LE SAVANT
ET LA FOI

Des scientifiques s’expriment

Introduction de Jean Delumeau

 

 

 

 

FLAMMARION

1989

 

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

LE SAVANT ET LA FOI

Des scientifiques s’expriment

Introduction de Jean Delumeau

Peut-on être à la fois savant et croyant ? Aujourd’hui encore, l’opinion pense que la science est l’ennemie de la foi et qu’un scientifique ne peut être qu’athée ou agnostique.

Ce préjugé est faux : c’est ce qu’entendent prouver les dix-neuf scientifiques qui ont regroupé leurs réflexions dans cet ouvrage. Les plus grands spécialistes de l’astronomie, de la biologie, de la chimie, de la géologie, de l’informatique, des mathématiques, etc., expliquent ici comment ils concilient leurs convictions chrétiennes avec leur travail de chercheur. Pour cela, ils partent de leur expérience personnelle et du domaine scientifique qui leur est propre.

Une idée force constituera l’axe central de l’ouvrage : l’aventure scientifique est constitutive de l’histoire sainte de l’homme : c’est à ce titre qu’il ne saurait y avoir de rupture entre pensée scientifique et pensée chrétienne.

Jacques ARSAC, Jean DELHAYE,Jean DORST, Ennio
De GIORGI, Alexandre FAVRE, Paul GERMAIN, Dominique
GRÉSILLON, Pierre KARLI, Bernard LE MAREC, Xavier
LE PICHON, Louis LEPRINCE-RINGUET, André
LICHNEROWICZ, Marie-Claire ORGEBIN-CRIST,
John POLKINGHORNE, Georges REEB, Dame Cicely
SAUNDERS, Marc SCHUTZENBERGER, John TURKEVICH,
Jacques VIGUÉ.

 

INTRODUCTION

Voici, je le crois, un livre unique en son genre, puisqu’il regroupe dix-neuf contributions de scientifiques qui disent pourquoi ils sont chrétiens et comment ils concilient leur foi avec leur activité de chercheur. Les catholiques y voisinent en harmonie avec des protestants et un orthodoxe (de Princeton), les Français avec des étrangers (qui habitent les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’Italie).

Pourquoi cette prise de position collective ? Parce que règne dans l’opinion la conviction qu’un scientifique ne peut être qu’athée ou agnostique. Les auteurs du présent ouvrage, naviguant à contre-courant, ont voulu démontrer que ce préjugé est faux et révéler au public que non seulement il existe des scientifiques chrétiens, mais encore qu’ils sont plus nombreux qu’on ne le croit souvent.

On remarquera à cet égard que l’un des articles résulte de la collaboration d’une vingtaine de chercheurs de la banlieue sud de Paris – notre Silicon Valley. Ayant organisé depuis plusieurs années un groupe de travail sur le thème " science et foi ", ils communiquent ici le résultat de leurs réflexions. Les autres contributions qui constituent le livre, étant individuelles, apparaissent par ordre alphabétique des auteurs, et l’on a classé celle de Paris-Sud en retenant le nom de Dominique Grésillon, maître de conférences à l’École polytechnique, le coordinateur de ce travail d’équipe.

Le lecteur ne manquera pas d’être impressionné par l’éventail des compétences scientifiques représentées dans l’ouvrage, la volonté des rédacteurs de s’adresser à une large audience, la sobriété générale du ton, le refus évident de toute polémique. Qu’il sache dès maintenant qu’il sera placé devant des textes constructifs, sereins, rédigés par des personnalités ayant jugé nécessaire de quitter un moment leurs travaux et leurs calculs pour s’adresser à lui avec leur intelligence et leur cœur. Qu’il veuille bien réaliser que cet exercice n’était pas familier à la plupart des auteurs. Mais ceux-ci ont estimé en conscience qu’ils devaient accepter un travail d’écriture qui leur permettait de répondre aux grandes questions que se posent beaucoup de nos contemporains.

