvre homme est débordé et en oublie le boire et le manger. Pensez seulement ! En une année cent trente mille personnes ont affronté cette grimpette et s’en sont retournées consolées.

Intrigué par cette affluence, voici un docteur en théologie, Monsieur Gaillard, le futur vicaire général de Gap. Pour se convaincre, il demande trois grâces, les obtient et décide « de se vouer corps et âme » à la bonne Mère du Laus. L’un de ses premiers soins est d’alerter les autorités diocésaines qui s’ébranlent à leur tour.

À l’époque, les illustres personnages ne voyageaient pas en auto. Même s’ils en avaient eu, cela ne leur eût servi de rien, car de chemin carrossable il n’y en avait pas. Les voici donc à cheval, engagés sur un sentier abrupt et longeant des abîmes à donner le frisson.

Ils caracolent sans entrain, lâchant bride à leurs montures qui tâtent prudemment de leurs sabots les rebords des corniches. « Plût au ciel », pense Monsieur Lambert, le vicaire général d’Embrun, « que je rentre au plus vite, sain et sauf » !

Avisée de leur visite, Benoîte tremble de peur. Elle veut même se sauver dans la montagne, mais la Sainte Vierge l’arrête, la rassure :

– Ne craignez pas, ma fille ; il faut rendre raison aux gens de l’Église. Répondez à toutes les questions qu’on vous adressera. Je suis avec vous. Les prêtres m’ont été donnés pour fils.

Marie a vécu avec Saint Jean. Elle sait bien que les meilleurs apôtres sont parfois vifs et emportés ; mais Elle connaît aussi leur amour profond pour son Fils ; Elle est en confiance avec les prêtres...

Encouragée par la bonne Mère, Benoîte répond hardiment.

– Eh bien, lui dit Monsieur le Vicaire général, si tout ce que vous dites-là est vrai, priez la bonne Mère de me donner quelque signe. Avec sa simplicité coutumière, Benoîte dit oui.

Sa charge remplie, Monsieur Lambert se dispose à prendre le chemin du retour lorsque, soudain, une averse torrentielle s’abat sur le vallon. Trois fois il essaie de partir. Chaque fois la pluie l’en empêche. Force lui est donc de remettre son départ au lendemain vendredi, 18 septembre. Au même moment une pauvre infirme nommée Catherine Vial termine sa neuvaine à la chapelle du Bon Rencontre. Avant son départ pour le Laus, Corréard, chirurgien de Veynes et fanatique huguenot, avait dit d’un air narquois : « Si celle-là revient sur ses jambes, aussitôt je me fais catholique. » Monsieur Lambert est en train de dire sa messe lorsque, soudain, des cris de joie attirent son attention. Est-ce le signe qu’il demandait ? De toutes parts on s’exclame : « Miracle ! » Tout à l’heure il avait entrevu la pauvre infirme, recroquevillée sur une table. Il entend son nom qui monte dans une houle de voix innombrables. Soudain, un flot de larmes jaillit de ses yeux et « mouille l’angle de l’autel » où il est en train de lire le dernier évangile d’une voix entrecoupée de sanglots. Monsieur Gaillard qui lui sert la messe en est grandement édifié et le consigne dans son témoignage.

Du coup, la cause du Laus semble gagnée. Monsieur le Vicaire général amène des maîtres maçons pour construire une petite église. Les temps sont durs, la crise bat son plein, pour commencer les travaux on n’a pas un liard ! Or, on oublie que c’est la Sainte Vierge qui s’est constituée le principal entrepreneur. Contre vents et marées, elle mène à bonne fin la construction selon un plan beaucoup plus important, car elle tient à ce que son église abrite beaucoup de monde. Tous les gars des environs prêtent bénévolement leur concours. C’est à qui manie la truelle, qui la pioche, qui le marteau. Les femmes accourent avec des paniers chargés de vivres. Chaque pèlerin apporte sa part de pierres, taillées dans les carrières des environs. C’est donc à juste titre que l’on a pu écrire :

« Cet édifice a commencé presque avec rien ; les mains des pauvres en ont assemblé les matériaux ; les aumônes en ont creusé les fondements ; la Providence en a élevé les murs. La confiance en Dieu les a achevés. »

Pour voir la basilique dont le tracé fut établi par la Vierge en personne il n’y a qu’à prendre le train pour Gap et l’autobus pour le Laus. Vrai de vrai, on n’en regrettera pas la peine !

Que fait, en attendant, la Bergère ? De tout son cœur, elle prie. Car les grâces ne pleuvent pas sans qu’on les demande ! Les grâces que l’on oublie de demander restent, tout bonnement, au ciel. Même la bonne Mère n’y peut rien ! Ses enfants ne sont-ils pas libres ? Il faut donc quelqu’un pour les faire descendre. La prière fervente, c’est comme un parachute du paradis.

Pour que les murs poussent, pour que les ouvriers, bénévolement, prêtent leur concours, pour qu’il n’y ait ni rixes ni litiges, pour empêcher des accidents, pour que les âmes guérissent dans les corps rafistolés, pour que la souffrance cesse d’être absurde, Benoîte prie. Jour et nuit, elle prie. Si bien que, parfois, elle en oublie le temps qui passe. Comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? Sa prière la met hors du temps, au cœur de l’éternité.

Or, un ouvrier est bien dans le temps. Midi pour lui, c’est midi : l’heure du casse-croûte. L’estomac creux, il maugrée. Après tout, n’a-t-il pas ses raisons ?

Dans la petite vigne de sa mère travaillaient des ouvriers, sans salaire, pour l’amour de Dieu. Il n’était que juste qu’on les ravitaillât. Or un jour, Benoîte leur dit : « Je m’en vais à l’église de Valserre pour prier un instant et ensuite je vous porterai à manger. » Le temps passe, une heure, deux heures, trois... Les ouvriers sentent leur estomac dans les talons. Point de Benoîte ! Fort mécontents, ils s’en vont chercher de la nourriture par leurs propres moyens, mais étant de braves gars, le lendemain ils reviennent.

