Le choc en retour
par
Georges ALLIÉ
C’est une loi, pourtant rigoureusement mathématique, dont les conséquences échappent à l’esprit moderne-moderniste, dirait le Pape. Les vues de cet esprit analytique et expérimental sont comme fixées à ces apparences que l’on nomme les effets tangibles et ne vont point jusqu’à apercevoir la réalité.
La loi du binaire, que l’on retrouve partout et toujours, était pourtant connue dès la plus haute antiquité, est-il besoin de le redire ; aussi bien les savants d’alors se préoccupaient-ils, dans leurs jugements, dans leurs expériences, de la réaction qui suit inévitablement l’action.
Il est permis de croire que la rupture d’équilibre, en quoi, d’après les hypothèses scientifiques à la mode, se résumerait la Vie, en dernière analyse, ne leur était pas inconnue.
Leur connaissance des différents plans de la nature leur permettait, en observant les règles analytiques, aussi visiblement véridiques que les bases des expériences dites positives, non seulement de remonter aux causes, chose reconnue vaine par nos modernes, mais d’observer, et au besoin de pré voir, les effets réactionnels d’un plan dans un autre.
Tels faits dont la provenance nous échappent et qui demeurent vides d’enseignements, enveloppés d’épais mystère, étaient pour eux comme les anneaux d’enchaînements appréciables et déterminables.
Tandis que nous, fiers de notre science, qui n’est pas la sapience des anciens, car pour eux elle se polarisait en Savoir et Sagesse, nous ignorons ou voulons ignorer la contrepartie inévitable de toute action, la réaction.
Inavertis, insouciants ou sceptiques, nous devenons de plus en plus les victimes des chocs en retour, que nous créons par nos actes déréglés et vains.
Nous supposons un temps, que nous croyons proche, où nous connaîtrons la physiologie de notre globe – vanité, puisque nous lui refusons la qualité, le titre d’être – et où nous pourrons éviter toutes sortes de catastrophes, et nous négligeons la connaissance profonde de nous-mêmes, source des pires maux.
⁂
Scientifiquement, pour parler comme les savants, on admet la loi du choc en retour : toute action produit une réaction égale. L’exemple classique, c’est la balle lancée contre un mur.
Est-il donc aussi scientifique de dire, en généralisant, que tout effort, toute dispense de forces physiques, mentales ou autres, tout acte produit une réaction ?
Si nous frappons une enclume d’un marteau, la loi est évidente, Mais si nous frappons un de nos semblables, indépendamment de la réaction physique identique à celle de l’enclume contre le marteau, le fait en soi ne suscitera-t-il pas une réaction ?
Maintenant, si au lieu de donner un coup physiquement, nous agissons dans un autre plan, si nous projetons des pensées, des idées mauvaises, en calomniant, médisant ou méprisant, n’y aura- t-il point de choc en retour ?
Et si, allons encore plus loin, si, sans rien dire ni faire visiblement, nous concentrons à l’égard d’autrui de la haine ou tout autre sentiment négatif (pour nous tenir dans le même ordre d’idées) et le projetons en intention sur lui, n’y aura-t-il pas ici encore de choc en retour ?
Toutes les lois dont nous constatons les effets dans le physique, dans le visible, ne sont en réalité que des représentations sensibles de ce qui se passe dans les plans invisibles.
Si nous nous pénétrions bien de ceci, si nous méditions comme il le mérite cet axiome de l’admirable Table d’Emeraude : « Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas », nous pourrions, nous servant de nos seules connaissances, de sciences positives, nous éviter bien des mécomptes.
Que d’enseignements à tirer, par exemple, de la loi d’inertie, de celle de l’irréversibilité du mouvement, de celle du moindre effort, si bien décrites par G. Le Bon dans son livre récent : L’évolution des forces !
Mais notre myopie nous empêche de voir plus loin que le bout de notre nez – combien court.
Pourquoi semblons-nous nous complaire dans le cercle fermé où nous tournons comme les chevaux d’un carrousel ? Il serait pourtant vain de trop s’étendre là-dessus : la route est difficile et semée de pierres, et ce n’est peut-être pas un inutile travail que ce piétinement qui permet de l’aplanir – et n’est-ce pas là le plus important de notre travail momentanément ?
Le temps qui, avec l’espace et le nombre, met constamment sa barrière devant nos efforts est aussi la seule vraie ressource que nous ayons dans cette œuvre gigantesque, qu’est la réalisation de l’Être humain. Nous avons le temps. L’important, au fond, est que chaque minute en soit utilisée.