Ce n’est pas un hasard si le public s’intéresse de plus en plus aux prises de position des scientifiques. En dépit des appréhensions légitimes que suscite le décalage entre le progrès de la science et celui de l’éthique, il est clair pour tout le monde que la science et son sous-produit, la technique, ont radicalement bouleversé en deux cents ans nos conditions de vie. Ce résultat stupéfiant n’a été possible que grâce à un immense labeur de recherche, à des compétences sans cesse plus affinées, à des spécialisations chaque jour plus différenciées. Derrière les réussites les plus impressionnantes, nous savons bien qu’il y a des hommes qui travaillent plus que les autres, qui continuent d’étudier toute leur vie et qui ne progressent qu’en remettant régulièrement en cause leur savoir. Il est donc juste et normal que leur parole ait, dans notre civilisation, un poids particulier ; et c’est un fait qu’elle l’a. Cette crédibilité explique le présent livre.

On pourra en revanche s’étonner qu’il ait pour présentateur un historien et non un spécialiste des sciences exactes. Aussi dois-je indiquer que je n’ai été que le secrétaire du groupe – celui qui a recueilli les contributions des rédacteurs et a servi d’intermédiaire entre eux et l’éditeur. Cette position fait de moi un lecteur comme les autres. C’est précisément à ce titre que je m’exprime ici pour dire en quelques mots comment j’ai lu l’ouvrage et ce que j’en ai principalement retenu : pour suggérer en somme un guide de lecture. Cette brève synthèse, dans laquelle je ne citerai pas des noms (ce serait trop long) et ne mettrai pas de guillemets, reposera constamment sur les textes qui constituent le livre.

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La plupart des auteurs sont nés dans des familles chrétiennes. Mais tous ont, à un moment ou à un autre de leur itinéraire, repensé leurs convictions religieuses à la lumière de leurs travaux. Tous refusent l’adhésion servile à un dogme ; et c’est avec une complète liberté (y compris à l’égard de leur propre Église) que, compte tenu des malentendus passés et présents entre science et religion, ils abordent les questions de fond : les chrétiens sont-ils des attardés frileux ? Est-on passéiste parce qu’on est croyant ? Un scientifique peut-il avoir la foi, sans se renier lui-même ? Les rédacteurs de l’ouvrage répondent d’une même voix que science et foi ne s’excluent pas et ne se contredisent pas parce qu’elles ne se situent pas sur le même plan. L’une étudie ce qui est répétable et général. L’autre s’attache à ce qui est individuel et unique. Un tableau de Rembrandt ne sera jamais réductible à une addition de coups de pinceaux et d’ingrédients chimiques. Le génie de Rembrandt est du domaine de la liberté, et la liberté renvoie forcément à Dieu. Cette clarification de départ permet de comprendre pourquoi les scientifiques qui prennent ici la parole citent fréquemment la Bible. Car celle-ci, à la fois, les invite à la découverte du monde et leur propose la " Sagesse " transcendante qui passe toute mesure. Aucun des auteurs n’a ressenti la lecture de la Bible comme un frein à la recherche scientifique ni l’attrait de la recherche comme un frein à la lecture biblique, étant évidemment entendu que l’on se situe ici en dehors de tout fondamentalisme.

L’ " honnête homme " d’aujourd’hui, mais aussi – pourquoi pas ? – l’élève de terminale trouveront dans les pages qui suivent, à partir d’approches diverses mais convergentes, une réflexion pénétrante sur notre compréhension de l’univers et les limites de notre connaissance. Une première évidence saute aux yeux qui frappait Einstein : l’univers est intelligible ; il accepte d’entrer dans les modèles explicatifs et opératoires créés par l’intelligence humaine. Le monde " ruisselle d’intelligence ". Mais cet accord entre l’univers et les mathématiques, l’instrument le plus abstrait de la création humaine, constitue un mystère stupéfiant. La science ne peut expliquer cette concordance. Elle invite en revanche à deviner derrière l’intelligibilité du monde une intelligence créatrice.