En attendant, Benoîte aux pieds de sa bonne Mère, était passée hors du temps ! Lorsqu’elle revint à elle, ce fut le lendemain matin. Brusquement elle se souvint de ses ouvriers affamés. « Bonne Mère », s’écria-t-elle, « que faire pour me faire pardonner ? » Notre-Dame sourit. Après tout, ce n’était pas la faute de Benoîte et Elle s’entend à arranger des affaires autrement difficiles. « Ma fille, tendez-moi votre tablier », dit-elle. Benoîte le fait, ingénument, regarde... Son tablier est rempli de roses ! Or, c’était le 15 mars et, dans la région, il n’y avait point de serres.

La voyant arriver, les ouvriers se poussèrent du coude. « Tout de même, c’est fort ! », murmurèrent-ils, « la voici qui s’amène, fraîche comme une rose, après nous avoir laissés en panne, hier soir. » Ils n’auraient pas manqué de la semoncer vertement, si tout d’un coup ils n’avaient aperçu son tablier, bien rempli. Apporte-t-elle des provisions ? Nenni ! En souriant, elle leur distribue des roses ! Ils en furent tellement ébaubis, que de son oubli de la veille ils ne soufflèrent mot.

Les plus grandes merveilles du Laus, ce ne sont pas les guérisons miraculeuses, mais les conversions !

Comme Lourdes, le Laus est surtout une clinique d’âmes. Mieux encore : un lieu où ressuscitent les âmes mortes.

Car une âme en état de péché mortel est comme un cadavre en décomposition. Rien ni personne ne saurait la sauver si ce n’est Dieu qui est Vie de l’âme ! Le remède qu’il offre est à la portée de tous, grands et petits, riches et pauvres. Point de crime si noir ni de péché si honteux qui ne puisse être lavé dans le sang du Christ.

Voilà pourquoi Sœur Benoîte appelle le confessionnal « un lavoir ». Sa mission au Laus, c’est d’amener les pauvres pécheurs à se débarrasser de leur triste fardeau, à se réconcilier avec Dieu.

La Sainte Vierge l’instruit et la forme pour qu’elle puisse remplir son rôle. Trop souvent une fausse honte verrouille les lèvres, empêche l’aveu. Satan ne craint et ne hait rien autant que la divine Miséricorde. Il s’acharne à décourager les pénitents, il brouille leurs idées et refroidit leurs cœurs pour les éloigner de ce bain salutaire qui de tout noirs les changerait en tout blancs. Aux abords de chaque confessionnal Benoîte contemple une nuée de démons qui s’affairent.

La Vierge Immaculée défend ses enfants. N’est-ce pas elle, nous dit la Bible, qui triomphe de l’enfer ? Mère de Jésus, elle prépare les cœurs les plus endurcis à l’accueillir avec amour. Si, coup sur coup, elle descend sur cette pauvre terre, c’est pour empêcher que le Sang très précieux de son Fils ne soit gaspillé et ne coule en vain.

Mais la bonne Mère a besoin de notre aide. Voyez comme peu à peu Benoîte devient son porte-parole ! Plus elle fréquente les pauvres pécheurs et plus elle les prend en pitié. Plus elle les aime et plus elle désire les aider, même à ses propres dépens, en souffrant pour eux.

La voyant si généreuse, Notre-Dame lui obtient de puissants secours qui servent à toucher les pécheurs les plus endurcis. Cette petite bergère qui ne sait ni lire ni écrire connaît les âmes bien mieux qu’elles ne se connaissent elles-mêmes. Passé, présent, lieux, personnes, circonstances, rien ne lui échappe. Elle voit tout « comme dans un miroir » en remontant jusqu’à l’enfance la plus tendre. Bref, elle lit dans les consciences « à livre ouvert » et rappelle des circonstances oubliées en confession.

Souvent, on vient lui demander si l’on s’est bien confessé. Elle ne répond pas aux curieux, estimant « qu’elle y perdrait son temps », mais pour ceux qui l’approchent avec un cœur vraiment contrit, elle est toute bonne et secourable. Les grands pécheurs semblent avoir ses préférences. Elle les aborde avec patience et amour, les aide dans leur examen de conscience, les mène jusqu’au confessionnal et partage leur action de grâces. Tous les prêtres qui confessent au Laus sont d’accord « que la Bonne Mère se sert de la langue de Benoîte comme d’un filet pour attraper de gros poissons ». Touchés par ses paroles, les pécheurs les plus endurcis fondent comme de la cire et se débarrassent de leur vilain fardeau avec des larmes de repentir. En les revoyant, Sœur Benoîte leur dit :

– Vous voici bien propres, maintenant. Tout à l’heure, vous étiez noirs comme des Maures !

Elle n’entend pas faire les choses à moitié ! Lorsqu’une personne a la conscience « fort chargée », elle lui dit :

– Prenez une plume et du papier ! Il y en a tant que vous pourriez en oublier... Elle-même n’oublie rien.

Dans certains cas la maladie du corps et celle de l’âme sont étroitement liées ensemble. Un pèlerin lui demande de prier pour sa guérison : « Votre mal n’est pas dans votre corps », répond la bergère, « c’est votre âme qui est dans un très mauvais état. Confessez-vous de telles fautes et tout ira bien. » Bouleversé, le pèlerin fait une confession générale. « Maintenant, vous êtes beau, mais ce que vous étiez laid, en arrivant ! » Il repart l’âme en fête, délivré de son mal.

Une jolie fille des environs vint la trouver un jour. « Oh, Mademoiselle », s’écria Benoîte, « ce que vous êtes devenue laide depuis que je ne vous ai vue ! Vous n’étiez pas ainsi, autrefois ! » La jeune fille éclata en sanglots. Depuis son dernier pèlerinage, elle avait commis un gros péché. Personne ne s’en doutait, mais Benoîte voyait son âme, devenue bien laide. Vite, elle courut se confesser.

