Le véritable sacerdoce
« Alors il n’y aura plus ni corps ni caste
qui possèdent la vérité : elle sera à
tous et pour tous. »
(DAMIRON, Philosophie en France.)
Il a été établi sur la terre une religion sans sacerdoce particulier, sans caste privilégiée. Un ordre à part, revêtu de privilèges, doué d’une sainteté à laquelle les autres hommes ne puissent atteindre, placé comme médiateur entre Dieu et le peuple, par lequel doivent passer les prières des fidèles pour être reçues devant Dieu, et les grâces de Dieu pour parvenir aux fidèles, un tel ordre n’existe point dans la religion de Jésus-Christ.
Avec Christ a commencé une période nouvelle. Quand le Pontife de l’espèce humaine a paru, le sacerdoce exclusif, qui existe dans toutes les religions répandues sur la terre, a pris fin, et une religion d’une nature toute différente a été établie dans le monde. Le joug des prêtres a été rompu, et la tête des hommes, si longtemps inclinée sous ce joug honteux, s’est relevée, et ils n’ont plus connu d’autres maîtres que Dieu.
C’est ici l’un des caractères qui distinguent la religion de Dieu de toutes les religions humaines, inventées ou exploitées par l’orgueil et l’ambition des prêtres. Dans la religion de Dieu, Dieu seul est maître. Dans les diverses religions des hommes, les hommes se sont établis dominateurs. Ce caractère sépare la religion universelle de toutes les religions particulières, depuis le culte sauvage des fétiches jusqu’à celui des Indous civilisés.
Partout, en effet, avant que Christ parût, un sacerdoce despotique avait enchaîné les hommes à la superstition. Les mages dominaient les rois et les peuples de la Perse. Les prêtres d’Aglibolos remplissaient la Syrie de leurs orgies et de leurs fureurs. Les pontifes de Méroé régnaient sur l’Éthiopie. Le sacerdoce carthaginois commandait aux chefs des armées, et faisait livrer à son couteau les enfants du peuple. Les prêtres égyptiens exerçaient un souverain empire sur les bords du Nil. L’influence temporelle du sacerdoce en Grèce et à Rome était sans doute moins considérable. Le fameux oracle de Delphes et tant d’autres montrent cependant que le sacerdoce n’était pas sans influence sur les affaires de l’état. Mais quant aux âmes, les prêtres les tenaient également captives. Le sage Polybe lui-même dit que « comme le peuple est léger, et plein de mauvais desseins, il n’y a rien d’autre à faire que de le tenir en bride par des craintes superstitieuses ». Partout les prêtres étaient considérés comme étant seuls en possession de la vérité, et c’était de leurs mains qu’elle devait être reçue. La philosophie grecque porta, il est vrai, un grand coup à l’influence sacerdotale, et à la superstition intimement unie avec elle. Mais comme elle ne donna rien à la place de ce qu’elle ôta, l’on revint bientôt, de l’extrême de l’incrédulité, à l’extrême de la superstition, et l’influence sacerdotale reparut aussi grande que jamais. On n’eût pas assez des anciennes idoles, on en rechercha avec impatience de nouvelles. On ramassa dans Rome les dieux de toute la terre. Les cérémonies du sacerdoce égyptien prirent surtout faveur. Des ministres de tous ces dieux parcourent toutes les contrées de l’Italie, faisant des prédictions et rendant des oracles. Tous les hommes qui se vantent de posséder des forces surnaturelles acquièrent la confiance sans bornes de la multitude égarée. Une foule de charlatans, de magiciens, d’astrologues, de prêtres-bateleurs, parcourent les villes et les campagnes, et ces ministres du vice donnent contre de l’argent licence de pécher. Quelqu’un veut-il empoisonner son père, faire périr sa femme, commettre adultère, se livrer à quelque autre impureté, il consulte ces Goëtes, qui ne manquent pas de l’y exciter, parce qu’ils y trouvent leur intérêt. Voilà les chaînes honteuses par lesquelles le sacerdoce tient les âmes captives. Il n’y a pas jusqu’à Néron qui, tourmenté par l’ombre de sa mère, rassemble autour de lui des mages pour conjurer cet esprit. L’ambition dans les prêtres, le désir de pécher impunément dans les peuples, sont les deux bases les plus solides du sacerdoce particulier.
Cependant, dira-t-on, comment représenter le sacerdoce particulier comme une invention humaine ? Si nous n’y voyons que l’ouvrage des hommes dans les diverses religions païennes, n’y devons-nous pas du moins reconnaître une institution divine dans le peuple d’Israël ?
Le sacerdoce lévitique, comme toutes les autres institutions du culte lévitique, n’avait point été établi d’une manière absolue, mais seulement relative. Le culte lévitique tout entier, avec toutes ses ordonnances, n’était, comme le déclare le Nouveau-Testament, que « l’ombre des choses qui étaient à venir 1 ». Pourquoi prétendre garder une partie de cet édifice préparatoire, quand on reconnaît que Christ l’a renversé pour y substituer la réalité ? Le sacerdoce particulier a fini avec tout le culte sacerdotal. À l’ombre a fait place le corps, que l’ombre annonçait. Le souverain-sacrificateur était l’ombre de Christ ; les sacrificateurs étaient l’ombre des chrétiens. Le temple où le vrai Dieu est adoré n’est plus l’édifice qui s’élève sur la montagne de Morijah : un temple nouveau lui a succédé, dont les fondements embrassent l’étendue de la terre habitable ; et tous ceux qui, dans ce temple, ont le cœur purifié de mauvaise conscience, et le corps lavé d’eau nette, comme parle le Nouveau-Testament, y sont « sacrificateurs du Dieu vivant ». Le sacerdoce, les sacrifices et toutes ces institutions passagères du culte lévitique ont fait place à des institutions beaucoup plus nobles et éternelles. Les droits des prêtres juifs sont devenus, dans un sens beaucoup plus sublime, le privilège de tous les fidèles. Dieu s’est créé et se crée sans cesse par toute la terre des sacrificateurs spirituels.
