Méditation biblique

 

 

 

Habite la terre et te repais de vérité.

PSAUME XXXVII, v. 3.

 

Il semble que la vie ait été donnée pour la dépenser jour après jour, heure après heure, sans but et sans avenir, tant les hommes la remplissent des mauvaises choses de leur fonds et se hâtent d’arriver à sa fin. Ils en font un cadre où tout peut entrer, un champ où tout peut croître, une route bruyante où tous courent en tournant la tête, afin de ne pas voir où elle mène ; et à force d’entasser occupation sur occupation, plaisir sur plaisir, passion sur passion, ils n’y laissent aucune place pour la vérité qui devrait pourtant la remplir. Ils habitent la terre, ce lieu de passage où les uns arrivent, d’où les autres partent, au milieu de la confusion et du bruit : ils l’exploitent, ils la remuent en tous sens. Elle leur fournit tout : nourriture, délassements, objets dignes d’admiration, travail, recherches, études ; la terre leur donne tout, leur promet tout, excepté la vérité dont ils devraient se repaître, la vérité, soleil de l’âme, repos de l’intelligence et joie du cœur.

Chaque créature a sa pâture qui lui est assignée, et elle n’en cherche point d’autre. Un instinct merveilleux la guide et lui fait toujours choisir précisément ce qu’il lui faut, et éviter ce qui pourrait lui nuire. L’herbe suffit au bœuf, le vermisseau à l’oiseau de l’air ; le lion chasse après sa proie, et le chien vient manger dans la main de son maître ; les plantes se nourrissent des sucs de la terre et des pluies du ciel. L’homme seul repousse la nourriture qui est offerte à son âme. Habile à profiter de tous les trésors que Dieu a mis à sa disposition pour le bien-être de son corps et la satisfaction de tous ses besoins, il dédaigne ces autres trésors présentés par la même main et qui sont destinés à satisfaire d’autres besoins, plus élevés, aussi impérieux, arrhes d’une vie meilleure, où l’âme régnera et se repaîtra sans partage de vérité.

Mais il faut, dès à présent, à cette âme une pâture. Elle aime, elle espère ; son horizon est vaste, le passé et l’avenir y trouvent place. Ses facultés se portent sur tout ; elles s’élèvent, elles creusent, comme une végétation forte et vigoureuse, qui pousse de nombreux rameaux et dont les racines s’étendent au loin. Que fera-t-elle, cette âme qui ne veut pas de la vérité de Dieu pour nourriture ? À quoi emploiera-t-elle ses forces ? que choisira-t-elle pour tromper sa soif et sa faim ? Elle se lancera peut-être dans de hautes spéculations ; elle cherchera à vivre de science, à se rassasier de profondes études ; elle se concentrera tout entière sur une découverte, sur un problème : triste festin, où l’âme se dessèche souvent, lorsque la vérité n’y préside pas ! Elle se proposera peut-être la gloire pour but de sa vie et fin de ses désirs ; elle la poursuivra, elle lui sacrifiera son repos, son bonheur : puis, si elle arrive au but désiré, elle se trouvera haletante, accablée et vide. Un peu de pain du ciel lui a manqué en route. Elle a faim malgré la gloire, faim malgré les honneurs, faim malgré l’abondance des biens de la terre. D’autres veulent pour nourriture les plaisirs qui les laissent affamés, les jouissances douces et paisibles des affections légitimes, qui deviennent un aiguillon pour désirer davantage. D’autres prennent la politique et s’en font un aliment lourd et malsain. Quelques-uns s’ensevelissent dans la tâche de chaque jour et ne voient rien au-delà. L’âme devient charrue, machine, devoirs vulgaires, que la vérité seule ennoblit, et auxquels elle sait mêler un suc nourricier, mais qui, sans elle, s’appesantissent sur l’homme et lui donnent une pierre au lieu de pain.

