La tour de Babel
par
Georges ALLIÉ
Dans un récent numéro de cette revue, M. L. Chevreuil nous a montré l’évolution de certains mots, et comment, suivant son évolution, et tout comme un être quelconque, un mot se dépolarise, et signifie à un moment donné tout autre chose – le contraire parfois – que ce qu’il signifiait quelques siècles auparavant.
Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet. Nous voudrions seulement, aujourd’hui, donner quelques aperçus des enseignements à tirer de cela, sans trop approfondir.
Le premier point admis, la variation du sens des mots, remarquons ceci : c’est qu’il nous devient de plus en plus difficile, étant donné surtout l’orientation de l’esprit, de retrouver le véritable sens des mots.
Nous avons lu dans un livre récent destiné à mettre en formules claires, décisives – si l’on peut dire – ce qui, d’après d’aucuns, doit être la religion de demain, dans « l’Athéisme » quelque chose de très intéressant et qui servira de base à cette démonstration.
Dans ce livre, M. De Dantec, champion du monisme, du matérialisme déterministe, se montre assez embarrassé d’avoir à employer des mots qui, eu égard à sa doctrine, ne peuvent avoir aucun sens. Il se tire de là par une tangente habile, disant qu’il est encore obligé d’utiliser certains mots pour s’exprimer, mais que d’ici à quelque temps il n’en aura plus besoin.
Il est certain que des mots comme Justice, Liberté, Beauté, Vérité, etc., exprimant des qualités abstraites dont l’objectivité ne se peut comprendre que si l’on admet la divinité, dont, naturellement, les nouveaux prophètes – Prophètes du Néant – ne veulent point entendre parler, il est certain que ces mots n’ont pour eux aucun sens. Ils n’expriment aucune réalité selon les nouvelles doctrines – pas si nouvelles, hélas !
Ceci est un exemple, qui deviendra de plus en plus vivant, de la stérilité à laquelle sont vouées toutes les théories, bâties sur le sable, qui, cherchant à tirer des faits de la science humaine une philosophie, veulent faire une morale – une métaphysique, n’ayons pas peur des mots ! – en supprimant les éléments constitutifs de la morale.
Et ce n’est là que les premières notes du prélude de la confusion de l’orgueil des hommes.
La question se pose ainsi : peut-on espérer que la Science, c’est-à-dire le fruit de l’évolution cérébrale, pourra un jour nous donner le fil d’Ariane nous permettant de ne point nous égarer dans le labyrinthe, où elle-même, suivant la Loi d’ailleurs, crée chaque jour de nouveaux détours ?
Il est permis d’en douter.
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Dans l’être humain il y a un cœur et un cerveau 1.
(Nous évitons intentionnellement dans cette courte étude, les savantes, mais inutiles divisions de l’homme en plans, etc., que l’on peut trouver dans quantités d’ouvrages spéciaux.)
Le cerveau, organe qui nous rattache plus spécialement aux manifestations visibles de la nature en général et à celles de notre système solaire en particulier, suit une évolution intimement liée à celle du système – ou de notre globe si l’on veut pour simplifier.
On peut dire que son mode de perception étant adéquat aux sensations qu’il reçoit de la Nature, il se modifie parallèlement à celle-ci.
De même que le corps d’un homme est adapté au climat du pays où il doit vivre, le cerveau subit dans le temps et l’espace les modifications que l’Être, ou la Planète, d’où il est issu matériellement, subit lui-même.
En est-il de même du cœur ? Les passions qui ne sont en quelque sorte que les réactions du corporel contre le spirituel, et qui, négativement (comme le négatif photographique permet de réaliser le positif), brutalement parfois, et non sans douleur, nous font évoluer, les passions qui dans l’espace, en plus ou en moins, sont identiques partout ont-elles varié dans le temps ? Certes non !
Et le cœur qui doit un jour les centraliser – étant purifiées, lavées dans les multiples baptêmes des épreuves – les unir, les fondre en une seule, vive, ardente, le cœur varie-t-il ?
Ce que l’homme doit savoir dépend du lieu, du moment et du nombre.
Ce qu’il doit réaliser par l’amour est indépendant de tout cela.
Lorsque M. le Dentec dit, ne considérant dans l’homme que la mécanique physiologique, certes assez compliquée pour offrir un large champ à nos études : l’homme est la résultante du milieu 2, il exprime la vérité – vérité partielle il est vrai, telle qu’il la détermine.
Cependant, il est facile de constater que si quelque chose dans l’homme suit fatalement les modifications de ce qui l’entoure, il y a quelque chose en lui qui est fixe, qui persiste indépendamment du milieu.