Le monde physique se laisse couler dans nos modèles, d’ailleurs révisables et de plus en plus performants, mais il laisse tout de même en dehors d’eux la partie la plus secrète de lui-même. Quel est le réel au-delà de nos mesures abstraites ? La science ne peut le dire. Aussi bien faut-il souligner le caractère radicalement non ontologique des concepts mathématiques, et donc, très largement aussi, de la science dont ils constituent la trame. Les mathématiques mettent entre parenthèses l’être des choses. Comme le discours scientifique qu’elles commandent, elles n’ont rien à dire sur le pourquoi.

En revanche, la considération de l’infini, familière au mathématicien, est un passage fondamental vers la compréhension des finitudes qui intéressent le physicien ou l’ingénieur. Le calcul infinitésimal a des applications pratiques. En somme, le fini est pénétré d’infini. La réalité de l’univers est trop riche pour être jamais banalisée. Hamlet avait raison d’affirmer : " Il y a plus de choses entre ciel et terre que de paroles dans votre philosophie. " Chaque réponse n’est toujours que le surgissement d’une question nouvelle. L’homme s’avance sans cesse vers des horizons plus larges qui s’ouvrent devant lui à perte de vue. La multiplicité des découvertes est constamment dépassée par la grandeur de l’inconnu.

Plus elle progresse, plus la science s’invite elle-même à la modestie. Au début du XIXe siècle, Laplace envisageait l’application du déterminisme à la totalité de l’univers. Pour une intelligence qui connaîtrait toutes les forces de la nature et la situation des êtres qui la composent, " rien, pensait-il, ne serait incertain ". L’époque positiviste adopta ce point de vue : la science un jour expliquerait tout, parce que tout est déterminé par des lois qui ne demandent qu’à être éclairées et énoncées. Les découvertes du XXe siècle ont bouleversé ce trop bel édifice. Avec la physique quantique, il a fallu admettre qu’un système microscopique est modifié et conditionné par les mesures qu’on fait sur lui. Les résultats d’observations ultérieures portant sur un système microscopique ne peuvent pas tous être prédits exactement mais seulement en termes de probabilité. À l’échelle subatomique, Heisenberg a pu énoncer le " principe d’incertitude ", puisque la position et la vitesse d’une particule ne peuvent pas être mesurées simultanément.

Ainsi retrouve-t-on le grand problème de la réalité en soi – une réalité partiellement voilée et non entièrement accessible à la science. Celle-ci, quand elle réfléchit à la fois sur ses immenses succès et sur ses indiscutables limites, ne peut plus prétendre résoudre tous les problèmes ni parvenir à une connaissance exhaustive de l’univers ; et elle sait qu’elle n’a pas en elle-même la réponse aux questions qu’elle pose. Elle ne peut donc ni nier ni refuser l’existence d’une réalité lui échappant en partie et à l’intérieur de laquelle auraient leur place la Révélation et la Foi. La liberté de l’homme n’apparaît plus à priori comme un scandale scientifique.

Les auteurs du présent ouvrage rejettent avec force l’association du hasard et de la nécessité pour rendre compte de l’histoire de l’univers. Selon ce modèle à chaque génération, par l’action du hasard le plus aveugle, apparaissent des individus peu ou prou différents de leurs géniteurs. Les plus aptes à survivre survivent et se reproduisent, et le même processus agira sur eux. À cette explication désespérée, ou plutôt à ce refus d’explication, on répond ici que l’ordre n’a pu émerger du chaos, qu’il n’est pas possible que les modifications d’une génération à l’autre soient fortuites ni que la vie soit le résultat d’une chaîne de coïncidences et d’une cascade d’évènements d’une probabilité absurdement faible. Comment ne pas reprendre à cet égard la formule de Jean Guitton : " L’absurdité de l’absurde me conduit vers le mystère " ?

Les concordances des états physico-chimiques du milieu terrestre avec les multiples et strictes conditions nécessaires au maintien et au développement de la vie sont trop nombreuses pour s’expliquer par le hasard. Et si cette rencontre était fortuite, comment se maintiendrait-elle ? Il faut au contraire souligner ce fait majeur que la chimie du système vivant implique les mêmes lois que le monde inanimé. Enfin la connaissance que nous avons aujourd’hui des fossiles démontre que l’évolution s’est opérée par des séries discontinues de sauts brusques : la place du hasard s’en trouve encore diminuée.

