Méditation biblique
N’abandonne point aux bêtes sauvages
l’âme de ta tourterelle ; n’oublie point
pour toujours la troupe de tes affligés.
PSAUME 74, v. 19.
Il est des instants où l’on jette autour de soi des regards désolés. L’âme, fatiguée de la lutte continuelle qu’elle livre et qui lui est livrée, accablée après la victoire qui a épuisé ses forces, et accablée aussi après la défaite qui l’a humiliée, ne voit partout que des ennemis qui en veulent à sa paix, et qui, non contents de l’assiéger du dehors, ont pénétré jusque dans ses replis les plus secrets, et savent profiter de tout pour lui nuire. Ils exploitent ses souffrances, ses misères, ses joies ; ils tournent contre elle ses facultés et ses besoins ; ils rodent comme le lion, ils rampent comme le serpent, ils volent et s’abattent comme des oiseaux de proie ; et l’âme, effrayée de sa faiblesse, ne trouvant en elle ni force pour résister, ni vigilance pour éviter, ni persévérance pour triompher, l’âme crie à un plus fort qu’elle, dont elle attend la délivrance ; elle lui expose ses besoins, ses alarmes, la malice de ceux qui la persécutent. « N’abandonne pas aux bêtes sauvages l’âme de ta tourterelle ! » voilà son cri de détresse. Il couvre tous les bruits de la terre, toutes les clameurs des méchants ; il retentit dans les tabernacles éternels, où Jésus règne à jamais, après avoir accompli l’œuvre du salut de tous ceux que Dieu lui a donnés. Le Sauveur présente le cri d’un de ses rachetés à son Père et à notre Père, après l’avoir purifié, et la délivrance est sa réponse. Ne crains point, lui dit son Dieu, car je suis avec toi. Ne sois pas éperdu, car je suis ton Dieu. Je suis l’Éternel qui soutiens ta main droite. Le salut est dans ces paroles de grâce. Heureuse l’âme qui sait ainsi pousser le cri de sa douleur vers la montagne d’où lui viendra le secours. Sa cause n’est point renvoyée ; sa requête n’est point mise en oubli : le juste Juge la prend en main. Il débat contre ceux qui débattent contre elle ; il fait la guerre à ceux qui lui font guerre ; il avance la hallebarde et ferme le passage à ceux qui la poursuivent.
Qu’est-elle donc cette âme qui soutient de si fortes attaques, contre laquelle tout se ligue, et qui sait réclamer avec tant d’énergie un secours que tout lui refuse ici-bas ? Le Psalmiste la compare à une tourterelle, oiseau faible et timide, fuyant au moindre bruit, tremblant quand le feuillage qui l’abrite tremble, cachant sa tête sous son aile quand le danger la menace, exhalant de doux et plaintifs accents quand une flèche est venue la blesser. La tourterelle est environnée d’ennemis. Les oiseaux du ciel et les bêtes de la terre conspirent contre elle ; les hommes en veulent à sa liberté, et elle devient souvent le jouet d’un enfant. L’arbre le plus touffu ne saurait la mettre à l’abri ; la forêt la plus épaisse n’est pas pour elle une retraite assurée. Qu’est donc l’âme, même la plus forte et la plus vigoureuse, même la plus indépendante et la plus énergique, sinon une pauvre et faible tourterelle, battue par l’orage, surprise par les vents loin de son nid, et incapable par elle-même de résister au moindre assaut ? Que sont ses efforts pour s’envoler à tire-d’aile loin de ses ennemis ? Sans cesse ramenée auprès d’eux, sans cesse tourmentée par eux, elle en vient à comprendre sa profonde impuissance de se sauver elle-même. Elle sait que lorsqu’elle se défend avec son propre courage, elle est vaincue, et que le lacet où elle s’est laissée prendre, la serre et la blesse, plus elle se débat pour le briser. Oh ! qu’il lui est bon alors de sentir sa faiblesse, son besoin d’un secours aussi fort que sa faiblesse est grande ! Ce n’est que quand elle s’écrie : Je suis perdue ! qu’elle peut s’écrier aussi : N’abandonne pas ta tourterelle ! et aussitôt elle aperçoit entre elle et ceux qui la persécutent les phalanges du Tout-Puissant qui combattent pour elle et qui remportent la victoire pour elle.