Arrive une élégante aux airs affectés : « Puis-je voir un prêtre ? Je me confesserai en un tournemain. » Benoîte la regarde d’un air indigné : « Malheureuse ! Il y a moins de plis et de replis à votre jupe que de péchés dans votre âme. Cela vous prendra du temps à tout déballer. Prenez garde ! Si vous ne vous êtes pas bien confessée, je vous retirerai de la sainte Table. »

Ce qu’elle faisait dans certains cas, pour éviter des communions sacrilèges. Doucement, elle tire telle personne par la manche et lui chuchote à l’oreille : « Allez d’abord vous confesser, vous n’avez pas tout dit. »

Dans certains cas elle est avertie de l’état de la conscience des pèlerins par « l’atroce puanteur » qu’ils dégagent et qu’elle est seule à sentir. Ce sont surtout les péchés de l’impureté qui produisent cette odeur infecte. Benoîte la sent « à huit ou dix pas de distance », à s’en trouver mal. Lorsque des jeunes filles dont la conscience n’est pas nette tentent de l’embrasser, elle s’en défend et leur dit : « Pas à présent : lorsque vous vous serez confessée. »

Émerveillés, même les prêtres lui demandent parfois « de les aider à faire leur examen de conscience ». Ayant eu la veille « une discussion un peu vive », son confesseur, Monsieur Gaillard, la prie un jour avant sa messe de lui rappeler ses péchés : « Elle me fit remarquer douze péchés véniels », écrit-il humblement...

Les témoignages sur ce point sont si abondants qu’à les choisir il n’y a qu’embarras de richesses !

Ne pensons surtout pas que Benoîte fasse ces reproches de gaieté de cœur ! Bien au contraire, cela lui coûte « beaucoup de peine et de larmes ». Elle tâche de s’en dispenser « chaque fois qu’elle le peut », quitte à faire un peu la sourde oreille aux paroles de la Sainte Vierge. Elle se juge indigne d’administrer des corrections « à qui que ce soit » et parfois son bon Ange doit la rappeler à l’ordre. Lorsqu’un prêtre lui demanda un jour comment elle osait désobéir, Benoîte de répondre :

« Monsieur, la bonne Mère me le commande d’un air si doux que je ne crois pas qu’elle le veuille absolument. J’ai tellement honte d’avertir les personnes qu’avant de le faire j’attends souvent un deuxième commandement. Elle me reprend sans se fâcher... Alors, j’obéis ! »

À la place de Benoîte ne prendrions-nous pas un malin plaisir à dire leur fait aux personnes qui nous interrogeraient ? Elle se dérobe par humilité. Loin de l’enorgueillir, ses dons extraordinaires lui pèsent. L’ayant ainsi établie dans sa petitesse, Dieu peut la combler.

Car les saints ne sont pas faits avec une autre argile que nous tous, pauvres pécheurs ! Lorsqu’on les regarde de près, bien vite on s’aperçoit qu’ils partent de zéro, mais une fois partis, plus rien ne les arrête dans la montée de plus en plus abrupte. Comme en haute montagne, seuls les alpinistes tenaces et hardis escaladent les pics, ainsi les sommets de la sainteté ne sont accessibles qu’à ceux-là seulement qui persévèrent avec cran. Nous avons vu comment la Sainte Vierge reprenait Benoîte de ses menus défauts. Si notre pastourelle avait fait la sourde oreille, il n’y aurait pas de pèlerinage au Laus et la Sainte Vierge serait apparue ailleurs ! Car Dieu et sa Mère nous demandent de consentir librement à leurs dons d’amour. À chaque instant de notre vie nous pouvons dire « oui » et nous pouvons dire « non ». Le saint, c’est quelqu’un qui ne cesse de dire « oui » à Dieu, même si cela lui coûte ! Au prix de sacrifices il découvre, peu à peu, la joie. Demandez à un alpiniste arrivé au sommet de la montagne s’il regrette le rude effort de l’ascension ! Ainsi à chaque nouveau palier de la montée spirituelle nous constatons qu’en disant « oui » à Dieu, nous n’y perdons pas !

À l’école de Notre-Dame, Sœur Benoîte fait de rapides progrès. Nous l’avons vue marchander sa chèvre et entasser des poires. Maintenant qu’elle aime Dieu d’un plus grand amour, chaque occasion lui est bonne pour le prouver. Jésus n’a-t-il pas dit : « Tout ce que vous ferez pour les plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’aurez fait » ? Avec les yeux de la foi, Benoîte voit Jésus dans son prochain. Plus il est malheureux, plus elle l’aime et plus elle s’efforce de le secourir.

Ce n’est pas la compagnie des riches qu’elle recherche ! Ses préférences vont vers les pauvres. Elle leur donne tout ce qu’elle a, même le strict nécessaire. Une année de grande disette, elle céda à un malheureux son unique sac de blé qui devait la nourrir pendant tout l’hiver. Lorsqu’on la blâma de cette imprévoyance, Benoîte répondit naïvement : « La bonne Mère est assez riche pour m’en donner un autre. » En effet, jamais elle ne manqua de rien et plus elle donnait, plus le pain des pauvres semblait se multiplier dans ses mains.

Parmi les pèlerins qui affluaient au Laus, elle distingue les plus nécessiteux, les invite dans sa pauvre maisonnette et partage avec eux ses humbles repas. Quand elle n’a rien d’autre à donner, elle se dépouille de ses vêtements. Un soir, vers la fin de décembre 1670, elle rencontra une pauvre femme qui descendait à Saint-Étienne pieds nus sur la neige. Prise de compassion, Benoîte s’arrête, se déchausse, lui donne ses souliers.

« Nous l’avons vue souvent », écrit Monsieur Gaillard, « appeler dans sa chambre de vieilles paysannes, les baiser, leur donner de ses petits biens et dire en levant les yeux au ciel, quand elles étaient sorties : – Ah, si nous étions aussi bien devant Dieu que cette pauvre femme ! »

Aucune misère ne la rebute. Un jour, elle pousse la charité jusqu’à coucher avec une pauvre fille lépreuse « afin de la réchauffer ».