Qui oserait affirmer que nos progrès techniques résultent du hasard ? De plus, comment ne pas établir une comparaison entre le programme génétique et celui de nos ordinateurs ? Mais alors, pourquoi y aurait-il un programmeur pour celui-ci et pas pour celui-là ? Dans ces conditions, n’est-il pas judicieux de retenir l’idée lancée par des physiciens que les propriétés de la matière sont telles que la vie en est une conséquence nécessaire et que les lois auxquelles est soumis l’univers l’ont contraint à donner naissance à la vie et à l’homme ?

Il n’existe pas d’autre alternative à l’existence et à l’évolution du monde : ou bien le hasard, ou bien un plan véritablement magistral. Or, plus nos connaissances progressent, et plus les conditions qui ont conduit à l’émergence de l’humanité paraissent extraordinaires. Les types d’organisation qui se sont succédé sur terre sont apparus dans un ordre précis, s’enchaînant logiquement les uns aux autres, ce qui signifie que l’évolution a un sens.

Celui-ci n’est pas une notion préscientifique. Les mécanismes qui ont présidé à la naissance et au développement de la vie ont, à l’évidence, un caractère finaliste. Ils manifestent un arrangement téléologique et, comme l’avait justement souligné Teilhard de Chardin, ils se dirigent vers une complexification croissante. À chaque étape de celle-ci, nous pouvons déduire certaines propriétés de l’étage supérieur à partir de celles des constituants du niveau inférieur. Mais la totalité nouvelle est plus large que l’addition des parties. Des enrichissements inattendus ont marqué le passage des atomes aux molécules, de celles-ci aux cellules, des cellules aux organismes pluricellulaires, de ces derniers aux animaux et de ceux-ci à l’homme. " Le hasard ? écrivait Jean Rostand, il faut trouver autre chose. " En réalité, les écosystèmes forment une superbe ordonnance. L’assortiment des espèces procède d’un ordre préétabli. La constitution du monde ne se peut concevoir sans un dessein, qui ne devrait pas nous laisser indifférents. Il existe une harmonie du monde qui s’étend des particules aux galaxies.

Aussi est-il légitime de magnifier la science, qui nous révèle sans cesse davantage cette harmonie. L’admiration de la création fait partie de l’expérience du scientifique. Il se sent en communion avec la terre, solidaire de cette matière dont nous émergeons, cocréateur de l’univers dans la mesure où il réalise que l’homme est l’agent de l’évolution le plus efficace que notre planète ait jamais porté. S’il est croyant, le savant développe en lui au cours de son travail une véritable capacité d’adoration. Il accomplit une démarche de louange. Il réalise que Dieu lui a confié une créature inachevée et lui a donné rendez-vous pour que la création lui soit offerte par l’homme. Mais il ne se laisse pas pour autant séduire par la magie et l’idolâtrie des résultats. Plus que ceux-ci, comptent pour lui le désir de connaître et l’aspiration à la lumière sur lesquels précisément la science reste muette. Celle-ci est donc une invitation au dépassement d’elle-même. Ainsi la question du sens se pose-t-elle pour l’univers : elle est incontournable. Mais elle se pose en même temps pour chacun d’entre nous. On ne peut l’éviter qu’en se bouchant les yeux et en s’abstenant de penser.

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On remarquera dans les pages qui suivent avec quelle insistance les auteurs expriment leur volonté, non seulement de donner un sens à leur vie, mais plus généralement de trouver celui de chaque vie humaine. Existe en tout homme le désir d’un " plus-être " : c’est un donné du vécu, inséparable de la recherche de notre " raison d’être ". Nous aspirons tous à donner une cohérence à notre vie, des finalités à nos gestes. Nous avons besoin de valeurs qui motivent nos actes. Or c’est aux approches de la mort que se présente avec le plus d’acuité la question du sens de notre pèlerinage terrestre. D’où l’intérêt croissant de nos contemporains pour l’aide à la fois médicale et spirituelle qu’il faut apporter aux malades entrés dans la phase terminale de leur voyage ici-bas. Cette ultime séquence peut devenir celle du pardon, des réconciliations, de la redécouverte des autres, et permettre l’accès à la paix intérieure qui ouvre les portes de l’au-delà.

