Les Karens
Les yeux de la plupart de nos lecteurs n’ont probablement jamais rencontré le nom de ce peuple, et cependant l’homme qui nous l’a fait le mieux connaître n’est déjà plus sur la terre. On ne lira pas sans intérêt quelques détails sur les circonstances qui l’ont mis en relation avec des tribus dont un petit nombre de voyageurs ont parlé en passant, et dont aucun avant lui n’avait étudié les mœurs et l’histoire.
M. Boardman, jeune Américain qui se proposait de travailler à la conversion des Birmans, partit pour l’Inde en 1825. Il apprit, en arrivant à Calcutta, que la guerre régnait entre les Birmans et les Anglais. On n’avait aucune nouvelle de M. et Mme Judson, qui étaient depuis longtemps établis dans le pays où il désirait se fixer. Ne pouvant donc réaliser immédiatement ses projets, il consacra les vingt mois qui suivirent son arrivée, à l’étude du birman. Ce n’est qu’en 1827 que M. et Mme Judson, qui avaient été retenus prisonniers à Ava, furent rendus à la liberté. M. Boardman les rejoignit à Amherst, capitale des possessions que l’empereur birman avait cédées à l’Angleterre à la fin de la guerre. Quelque temps après, il fonda une station missionnaire à Maulmein. Des ouvriers anglais s’étaient, quelques années auparavant, établis dans ce lieu, d’après les conseils de M. Judson, et c’était devenu une ville assez importante, dont la population indigène était estimée à vingt mille âmes. Il suffit, dans l’Inde, de quelques heures pour construire une maison ; aussi les habitants émigrent-ils aisément d’un lieu à un autre. On n’a qu’à éclaircir le taillis et à élever quelques barraques de soldats, pour voir aussitôt les indigènes accourir par milliers et former une ville, comme on voit l’eau suivre sa pente naturelle et se rassembler dans les bassins qu’on a creusés pour la recevoir.
Ce n’est cependant pas à Maulmein que M. Boardman devait exercer son ministère. Un vaste incendie le chassa de cette ville et il se rendit à Tavoy, capitale d’une autre province cédée à l’Angleterre, et située à l’entrée de la presqu’île qui sépare la baie du Bengale du golfe de Siam. Il ne tarda pas à y entrer en relation avec les Karens auxquels nous consacrons cet article. Ce peuple diffère entièrement des habitants des plaines. Le colonel Symes et quelques autres voyageurs, qui en ont fait mention, les désignent sous les noms de Carayns et de Karians. Ils supposent que, comme les Puharies du Bengale et les Biles du Guzerat, ce sont les premiers habitants du pays et que, vaincus par quelque peuple plus guerrier, ils se sont retirés dans l’intérieur des montagnes. Mais des recherches plus récentes ont fait découvrir chez ce peuple méprisé les restes d’une ancienne littérature et des traces d’une civilisation qui a disparu à peu près aujourd’hui. On n’apprendra pas sans surprise que les traditions qui se sont conservées parmi eux donnent lieu de supposer qu’ils descendent d’Israélites établis autrefois dans ces contrées ; le fait est d’autant moins incroyable qu’on trouve dans l’Inde deux races distinctes de Juifs.
Les Karens sont dispersés en grand nombre dans les déserts de l’Aracan, du Birman, du Martaban, du Tavoy, du Merguy et du royaume de Siam. Ils habitent des lieux qui ne sont accessibles qu’à eux-mêmes et aux bêtes féroces, et ils diffèrent des peuples près desquels ils demeurent par les traits du visage, la langue, le caractère et les idées. Leur langue ne s’écrivant que depuis que le missionnaire américain M. Wade a essayé tout récemment d’en déterminer les règles, ils n’ont d’autre littérature que des traditions transmises de génération en génération, les unes en vers, les autres en prose. En voici un exemple : Ils racontent qu’un être supérieur était venu distribuer des langues écrites et des livres aux peuples de la terre ; mais qu’au moment où les Karens s’approchaient pour prendre ceux qui leur étaient destinés, un chien hargneux les dispersa et s’empara de leurs livres. Les Birmans les considèrent comme des sauvages à cause de leur ignorance. M. Boardman les croyait d’abord athées ; mais, bien qu’on ne trouve parmi eux que peu de traces d’une croyance religieuse, la tradition que nous venons de rapporter, et les découvertes de M. Mason, qui réside actuellement comme missionnaire parmi les Karens, démontrent qu’ils ont une idée assez claire d’un Être suprême. Ils ne sont cependant pas idolâtres. On peut se représenter la simplicité de leur vie d’après le petit nombre d’objets qui composent tout leur avoir : on trouve ordinairement chez eux une boîte de bétel en bambou, un peu de riz, un panier, une coupe, deux pots, un rouet, un couteau, une hache, une natte, quelques baquets et un foyer mobile. Ce sont là leurs seuls biens. Ils fabriquent une liqueur enivrante et sont très-enclins à l’intempérance. Trop paresseux et trop efféminés pour être querelleurs, ils aiment le repos et la paix, et étant opprimés par leurs voisins plus puissants qu’eux, ils sont unis par l’infortune qui leur est commune.