Que d’efforts pour se passer de ce que Dieu tient de meilleur en réserve pour l’âme ! Que de jours mauvais succèdent à d’autres jours mauvais, parce que l’on préfère se traîner avec sa faim, le long de chemins arides et de haies où l’on ne trouve pas un fruit à cueillir ! Que d’inventions pour se persuader que l’on est satisfait de sa portion et que l’on a choisi la meilleure, quoiqu’au fond on sente ce rongement, cette souffrance d’un être qui, s’il voulait répondre franchement à cette question : Qu’as-tu ? dirait : J’ai faim !

Cependant il est des hommes qui cherchent la vérité, qui la désirent, et qui, tristes et las de ne la point trouver, finissent peut-être par s’écrier : Il n’est point de vérité ! Mais où la cherchent-ils ? De qui l’attendent-ils ? Encore poursuivis par les préjugés du monde dont leur enfance a été entourée, détournés de leur route par les opinions contradictoires que les sages et les ignorants du siècle professent et répandent, ils vont à tâtons, s’avancent pour revenir au point d’où ils étaient partis, et traitent la vérité comme une science humaine, accessible à qui veut l’exploiter.

En effet, que d’opinions diverses sur son compte ! Pour les uns, c’est un mot abstrait qui, lancé dans le monde, a servi de pâture à bien des esprits méditatifs et inquiets, sans qu’aucune lumière en ait jailli. Adopté par les philosophes, il a été l’objet de leurs recherches et de leurs disputes, et pourtant, après avoir passé leur vie à l’étudier, ils l’ont légué, enveloppé de voiles, à leurs disciples ; selon d’autres, il est dangereux et inutile de vouloir chercher la vérité. Elle sort du domaine du positif et du visible, et accoutume l’esprit à vivre d’illusions. La vérité, quand elle n’est pas une chimère, est une réalité qu’on n’aime pas. Quand elle est plus qu’un appât à la vaine curiosité des hommes et à leur désir de découvrir et de connaître, elle fait peur. On craint de se hasarder sur cette terre inconnue. Pour y poser le pied, on prévoit qu’il faudrait se dépouiller de bien des choses auxquelles on tient, et éteindre beaucoup de fausses lumières dont on s’entoure pour marcher dans le pays de la nuit.

Imbu de plusieurs de ces idées, l’homme qui cherche sérieusement la vérité, en ne doutant pas qu’elle existe et qu’elle rend heureux ceux qui la trouvent, ressemble aux sages de l’antiquité, qui s’en allaient de lieu en lieu consulter les philosophes éclairés, et les temples où elle rendait ses oracles. Les uns s’acheminaient vers l’Égypte et ses prêtres, les autres vers la Grèce et ses sages. Cette question : Qu’est-ce que la vérité ? retentissait déjà d’un bout à l’autre de la terre. Mais aucune réponse n’était donnée, non plus que l’eau ne se trouve au désert lorsqu’on a longtemps creusé le sable. Maintenant encore on s’adresse à tout pour savoir ce qui est la vérité. Philosophes, docteurs, livres, méditations, tout est consulté ; mais, hélas ! chaque fois que l’on jette la sonde, on la retire sans qu’elle rapporte rien, ni plantes, ni coquillages, ni limon, qui indiquent le voisinage de la terre désirée. Ah ! c’est que toujours, et toujours, on cherche en bas, à son niveau, dans son étroite sphère, ce qui ne se trouve que bien haut dans le sein de Dieu. On cherche de bonne foi, mais on cherche mal ; on cherche avec anxiété, mais avec la vue trouble et la démarche mal assurée. On veut découvrir la vérité, tandis qu’il faut la recevoir.

La vérité, comme essence et principe, c’est Dieu. La vérité mise à la portée des hommes, c’est la révélation. Chercher la vérité hors de la révélation, c’est s’éloigner de Dieu, qui est vérité même ; c’est renoncer à la connaître.