Poser la question du sens de notre vie, c’est nécessairement être déporté au-delà de la science, laquelle ne peut fonder aucune autorité morale ni fournir des bases intangibles au bien et au mal. Elle ne peut davantage démontrer la liberté humaine. Mais celle-ci se vit dans la conscience que nous en avons et, en dépit des limitations que chacun reçoit de l’hérédité et de la société, elle se révèle à nous comme une réalité causale à part entière. Jean Rostand, avec un humour profond, a défini l’homme comme " un arrière-petit-neveu de la limace, qui inventa le calcul intégral et qui rêva de justice ". On ne saurait mieux marquer la discontinuité essentielle entre l’homme et l’animal malgré tout ce qui les rapproche. Cette discontinuité ouvre sur le mystère de l’homme et la nécessité d’une Révélation – une parole venue d’ailleurs – qui nous offre des clés pour comprendre notre propre énigme et le sens de notre destin.

Cette Révélation permet de passer de la découverte d’un Dieu artisan que l’on respecte à celle du Dieu personnel, source et objet d’amour, qui a touché l’homme du doigt pour lui donner la liberté et en faire la flèche de la création. Depuis lors il l’appelle vers la terre promise, sans jamais s’imposer à lui. L’humanité porte ainsi en elle une parcelle de divinité et l’avenir qui lui est proposé est celui de la divinisation. Mais elle peut mal user des dons divins et faire échouer la " noosphère ". L’histoire n’est pas écrite d’avance. Du moins la Révélation est-elle porteuse d’un grand message d’espoir.

Quel est donc le contenu du credo chrétien dont vivent tous les auteurs de ce livre ? Leurs contributions convergentes permettent par touches successives une approche très vivante de la foi proposée par la Bible qui associe étroitement salut individuel et salut du monde.

L’ " alliance " entre Dieu et l’homme s’est concrétisée, voilà deux mille ans, par l’incarnation. Ce dogme est bouleversant et contient une charge extraordinaire d’espérance : Dieu a accepté de se faire homme pour nous entraîner ensuite, par la résurrection, au-delà de la mort, vers un royaume de paix. L’incarnation et la résurrection constituent, à l’évidence, le noyau dur de la croyance chrétienne, avec la Trinité. En effet, parce que Dieu nous est révélé comme amour et relation, il est Trinité, c’est-à-dire à la fois au-dessus de nous (Père), à côté de nous (Fils), au-dedans de nous (Esprit).

Mais les évangiles sont encore riches d’une autre révélation stupéfiante : celle du Dieu souffrant. Jésus n’a apporté aucune explication sur la souffrance et nous ne devons pas chercher en ce domaine à en dire plus que lui. Le Christ, a écrit Claudel, " n’est pas venu expliquer la souffrance, il est venu la remplir de sa présence " et promettre une transfiguration que n’atteindront plus le mal, le malheur et la mort. Les disciples de Jésus attendaient un Messie royal. Ils durent se contenter d’un crucifié impuissant sur un gibet. Mais ce Dieu non puissant est devenu l’espérance du monde parce qu’il a proposé une inversion fondamentale des valeurs communément reçues. Les " Béatitudes " (" heureux les pauvres..., heureux ceux qui pleurent..., heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice ") remettent les choses à leur vraie place et nous apprennent que la valeur est donnée aux actes à proportion de l’amour qu’ils comportent.

Pour un chrétien, le monde n’a de sens et l’amour de Dieu pour sa création ne peut devenir transparent à travers nous que si nous acceptons de mettre à la première place les souffrants et les rejetés. Ceux-ci ont d’abord besoin de notre présence, parfois silencieuse. Le principal don que nous puissions faire aux autres, c’est celui de notre temps. Dans cette perspective, l’hôpital devient un point de rencontre exceptionnel entre la science et la religion, la clinique et la compassion. Il est – ou devrait être – un lieu où chacun retrouve sa plus authentique personnalité et sa vraie valeur devant les hommes et devant Dieu. Il est – ou devrait être – le révélateur de la " communion des saints ", cette très belle conviction chrétienne – affirmée dans le credo – qui assure que nous sommes, tous, solidaires, tous unis dans le temps et l’espace, tous membres les uns des autres en deçà et au-delà de la mort.