Si pour les corps elle est d’une bonté si vigilante et secourable, que dire de son amour pour les âmes ?

Elle les voit telles qu’elles sont devant Dieu : saines, malades, fanées ou mortes.

Or, qu’est-ce qui sauve les âmes ? La Croix de Jésus.

Lui seul, étant Dieu, peut payer les dettes du pécheur, contractées face à Dieu.

Chrétiens, nous pouvons l’aider, car en nous sa Passion continue.

Tous les bobos, toutes les contrariétés, toutes les souffrances, petites et grandes, peuvent être branchés sur la Croix de Jésus et acquérir de ce fait, sur le marché des âmes, un prix d’éternité.

La douleur en soi n’est pas bonne. Souvent elle aigrit et révolte. Pour la rendre utile, il faut lui donner un sens.

Voyez un torrent de haute montagne. Laissé à sa fantaisie, il déborde au temps des crues et détruit les récoltes. Chaque printemps il y a ainsi en France et ailleurs des villages emportés, des champs dévastés, des millions de dégâts.

Mais captez cette eau cruelle dans un barrage, exploitez son énergie ! En faisant marcher des usines, de meurtrière elle devient bienfaisante, au lieu de mort et de ruines, elle apporte lumière, chaleur, vie.

Ainsi en est-il de la souffrance, de toute souffrance. Prise en soi, elle est mauvaise. Captée par la Croix, baignée dans le Sang de Jésus, elle se transforme en monnaie sonnante, de quoi racheter les âmes.

Voilà ce que la bonne Mère enseigne à sa fille Benoîte qui, peu à peu, s’éprend d’un grand amour pour la Croix. Un fait merveilleux la confirme dans sa vocation de victime pour les pauvres pécheurs.

Si vous allez au Laus, vous verrez bien, tout près du sanctuaire, une chapelle construite sur un éperon rocheux, face au village d’Avançon. Elle est dite « du Précieux Sang ».

Un jour de juillet (probablement en 1671), Benoîte moissonnait un champ de blé lorsque, soudain, elle laissa tomber sa faucille et se dirigea vers une grande croix plantée à cet endroit. Prises de curiosité, ses compagnes la suivirent et s’arrêtèrent interdites. Effondrée sous la croix, Benoîte sanglotait en contemplant un spectacle qu’elle était seule à voir, mais dont l’horreur se reflétait sur son visage baigné de larmes. On sut plus tard que Jésus lui était apparu attaché avec des clous et ruisselant de sang « avec une telle expression de douleur qu’elle fut sur le point d’en perdre les sens ».

« Ma fille », dit le Sauveur, « je me fais voir en cet état afin que vous participiez aux douleurs de ma Passion. »

En effet, depuis ce jour, chaque vendredi, Benoîte souffrit avec le Maître, pour le salut des pécheurs.

L’année suivante, en novembre, Jésus lui apparut dans un état encore plus lamentable. Benoîte se sentit prise d’une telle compassion qu’elle s’écria : « Seigneur Jésus, si vous restez encore un instant en cet état, j’en mourrai ! » Pendant six mois elle ne put se consoler de ce douloureux spectacle. Chaque nuit, elle s’en allait prier sous la croix, pieds nus, même en hiver au milieu des neiges et des glaces. Cet attrait mystérieux se communiqua aux pèlerins. Jamais depuis ils n’ont cessé de prier à l’endroit où Sœur Benoîte avait contemplé le Sauveur agonisant. On finit par y construire une chapelle qui garde comme une relique la miraculeuse croix d’Avançon.

Avez-vous vu les ronds que fait une pierre lancée dans l’eau ? De plus en plus amples les cercles s’évasent, toute la surface du lac semble ébranlée. Ainsi en est-il de l’exemple, bon ou mauvais. Personne ne sait jusqu’où va son influence. Chaque acte, chaque parole, chaque pensée, même secrète, fait monter ou fait descendre. Un pécheur entraîne vers l’abîme. Un saint donne le goût des sommets. Comme un chef de cordée il n’avance pas seul, mais avec cette grappe humaine collée à ses trousses, dont il répond devant Dieu. Quoi d’étonnant que Benoîte la bergère ait suscité de saintes émulations ? En la voyant si claire, si joyeuse, si rayonnante d’amour en Dieu, les pèlerins se disaient : « Pourquoi pas nous ? » Certains ne se contentaient pas de pieux désirs, mais se mettaient à son école. Or en partageant ses pénitences, ils trouvaient sa joie ! Car avec Dieu plus on donne et plus on a : « qui perd, gagne ». À les voir de près on se rend bien compte que les saints sont les plus heureux de cette terre.

Benoîte avait un parent qui s’appelait Aubin et qui se fit ermite pour aider la bonne Mère à sauver les âmes. Il construisit une petite hutte tout près du chemin qui mène de Gap au Laus et passait ses journées, souvent même ses nuits, à prier pour les pauvres pécheurs. Voyez-le à genoux, les mains jointes et tout recueilli ! Comme saint François d’Assise il ne fait pas peur aux bêtes. L’écureuil folâtre au-dessus de sa tête et le lapin sauvage grignote les fines herbes tout près de sa bure. Les petits oiseaux cachés dans les feuillages, le contemplent avec des yeux ronds et disent : « pi, pi, pi, tu-tu-tu-tu, oui-oui-oui-oui », tout contents d’être embrigadés dans sa louange. Car les créatures attendent avec beaucoup d’impatience que l’homme leur prête voix, pour la gloire de Dieu. Frère Aubin prie avec la brise et avec l’écureuil, avec le petit lapin et le bel arbre, avec la bruyère et le coquelicot, avec le vent et avec la pluie, tout lui sert pour composer un beau cantique des créatures. Garçons et filles, scouts et guides, ne pouvez-vous pas en faire autant ?