Le nombre de ses ennemis est varié. Ce sont des bêtes sauvages de toutes sortes ; les unes cruelles, les autres rusées. Les unes lui font mal par la haine qu’elles lui inspirent ; les autres lui en font, parce qu’elle les aime encore et qu’elle ne leur résiste qu’avec mollesse. Chaque disposition de l’âme, chaque nuance de ses sentiments, a son ennemi particulier. Quand elle croit être imprenable d’un côté, la brèche se fait aisément de l’autre. Mais le cri : « N’abandonne pas ! » renferme toutes les supplications, exprime tous les degrés de détresse. C’est celui du matelot qu’une vague va engloutir, celui de Daniel dans la fosse aux lions, celui de David après le meurtre d’Urie. C’est celui d’une mère qui pleure son enfant, celui d’un orphelin qui demande son père, celui d’un chrétien qui lutte contre le péché. Ô Seigneur ! n’abandonne pas, quand l’ennemi des âmes est là, quand la douleur est là ; quand l’angoisse de la mort ou les amertumes de la vie se font sentir, n’abandonne pas. N’es-tu pas celui qui aime pour l’éternité et qui as pitié de la plus faible de tes créatures ? Et avoir pitié, pour toi, n’est-ce pas sauver !
Mais la tourterelle n’est pas seulement l’âme souffrante et affligée, c’est aussi l’Église chrétienne qui, depuis des siècles, a dressé ses pavillons parmi les bêtes sauvages. C’est ce bercail qui renferme les brebis et autour duquel rôdent les loups dévorants. Que d’attaques et que d’efforts contre elle ! que de menaces ! que d’artifices pour rompre ses clôtures, pénétrer dans son enceinte et fouler aux pieds les troupeaux du Seigneur ! Mais elle aussi, de siècle en siècle, a jeté le grand cri, ce cri d’attente et de douleur, ce cri d’effroi et d’espérance : « N’abandonne pas ! » et de même que l’âme s’est rassurée et fortifiée près de Dieu, comme un pauvre oiseau, longtemps poursuivi et glacé de terreur, se réchauffe et se ranime dans le sein du jeune enfant, dont il aime et connaît la voix, de même l’Église se fortifie ; elle étend les courtines de ses pavillons, elle s’agrandit malgré les obstacles, parce que Dieu entend son cri et y répond, comme il répond à l’âme, en délivrant.
Après l’âme, après l’Église, vient la troupe des affligés de l’Éternel, troupe nombreuse dont les affligés du monde doivent envier les privilèges, troupe qui porte écrits sur son drapeau ces deux mots : Paix et consolation ! Pourrait-on se défendre d’un saint respect, d’une tendre sympathie, à la vue de cette multitude qui, d’un bout de la terre à l’autre, élève la voix pour dire à son Chef glorieux : « N’oublie pas à toujours la troupe de tes affligés ! » et en même temps, pourrait-on ne pas adorer les miséricordes infinies de Celui qui ne laisse pas une douleur sans promesse, et qui ne permet pas au malheureux d’errer à l’écart, mais qui lui offre dans cette troupe bénie et sanctifiée une place, où il pleurera avec ceux qui pleurent, où il sera consolé et guidé avec ses frères, et où chacun, apportant part des misères de la vie, recevra sa part des immenses bénédictions du Seigneur ?
Il semble que Dieu ait voulu employer, en s’adressant à de ses plus affligés doux, tout ce qu’il y a de plus tendre dans le langage, de plus doux et de plus paternel dans l’expression. Nul autre ne saurait parler aux âmes froissées et brisées ; nul autre ne pourrait présenter cette richesse de consolation et d’espérance à ceux qui n’ont plus ni espérance, ni consolation à attendre de ce monde. Voyez de qui se compose cette troupe d’affligés ; voyez cette variété de misères, ces larmes, ces deuils, cette pauvreté, ces maux du corps et ces maux de l’âme, et approchez-vous de tant de souffrances, si vous l’osez, avec d’autres paroles qu’avec celles de l’Éternel ; étalez d’autres remèdes que les siens ; proclamez d’autres promesses que les siennes. La troupe désolée ne vous écoutera pas ; elle continuera son chemin et, regardant en haut, elle répétera sa prière : « N’oublie pas ! » Et pour son Dieu, ne pas oublier, c’est bénir.
Paru dans Le Semeur, Journal religieux,
politique, philosophique et littéraire, en 1835.