Et c’est là la consolation vraiment douce et réconfortante du philosophe devant la marche lente, ondulante et pénible du Progrès !
⁂
Tandis que notre esprit produit une tension énorme vers cet idéal : la Paix universelle, ce qui est à la fois la plus grande et la plus invraisemblable utopie et l’idéal le plus haut et le seul vraiment réalisable ; tandis que d’une part se créent les conférences pacifiques des diplomates, et que d’un autre se pratiquent des idées antimilitaristes, plus ou moins empreintes de teintures politiques, nous travaillons à faire de la guerre une Bellone formidablement meurtrière et destructive.
Notre maître Papus nous disait un jour : « Aussi longtemps qu’un corps humain recélera de la fièvre, les corps collectifs que l’on appelle les nations se feront la guerre. » Il semble bien que l’on prenne à cœur d’entretenir la fièvre internationale.
Les armements deviennent d’une terrifiante puissance barbare. Les engins que l’on crée chaque jour donnent l’impression d’une cruauté naît inouïe. Et dès qu’une invention quelconque naît, à pense-t-on ? À la somme de bonheur dont elle pourrait être génératrice ? Non ! à son utilité pratique en temps de guerre.
Et tous les éléments semblent exister pour permettre aux bateaux, ballons, etc., de tuer beaucoup et rapidement.
La science, qui, pour d’aucuns, doit être la grande libératrice, n’est, en réalité, que la boîte de Pandore retrouvée.
Mais il y a le choc en retour... De cette série d’actions maléfiques, que résulterait-il pour les hommes si le choc en retour n’était là pour mettre constamment au point ces laborieux efforts de nuisance.
Et l’arme se brise à chaque instant dans les mains de celui qui la tient, étonné, incapable de comprendre les justes effets de son action néfaste.
La poudre éclate toute seule, les arsenaux prennent feu. Les canons éclatent, ou mettent hors d’état le navire qui les porte, tuant ou blessant ceux qui venaient de les charger.
Pourtant tout était bien calculé dans la fabrication de la poudre et des engins : sa conservation, son équilibre, sa force ; les arsenaux ne sont pas construits à la légère, les garanties de sécurité doivent en être nombreuses ; et les fameux canons, et les navires de guerre, ne connaît-on pas la résistance des métaux, et que de soins n’apporte-t-on pas à la construction de ces monstres ?
Ainsi tout est prévu... sauf le choc en retour qui détruit tout, conception et réalisation comme un souffle renverse un château de cartes.
Quel profit, de ces expériences, tirons-nous ? Notre vanité reste inébranlable. Eh bien ! nous construirons d’autres canons, d’autres navires sur des données plus complètes, plus exactes (?), nous chercherons de nouvelles formules de poudre !...
Nous ne nous apercevons pas qu’à mesure que nous approchons de la perfection dans le mal (si l’on peut employer ce vocable en l’occurrence) et que deviennent plus puissants nos moyens d’action, nous engageons de plus grandes et terribles responsabilités, et que le choc en retour devient, de ce fait, plus violent et plus imminente la réaction.
⁂
Qui sème le vent récolte la tempête ! Et il est dit : Qui se sert de l’épée périra par l’épée.
Les théosophes ont remis à la mode, en ces temps derniers, les théories hindoues. Le Karma est apparu à beaucoup comme une loi véridique et incontestable. Pour nous, occidentaux, sans dédaigner les enseignements des religions, qui coulent tous d’une source unique, cela est clairement indiqué dans l’Évangile.
Si « aimons-nous les uns les autres » est la règle majeure des chrétiens, celle qui sert de point de départ à l’aperception de la Lumière divine, c’est « ne pas faire le mal à autrui ».
Dans le premier cas, on suppose l’homme affranchi des servitudes de l’égoïsme ; le second est du domaine expérimental, comme nous avons cherché à le démontrer. Il suffit de regarder avec ses yeux physiques et de généraliser.
On aboutit, sans doute, à une sorte d’égoïsme plus transcendantal, que l’autre ; mais ce n’est là qu’un point de départ, ce n’est que le premier pas d’un voyage long et pénible, mais dont le but est au-dessus de tout ce que nous pouvons concevoir de plus noble et de plus élevé.
Aussi bien le ciel ne nous ménage-t-il pas l’aide et le réconfort pour peu que notre clairvoyance et notre humilité nous permettent de les lui demander.
Georges ALLIÉ.
Paru dans Psyché, revue du spiritualisme moderne, en 1906.