Ce fut un temps de guerres et le régiment de Turenne stationnait à Gap. Avant Pâques, Monseigneur l’Évêque proposa aux soldats de faire un pèlerinage au Laus. Ils consentirent avec enthousiasme. Le jour dit, tout le régiment se mit en marche et arriva au Laus dans l’ordre le plus parfait. Un témoin, Monsieur Peytieu, écrit : « Il faut avouer que jamais je n’ai rien vu d’aussi édifiant ! Nous allâmes à leur rencontre avec une procession de six cents personnes. Ces braves soldats furent si touchés dans ce saint lieu qu’ils firent la résolution de venir les uns après les autres pour y faire leur confession générale. Ils venaient par six et par sept et profitèrent si bien des grâces de Notre-Dame du Laus qu’ils ont quitté jurons et blasphèmes et autres vices. La plupart sont même devenus hommes d’oraison ! »

Benoîte ne fut point étrangère à cette conversion collective. De tout cœur, par sa prière et par sa parole, elle aidait ces braves soldats. Doucement elle leur faisait comprendre que la maladie du corps est bien moins grave que la maladie de l’âme et qu’il vaut mieux perdre les yeux que la grâce. Voyez-la un peu qui réconforte ce soldat borgne, tout accablé par son malheur. Comme une maman elle se penche vers lui, lève le doigt : « Ne vous découragez surtout pas », dit-elle avec douceur, « la bonne Mère vous envoie cette épreuve pour votre conversion... »

Benoîte n’avait jamais quitté son coin, perdu dans la haute montagne. Jamais elle n’avait vu ni mer ni bateaux ! Or, à la fin de juillet 1692, l’armée du duc de Savoie envahit la région et l’obligea à fuir. Sur l’ordre de la bonne Mère elle se réfugia à Marseille où bien vite sa grande vertu fut reconnue et appréciée.

S’étant aperçu qu’elle lisait dans les consciences, Monsieur Colongue Foresta, Vicaire général du diocèse et plus tard évêque d’Apt, en dit beaucoup de bien. « Cette fille », déclara-t-il, « mérite qu’on ne parle d’elle qu’avec respect. On ne connaît pas assez le privilège que Dieu lui accorde de sonder les cœurs. Pour ce qui me concerne, elle m’a jeté dans l’étonnement le plus profond, en me parlant d’un projet qui n’était connu que de Dieu et de moi, et en m’indiquant de quelle manière je devais le réaliser. »

Bien vite cet éloge fait le tour de la ville. Dès lors, tout le monde veut la voir. Elle ne peut sortir sans qu’on l’entoure. Au vieux port, des dames en cotillons et de braves maraîchères se disputent sa compagnie. Gentiment, Benoîte se fait toute à tous : elle instruit, exhorte, console, réprimande. Mais il y a une chose qu’elle ne peut souffrir : qu’on la prenne pour une sainte. Alors elle se fâche tout rouge et se dérobe prestement, quitte à laisser son auditoire bouche bée et profondément édifié. Car on voit bien qu’elle est humble, puisque les compliments la contrarient ! Du coup, on l’assiège avec plus d’empressement et la pauvre fille ne sait comment se défendre.

Un jour, elle pleura à chaudes larmes : ne lui avait-on pas tailladé, pour en faire des reliques, sa robe, son bonnet, son collet ? Elle parlait avec tant de feu des prodiges de sa bonne Mère qu’elle ne prit pas garde aux ciseaux qui, sournoisement, déchiquetaient ses vêtements. Et ce ne fut pas seulement son humilité qui en souffrit, mais aussi son extrême pauvreté ! Réfugiée, elle n’avait pas de robe de rechange. Il lui fallut du temps pour rafistoler, tant bien que mal, ses pauvres hardes balafrées !

Ainsi la guerre porta au loin la renommée de Sœur Benoîte. Jamais depuis, Marseille ne l’a oubliée, déléguant chaque année de nombreux pèlerins pour lui rendre sa visite et obtenir de nouvelles grâces.

Car durant son bref séjour les miracles fleurissaient sur ses pas, à sa grande confusion et pour la joie des malheureux qui recouraient à ses prières. La guerre finie, on ne voulut pas la laisser rentrer au Laus. Elle eut beau s’esquiver ! Fines mouches, ses amis la rattrapaient en route. À Aix, il s’en fallut d’un cheveu que pour mieux la garder on ne l’enfermât ! Benoîte dut s’enfuir à travers champs et vignes, au risque de se faire attraper par de grossiers vignerons.

À peine se croit-elle à l’abri des foules indiscrètes, voici un carrosse ventre à terre qui la rattrape. Deux princesses qui n’ont pu l’aborder au passage veulent absolument lui parler !

Benoîte leur répond « avec sa charité ordinaire » mais refuse rondement de monter dans le carrosse. En vain les princesses lui proposent-elles de l’emmener jusqu’au Laus ! Benoîte préfère continuer sa route, comme les pauvres, à pied.

Ses amis de Marseille lui offrent de beaux cadeaux. Pour elle-même, Benoîte n’en veut pas, mais pour son cher sanctuaire tout l’or du monde ne serait pas de trop. Elle demande donc « une belle cloche », ayant appris que les soudards avaient emporté l’ancienne.

Si vous allez au Laus, bien vite vous distinguerez dans le carillon la voix argentine de la « Cloche de Sœur Benoîte ». Fêlée, refondue, remise en place, elle continue à sonner pour la gloire de Dieu, témoignant de la reconnaissance des bons Marseillais envers la bergère des Hautes-Alpes.

« Nul n’est prophète en son pays » : de retour au Laus, Sœur Benoîte doit affronter de cruelles persécutions. S’étant emparés du sanctuaire, des jansénistes s’acharnent à détruire le culte de la Sainte Vierge qu’ils défendent d’appeler « Mère de Dieu » mais simplement « notre Sœur ».