Dieu voulant élever sa créature jusqu’à lui et connaissant ses besoins les plus intimes, a daigné l’instruire et l’initier à des mystères d’amour et de sainteté, par le moyen de sa Parole. La vérité pouvait-elle arriver à l’homme par un autre que par lui ? Qui pouvait la lui présenter pure, claire, parfaitement sage et parfaitement bonne, si ce n’est lui ? Dieu en a fait le pain des forts et le pain des faibles. D’un bout à l’autre de sa Parole, il se fait connaître, il s’explique à l’homme, lui dévoile ses desseins, le but de la créature, sa volonté sainte et immuable. D’abord, il apparaît comme le Dieu Créateur, le Dieu vengeur, le Dieu déshéritant ses créatures coupables des privilèges qu’il leur avait accordés, et prononçant cette sentence : Tu mourras de mort ! Plus loin, il se montre comme le Dieu Sauveur, le Dieu fait chair, pardonnant aux hommes et mourant pour eux. Il leur révèle ce mystère de piété, il les appelle à la repentance, et parce qu’il les a aimés, il leur offre l’héritage des cieux acquis par le Rédempteur mort et ressuscité. Et au milieu de ces sujets si grands, si élevés, qu’il semble qu’aucune créature n’aurait pu y atteindre, Dieu, non content de se faire connaître, met à nu le cœur de l’homme, en sonde toutes les plaies, en découvre toutes les infirmités, en proclame les innombrables misères, en ayant soin, dans sa tendre sollicitude, de placer toujours le remède à côté du mal. Puis, il entre dans le détail de ses devoirs, lui trace son chemin, lui présente Jésus comme modèle, lui crie : « Sois saint comme je suis saint », et lui promet en même temps « de le faire monter sur cette roche qui est trop élevée pour lui ». Dieu lui parle d’espérance, de paix ; il lui déroule l’avenir, « et met en évidence la vie et l’immortalité ». Pour se faire comprendre de l’homme, il parle le langage de l’homme, et se tient près de son cœur pour le lui expliquer. Dieu n’a rien caché dans son livre de ce que la pauvre nature humaine, bornée et finie, peut concevoir ; le passé et l’avenir lui sont découverts ; Dieu le Père, le Sauveur, l’Esprit Saint, les lois de la nature et les lois de la grâce, le secret de la vie et le secret de la mort, ce qu’il y a de plus profond, ce qu’il y a de plus élevé, ce qui ne serait jamais monté au cœur de l’homme, tout y est révélé avec abondance et miséricorde. N’est-ce pas là un trésor de vérité ? Et quand Dieu dit : « Habite la terre et te repais de vérité », n’a-t-il pas une riche et merveilleuse pâture à offrir à l’homme pour son âme, pour son intelligence, pour son cœur, pour tout son être ? En voyant ce splendide festin préparé pour lui, comment ne s’écrirait-il pas : « Tu dresses la table devant moi et ma coupe est remplie ! » Oh ! qu’il y a de bonheur à « choisir la voie de la vérité », et à être conduit par « le bon Berger dans des gras pâturages et le long des eaux tranquilles » ! Quel privilège que de pouvoir puiser à la source même de toute vérité, et d’en revenir toujours fortifié et désaltéré ! Alors plus on étudie, et plus on est éclairé ; plus on se tient près de Jesus, qui est « la vérité », et qui est aussi « le pain de vie », et plus on avance en connaissance, et plus on parvient « à la stature d’homme parfait ». On habite la terre ; on est homme, citoyen, époux, père, magistrat, savant ; on est roi, on est artisan. Mais au lieu de vivre de sa tâche, au lieu de s’en faire une pauvre nourriture sans saveur et sans force, on se repaît de vérité ; et dans le sentiment d’une vive reconnaissance, on s’écrie : « Mon âme est rassasiée comme de moëlle et de graisse, et ma bouche te loue avec chant de triomphe ! »

 

 

Paru dans Le Semeur, Journal religieux,

politique, philosophique et littéraire, en 1835.

 

 

 

 

 

 

 

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