La chapelle du val

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Francis YARD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À Robert DELAMARE

 

 

C’est bon courage de Normand,

Jusqu’au mourir il se rend.

(GRINGORE).

 

 

 

EN ce temps-là, le pays de Caux était une immense forêt, qu’on appelait la forêt d’Arelanum.

La grande plaine d’aujourd’hui, si riche et si bien cultivée, avec ses fermes éparses entourées de hêtres ; ses clochers dans les villages, la grande plaine était couverte d’arbres où dominaient les chênes. Quelques clairières laissaient passer le soleil ; mais partout ailleurs, ce n’étaient que fourrés impénétrables où vivaient les bêtes sans nombre.

La forêt s’étendait jusqu’à la mer. Seules, quelques valleuses formées par les ruisseaux et les rivières, donnaient asiles à des familles de pêcheurs.

Il restait bien encore, de place en place, des villas Gallo-Romaines, mais les halliers et les ronces les recouvraient presque entièrement : ce n’étaient plus que ruines.

Les Barbares avaient passé par là.

Les Normands à leur tour, après un siècle de dévastations et de pillages, étaient venus s’installer dans le pays.

 

*

*    *

 

En 918, un Normand, compagnon d’armes de Rollon, possédait toutes les terres qui s’étendaient très loin aux environs de Veules. C’était sa part de conquête, son domaine.

Il en jouissait en maître.

Ses journées se passaient à la chasse. À travers la grande forêt giboyeuse, il poursuivait les cerfs, les sangliers et les loups ; sa trompe, faite d’une corne immense, résonnait sous les chênes ; ses chiens hurlaient dans les profondeurs.

À la fin du jour, las de courir, il rapportait en travers de son cheval, fatigué comme lui, quelque beau chevreuil percé de flèches ou éventré d’un coup d’épieu. C’était son repas du soir, qu’il prolongeait longtemps.

Une belle matinée d’été, le chasseur, en quête d’une proie nouvelle, s’enfonce comme d’habitude sous le rouvert des bois.

Il fait très chaud, le jour est magnifique ; entre les cimes, de temps à autre, apparaît un coin de ciel bleu.

Les chiens lancés à la poursuite d’un loup énorme, qui les entraîne, s’en vont toujours plus loin dans la forêt. Cela dure des heures. Le grand loup court toujours.

Le chasseur fatigué s’allonge sur la mousse.

À cet endroit, un chêne énorme étend ses bras dans le silence. Pas un bruit. Nul cri d’oiseau. C’est la chaleur de l’été.

L’homme a soif. Il se remet en selle et cherche une source. Longs détours. Il s’égare ; et las d’errer sous les profondeurs mystérieuses, il se retrouve au pied du chêne.

L’arbre porte, entaillée profondément dans son écorce, l’image d’une croix. Le signe est gravé depuis longtemps, car les saisons ont formé autour un gros bourrelet de sève.

Le Normand troublé attache son cheval aux branches inclinées qui penchent vers le sol.

Ce signe le fait réfléchir...

Il se souvient de son baptême dans la ville de Rouen, du baptême de Rollon : il revoit Franques, l’archevêque, majestueux dans son église, toutes les grandes cérémonies dominées par la croix, avec les chants, les processions, les bannières...

Et puis, il y a la solitude et le silence.

Enfin, las de chaleur, il s’endort sur la mousse.

 

*

*    *

 

Le Normand se réveille sous un orage épouvantable.

Aux coups du tonnerre se joint le ronflement de la forêt : toutes les cimes tordues par les rafales font un long bruit de houle comme les flots de la mer ; à travers les feuillages tourmentés par les souffles, l’eau tombe et coule dans les feuilles mortes.

Le chasseur, les vêtements trempés, se relève et, comme pour chercher une protection, se met contre le chêne ; son cheval hennit de terreur ; à la lueur du feu céleste, dans l’obscurité de l’orage, il le voit trembler sur ses quatre membres, et bientôt, dans un nouveau flamboiement, la pauvre bête, foudroyée, tombe sur le sol.

Malgré sa vaillance et sa bravoure naturelles, le grand Normand a peur ; sa main rencontre le signe creusé clans l’écorce : il tressaille et retire sa main ; mais il tremble, ébloui par les éclairs.

L’orage augmente sa violence : il devient si épouvantable que le tonnerre se multiplie et que les arbres, tourmentés et frappés, craquent et s’écroulent dans le fracas de leurs branches. Toute la forêt gémit et hurle sous les projectiles du ciel.

Le chasseur croit sa dernière heure venue. Dans une flamme plus fulgurante que les autres, il s’agenouille devant la croix et prie le Dieu des chrétiens.

Il ne sait point les phrases latines, mais il supplie de toute son âme, de toutes ses forces, comme savent le faire tous ceux qui ont peur... Il fait vœu d’élever une chapelle devant le grand chêne, à la gloire de Notre-Dame la Vierge, si elle peut bien lui sauver la vie et lui montrer son chemin.

Il attend quelque temps, les mains jointes comme il a vu faire à Rouen par les fidèles, dans les églises.

Et pour exaucer son vœu, l’orage, lentement, s’apaise ; le tonnerre, grondant encore, s’éloigne vers la mer.

Le Normand se relève et, tout seul, à pied sous les arbres, il cherche sa route en évitant les branches tombées ; mais bientôt, à la lueur des derniers éclairs, il retrouve le chemin de Veules.

 

*

*    *

 

La chapelle fut bâtie à l’endroit même où elle se voit encore aujourd’hui, dans la plaine. On l’a consacrée à la Vierge de Bonsecours.

C’est la chapelle du Val.

 

 

 

Francis YARD, Légendes et histoires

du beau pays de Normandie, 1938.

 

 

 

 

 

 

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