« Afin de ralentir la piété des fidèles » ils leur interdisent de déposer des offrandes pour l’entretien des luminaires et « menacent de renverser les oratoires si les dons continuent d’affluer ». Ils augmentent les honoraires des messes pour en diminuer le nombre. Ils refusent de confesser les pèlerins et se montrent si sévères pour ceux qui se présentent que, parfois, le désespoir s’empare des âmes.

Naturellement leur haine vise surtout la confidente de Notre-Dame, Sœur Benoîte. Ils s’efforcent de la supprimer et lui tendent des guet-apens. Avertie par son Ange, la bergère déjoue leur complot. Alors ils essaient de détruire son influence en la traitant avec dédain, en refusant de la confesser et en la privant de communion. Ils lui défendent même d’assister à la messe les jours de la semaine, disant que c’était bien assez d’aller à l’église le dimanche. Un gros volume ne suffirait pas pour raconter toutes les épreuves que la pauvrette eut à souffrir. Cela a duré vingt ans

Jésus a bien dit dans l’évangile que ses amis auraient beaucoup à peiner, mais qu’ils finiraient par triompher, en ce monde ou dans l’autre. Sœur Benoîte vécut assez longtemps pour voir resplendir son cher sanctuaire d’un nouvel éclat. Les années d’éclipse et la rage de l’enfer ne firent que confirmer les paroles de la bonne Mère que le pèlerinage durerait « jusqu’à la fin des temps ». Seules les œuvres de Dieu résistent à de pareils assauts ! Comme le grain enfoui en terre, elles ne meurent qu’apparemment, pour s’épanouir en moissons.

N’empêche qu’il n’est pas facile de tenir au milieu de la tempête ! Pour aider sa chère fille à prendre ses épreuves en patience, la bonne Mère lui délégua ses anges.

Tout au long de sa vie Benoîte jouit de leur gracieuse compagnie, mais surtout dans ses peines. On dirait que ne pouvant souffrir eux-mêmes, les anges l’assistent avec d’autant plus d’amour dans son chemin de croix.

Naïvement, elle les appelle « ses petits frères ». Avec une tendresse « toute céleste » ils lui répondent : « douce petite sœur ».

Son Ange gardien la reprend parfois pour son zèle un tantinet impatient. « Bel Ange », réplique Benoîte, « si vous aviez un corps comme nous, on verrait bien ce que vous feriez ! »

À son tour, elle n’hésite pas à réprimander ses « frères célestes » avec une candeur ravissante. Lorsqu’un jour la Sainte Vierge apparut entourée d’anges sous l’aspect « de très jeunes enfants » qui se mirent à parler à la bergère, celle-ci les interrompit vivement : « Taisez-vous donc, petits anges, et laissez parler la bonne Mère. » Ils ne s’en offusquèrent nullement et Notre-Darne sourit.

Presque toujours, pour mieux se mettre à sa portée, ils lui apparaissaient tout petits. « Voulez-vous que je vous aide à descendre ? » demanda-t-elle un jour, ingénument, en les voyant déambuler sur le mur qui bordait le chemin. Lorsqu’ils la transportaient dans leurs bras pour la délivrer de ses agresseurs, elle s’étonnait gentiment : « Vous êtes si petits et vous portez un si lourd fardeau ! »

Souvent elle récite le chapelet en compagnie des anges, soit à l’église, soit chez elle. Par déférence, elle les fait toujours commencer. Les uns s’agenouillent sur le carrelage, face à la bergère, d’autres planent dans l’air, ravis de se joindre aux louanges de leur Reine. S’ils la traitent avec une familiarité si cordiale, c’est qu’ils la savent enfant et confidente de Marie. Dès lors, ils s’ingénient à lui rendre service et l’entourent de prévenances. Mais c’est surtout à l’époque des persécutions que leur assistance lui fut précieuse, voire indispensable, pour la soustraire à ses ennemis et l’empêcher de mourir de chagrin.

Lorsque parfois, voyant le pèlerinage en ruines, elle pleurait à chaudes larmes, son Ange gardien venait la consoler et lui expliquer le sens de la croix :

« Point d’autre moyen pour sauver les âmes », disait-il, « que de partager la croix de Jésus ! Nous autres ne pouvons pas souffrir, mais toi, tu peux ! »

Dans sa voix vibrait un secret regret. Si nous savions comme les anges le prix de la souffrance, nous souffririons sans maugréer !

Lorsqu’elle fut privée de communion, plus d’une fois ils lui portèrent « le pain des Anges » dont elle avait tellement faim. Voici ce qui arriva le 2 août 1700, en la fête de Notre-Dame des Anges et de la Portioncule.

Benoîte était à la chapelle, toute triste, lorsqu’elle vit deux anges sur l’autel.

– C’est aujourd’hui une grande fête, dit l’un d’eux, voudriez-vous communier ?

– Et comment !, répond Benoîte, mais il n’y a personne pour me donner la communion ni pour me confesser.

– Vous n’avez pas fait de péché qui vous empêche de communier. Je vous donnerai moi-même la communion.

Puis, la voyant tout interdite, il ajouta :

– Allumez les cierges, approchez-vous de l’autel, mettez-vous à genoux et prenez la nappe dans vos mains.

Le tabernacle s’ouvre, l’un des anges en tire une hostie et la donne à Benoîte, transportée de joie.

Puis, la voyant plongée dans un profond recueillement, il lui dit :

– Et maintenant éteignez les cierges et retirez-vous dans votre chambre pour l’action de grâces.

Les gens du voisinage étaient fort intrigués par cette lumière qui illuminait les verrières en pleine nuit et aurait pu alerter les jansénistes ! Auquel cas, gare à la pauvre Benoîte !

Avant de se retirer, celle-ci fit à l’Ange sa plus belle révérence :

– Merci, bel Ange ! J’ai à cette heure tout ce qu’il me faut.

Benoîte aime bien passer ses nuits devant le tabernacle. La Sainte Vierge a mis dans son cœur un grand amour pour l’Eucharistie. Jésus ne descend pas sur les autels pour y rester tout seul ! Il attend, avec une sainte impatience, notre compagnie. Hélas, qui s’en souvient ?