Saint Pierre dit à tous les élus, étrangers et dispersés sur la terre : « Vous êtes la race élue ; vous êtes sacrificateurs et rois, la nation sainte, le peuple acquis 2. » Sans doute il doit toujours y avoir parmi les chrétiens une prédication de la Parole, un ministère de la Parole. Mais celui qui enseigne n’a aucun privilège, auprès de Dieu, que ne possède de même le plus petit de ses auditeurs. Oui, si l’on veut, il y a encore des sacrifices sous l’Évangile ; mais des sacrifices spirituels, que tout chrétien doit offrir. Il y a encore des intercessions à présenter, des bénédictions à donner ; mais cela appartient au plus petit du peuple de Dieu, comme au plus grand. Il n’y a point de prêtres dans le Christianisme, ou plutôt tous les chrétiens sont prêtres spirituels. Le Sauveur avait annoncé cette grande révolution qui substituerait partout l’esprit qui vivifie à la lettre qui tue. « L’heure vient, avait-il dit, que vous n’adorerez le Père ni sur cette montagne ni à Jérusalem. L’heure vient, et elle est maintenant, que les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car aussi le Père en demande de tels qui l’adorent. Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité 3. »
Ainsi donc, bien loin que l’institution du sacerdoce dans le culte mosaïque soit un argument en faveur du sacerdoce particulier dans le culte chrétien, cette institution fournit au contraire une preuve irrécusable que le sacerdoce a maintenant cessé. Quel argument que de dire : Cette institution doit subsister toujours ; car elle faisait partie d’une économie qui n’était que pour un temps ! Nul doute que le sacerdoce de caste, qui s’est glissé dans le Christianisme, ne soit provenu du sacerdoce lévitique, et peut-être du sacerdoce païen. Mais en même temps que cette circonstance explique son origine, elle démontre qu’il est étranger au culte d’esprit, de vérité, d’égalité devant Dieu, que le Christianisme est venu fonder sur la terre.
Mais non-seulement il est vrai de dire que le sacerdoce universel est essentiel au Christianisme, parce qu’il est le caractère principal qui le distingue des religions judaïque et païenne ; il y a plus : l’idée d’une race sacerdotale, à laquelle tous les chrétiens appartiennent, paraît fondée dans l’esprit, la nature, l’essence même de la religion de Jésus-Christ. En effet, Christ est proclamé dans l’Évangile le souverain Pontife de l’espèce humaine. Tout ce dont les hommes ont besoin pour être amenés à Dieu, et être rendus capables de le servir, ils le reçoivent de Christ. Pourquoi donc aller chercher auprès de leurs semblables ce qu’ils peuvent tous, sans aucune distinction, recevoir immédiatement de ce chef divin de l’humanité rachetée et régénérée ? Pourquoi demander la lumière à des flambeaux qui n’ont qu’une lueur empruntée et souvent trompeuse, tandis que tous peuvent la chercher près de ce soleil de justice qui porte la santé dans ses rayons 4 ? Ont-ils besoin d’un prêtre ou sacrificateur qui leur donne entrée dans le sanctuaire ? « Le Sauveur du monde a donné aux uns et aux autres accès auprès du Père en un même esprit 5. » Ont-ils besoin d’un prêtre ou sacrificateur qui, comme économe et administrateur des biens du ciel, leur en distribue la portion qu’en sa sagesse il juge leur être convenable ? Tous peuvent recevoir également ces biens des mains de la charité éternelle. « Nous avons tous reçu de sa plénitude, et grâce sur grâce », disent les Écritures 6. – Ont-ils besoin d’un prêtre ou sacrificateur qui leur apprenne sur Dieu et sur les choses éternelles ce qu’il croit bien qu’ils en sachent ? « Tous, dit le Sauveur du monde, seront enseignés de Dieu 7. » Christ lui-même « les conduira en toute vérité par l’Esprit de vérité 8 ». – L’Évangile, en abattant ce qui séparait les hommes de Dieu, en les appelant tous à la même communion avec Dieu, a aussi abattu ces murailles de séparation qui les séparaient les uns des autres par rapport aux choses du ciel. Plus de castes privilégiées : tous sont mis sur le même niveau, ont les mêmes biens et les mêmes droits. « Vous n’êtes tous, dit-il, qu’un corps et qu’un esprit, comme vous avez tous été appelés à une même espérance ; vous avez tous un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, qui est sur tous, parmi tous, et en nous tous 9. » Tous sont devenus citoyens d’un même royaume. Tous ont le même roi, qui seul doit être appelé maître, et duquel ils doivent recevoir immédiatement la rédemption éternelle. Tous ont le même pontife, qui leur donne à tous la même onction, et les rend tous sur la terre sacrificateurs du Dieu vivant.
L’humanité a été émancipée par l’Évangile. Christ l’a sortie de tutelle. La chair n’a plus rien à commander à la chair : la corruption n’a plus de joug à imposer à la corruption. Toutes choses sont faites nouvelles. Les prêtres ne doivent plus conduire les hommes par la lisière vers de muettes idoles. L’homme est parvenu à la majorité ; et le Grand-Pontife de l’humanité la mène maintenant au Dieu vivant, non pas en lui fermant les yeux, comme l’avait fait si longtemps un sacerdoce importun, mais en lui donnant, comme parlent les Écritures, « l’intelligence pour connaître le véritable ».
Paru dans Le Semeur, Journal religieux,
politique, philosophique et littéraire, en 1835.
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