Les traits des Karens sont décidément juifs ; beaucoup d’entre eux se laissent croître la barbe. Leur costume diffère de celui des autres peuples de l’Inde ; sa forme et la manière de le porter rappellent les usages des Israélites. Leurs traditions se sont transmises comme les poèmes d’Ossian, pour conserver le souvenir d’une gloire et d’une prospérité qui ne sont plus. Les vieillards les racontent, à la veillée, à leurs petits-fils, et on les chante, aux funérailles, sur la tombe de ceux auxquels on rend les derniers devoirs. Il résulte des recherches de M. Mason qu’ils croient en un Dieu qu’ils nomment Ku-tsa ou Grand-Seigneur, et Yu-wah ou Jéhovah. Comme les Juifs, les Karens regardent ce dernier mot comme sacré, et craignent de le prononcer. Quelques vers qu’ils récitent comme des maximes expriment ce sentiment.
Dieu nous a créés dans les temps anciens.
Il a une parfaite connaissance de toutes choses.
Ne l’appelez pas Yu-wah, mais Pu (grand-père).
Quand on l’appelle, il l’entend !
Voici quelles sont leurs idées sur les attributs de Dieu :
Il est immuable et éternel.
Il était au commencement du monde.
La vie de Dieu est sans fin.
Une succession de mondes ne suffit pas pour la mesurer.
Ils croient à l’existence d’êtres célestes qui n’ont jamais péché, et qui sont les anges ou les messagers de la divinité. Les vers suivants sont tirés d’un de leurs anciens poèmes :
Les fils du ciel sont saints ;
Ils sont assis près du trône de Dieu.
Les fils du ciel sont justes ;
Ils demeurent avec Dieu,
Et s’appuient contre son trône d’argent.
Satan ou un ange déchu figure parmi les êtres surnaturels dont il est fait mention dans leurs chants :
Satan, aux jours d’autrefois, était saint ;
Mais il transgressa la loi de Dieu.
Satan, aux jours d’autrefois, était juste ;
Mais il désobéit à la loi de Dieu,
Et Dieu le chassa.
Une autre de leurs traductions nous est parvenue en prose. La voici :
« Enfants et petits-enfants, écoutez ! Au commencement Dieu, pour éprouver l’homme et s’assurer s’il obéirait ou non à ses commandements, créa l’arbre de la vie et l’arbre de la mort. Il lui dit, en parlant de l’arbre de la mort : « Tu n’en mangeras point ! » Il voulait voir si l’homme croirait sa parole. L’homme ne crut pas ; il mangea du fruit de l’arbre de mort : alors Dieu cacha l’arbre de vie. L’arbre de vie étant caché, les hommes sont morts depuis ce temps-là. »
Les Karens ajoutent que c’est Satan qui engagea la femme à manger le fruit défendu. Ils ont aussi une tradition relative à la confusion des langues, et ils pensent que le monde sera détruit par le feu. C’est un évènement auquel il est souvent fait allusion dans leurs poèmes. Ils considèrent l’amour de Dieu, la prière, la repentance, l’éloignement pour l’idolâtrie, le respect des parents, l’amour du prochain, l’aumône, la bienveillance universelle, l’amour des ennemis, la patience et l’humilité comme des devoirs. Ils condamnent le meurtre, le vol, l’adultère, le mensonge, l’avarice, l’ivrognerie, la colère et la vengeance. Le précepte suivant semble avoir été emprunté au sermon de Jésus-Christ sur la montagne : « Enfants et petits-enfants ! si quelqu’un vous frappe au visage, il ne vous frappe pas au visage, il frappe seulement la terre : c’est pourquoi si quelqu’un vous frappe sur une joue, présentez-lui l’autre. »
Les Karens prétendent que Dieu a aimé autrefois leur nation par-dessus toutes les autres ; mais qu’à cause de ses péchés, il l’a punie et réduite à sa condition actuelle. « Toutefois, ajoutent-ils, Dieu aura encore pitié de nous ; il nous sauvera encore. Oh ! enfants et petits-enfants. ! les Karens demeureront encore dans la ville au palais d’or. Le roi des Karens viendra, et à sa venue nous serons heureux ! »
« Les gens de bien iront à la ville d’argent ; les justes iront à la nouvelle ville.