Les jansénistes moins que les autres. Ils verrouillent l’église et empêchent d’y entrer. Souvent, la nuit, Benoîte s’agenouille en pleurant devant le portail fermé et supplie la Sainte Vierge d’avoir pitié de ses pauvres enfants.

Parfois – pas toujours – le lourd portail cède doucement et lui livre passage. Complice de son amour, son bon Ange la laisse prier, prie avec elle, puis à l’aube, referme l’église sans bruit.

Benoîte est navrée de voir l’extrême abandon de l’autel et les toiles d’araignée qui envahissent le tabernacle. Une nuit, son Ange l’invite à mettre tout en ordre. Il ouvre le tabernacle, fait une profonde révérence, tire le ciboire et le corporal, les place sur l’autel un peu à côté et les couvre d’un voile. Puis, à deux avec Benoîte, ils descendent le tabernacle et le posent à terre. Tout émerveillée, Benoîte s’exclame : « Comment pouvez-vous le soulever, étant si petit ? »

Le bel Ange sourit, mais ne répond pas. Maintenant tous les deux s’appliquent à nettoyer le tabernacle. Ils le remettent en place et l’Ange, après une nouvelle révérence, dépose le ciboire, referme la porte et disparaît.

C’est Monsieur Gaillard, le confesseur de Benoîte, qui nous rapporte toutes ces merveilles.

S’il n’y avait que les jansénistes pour éprouver la patience de Benoîte ! Tout l’enfer se ligue pour la supprimer.

Le démon ne hait rien autant que la divine Miséricorde dont Sœur Benoîte est le porte-parole. Car la Sainte Vierge ne descend sur cette pauvre terre que pour rappeler, par ses petits confidents, l’amour infini dont Dieu nous a aimés : jusqu’à donner son Fils pour notre salut, en le livrant à la mort amère sur l’arbre de la croix. Benoîte et Bernadette, Mélanie et Maximin, Lucie et Yacinthe n’ont d’autre raison d’être que de prêter leur voix et leur cœur à ce message de Miséricorde. Toutes les apparitions de la Sainte Vierge en témoignent, mais plus particulièrement celle du Laus où elle veut être invoquée comme « Refuge des pécheurs ». Cela suffit pour dresser contre Benoîte toute la fureur de l’enfer.

Pendant plus de trente ans elle en souffrit de toutes les façons : menaces, tracasseries, guerre ouverte. Les attaques se faisaient plus violentes lorsqu’elle avait ramené à Dieu quelque « gros poisson » ou empêché un scandale. « Sorcière », criait Satan avec rage, « je veux t’étouffer ! Tu me fais trop mal ! Je veux te précipiter ou te jeter dans le désespoir ! »

Puis, il tâche de la persuader que ses prières, ses jeûnes, ses bonnes œuvres sont inutiles, que sa belle Dame l’a abandonnée pour toujours...

Souvent, après ces assauts, la Sainte Vierge lui apparaît et la rassure « par de suaves paroles ».

Ne pouvant atteindre son âme, le démon s’en prend à son corps, la frappe, la meurtrit, la jette brutalement à terre ou contre le mur. En entendant à travers la mince cloison ce tintamarre abominable, « sa pauvre maman meurt de peur dans son lit ».

Parfois le démon la transporte à travers les ténèbres sur une montagne escarpée que l’on appelle jusqu’à ce jour « la Roche où l’aigle niche ». Les gens du village et son confesseur entendent parfois, pendant la nuit « ses cris de détresse dans les airs ». Ils ne peuvent la secourir ! Les bons anges s’en chargent. Lorsqu’elle ne peut descendre d’un sommet abrupt, ou qu’un précipice lui barre la route, lorsqu’elle se sent perdue au milieu des broussailles humides et blanches de givre et qu’elle entend au lointain le hurlement des loups, aussitôt se présente « son petit frère du ciel » pour lui frayer la route.

Si ses pieds, engourdis par le froid, trébuchent, aussitôt il la soutient. Si le ruisseau débordé lui barre le passage, il l’aide à le franchir. Si la nuit est si noire qu’on n’y voit plus goutte, il devient tout lumineux pour éclairer son chemin. Souvent il s’arrête sur une corniche, illuminant tout le vallon comme un phare, ou tenant dans la main un immense flambeau. « Merci, bel Ange, je n’ai plus peur ! » lui dit alors Benoîte.

En souvenir de ces exploits, on a élevé en cet endroit une colonne avec la statue d’un ange tenant entre les mains un flambeau qui oriente tout le chemin dit « de l’Ange ».

C’est le péché qui nous a brouillés avec la création. Amis de Dieu, les saints sont en paix avec toutes choses. Même les loups obéissent à saint François d’Assise. Notre Sœur Benoîte trouve de tendres compagnons au milieu des petits oiseaux.

Voyez-les tourbillonner autour de sa tête, comme une vivante auréole ! Rouges, blancs et noirs, ils lui font escorte durant ses périlleuses marches nocturnes, en pleine montagne. En chantant ils la consolent des sévices du démon. Benoîte croit discerner dans leur gazouillis mélodieux des paroles qui lui rappellent la très amère Passion de Jésus. Lorsque la nuit est noire, ils lui apparaissent « tout lumineux » pour l’aider à descendre. Ainsi réconfortée, elle fait monter vers le ciel « ses prières de feu » qui implorent le salut des âmes. Car désormais Benoîte ne s’appartient plus. Tous ses petits intérêts personnels sont noyés dans les grandes affaires de l’Église. Or, l’Église est Mère et que désire une maman sinon le bonheur de ses enfants ? Benoîte le sait, elle est prête à offrir mille fois sa vie pour chaque âme qui s’égare hors de la voie royale qui mène au paradis. Voilà pourquoi elle prend sur elle les dettes des pécheurs, en « complétant » ainsi la Passion de Jésus. Qui sait ? Pour nous aussi, peut-être, quelqu’un a payé ? Ne serait-ce pas notre tour de payer, un petit peu, pour les autres ? Cela s’appelle « la communion des saints ».