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Ai-je bien résumé la pensée de mes amis scientifiques en me servant constamment de leurs propres mots ? Je veux l’espérer. Je pense ne pas les trahir non plus en dégageant brièvement un message que plusieurs d’entre eux, de confession catholique, adressent à leur Église. Celle-ci, disent-ils, doit accepter la modernité, et le travail des hommes de science peut aider à la nécessaire formulation de la foi dans le langage d’aujourd’hui. D’autre part, la communauté scientifique constitue une " fraternité planétaire " qui implique un dialogue permanent entre ses composantes. Elle offre donc un modèle, à la fois pour faire progresser l’œcuménisme entre confessions chrétiennes et pour faciliter les rapports à l’intérieur de chacune d’elles. En outre, elle n’est paralysée par aucune exclusive et la femme n’y est pas rejetée hors des instances de décision. Rome devrait méditer cet exemple. Comme elle devrait réfléchir sur la pratique scientifique qui est faite d’ " humilité " – un terme qu’on trouvera souvent dans ce livre – d’incessantes remises en cause, de loyale reconnaissance des erreurs. Apparaît ici le souhait d’une Église catholique moins rigide dans son fonctionnement institutionnel, plus accessible au dialogue et qui ne renouvellerait pas avec la procréation l’erreur commise jadis avec Galilée.

Mais, au-delà de ces vœux, qui ont leur poids, j’ai retenu de ce livre une forte leçon de courage et d’espérance. Les auteurs y affirment leur légitime fierté d’être des scientifiques. En même temps, ils soulignent les inévitables limites de leurs ambitions, se font modestes devant le mystère et avertissent que la science ne sauvera pas le monde. Ils admirent la création et invitent à y reconnaître la signature de Dieu, mais ils demandent à une Révélation un supplément de sens pour éclairer le destin de l’humanité et celui de chacun d’entre nous. Le christianisme leur apporte cette Révélation : Dieu aime les hommes. Il a voulu devenir l’un d’entre eux. Jésus les entraîne dans sa résurrection. La transfiguration promise effacera toute peine et anéantira la mort. L’amour triomphera et il triomphe déjà lorsque nous tissons entre les hommes des rapports de paix et que notre présence réconforte les autres, en particulier les plus démunis et les plus délaissés. " La charité ne passera jamais " (I Cor. 13, 13).

Jean DELUMEAU

 

 

TABLE DES MATIÈRES

Introduction de Jean Delumeau

Jacques Arsac : Ma vie a un sens
Jean Delhaye : La sagesse de Dieu échappe au calcul
Jean Dorst : Quelques réflexions sur la biologie à la lumière de la foi
Ennio De Giorgi : Quelques réflexions sur science et sagesse
Alexandre Favre : Turbulence. Déterminisme. Finalité
Paul Germain : Un regard sur l’histoire du monde, sur l’aventure de l’homme
Dominique Grésillon : Dire la foi chrétienne aujourd’hui pour un scientifique
Pierre Karli : Science et foi : un neurobiologiste se questionne
Bernard Le Marec : " Aime et fais ce que tu veux "
Xavier Le Pichon : Tout ce qui est à moi est à toi "
Louis Leprince-Ringuet : Comment concilier foi et activité scientifique ?
André Lichnerowicz : Mathématicien et chrétien
Marie-Claire Orgebin-Crist : À la recherche de la voie, de la vérité, de la vie
John Polkinghorne : Conception de la foi d’un physicien
Georges Reeb : Lisant la bible
Dame Cicely Saunders : L’hospice : un lieu de rencontre pour la science et la religion
M. P. Schützenberger : Intelligence artificielle, néodarwinisme et principe anthropique
John Turkevich : L’ultime question : pourquoi suis-je ici ?
Jacques Vigué : Un combat sans fondement

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