« Quand le roi des Karens viendra, il n’y aura plus qu’un seul roi. Quand le roi des Karens viendra, il n’y aura plus ni riches ni pauvres.
« Quand le roi des Karens viendra, toutes choses seront propres à rendre heureux. Quand le roi des Karens viendra, les bêtes elles-mêmes seront heureuses. Quand les Karens auront un roi, les lions et les léopards cesseront d’être féroces. »
Il serait facile d’emprunter à ces traditions remarquables d’autres citations de nature à montrer les rapports qu’il y a entre les Karens et les Juifs ; mais nous en avons sans doute dit assez pour faire comprendre combien ce peuple jusqu’ici à peu près inconnu est digne d’attirer l’attention des savants et des chrétiens.
Telles étant leurs notions religieuses, il n’est pas surprenant qu’ils aient été disposés à embrasser la religion de Jésus-Christ, quand ils l’entendirent annoncer par M. Boardman. À peine ce missionnaire se fut-il établi à Tavoy, qu’il fut visité par quelques Karens du voisinage. Ils savaient parler le birman, et ils écoutèrent ses instructions avec la simplicité et la candeur de petits enfants. Ils témoignaient un si vif désir de devenir chrétiens, que M. Boardman ne savait s’il devait croire à leur sincérité. Il ne pouvait se persuader qu’un peuple si barbare, si éloigné des pays chrétiens, si dénué en apparence de toute idée religieuse, trouvât réellement du plaisir aux récits de l’Évangile et fût sérieusement disposé à embrasser le Christianisme. Il ne possédait pas alors les renseignements que nous avons aujourd’hui et qui nous font comprendre comment ce peuple avait été préparé par ses traditions à accueillir les enseignements du missionnaire. La bonne nouvelle de sa venue se répandit rapidement de village en village. Les Karens la saluèrent comme l’aurore d’un nouveau jour : il leur semblait qu’ils allaient de nouveau avoir une religion nationale, en harmonie avec la croyance de leurs pères. Des montagnes et des forêts d’alentour, ils accouraient à Tavoy, et se pressant autour du maître, ils écoutaient ses leçons avec un plaisir manifeste et ajoutaient foi à toutes ses paroles. M. Boardman ne savait que penser de cet empressement. Ses nouveaux amis le prièrent de les visiter dans leurs villages. Ils lui racontèrent en même temps que plus de dix ans avant, un homme singulièrement vêtu était arrivé au milieu d’eux, qu’il leur avait prêché une doctrine étrange, et qu’il leur avait laissé un livre écrit en une langue inconnue, qu’il leur avait recommandé de respecter, leur disant en outre qu’il n’y a qu’un seul Dieu. Quand il les eut quittés, ils se souvinrent de ses paroles, ils élurent un prêtre auquel ils confièrent la garde du livre, et ils vouèrent une sorte de culte à ce livre et au Dieu dont l’étranger leur avait parlé. M. Boardman exprima le désir de voir ce livre mystérieux. Après de longs délais provenant de diverses causes, le prêtre qui en était dépositaire vint, avec un grand nombre de ses compatriotes, le lui porter : « Nous sommes venus du désert, lui dit-il, pour mettre ce livre à vos pieds, et pour vous demander si le contenu est bon ou mauvais, vrai ou faux. Nous sommes un peuple ignorant, qui ne possède pas de livres, et dont la langue ne peut pas s’écrire ; nous ne savons rien de Dieu ni de sa loi. Quand ce livre nous a été donné, on nous a recommandé de l’adorer, et c’est ce que nous avons fait depuis douze ans. Mais nous ne savons pas ce qu’il renferme, ni même en quelle langue il est écrit. Nous avons entendu parler de l’Évangile de Jésus-Christ, et nous sommes persuadés de sa vérité ; c’est pourquoi nous désirons savoir si notre livre en contient la doctrine. Dites-nous ce qui en est, et enseignez-nous comment on peut être heureux. » Le vieillard sortit d’un panier un livre soigneusement enveloppé. C’était un exemplaire anglais de la Liturgie anglicane, suivie du Livre des Psaumes, et imprimée à Oxford en 1806. Il est impossible de conjecturer comment ce volume est parvenu dans les forêts du Tavoy, ni comment il y est devenu un objet de culte. Peut-être appartenait-il à quelque pieux anglais dont les instructions n’ont pas été comprises ; peut-être aussi à quelque moqueur qui, trouvant plaisant de fournir une idole à une tribu barbare, a choisi pour cet effet cette liturgie, comme il eût pris tout autre objet qui lui eût paru convenir à ce but.