Le Pèlerinage du Laus a deux spécialités : l’HUILE et les PARFUMS.

À Lourdes, il y a l’eau de la source miraculeuse. Mais la Sainte Vierge n’est-Elle pas Impératrice de l’Univers et Reine de toute la Création ? Tout ce qui existe est voué à sa gloire, Elle peut se servir de toutes choses pour le salut des corps et des âmes.

Comme le Verbe, son Fils « par qui tout a été fait », la Sainte Vierge ne se répète pas. Chacun de ses sanctuaires a une grâce spéciale. Lourdes ne fait pas concurrence au Laus, l’eau et l’huile ne se disputent pas, mais se complètent !

Vous me direz : « Pourquoi l’huile ? Pourquoi l’eau ? »

N’ayant qu’une seule raison d’être : préparer la venue de son Fils, la Vierge Marie a une préférence manifeste pour ces créatures qui font la matière des sacrements. L’eau pour le Baptême, l’huile pour la Confirmation, l’Extrême-Onction, le sacrement de l’Ordre au service de Jésus. L’eau et l’huile deviennent sacramentaux, c’est-à-dire véhicules de grâces, selon les dispositions de celui qui les accueille.

L’eau est surtout un signe de pénitence.

L’huile est un baume qui panse les plaies.

Lourdes est un immense rendez-vous de conversions.

Au Laus, Notre-Dame est comme une maman qui soigne les bobos de ses petits. On l’y appelle « Bonne Mère » : plus qu’ailleurs peut-être elle s’y révèle tendre et attentive. Le pécheur ressemble à un pauvre blessé qui requiert des soins. Après l’opération du confessionnal qui n’est pas toujours très agréable, voici la bonne Mère qui accourt avec ses onguents ! Sa promesse est formelle. N’a-t-elle pas dit à Benoîte que « ceux qui useraient AVEC FOI de l’huile qui brûle au sanctuaire, en oignant leurs membres malades, seraient guéris » ?

Jamais au Laus, depuis trois siècles la vertu de l’huile n’a tari. Si les miracles se font plus rares, c’est que l’on n’en use peut-être pas avec assez de foi ? Du temps de Sœur Benoîte, il n’en fut pas ainsi. Souvent elle oignait le malade de ses propres mains, ayant la foi pour deux ! Les guérisons s’en suivaient. Des pèlerins emportaient l’huile dans leurs lointains foyers. Ainsi la gloire de la bonne Mère se répandait à travers le monde. Et ce sont surtout les femmes qui recouraient à l’huile du Laus pour obtenir la grâce de devenir mamans.

Un jour, du temps de Benoîte, vint au Laus un couple qui n’avait pas d’enfant. « Plutôt douze que point ! » soupira la maman. Quinze ans après elle revenait au Laus pour action de grâces. « J’en ai onze », dit-elle en souriant, « et j’attends le douzième. »

Au Laus, tout est douceur et charme. Après l’huile, les parfums.

Si vous y allez avec un bouquet de fleurs, attendez-vous à un refus catégorique. À la basilique, depuis trois siècles, les fleurs n’ont pas d’accès ! Pourquoi cela ? Parce que les parfums qui l’embaument ne viennent pas des fleurs !

Dès le début, certains pèlerins, délicieusement surpris par ces « bonnes odeurs », s’en allaient demander aux chapelains s’il n’y avait pas quelques fleurs ou drogues aromatiques qui en expliqueraient l’origine ? Pour éviter toute confusion, on finit par bannir toutes fleurs. Désormais point d’erreur possible ! D’ailleurs, au dire « d’innombrables témoins » les « bonnes odeurs » du Laus n’ont rien à voir avec les plus exquis parfums de cette terre.

Sur la paroi extérieure de la basilique, incrustée dans le mur, du côté de la sacristie, il y a une inscription en souvenir « des suaves odeurs » qu’avait senties en ces lieux Honoré Péla de Gap. C’est lui qui offrit la statue du maître autel en action de grâces et demanda en retour « en perpétuité » le Salve Regina à la prière du soir.

Tous les pèlerins n’expérimentent pas ce prodige, mais le nombre de ceux qui en sont favorisés est impressionnant. Pour ma part, j’en connais une bonne dizaine dont l’humilité m’interdit de livrer les noms.

Chose curieuse : on ne sait jamais à l’avance qui bénéficiera de cette faveur. Des pécheurs endurcis que seul un miracle peut faire réfléchir ? Des âmes tout ouvertes aux effluves du ciel ?

Point de règle qui tranche la question. La bonne Mère se réserve le secret de ses dons et l’initiative de son arsenal de Miséricorde. Un fait est certain : les bonnes odeurs du Laus continuent. Chaque année, les chapelains du sanctuaire enregistrent un grand nombre de cas certains. Combien qui leur échappent, cachés par l’humilité ou la discrétion des bénéficiaires ?

Loin de diminuer, l’affluence des pèlerins attirés par la bonne Mère du Laus augmente d’année en année.

Plus leur foi est vive et plus les miracles se font abondants.

Mais ce sont les confessionnaux qui gardent les plus beaux secrets.

Enterrée face au maître autel, à l’endroit même où tant de fois elle avait conversé avec sa « belle Dame », Sœur Benoîte continue d’être à l’œuvre.

Pour l’aider à monter sur les autels, n’hésitons pas à lui demander grâces et faveurs ! Même un saint ne peut rien si on ne l’invoque pas. Sœur Benoîte nous apparaît comme une bonne ménagère avec son tablier rempli de cadeaux qu’elle voudrait bien distribuer à tout venant… pourvu qu’on veuille tendre la main et ne pas oublier de dire merci. Mettez-la donc à l’épreuve ! Elle a une fine oreille.

 

 

 

 

 

Maria WINOWSKA, Benoîte la Bergère,

Éditions Guy Victor, 1958.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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