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Les formes les plus anciennes du langage que l’on a retrouvées semblent indiquer que si nos ancêtres avaient un vocabulaire moins nombreux que le nôtre – et peut-être, ipso-facto, prêtant moins à la confusion vers laquelle les nôtres nous conduisent – il était d’une incontestable qualité supérieure.
Virent-ils directement, dans ce que nous appelons l’astral, la figuration des formes qu’ils marquèrent ensuite immuables et indestructibles, ou leur fut-elle révélée par la voie plus ordinaire de l’intuition ? C’est là une question secondaire.
Mais ceci est indéniable : ils nous ont légué des signes dont nos langues, si nombreuses et si compliquées soient-elles, ne sont que des branches. Celles-ci se divisent à l’infini en rameaux, mais le tronc reste immuable, puissant et invulnérable.
À nous en éloigner, que gagnons-nous ? Les rameaux se divisent sans cesse et forment des croisements de plus en plus inextricables. Et les bourgeons qui y poussent à chaque renouveau en arrivent à oublier – à nier même ! – que la sève où ils puisent la vie a passé, venant des racines qui sont pour eux l’Inconnu, par le tronc vigoureux dont ils ne sont que des rejetons fragiles et à la merci d’une froidure un peu vive.
Mais peut-on revenir à l’état primordial, retrouver le sens perdu, incompréhensible, des types qui nous en dévoilerait long sur tant de choses, que notre matière différenciée est incapable de concevoir parce que trop simple.
Quand on réfléchit à la somme de science qu’il nous faudrait acquérir pour en arriver là, quand on se dit que seulement les idées incomplètes que nous émettons aujourd’hui seront indéchiffrables pour nos arrière-petits-fils, tant la lettre obscurcit l’esprit, on se demande, non sans tristesse, quelle est la clef qui nous ouvrira le temple si profondément enseveli.....
Qui veut trop prouver ne prouve rien ; à force de vouloir tout expliquer (et les explications deviennent chaque jour plus nombreuses et aussi plus contradictoires), on arrive à ne plus rien expliquer du tout. Nous refaisons petit à petit, mais chaotiquement, et chacun y contribue de son côté sans le savoir, le système hindou qui consiste à établir les thèses les plus dissemblables pour élucider une chose simple et unique sur laquelle toutes les complications que nous échafaudons poussent comme le gui sur le chêne.
Je suis l’alpha et l’oméga, est-il dit dans l’Apocalypse : phrase profonde et révélatrice à quiconque veut la méditer humblement. Dans nos systèmes embrouillés, il n’y a ni commencement ni fin et nous y tournons comme l’écureuil dans sa cage mobile.
On ne saurait trop le répéter : en temps que travail, ce n’est certes pas inutile. Les couteaux coupent, apprend l’enfant qui vient d’ensanglanter ses mains ; le feu brûle, apprend encore celui-ci sous la douleur cuisante.
La Tour de Babel que vainement nous supposons devoir un jour atteindre le ciel ne peut nous faire toucher que notre ignorance, et par cette expérience nous démontrer qu’elle n’est pas la voie et qu’un autre chemin peut seul nous y mener.
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Les mots évoluent, se dépolarisent comme toutes choses. Les langues en se multipliant s’éloignent de leur source ; et si la science est une langue bien faite, comme a dit quelqu’un, cette langue sera de plus en plus difficile à établir. Le Verbe nous échappe et de plus en plus nous sommes la proie facile de la logomachie.
Lorsque nous en serons à cette extrémité : ne plus nous comprendre, un langage nous restera, heureusement, qui résiste aux fluctuations des ans et de l’espace, vaisseau insubmersible : c’est le langage du cœur.
« Personne ne peut marcher dans ce chemin sinon d’un cœur pieux », dit Sédir dans sa belle étude sur le Cantique des Cantiques ; c’est celui-là que nous essaierons de suivre après la confusion qui suivra nos escalades, quand s’écroulera la Tour de Babel cimentée de notre orgueil et de notre vanité.
Georges ALLIÉ.
Paru dans Psyché, revue du spiritualisme moderne, en 1906.
1 Le mot cerveau est employé ici, pour simplifier, tel que l’emploient les savants matérialistes, qui ignorent le rôle des plexus ou centres vitaux conscients si bien décrits par Papus. Le mot cœur, au contraire, a le sens qui lui est donné dans l’Évangile.
2 Encore faut-il témoigner que le milieu du savant biologiste est un bien petit milieu, une parcelle du milieu où l’homme s’agite.