M. Boardman établit une école à Tavoy. Peu de temps après, il eut la joie de baptiser un Karen. Ce nouveau converti désira annoncer l’Évangile à ses compatriotes, et il visita, à cet effet, des établissements très-éloignés. Quelques-uns des Karens qu’il entretint du Christianisme firent en sorte que, dans plusieurs provinces de l’Inde, un esprit de recherche s’empara de ce peuple. Enfin, M. Boardman se décida à visiter lui-même les Karens. Retenu par d’importants travaux, il n’avait pu réaliser plus tôt le projet qu’il avait formé de se rendre au milieu d’eux. Il partit accompagné de deux hommes de cette nation. Mais il faut le dire, la santé de M. Boardman ne le rendait nullement propre à entreprendre ce voyage difficile. Le climat de l’Inde lui était contraire ; il crachait le sang depuis quelque temps, et était atteint d’une consomption qui faisait de rapides progrès. Les pluies qui le surprirent en route lui firent le plus grand mal. Il fut réjoui cependant du bon accueil qu’il reçut de ces montagnards. Ceux du premier village avaient envoyé des messagers à sa rencontre ; on le conduisit dans une maison qu’on avait préparée pour son usage, et on l’accueillit avec des cris de joie. M. Boardman alla de village en village, réunissant partout les Karens et leur annonçant l’Évangile. Ces courses le fatiguèrent beaucoup ; mais, convaincu de leur heureux effet, il n’hésita pas à les renouveler souvent. Toutes les semaines il allait dans trois ou quatre villages, instruisant en particulier et de maison en maison. Le village de Ts’heikkoo, le premier où il s’était rendu, embrassa tout entier le Christianisme ; le dimanche y fut observé, et on y adopta les autres usages chrétiens ; vers la fin de 1830, on y comptait trente-un membres véritables de l’Église de Jésus-Christ.
Mais pendant que l’œuvre s’étendait, la santé du missionnaire s’affaiblissait de plus en plus. Dieu ne permit pas cependant que la conversion des Karens fût arrêtée par le triste évènement qu’il était impossible de ne pas prévoir. Le 23 janvier 1831, M. Mason, dont le nom a été mentionné plusieurs fois dans cet article, arriva à Tavoy. Malgré le délabrement de sa santé, M. Boardman voulut l’accompagner chez les Karens et les lui faire connaître. On se mit en route le 31, et comme le malade était trop faible pour marcher, on le porta. Il assista à l’examen de plus de cinquante indigènes qui se présentèrent pour être baptisés ; sur ce nombre, trente-quatre le furent en effet. Ses forces diminuaient d’heure en heure ; il mourut, le 12 février, dans les bras des Karens qui le rapportaient à Tavoy.
La station fondée dans cette ville est aujourd’hui occupée par des missionnaires fidèles ; l’influence du Christianisme s’étend rapidement sur toute la contrée ; mais Boardman n’y est pas oublié ; son nom y est prononcé souvent avec reconnaissance. On se propose de graver l’inscription suivante sur sa tombe : « À la mémoire de G. D. Boardman, missionnaire américain dans l’empire birman. Né le 8 février 1801, il est mort le 11 février 1831. Son épitaphe est écrite sur les arbres des forêts qui entourent sa tombe. Passant, allez dans les villages chrétiens de ces montagnes ; demandez aux habitants : Qui vous a persuadé de quitter le culte des démons ? qui vous a enseigné à renoncer au vice et à vous attacher à la vertu ? qui vous a apporté la Bible ? qui vous a fait connaître le sabbat ? qui vous a appris à prier ? Leur réponse sera son éloge ! A cruce corona. »
Paru dans Le Semeur, Journal religieux,
politique, philosophique et littéraire, en 1835.